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Titre: Retour de l'U.R.S.S.
Auteur: Gide, Andr (1869-1951)
Date de la premire publication: 1936
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Paris: Gallimard, 1936 (quarantime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   7 avril 2008
Date de la dernire mise  jour:
   7 avril 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 105

Ce livre lectronique a t cr par: Mark Bear Akrigg





    RETOUR DE L'U.R.S.S.




  DU MME AUTEUR:
  _aux Editions de la N.R.F._

  LES NOURRITURES TERRESTRES.
  AMYNTAS.
  ISABELLE.
  LA SYMPHONIE PASTORALE.
  L'COLE DES FEMMES _suivie de_ ROBERT.
  PALUDES.
  LES CAVES DU VATICAN.
  LE PROMTHE MAL ENCHAN.
  LES FAUX-MONNAYEURS.
  LE VOYAGE D'URIEN.
  INCIDENCES.
  CORYDON.
  SI LE GRAIN NE MEURT.
  VOYAGE AU CONGO.
  MORCEAUX CHOISIS.
  LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE.
  SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES (_Coll. Les Documents
  Bleus_).
  JOURNAL DES FAUX-MONNAYEURS.
  LE RETOUR DU TCHAD.
  LA SQUESTRE DE POITIERS (_Coll. Ne Jugez pas_).
  L'AFFAIRE REDUREAU (_Coll. Ne Jugez pas_).
  DIVERS (_Caractres, Un Esprit non prvenu, Dictes,
  Lettres_).
  PAGES DE JOURNAL (1929-1932).
  LES POSIES D'ANDR WALTER (_Une Oeuvre, un Portrait_)
  (puis).
  SAL.
  LE ROI CANDAULE.
  OEDIPE.
  PERSPHONE.
  LE VOYAGE AU CONGO _suivi du_ RETOUR DU TCHAD, _illustr de
  64 photographies de Marc Allegret tires en hlio bistre, et
  complt de plusieurs cartes._
  LES NOURRITURES TERRESTRES, _dition monumentale illustre
  d'eaux-fortes par Galanis._ Sur hollande.
  PALUDES, _illustr d'eaux-fortes par Alexandra Grinevsky_.
  EL HADJ, dition d'Ispahan, _illustre de 24 miniatures
  persanes excutes en 1930 spcialement pour cet ouvrage._
  LES NOUVELLES NOURRITURES.
  NOUVELLES PAGES DE JOURNAL.
  GENEVIVE.
  OEUVRES COMPLTES (onze volumes parus).


  _Chez d'autres diteurs:_

  DOSTOEWSKY (Plon).
  ESSAI SUR MONTAIGNE (_J. Schiffrin_) (puis).
  NUMQUID ET TU? (_J. Schiffrin_) (puis).
  L'IMMORALISTE (_Mercure de France_).
  LA PORTE TROITE (_Mercure de France_).
  PRTEXTES (_Mercure de France_).
  NOUVEAUX PRTEXTES (_Mercure de France_).
  OSCAR WILDE (_In Memoriam_) (_Mercure de France_).
  DE PROFUNDIS (_Mercure de France_).
  UN ESPRIT NON PRVENU (_S. Kra_).




    ANDR GIDE

    RETOUR
    de l'
    U.R.S.S.


    _Quarantime dition_




    GALLIMARD Paris--43, rue de Beaune


    _L'dition originale de cet ouvrage a t tire  deux cent
    quarante exemplaires sur velin pur fil des Papeteries Lafuma
    Navarre, dont: deux cent dix exemplaires numrots de_ 1
    __ 210 _et trente exemplaires hors commerce numrots de_
    211 __ 240.


    Tous droits de reproduction et d'adaptation rservs pour
    tous pays, y compris la Russie.
     _Copyright by Librairie Gallimard, 1936. _




    A LA MMOIRE DE
    EUGNE DABIT
    JE DDIE CES PAGES,
    REFLETS DE CE QUE J'AI VCU
    ET PENS PRS DE LUI,
    AVEC LUI.




_L'hymne homrique  Dmter raconte que la grande desse,
dans sa course errante  la recherche de sa fille, vint  la
Cour de Klos. L, nul ne reconnaissait, sous les traits
emprunts d'une niania, la desse; la garde d'un enfant
dernier-n lui fut confie par la reine Mtaneire, du petit
Dmophon qui devint plus tard Triptolme, l'initiateur des
travaux des champs._

_Toutes portes closes, le soir et tandis que la maison
dormait, Dmter prenait Dmophon, l'enlevait de son
berceau douillet et, avec une apparente cruaut, mais en
ralit guide par un immense amour et dsireuse d'amener
jusqu' la divinit l'enfant, l'tendait nu sur un ardent
lit de braises. J'imagine la grande Dmter penche, comme
sur l'humanit future, sur ce nourrisson radieux. Il
supporte l'ardeur des charbons, et cette preuve le
fortifie. En lui, je ne sais quoi de surhumain se prpare,
de robuste et d'inesprment glorieux. Ah! que ne put
Dmeter poursuivre jusqu'au bout sa tentative hardie et
mener  bien son dfi! Mais Mtaneire inquite, raconte la
lgende, fit irruption dans la chambre de l'exprience,
faussement guide par une maternelle crainte, repoussa la
desse et tout le surhumain qui se forgeait, carta les
braises et, pour sauver l'enfant, perdit le dieu._




_AVANT-PROPOS_

J'ai dclar, il y a trois ans, mon admiration pour
l'U.R.S.S., et mon amour. L-bas une exprience sans
prcdents tait tente qui nous gonflait le coeur
d'esprance et d'o nous attendions un immense progrs, un
lan capable d'entraner l'humanit tout entire. Pour
assister  ce renouveau, certes il vaut la peine de vivre,
pensais-je, et de donner sa vie pour y aider. Dans nos
coeurs et dans nos esprits nous attachions rsolument au
glorieux destin de l'U.R.S.S. l'avenir mme de la culture;
nous l'avons maintes fois rpt. Nous voudrions pouvoir le
dire encore.

Dj, avant d'y aller voir, de rcentes dcisions qui
semblaient dnoter un changement d'orientation ne laissaient
pas de nous inquiter.

J'crivais alors (Octobre 1935):

    C'est aussi, c'est beaucoup la btise et la malhonntet
    des attaques contre l'U.R.S.S. qui font qu'aujourd'hui nous
    mettons quelque obstination  la dfendre. Eux, les
    aboyeurs, vont commencer  l'approuver lorsque prcisment
    nous cesserons de le faire; car ce qu'ils approuveront ce
    seront ses compromissions, ses transigeances et qui feront
    dire aux autres: Vous voyez bien! mais par o elle
    s'cartera du but que d'abord elle poursuivait. Puisse notre
    regard, en restant fix sur ce but, ne point tre amen, par
    l mme,  se dtourner de l'U.R.S.S.

    (_N. R. F._ Mars 1936.)

Pourtant, jusqu' plus ample inform m'enttant dans la
confiance et prfrant douter de mon propre jugement, quatre
jours aprs mon arrive  Moscou je dclarais encore dans
mon discours sur la Place Rouge,  l'occasion des
funrailles de Gorki: Le sort de la culture est li dans
nos esprits au destin mme de l'U.R.S.S. Nous la
dfendrons.

J'ai toujours profess que le dsir de demeurer constant
avec soi-mme comportait trop souvent un risque
d'insincrit; et j'estime que s'il importe d'tre sincre
c'est bien lorsque la foi d'un grand nombre, avec la ntre
propre, est engage.

Si je me suis tromp d'abord, le mieux est de reconnatre au
plus tt mon erreur; car je suis responsable, ici, de ceux
que cette erreur entrane. Il n'y a pas, en ce cas,
amour-propre qui tienne; et du reste j'en ai fort peu. Il y
a des choses plus importantes  mes yeux que moi-mme; plus
importantes que l'U.R.S.S.: c'est l'humanit, c'est son
destin, c'est sa culture.

Mais m'tais-je tromp tout d'abord? Ceux qui ont suivi
l'volution de l'U.R.S.S. depuis  peine un peu plus d'un
an, diront si c'est moi qui ai chang ou si ce n'est pas
l'U.R.S.S. Et par: l'U.R.S.S. j'entends celui qui la dirige.

D'autres plus comptents que moi, diront si ce changement
d'orientation n'est peut-tre qu'apparent et si ce qui nous
apparat comme une drogation n'est pas une consquence
fatale de certaines dispositions antrieures.

L'U.R.S.S. est en construction, il importe de se le redire
sans cesse. Et de l l'exceptionnel intrt d'un sjour sur
cette immense terre en gsine: il semble qu'on y assiste 
la parturition du futur.

Il y a l-bas du bon et du mauvais; je devrais dire: de
l'excellent et du pire. L'excellent fut obtenu au prix,
souvent, d'un immense effort. L'effort n'a pas toujours et
partout obtenu ce qu'il prtendait obtenir. Parfois l'on
peut penser: pas encore. Parfois le pire accompagne et
double le meilleur; on dirait presque qu'il en est la
consquence. Et l'on passe du plus lumineux au plus sombre
avec une brusquerie dconcertante. Il arrive souvent que le
voyageur, selon des convictions prtablies, ne soit
sensible qu' l'un ou qu' l'autre. Il arrive trop souvent
que les amis de l'U.R.S.S. se refusent  voir le mauvais, ou
du moins  le reconnatre; de sorte que, trop souvent, la
vrit sur l'U.R.S.S. est dite avec haine, et le mensonge
avec amour.

Or, mon esprit est ainsi fait que son plus de svrit
s'adresse  ceux que je voudrais pouvoir approuver toujours.
C'est tmoigner mal son amour que le borner  la louange et
je pense rendre plus grand service  l'U.R.S.S. mme et  la
cause que pour nous elle reprsente, en parlant sans feinte
et sans mnagement. C'est en raison mme de mon admiration
pour l'U.R.S.S. et pour les prodiges accomplis par elle
dj, que vont s'lever mes critiques; en raison aussi de ce
que nous attendons encore d'elle; en raison surtout de ce
qu'elle nous permettait d'esprer.

Qui dira ce que l'U.R.S.S. a t pour nous? Plus qu'une
patrie d'lection: un exemple, un guide. Ce que nous
rvions, que nous osions  peine esprer mais  quoi
tendaient nos volonts, nos forces, avait eu lieu l-bas. Il
tait donc une terre o l'utopie tait en passe de devenir
ralit. D'immenses accomplissements dj nous emplissaient
le coeur d'exigence. Le plus difficile tait fait dj,
semblait-il, et nous nous aventurions joyeusement dans cette
sorte d'engagement pris avec elle au nom de tous les peuples
souffrants.

Jusqu' quel point, dans une faillite, nous sentirions-nous
de mme engags? Mais la seule ide d'une faillite est
inadmissible.

Si certaines promesses tacites n'taient pas tenues que
fallait-il incriminer? En fallait-il tenir pour responsables
les premires directives, ou plutt les carts mmes, les
infractions, les accommodements si motivs qu'ils
fussent?...

Je livre ici mes rflexions personnelles sur ce que
l'U.R.S.S. prend plaisir et lgitime orgueil  montrer et
sur ce que,  ct de cela, j'ai pu voir. Les ralisations
de l'U.R.S.S. sont, le plus souvent, admirables. Dans des
contres entires elle prsente l'aspect dj riant du
bonheur. Ceux qui m'approuvaient de chercher, au Congo,
quittant l'auto des gouverneurs,  entrer avec tous et
n'importe qui en contact direct pour m'instruire, me
reprocheront-ils d'avoir apport en U.R.S.S, un semblable,
souci et de ne me laisser point blouir?

Je ne me dissimule pas l'apparent avantage que les partis
ennemis--ceux pour qui l'amour de l'ordre se confond avec
le got des tyrans[1]--vont prtendre tirer de mon livre.
Et voici qui m'et retenu de le publier, de l'crire mme,
si ma conviction ne restait intacte, inbranle, que d'une
part l'U.R.S.S. finira bien par triompher des graves erreurs
que je signale; d'autre part, et ceci est plus important,
que les erreurs particulires d'un pays ne peuvent suffire 
compromettre la vrit d'une cause internationale,
universelle. Le mensonge, ft-ce celui du silence, peut
paratre opportun, et opportune la persvrance dans le
mensonge, mais il fait  l'ennemi trop beau jeu, et la
vrit, ft-elle douloureuse, ne peut blesser que pour
gurir.

  [Note 1: Tocqueville, _De la Dmocratie en Amrique_.
  (Introduction.)]




I


En contact direct avec un peuple de travailleurs, sur les
chantiers, dans les usines ou dans les maisons de repos,
dans les jardins, les parcs de culture, j'ai pu goter des
instants de joie profonde. J'ai senti parmi ces camarades
nouveaux une fraternit subite s'tablir, mon coeur se
dilater, s'panouir. C'est aussi pourquoi les photographies
de moi que l'on a prises l-bas me montrent plus souriant,
plus riant mme, que je ne puis l'tre souvent en France. Et
que de fois, l-bas, les larmes me sont venues aux yeux, par
excs de joie, larmes de tendresse et d'amour: par exemple,
 cette maison de repos des ouvriers mineurs de Dombas aux
environs immdiats de Sotchi... Non, non! il n'y avait l
rien de convenu, d'apprt; j'tais arriv brusquement, un
soir, sans tre annonc; mais aussitt j'avais senti prs
d'eux la confiance.

Et cette visite inopine dans ce campement d'enfants, prs
de Borjom, tout modeste, humble presque, mais o les
enfants, rayonnants de bonheur, de sant, semblaient vouloir
m'offrir leur joie. Que raconter? Les mots sont impuissants
 se saisir d'une motion si profonde et si simple... Mais
pourquoi parler de ceux-ci plutt que de tant d'autres?
Potes de Gorgie, intellectuels, tudiants, ouvriers
surtout, je me suis pris pour nombre d'entre eux d'une
affection vive, et sans cesse je dplorais de ne connatre
point leur langue. Mais dj se lisait tant d'loquence
affectueuse dans les sourires, dans les regards, que je
doutais alors si des paroles y eussent pu beaucoup ajouter.
Il faut dire que j'tais prsent partout l-bas comme un
ami: ce qu'exprimaient encore les regards de tous, c'est une
sorte de reconnaissance. Je voudrais la mriter plus encore;
et cela aussi me pousse  parler.

*     *     *     *     *

Ce que l'on vous montre le plus volontiers, ce sont les plus
belles russites; il va sans dire et cela est tout naturel;
mais il nous est arriv maintes fois, d'entrer 
l'improviste dans des coles de village, des jardins
d'enfants, des clubs, que l'on ne songeait point  nous
montrer et qui sans doute ne se distinguaient en rien de
beaucoup d'autres. Et ce sont ceux que j'ai le plus admirs,
prcisment parce que rien n'y tait prpar pour la montre.

*     *     *     *     *

Les enfants, dans tous les campements de pionniers que j'ai
vus, sont beaux, bien nourris (cinq repas par jour), bien
soigns, choys mme, joyeux. Leur regard est clair,
confiant; leurs rires sont sans malignit, sans malice; on
pourrait, en tant qu'tranger, leur paratre un peu
ridicule: pas un instant je n'ai surpris, chez aucun d'eux,
la moindre trace de moquerie.

Cette mme expression de bonheur panoui, nous la
retrouverons souvent chez les ans, galement beaux,
vigoureux. Les parcs de culture o ils s'assemblent au
soir, la journe de travail acheve, sont d'incontestables
russites; entre tous, celui de Moscou.

J'y suis retourn souvent. C'est un endroit o l'on s'amuse;
comparable  un _Luna-Park_ qui serait immense. Aussitt la
porte franchie on se sent tout dpays. Dans cette foule de
jeunes gens, hommes et femmes, partout le srieux, la
dcence; pas le moindre soupon de rigolade bte ou
vulgaire, de gaudriole, de grivoiserie, ni mme de flirt. On
respire partout une sorte de ferveur joyeuse. Ici, des jeux
sont organiss; l, des danses; d'ordinaire un animateur ou
une animatrice y prside et les rgle, et tout se passe avec
un ordre parfait. D'immenses rondes se forment o chacun
pourrait prendre part; mais les spectateurs sont toujours
beaucoup plus nombreux que les danseurs. Puis ce sont des
danses et des chants populaires, soutenus et accompagns le
plus souvent par un simple accordon. Ici, dans cet espace
enclos et pourtant d'accs libre, des amateurs s'exercent 
diverses acrobaties; un entraneur surveille les sauts
prilleux, conseille et guide; plus loin, des appareils de
gymnastique, des agrs; l'on attend patiemment son tour;
l'on s'entrane. Un grand espace est rserv aux terrains de
_volley ball;_ et je ne me lasse pas de contempler la
robustesse, la grce et la beaut des joueurs. Plus loin ce
sont les jeux tranquilles: checs, dames et quantit de
menus jeux d'adresse ou de patience, dont certains que je ne
connaissais pas, extrmement ingnieux; comme aussi quantit
de jeux exerant la force, la souplesse ou l'agilit, que je
n'avais vus nulle part et que je ne puis chercher  dcrire,
mais dont quelques-uns auraient certainement grand succs
chez nous. De quoi vous occuper pendant des heures. Il y en
a pour les adultes, d'autres pour les enfants. Les tout
petits ont leur domaine  part, o ils trouvent de petites
maisons, de petits trains, de petits bateaux, de petites
automobiles et quantit de menus instruments  leur taille.
Dans une grande alle et faisant suite aux jeux tranquilles
(qui toujours ont tant d'amateurs qu'il faut parfois
attendre longtemps pour trouver,  son tour, une table
libre), sur des panneaux de bois, des tableaux proposent
rbus, nigmes et devinettes. Tout cela, je le rpte, sans
la moindre vulgarit; et toute cette foule immense, d'une
tenue parfaite, respire l'honntet, la dignit, la dcence;
sans contrainte aucune d'ailleurs et tout naturellement. Le
public, en plus des enfants, est presque uniquement compos
d'ouvriers qui viennent l s'entraner aux sports, se
reposer, s'amuser ou s'instruire (car il y a aussi des
salles de lecture, de confrences, des cinmas, des
bibliothques, etc...). Sur la Moskowa, des piscines. Et,
de-ci, de-l, dans cet immense parc, de minuscules estrades
o prore un professeur improvis; ce sont des leons de
choses, d'histoire ou de gographie avec tableaux  l'appui;
ou mme de mdecine pratique, de physiologie, avec grand
renfort de planches anatomiques, etc. On coute avec un
grand srieux. Je l'ai dit, je n'ai surpris nulle part le
moindre essai de moquerie[2].

  [Note 2: Et vous trouvez que c'est un bien? s'crie mon
  ami X..,  qui je disais cela. Moquerie, ironie, critique,
  tout se tient. L'enfant incapable de moquerie fera
  l'adolescent crdule et soumis, dont plus tard vous,
  moqueur, critiquerez le conformisme. J'en tiens pour la
  gouaille franaise, dt-elle s'exercer  mes dpens.]

Mais voici mieux : un petit thtre en plein air; dans la
salle ouverte, quelque cinq cents auditeurs, entasss (pas
une place vide) coutent, dans un silence religieux, un
acteur rciter du Pouchkine (un chant d'_Eugne Onguine_).
Dans un coin du parc, prs de l'entre, le quartier des
parachutistes. C'est un sport fort got l-bas. Toutes les
deux minutes, un des trois parachutes, dtach du haut d'une
tour de quarante mtres, dpose un peu brutalement sur le
sol un nouvel amateur. Allons! qui s'y risque? On
s'empresse; on attend son tour; on fait queue. Et je ne
parle pas du grand thtre de verdure o, pour certains
spectacles, s'assemblent prs de vingt mille spectateurs.

Le parc de culture de Moscou est le plus vaste et le mieux
fourni d'attractions diverses; celui de Lningrad, le plus
beau. Mais chaque ville en U.R.S.S.,  prsent, possde son
parc de culture, en plus de ses jardins d'enfants.

J'ai galement visit, il va sans dire, plusieurs usines. Je
sais et me rpte que, de leur bon fonctionnement dpend
l'aisance gnrale et la joie. Mais je n'en pourrais parler
avec comptence. D'autres s'en sont chargs; je m'en
rapporte  leurs louanges. Les questions psychologiques
seules sont de mon ressort; c'est d'elles, surtout et
presque uniquement, que je veux ici m'occuper. Si j'aborde
de biais les questions sociales, c'est encore au point de
vue psychologique que je me placerai.

*     *     *     *     *

L'ge venant, je me sens moins de curiosit pour les
paysages, beaucoup moins, et si beaux qu'ils soient; mais de
plus en plus pour les hommes. En U.R.S.S. le peuple est
admirable; celui de Gorgie, de Kakhtie, d'Abkhasie,
d'Ukraine (je ne parle que de ce que j'ai vu), et plus
encore,  mon got, celui de Lningrad et de la Crime.

J'ai assist aux ftes de la jeunesse de Moscou, sur la
Place Rouge. Les btiments qui font face au Kremlin
dissimulaient leur laideur sous un masque de banderoles et
de verdure. Tout tait splendide, et mme (je me hte de le
dire ici, car je ne pourrai le dire toujours), d'un got
parfait. Venue du nord et du sud, de l'est et de l'ouest,
une jeunesse admirable paradait. Le dfil dura des heures.
Je n'imaginais pas un spectacle aussi magnifique.
Evidemment, ces tres parfaits avaient t entrans,
prpars, choisis entre tous; mais comment n'admirer point
un pays et un rgime capables de les produire?

J'avais vu la Place Rouge, quelques jours auparavant, lors
des funrailles de Gorki. J'avais vu ce mme peuple, le mme
peuple et pourtant tout diffrent, et ressemblant plutt,
j'imagine, au peuple russe du temps des tzars, dfiler
longuement, interminablement, dans la grande Salle des
Colonnes, devant le catafalque. Cette fois ce n'tait pas
les plus beaux, les plus forts, les plus joyeux
reprsentants de ces peuples sovitiques, mais un tout
venant douloureux, comprenant femmes, enfants surtout,
vieillards parfois, presque tous mal vtus et paraissant
parfois trs misrables. Un dfil silencieux, morne,
recueilli, qui semblait venir du pass et qui, dans un ordre
parfait, dura certainement beaucoup plus longtemps que
l'autre, que le dfil glorieux. Je restai moi-mme trs
longtemps  le contempler. Qu'tait Gorki pour tous ces
gens? Je ne sais trop: un matre? un camarade? un frre?...
C'tait, en tout cas, quelqu'un de mort. Et sur tous les
visages, mme ceux des plus jeunes enfants, se lisait une
sorte de stupeur attriste, mais aussi, mais surtout une
force de sympathie rayonnante. Il ne s'agissait plus ici de
beaut physique, mais un trs grand nombre de pauvres gens
que je voyais passer offraient  mes regards quelque chose
de plus admirable encore que la beaut; et combien d'entre
eux j'eusse voulu presser sur mon coeur!

Aussi bien nulle part autant qu'en U.R.S.S, le contact avec
tous et n'importe qui, ne s'tablit plus aisment, immdiat,
profond, chaleureux. Il se tisse aussitt--parfois un regard
y suffit--des liens de sympathie violente. Oui, je ne pense
pas que nulle part, autant qu'en U.R.S.S., l'on puisse
prouver aussi profondment et aussi fort le sentiment de
l'humanit. En dpit des diffrences de langue, je ne
m'tais jamais encore et nulle part senti aussi abondamment
camarade et frre; et je donnerais les plus beaux paysages
du monde pour cela.

Des paysages, je parlerai pourtant; mais je raconterai
d'abord notre premier contact avec une bande de
Komsomols[3].

  [Note 3: Jeunesse communiste.]

*     *     *     *     *

C'tait dans le train qui nous menait de Moscou 
Ordjonkidz (l'ancien Vladikaucase). Le trajet est long. Au
nom de l'Union des Ecrivains Sovitiques, Michel Koltzov,
avait mis  notre disposition un trs confortable wagon
spcial. Nous y tions inesprment bien installs tous les
six : Jef Last, Guilloux, Herbart, Schiffrin, Dabit et moi;
avec notre interprte-compagne, la fidle camarade Bola. En
plus de nos compartiments  couchettes, nous disposions d'un
salon o l'on nous servait nos repas. On ne peut mieux. Mais
ce qui ne nous plaisait gure, c'tait de ne pouvoir
communiquer avec le reste du train. Aux premiers arrts,
nous tions descendus sur le quai pour nous convaincre
qu'une compagnie particulirement plaisante occupait le
wagon voisin. C'tait une bande de Komsomols en vacances,
partis pour le Caucase avec l'espoir d'escalader le mont
Kasbeck. Nous obtnmes enfin que les portes de sparation
fussent ouvertes, et, sitt aprs, nous prmes contact avec
nos charmants voisins. J'avais emport de Paris quantit de
petits jeux d'adresse, trs diffrents de ceux que l'on
connat en U.R.S.S.. Ils me servent occasionnellement 
entrer en relations avec ceux dont je ne comprends pas la
langue. Ces petits jeux passrent de main en main. Jeunes
gens et jeunes filles s'y exercrent et n'eurent de cesse
qu'ils n'eussent triomph de toutes les difficults
proposes. Un Komsomol ne se tient jamais pour battu, nous
disaient-ils en riant. Leur wagon tait fort troit; il
faisait particulirement chaud ce jour-l; tous entasss les
uns contre les autres, on touffait; c'tait charmant.

Je dois ajouter que, pour nombre d'entre eux, je n'tais pas
un inconnu. Certains avaient lu de mes livres (le plus
souvent c'tait _le Voyage au Congo_) et comme,  la suite
de mon discours sur la Place Rouge  l'occasion des
funrailles de Gorki, tous les journaux avaient publi mon
portrait, ils m'avaient aussitt reconnu et se montraient
extrmement sensibles  l'attention que je leur portais;
mais pas plus que je ne l'tais moi-mme aux tmoignages de
leur sympathie. Bientt une grande discussion s'engagea. Jef
Last, qui comprend fort bien le russe et le parle, nous
expliqua que les petits jeux introduits par moi leur
paraissaient charmants, mais qu'ils se demandaient s'il
tait bien sant qu'Andr Gide lui-mme s'en amust. Jef
Last dut arguer que ce petit divertissement servait  lui
reposer les mninges. Car un vrai Komsomol, toujours tendu
vers le service, juge tout d'aprs son utilit. Oh! sans
pdanterie, du reste, et cette discussion mme, coupe de
rires, tait un jeu. Mais, comme l'air respirable manquait
un peu dans leur wagon, nous invitmes une dizaine d'entre
eux  passer dans le ntre, o la soire se prolongea dans
des chants et mme des danses populaires que la dimension du
salon permettait. Cette soire restera pour mes compagnons
et pour moi l'un des meilleurs souvenirs du voyage. Et nous
doutions si dans quelque autre pays on peut connatre une
aussi brusque et naturelle cordialit, si dans aucun autre
pays la jeunesse est aussi charmante[4].

  [Note 4: Ce qui me plat aussi en U.R.S.S., c'est
  l'extraordinaire prolongement de la jeunesse; ce  quoi,
  particulirement en France (mais je crois bien: dans tous
  nos pays latins), nous sommes si peu habitus. La jeunesse
  est riche de promesses; un adolescent de chez nous cesse
  vite de promettre pour tenir. Ds quatorze ans dj tout se
  fige. L'tonnement devant la vie ne se lit plus sur le
  visage, ni plus la moindre navet. L'enfant devient presque
  aussitt Jeune Homme. Les jeux sont faits.]

J'ai dit que je m'intressais moins aux paysages... J'aurais
voulu raconter pourtant les admirables forts du Caucase,
celle  l'entre de la Kakhtie, celle des environs de
Batoum, celle surtout de Bakouriani au-dessus de Borjom; je
n'en connaissais pas, je n'en imagine pas, de plus belles:
aucun bois taillis n'y cache les fts des grands arbres;
forts coupes de clairires mystrieuses o le soir tombe
avant la fin du jour, et l'on imagine le petit Poucet s'y
perdant. Nous avions travers cette fort merveilleuse en
nous rendant  un lac de montagne et l'on nous fit l'honneur
de nous affirmer que jamais aucun tranger encore n'y tait
venu. Point n'tait besoin de cela pour me le faire trouver
admirable. Sur ses bords sans arbres, un trange petit
village (Tabatzkouri) enseveli neuf mois de l'anne sous la
neige et que j'aurais pris plaisir  dcrire... Ah! que
n'tais-je venu simplement en touriste! ou en naturaliste
ravi de dcouvrir l-bas quantit de plantes nouvelles, de
reconnatre sur les hauts plateaux la scabieuse du Caucase
de mon jardin... Mais ce n'est point l ce que je suis venu
chercher en U.R.S.S.. Ce qui m'y importe c'est l'homme, les
hommes, et ce qu'on en peut faire, et ce qu'on en a fait. La
fort qui m'y attire, affreusement touffue et o je me
perds, c'est celle des questions sociales. En U.R.S.S. elles
vous sollicitent, et vous pressent, et vous oppressent de
toutes parts.




II


De Lningrad j'ai peu vu les quartiers nouveaux. Ce que
j'admire en Lningrad, c'est Saint-Ptersbourg. Je ne
connais pas de ville plus belle; pas de plus harmonieuses
fianailles de la pierre, du mtal[5] et de l'eau. On la
dirait rve par Pouchkine ou par Baudelaire. Parfois, aussi
elle rappelle des peintures de Chirico. Les monuments y sont
de proportions parfaites, comme les thmes dans une
symphonie de Mozart. L tout n'est qu'ordre et beaut.
L'esprit s'y meut avec aisance et joie.

  [Note 5. Coupoles de cuivre et flches d'or.]

Je ne suis gure en humeur de parler du prodigieux muse de
l'Ermitage; tout ce que j'en pourrais dire me paratrait
insuffisant. Pourtant, je voudrais louer en passant le zle
intelligent qui, chaque fois qu'il se pouvait, groupe autour
d'un tableau tout ce qui, du mme matre, peut nous
instruire: tudes, esquisses, croquis, ce qui explique la
lente formation de l'oeuvre.

En revenant de Lningrad, la disgrce de Moscou frappe plus
encore. Mme elle exerce son action opprimante et dprimante
sur l'esprit. Les btiments,  quelques rares exceptions
prs, sont laids (pas seulement les plus modernes), et ne
tiennent aucun compte les uns des autres. Je sais bien que
Moscou se transforme de mois en mois; c'est une ville en
formation; tout l'atteste et l'on y respire partout le
devenir. Mais je crains qu'on ne soit mal parti. On taille,
on dfonce, on sape, on supprime, l'on reconstruit, et tout
cela comme au hasard. Et Moscou reste, malgr sa laideur,
une ville attachante entre toutes: elle vit puissamment.
Cessons de regarder les maisons: ce qui m'intresse ici,
c'est la foule.

Durant les mois d't presque tout le monde est en blanc.
Chacun ressemble  tous. Nulle part, autant que dans les
rues de Moscou, n'est sensible le rsultat du nivellement
social: une socit sans classes, dont chaque membre parat
avoir les mmes besoins. J'exagre un peu; mais  peine. Une
extraordinaire uniformit rgne dans les mises; sans doute
elle paratrait galement dans les esprits, si seulement on
pouvait les voir. Et c'est aussi ce qui permet  chacun
d'tre et de paratre joyeux. (On a si longuement manqu de
tout qu'on est content de peu de chose. Quand le voisin n'a
pas davantage on se contente de ce qu'on a.) Ce n'est
qu'aprs mr examen qu'apparaissent les diffrences. A
premire vue l'individu se fond ici dans la masse, est si
peu particularis qu'il semble qu'on devrait, pour parler
des gens, user d'un partitif et dire non point: des hommes,
mais: de l'homme.

Dans cette foule, je me plonge; je prends un bain
d'humanit.

*     *     *     *     *

Que font ces gens, devant ce magasin? Ils font la queue; une
queue qui s'tend jusqu' la rue prochaine. Ils sont l de
deux  trois cents, trs calmes, patients, qui attendent. Il
est encore tt; le magasin n'a pas ouvert ses portes. Trois
quarts d'heure plus tard, je repasse: la mme foule est
encore l. Je m'tonne: que sert d'arriver  l'avance? Qu'y
gagne-t-on?

--Comment, ce qu'on y gagne?... Les premiers sont les seuls
servis.

Et l'on m'explique que les journaux ont annonc un grand
arrivage de... je ne sais quoi (je crois que ce jour-l,
c'taient des coussins). Il y a peut-tre quatre ou cinq
cents objets, pour lesquels se prsenteront huit cents,
mille ou quinze cents amateurs. Bien avant le soir, il n'en
restera plus un seul. Les besoins sont si grands et le
public est si nombreux, que la demande, durant longtemps
encore, l'emportera sur l'offre, et l'emportera de beaucoup.
On ne parvient pas  suffire.

Quelques heures plus tard, je pntre dans le magasin. Il
est norme. Dedans c'est une incroyable cohue. Les vendeurs,
du reste, ne s'affolent pas, car, autour d'eux, pas le
moindre signe d'impatience; chacun attend son tour, assis ou
debout, parfois avec un enfant sur les bras, sans numro
d'ordre et pourtant sans aucun dsordre. On passera l, s'il
le faut, sa matine, sa journe; dans un air qui, pour celui
qui vient du dehors, parat d'abord irrespirable; puis on
s'y fait, comme on se fait  tout. J'allais crire: on se
rsigne. Mais le Russe est bien mieux que rsign: il semble
prendre plaisir  attendre, et vous fait attendre  plaisir.

Fendant la foule ou port par elle, j'ai visit du haut en
bas, de long en large, le magasin. Les marchandises sont, 
bien peu prs, rebutantes. On pourrait croire, mme, que,
pour modrer les apptits, toffes, objets, etc..., se
fassent inattrayants au possible, de sorte qu'on achterait
par grand besoin mais non jamais par gourmandise. J'aurais
voulu rapporter quelques souvenirs  des amis; tout est
affreux. Pourtant, depuis quelques mois, me dit-on, un grand
effort a t tent; un effort vers la qualit; et l'on
parvient, en cherchant bien et en y consacrant le temps
ncessaire,  dcouvrir de-ci, de-l, de rcentes
fournitures fort plaisantes et rassurantes pour l'avenir.
Mais pour s'occuper de la qualit il faut d'abord que la
quantit suffise; et durant longtemps elle ne suffisait pas;
elle y parvient enfin, mais  peine. Du reste les peuples de
l'U.R.S.S. semblent s'prendre de toutes les nouveauts
proposes, mme de celles qui paraissent laides  nos yeux
d'Occidentaux. L'intensification de la production permettra
bientt, je l'espre, la slection, le choix, la persistance
du meilleur et la progressive limination des produits de
qualit infrieure.

Cet effort vers la qualit porte surtout sur la nourriture.
Il reste encore dans ce domaine fort  faire. Mais, lorsque
nous dplorons la mauvaise qualit de certaines denres, Jef
Last qui en est  son quatrime voyage en U.R.S.S., et dont
le prcdent sjour l-bas remonte  deux ans, s'merveille
au contraire des prodigieux progrs rcemment accomplis. Les
lgumes et les fruits en particulier, sont encore, sinon
mauvais du moins mdiocres  quelques rares exceptions prs.
Ici, comme partout, l'exquis cde  l'ordinaire c'est--dire
au plus abondant. Une prodigieuse quantit de melons; mais
sans saveur. L'impertinent proverbe persan, que je n'ai
entendu citer, et ne veux citer, qu'en anglais : _Women for
duty, boys for pleasure, melons for delight_, ici porte 
faux. Le vin est souvent bon (je me souviens en particulier,
des crus exquis de Tzinandali, en Kakhtie); la bire
passable. Certains poissons fums ( Lningrad) sont
excellents, mais ne supportent pas le transport.

*     *     *     *     *

Tant que l'on n'avait pas le ncessaire, on ne pouvait
s'occuper raisonnablement du superflu. Si l'on n'a pas fait
plus, en U.R.S.S. pour la gourmandise, ou pas plus tt,
c'est que trop d'apptits n'taient pas encore rassassis.

Le got du reste ne s'affine que si la comparaison est
permise; et il n'y. avait pas  choisir. Pas de X habille
mieux. Force est ici de prfrer ce que l'on vous offre;
c'est  prendre ou  laisser. Du moment que l'Etat est  la
fois fabricant, acheteur et vendeur, le progrs de la
qualit reste en raison du progrs de la culture.

Alors, je pense (en dpit de mon anticapitalisme)  tous
ceux de chez nous qui, du grand industriel au petit
commerant, se tourmentent et s'ingnient: qu'inventer qui
flatterait le got du public? Avec quelle subtile astuce
chacun d'eux cherche  dcouvrir par quel raffinement il
pourra supplanter un rival! De tout cela, l'Etat n'a cure,
car l'Etat n'a pas de rival. La qualit?--A quoi bon, s'il
n'y a pas de concurrence, nous a-t-on dit. Et c'est ainsi
que l'on explique trop aisment la mauvaise qualit de tout,
en U.R.S.S. et l'absence de got du public. Et-il du got
il ne pourrait le satisfaire. Non; ce n'est plus d'une
rivalit mais bien d'une exigence  venir, dveloppe
progressivement par la culture, que dpend ici le progrs.
En France, tout irait sans doute plus vite, car l'exigence
existe dj.

Pourtant, ceci encore: Chaque Etat sovitique avait son art
populaire; qu'est-il devenu? Une grande tendance galitaire
refusa durant longtemps d'en tenir compte. Mais ces arts
rgionaux reviennent en faveur et maintenant on les protge,
on les restaure, on semble comprendre leur irremplaable
valeur. N'appartiendrait-il pas  une direction intelligente
de se ressaisir d'anciens modles, pour l'impression de
tissus par exemple, et de les imposer, de les offrir du
moins, au public. Rien de plus btement bourgeois,
petit-bourgeois, que les productions d'aujourd'hui. Les
talages aux devantures des magasins de Moscou sont
consternants. Tandis que les toiles d'autrefois, imprimes
au pochoir, taient trs belles. Et c'tait de l'art
populaire; mais c'tait de l'artisanat.

*     *     *     *     *

Je reviens au peuple de Moscou. Ce qui frappe d'abord c'est
son extraordinaire indolence. Paresse serait sans doute trop
dire... Mais le stakhanovisme a t merveilleusement
invent pour secouer le non-chaloir (on avait le
knout autrefois). Le stakhanovisme serait inutile dans un
pays o tous les ouvriers travaillent. Mais l-bas, ds
qu'on les abandonne  eux-mmes, les gens, pour la plupart,
se relchent. Et c'est merveille que malgr cela tout se
fasse. Au prix de quel effort des dirigeants, c'est ce que
l'on ne saurait trop dire. Pour bien se rendre compte de
l'normit de cet effort, il faut avoir pu d'abord apprcier
le peu de rendement naturel du peuple russe.

Dans une des usines que nous visitons, qui fonctionne 
merveille (je n'y entends rien; j'admire de confiance les
machines; mais m'extasie sans arrire-pense devant le
rfectoire, le club des ouvriers, leurs logements, tout ce
que l'on a fait pour leur bien-tre, leur instruction, leur
plaisir), on me prsente un stakhanoviste, dont j'avais vu
le portrait norme affich sur un mur. Il est parvenu, me
dit-on,  faire en cinq heures le travail de huit jours (
moins que ce ne soit en huit heures, le travail de cinq
jours; je ne sais plus). Je me hasarde  demander si cela ne
revient pas  dire que, d'abord, il mettait huit jours 
faire le travail de cinq heures? Mais ma question est assez
mal prise et l'on prfre ne pas y rpondre.

Je me suis laiss raconter qu'une quipe de mineurs
franais, voyageant en U.R.S.S. et visitant une mine, a
demand, par camaraderie,  relayer une quipe de mineurs
sovitiques et qu'aussitt, sans autrement se fouler, sans
s'en douter, ils ont fait du stakhanovisme.

Et l'on en vient  se demander ce que, avec le temprament
franais, le zle, la conscience et l'ducation de nos
travailleurs le rgime sovitique n'arriverait pas  donner.

Il n'est que juste d'ajouter, sur ce fond de grisaille, en
plus des stakhanovistes, toute une jeunesse fervente, _keen
at work_, levain joyeux et propre  faire lever la pte.

Cette inertie de la masse me parat avoir t, tre encore,
une des plus importantes, des plus graves donnes du
problme que Staline avait  rsoudre. De l, les ouvriers
de choc (Udarniks); de l, le stakhanovisme. Le
rtablissement de l'ingalit des salaires y trouve
galement son explication.

Nous visitons aux environs de Soukhoum, un kolkhoze modle.
Il est vieux de six ans. Aprs avoir pniblement vgt les
premiers temps, c'est aujourd'hui l'un des plus prospres.
On l'appelle le millionnaire. Tout y respire la flicit.
Ce kolkhoze s'tend sur un trs vaste espace. Le climat
aidant, la vgtation y est luxuriante. Chaque habitation,
construite en bois, monte sur chasses qui l'cartent du
sol, est pittoresque, charmante; un assez grand jardin
l'entoure, empli d'arbres fruitiers, de lgumes, de fleurs.
Ce kolkhoze a pu raliser, l'an dernier, des bnfices
extraordinaires, lesquels ont permis d'importantes rserves;
ont permis d'lever  seize roubles cinquante le taux de la
journe de travail. Comment ce chiffre est-il fix?
Exactement par le mme calcul qui, si le kolkhoze tait une
entreprise agricole capitaliste, dicterait le montant des
dividendes  distribuer aux actionnaires. Car ceci reste
acquis: il n'y a plus en U.R.S.S. l'exploitation d'un grand
nombre pour le profit de quelques-uns. C'est norme. Ici
nous n'avons plus d'actionnaires; ce sont les ouvriers
eux-mmes (ceux du kolkhoze il va sans dire) qui se
partagent les bnfices, sans aucune redevance  l'Etat[6].
Cela serait parfait s'il n'y avait pas d'autres kolkhozes,
pauvres ceux-l, et qui ne parviennent pas  joindre les
deux bouts. Car, si j'ai bien compris, chaque kolkhoze a son
autonomie, et il n'est point question d'entr'aide. Je me
trompe peut-tre? Je souhaite de m'tre tromp[7].

  [Note 6: C'est du moins ce qui m'a t plusieurs fois
  affirm. Mais je tiens tous les renseignements, tant que
  non contrls, pour suspects, comme ceux qu'on obtient dans
  les colonies. J'ai peine  croire que ce kolkhose soit
  privilgi au point d'chapper  la redevance de 7% sur la
  production brute qui pse sur les autres kolkhoses; sans
  compter de 35  39 roubles de capitation.]

  [Note 7: Je relgue en appendice quelques renseignements
  plus prcis. J'en avais pris bien d'autres. Mais les
  chiffres ne sont point ma partie, et les questions
  proprement conomiques chappent  ma comptence. De plus,
  si ces renseignements sont trs prcisment ceux que l'on
  m'a donns, je ne puis pourtant pas en garantir
  l'exactitude. L'habitude des colonies m'a appris  me mfier
  des renseignements. Enfin, et surtout, ces questions ont
  t dj suffisamment traites par des spcialistes; je n'ai
  pas  y revenir.]

  J'ai visit plusieurs des habitations de ce kolkhoze trs
  prospre[8]... Je voudrais exprimer la bizarre et
  attristante impression qui se dgage de chacun de ces
  intrieurs: celle d'une complte dpersonnalisation. Dans
  chacun d'eux les mmes vilains meubles, le mme portrait de
  Staline, et absolument rien d'autre; pas le moindre objet,
  le moindre souvenir personnel. Chaque demeure est
  interchangeable; au point que les kolkhoziens,
  interchangeables eux-mmes semble-t-il, dmnageraient de
  l'une  l'autre sans mme s'en apercevoir[9]. Le bonheur est
  ainsi plus facilement obtenu certes! C'est aussi, me
  dira-t-on, que le kolkhosien prend tous ses plaisirs en
  commun. Sa chambre n'est plus qu'un gte pour y dormir; tout
  l'intrt de sa vie a pass dans le club, dans le parc de
  culture, dans tous les lieux de runion. Que peut-on
  souhaiter de mieux? Le bonheur de tous ne s'obtient qu'en
  dsindividualisant chacun. Le bonheur de tous ne s'obtient
  qu'aux dpens de chacun. Pour tre heureux, soyez conformes.

  [Note 8: Dans nombre d'autres, il n'est point question de
  demeures particulires; les gens couchent dans des dortoirs,
  des chambres.]

  [Note 9: Cette impersonnalit de chacun me permet de
  supposer aussi que ceux qui couchent dans des dortoirs
  souffrent de la promiscuit et de l'absence de recueillement
  possible beaucoup moins que s'ils taient capables
  d'individualisation. Mais cette dpersonnalisation,  quoi
  tout, en U.R.S.S., semble tendre, peut-elle tre considre
  comme un progrs? Pour ma part, je ne puis le croire.]




III


En U.R.S.S. il est admis d'avance et une fois pour toutes
que, sur tout et n'importe quoi, il ne saurait y avoir plus
d'une opinion. Du reste, les gens ont l'esprit ainsi faonn
que ce conformisme leur devient facile, naturel, insensible,
au point que je ne pense pas qu'il y entre de l'hypocrisie.
Sont-ce vraiment ces gens-l qui ont fait la rvolution?
Non; ce sont ceux-l qui en profitent. Chaque matin, la
_Pravda_ leur enseigne ce qu'il sied de savoir, de penser,
de croire. Et il ne fait pas bon sortir de l! De sorte que,
chaque fois que l'on converse avec un Russe, c'est comme si
l'on conversait avec tous. Non point que chacun obisse
prcisment  un mot d'ordre; mais tout est arrang de
manire qu'il ne puisse pas dissembler. Songez que ce
faonnement de l'esprit commence ds la plus tendre
enfance... De l d'extraordinaires acceptations dont
parfois, tranger, tu t'tonnes, et certaines possibilits
de bonheur qui te surprennent plus encore.

Tu plains ceux-ci de faire la queue durant des heures; mais
eux trouvent tout naturel d'attendre. Le pain, les lgumes,
les fruits te paraissent mauvais; mais il n'y en a point
d'autres. Ces toffes, ces objets que l'on te prsente, tu
les trouves laids; mais il n'y a pas le choix. Tout point de
comparaison enlev, sinon avec un pass peu regrettable, tu
te contenteras joyeusement de ce qu'on t'offre. L'important
ici, c'est de persuader aux gens qu'on est aussi heureux
que, en attendant mieux, on peut l'tre; de persuader aux
gens qu'on est moins heureux qu'eux partout ailleurs. L'on
n'y peut arriver qu'en empchant soigneusement toute
communication avec le dehors (j'entends le par del les
frontires). Grce  quoi,  conditions de vie gales, ou
mme sensiblement infrieures, l'ouvrier russe s'estime
heureux, _est_ plus heureux, beaucoup plus heureux que
l'ouvrier de France. Leur bonheur est fait d'esprance, de
confiance et d'ignorance.

Il m'est extrmement difficile d'apporter de l'ordre dans
ces rflexions, tant les problmes, ici, s'entrecroisent et
se chevauchent. Je ne suis pas un technicien et c'est par
leur retentissement psychologique que les questions
conomiques m'intressent. Je m'explique fort bien,
psychologiquement, pourquoi il importe d'oprer en vase
clos, de rendre opaques les frontires: jusqu' nouvel ordre
et tant que les choses n'iront pas mieux, il importe au
bonheur des habitants de l'U.R.S.S. que ce bonheur reste 
l'abri.

Nous admirons en U.R.S.S. un extraordinaire lan vers
l'instruction, la culture; mais cette instruction ne
renseigne que sur ce qui peut amener l'esprit  se fliciter
de l'tat de choses prsent et  penser: _O U.R.S.S... Ave!
Spes unica!_ Cette culture est toute aiguille dans le mme
sens; elle n'a rien de dsintress; elle accumule et
l'esprit critique (en dpit du marxisme) y fait  peu prs
compltement dfaut. Je sais bien: on fait grand cas l-bas,
de ce qu'on appelle l'auto-critique. Je l'admirais de loin
et pense qu'elle et pu donner des rsultats merveilleux, si
srieusement et sincrement applique. Mais j'ai vite d
comprendre que, en plus des dnonciations et des
remontrances (la soupe du rfectoire est mal cuite ou la
salle de lecture du club mal balaye) cette critique ne
consiste qu' demander si ceci ou cela est dans la ligne
ou ne l'est pas. Ce n'est pas elle, la ligne, que l'on
discute. Ce que l'on discute, c'est de savoir si telle
oeuvre, tel geste ou telle thorie est conforme  cette
ligne sacre. Et malheur  celui qui chercherait  pousser
plus loin! Critique en de, tant qu'on voudra. La critique
au del n'est pas permise. Il y a des exemples de cela dans
l'histoire.

Et rien, plus que cet tat d'esprit, ne met en pril la
culture. Je m'en expliquerai plus loin.

Le citoyen sovitique reste dans une extraordinaire
ignorance de l'tranger[10]. Bien plus: on l'a persuad que
tout,  l'tranger, et dans tous les domaines, allait
beaucoup moins bien qu'en U.R.S.S.. Cette illusion est
savamment entretenue; car il importe que chacun, mme peu
satisfait, se flicite du rgime qui le prserve de pires
maux.

  [Note 10: Ou du moins n'en connat que ce qui l'encouragera
  dans son sens.]

D'o certain _complexe de supriorit_, dont je donnerai
quelques exemples:

Chaque tudiant est tenu d'apprendre une langue trangre.
Le franais est compltement dlaiss. C'est l'anglais,
c'est l'allemand surtout, qu'ils sont censs connatre. Je
m'tonne de les entendre le parler si mal; un lve de
seconde anne de chez nous en sait davantage.

De l'un d'entre eux que nous interrogeons, nous recevons
cette explication (en russe, et Jef Last nous le traduit):

--Il y a quelques annes encore l'Allemagne et les
Etats-Unis pouvaient, sur quelques points, nous instruire.
Mais  prsent, nous n'avons plus rien  apprendre des
trangers. Donc  quoi bon parler leur langue[11]?

  [Note 11: Devant notre stupeur non dissimule, l'tudiant
  ajoutait il est vrai: Je comprends et nous comprenons
  aujourd'hui que c'est un raisonnement absurde. La langue
  trangre, quand elle ne sert plus  instruire, peut bien
  servir encore  enseigner.

*     *     *     *     *

Du reste, s'ils s'inquitent tout de mme de ce qui se fait
 l'tranger, ils se soucient bien davantage de ce que
l'tranger pense d'eux. Ce qui leur importe c'est de savoir
si nous les admirons assez. Ce qu'ils craignent, c'est que
nous soyons insuffisamment renseigns sur leurs mrites. Ce
qu'ils souhaitent de nous, ce n'est point tant qu'on les
renseigne, mais qu'on les complimente.

Les petites filles charmantes qui se pressent autour de moi
dans ce jardin d'enfants (o du reste tout est  louer,
comme tout ce qu'on fait ici pour la jeunesse) me harclent
de questions. Ce qu'elles voudraient savoir, ce n'est pas si
nous avons des jardins d'enfants en France; mais bien si
nous savons en France qu'ils ont en U.R.S.S. d'aussi beaux
jardins d'enfants.

Les questions que l'on vous pose sont souvent si
ahurissantes que j'hsite  les rapporter. On va croire que
je les invente: --On sourit avec scepticisme lorsque je dis
que Paris a, lui aussi, son mtro. Avons-nous seulement des
tramways? des omnibus?... L'un demande (et ce ne sont plus
des enfants, mais bien des ouvriers instruits) si nous avons
aussi des coles, en France. Un autre, un peu mieux
renseign, hausse les paules; des coles, oui, les Franais
en ont; mais on y bat les enfants; il tient ce renseignement
de source sre. Que tous les ouvriers, chez nous, soient
trs malheureux, il va sans dire, puisque nous n'avons pas
encore fait la rvolution. Pour eux, hors de l'U.R.S.S.,
c'est la nuit. A part quelques capitalistes honts, tout le
reste du monde se dbat dans les tnbres.

Des jeunes filles instruites et fort distingues (au camp
d'Artek qui n'admet que les sujets hors ligne) s'tonnent
beaucoup lorsque, parlant des films russes, je leur dis que
_Tchapaev_, et _Nous de Cronstadt_, ont eu  Paris grand
succs. On leur avait pourtant bien affirm que tous les
films russes taient interdits en France. Et, comme ceux qui
leur ont dit cela, ce sont leurs matres, je vois bien que
la parole que ces jeunes filles mettent en doute, c'est la
mienne. Les Franais sont tellement blagueurs!

Dans une socit d'officiers de marine,  bord d'un cuirass
que l'on vient de me faire admirer (compltement fait en
U.R.S.S., celui-l) je me risque  oser dire que je crains
qu'on ne soit moins bien renseign en U.R.S.S. sur ce qui se
fait en France, qu'en France sur ce qui se fait en U.R.S.S.,
un murmure nettement dsapprobateur s'lve: _La Pravda_
renseigne sur tout suffisamment. Et, brusquement,
quelqu'un, lyrique, se dtachant du groupe, s'crie: Pour
raconter tout ce qui se fait en U.R.S.S. de neuf et de beau
et de grand, on ne trouverait pas assez de papier dans le
monde.

Dans ce mme camp modle d'Artek, paradis pour enfants
modles, petits prodiges, mdaills, diplms--ce qui fait
que je lui prfre de beaucoup d'autres camps de pionniers,
plus modestes, moins aristocrates--un enfant de treize ans
qui, si j'ai bien compris, vient d'Allemagne mais qu'a dj
faonn l'Union, me guide  travers le parc dont il fait
valoir les beauts. Il rcite:

--Voyez: ici, il n'y avait rien dernirement encore... Et,
tout  coup: cet escalier. Et c'est partout ainsi en
U.R.S.S.: hier rien; demain tout. Regardez ces ouvriers,
l-bas, comme ils travaillent! Et partout en U.R.S.S. des
coles et des camps semblables. Naturellement, pas tout 
fait aussi beaux, parce que ce camp d'Artek n'a pas son
pareil au monde. Staline s'y intresse tout
particulirement. Tous les enfants qui viennent ici sont
remarquables.

Vous entendrez tout  l'heure, un enfant de treize ans, qui
sera le meilleur violoniste du monde. Son talent a dj t
tellement apprci chez nous qu'on lui a fait cadeau d'un
violon historique, d'un violon d'un fabricant de violons
d'autrefois trs clbre[12].

  [Note 12: J'entendis, peu aprs ce petit prodige excuter
  sur son Stradivarius du Paganini, puis un _pot-pourri_ de
  Gounod--et dois reconnatre qu'il est stupfiant.]

Et ici:--Regardez cette muraille! Dirait-on qu'elle a t
construite en dix jours?

L'enthousiasme de cet enfant parat si sincre que je me
garde de lui faire remarquer que ce mur de soutnement, trop
htivement dress, dj se fissure. Il ne consent  voir, ne
peut voir que ce qui flatte son orgueil, et ajoute dans un
transport:

--Les enfants mme s'en tonnent[13]!

  [Note 13. Eugne Dabit avec qui je parlais de ce complexe de
  supriorit, auquel son extrme modestie le rendait
  particulirement sensible, me tendit le second volume des
  _Ames Mortes_ (dition N. R. F.) qu'il tait en train de
  relire. Au dbut figure une lettre de Gogol o Dabit me
  signale ce passage : Beaucoup d'entre nous, surtout parmi
  les jeunes gens, exaltent outre mesure les vertus russes; au
  lieu de dvelopper en eux ces vertus, ils ne songent qu'
  les taler et  crier  l'Europe: Regardez, trangers, nous
  sommes meilleurs que vous!--Cette jactance est affreusement
  pernicieuse. Tout en irritant les autres, elle nuit  qui en
  fait preuve. La vantardise avilit la plus belle action du
  monde... Pour moi, je prfre  la suffisance un
  dcouragement passager.--Cette jactance russe que Gogol
  dplore, l'ducation d'aujourd'hui la dveloppe et
  l'enhardit.]

Ces propos enfants (propos dicts, appris peut-tre) m'ont
paru si topiques que je les ai transcrits le soir mme et
que je les rapporte ici tout au long.

Je ne voudrais pourtant pas laisser croire que je n'ai pas
remport d'Artek d'autres souvenirs. Il est vrai: ce camp
d'enfants est merveilleux. Dans un site admirable fort
ingnieusement amnag, il s'tage en terrasses et s'achve
 la mer. Tout ce que l'on a pu imaginer pour le bien-tre
des enfants, pour leur hygine, leur entranement sportif,
leur amusement, leur plaisir, est group et ordonn sur ces
paliers et le long de ces pentes. Tous les enfants respirent
la sant, le bonheur. Ils s'taient montrs fort dus
lorsque nous leur avons dit que nous ne pourrions rester
jusqu' la nuit: ils avaient prpar le feu de camp
traditionnel, orn les arbres du jardin d'en bas de
banderoles en notre honneur. Les rjouissances diverses:
chants et danses qui devaient avoir lieu le soir, je
demandai que tout ft report avant cinq heures. La route du
retour tait longue; j'insistai pour rentrer  Sbastopol
avant le soir. Et bien m'en prit, car c'est ce mme soir
qu'Eugne Dabit, qui m'avait accompagn l-bas, tomba
malade. Rien n'annonait cela pourtant et il put se rjouir
pleinement du spectacle que nous offrirent ces enfants; de
la danse surtout de l'exquise petite Tadjikstane, qui
s'appelle Tamar, je crois: celle mme que l'on voyait
embrasse par Staline sur toutes les affiches normes qui
couvraient les murs de Moscou. Rien ne dira le charme de
cette danse et la grce de cette enfant. Un des plus exquis
souvenirs de l'U.R.S.S., me disait Dabit; et je le pensais
avec lui. Ce fut sa dernire journe de bonheur.

*     *     *     *     *

L'htel de Sotchi est des plus plaisants; ses jardins sont
fort beaux; sa plage est des plus agrables, mais aussitt
les baigneurs voudraient nous faire avouer que nous n'avons
rien de comparable en France. Par dcence nous nous retenons
de leur dire qu'en France nous avons mieux, beaucoup mieux.

Non: l'admirable ici, c'est que ce demi-luxe, ce confort,
soient mis  l'usage du peuple--si tant est pourtant que
ceux qui viennent habiter ici ne soient pas trop, de
nouveau, des privilgis. En gnral, sont favoriss les
plus mritants, mais  condition toutefois qu'ils soient
conformes, bien dans la ligne; et ne bnficient des
avantages que ceux-ci.

L'admirable,  Sotchi, c'est cette quantit de sanatoriums,
de maisons de repos, autour de la ville, tous
merveilleusement installs. Et que tout cela soit construit
pour les travailleurs, c'est parfait. Mais, tout auprs,
l'on souffre d'autant plus de voir les ouvriers employs 
la construction du nouveau thtre, si peu pays et parqus
dans les campements sordides.

L'admirable,  Sotchi, c'est Ostrovski. (V. appendice.)

*     *     *     *     *

Si dj je louangeais l'htel de Sotchi, que dirai-je de
celui de Sinop, prs de Soukhoum, bien suprieur et tel
qu'il supporte la comparaison des meilleurs, des plus beaux,
des plus confortables htels balnaires trangers. Son
admirable jardin date de l'ancien rgime, mais le btiment
mme de l'htel est tout rcemment construit; trs
intelligemment amnag; de l'aspect extrieur et intrieur
le plus heureux; chaque chambre a sa salle de bains, sa
terrasse particulire. Les ameublements sont d'un got
parfait; la cuisine y est excellente, une des meilleures que
nous ayons gote en U.R.S.S.. L'htel Sinop parat un des
lieux de ce monde o l'homme se trouve le plus prs du
bonheur.

A ct de l'htel, un sovkhose a t cr en vue
d'approvisionner celui-ci. J'y admire une curie modle, une
table modle, une porcherie modle, et surtout un
gigantesque pouailler dernier cri. Chaque poule porte  la
patte sa bague numrote; sa ponte est soigneusement
enregistre; chacune a pour y pondre, son petit box
particulier, o on l'enferme et d'o elle ne sort qu'aprs
avoir pondu. (Et je ne m'explique pas qu'avec tant de soins,
les oeufs que l'on nous sert  l'htel ne soient pas
meilleurs.) J'ajoute qu'on ne pntre dans ces locaux
qu'aprs avoir pos ses pieds sur un tapis imprgn de
substance strilisante pour dsinfecter ses souliers. Le
btail, lui, passe  ct; tant pis!

Si l'on traverse un ruisseau qui dlimite le sovkhose, un
alignement de taudis. On y loge  quatre, dans une pice de
deux mtres cinquante sur deux mtres, loue a raison de
deux roubles par personne et par mois. Le repas, au
restaurant du sovkhose cote deux roubles, luxe que ne
peuvent se permettre ceux dont le salaire n'est que de
soixante-quinze roubles par mois. Ils doivent se contenter,
en plus du pain, d'un poisson sec.

*     *     *     *     *

Je ne proteste pas contre l'ingalit des salaires;
j'accorde qu'elle tait ncessaire. Mais il y a des moyens
de remdier aux diffrences de condition; or je crains que
ces diffrences, au lieu de s'attnuer, n'aillent en
s'accentuant. Je crains que ne se reforme bientt une
nouvelle sorte de bourgeoisie ouvrire satisfaite (et,
partant, conservatrice, parbleu!) trop comparable  la
petite bourgeoisie de chez nous.

J'en vois partout des symptmes annonciateurs[14]. Et comme
nous ne pouvons douter hlas! que les instincts bourgeois,
veules, jouisseurs, insoucieux d'autrui, sommeillent au
coeur de bien des hommes en dpit de toute rvolution (car
la rforme de l'homme ne peut se faire uniquement par le
dehors), je m'inquite beaucoup de voir, dans l'U.R.S.S.
d'aujourd'hui, ces instincts bourgeois indirectement
flatts, encourags par de rcentes dcisions qui reoivent
chez nous des approbations alarmantes. Avec la restauration
de la famille, (en tant que cellule sociale) de
l'hritage, et du legs, le got du lucre, de la possession
particulire, reprennent le pas sur le besoin de
camaraderie, de partage et de vie commune. Non chez tous,
sans doute; mais chez beaucoup. Et l'on voit se reformer des
couches de socit sinon dj des classes, une sorte
d'aristocratie; je ne parle pas ici de l'aristocratie du
mrite et de la valeur personnelle, mais bien de celle du
bien-penser, du conformisme, et qui, dans la gnration
suivante, deviendra celle de l'argent.

  [Note 14: La loi rcente contre l'avortement a constern
  tous ceux que des salaires insuffisants rendaient incapables
  de fonder un foyer, d'lever une famille. Elle a constern
  galement d'autres personnes, et pour de tout autres
  raisons: N'avait-on pas promis, au sujet de cette loi, une
  sorte de plbiscite, de consultation populaire qui devait
  dcider de son acceptation et de se mise en vigueur? Une
  immense majorit s'est dclare (plus ou moins ouvertement,
  il est vrai) contre cette loi. Il n'a pas t tenu compte de
  l'opinion et la loi a pass tout de mme,  la stupeur
  quasi-gnrale. Les journaux, il va sans dire, n'ont gure
  publi que des approbations. Dans les conversations
  particulires que j'ai pu avoir avec maints ouvriers,  ce
  sujet, je n'ai entendu que des rcriminations timores, une
  rsignation plaintive.

  Encore cette loi, dans un certain sens, se justifie-t-elle?
  Elle rpond  de trs dplorables abus. Mais que penser, au
  point de vue marxiste, de celle, plus ancienne, contre les
  homosexuels? qui, les assimilant  des
  contre-rvolutionnaires (car le _non-conformisme_ est
  poursuivi jusque dans les questions sexuelles), les condamne
   la dportation pour cinq ans avec renouvellement de peine
  s'ils ne se trouvent pas amends par l'exil.]

Mes craintes sont-elles exagres? Je le souhaite. Du reste,
l'U.R.S.S. nous a montr qu'elle tait capable de brusques
volte-face. Mais je crains bien que pour couper court  cet
embourgeoisement, qu'aujourd'hui les gouvernants approuvent
et favorisent, un brusque ressaisissement ne paraisse
bientt ncessaire, qui risque d'tre aussi brutal, que
celui qui mit fin  la Nep.

Comment n'tre pas choqu par le mpris, ou tout au moins
l'indiffrence que ceux qui sont et qui se sentent du bon
ct, marquent  l'gard des infrieurs, des
domestiques[15], des manoeuvres, des hommes et femmes de
journe, et j'allais dire: des pauvres. Il n'y a plus de
classes, en U.R.S.S., c'est entendu. Mais il y a des
pauvres. Il y en a trop; beaucoup trop. J'esprais pourtant
bien ne plus en voir, ou mme plus exactement: c'est pour ne
plus en voir que j'tais venu en U.R.S.S..

Ajoutez que la philanthropie n'est plus de mise, ni plus la
simple charit[16]. L'Etat s'en charge. Il se charge de tout
et l'on n'a plus besoin, c'est entendu, de secourir. De l
certaine scheresse dans les rapports, en dpit de toute
camaraderie. Et, naturellement, il ne s'agit pas ici des
rapports entre gaux; mais,  l'gard de ces infrieurs,
dont je parlais, le _complexe de supriorit_ joue en
plein.

  [Note 15: Et, comme en reflet de ceci, quelle servilit,
  quelle obsquiosit, chez les domestiques; non point ceux
  des htels, qui sont le plus souvent d'une dignit
  parfaite--trs cordiaux nanmoins; mais bien chez ceux qui
  ont affaire aux dirigeants, aux responsibles.]

  [Note 16: Je me hte pourtant d'ajouter ceci: dans le jardin
  public de Sbastopol, un enfant estropi, qui ne peut se
  mouvoir qu'avec des bquilles, passe devant les bancs o des
  promeneurs sont assis. Je l'observe, longuement, qui fait la
  qute. Sur vingt personnes  qui il s'adresse, dix-huit ont
  donn; mais qui sans doute ne se sont laisss mouvoir qu'en
  raison de son infirmit.]

Cet tat d'esprit petit-bourgeois qui, je le crains, tend 
se dvelopper l-bas, est,  mes yeux, profondment et
foncirement contre-rvolutionnaire.

Mais ce qu'on appelle contre-rvolutionnaire en U.R.S.S.
aujourd'hui, ce n'est pas du tout cela. C'est mme  peu
prs le contraire.

L'esprit que l'on considre comme contre-rvolutionnaire
aujourd'hui, c'est ce mme esprit rvolutionnaire, ce
ferment qui d'abord fit clater les douves  demi-pourries
du vieux monde tzariste. On aimerait pouvoir penser qu'un
dbordant amour des hommes, ou tout au moins un imprieux
besoin de justice, emplit les coeurs. Mais une fois la
rvolution accomplie, triomphante, stabilise, il n'est plus
question de cela, et de tels sentiments, qui d'abord
animaient les premiers rvolutionnaires, deviennent
encombrants, gnants, comme ce qui a cess de servir. Je les
compare, ces sentiments,  ces tais grce auxquels on lve
une arche, mais qu'on enlve aprs que la clef de vote est
pose. Maintenant que la rvolution a triomph, maintenant
qu'elle se stabilise, et s'apprivoise; qu'elle pactise, et
certains diront: s'assagit, ceux que ce ferment
rvolutionnaire anime encore et qui considrent comme
compromissions toutes ces concessions successives, ceux-l
gnent et sont honnis, supprims. Alors ne vaudrait-il pas
mieux, plutt que de jouer sur les mots, reconnatre que
l'esprit rvolutionnaire (et mme simplement: l'esprit
critique) n'est plus de mise, qu'il n'en faut plus? Ce que
l'on demande  prsent, c'est l'acceptation, le conformisme.
Ce que l'on veut et exige, c'est une approbation de tout ce
qui se fait en U.R.S.S.; ce que l'on cherche  obtenir,
c'est que cette approbation ne soit pas rsigne, mais
sincre, mais enthousiaste mme. Le plus tonnant, c'est
qu'on y parvient. D'autre part, la moindre protestation, la
moindre critique est passible des pires peines, et du reste
aussitt touffe. Et je doute qu'en aucun autre pays
aujourd'hui, ft-ce sans l'Allemagne de Hitler, l'esprit
soit moins libre, plus courb, plus craintif (terroris),
plus vassalis.




IV


Dans cette usine de raffinerie de ptrole, aux environs de
Soukhoum, o tout nous parat si remarquable: le rfectoire,
les logements des ouvriers, leur club (quant  l'usine mme,
je n'y entends rien et admire de confiance) nous nous
approchons du Journal Mural, affich selon l'usage dans
une salle de club. Nous n'avons pas le temps de lire tous
les articles, mais,  la rubrique Secours rouge o, en
principe, se trouvent les renseignements trangers, nous
nous tonnons de ne voir aucune allusion  l'Espagne dont
les nouvelles depuis quelques jours ne laissent pas de nous
inquiter. Nous ne cachons pas notre surprise un peu
attriste. Il s'ensuit une lgre gne. On nous remercie de
la remarque: il en sera certainement tenu compte.

Le mme soir, banquet. Toasts nombreux selon l'usage. Et
quand on a bu  la sant de tous et de chacun des convives,
Jef Last se lve et, en russe, propose de vider un verre au
triomphe du Front rouge espagnol. On applaudit
chaleureusement, encore qu'avec une certaine gne, nous
semble-t-il; et aussitt, comme en rponse: toast  Staline.
A mon tour, je lve mon verre pour les prisonniers
politiques d'Allemagne, de Yougoslavie, de Hongrie... On
applaudit, avec un enthousiasme franc cette fois; on
trinque, on boit. Puis, de nouveau, sitt aprs: toast 
Staline. C'est aussi que sur les victimes du fascisme, en
Allemagne et ailleurs, l'on savait quelle attitude avoir.
Pour ce qui est des troubles et de la lutte en Espagne,
l'opinion gnrale et particulire attendait les directions
de _la Pravda_ qui ne s'tait pas encore prononce. On
n'osait pas se risquer avant de savoir ce qu'il fallait
penser. Ce n'est que quelques jours plus tard (nous tions
arrivs  Sbastopol) qu'une immense vague de sympathie,
partie de la Place Rouge, vint dferler dans les journaux,
et que, partout, des souscriptions volontaires pour le
secours aux gouvernementaux s'organisrent.

*     *     *     *     *

Dans le bureau de cette usine, un grand tableau symbolique
nous avait frapps; on y voyait, au centre, Staline en train
de parler; rpartis  sa droite et  sa gauche, les membres
du gouvernement applaudir.

*     *     *     *     *

L'effigie de Staline se rencontre partout, son nom est sur
toutes les bouches, sa louange revient immanquablement dans
tous les discours. Particulirement en Gorgie, je n'ai pu
entrer dans une chambre habite, ft-ce la plus humble, la
plus sordide, sans y remarquer un portrait de Staline
accroch au mur,  l'endroit sans doute o se trouvait
autrefois l'icone. Adoration, amour ou crainte, je ne sais;
toujours et partout il est l.

*     *     *     *     *

Sur la route de Tiflis  Batoum, nous traversons Gori, la
petite ville o naquit Staline. J'ai pens qu'il serait sans
doute courtois de lui envoyer un message, en rponse 
l'accueil de l'U.R.S.S. o, partout, nous avons t
acclams, festoys, choys. Je ne trouverai jamais meilleure
occasion. Je fais arrter l'auto devant la poste et tends le
texte d'une dpche. Elle dit  peu prs: En passant  Gori
au cours de notre merveilleux voyage, j'prouve le besoin
cordial de vous adresser... Mais ici, le traducteur
s'arrte: Je ne puis point parler ainsi. Le vous ne suffit
point, lorsque ce vous, c'est Staline. Cela n'est point
dcent. Il y faut ajouter quelque chose. Et comme je
manifeste certaine stupeur, on se consulte. On me propose:
Vous, chef des travailleurs, ou matre des peuples ou...
je ne sais plus quoi[17]. Je trouve cela absurde; proteste
que Staline est au-dessus de ces flagorneries. Je me dbats
en vain. Rien  faire. On n'acceptera ma dpche que si je
consens au rajout. Et, comme il s'agit d'une traduction que
je ne suis pas  mme de contrler, je me soumets de guerre
lasse, mais en dclinant toute responsabilit et songeant
avec tristesse que tout cela contribue  mettre entre
Staline et le peuple une effroyable, une infranchissable
distance. Et comme dj j'avais pu constater de semblables
retouches et mises au point dans les traductions de
diverses allocutions[18] que j'avais t amen  prononcer
en U.R.S.S., je dclarai aussitt que je ne reconnatrais
comme mien aucun texte de moi paru en russe durant mon
sjour[19] et que je le dirais. Voici qui est fait.

  [Note 17: J'ai l'air d'inventer, n'est-ce pas? Non, hlas!
  Et que l'on ne vienne pas trop me dire que nous avions
  affaire en l'occurrence  quelque subalterne stupide et zl
  maladroitement. Non, nous avions avec nous, prenant part 
  la discussion, plusieurs personnages suffisamment haut
  placs et, en tout cas, parfaitement au courant des
  usages.]

  [Note 18: 1. X... m'explique qu'il est de bon usage de faire
  suivre d'une pithte le mot destin dont je me servais,
  lorsqu'il s'agit du destin de l'U.R.S.S.. Je finis par
  proposer glorieux que X... me dit propre  rallier tous
  les suffrages. Par contre, il me demande de bien vouloir
  supprimer le mot grand que j'avais mis devant monarque.
  Un monarque ne peut tre grand. (V. Appendice. III.)]

  [Note 19: Ne m'a-t-on pas fait dclarer que je n'tais ni
  compris, ni aim par la jeunesse franaise; que je prenais
  l'engagement de ne plus rien crire dsormais que pour le
  peuple! etc...]

Oh! parbleu, je ne veux voir dans ces menus
travestissements, le plus souvent involontaires, aucune
malignit: bien plutt le dsir d'aider quelqu'un qui n'est
pas au courant des usages et qui certainement ne peut
demander mieux que de s'y plier, d'y conformer ses
expressions et sa pense.

*     *     *     *     *

Staline, dans l'tablissement du premier et du second plan
quinquennal, fait preuve d'une telle sagesse, d'une si
intelligente souplesse dans les modifications successives
qu'il a cru devoir y apporter, que l'on en vient  se
demander si plus de constance tait possible; si ce
progressif dtachement de la premire ligne, cet cartement
du Lninisme, n'tait pas ncessaire; si plus d'enttement
n'exigeait pas du peuple un effort surhumain. De toute
manire il y a dboire. Si ce n'est pas Staline, alors c'est
l'homme, l'tre humain, qui doit. Ce qu'on tentait, que
l'on voulait, que l'on se croyait tout prs d'obtenir, aprs
tant de luttes, tant de sang vers, tant de larmes, c'tait
donc au-dessus des forces humaines? Faut-il attendre
encore, rsigner, ou reporter  plus loin ses espoirs? Voil
ce qu'en U.R.S.S. on se demande avec angoisse. Et que cette
question vous effleure, c'est dj trop.

Aprs tant de mois d'efforts, tant d'annes, on tait en
droit de se demander: vont-ils enfin pouvoir relever un peu
la tte? --Les fronts n'ont jamais t plus courbs.

*     *     *     *     *

Qu'il y ait divergence de l'idal premier, voici qui ne peut
tre mis en doute. Mais devrons-nous mettre en doute, du
mme coup, que ce que l'on voulait d'abord ft aussitt
possible. Y a-t-il faillite? ou opportune et indiscutable
accommodation  d'imprvues difficults?

Ce passage de la mystique  la politique entrane-t-il
fatalement une _dgradation?_ Car il ne s'agit plus ici de
thorie; on est dans le domaine pratique; il faut compter
avec le _menschliches_, _allzumenschliches_-- et compter
avec l'ennemi.

Quantit de rsolutions de Staline sont prises, et ces
derniers temps presque toutes, en fonction de l'Allemagne et
dictes par la peur qu'on en a. Cette restauration
progressive de la famille, de la proprit prive, de
l'hritage trouvent une valable explication: il importe de
donner au citoyen sovitique le sentiment qu'il a quelque
bien personnel  dfendre. Mais c'est ainsi que,
progressivement, l'impulsion premire s'engourdit, se perd,
que le regard cesse de se diriger  l'avant. Et l'on me dira
que cela est ncessaire, urgent, car une attaque de flanc
risque de ruiner l'entreprise. Mais d'accommodement en
accommodement, l'entreprise se compromet.

Une autre crainte, celle du  trotzkisme et de ce qu'on
appelle aujourd'hui l-bas: _l'esprit de
contre-rvolution_. Car certains se refusent  penser que
cette transigeance ft ncessaire; tous ces accommodements
leur paraissent autant de dfaites. Que la dviation des
directives premires trouve des explications, des excuses,
il se peut: cette dviation seule importe  leurs yeux.
Mais, aujourd'hui c'est l'esprit de soumission, le
conformisme, qu'on exige. Seront considrs comme
trotzkistes tous ceux qui ne se dclarent pas satisfaits.
De sorte que l'on vient  se demander si Lnine lui-mme
reviendrait-il sur la terre aujourd'hui?...

*     *     *     *     *

Que Staline ait toujours raison, cela revient  dire : que
Staline a raison de tout.

*     *     *     *     *

_Dictature de proltariat_ nous promettait-on. Nous sommes
loin de compte. Oui: dictature, videmment; mais celle d'un
homme, non plus celle des proltaires unis, des Soviets. Il
importe de ne point se leurrer, et force est de reconnaitre
tout net: ce n'est point l ce qu'on voulait. Un pas de plus
et nous dirons mme: c'est exactement ceci que l'on ne
voulait pas.

*     *     *     *     *

Supprimer l'opposition dans un Etat, ou mme simplement
l'empcher de se prononcer, de se produire, c'est chose
extrmement grave: l'invitation au terrorisme. Si tous les
citoyens d'un Etat pensaient de mme, ce serait sans aucun
doute plus commode pour les gouvernants. Mais, devant cet
appauvrissement, qui donc oserait encore parler de
culture? Sans contrepoids, comment l'esprit ne
verserait-il pas tout dans un sens? C'est, je pense, une
grande sagesse d'couter les partis adverses; de les soigner
mme au besoin, tout en les empchant de nuire: les
combattre, mais non les supprimer. Supprimer l'opposition...
il est sans doute heureux que Staline y parvienne si mal.

L'humanit n'est pas simple, il faut en prendre son parti;
et toute tentative de simplification, d'unification, de
rduction par le dehors sera toujours odieuse, ruineuse et
sinistrement bouffonne. Car l'embtement pour Athalie, c'est
que c'est toujours Eliacin, l'embtant pour Hrode, c'est
que c'est toujours la Sainte Famille qui chappe,--
crivais-je en 1910[20].

  [Note 20: _Nouveaux prtextes_, p. 189.]




V


J'crivais avant d'aller en U.R.S.S.:

Je crois que la valeur d'un crivain est lie  la force
rvolutionnaire qui l'anime, ou plus exactement (car je ne
suis pas si fou que de ne reconnatre de valeur artistique
qu'aux crivains de gauche):  sa force d'opposition. Cette
force existe aussi bien chez Bossuet, Chateaubriand, ou, de
nos jours, Claudel, que chez Molire, Voltaire, Hugo et tant
d'autres. Dans notre forme de socit, un grand crivain, un
grand artiste, est essentiellement anticonformiste. Il
navigue  contre courant. Cela tait vrai pour Dante, pour
Cervantes, pour Ibsen, pour Gogol... Cela cesse d'tre vrai,
semble-t-il pour Shakespeare et ses contemporains, dont John
Addington Symonds dit excellement: _What made the
playwrights of that epoch so great... was that they (the
authors) lived and wrote in fullest sympathy with the whole
people_[21]. Cela n'tait sans doute pas vrai pour Sophocle
et certainement pas pour Homre, par qui la Grce mme, nous
semble-t-il, chantait. Cela cesserait peut-tre d'tre vrai,
du jour o... Mais c'est prcisment l ce qui dirige nos
regards vers l'U.R.S.S. avec une interrogation si anxieuse:
le triomphe de la rvolution permettra-t-elle  ses artistes
d'tre ports par le courant? Car la question se pose:
qu'adviendra-t-il si l'Etat social transform enlve 
l'artiste tout motif de protestation? Que fera l'artiste
s'il n'a plus  s'lever contre, plus qu' se laisser
porter? Sans doute, tant qu'il y a lutte encore et que la
victoire n'est pas parfaitement assure, il pourra peindre
cette lutte et, combattant lui-mme, aider au triomphe. Mais
ensuite...

  [Note 21: Ce qui fit que l'art dramatique de cette poque
  s'leva si haut... c'est que les auteurs vivaient alors et
  crivaient en complte sympathie avec tout le peuple.
  (_General introduction to the Mermaid Series._)]

Voil ce que je me demandais avant d'aller en U.R.S.S..

*     *     *     *     *

--Vous comprenez, m'expliqua X..., ce n'tait plus du tout
cela que le public rclamait; plus du tout cela que nous
voulons aujourd'hui. Il avait donn prcdemment un ballet
trs remarquable et trs remarqu. (Il, c'tait
Chestakovitch, dont certains me parlaient avec cette sorte
d'loges que l'on n'accorde qu'aux gnies.) Mais que
voulez-vous que le peuple fasse d'un opra dont, en sortant,
il ne peut fredonner aucun air? (Quoi! c'est donc l qu'ils
en taient! Et pourtant X..., artiste lui-mme, et fort
cultiv, ne m'avait tenu jusqu'alors que des propos
intelligents.)

Ce qu'il nous faut aujourd'hui, ce sont des oeuvres que
tout le monde puisse comprendre, et tout de suite. Si
Chestakovitch ne le sent pas de lui-mme, on le lui fera
bien sentir en ne l'coutant mme plus.

Je protestai que les oeuvres parfois les plus belles, et
mme celles qui sont appeles  devenir les plus populaires,
ont pu n'tre gotes d'abord que par un trs petit nombre
de gens; que Beethoven lui-mme... Et, lui tendant un livre
que prcisment j'avais sur moi: Tenez, lisez ceci:

_In Berlin gab ich auch_ (c'est Beethoven qui parle), _vor
mehreren Jahren ein Konzert, ich griff mich an und glaubte,
was Reicht's zu leisten, und hoffte auf einen tchtigen
Beifall; aber siehe da, als ich meine hchste Begeisterung
ausgesprochen hatte, kein geringstes Zeichen des Beifalls
ertnte_[22].

  [Note 22: Moi aussi, il y a plusieurs annes, j'ai donn un
  concert  Berlin. Je m'y suis livr tout entier, et je
  pensais tre arriv vraiment  quelque chose ; j'escomptais
  donc un rel succs. Mais voyez: lorsque j'avais ralis le
  meilleur de mon inspiration--pas le plus lger signe
  d'approbation. (_Goethes Briefe mit lebensgeschichtlichen
  Verbindungen_, t. II, p. 287.)

X... m'accorda qu'en U.R.S.S. un Beethoven aurait eu bien du
mal  se relever d'un tel insuccs. Voyez-vous,
continua-t-il, un artiste, chez nous, a d'abord  tre dans
la ligne. Les plus beaux dons, sinon, seront considrs
comme du formalisme. Oui, c'est le mot que nous avons
trouv pour dsigner tout ce que nous ne nous soucions pas
de voir ou d'entendre. Nous voulons crer un art nouveau,
digne du grand peuple que nous sommes. L'art, aujourd'hui,
doit tre populaire, ou n'tre pas.

--Vous contraindrez tous vos artistes au conformisme, lui
dis-je, et les meilleurs, ceux qui ne consentiront pas 
avilir leur art ou seulement  le courber, vous les rduirez
au silence. La culture que vous prtendez servir, illustrer,
dfendre, vous honnira.

Alors, il protesta que je raisonnais en bourgeois. Que, pour
sa part, il tait bien convaincu que le marxisme qui, dans
tant d'autres domaines, avait dj produit de si grandes
choses, saurait aussi produire des oeuvres d'art. Il ajouta
que ce qui retenait ces nouvelles oeuvres de surgir, c'est
l'importance qu'on accordait encore aux oeuvres d'un pass
rvolu.

Il parlait  voix de plus en plus haute; il semblait faire
un cours ou rciter une leon. Ceci se passait dans le hall
de l'htel de Sotchi. Je le quittai sans plus lui rpondre.
Mais, quelques instants plus tard, il vint me retrouver dans
ma chambre et,  voix basse cette fois:

- Oh! parbleu! je sais bien... Mais on nous coutait tout 
l'heure et... mon exposition doit ouvrir bientt.

X... est peintre, et devait prsenter au public ses
dernires toiles.

*     *     *     *     *

Quand nous arrivmes en U.R.S.S., l'opinion tait mal
ressuye de la grande querelle du Formalisme. Je cherchai 
comprendre ce que l'on entendait par ce mot et voici ce
qu'il me sembla: tombait sous l'accusation de formalisme,
tout artiste coupable d'accorder moins d'intrt au _fond_
qu' la _forme_. Ajoutons aussitt que n'est jug digne
d'intrt (ou plus exactement n'est tolr) le _fond_ que
lorsque inclin dans un certain sens. L'oeuvre d'art sera
juge formaliste, ds que pas incline du tout et n'ayant
par consquent plus de sens (et je joue ici sur le mot).
Je ne puis, je l'avoue, crire ces mots forme et fond
sans sourire. Mais il sied plutt de pleurer lorsqu'on voit
que cette absurde distinction va dterminer la critique. Que
cela ft politiquement utile, il se peut; mais ne parlez
plus ici de culture. Celle-ci se trouve en pril ds que la
critique n'est plus librement exerce.

En U.R.S.S., pour belle que puisse tre une oeuvre, si elle
n'est pas dans la ligne, elle est honnie. La beaut est
considre comme une valeur bourgeoise. Pour gnial que
puisse tre un artiste, s'il ne travaille pas dans la ligne
l'attention se dtourne, est dtourne de lui: ce que l'on
demande  l'artiste,  l'crivain, c'est d'tre conforme; et
tout le reste lui sera donn par-dessus.

*     *     *     *     *

J'ai pu voir  Tiflis une exposition de peintures modernes,
dont il serait peut-tre charitable de ne point parler.
Mais, aprs tout, ces artistes avaient atteint leur but, qui
est d'difier (ici par l'image), de convaincre, de rallier
(des pisodes de la vie de Staline servant de thme  ces
illustrations). Ah! certes, ceux-l n'taient pas des
formalistes! Le malheur, c'est qu'ils n'taient pas des
peintres non plus. Ils me faisaient souvenir qu'Apollon,
pour servir Admte, avait d teindre tous ses rayons, et du
coup n'avait plus rien fait qui vaille--ou du moins qui nous
importt. Mais, comme l'U.R.S.S., non plus avant qu'aprs la
rvolution, n'a jamais excell dans les arts plastiques,
mieux vaut s'en tenir  la littrature.

Dans le temps de ma jeunesse, me disait X..., l'on nous
recommandait tels livres, l'on nous dconseillait tels
autres; et naturellement c'est vers ces derniers que notre
attention se portait. La grande diffrence, aujourd'hui,
c'est que les jeunes ne lisent plus que ce qu'on leur
recommande de lire, qu'ils ne dsirent mme plus lire autre
chose.

C'est ainsi que Dostoewski, par exemple, ne trouve gure
plus de lecteurs, sans qu'on puisse exactement dire si la
jeunesse se dtourne de lui, ou si l'on a dtourn de lui la
jeunesse--tant les cerveaux sont faonns.

S'il doit rpondre  un mot d'ordre, l'esprit peut bien
sentir du moins qu'il n'est pas libre. Mais s'il est ainsi
prform qu'il n'attende mme plus le mot d'ordre pour y
rpondre, l'esprit perd jusqu' la conscience de son
asservissement. Je crois que l'on tonnerait beaucoup de
jeunes sovitiques, et qu'ils protesteraient, si l'on venait
leur dire qu'ils ne pensent pas librement.

Et comme il advient toujours que nous ne reconnaissons
qu'aprs les avoir perdus, la valeur de certains avantages,
rien de tel qu'un sjour en U.R.S.S. (ou en Allemagne, il va
sans dire) pour nous aider  apprcier l'inapprciable
libert de pense dont nous jouissons encore en France, et
dont nous abusons parfois.

A Lningrad, l'on m'avait demand de prparer un petit
discours  l'usage d'une assemble de littrateurs et
d'tudiants. Je n'tais en U.R.S.S. que depuis huit jours et
cherchais  prendre le _la_. Je soumis donc  X... et 
Y... mon texte. L'on me fit aussitt comprendre que ce texte
n'tait ni dans la ligne, ni dans la note et que ce que je
m'apprtais  dire paratrait fort malsant. Eh parbleu! je
m'en rendis nettement compte moi-mme, par la suite. Du
reste, ce discours, je n'eus pas l'occasion de le prononcer.
Le voici :

L'on m'a souvent demand mon opinion sur la littrature
actuelle de l'U.R.S.S. Je voudrais expliquer pourquoi j'ai
refus de me prononcer. Cela me permettra, du mme coup, de
prciser certain point du discours que j'ai lu sur la Place
Rouge, au jour solennel des funrailles de Gorki. J'y
parlais de nouveaux problmes soulevs par le triomphe
mme des rpubliques sovitiques, problmes dont je disais
que ce ne serait pas une des moindres gloires de l'U.R.S.S.
de les avoir fait natre  l'histoire et proposs  notre
mditation. Comme l'avenir de la culture me semble
troitement li  la solution qui pourra leur tre donne,
il ne me parait pas inutile d'y revenir et d'apporter ici
quelques prcisions.

**     **     **     **     **

Le grand nombre, et mme compos des lments les
meilleurs, n'applaudit jamais  ce qu'il y a de neuf, de
virtuel, de dconcert et de dconcertant, dans une oeuvre;
mais seulement  ce qu'il y peut dj _reconnatre_,
c'est--dire la banalit. Tout comme il y avait des
banalits bourgeoises, il y a des banalits
rvolutionnaires; il importe de s'en convaincre. Il importe
de se persuader que ce qu'elle apporte de conforme  une
doctrine, ft-elle la plus saine et la mieux tablie, n'est
jamais ce qui fait la valeur profonde d'une oeuvre d'art, ni
ce qui lui permettra de durer; mais bien ce qu'elle
apportera d'interrogations nouvelles, prvenant celles de
l'avenir; et de rponses  des questions non encore poses.
Je crains fort que quantit d'oeuvres, toutes imprgnes
d'un pur esprit marxiste,  quoi elles doivent leur succs
d'aujourd'hui, ne dgagent bientt, au nez de ceux qui
viendront, une insupportable odeur de clinique; et je crois
que les oeuvres les plus valeureuses seront celles seules
qui auront su se dlivrer d ces proccupations-l.

Du moment que la rvolution triomphe, et s'instaure, et
s'tablit, l'art court un terrible danger, un danger presque
aussi grand que celui que lui font courir les pires
oppressions des fascismes: celui d'une orthodoxie. L'art qui
se soumet  une orthodoxie, ft-elle celle de la plus saine
des doctrines, est perdu. Il sombre dans le conformisme. Ce
que la rvolution triomphante peut et doit offrir 
l'artiste, c'est avant tout la libert. Sans elle, l'art
perd signification et valeur.

Walt Whitman  l'occasion de la mort du prsident Lincoln,
crivit un de ses plus beaux chants. Mais si ce libre chant
et t contraint, si Whitman avait t forc de l'crire
par ordre et conformment  un canon admis, ce _thrne_
aurait perdu sa vertu, sa beaut; ou plutt Whitman n'aurait
pas pu l'crire.

Et comme, tout naturellement, l'assentiment du plus grand
nombre, les applaudissements, le succs, les faveurs, vont 
ce que le public peut aussitt reconnatre et approuver,
c'est--dire au conformisme, je me demande avec inquitude
si, peut-tre, dans l'U.R.S.S. glorieuse d'aujourd'hui, ne
vgte pas, ignor de la foule, quelque Baudelaire, quelque
Keats ou quelque Rimbaud qui, en raison mme de sa valeur, a
du mal  se faire entendre. Et c'est pourtant celui-l entre
tous qui m'importe, car ce sont les ddaigns de d'abord,
les Rimbaud, les Keats, les Baudelaire les Stendhal mme,
qui paratront demain les plus grands[23].

  [Note 23: Mais, diront-ils, qu'avons-nous affaire
  aujourd'hui des Keats, des Baudelaire, des Rimbaud, et mme
  des Stendhal? Ceux-ci ne gardent de valeur,  nos yeux, que
  dans la mesure o ils refltent la socit moribonde et
  corrompue dont ils sont les tristes produits. S'ils ne
  peuvent se produire dans la nouvelle socit d'aujourd'hui,
  tant pis pour eux, tant mieux pour nous qui n'avons plus
  rien  apprendre d'eux, ni de leurs pareils. L'crivain qui
  peut nous instruire aujourd'hui c'est celui qui, dans cette
  nouvelle forme de la socit, se trouve parfaitement 
  l'aise et que ce qui gnerait les premiers saura tout au
  contraire exalter. Autrement dit celui qui approuve, se
  flicite et applaudit.

  --Eh bien, prcisment, je crois que les crits de ces
  applaudisseurs sont de trs faible valeur instructive et que
  pour dvelopper sa culture le peuple n'a que faire de les
  couter. Rien ne vaut, pour se cultiver, que ce qui force 
  rflchir.

  Quant  ce que l'on pourrait appeler la littrature-miroir,
  c'est--dire celle qui se restreint  ne plus tre qu'un
  reflet (d'une socit, d'un vnement, d'un poque), j'ai
  dit dj ce que j'en pense.

  Se contempler (et s'admirer) peut bien tre le premier souci
  d'une socit encore trs jeune; mais il serait fort
  regrettable que ce premier souci ft aussi bien le seul, le
  dernier.]




VI


Sbastopol, dernire tape de notre voyage. Sans doute, il
est en U.R.S.S. des villes plus intressantes ou plus
belles, mais nulle part encore je n'avais aussi bien senti
combien je resterais pris. Je retrouvais  Sbastopol,
moins prserve, moins choisie qu' Soukhoum ou Sotchi, la
socit, la vie russe entire, avec ses manques, ses
dfauts, ses souffrances, hlas!  ct de ses triomphes, de
ses russites qui permettent ou promettent  l'homme plus de
bonheur. Et, suivant les jours, la lumire adoucissait
l'ombre, ou au contraire l'paississait. Mais, autant que le
plus lumineux, ce que je pouvais voir ici de plus sombre,
tout m'attachait, et douloureusement parfois,  cette terre,
 ces peuples unis,  ce climat nouveau qui favorisait
l'avenir et o l'inespr pouvait clore... C'est tout cela
que je devais quitter.

Et dj commenait  m'treindre une angoisse encore
inconnue: de retour  Paris que saurais-je dire? Comment
rpondre aux questions que je pressentais ? L'on attendait
de moi certainement des jugements tout d'une pice. Comment
expliquer que, tour  tour, en U.R.S.S., j'avais eu
(moralement) si chaud, et si froid? En dclarant  nouveau
mon amour allais-je devoir cacher mes rserves et mentir en
approuvant tout? Non; je sens trop qu'en agissant ainsi je
desservirais  la fois l'U.R.S.S. mme et la cause qu'elle
reprsente  nos yeux. Mais ce serait une trs grave erreur
d'attacher l'une  l'autre trop troitement de sorte que la
cause puisse tre tenue pour responsable de ce qu'en
U.R.S.S. nous dplorons.

*     *     *     *     *

L'aide que l'U.R.S.S. vient d'apporter  l'Espagne nous
montre de quels heureux rtablissements elle demeure
capable.

L'U.R.S.S. n'a pas fini de nous instruire et de nous
tonner.




APPENDICE


I

_DISCOURS_

PRONONC SUR LA PLACE ROUGE A MOSCOU
POUR LES FUNRAILLES DE MAXIME GORKI

(20 juin 1936)


La mort de Maxime Gorki n'assombrit pas seulement les Etats
Sovitiques, mais le monde entier. Cette grande voix du
peuple russe, que Gorki nous faisait entendre, a trouv des
chos dans les pays les plus lointains. Aussi n'ai-je pas 
exprimer ici seulement ma douleur personnelle, mais celle
des lettres franaises, celle de la culture europenne, de
la culture de tout l'univers.

La culture est demeure longtemps l'apanage d'une classe
privilgie. Pour tre cultiv, il fallait des loisirs: une
classe de gens peinait pour permettre  un trs petit nombre
de jouir de la vie, de s'instruire, et le jardin de la
culture, des belles-lettres et des arts, restait une
proprit prive o seuls pouvaient avoir accs non les plus
intelligents, les plus aptes, mais ceux qui, depuis leur
enfance, s'taient trouvs  l'abri du besoin. Sans doute
pouvait-on constater que l'intelligence n'accompagnait pas
ncessairement la richesse: dans la littrature franaise,
un Molire, un Diderot, un Rousseau sortaient du peuple;
mais leurs lecteurs restaient des gens de loisir.

Lorsque la Grande Rvolution d'Octobre a soulev les masses
profondes des peuples russes, on a dit en Occident, on a
rpt, et mme l'on a cru que cette grande vague de fond
allait submerger la culture. Ds qu'elle cessait d'tre un
privilge, la culture n'tait-elle pas en danger?

C'est en rponse  cette question que des crivains de tous
les pays se sont groups dans le sentiment trs net d'un
devoir urgent: oui la culture est menace; mais le pril
pour elle n'est nullement du ct des forces
rvolutionnaires et libratrices; il vient au contraire des
partis qui tentent de subjuguer ces forces, de les briser,
de mettre l'esprit mme sous le boisseau. Ce qui menace la
culture ce sont les fascismes, les nationalismes troits et
artificiels qui n'ont rien de commun avec le vrai
patriotisme, l'amour profond de son pays. Ce qui menace la
culture c'est la guerre  laquelle fatalement,
ncessairement, ces nationalismes haineux conduisent.

Je devais prsider la confrence internationale pour la
dfense de la culture qui se tient prsentement  Londres.
Les fcheuses nouvelles de la sant de Maxime Gorki m'ont
appel prcipitamment  Moscou. Sur cette Place Rouge qui
dj put voir tant d'vnements glorieux et tragiques,
devant ce mausole de Lnine vers qui tant de regards sont
fixs, je tiens  dclarer hautement, au nom des crivains
assembls  Londres et en mon nom: c'est aux grandes forces
internationales rvolutionnaires qu'incombent le soin, le
devoir de dfendre, de protger et d'illustrer  neuf la
culture. Le sort de la culture est li dans nos esprits au
destin mme de l'U.R.S.S.. Nous la dfendrons.

De mme que, par-dessus les intrts particuliers de chaque
peuple, un grand besoin commun fait communier entre elles
les classes proltariennes de tous les pays, par-dessus
chaque littrature nationale s'panouit une culture faite de
ce qu'il y a de vraiment vivant et d'humain dans les
littratures particulires de chaque pays: Nationale dans
la forme, socialiste dans le fond ainsi que le disait
Staline.

J'ai souvent crit que c'est en tant le plus particulier
qu'un crivain atteint l'intrt le plus gnral, parce que
c'est en se montrant le plus personnel qu'il se rvle, par
l mme, le plus humain. Aucun crivain russe n'a t plus
russe que Maxime Gorki. Aucun crivain russe n'a t plus
universellement cout.

J'ai assist hier au dfil du peuple devant le catafalque
de Gorki. Je ne pouvais me lasser de contempler cette
quantit de femmes, d'enfants, de travailleurs de toute
sorte, dont Maxime Gorki avait t le porte-parole et l'ami.
Je songeais avec tristesse que ces mmes gens, dans tout
autre pays que l'U.R.S.S., taient de ceux  qui l'on aurait
interdit l'accs de cette salle; ceux qui prcisment,
devant les jardins de la culture, se heurtent  un terrible:
Dfense d'entrer, proprit prive. Et les larmes me
montaient aux yeux en songeant que ce qui leur paraissait, 
eux, si naturel dj, me paraissait,  moi l'Occidental,
encore si extraordinaire.

Et je pensais qu'il y avait l, en U.R.S.S., une nouveaut
trs surprenante: jusqu' prsent, dans tous les pays du
monde, l'crivain de valeur a presque toujours t, plus ou
moins, un rvolutionnaire, un combattant. D'une manire plus
ou moins consciente et plus ou moins voile, il pensait, il
crivait,  l'encontre de quelque chose. Il se refusait
d'approuver. Il apportait dans les esprits et dans les
coeurs un ferment d'insubordination, de rvolte. Les gens
assis, les pouvoirs, les autorits, la tradition, s'ils
eussent t plus clairvoyants, n'auraient pas hsit  le
dsigner comme l'ennemi.

Aujourd'hui, en U.R.S.S., pour la premire fois, la question
se pose d'une faon trs diffrente: en tant
rvolutionnaire l'crivain n'est plus un opposant[24]. Tout
au contraire, il rpond au voeu du grand nombre, du peuple
entier, et, ce qui est le plus admirable: de ses dirigeants.
De sorte qu'il y a comme un vanouissement de ce problme,
ou plutt une transposition si nouvelle que l'esprit en
reste d'abord dconcert. Et ce ne sera pas une des moindres
gloires de l'U.R.S.S. et de ces journes prodigieuses qui
continuent d'branler notre vieux monde--que d'avoir, dans
un ciel neuf, fait lever, avec des toiles nouvelles, de
nouveaux problmes, jusqu' ce jour insouponns.

  [Note 24: C'est ici que je me blousais; je dus bientt,
  hlas! le reconnaitre.]

Maxime Gorki aura eu cette destine singulire et glorieuse
de rattacher au pass ce nouveau monde et de le lier 
l'avenir. Il a connu l'oppression d'avant-hier, la lutte
tragique d'hier; il a puissamment aid au triomphe calme et
rayonnant d'aujourd'hui. Il a prt sa voix  ceux qui
n'avaient pas encore pu se faire entendre;  ceux qui, grce
 lui, seront dsormais couts. Dsormais Maxime Gorki
appartient  l'histoire. Il prend sa place auprs des plus
grands.




II

_DISCOURS_

AUX TUDIANTS DE MOSCOU

(27 juin 1936)


Camarades, -- reprsentants de la jeunesse sovitique je
voudrais que vous compreniez pourquoi mon motion est si
vive de me trouver aujourd'hui parmi vous. Il est ncessaire
pour cela, que je vous parle un peu de moi. La sympathie que
vous me tmoignez m'y engage. Cette sympathie, je crois que
je la mrite un peu; et je crois qu'il n'est pas trop
outrecuidant de le penser et de le dire. Mon mrite est
d'avoir su vous attendre. J'ai attendu longtemps, mais avec
confiance, avec cette certitude que vous viendriez un jour.
A prsent vous tes l et votre accueil compense amplement
le long silence, la solitude et l'incomprhension parmi
laquelle j'ai vcu d'abord. Oui, vraiment, je considre
votre sympathie comme la vraie rcompense.

Lorsque,  Paris, prit naissance la _Revue Commune_ sous la
direction et grce  l'initiative hardie du camarade Louis
Aragon, celui-ci eut l'ide d'ouvrir une enqute. Il
demandait  chaque crivain de France: Pour qui
crivez-vous? Je n'ai pas rpondu  cette enqute et j'ai
expliqu  Aragon pourquoi je n'y rpondais pas. C'est que
je ne pouvais, sans quelque apparence de prtention, dire,
ce qui pourtant tait la vrit: j'ai toujours crit pour
ceux qui viendront.

Les applaudissements, je ne m'en souciais gure; ils
n'eussent pu me venir que de cette classe bourgeoise dont
j'tais sorti moi-mme et dont, il est vrai, je faisais
encore partie, mais que je tenais en grand mpris,
prcisment parce que je la connaissais bien, et contre
laquelle tout ce que je sentais en moi de meilleur se
soulevait. Comme j'tais de mauvaise sant et ne pouvais
esprer vivre longtemps, j'acceptais de quitter cette terre
sans avoir connu le succs. Je me considrais volontiers
comme un auteur posthume, un de ceux dont j'enviais la pure
gloire, qui sont morts  peu prs ignors, qui n'ont crit
que pour l'avenir, comme avaient fait Stendhal, Baudelaire,
Keats, ou Rimbaud. J'allais me rptant: ceux  qui mes
livres s'adressent ne sont pas encore ns, et j'avais cette
impression douloureuse mais exaltante de parler dans le
dsert. On parle fort bien dans le dsert, alors qu'aucun
cho ne risque de dformer le son de la voix; alors qu'on
n'a pas  se proccuper du retentissement de ses paroles et
que rien d'autre ne les incline qu'un souci de sincrit. Et
il est  remarquer que, lorsque le got du public est
fauss, lorsque la convention a pris le pas sur la vrit,
cette sincrit mme passe pour de l'affectation. Oui, je
passais pour un auteur affect. On me le faisait sentir en
ne me lisant pas.

L'exemple des grands crivains que j'ai cits, que
j'admirais entre tous, me rassurait. J'acceptais de n'avoir
de mon vivant aucun succs, fermement convaincu que l'avenir
me rservait une revanche. J'ai conserv, comme d'autres
gardent un palmars, la feuille de vente de mes _Nourritures
Terrestres_. En vingt ans, (1897-1917), il y avait eu
exactement cinq cents acheteurs. Le livre avait pass
inaperu du public et de la critique. On n'avait crit sur
lui aucun article; ou, plus exactement, il n'avait paru rien
que deux articles d'amis. Ce que j'en dis n'a du reste de
l'intrt qu'en raison de l'extraordinaire succs que devait
connatre ce livre plus tard et de l'influence qu'il exerce
sur la jeune gnration d'aujourd'hui.

Et ce ne fut pas seulement l l'histoire de mes _Nourritures
Terrestres_. En gnral, l'insuccs premier de chacun de
mes livres fut en raison directe de sa valeur et de sa
nouveaut.

Je ne veux point tirer de ceci cette conclusion qui serait
nettement paradoxale: que seuls des livres mdiocres peuvent
esprer un triomphe immdiat. Non; l n'est certes pas ma
pense. Je veux simplement dire que la valeur profonde d'un
livre, d'une oeuvre d'art, n'est pas toujours aussitt
reconnue. Aussi bien, l'oeuvre d'art ne s'adresse-t-elle pas
seulement au prsent. Les seules oeuvres vraiment
valeureuses sont des messages qui souvent ne sont bien
compris que plus tard, et l'oeuvre qui rpond uniquement et
trop parfaitement  un besoin immdiat risque de paratre
bientt totalement insignifiante.

Jeunes gens de la Russie nouvelle, vous comprenez maintenant
pourquoi je vous adressais si joyeusement mes _Nouvelles
Nourritures_; c'est que vous portez en vous l'avenir.
L'avenir ne viendra pas du dehors; l'avenir est en vous. Et
non point seulement l'avenir de l'U.R.S.S., car de l'avenir
de l'U.R.S.S. dpendront les destins du reste du monde.
L'avenir, c'est vous qui le ferez.

Prenez garde. Restez vigilants. Sur vous psent des
responsabilits redoutables. Ne vous reposez pas sur les
triomphes que vos camarades ans ont gnreusement pay de
leurs efforts et de leur sang. Le ciel a t dbarrass par
eux d'un amoncellement de nues qui assombrissent encore
bien des pays de ce monde. Ne demeurez pas inactifs.
N'oubliez pas que nos regards, du fond de l'Occident,
restent fixs sur vous, pleins d'amour, d'attente et
d'immense espoir.




_DISCOURS_

AUX GENS DE LETTRES DE LNINGRAD

(_2 juillet 1936_)

**     **     **     **     **

Le charme, la beaut, l'loquence historique de Lningrad
m'ont aussitt sduit. Certes, Moscou prsentait pour mon
coeur et pour mon esprit un intrt extrme et l'avenir
(glorieux)[25] de l'U.R.S.S. s'y dessine avec puissance.
Mais tandis qu' Moscou je ne voyais se lever d'autres
souvenirs historiques que de conqute napolonnienne, vain
effort suivi tout aussitt de dsastre,  Lningrad maints
difices me rappellent ce qu'ont pu avoir de plus cordial et
de plus fcondant les relations intellectuelles entre la
Russie et la France. Je me plais  voir, dans ces relations
du pass, dans cette mulation spirituelle de tout ce que la
culture prsentait alors de plus gnreux, de plus
universel, de plus neuf et de plus hardi, une sorte
d'annonce, de prparation et d'inconsciente promesse; oui,
promesse de ce que doit raliser de nos jours
l'internationalisme rvolutionnaire.

  [Note 25: On m'a fait comprendre qu'il convenait d'ajouter
  ici glorieux.]

Ce qu'il y a pourtant lieu de remarquer c'est que les
relations du pass restaient personnelles, de grand esprit 
(grand) monarque[26], ou de grands esprits entre eux.
Aujourd'hui les relations qui s'tablissent et auxquelles
nous travaillons sont bien autrement profondes; elles
entranent l'assentiment des peuples mmes et confondent
dans un mme embrassement et indistinctement les
intellectuels et les ouvriers de tous genres, ce qui ne
s'tait, jusqu' prsent, jamais vu. De sorte que ce n'est
pas en mon nom propre que je parle, mais qu'en vous redisant
ici mon amour pour l'U.R.S.S. j'exprime aussi le sentiment
d'une immense masse laborieuse franaise.

  [Note 26: On m'a demand de supprimer grand, comme ne
  convenant point  monarque.]

Si ma prsence parmi vous, et celle de mes compagnons, vient
apporter de nouvelles possibilits de commerce intellectuel,
je m'en rjouis de tout coeur. Je me suis toujours lv
contre cette barrire de races que certains nationalistes
prtendent infranchissable et qui,  les en croire,
empcherait  tout jamais les divers peuples de s'entendre,
qui tout  la fois rendrait incommunicable leur esprit,
impntrable cet esprit  l'esprit d'autrui. J'ai plaisir 
vous dire ici que, depuis mon adolescence, je me suis senti
 l'gard de ce que l'on nous signalait alors comme les
mystres incomprhensibles de l'me slave, dans des
dispositions particulirement fraternelles, au point de me
sentir en communion troite avec les grands auteurs de votre
littrature que j'ai appris  connatre et  aimer ds le
sortir des bancs du lyce. Gogol, Tourgueniev, Dostoewski,
Pouchkine, Tolsto, puis, plus tard Sologoub, Chtchdrine,
Tchkov, Gorki, pour ne nommer ici que des morts, avec
quelle passion je les ai lus et je puis dire: avec quelle
reconnaissance, car ils m'apportaient, avec un art des plus
particuliers, les plus surprenantes rvlations sur l'homme
en gnral, et sur moi-mme, prospectant des rgions de
l'me que les autres littratures avaient laisses
inexplores, me semblait-il, et s'emparant tout d'un coup,
avec dlicatesse, avec force et avec cette indiscrtion que
permet l'amour, du plus profond de l'tre, dans ce qu'il a
de plus spcial et de plus authentiquement humain  la fois.
J'ai travaill de mon mieux et constamment  faire connatre
en France et  faire aimer la littrature russe du pass et
celle de l'U.R.S.S. actuelle. Nous sommes souvent mal
renseigns et, d'un peuple  l'autre, nous pouvons commettre
de graves erreurs, des omissions trs regrettables; mais
notre curiosit est ardente, celle des camarades qui sont
venus nous rejoindre Pierre Herbart et moi, celle de Jef
Last, celle de Schiffrin, de Dabit et de Guilloux, dont deux
sont membres du parti, et qui, tout autant que moi,
souhaitent que notre voyage en U.R.S.S. nous claire et nous
permette d'clairer mieux  notre retour le public franais,
extraordinairement avide et curieux aujourd'hui de tout ce
que l'U.R.S.S. doit apporter de neuf  notre vieux monde. La
sympathie que vous voulez bien nous tmoigner ici m'y
encourage et j'ai plaisir  vous en exprimer, au nom de
beaucoup de ceux qui sont rests en France, notre cordiale
reconnaissance.




IV

_LA LUTTE ANTI-RELIGIEUSE_


Je n'ai pas vu les muses anti-religieux de Moscou; mais
j'ai visit celui de Lningrad, dans la cathdrale de
Saint-Isaac, dont le dme d'or reluit exquisement sur la
cit. L'aspect extrieur de la cathdrale, est trs beau;
l'intrieur est affreux. Les grandes peintures pieuses qui y
ont t conserves peuvent servir de tremplin au blasphme:
elles sont hideuses vraiment. Le muse lui-mme est beaucoup
moins impertinent que je n'aurais pu craindre. Il s'agissait
d'y opposer au mythe religieux, la science. Des cicerones se
chargent d'aider les esprits paresseux que les divers
instruments d'optique, les tableaux astronomiques, ou
d'histoire naturelle, ou anatomiques, ou de statistique, ne
suffiraient pas  convaincre. Cela reste dcent et pas trop
attentatoire. C'est du Reclus et du Flammarion plutt que du
Lo Taxil. Les popes par exemple en prennent un bon coup.
Mais il m'tait arriv, quelques jours auparavant, de
rencontrer, aux environs de Lningrad, sur la route qui mne
 Pterhof, un pope, un vrai. Sa vue seule tait plus
loquente que tous les muses anti-religieux de l'U.R.S.S..
Je ne me chargerai pas de le dcrire. Monstrueux, abject et
ridicule, il semblait invent par le bolchevisme comme un
pouvantail pour mettre en fuite  jamais les sentiments
pieux des villages.

Par contre je ne puis oublier l'admirable figure du moine
gardien de la trs belle glise que nous visitmes peu avant
d'arriver  X... Quelle dignit dans son allure! Quelle
noblesse dans les traits de son visage! Quelle fiert triste
et rsigne! Pas une parole, pas un signe de lui  nous; pas
un change de regards. Et je songeais, en le contemplant
sans qu'il s'en doutt, au tradebat autem de l'Evangile,
o Bossuet prenait lan pour un magnifique essor oratoire.

Le muse archologique de Chersonse, aux environs de
Sbastopol est, lui aussi, install dans une glise[27]. Les
peintures murales y ont t respectes, sans doute en raison
de leur provocante laideur. Des pancartes explicatives y
sont jointes. Au-dessous d'une effigie du Christ, on peut
lire: Personnage lgendaire qui n'a jamais exist.

  [Note 27: Dans telle autre, aux environs de Sotchi, nous
  assistons  un cours de danse. A la place du matre autel,
  des couples tournent aux sons d'un fox-trott ou d'un tango.]

*     *     *     *     *

Je doute que l'U.R.S.S. ait t bien habile dans la conduite
de cette guerre d'anti-religion. Il tait loisible aux
marxistes de ne s'attacher ici qu' l'histoire, et, niant la
divinit du Christ et jusqu' son existence si l'on veut,
rejetant les dogmes de l'Eglise, discrditant la Rvlation,
de considrer tout humainement et critiquement un
enseignement qui, tout de mme, apportait au monde une
esprance nouvelle et le plus extraordinaire ferment
rvolutionnaire qui se pt alors. Il tait loisible de dire
en quoi l'Eglise mme l'avait trahi; en quoi cette doctrine
mancipatrice de l'Evangile pouvait, avec la connivence de
l'Eglise hlas! prter aux pires abus du pouvoir. Tout
valait mieux que de passer sous silence, de nier. L'on ne
peut faire que ceci n'ait point t, et l'ignorance o l'on
maintient  ce sujet les peuples de l'U.R.S.S. les laisse
sans dfense critique et non vaccins contre une pidmie
mystique toujours  craindre.

Il y a plus, et j'ai prsent d'abord ma critique par son
ct le plus troit, le pratique. L'ignorance, le dni de
l'Evangile et de tout ce qui en a dcoul, ne va point sans
appauvrir l'humanit, la culture, d'une trs lamentable
faon. Je ne voudrais point que l'on me suspectt ici et
flairt quelque relent d'une ducation et d'une conviction
premires. Je parlerais de mme  l'gard des mythes grecs
que je crois, eux aussi, d'un enseignement profond,
permanent. Il me parat absurde de _croire_  eux; mais
galement absurde de ne point reconnatre la part de vrit
qui s'y joue et de penser que l'on peut s'acquitter envers
eux avec un sourire et un haussement d'paules. Quant 
l'arrt que la religion peut apporter au dveloppement de
l'esprit, quant au pli qu'y peut imprimer la croyance, je
les connais de reste et pense qu'il tait bon de librer de
tout cela l'homme nouveau. J'admets aussi que la
superstition, le pope aidant, entretint dans les campagnes
et partout (j'ai visit les appartements de la Tzarine), une
crasse morale effroyable, et comprends qu'on ait prouv le
besoin de vidanger une bonne fois tout cela; mais... Les
Allemands usent d'une image excellente et dont je cherche
vainement un quivalent en franais pour exprimer ce que
j'ai quelque mal  dire: _on a jet l'enfant avec l'eau du
bain_. Effet du non-discernement et aussi d'une hte trop
grande. Et que l'eau du bain ft sale et puante, il se peut
et je n'ai aucun mal  m'en convaincre; tellement sale mme
que l'on n'a plus tenu compte de l'enfant; l'on a tout jet
d'un coup sans contrle.

Et si maintenant j'entends dire que, par esprit
d'accommodement, par tolrance, l'on refond des cloches,
j'ai grand peur que ceci ne soit un commencement, que la
baignoire ne s'emplisse  nouveau d'eau sale... l'enfant
absent.




V

_OSTROVSKI_


Je ne puis parler d'Ostrovski qu'avec le plus profond
respect. Si nous n'tions en U.R.S.S. je dirais: c'est un
saint. La religion n'a pas form de figures plus belles.
Qu'elle ne soit point seule  en faonner de pareilles,
voici la preuve. Une ardente conviction y suffit et sans
espoir de rcompense future; sans autre rcompense que cette
satisfaction d'un austre devoir accompli.

A la suite d'un accident, Ostrovsky est rest aveugle et
compltement paralys... Il semble que, prive de presque
tout contact avec le monde extrieur et ne pouvant trouver
base o s'tendre, l'me d'Ostrovski se soit dveloppe
toute en hauteur.

Nous nous empressons prs du lit qu'il n'a pas quitt depuis
longtemps. Je m'assieds  son chevet, lui tends une main,
qu'il saisit, je devrais dire: dont il s'empare comme d'un
rattachement  la vie; et, durant toute l'heure que durera
notre visite, ses maigres doigts ne cesseront point de
caresser les miens, de se nouer  eux, de me transmettre les
effluves d'une sympathie frmissante.

Ostrovski n'y voit plus, mais il parle, il entend. Sa pense
est d'autant plus active et tendue que rien ne vient jamais
la distraire, sinon peut-tre la douleur physique. Mais il
ne se plaint pas, et son beau visage maci trouve encore le
moyen de sourire, malgr cette lente agonie.

La chambre o il repose est claire. Par les fentres
ouvertes entrent le chant des oiseaux, le parfum des fleurs
du jardin. Que tout est calme ici! Sa mre, sa soeur, ses
amis, des visiteurs, restent discrtement assis non loin du
lit; certains prennent note de nos paroles. Je dis 
Ostrovski l'extraordinaire rconfort que je puise dans le
spectacle de sa constance; mais la louange semble le gner:
ce qu'il faut admirer, c'est l'U.R.S.S., c'est l'norme
effort accompli; il ne s'intresse qu' cela, pas 
lui-mme. Par trois fois je lui dis adieu, craignant de le
fatiguer, car je ne puis supposer qu'usante une si constante
ardeur; mais il me prie de rester encore; on sent qu'il a
besoin de parler. Il continuera de parler aprs que nous
serons partis; et parler, pour lui, c'est dicter. C'est
ainsi qu'il a pu crire (faire crire) ce livre o il a
racont sa vie. Il en dicte un autre  prsent, me dit-il.
Du matin au soir, et fort avant dans la nuit, il travaille.
Il dicte sans cesse.

Je me lve enfin pour partir. Il me demande de l'embrasser.
En posant mes lvres sur son front, j'ai peine  retenir mes
larmes; il me semble soudain que je le connais depuis
longtemps, que c'est un ami que je quitte; il me semble
aussi que c'est lui qui nous quitte et que je prends cong
d'un mourant... Mais il y a des mois et des mois, me dit-on,
qu'il semble ainsi prs de mourir et que seule la ferveur
entretient dans ce corps dbile cette flamme prs de
s'teindre.




VI

_UN KOLKHOSE_


Donc 16 r. 50, taux de la journe. Ce qui ne serait pas
norme. Mais le chef de brigade du kolkhose, avec qui je
m'entretiens longuement tandis que mes camarades ont t se
baigner (car ce kolkhose est au bord de la mer), m'explique
que ce que l'on appelle journe de travail est une mesure
conventionnelle et qu'un bon ouvrier peut obtenir double, ou
mme parfois triple, journe en un jour[28]. Il me montre
les carnets individuels et les feuilles de rglement, qui
tous et toutes passent entre ses mains. On y tient compte
non seulement de la quantit, mais aussi de la qualit du
travail. Des chefs d'quipe le renseignent  ce sujet, et
c'est d'aprs ces renseignements qu'il tablit les feuilles
de paie. Cela ncessite une comptabilit assez complique et
il ne cache pas qu'il est un peu surmen; mais trs
satisfait nanmoins car il peut dj compter  son actif
personnel (l'quivalent de) 300 journes de travail depuis
le dbut de l'anne (nous sommes au 3 aot). Ce chef de
brigade, lui, dirige 56 hommes; entre eux et lui, des chefs
d'quipe. Donc, une hirarchie; mais le taux de base de la
journe reste le mme pour tous. De plus, chacun bnficie
personnellement des produits de son jardin, qu'il cultive
aprs s'tre acquitt de son travail au kolkhose.

  [Note 28: Les calculs comportent un fractionnement des
  journes en divisions dcimales.]

Pour ce travail-ci, pas d'heures fixes et rglementaires:
chacun, lorsqu'il n'y a pas urgence, travaille quand il
veut.

Ce qui m'amne  demander s'il n'en est pas qui fournissent
moins que la journe talon. Mais non, cela n'arrive pas,
m'est-il rpondu. Sans doute cette journe n'est-elle pas
une moyenne, mais un minimum assez facilement obtenu. Au
surplus, les paresseux fieffs seraient vite limins du
kolkhose, dont les avantages sont si grands qu'on cherche au
contraire  y entrer,  en faire partie. Mais en vain: le
nombre des kolkhosiens est limit.

Ces kolkhosiens privilgis se feraient donc des mois
d'environ 600 roubles. Les ouvriers qualifis, reoivent
parfois bien davantage. Pour les non qualifis, qui sont
l'immense majorit, le salaire journalier est de 5  6
roubles[29]. Le simple manoeuvre gagne encore moins.

  [Note 29: Dois-je rappeler que, thoriquement, le rouble
  vaut 3 francs franais, c'est--dire que l'tranger,
  arrivant en U.R.S.S. achte 3 francs chaque billet d'un
  rouble. Mais la puissance d'achat du rouble n'excde gure
  celle du franc; de plus, maintes denres, et des plus
  ncessaires, sont encore d'un prix fort lev (oeufs, lait,
  viande, beurre surtout; etc...). Quant aux vtements...!]

L'tat pourrait, il semble, les rtribuer davantage. Mais,
tant qu'il n'y aura pas plus de denres livres  la
consommation, une hausse des salaires n'amnerait qu'une
hausse des prix. C'est du moins ce que l'on objecte.

En attendant, les diffrences de salaires invitent  la
qualification. Les manoeuvres surabondent; ce qui manque, ce
sont les spcialistes, les cadres. On fait tout pour les
obtenir; et je n'admire peut-tre rien tant, en U.R.S.S. que
les moyens d'instruction mis, presque partout dj,  porte
des plus humbles travailleurs pour leur permettre (il ne
tient qu' eux), de s'lever au-dessus de leur tat
prcaire.




VII

_BOLCHEVO_


J'ai visit Bolchevo. Ce n'tait qu'un village d'abord,
brusquement n du sol sur commande, il y a quelque six ans
je crois, sur l'initiative de Gorki. Aujourd'hui, c'est une
ville assez importante.

Elle a ceci de trs particulier: tous ses habitants sont
d'anciens criminels: voleurs, assassins mme... Cette ide
prsida  la formation et  la constitution de la cit: que
les criminels sont des victimes, des dvoys, et qu'une
rducation rationnelle peut faire d'eux d'excellents sujets
sovitiques. Ce que Bolchevo prouve. La ville prospre. Des
usines y furent cres qui devinrent vite des usines
modles.

Tous les habitants de Bolchevo, amends, sans aucune autre
direction que la leur propre, sont dsormais des
travailleurs zls, ordonns, tranquilles, particulirement
soucieux des bonnes moeurs et dsireux de s'instruire; ce
pourquoi tous les moyens sont mis  leur disposition. Et ce
n'est pas seulement leurs usines qu'ils m'invitent 
admirer, mais leurs lieux de runions, leur club, leur
bibliothque, toutes leurs installations qui, en effet, ne
laissent rien  souhaiter. L'on chercherait en vain sur le
visage de ces ex-criminels, dans leur aspect, dans leur
langage, quelque trace de leur vie passe. Rien de plus
difiant, de plus rassurant et encourageant que cette
visite. Elle laisserait penser que tous les crimes sont
imputables, non  l'homme mme qui les commet, mais  la
socit que le poussait  les commettre. On invita l'un
d'eux, puis un autre,  parler,  confesser ses crimes
d'antan,  raconter comment il s'est converti, comment il en
est venu  reconnatre l'excellence du nouveau rgime et la
satisfaction personnelle qu'il prouve  s'y tre
subordonn. Et cela me rappelle trangement ces suites de
confessions difiantes que j'entendis  Thoun, il y a deux
ans, lors d'une grande runion des adeptes du mouvement
d'Oxford. J'tais pcheur et malheureux; je faisais le mal;
mais maintenant, j'ai compris; je suis sauv; je suis
heureux. Tout cela un peu gros, un peu simpliste, et
laissant le psychologue sur sa soif. N'empche que la cit
de Bolchevo reste une des plus extraordinaires russites
dont puisse se targuer le nouvel Etat sovitique. Je ne sais
si dans d'autres pays, l'homme serait aussi mallable.




VIII

_LES BESPRIZORNIS_


J'esprais bien ne plus voir de _besprizornis_[30]. A
Sbastopol, ils abondent. Et l'on en voit encore plus 
Odessa, me dit-on. Ce ne sont plus tout  fait les mmes que
dans les premiers temps. Ceux d'aujourd'hui, leurs parents
vivent encore, peut-tre; ces enfants ont fui leur village
natal, parfois par dsir d'aventure; plus souvent parce
qu'ils n'imaginaient pas qu'on pt tre, nulle part
ailleurs, aussi misrable et affam que chez eux. Certains
ont moins de dix ans. On les distingue  ceci qu'ils sont
beaucoup plus vtus (je n'ai pas dit mieux) que les autres
enfants. Ceci s'explique: ils portent sur eux tout leur
avoir. Les autres enfants, trs souvent, ne portent qu'un
simple caleon de bain. (Nous sommes en t, la chaleur est
torride.) Ils circulent dans les rues, le torse nu, pieds
nus. Et il ne faut pas voir l toujours un signe de
pauvret. Ils sortent du bain, y retournent. Ils ont un chez
soi o pouvoir laisser d'autres vtements, pour les jours de
pluie, pour l'hiver. Quant au besprizorni, il est sans
domicile. En plus du caleon de bain, il porte d'ordinaire
un chandail en loques.

  [Note 30: Enfants abandonns.]

De quoi vivent les besprizornis: Je ne sais. Mais ce que je
sais, c'est que, s'ils ont de quoi s'acheter un morceau de
pain, ils le dvorent. La plupart sont joyeux malgr tout;
mais certains semblent prs de dfaillir. Nous causons avec
plusieurs d'entre eux; nous gagnons leur confiance. Ils
finissent par nous montrer l'endroit o souvent ils dorment
quand le temps n'est pas assez beau pour coucher dehors:
c'est prs de la place o se dresse une statue de Lnine,
sous le beau portique qui domine le quai d'embarquement. A
gauche, lorsque l'on descend vers la mer, dans une sorte de
renfoncement du portique, une petite porte de bois, que l'on
ne pousse pas, mais que l'on tire  soi--comme je fais
certain matin, alors qu'il ne passe pas trop de monde, car
je crains de rvler leur cachette et de les en faire
dloger--et je suis devant un rduit, grand comme une
alcve, sans autre ouverture, o, pelotonn comme un chat,
sur un sac, je vois un petit tre famlique dormir. Je
referme la porte sur son sommeil.

Un matin, les besprizornis que nous connaissons sont
invisibles (d'ordinaire ils rdent  l'entour du grand
jardin public). Puis l'un d'eux, que nous retrouvons
pourtant, m'apprend que la police a fait une rafle et que
tous les autres sont coffrs. Deux de mes compagnons ont du
reste assist  la rafle. Le milicien qu'ils interrogent
leur dit qu'on va les confier  une institution d'Etat. Le
lendemain, tous sont de nouveau l. Que s'est-il pass? On
n'a pas voulu de nous, disent les gosses. Ne serait-ce pas
plutt eux qui ne veulent pas se soumettre au peu de
discipline impose? Se sont-ils enfuis de nouveau? Il serait
facile  la police de les reprendre. Il semble qu'ils
devraient tre heureux de se voir tirs de misre.
Prfrent-ils  ce qu'on leur offre, la misre avec la
libert?

J'en vis un tout petit, de 8 ans  peine, qu'emmenaient deux
agents en civil. Ils s'taient mis  deux, car le petit se
dbattait comme un gibier; il sanglotait, hurlait,
trpignait, cherchait  mordre... Prs d'une heure aprs,
repassant presque au mme endroit, j'ai revu le mme enfant,
calm. Il tait assis sur le trottoir. Un seul des deux
agents restait debout prs de lui et lui parlait. Le petit
ne cherchait plus  fuir. II souriait  l'agent. Un grand
camion vint, s'arrta; l'agent aida l'enfant  y monter,
pour l'emmener o? Je ne sais. Et si je raconte ce menu
fait, c'est que peu de choses en U.R.S.S. m'ont mu comme le
comportement de cet homme envers cet enfant: la douceur
persuasive de sa voix (ah! que j'aurais voulu comprendre ce
qu'il lui disait) tout ce qu'il savait mettre d'affection
dans son sourire, la caressante tendresse de son treinte
lorsqu'il le souleva dans ses bras... Je songeais au _Moujik
Mare_[31] de Dostoewsky--et qu'il valait la peine de
venir en U.R.S.S. pour voir cela.

  [Note 31: _Journal d'un Ecrivain_.]




TABLE


AVANT-PROPOS

RETOUR DE L'U.R.S.S.

APPENDICE

  I. Discours sur Maxime Gorki
  II. Discours aux Etudiants de Moscou
  III. Discours aux Gens de lettres de Lningrad
  IV. La lutte
  V. Ostrovski
  VI. Un Kolkhose
  VII. Bolchevo
  VIII. Les Besprizornis


Imp. CHANTENAY, 15, rue de l'Abb-Grgoire, Paris-VIe --
11-36




Note du transcripteur:

L'dition utilise comme modle contenait
quelques erreurs, que nous avons corriges.

Page 55: dit cela, se sont leurs matres
=> dit cela, ce sont leurs matres

Page 65: ne se sont laiss mouvoir
=> ne se sont laisss mouvoir

Page 73: je declairai aussitt que je ne reconnatrais
=> je dclarai aussitt que je ne reconnatrais

Page 75: accomodation  d'imprvues difficults
=>accommodation  d'imprvues difficults

Page 80: Vous comprenez, m'expliqua X.
=> Vous comprenez, m'expliqua X...,

Page 90: nouvelle socit d'ajourd'hui
=> nouvelle socit d'aujourd'hui

Page 90: regrettable que ce premier souci fut
=> regrettable que ce premier souci ft

Page 101: prit naissance la Revue _Commune_
=> prit naissance la _Revue Commune_

Page 122:
la satisfaction personnelle qu'il prouve  s'y tre surbordonn.
=> la satisfaction personnelle qu'il prouve  s'y tre subordonn.


[Fin de _Retour de l'U.R.S.S._ par Andr Gide]