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Titre: Croquis
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1879
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1880 (septime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   20 mars 2009
Date de la dernire mise  jour: 20 mars 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 282

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par Google Books




                              CROQUIS

                                PAR

                          HENRY GRVILLE



                         Septime dition

                               PARIS
                 E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                        RUE GARANCIRE, 10

                                1880

                       Tous droits rservs

L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en dcembre 1879.




                              CROQUIS




                              LBEDKA


Serge Manourof tait grand chasseur, par got d'abord, par habitude
ensuite: quand on passe toute l'anne en province et qu'on peut chasser
sur ses propres terres, sans permis ni garde champtre, on aurait bien
tort de ngliger le seul ou  peu prs le seul plaisir vraiment digne
d'un homme que puisse offrir la solitude.

Serge aimait aussi les chevaux. Depuis un temps immmorial, les Manourof
avaient fond un haras superbe, o les propritaire des environs se
fournissaient d'talons et de poulinires. Les produits de ce haras
n'taient pas trs-nombreux, mais ils taient tous remarquables par leur
perfection. Serge passait une vie heureuse entre son haras et son fusil.

Mais pour chasser, un fusil ne suffit pas, il faut des chiens, et Serge
avait une meute,--non pas une meute bruyante, pour la montre, mais une
collection de chiens bien choisis, bien appareills, capables de
chasser, ensemble ou isolment, suivant leurs aptitudes diverses, le
renard, l'ours, le livre ou le gibier  plume. Le chenil tait bien
tenu, les portes soigneusement comptes, et jamais aucun chien n'tait
vendu.

--Le chien, disait Serge, est une trop noble bte pour qu'on puisse le
payer avec de l'argent.

Il donnait donc ses chiens,--car il n'tait pas avare.

La reine du chenil, et aussi de la maison, tait _Lbedka_, grand
lvrier femelle de Sibrie, aux poils d'argent, sans tache, friss et
soyeux comme ceux d'une chvre d'Angora. Elle tait si grande, qu'assise
sur son sant elle dominait la table de toute la hauteur de son cou de
cygne et de sa longue tte fine. Pendant le dner, si son matre
l'oubliait, elle lui lchait le cou, sans autre effort que de lever un
peu le museau, et lui rappelait ainsi sa prsence. Elle obtenait alors
le petit morceau de pain blanc objet de ses dsirs, la seule friandise
que lui permt Manourof.

Lbedka, dont le nom veut dire cygne, mritait cette noble appellation
par la grce de son allure. Quand elle forait le livre  la course,
ses quatre pattes allonges formaient avec son corps une seule ligne 
peine onduleuse; elle tait si lgre, qu'elle ne laissait presque pas
d'empreinte sur la terre meuble; sa douceur n'avait pas d'gale; sa
soumission sans borne lui faisait braver son instinct jusqu' quitter la
piste au sifflet de son matre, tandis qu'aucun appel tranger ne lui
faisait seulement dresser l'oreille.

Lbedka avait trois ans et demi. C'est l'ge o un chien a donn la
mesure de ses qualits. La jolie bte avait prouv qu'elle tait
parfaite,--parfaite au point de n'avoir agr pour poux que le plus
beau, le plus blanc des lvriers de la meute, un superbe animal presque
aussi remarquable qu'elle-mme, mais marqu d'une tache grise 
l'oreille, et moins irrprochable  la chasse.

Aussi Serge avait-il refus cent fois de se sparer de sa chienne. Il
avait donn les petits lvriers de son unique porte,--il n'tait pas
avare, nous l'avons dit,--mais il n'en voulait pas lever d'autres, de
peur de fatiguer Lbedka. Elle tait si belle, si blanche, si douce!
Elle allait et venait dans la maison avec l'air royal d'une souveraine
qui sait que tout lui appartient. Elle s'allongeait aux pieds de son
matre ou derrire sa chaise pendant le jour,--elle dormait sur une
natte au pied de son lit, et ds qu'il ouvrait les yeux,  toute heure
de la nuit, il rencontrait le regard de ses yeux bruns, profonds et doux
comme des yeux de Circassienne, avec une expression d'intelligence et de
bont qui n'appartient point  l'homme.

Certain propritaire des environs, nomm Marsine, s'tait pris de
passion pour Lbedka. Il l'avait vue  la chasse, et savait ce qu'elle
valait. D'ailleurs, il possdait un lvrier gris de fer, et son ide
tait d'en perptuer la race. Lbedka lui paraissait seule digne de
prolonger la dynastie de son lvrier.

Il fit part de son ide  Manourof, mais n'obtint qu'un mdiocre succs.

--Lbedka est  moi, dit le jeune homme, je me la suis rserve; je suis
fch de te la refusera Choisis parmi les autres chiennes de son espce
celle qui te plaira; je te la donne de grand coeur, mais Lbedka est 
moi.

Marsine ne se rebuta point d'un premier chec. Il tait de ceux qui
obtiennent souvent par importunit ce qu'on est fch de leur donner. Il
revint  la charge.

--Je ne te demande pas de me la donner, je te prie de me la vendre!
dit-il quelques semaines plus tard. Veux-tu cinq cents roubles argent?

--Je ne suis pas marchand de chiens, rpondit Serge, et Lbedka vaut
bien plus de cinq cents roubles. Choisis dans mon chenil la chienne que
tu voudras, te dis-je, et laisse-moi tranquille.

Quelques mois aprs, Manourof se trouva bien embarrass. On lui
demandait une troka de chevaux noirs.

Il avait bien au haras deux superbes chevaux de vole, noirs et
brillants comme le jais,--mais le cheval de brancard ne se trouvait pas.
Il faut pour cet usage une bte solide, large du poitrail et de la
croupe, ferme de l'chine, et capable de supporter  un moment donn la
masse de l'quipage, qui en ralit se trouve peser uniquement sur elle.

Serge parlait un jour de son embarras devant Marsine, qui tait venu
dner avec lui  la mode de la campagne, sans crmonie et sans
invitation.

--J'ai ton affaire! dit Marsine, qui avait aussi un haras. Mes chevaux
sont moins jolis, mais plus robustes que les tiens. Tu ne fais que des
chevaux de luxe, toi!

--J'aime tout ce qui est beau, rpondit placidement Manourof.

Lbedka vint poser sa tte sur l'paule de son matre, et le regarda
avec tendresse.

--C'est parce que tu es belle que je t'aime! dit-il  son lvrier, et il
baisa doucement la tte serpentine aux yeux d'agate.

--Veux-tu que je te fournisse un cheval? reprit Marsine.

--Je ne demande pas mieux. Qu'en veux-tu?

--Troquons! Donne-moi ta chienne, tu auras mon cheval.

--Grand merci, c'est trop cher! rpondit Serge en riant. Nous sommes
deux camarades, Lbedka et moi. Je ne vendrais pas mon frre,--trouve
bon que je garde ma belle amie. D'ailleurs, elle ne voudrait pas te
suivre.

Marsine ne rpondit pas, et lana un mauvais regard au superbe animal.

--Est-ce vrai, dit-il aprs un silence assez prolong,--est-ce vrai,
Lbedka, que tu ne voudrais pas de moi pour matre?

La bte tourna la tte vers lui d'un air indiffrent, et reporta ses
yeux sur Serge.

--Veux-tu aller avec lui? demanda celui-ci en indiquant Marsine.

Lbedka se dressa avec la grce paresseuse de sa race; une ondulation
serpentine parcourut son corps; elle s'tira longuement sur ses pattes
de devant, puis s'approcha de Marsine, qu'elle flaira de tous cts.
Celui-ci avanait la main pour la flatter,--elle recula avec un
grondement de menace, en montrant ses dents blanches et pointues comme
des aiguilles.

Serge se mit  rire.

--Vous feriez mauvais mnage, dit-il; allons, allons, ma belle, viens
ici, laisse-le tranquille. Non sans gronder encore, la noble bte obit.
Marsine la suivit d'un regard haineux.

--Quand tu seras  moi, pensait-il, il faudra bien que tu cesses de m'en
vouloir!

Un mois s'coula. Serge avait trouv ailleurs le cheval dont il avait
besoin; les chasses d'automne avaient commenc, et tous les matins,
avant le lever du soleil, il s'en allait aux champs avec Lbedka. Jamais
ils ne rentraient sans rapporter deux ou trois livres, artistiquement
pris par la chienne, qui ne tachait jamais d'une goutte de sang la robe
de neige dont elle tait fire:--d'un coup de dent, elle cassait les
reins au pauvre animal, sans gter la fourrure. Serge avait tapiss le
parquet de sa chambre avec la peau des livres qu'elle lui avait ainsi
rapports.

En revenant d'une foire de district, Marsine s'arrta pour passer la
nuit chez son ami. Le lendemain matin, il fut de la partie. En voyant 
l'oeuvre la belle chasseresse, il sentit revenir plus ardent que jamais
le dsir de se l'approprier.

--Vends-moi ta bte, Serge, je t'en supplie, dit-il  Manourof.

--Je t'ai dj dit que non, rpondit celui-ci avec quelque scheresse.
Je ne comprends pas comment tu ne comprends pas que cela m'ennuie de te
refuser quelque chose, ajouta-t-il en riant, afin de pallier la duret
de sa rponse.

--Je te la volerai, alors, dit brutalement Marsine.

--Essaye! rpondit Serge, croyant  une plaisanterie. Tu ne l'auras pas
depuis deux heures, qu'elle aura dj repris le chemin de chez nous.

A l'heure du djeuner, les deux amis se dirigrent vers la maison.
Dsireux de ne pas tmoigner d'humeur  son voisin, Serge dploya plus
de cordialit que jamais.

La pluie s'tant mise  tomber, la promenade n'tait plus possible:
Marsine proposa une partie de piquet; on apporta des cartes.

Manourof n'tait pas trs-habile au jeu. Comme tous ceux que cela
ennuie, il tait distrait, et sa distraction finit par lui coter cher.
Il avait perdu une assez grosse somme lorsqu'il devint nerveux, sa
mauvaise chance l'agaait,--non pour l'argent perdu, mais  cause d'un
vieux levain de superstition qui nat avec le Russe, et que la vie de
campagne ne contribue pas peu  dvelopper.

--C'est un mauvais jour! dit-il avec dpit en se voyant battu pour la
cinquime fois.

--Pas pour moi, fit observer Marsine en mlant les cartes avec un
sourire machiavlique. Ne jouons plus d'argent, veux-tu?

--Quoi, alors?

--Jouons des chevaux.

--C'est une ide! s'cria Serge. Voyons si la chance est meilleure avec
les chevaux qu'avec les roubles.

Il se remit au jeu avec une ardeur nouvelle, gagna, perdit, perdit
encore, et finalement se trouva dbiteur de trois poulains et d'un
millier de roubles.

--Je perdrais jusqu' minuit, dit-il, dcourag, ce n'est pas la peine
de continuer.

--Veux-tu que je te donne ta revanche? dit Marsine. Je te joue tout ce
que tu as perdu... contre...

--Contre quoi?

--Contre Lbedka.

--Grand merci! dit Serge en riant, j'aime mieux te payer... Mais quelle
tnacit! continua-t-il en se dirigeant vers son bureau, ou il prit la
somme qu'il avait perdue. Tu n'as pas des masses d'ides, mais celles
que tu as te tiennent bien.

--Ta chienne me plat..., rpondit Marsine en regardant par la fentre.

--Eh bien, mon cher, tu pourras te vanter d'avoir eu dans ta vie une
passion malheureuse.

La nuit venait; le dner fut servi, puis Marsine demanda son quipage,
malgr la pluie qui n'avait pas cess.

--Je ferai conduire demain chez toi les chevaux que tu m'as gagns, dit
Serge comme son ami prenait cong de lui.

--Ce n'est pas la peine, ne te presse pas. Je viendrai les chercher, ou
bien j'enverrai.

Voyant la porte ouverte, Lbedka mit le bout de son museau  l'air; la
fracheur humide la tenta, et elle sortit sans se presser, avec un joli
balancement de hanches qui faisait luire comme de l'argent les longues
mches soyeuses de sa blanche toison. Serge n'y prit pas garde.

Marsine la regarda disparatre dans la nuit noire, et prit son mouchoir
de poche  la main.

--Je crois que je m'enrhume, dit-il. coute, Serge, encore une
proposition... la dernire... Veux-tu tout ce que tu as perdu
aujourd'hui... et mon plus beau cheval... pour ta chienne?

Manourof secoua la tte ngativement.

--Je double l'offre!... fit Marsine comme saisi de la fivre.

Il tremblait d'agitation nerveuse. Ses yeux brillaient, et ses mains
tordaient avec une sorte de crispation le mouchoir qu'il tenait
toujours.

--Veux-tu une troka de mes meilleurs chevaux et trois mille roubles
comptant?

--Non! dit Serge. Tu me fais de la peine, mon cher ami; mais quand j'ai
dit non, c'est non.

--Soit! dit Marsine qui parut calm. Sans rancune; au revoir.

Serge voulait l'accompagner sur le perron avec son valet de chambre.

--Ce n'est pas la peine, dit Marsine. Il fait un temps abominable;
rentre, tu vas t'enrhumer.

En sortant, il heurta si maladroitement le domestique que celui-ci fit
un faux pas; la bougie qu'il tenait  la main s'teignit. Il jura plus
tard que Marsine l'avait souffle; mais dans le moment, son matre
l'appela _dourak_ (imbcile) et l'envoya en chercher une autre.

Pendant ce temps, Marsine tait sorti, fermant la porte derrire lui.
Serge rentra  pas lents dans le salon; il y tait depuis un moment,
lorsqu'il entendit le bruit des roues quittant le perron.

--Il aura eu de la peine  s'installer sans lumire, pensa-t-il; tant
pis pour lui, il m'ennuie, ce garon-l!

Il s'assit sur le canap, et au bout d'une seconde, chercha quelque
chose autour de lui.

--Tiens! se dit-il, Lbedka n'est pas rentre. Avec le temps qu'il fait,
elle va tre abominablement sale.

Il prit son manteau, et sortit sur le perron. Ses yeux essayrent
vainement de dcouvrir la tache blanche que faisait ordinairement le
lvrier dans l'obscurit; il siffla doucement, puis plus fort;--rien ne
rpondit. Il lana alors dans la nuit un appel si aigu que toute la
maison accourut.

--Lbedka est perdue, dit-il. Cherchez-la.

Il ne voulait pas dire tout haut ce qu'il pensait.--Il ne pouvait pas
dire  ses gens que son ami lui avait vol son chien! Des valets munis
de torches parcoururent bientt toute l'enceinte des communs et du
jardin. Mille appels se firent entendre,--vainement!

Serge rentra, le coeur gros: il avait bonne envie de pleurer, si bonne
envie qu'il se mit les poings sur les yeux en se disant avec
nergie:--Je ne veux pas!

La perte de la chienne lui tait bien douloureuse,--mais, si fort qu'il
l'aimt, il l'aurait peut-tre bien donne pour que son ami n'et point
commis cette action sans nom.

Au bout d'un instant, la solitude lui parut si lourde, qu'il retourna
sur le perron. Par habitude plutt que par espoir, il lana encore dans
l'espace un coup de sifflet perant. Un faible aboiement, lointain comme
un cho, lui rpondit.

Il tendit l'oreille et recommena. Plus prs, derrire la fort, le mme
aboiement se fit entendre. Serge rappela ses gens et leur indiqua la
direction. Dj un palefrenier  cheval, muni d'une torche, se dirigeait
vers la porte de l'enclos, qu'il allait ouvrir. Une masse blanche
franchit d'un bond la claire-voie, haute d'une toise, et tomba aux pieds
de Serge. C'tait Lbedka. Elle se roula deux ou trois fois aux pieds de
son matre en gmissant de joie, et resta pme.

Il l'enleva, ma foi! dans ses bras, lourde et couverte de boue comme
elle l'tait, et l'emporta dans le salon, sur le canap. Tous les gens
l'y suivirent, oubliant le dcorum, dans leur joie: ils aimaient la
bonne bte, qui n'avait aucune peccadille sur la conscience.

On roula Lbedka dans des couvertures, on lui fit boire du lait chaud,
et elle n'eut pas mme un rhume de cerveau.

Marsine seul aurait pu raconter de combien de morsures elle avait
maill ses mains et ses bras: il garda le silence.

Dans sa joie, Manourof avait presque pardonn la perfidie de son ami;
l'affection dont Lbedka venait de lui donner une preuve clatante lui
faisait prendre en piti le malheureux qu'elle accablait de sa haine.

Il se garda bien d'envoyer  son ex-ami les chevaux que celui-ci lui
avait gagns.

--J'aurais l'air de vouloir rompre, se dit-il; qu'il vienne lui-mme ou
qu'il les envoie chercher.

Huit jours s'coulrent sans que Marsine donnt signe de vie; enfin, le
dimanche suivant, de hon matin, son cocher vint rclamer de sa part les
chevaux qu'il avait gagns.

Serge, suivi du messager, se rendit au _taboun_, on appelle _taboun_ un
troupeau de chevaux, et par extension l'enceinte palissade dans
laquelle sont enferms les chevaux pendant la belle saison--il choisit
en sa prsence trois btes sans dfaut ni vice, et leur fit passer une
longe. Trois palefreniers les firent sortir non sans quelque difficult,
et les dirigrent vers la maison.

Pendant cette opration, Lbedka avait suivi son matre comme toujours.
Le cocher de Marsine semblait ne pas mme l'avoir vue. Au moment o
Serge surveillait attentivement la fermeture du cadenas  secret qui
assujettissait la porte de son _taboun_, le cocher prsenta  la chienne
dans le creux de sa main une friandise sans doute fort apptissante, car
elle l'avala sans hsitation et se pourlcha ensuite d'un air satisfait.
La chose tait si bien de son got, qu'elle vint  plusieurs reprises
flairer les poches du cocher; mais celui-ci, indiffrent, sembla n'avoir
jamais fait attention  elle.

Il partit, du reste, sur-le-champ, prtextant la ncessit de parcourir
en plein jour, avec ces jeunes chevaux encore peu dresss, la route
longue et difficile qui menait chez son matre.

--Comme tu voudras. Que le bon Dieu t'accompagne! dit Serge, qui caressa
une dernire fois le museau de ses poulains.

En entrant dans la cour, il fut trs-tonn de voir Lbedka s'approcher
de l'auge place auprs du puits, et y boire  longs traits.

--Il ne fait pas chaud, pourtant, se dit-il,--et ce n'est pas son
heure!...

Puis il se rendit au salon et se mit  pianoter. Rien n'est long comme
les aprs-midi du dimanche  la campagne, quand il ne vient pas de
voisins.

Deux ou trois fois, Lbedka demanda  sortir; elle rentrait au bout d'un
moment et se recouchait sur le tapis, mais, contrairement  son
habitude, elle ne dormait pas. Ses yeux, fixs sur ceux de son matre,
exprimaient une sorte d'angoisse.

A trois heures, le valet de chiens vint la chercher pour la soupe. Elle
le suivit d'un air morne.

--C'est singulier! se dit Serge en la voyant passer. Lbedka engraisse!
Il faudra que j'y veille.

Et il entama une autre valse. Au bout d'une minute, le valet de chiens
rentra effar.--Votre Honneur, dit-il, Lbedka refuse la soupe.

--Hein? fit Serge en se levant.

--Elle boit tout le temps! Voil la quatrime fois qu'elle boit depuis
une heure.

--Qu'est-ce que a veut dire? murmura Serge. Ce n'est pas naturel!...

--Non, Votre Honneur, ce n'est pas naturel! rpta le valet de chiens
d'un air concentr.

Serge leva la tte. Leurs yeux se rencontrrent. Le jeune homme plit et
sortit rapidement.

Lbedka tait couche dans la cour, devant l'cuelle pleine; elle ne
pouvait plus se tenir debout; sa respiration haletante faisait battre
ses flancs dmesurment gonfls... En voyant son matre, elle essaya de
se lever, et cet effort lui fit rendre un peu d'eau. Elle laissa
retomber sa belle tte blanche et fine.

Serge mit un genou en terre auprs d'elle, et la caressa doucement.

Toute la maison se tenait alentour, attentive, respectueuse et muette.
Tous aimaient leur matre et savaient qu'un grand chagrin l'attendait.

Serge passait doucement sa main sur la tte du lvrier qui le remerciait
du regard. Il se hasarda  parcourir d'une main compatissante ce pauvre
corps dform, gonfl outre mesure. Comme il approchait de la rgion de
l'estomac, Lbedka poussa un cri plaintif, et un peu d'eau sortit encore
de sa bouche.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Serge stupfi par la soudainet
du coup.

--Elle a aval une ponge frite... rpondit le valet de chiens.

De toutes les cruauts que l'homme peut exercer envers la bte, celle-ci
est la plus odieuse. Quand on veut se dbarrasser d'un chien, on fait
frire une ponge dans du beurre trs-sal; l'ponge se ratatine et
devient toute petite. Bientt l'animal a soif,--il boit, et l'ponge,
dbarrasse du beurre par la chaleur de l'estomac, se gonfle peu  peu;
la pauvre bte, toujours altre, boit de plus en plus, jusqu' ce que
l'extrme distension de l'estomac amne la mort. Il n'y a ici ni
contre-poison ni remde. C'est une mort lente, certaine, prcde d'une
agonie pouvantable.

--En es-tu sr? demanda Serge, blme d'indignation.

--Je l'ai vue flairer le cocher, rpondit le valet de chiens; c'est ce
lche Marsine qui l'a tue... Je vous demande pardon, Votre Honneur,
dit-il confus en s'apercevant qu'il venait d'insulter un noble, lui
simple serf.

--Lche, en effet! murmura Manourof. Ne pouvant pas l'avoir, il n'a pas
voulu me la laisser... Elle va mourir? demanda-t-il.

--Oui, Votre Honneur.

--Dans combien de temps?

Le valet de chiens hsita.

--Dans trois ou quatre heures... peut-tre demain. Elle est
trs-robuste, ce sera long.

--Tu es sr qu'il n'y a pas de remde?

Le valet de chiens fit de la main un triste geste ngatif.

Serge monta  sa chambre, prit un revolver, le chargea, l'arma, et
redescendit. Lbedka avait ferm les yeux; une cume blanche lui venait
sur les lvres par moments; elle poussait de temps en temps un
gmissement aigu, se dbattait, et retombait puise. Serge se pencha
sur elle,--il ne retenait plus ses larmes, qui tombrent, rapides et
chaudes, sur la tte intelligente de son amie.

--Adieu, dit-il, ma belle, ma bonne Lbedka,--tu tais trop bonne et
trop belle... adieu...

Il l'embrassa sur le front, et lui lcha son revolver dans l'oreille.
Elle tressaillit--et ne remua plus.

Pendant longtemps, Serge garda dans son revolver une balle pour Marsine.
C'est aux prires et aux larmes de la vieille madame Manourof,--la mre
de Serge,--que le misrable doit d'tre encore de ce monde.




                           LE RENDEZ-VOUS


Ceci remonte bien loin, si loin qu'en y pensant je ne puis m'empcher de
sourire, tout comme si mon aventure tait arrive  une autre...
Pourtant, le portrait que je vois d'ici, suspendu en face de ma chaise
longue, avec ses boucles blondes et ses yeux rveurs, est bien le
mien,--du moins celui de la femme que j'tais il y a trente-cinq ans,
alors qu'on portait des manches plates et des boucles  l'anglaise.

J'tais veuve,--et depuis assez longtemps pour qu'il me ft
trs-agrable de retourner dans le monde. J'avais port le deuil deux
ans, dont un avec le crpe, et vraiment c'tait fort convenable. Par une
habile transition, j'avais pass du noir au gris, du gris au lilas, du
lilas au rose ple, et du rose ple au bleu tendre, ma couleur favorite,
si bien et si doucement que personne ne s'en tait aperu, sauf la
couturire, dont le mmoire accusait trois robes grises l ou le bon
public avait cru n'en voir qu'une. Affaire de nuances!

J'en tais au bleu tendre, avec des roses dans les cheveux, lorsque je
rencontrai chez une de mes amies le comte Alexis B... C'tait le plus
charmant causeur de cette poque, o chacun se piquait du bel esprit: il
portait des cheveux  la lord Byron, avait t l'ami de notre Lermontof,
 jamais regrett, et de plus,  la promenade, il avait une faon de se
draper dans son manteau d'ordonnance qui faisait tourner toutes les
ttes. La mienne n'tait pas plus forte que les autres, et ne tint pas
plus longtemps; il est vrai que le comte Alexis y mettait du sien, comme
on dit  prsent, car il m'offrait ses hommages de la faon la moins
quivoque.

Au bal, il tait mon cavalier pour la mazourka; au concert, il se
trouvait toujours derrire ma chaise, et  la promenade, sa calche,
dans laquelle il se drapait si superbement  l'aide du fameux manteau,
passait et repassait dix fois devant la mienne. Que pouvais-je opposer 
tant de sductions?

Cependant, il ne pouvait, tre question d'pouser le comte Alexis. Mes
plus chres ennemies prenaient trop de soin pour me le faire agrer, et
mes amies vritables, celles qui avaient pass l'ge de nuire, m'en
dtournaient avec trop d'instances. Le comte Alexis tait un
incomparable cavalier servant, mais il tait perdu de dettes, et de
plus, disait-on, fort mauvais sujet. C'et t,  ce qu'il parat, un de
ces maris qui tournent le dos  leur femme au bout de huit jours de
mariage! J'avais un fils, je lui devais de garder intacte la fortune de
son pre; si je me remariais, ce devait tre  un homme sage et prudent,
qui fit bon usage de notre argent... Bref, je ne pouvais pouser le
comte Alexis, tout le monde tait d'accord sur ce point, moi la
premire.

Oui; mais il tait charmant! Ses yeux noirs, ses rcits du Caucase,--on
n'en parlait alors qu'avec un lyrisme exalt,--ses folies mmes avaient
pour moi un attrait irrsistible. Tous les soirs je le rencontrais
quelque part, et si par un accs de raison je restais chez moi, vers dix
heures il se faisait annoncer, demandant la faveur d'une tasse de th...
Pouvais-je la lui refuser? Je l'accordais, et ces entretiens,  la lueur
adoucie de la lampe, dans la solitude de mon petit salon, me
paraissaient plus redoutables que tout le reste.

Je sentais si bien le danger, que je lui dfendis un soir de revenir. Il
protestait avec son loquence accoutume...

--Non, lui dis-je, c'est inutile; tout cela ne mne  rien, nous perdons
notre temps: vous  me demander, moi  me dfendre. Cher comte, vous
tes irrsistible, mais je ne vous pouserai pas.

Alexis prit un air amer et fatal qui lui seyait  merveille.

--Maudite fortune, murmura-t-il, qui met un gouffre entre vous et moi!
Que n'tes-vous pauvre! Avec quelle joie je vous eusse acclame mon
pouse!

Je secouai la tte.

--Ce n'est pas ma fortune, lui rpondis-je, c'est le peu de fonds que
l'on peut faire sur vous.

--Sur moi? Quelle calomnie! s'cria mon amoureux en bondissant.

Il s'adossa  la chemine et dclama quelques vers qui peignaient l'tat
de son me. Il tait superbe ainsi, et ses yeux me magntisaient...

--Vous tes un mauvais sujet, lui-je, en souriant, mais les yeux
baisss, car je me sentais faiblir; vous tes ador de toutes les
femmes,--et c'est trop pour tre aim d'une seule.

Il sourit  son tour. Une rose s'panouissait dans un verre d'eau sur la
table auprs de moi; c'tait lui qui me l'avait apporte.

Il la prit et l'effeuilla  mes pieds.

--Toutes devant une, dit-il en m'indiquant les ptales parfums qui
jonchaient le tapis.

C'tait peut-tre de trs-mauvais got, je n'en sais rien; c'tait
puril et dclamatoire, et par-dessus le march, cela ne voulait rien
dire du tout;--mais grce aux yeux noirs et  la posie, je me sentais
profondment touche.

--Allez-vous-en, lui dis-je  voix basse. C'tait m'avouer hors d'tat
de continuer la lutte. Le comte le comprit et se prcipita  mes pieds.

--Que faites-vous? m'criai-je, c'est insens! On peut venir... vous me
perdez!

Alexis tait un grand vaurien, mais il n'tait pas bte; il se releva
aussitt, s'assit  une distance semi-respectueuse et commena  me
dbiter un petit discours.

Il le rcitait fort bien,--grce, je suppose,  une longue habitude de
le tirer de sa mmoire  point nomm. C'taient les liens fatals de la
socit, l'esclavage de ses propres serviteurs, le peu de gr que le
monde vous sait de vous soumettre  ses lois baroques, le bonheur de
causer librement loin des yeux importuns... Ici une pause... La joie
ineffable de se parler  coeur ouvert, de rver ensemble, de se perdre
dans le bleu...--Ici une autre pause, plus longue.

J'coutais, berce par ce flux de paroles,--je trouvais cela magnifique!

Il me semblait que la posie elle-mme planait au-dessus de nous et nous
protgeait de ses ailes sans tache. Qui donc oserait croire au mal sous
l'gide de la posie? N'est-elle pas immacule? ne purifie-t-elle pas
tout ce qui croit  l'ombre de ses ailes?

Le comte Alexis me disait tout cela, et j'coutais, ravie,--ravie
surtout de ne pas tre force de rpondre, car je n'aurais su que lui
dire.

Changeant de sujet brusquement, il se mit  parler du Caucase.
Aujourd'hui, les marchands de la Perspective vendent des toffes, des
bibelots, des armes de provenance authentique, et moyennant une somme
d'argent, on peut se crer un paradis d'mir. Mais alors, le Caucase
tait dans la fleur de la nouveaut; quelques officiers avaient rapport
des merveilles, et c'tait le rve des belles que de possder quelque
toffe, quelque bijou provenant de cet den plein de coups de feu et
d'essence de roses.

--C'est au Caucase, disait Alexis, que j'aurais voulu vivre avec vous,
vous si belle, si noble, si courageuse!--Je n'tais pas courageuse du
tout, mais il n'en savait rien.--Au milieu de ces montagnes, dans les
replis d'une valle ombrage de grands chnes, nous aurions vcu
heureux, oubliant, oublis! J'aurais tendu sous vos pieds les tapis les
plus moelleux--il pitinait avec ddain une superbe moquette veloute
d'Aubusson, qui m'avait cot soixante francs le mtre; mais je trouvais
les tapis de Perse bien suprieurs, naturellement!--J'aurais dploy
devant vous les soies broches de l'Orient; les colliers d'ambre et de
perles auraient roul dans vos mains royales... A propos,
s'interrompit-il en se tournant vers moi, savez-vous que j'ai rapport
de l-bas de quoi meubler un palais? On m'avait parl du boudoir
circassien du comte Alexis, mais l'hte de ce boudoir m'intressait
assez pour avoir empch ma curiosit de s'attacher  ce qui lui
appartenait.

--J'en ai entendu parler, dis-je d'un air distrait.

Il se mit alors  m'numrer ses richesses,  faire chatoyer devant mon
imagination tous les objets tranges et charmants qui meublaient son
appartement, et quand il me vit bien affriole par sa description:

--A quoi sert d'en parler? dit-il avec un soupir, il faut le voir!

Je soupirai instinctivement, par cho sans doute.

--Mais, princesse, s'cria tout  coup mon hros, comme sortant d'un
rve, pourquoi n'iriez-vous pas?

--Comte! fis-je indigne,--avec un secret plaisir d'tre convie
cependant.

--En tout bien tout honneur! reprit-il de l'air le plus jsuitique. Je
suis absent de chez moi tout le jour... si vous voulez bien faire  mes
pauvrets l'honneur de leur accorder un regard, vous tes sre que
l'hte de ce logis n'offensera point vos yeux de sa prsence.

--Mais, fis-je dvore du dmon de la curiosit, et aussi, il faut le
dire, brle d'un ardent dsir de voir le lieu qu'habitait ce mortel
sduisant, une semblable dmarche me perdrait...

--Vous n'avez pas besoin d'y venir en plein jour, reprit mon tentateur:
le soir, vers huit heures, quand la nuit est tombe, un escalier donnant
sous la porte cochre vous amne droit dans mon cabinet, sans passer
sous les yeux du suisse qui garde l'escalier. Mes domestiques mmes n'en
sauront rien: cette petite clef ouvre la porte...

Il me prsentait une clef--quelle clef! grande comme une clef de montre,
en or cisel, garnie de rubis... Cette clef et perdu une sainte, tant
elle promettait de merveilles. Il la dposa devant moi; je gardais le
silence.

--Quel jour? dit-il tout bas.

Je repoussai la clef.

--Non, comte, je n'irai pas.

--Je vous demande quel jour, afin de ne pas tre expos  vous
rencontrer... puisque je vous ai promis que vous ne me verrez pas...

Enfin, ce qu'il y a de positif, c'est que cinq minutes aprs j'tais
seule, la clef dans la main, et j'avais promis d'y aller le lendemain
soir.

Je passe sous silence l'histoire de mes remords, de mes agitations, de
mes rsolutions prises et dlaisses. Je me jurai trente-deux fois que
je n'irais pas,--mais je me reprsentai trente-trois fois que je ne
courais aucun risque, que la parole d'un honnte homme devait me
rassurer,--et ce fut la curiosit qui l'emporta  la majorit d'une
voix. Du reste, je crois bien qu'elle l'et emport quand mme.

Le lendemain soir, sous un prtexte excellent--excellent, car j'avais
mis quatorze heures  le chercher, je m'en allai furtivement  pied,--le
comte Alexis demeurait dans la rue voisine--et j'arrivai sous la porte
cochre de sa maison.

Cette porte cochre me parut bien extraordinaire. J'ai pu depuis me
convaincre que rien ne distinguait celle-l des autres, mais
figurez-vous que de ma vie je n'tais entre sous une porte cochre! Je
ne les connaissais que comme un endroit d'o sort communment la voiture
ou la calche avec ses chevaux, pour venir vous prendre  la porte de la
rue. Ce dtail vous donnera une ide de la femme que j'tais alors:
veuve et mre, mais plus ignorante de la vie qu'un enfant de trois ans.

J'aperus la porte en question; je montai trois marches... personne ne
me voyait,--la cour tait dserte,--par ordre sans doute, ai-je pens
depuis,--j'enfonai la clef dans la serrure, non sans trembler un peu,
et... j'entrai.

Une toute petite antichambre claire par une lanterne en verre de
couleur, pleine de glaces dans des cadres sombres, m'offrait sa tide
hospitalit; des fleurs partout, peu de lumire, pas un souffle... Je
prtai l'oreille... rien. Ce calme me rassura. Je laissai tomber ma
pelisse et j'ouvris une porte.

Le comte Alexis n'avait pas menti: son cabinet tait une merveille.

Le premier coup d'oeil me donna l'impression d'une satisfaction entire,
celle qu'on prouve quand le sens du beau ne trouve rien  dsirer. Le
parfum doux et subtil qui se dgageait des tentures elles-mmes charmait
sans enivrer; les lampes habilement disposes ne laissaient rien dans
l'ombre, sans toutefois blesser l'oeil; les points brillants et les
points obscurs se faisaient un contraste irrprochable au point de vue
de l'esthtique; et que de belles choses! C'tait dcidment un grand
magicien que le comte Alexis.

Quand j'eus touch  tous les coffrets, ouvert tous les tiroirs, essay
tous les bijoux, je regardai une porte drape de superbes tapis, qui
devait conduire aux appartements intrieurs... j'examinai la
serrure--elle tait ferme  clef extrieurement. J'y mis mon oreille
sans honte ni vergogne, et j'entendis ces mots, prononcs par la voix
d'un domestique, probablement:

--Descends donc, le comte va arriver avant dix minutes.

Quelqu'un passa sur la pointe du pied, et le silence se rtablit.

Je me retirai doucement jusqu' un divan bas, plac  l'autre extrmit
de la pice, et je m'assis pour rflchir.

--Puisque le comte va arriver, pourquoi ne t'en vas-tu pas? me demandait
la portion raisonnable de mon intelligence.

Pourquoi? l'autre portion eut t bien embarrasse de rpondre,--au
moins de rpondre quelque chose de convenable. Pourquoi, en effet, sinon
parce que j'aimais le comte Alexis et que j'tais venue pour le voir,
videmment? Mais c'est ce qu'il m'tait impossible de m'avouer en ce
moment-l.

Qu'tait en effet ce palais sans son hte! Que m'importaient les
coffrets et les cassolettes sans les yeux noirs et les dents blanches du
comte Alexis! C'tait sa voix, c'tait son regard qui me donnait les
frissons dlicieux auxquels je m'abandonnais sans vouloir en comprendre
le pril. C'tait cela que j'tais venue chercher, et non la
satisfaction d'une curiosit vulgaire qui pouvait aussi bien se
contenter dans un muse ou chez un marchand de rarets!

--Eh bien, oui, me dis-je enfin, aprs avoir un peu tergivers, je
resterai. Aprs tout, je suis jeune, libre, je ne fais tort qu'
moi-mme, et s'il me plat une fois de vivre pour moi, au lieu de vivre
pour le monde, je suis matresse d'agir  ma guise!

Je me levai d'un air dcid et je fis deux ou trois fois le tour du
cabinet en marchant vite. Le tapis venait de Perse, mais le mien tait
beaucoup plus beau et plus doux; la bigarrure de ces dessins, qui
m'avait d'abord paru piquante et originale, ne me semblait plus que
fantasque et irrgulire; je prfrais dcidment les fleurs
d'Aubusson,--belles roses panouies, lys corrects, pivoines
orgueilleuses... Ce souvenir de l'Europe civilise me ramena  des
penses moins potiques.

Mon chez-moi me parut charmant en ce moment, mais le souvenir de ma
belle-mre, la plus dsagrable des princesses et des belles-mres, me
rejeta dans la fantaisie... Chez moi, je voyais souvent la princesse.

--Qu'importe? pensai-je, je veux vivre! A cette heure, les femmes
s'habillent pour aller au bal, entendre des platitudes et danser des
quadrilles,--ici au moins...

Une petite pendule  rptition sonna huit heures et demie. Son timbre
tait exactement le mme que celui d'une pendule de voyage que j'avais
reue en cadeau trois ans auparavant.

C'tait lors de la naissance de mon fils: mon mari, ne sachant plus
qu'inventer pour me faire plaisir, car il me gtait horriblement, mon
pauvre mari,--m'avait fait venir de Paris cette petite pendule, haute
comme mon doigt, dans un crin de velours. C'tait un bijou rare, et
depuis lors elle avait compt les heures auprs du berceau de mon fils.
C'tait  huit heures et demie que j'allais l'embrasser dans son lit
pour la nuit; il le savait si bien qu'il attendait le son du timbre pour
appeler: Maman! A ce cri, la bonne venait me chercher quand je n'tais
pas l, et mon bb recevait son baiser du soir, aprs quoi il
s'endormait sur-le-champ, comme touch de la baguette d'une fe.

Je n'avais pas vu mon fils ce soir-l avant de partir. Quand j'allais au
thtre ou quand je dnais en ville, j'avais soin de l'embrasser avant
de m'en aller, et de lui expliquer mon absence. A l'aide de cette
prcaution et d'un bonbon mis en rserve pour le moment de la sonnerie,
mon petit garon s'endormait d'ordinaire sans plus de difficults.

Mais ce jour-l, je n'avais pas embrass bb; que lui aurais-je dit?
J'avais annonc  mes gens que j'allais aux vpres du soir,  pied, 
l'glise voisine,--les gens, cela n'a pas d'importance, et d'ailleurs,
si on leur rendait compte de toutes ses actions!... Mais  mon fils,
c'tait autre chose. Sans me l'expliquer, je sentais qu'il me serait
pnible de mentir  cet enfant, de lui entendre rpter la phrase qu'il
me disait d'ordinaire quand j'allais  l'glise:--Salue le bon Dieu de
ma part.--Cette phrase, qu'il avait singe de quelque discours de grande
personne, faisait la joie de toute la nursery, et bb la rptait, pour
faire rire les autres.

J'prouvai un remords  la pense de mon fils qui m'appelait sans doute
 ce moment: pas de bonbon mis en rserve, pas de caresse pour le repos
de la nuit. tait-il possible que ce comte Alexis avec ses yeux noirs
m'et fait oublier mon petit garon?

Je constatai avec horreur qu'en effet depuis la veille je ne m'tais pas
inquite de l'enfant. Bien mieux, aprs sa promenade, quand il tait
rentr, j'avais nglig de le faire venir auprs de moi... Est-ce que
j'allais oublier d'tre mre? Et pourquoi? Pour une paire d'yeux noirs
et un peu de pathos!

Une voiture s'arrta devant le perron, dposa quelqu'un et s'engouffra
aussitt avec un bruit terrible sous la porte cochre en faisant
trembler tous les menus objets qui m'entouraient. C'tait le comte qui
rentrait.

--Mais il m'avait promis que je serais seule! m'criais-je mentalement;
c'est abominable, c'est un manque de parole! Et que penserait-il de moi
s'il me trouvait ici?

J'entendis un pas s'approcher de la porte de l'appartement, les perons
sonnaient, la clef grina dans la serrure... je me prcipitai dans la
petite antichambre, je sautai sur ma pelisse sans prendre le temps de
mettre les manches, et je me glissai dans l'escalier, en ayant soin de
fermer la porte  double tour derrire moi, au moyen de la prcieuse
clef d'or que j'emportai soigneusement.

Cinq minutes aprs j'tais chez moi, passablement essouffle; je courus
d'abord au lit de bb, qui, trs-grave, assis sur son sant, tait en
train de dclarer  sa bonne que, d'abord, il ne dormirait pas avant
d'avoir vu maman, et que ce n'tait pas la peine de l'ennuyer comme
cela.

En m'apercevant, bb me tendit les bras, et dit  la bonne effare:

--Je t'avais bien dit qu'elle viendrait!

L-dessus, aprs m'avoir embrasse, il se coucha sur son oreiller, ferma
les yeux et les poings,--et s'endormit.

J'avais  peine eu le temps de changer de toilette quand j'entendis des
chevaux s'arrter sous ma fentre; je m'assis bien confortablement  ma
place ordinaire et j'ordonnai de servir le th.

Le comte Alexis entra, les cheveux en coup de veut, l'air fatal, les
yeux pleins de passion.

--Dieu soit bni, s'cria-t-il, je vous trouve vivante!

Sa voix, son ton, son air, tout cela me parut faux comme un jeton.

--Et pourquoi, cher comte, ne serais-je pas vivante? lui dis-je de l'air
le plus tranquille.

Mon assurance lui fit perdre un peu de la sienne.

--Mais, dit-il, j'avais pens... vous tes venue, n'est-ce pas, chre
Marie, vous tes venue... vous avez daign...?

Je le regardais attentivement, et grce  je ne sais quel miracle, je ne
voyais maintenant en lui qu'un comdien,--et pas trs-bon.

--Venue? pourquoi? o?...

Il me regardait d'un air hbt. Je ne pus m'empcher de sourire.

--Vous aviez oubli hier ce petit objet sur la table, lui dis-je en
poussant sa clef vers lui; ce doit tre prcieux; reprenez-le donc.

Compltement dsorient, le comte Alexis prit la clef et la mit dans son
gousset, sans mot dire. Le domestique qui entrait avec le th sur un
plateau lui prsenta son verre.

--Non, merci, dit-il, je n'ai pas le temps, on m'attend chez moi.

Et il disparut.

Maintenant, en y pensant, je ne puis m'empcher de rire, mais ce soir-l
je pleurai amrement, je pleurai de rage  l'ide que j'aurais pu me
perdre pour cet imbcile.

Et tout cela pour des tapis d'Orient et un peu de galimatias!

Enfin, on dit qu'il y a un Dieu pour les enfants; il faut croire qu'il y
en a un aussi pour les tourdies... Du reste, c'est bien  peu prs la
mme chose.




                          LA JUIVE DE ROUDNIA


Nous traversions la Pologne en grande hte;--le soin d'affaires urgentes
nous pressait; puis ce pays presque plat, marcageux et malsain, qui
s'tend entre Minsk et le golfe de Bothnie, n'offre aucune des
sductions qui retiennent le voyageur. Les villages et les bourgs se
succdaient le long de la route interminable,  peu prs pareils,
diffrant seulement par la quantit des maisons et des cabanes, par le
nombre ou l'importance des glises. Nous l'avouons  notre grande honte,
la vue des stations de poste nous causait seule une impression de joie
o le point de vue pittoresque n'avait rien  rclamer.

Mais il suffit qu'on soit press, pour que mille accidents dsagrables
s'enchevtrent les uns dans les autres! A bien y rflchir, de tels
accidents arrivent toujours, mme lorsqu'on prend son temps et ses
aises; mais alors on n'y fait pas attention.

Cette fois, cependant, une sorte de fatalit semblait nous poursuivre,
car, un relais sur deux, il ne se trouvait pas de chevaux  la poste, et
force nous tait d'attendre, parfois une heure, parfois une
demi-journe,--ce qui peut s'expliquer par le peu d'importance de la
route de traverse que nous avions prise.

Par le plus grand des hasards, nous avions fait une assez bonne traite
sans encombre:

--Il va nous arriver quelque catastrophe pouvantable, dis-je en riant 
mon compagnon de voyage, sinon le Destin ne sera pas satisfait de sa
journe.

J'achevais  peine ma phrase, que le postillon, se tournant  demi sur
son sige, nous indiqua du bout de son fouet la bourgade dont nous
approchions.

--a brle! dit-il flegmatiquement.

Une lueur rose se montrait, en effet, tout prs, au bas du ciel, dont la
nuit tombante assombrissait le bleu lger, ce bleu de pervenche
particulier aux pays du Nord. La silhouette  peine dentele du bourg se
dessinait sur le foyer, d'o s'chappaient de gros tourbillons de fume,
et la coupole en fer-blanc de l'glise russe rflchissait les flammes
comme un miroir mal tam.

--Comment appelles-tu cette bourgade? demandai-je au postillon, qui
venait d'allonger un vigoureux coup de fouet  ses chevaux.

--Roudnia! dit-il. C'est la ville de Roudnia.

Pour tout paysan russe ou polonais, trois maisons forment une ville,
pourvu qu'elles se groupent autour d'une glise. Or, Roudnia possdait
deux glises, dont une catholique.

L'attelage, vigoureusement excit, gagna la grande poutre bariole de
blanc, de rouge et de noir, qui formait alors la barrire de toutes les
villes; un fonctionnaire en uniforme graisseux vint recevoir le page
obligatoire; il cria quelque choses d'inintelligible, et la poutre
place en travers de la route se dressa obliquement vers le ciel. Cette
sorte de barrage, tout  fait primitive, existe encore sur plusieurs
chausses du gouvernement, bien que l'tat russe ait rachet les pages
qui encombraient ses grandes routes. Notre postillon excita ses chevaux,
qui ne demandaient pas mieux que d'arriver  l'curie: nous parcourmes
au galop deux ou trois rues trs-sales et abominablement paves.

Une foule grouillante se prcipitait dans la mme direction, vers le
foyer de l'incendie, et nous faillmes craser une demi-douzaine de
juifs qui couraient en relevant leurs grandes robes et en poussant des
exclamations de dtresse.

--C'est la maison d'un juif qui brle, nous dit le postillon sans cesser
d'exciter ses chevaux.

--A quoi le reconnais-tu? demanda mon compagnon.

--a pue la graisse! rpondit le drle en riant  gorge dploye.

La calche tourna brusquement un coin, au grand risque de verser, et
s'arrta devant la station de poste.

--C'tait, en effet, la maison de bois d'un boucher juif qui brlait en
face de nous sur la place; les coreligionnaires du pauvre diable
dmnageaient son mobilier par les fentres de devant: le feu avait pris
 l'arrire de la maison. La faade tait encore toute noire, mais de ce
noir profond qui prcde la combustion. Quelques panaches de fume
bleutre filtraient  et l du toit, prsageant la conflagration
gnrale qui ne pouvait se faire attendre.

Pendant que mon compagnon s'occupait de nous faire donner d'autres
chevaux et faisait viser notre permis de route, je restai sur le perron
de la station; lev de quelques pieds au-dessus du niveau de la place,
il dominait l'ensemble de la scne.

Un incendie n'est pas chose rare en Pologne; mais quand c'est la maison
d'un juif qui brle, les juifs seuls accourent et se dmnent, tandis
que les catholiques, immobiles, regardent,--non peut-tre sans une
satisfaction secrte,--prir le bien mal acquis des fils d'Abraham.

Cette inhumanit s'explique, si elle ne s'excuse pas, par la rapacit
des Isralites, qui, grce  leur habilet commerciale, retiennent entre
leurs mains le plus net du revenu de ces malheureux gnralement
trs-pauvres et encore appauvris par le systme de l'usure largement
pratiqu dans ce pays.

La femme et les enfants du boucher, assis au centre de la place,
dchiraient l'air de leurs plaintes aigus; quelques chiens aboyaient;
nos chevaux dtels secouaient leurs colliers de grelots, pendant qu'on
attachait une srie de clochettes aux harnais de ceux qui allaient les
remplacer;--le tout formait un tintamarre inexprimable, principalement
dans les notes aigus.--Je me bouchai les oreilles.

Tout  coup je vis les juifs qui enlevaient le mobilier dtaler avec
prcipitation, tant par les fentres que par la porte; un flot de fume
blanche remplit la pice qu'ils venaient de quitter, et une lueur rouge
filtra tout au fond: la cloison intrieure venait de s'enflammer. Un
silence relatif se fit tout  coup.

Ce moment a toujours quelque chose de solennel.

--Que a brle donc bien! dit tranquillement  mes cts un grand soldat
cosaque, revtu de sa capote grise.

Je le regardai... il fumait tranquillement une petite pipe courte en
merisier; les mains ballantes, il considrait l'incendie avec une
satisfaction non dguise; mais le papillotement de ses yeux prouvait
qu'il avait bu quelques verres d'eau-de-vie de trop.

--Malheur! malheur!... cria la voix du boucher. Il tait au milieu de la
place et regardait d'un air constern sa famille gmissante. Il
s'arrachait les cheveux, et ses petites boucles frises frtillaient au
vent dans l'imptuosit de ses mouvements.

--Malheur!... rptrent tous les juifs en choeur.

--J'ai oubli ma vieille mre! s'cria l'infortun.

Un clat de rire lui rpondit du ct des Polonais.

--Je la croyais avec vous, dit-il  sa femme qui s'tait dresse tout
effare, son dernier-n dans les bras.

--O est-elle? lui cria-t-on.

D'un geste dsespr, il indiqua la maison, et se couvrit la tte d'un
pan de sa robe.

On cessa de rire. Toute juive qu'elle ft, c'tait une femme.

--Elle est dans la chambre de gauche, dit-il; le feu n'y est pas
encore... Sauvez-la, mes amis, ajouta-t-il d'une voix pleine d'angoisse.

Les amis qui l'avaient aid jusque-l regardrent les flammes, puis
s'interrogrent du geste et restrent silencieux.

--Vas-y toi-mme! cria un gamin dans la foule.

--Je donnerai la moiti de mon bien  celui qui la sauvera! s'cria le
boucher en se tordant les mains... La moiti, oui, la moiti,
rpta-t-il avec ardeur... sauvez la pauvre vieille, mes amis, mes bons
seigneurs!

Il s'adressait maintenant aux Polonais. Personne ne bougeait. Le grand
Cosaque, mon voisin, fit un mouvement, puis hsita, et enfin vint se
planter devant le boucher, non sans tituber un peu.

--Pas de btises! dit-il, sa pipe toujours  la bouche. Qu'est-ce que tu
donnes pour entrer l dedans?

Il indiquait la maison, dsormais envahie presque en entier par le feu.

--Cinq roubles argent, mon ami, cinq roubles! Par le Dieu vivant, cinq
roubles!

--Ce n'est gure, dit le Cosaque. Enfin! nous n'avons pas le temps de
marchander. Vous entendez, vous autres, cria-t-il d'une voix forte, il a
dit cinq roubles!

Un murmure d'assentiment parcourut la foule.

--Mais il faut que tu la rapportes, dit le juif s'accrochant  la manche
du soldat;--sinon rien de fait!

--Imbcile, grogna le Cosaque, ce n'est pas pour mon plaisir que je vais
me promener l dedans! O est-elle, ta vieille bique de mre?

--Sur le lit, dans la chambre  gauche, dans le coin.

--Bon! grommela le Russe. Avec l'aide de Dieu! cria-t-il d'une voix
retentissante.

Et il sauta d'un bond sur le perron.

Toute la population de Roudnia retint son haleine... Il fit le signe de
la croix et disparut dans la fume.

--Vos chevaux sont prts, me dit le postillon en grimpant sur le sige.

--Attends... rpondis-je  voix basse.

Mon ami m'avait rejoint et regardait comme nous tous le dnoment de ce
drame.

Le Cosaque reparut tout flambant, portant dans ses bras la vieille juive
 demi vanouie. Il n'avait pas lch sa pipe.

Une acclamation de triomphe le salua.

--La voil, ta vieille, dit-il au juif.

En ce moment, la maison prit feu tout entire avec une sorte de
dtonation; mais elle n'intressait plus personne: tous les yeux se
fixrent sur le Cosaque.

--Allons, dit-il, paye-moi!

--Comment, balbutia le juif, dj? Attends que j'aie mis ma famille en
sret!...

--Pas de btises! gronda le Cosaque menaant (c'tait son mot,
parat-il), paye-moi tout de suite... sans cela...

Par une habitude de crainte, le boucher mit son bras devant sa figure;
mais le Cosaque ne pensait pas  le frapper; il fixait sur lui des yeux
o grandissait la colre. Aveugl par son avarice, le juif n'y prit pas
garde: il tira avec peine un portefeuille graisseux de sa poitrine,
l'ouvrit en geignant, fouilla dedans  plusieurs reprises, et y prit
enfin un papier chiffonn qu'il prsenta au Cosaque. Le toit s'croulait
avec une gerbe d'tincelles qui rejaillirent jusqu' nous. Il faisait
clair sur la place comme en plein midi.

--Un rouble! s'cria le Cosaque,--il jeta sa pipe au loin,--un rouble
pour avoir risqu ma vie! un rouble! Ah! chien maudit! j'aime mieux y
retourner pour rien!

Il saisit la malheureuse vieille dans ses bras, et avant que personne
eut pu deviner sa pense, il s'lana vers la maison. Le perron ne
brlait pas encore; il bondit dessus avec son fardeau et le prcipita
dans les flammes... Puis se retournant vers la foule:

--Un rouble!... voleur, porc! va chercher ta mre pour rien,  prsent!

La foule, horrifie, restait muette... Je sautai dans la calche et mon
ami aprs moi.

--Touche! Au galop, dis-je au postillon.

Je me sentais incapable d'en subir davantage.

Au moment o la calche s'branlait, une partie de la faade s'croula
en avant, sparant le soldat de la place. Sa haute stature se dessinait
en noir sur le fond incandescent. Il voulut franchir le brasier; mais au
moment o il se prparait  sauter, une poutre le frappa  la tte, et
il tomba...

--Vite! vite! dis-je au postillon en le bourrant de coups dans le dos
pour l'exciter.

Il mit ses chevaux au galop; la foule s'carta machinalement, et nous
roulmes bientt en rase campagne...

Nous fmes huit jours sans pouvoir dormir.




                        LA VALSE MLANCOLIQUE


--Je vous assure, disait Stanislas en allumant un cigare, qu'on peut
trs-bien se trouver aim tout d'un coup, un beau jour, sans l'avoir
voulu, sans avoir rien fait pour exciter autre chose qu'une bonne
affection bien prosaque, comme la ntre.

--Tout le monde n'est pas aussi prosaque que nous, mon cher ami; et
puis tout le monde n'est pas mari  une femme charmante, et je vous
assure que lorsqu'un homme se trouve aim d'une femme, il y a bien
quelque peu de sa faute: une nuance involontaire dans la voix, un mot de
simple galanterie, peut-tre, qu'on aura laiss tomber dans une
circonstance qui lui prtait une importance particulire, peu de chose,
c'est possible, mais enfin, quelque chose.

--Si je ne craignais de vous sembler fat, reprit Stanislas, je conterais
une petite histoire qui m'est arrive personnellement et qui vient 
l'appui de ma thorie.

--Dites, dites toujours; je vous ferai part ensuite de mon opinion sur
votre compte.

Stanislas sourit, s'installa commodment dans un fauteuil et commena
son rcit.

--J'avais vingt ans, j'tais fianc depuis un an  ma chre Stphanie,
et ma mre avait exig que cette anne d'attente ft employe par moi 
parcourir l'Europe. Peut-tre se mfiait-elle de la solidit de mes
affections, peut-tre avait-elle voulu simplement se dbarrasser des
instances dont je l'accablais, pour abrger mon attente; le fait est
qu'elle tait reste impitoyable, et qu'il m'avait fallu, bon gr, mal
gr, faire le tour de l'Europe.

Cette anne passa tant bien que mal, et au commencement du douzime mois
j'tais  Vienne. Je ne savais dcidment plus que faire pour tuer le
temps pendant les quatre semaines qu'il me restait encore  dpenser,
lorsqu'un matin on m'annona la visite du comte Max de Hilderstein, et
mon cher cousin se prcipita dans mes bras avec son imptuosit
ordinaire.

--Bonjour, Stanislas! s'cria-t-il; comment donc te trouves-tu ici?

--Comme un homme qui a hte d'en tre parti, lui rpondis-je, et
toi-mme?

--Moi, je viens d'arriver  Vienne pour y passer six mois avec mon
rgiment. C'est un vilain mtier que d'tre en garnison lorsqu'on
voudrait brler le pav des routes.

--D'o te vient cet amour effrn de locomotion? lui demandai-je en
riant, car, d'ordinaire, mon cher cousin n'aimait gure  se dranger.

Il m'apprit alors, avec un dluge d'expressions passionnes dont je vous
fais grce, qu'il tait fianc  Milina Slikovska. C'tait la fille
d'une cousine de sa mre; je ne l'avais jamais vue, mais nos familles
avaient toujours t dans de bonnes relations.

Quand j'eus cout le rcit du bonheur et des amours de Max, il s'avisa
de m'interroger  son tour, et en apprenant que je ne savais o perdre
mon temps, il s'cria:

--Est-il heureux, ce Stanislas, d'avoir du temps de trop! Libre d'aller
partout, except  un seul endroit, et de l'or plein ses poches, il se
trouve malheureux! Et moi, condamne parader au Prater, avec des poches
vides! Dieu sait jusqu' quel point il faut que je me trouve satisfait!
Ah! Stanislas, une ide! Puisque tu ne sais que faire, va voir ma
promise, de ma part, hein?

--Quelle folie! je ne la connais pas.

--Tu connais sa vieille tante qui t'adore et qui me rebat les oreilles
de tes mrites:--Ce n'est pas Stanislas qui aurait des duels; ce n'est
pas Stanislas qui ferait des dettes!--Est-ce que tu n'a pas de dettes,
toi? Qu'est-ce que je te disais donc? Ah! oui, va les voir; dis  Milina
que je l'aime comme un fou, que le pav de Vienne me brle les pieds,
mais que le colonel est inexorable.

Je rsistai quelque temps, mais Max est tenace quand il aune ide. C'est
peut-tre parce qu'il n'en a pas trs-souvent,--il fallut cder. Mon
cousin se chargea de tout, me traa mon itinraire, commanda les
chevaux, fit atteler ma calche et vint me voir partir.

Quand je fus assis dans la voiture, il s'appuya prs de la portire; sa
physionomie s'assombrit soudain.

--Stanislas, me dit-il trs-gravement, je fais peut-tre une imprudence,
tu es plus jeune et plus aimable que moi, tu as aussi plus d'esprit;
c'est mon bonheur que je te confie, ne l'oublie pas.

Sans attendre ma rponse, il m'embrassa et donna au cocher l'ordre de
partir, si vite, que je n'eus pas le temps de prononcer un mot.

Ces paroles me trottrent quelque temps par la tte; puis, le jour
baissant, je m'endormis du plus doux sommeil. Je vous fais grce du
rcit de mon voyage, il vous suffira d'apprendre que ds le deuxime
jour j'arrivai  une grille qui fermait une avenue de chnes sculaires;
nous entrmes dans cette alle, puis le postillon tourna brusquement, et
je me trouvai devant le perron d'un vieux manoir en briques rouges,
noircies par le temps.

Ce chteau est assis sur l'extrme bord d'un rocher immense et surplombe
une valle de trois cents pieds de profondeur. Les fentres donnent d'un
ct sur la frache valle; de l'autre sur un joli parterre plein de
fleurs de toute espce. Le parterre se relie  un parc magnifique o la
main de l'homme n'a gure eu que des sentiers  tracer et des ponts 
jeter pour en faire un des plus beaux lieux de plaisance du monde.

J'avais envoy un courrier pour annoncer mon arrive; la vieille cousine
de ma mre m'attendait dans la grande salle, et me souhaita la bienvenue
avec cette antique hospitalit et ces grandes manires qui se perdent
tous les jours. Elle me guida ensuite vers un joli salon, meubl dans le
got moderne, o j'entrevis, aux dernires lueurs du couchant, un jeune
visage encadr dans de grosses boucles de cheveux chtains; et une voix
musicale me souhaita doucement la bienvenue. On apporta bientt des
lumires, et je vis Milina bien diffrente de ce que j'avais imagin. Je
ne sais pourquoi je me l'tais reprsente grande, svelte et
rveuse,--peut-tre par contraste avec mon prosaque cousin;--je vis une
toute jeune fille,--quinze ans  peine,--petite, potele comme un
enfant, mais mignonne et bien faite; un visage rond avec un sourire 
fossettes, des dents irrprochables, des joues roses, et par-dessus tout
cela des yeux bruns immenses qui souriaient presque toujours, mme quand
la bouche tait srieuse.

En voyant la jeune fiance si enfant encore, je me sentis tout de suite
 mon aise avec elle, et je lui transmis immdiatement le message de mon
cousin. Elle le reut sans embarras, et rpondit en riant:

Ce bon Max, comme cela lui ressemble! Je l'aime bien aussi; il a bien
fait de vous envoyer.

Le lendemain matin, je fus rveill par le gazouillement des oiseaux
dont le parc tait rempli. C'tait vers la mi-septembre; les grives
s'battaient joyeusement dans les vignes, les abeilles bourdonnaient
dans les parterres; il y avait partout surabondance de vie; je sortis du
chteau et je me dirigeai vers le parc. Au dtour d'un massif de
sorbiers je me trouvai nez  nez avec Milina, qui portait dans un coin
de sa robe blanche releve sur son bras toute une gerbe de fleurs: elle
en avait dans les mains encore une brasse, au travers de laquelle je
voyais rire ses grands yeux bruns dans l'ombre projete par son chapeau
de paille.

--Ah! c'est vous, cousin Stanislas? Vous venez  propos; prenez cela,
dit-elle en se dbarrassant de son gros bouquet; il y a l-bas des
reines-marguerites, il faut que j'en cueille aussi. Elle me planta l,
trs-sot de ma personne, avec sa gerbe de fleurs dans les mains. Je pris
le parti de m'asseoir sur un banc et de l'attendre; un instant aprs je
la vis revenir charge de fleurs de toutes nuances.

--C'est du foin que vous avez coup, cousine, lui dis-je trs-gravement,
et nous allons le porter aux chevaux?

--Oh! cousin! fit-elle avec indignation; puis elle clata de rire, rire
argentin et frais qui me fit l'effet d'une dlicieuse musique. Vous vous
moquez de moi, parce que j'aime tant les fleurs, que j'en veux voir des
gerbes partout; mais pour vous punir de votre moquerie, vous allez faire
des bouquets avec moi jusqu'au djeuner.

Elle entra dans un petit pavillon dont elle avait la clef; elle prit des
ciseaux, du fil, et se mit  l'ouvrage. Ses petits doigts habiles
entrelaaient avec got les fleurs, et je prenais plaisir  la voir
agir. Quand le bouquet fut fini, elle le posa gravement devant moi, et
me dit:

--A votre tour, cousin, faites-en un pareil. Au nombre de mes petits
talents, je possde celui de disposer assez joliment les fleurs; aprs
quelques essais maladroits, faits  dessein pour amuser Milina, je lui
prsentai un tout petit bouquet, gros comme le poing, mais compos de
fleurs choisies et tout  fait joli. Elle le prit sans rien dire, le
regarda, le sentit, et puis me dit trs-srieusement:

--Cousin, vous vous tes encore moqu de moi.

Cette fois, je sollicitai sincrement mon pardon, qu'elle ne tarda pas 
m'accorder, en riant de la surprise qu'elle avait prouve. Aprs avoir
encore une fois regard mon bouquet, elle me dit subitement:

--Vous aimez la musique?

--Oui, rpondis-je, beaucoup; pourquoi?

--Je ne sais pas; j'ai pens que vous deviez l'aimer, parce que vous
aviez si bien arrang ces fleurs.

La rflexion tait trs-navement exprime, mais elle ne manquait pas de
profondeur: elle me plut, et lorsque la cloche nous appela autour de la
table du djeuner, dont Milina fit gracieusement les honneurs, nous
tions trs-bons amis. Le soir venu, lorsqu'il fit trop sombre pour
travailler prs de la fentre, Milina alla s'asseoir au piano, qui tait
un magnifique instrument d'rard; elle joua quelques mlodies nationales
avec beaucoup d'entrain et d'expression, suivant le genre de la musique,
puis une Valse de Chopin. En se levant, elle m'interpella.

--Cousin, dit-elle, jouez-vous du piano?

--Oui, rpondis-je d'assez mauvaise grce, peu dispos que j'tais 
m'excuter.

--Jouez-moi quelque chose.

L'ordre tait premptoire; elle avait jou la valse favorite de
Stphanie, j'en jouai une du mme matre. Vous la connaissez sans doute?
c'est cette petite valse en la mineur qui se joue lentement et qui
exprime si bien la lassitude et les rbellions d'un coeur attrist!

Quand j'eus fini, Milina me pria de recommencer. J'obis; l'enfant resta
silencieuse pendant quelques instants, puis elle me dit:

--Vous jouez bien; beaucoup mieux que moi. Comme c'est beau, cette
valse!

On apporta les lumires, et Milina redevint gaie. Fidle  ma promesse,
je lui parlais souvent de son fianc, pendant les jours qui suivirent.
Elle m'coutait volontiers, sans embarras comme sans empressement.
Cependant, en me racontant un jour un trait de courage de Max, elle
s'anima, et ses yeux brillrent; mais c'tait la fiert lgitime de la
fiance, et non pas l'orgueilleuse tendresse de l'amante.

Elle me parlait souvent aussi de Stphanie, et sur ce point nos
conversations taient interminables; elle brlait d'envie de connatre
ma promise, et nous faisions les plus doux plans pour nous rencontrer
aprs nos deux mariages.

Le mariage tait pour elle la vie active, le voyage loin des murs
solitaires du vieux manoir; le regret aussi de quitter la tante
Frdrique qui nous coutait en souriant et qui s'endormait parfois dans
son grand fauteuil le soir. Nos voix baissaient alors insensiblement
pour respecter le sommeil de notre bonne vieille tante, et peut-tre la
conversation devenait-elle d'un degr plus intime; mais c'tait une
nuance  laquelle je n'ai song que plus tard et aprs rflexion.

Le temps s'coulait cependant. Il ne me restait plus qu'une semaine 
passer au chteau. Milina et moi, nous avions parcouru  cheval tous les
environs, car elle montait intrpidement, mais sans crnerie; et Max,
m'avait-elle dit, prisait particulirement ce genre de talent. Un beau
matin, nous revenions d'une des gorges les plus recules de la montagne,
et nos chevaux fatigus marchaient au pas, cte  cte.

--Cousin, me dit Milina toute pensive, comment avez-vous su que vous
aimiez Stphanie?

La question tait embarrassante; d'aprs la manire dont elle tait
pose, il tait clair que Milina cherchait  s'expliquer ses impressions
personnelles, bien plus qu' approfondir les causes de ma tendresse pour
ma fiance. J'hsitai un moment, puis je lui racontai tout simplement ce
qui s'tait pass depuis le jour o j'avais trouv Stphanie en pleurs
sous le grand oranger de la terrasse, essayant de lire  travers ses
larmes le dernier chant de Jocelyn. Ma petite cousine m'coutait avec
attention.

--Et Stphanie, reprit-elle, vous aime comme j'aime Max?

C'tait plus embarrassant encore; comment comparer l'amour de ma fiance
avec l'amiti d'enfant qui attachait Milina  son futur! D'un autre
ct, je craignais d'veiller dans l'esprit de la jeune fille l'ide de
cette immense diffrence morale entre elle et Stphanie. Je pris le
parti de rpondre vasivement.

--Ma chre cousine, lui dis-je, c'est ce que vous pourriez savoir
seulement, si vous aviez prouv autant de traverses dans votre
affection que ma fiance et moi. Que Dieu vous prserve de cette
science! ajoutai-je en lui tendant la main. Elle la serra nergiquement,
puis fouetta d'un double coup de cravache son cheval et le mien, et deux
minutes aprs, nous luttions de vitesse en riant, sur la route unie qui
menait au manoir.

Le soir de ce jour-l, la lune se leva vers huit heures. Nous tions
tous deux  la regarder dans l'embrasure de la grande fentre dont la
partie suprieure tait orne d'un treillage naturel, form par une
vigne et un rosier blanc qui grimpaient le long du mur extrieur; le
parterre nous envoyait ces manations pntrantes particulires aux
plantes d'automne; la tante Frdrique sommeillait depuis une heure dans
son grand fauteuil; Milina pensive depuis quelques instants me dit
soudain  mi-voix:

--Cousin, jouez-moi cette valse que j'aime. J'ouvris le piano, et
lentement, avec toute mon me, car j'tais tout entier au souvenir de ma
bien-aime absente, je jouai la valse mlancolique.

Quand j'eus fini, je retournai vers la fentre. Milina tait debout,
claire tout entire par les rayons de la lune; ses grosses boucles
brunes encadraient son visage d'enfant, transfigur en ce moment par je
ne sais quel rayonnement attendri. Elle tait bien jolie ainsi, et je la
regardais sans oser lui parler, car je sentais instinctivement quelque
chose d'trange se passer en elle. Ce fut sa voix qui rompit le silence;
elle posa sa main sur mon bras et doucement,  mi-voix:

--Cousin Stanislas, dit-elle, je vous aime. Elle le dit simplement, sans
honte, comme un oiseau aurait chant; c'tait l'expression ingnue d'un
sentiment naturel; pourquoi l'et-elle cach?

Elle tait trop nave et trop pure pour en faire mystre ou mme pour en
rougir. Moi, je fus atterr. J'tais si loin de m'attendre  cela; et
d'ailleurs trouvez-moi une position plus stupide que celle d'un homme
honnte qui reoit un pareil aveu dans de semblables circonstances! Le
premier mot qui vint  mes lvres fut:

--Et Max?

La pauvre enfant fut frappe au coeur par ce seul nom. J'avais t cruel
sans m'en douter; avec un peu de prudence, j'eusse pu oprer le mme
rsultat et lui pargner un choc si rude. Mais que voulez-vous! J'avais
vingt ans, et peu, bien peu d'exprience.

Milina retira sa main, lentement; deux grosses larmes roulrent sur ses
joues qui avaient pli; elle tait plus belle que jamais... un instant
je me sentis faiblir. La piti, l'affection vritable qu'elle m'avait
inspire m'murent, et je fus sur le point de dire quelque sottise.
Heureusement, les dernires paroles de Max me revinrent en mmoire, et
mon moi honnte reprit le dessus. Pendant cette lutte d'un instant,
Milina m'avait bien regard, comme pour graver mes traits dans sa
mmoire; quand je relevai les yeux, elle sortit de la salle sans
prononcer un mot.

La tante se rveilla; il tait temps,--et je la quittai sous prtexte de
fatigue. Comme vous pouvez le penser, je dormis peu cette nuit-l. Je
n'avais qu'une ide bien nette, celle qu'il fallait partir, partir 
tout prix, quoi qu'en pt penser la tante Frdrique, pour pargner 
Milina l'embarras de me revoir. Le jour vint sans que j'eusse trouv
moyen de sortir d'embarras. Enfin, trs  propos, je me souvins que
Stphanie m'avait pri de lui rapporter de Vienne certains bijoux dont
j'avais oubli de faire emplette. Le prtexte tait  peu prs
plausible, je le saisis.

Quand j'entrai dans la salle  manger, la tante Frdrique m'y attendait
seule; je n'en fus pas tonn, et je lui expliquai bien vite la
prtendue ncessit qui me forait  abrger mon sjour au chteau.

--Comme Milina va tre triste! dit la bonne vieille; elle s'tait si
bien accoutume  vous! Moi, mon cher enfant, je ne vous reverrai pas.
Quand ma nice sera marie, je n'aurai plus rien  faire en ce monde.
Que Dieu vous bnisse, vous et votre femme!

Elle appela la jeune fille pour me dire adieu; celle-ci ne tarda pas 
venir. Toute rouge, les yeux baisss, elle me tendit sa petite main que
je baisai fraternellement, et je partis bien vite, car je me sentais
trs-mal  mon aise.

En tournant l'alle, je me penchai hors de la calche pour regarder
encore une fois le manoir, et je vis la jolie tte de Milina  une
fentre du premier tage; le soleil dorait ses boucles, que le vent du
matin avait un peu dranges: la tante Frdrique tait auprs d'elle.
Elles m'envoyrent toutes deux un signe de la main pour dernier adieu,
et les chnes les cachrent  mes yeux.

Quinze jours aprs, Stphanie et moi nous commencions cette longue lune
de miel qui dure depuis huit ans, et qui n'est pas prs de finir, je
l'espre.

--Et vous n'avez jamais revu Milina? demandai-je avec intrt.

Stanislas sourit.--Comme vous tes curieuse! dit-il; oui, je l'ai revue,
trois ans aprs, et voici comment. Ma femme et moi nous tions  Bade,
un soir d't, nous promenant dans les jardins, lorsqu'une voix bien
connue m'interpella soudain; je me retournai: c'tait Max avec une
trs-jolie femme  son bras. D'abord, je ne reconnus pas Milina; elle
avait grandi, elle tait plus lance, enfin c'tait une femme, au lieu
de l'enfant que j'avais quitte trois ans auparavant; elle me salua avec
une lgre teinte d'embarras qui passa bientt.

Pendant que nos deux jeunes femmes faisaient connaissance, Max m'avait
pris par le bras.

--Imagine-toi, me dit-il, que tante Frdrique et ce diablotin de Milina
m'ont fait patienter deux ans de trop.

--Comment, de trop? demandai-je assez tonn.

--Eh! oui! il n'y a qu'un an que nous sommes maris; de retard en
retard, Milina a fini par me faire avaler cette grosse pilule. Au fait,
 prsent, j'en suis plutt content; elle tait bien jeune alors pour
rester souvent seule, et mon service m'oblige frquemment  la quitter;
et puis, la tante Frdrique est morte il y a dix-huit mois, et j'ai t
bien aise de lui avoir laiss sa petite chrie jusqu' son dernier
moment.

--Et tu es heureux? demandai-je.

--Autant qu'on peut l'tre.

Notre promenade nous avait amens vers les dames, qui causaient assises
sur un banc; un groupe de musiciens, dont un massif d'arbrisseaux nous
drobait la vue, commena  jouer la Valse mlancolique, qu'on venait
rcemment d'arranger pour orchestre. Involontairement je regardai
Milina; nos yeux se rencontrrent; les siens taient humides; avec un
sourire et une vive rougeur elle prit le bras de son mari, et nous
continumes notre promenade.

Le lendemain matin, en rentrant chez mon cousin, je trouvai madame de
Hilderstein au piano; elle jouait prcisment la valse en question. En
m'apercevant, elle se leva brusquement, rougit et resta immobile.

J'tais passablement interdit, plus qu'elle; car une femme a toujours
l'avantage sur nous en de semblables circonstances.

--Vous ne l'avez pas oublie? dis-je en m'approchant du piano et en
feuilletant le cahier de musique.

C'tait une sottise, hlas! et des plus gauches.

Je crois que ma cousine eut piti de ma btise, car elle me dit, en me
tendant la main, avec le plus charmant sourire:

--Non, cousin; j'ai toujours beaucoup aim Chopin. Puis elle ajouta
tranquillement, en regardant ailleurs: et les honntes gens aussi.

Max entra, et depuis il ne fut jamais question ni de la valse ni de mon
sjour au chteau; chaque fois que mon cousin en parlait, sa femme
s'arrangeait de manire  dtourner la conversation, et elle y
russissait, car je n'ai jamais vu un homme plus ensorcel que mon cher
cousin.

--Hormis vous, dis-je en riant, car l'adoration de Stanislas pour sa
femme tait passe en proverbe parmi nous.

--Permettez, s'cria-t-il; j'aime Stphanie, et je la respecte, mais
elle ne me mne pas! Max n'a plus de volont, et sa femme en fait tout
ce qu'elle veut.

--En fait-elle quelque chose de laid ou de mauvais? demandai-je.

--Non certes; elle se comporte trs-bien avec son mari et l'a mme
souvent empch de faire des sottises.

--Eh bien, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, dis-je en
me levant; mais cela ne prouve pas que vous n'ayez rien fait pour
provoquer l'affection de Milina. Je vous l'ai dit, mon ami, une nuance
de la voix, une galanterie banale pour vous qui n'y songiez point,
prcieuse pour elle, un regard d'admiration qu'elle aura surpris au
passage, c'tait assez pour faire natre dans ce jeune coeur une
tendresse que vous ne vouliez pas lui rendre.

Stanislas allait rpondre, et la discussion n'tait pas prs de finir...

--Venez prendre le th! crirent les enfants en faisant irruption dans
le salon.




                        LES 25 ROUBLES DE NIKITA


Nikita Ylassief tait n sous le rgne de l'impratrice Catherine, mais
ses souvenirs ne remontaient pas au del de 1812.

Le paysan russe, en gnral, n'a pas la mmoire trs-dveloppe,  moins
qu'il ne quitte les champs pour faire du commerce. Quels souvenirs, en
effet, peuvent peupler l'esprit de celui qui revoit toujours le
printemps remplacer l'hiver, puis d'autres hivers suivis d'autres
printemps se succder paisiblement, et toujours sans rien changer 
l'tat de choses?

Deux dates seulement ont laiss une estampille indlbile sur les
contemporains. La plus rcente est celle du 19 fvrier 1861:
l'mancipation a cr un coeur nouveau sous le _touloupe_ en peau de
mouton de la vieille Russie. L'autre fut l'invasion franaise: si
monotone que la vie ait pu redevenir pour le serf attach  la glbe,
aucun de ceux qui ont vu ce temps-l n'en a perdu la mmoire.

Nikita tait serf d'un domaine important du gouvernement de Smolensk. Sa
vie s'tait coule aussi monotone, aussi insignifiante que celle de
tous les paysans; il s'tait mari, avait eu une demi-douzaine
d'enfants, les avait presque tous perdus, et peu  peu sa grande taille
s'tait vote par l'habitude du travail; il accomplissait rgulirement
les corves seigneuriales, payait exactement sa redevance, et s'enivrait
ni plus ni moins qu'un autre  l'occasion, lorsque le bruit se rpandit
dans la province que les musulmans attaquaient la Sainte Russie.

Les musulmans, c'tait l'tranger. Quel qu'il soit, pour le vrai paysan
russe, jusqu' ces dernires annes, et peut-tre encore aujourd'hui
dans les provinces loignes, l'tranger est paen ou
musulman;--souvenir des longues guerres avec la Turquie.

Les journaux ne pntraient gure dans les domaines seigneuriaux et pas
du tout dans les cabanes. Et pourquoi un journal, grand Dieu! puisque,
hormis le seigneur et les gens d'glise, personne ne savait lire!

Mais ce n'est pas dans les livres que l'on puise l'amour du terroir, le
sentiment de la patrie. A l'annonce de l'invasion, tout ce qui pouvait
porter une arme, faux, pieu ou cogne, se munit de son instrument de
carnage et attendit les paens de pied ferme.

La route des conqurants ne passait pas par le village de Nikita: tout
grommelants de colre, les paysans rentrrent dans leurs cabanes pour
attendre.

Hlas! ils n'attendirent pas longtemps. Avec les premires neiges, les
troupes trangres reprirent le chemin de la lointaine patrie, et cette
fois l'itinraire n'tait pas trac par la main sre du vainqueur.

Pendant que le gros de l'arme suivait la grande route avec un semblant
d'ordre, mme au milieu de cette dtresse, plus d'une colonne s'gara,
croyant prendre la traverse; et pas un de ceux qui avaient voulu abrger
le chemin ne rejoignit son rgiment.

Les paysans avaient attendu, cachs dans les bois, dans les ravins,
innombrables,  l'afft derrire les broussailles, pour dfendre la
patrie de leur mieux;--ils n'avaient plus besoin de la dfendre, mais
ils eurent encore plaisir  la venger.

Quarante ans aprs, Nikita, qui ne se rappelait bien nettement ni son
mariage ni la naissance de ses fils, n'avait rien oubli de ce temps-l.

--J'en ai descendu! disait-il  mi-voix, et ses yeux gris, presque
aveugles, tincelaient d'une lueur vitreuse. Les paens! ils voulaient
prendre notre pays! Mais nous les avons joliment chasss! D'abord avec
les haches et les faux, puis avec les fusils de ceux qui taient morts.
Je n'avais jamais vu de fusil, moi, mais j'ai vite appris  m'en servir!
Et quand ils ont t partis,--ceux qui pouvaient encore courir,--nous
avons enterr les autres,--ceux qui taient rests... il y en avait des
fusils, il y en avait! et des sabres, et des gibernes, et de tout! Nous
en avons charg des charrettes pleines: on les a vendus  la ville, et
nous avons partag. J'ai eu de l'argent! oui, j'en ai eu! Je n'avais pas
pens qu'il y et tant d'argent sur la terre!

On prtend que le bien mal acquis ne profite pas. Nikita fit pourtant
une sorte de fortune. Aprs tout, le prix des armes des envahisseurs,
peut-tre le prix du sang, tait-il de l'argent mal acquis? La
Providence seule peut trancher ces questions-l.

La fortune de Nikita ne fut pas une fortune colossale. Il acheta deux
vaches, vendit un peu de beurre, puis introduisit dans son village
recul l'usage des pingles, des petits miroirs de cinq kopecks et
autres menues bimbeloteries. A force d'aller du village  la ville et de
la ville au village, il acquit beaucoup de rhumatismes, une lgre
attaque de paralysie et une somme ronde de vingt-cinq roubles argent,
autrement dit cent francs.

Une banqueroute avait pass sur la Russie pendant ce temps-l, cornant
un peu tous les capitaux; mais elle n'avait pas mme effleur Nikita,
attendu que la fortune de notre hros n'tait pas en papier.

Quand il se vit possesseur de vingt-cinq roubles en menue monnaie
d'argent et mme de cuivre, cachs dans un trou de muraille inconnu aux
mortels, il rflchit longtemps et se demanda ce qu'il devait en faire.

En Russie, la famille vit en commun dans une grande cabane compose
d'une seule chambre habitable, que spare quelquefois en deux une mince
cloison. L, les gnrations se succdent: grands-pres, grand'mres,
tantes, pres, soeurs, enfants et petits-enfants dorment sur le large
pole de briques pendant l'hiver, sur les bancs de bois pendant l't.
Parfois, dans les grandes chaleurs, ceux qui ne craignent pas les
refroidissements vont dormir dans le grenier  foin,--refuge des
courants d'air;--mais c'est un luxe qu'on ne se donne qu'avant la
fenaison, car, une fois les granges pleines, il n'y a plus de place pour
les dormeurs; et puis les btes n'aiment pas le foin qui a t foul par
le corps humain, et il ne faut pas gter une marchandise si prcieuse.

Nikita ne pouvait donc pas considrer comme trs-assure la possession
de ses vingt-cinq roubles en menue monnaie; les fils et la fille qui lui
taient rests avaient une niche d'enfants qui ne pouvaient manquer un
jour de dcouvrir la cachette, et alors les _grivenniks_ d'argent (dix
kopecks) disparatraient aprs les kopecks de cuivre, jusqu' ce qu'il
n'y et plus rien dans le sac.

Le vieux paysan se dcida  faire encore une fois le voyage de la ville.
Il emprunta le cheval et la charrette de son fils an, mit son
_touloupe_ des dimanches, et le lendemain reparut tout guilleret, un peu
gris, serrant la main sur sa poitrine avec emphase.

Les petits, qui avaient de dix  quinze ans, le regardaient d'un air
bahi.

--Oui, mes petits pigeons chris, mes vingt-cinq roubles ne sont plus
qu'un morceau de papier! Un joli morceau de papier lilas, cousu dans un
petit sac! Le grand-pre dormira avec, et vous savez qu'il a le sommeil
lger, le grand-pre! C'est fini, mes chris, il n'y en a plus que pour
moi. Eh! eh!

Les petits garons, qui avaient peut-tre bien dj tir quelques quarts
de kopeck de la cachette, ne partageaient pas l'hilarit du grand-pre,
ce que voyant, il leur allongea quelques coups de pied, tira les cheveux
aux deux plus jeunes et alla se coucher sur le pole, pour cuver en mme
temps son vin et sa joie.

Depuis lors, on vit le vieux Nikita se chauffer au soleil, pendant que
tout le monde autour de lui travaillait rudement.

--A votre tour, mes amis, disait-il entre ses dents en les voyant partir
pour la corve; j'ai pay ma dette, j'ai fait ma fortune, je vous ai mis
au monde et levs  l'ge d'homme... Nourrissez le grand-pre! Quand
vous serez vieux, vos enfants vous nourriront!

Et alors Nikita tirait de sa poitrine le petit sac d'indienne qui
contenait son billet de vingt-cinq roubles; il le retournait, le
flairait, le palpait, faisait crier sous ses doigts le papier soyeux et
lisse. Un jour, pris d'une terreur subite, il alla chercher un couteau
pointu, revint s'asseoir au soleil devant la maison et se mit  dcoudre
soigneusement le petit sac. Une ide pouvantable avait travers son
cerveau...

Si, par quelque malfice, le papier lilas avait perdu sa valeur!

Si on lui avait substitu un papier blanc, vulgaire, inutile!

Ses mains tremblantes le servaient mal; il se piqua deux fois avec la
pointe de son couteau et finit par se servir de ses dents pour ouvrir la
mince enveloppe. Son regard anxieux fouilla les replis du papier... Il
tait toujours lilas, ce prcieux billet de banque! Il valait toujours
vingt-cinq roubles!

Nikita le dveloppa avec amour, le fit miroiter au soleil, regardant le
jour au travers, suivant du doigt les contours de l'aigle  deux ttes,
imprim en clair dans l'paisseur du papier; et peu  peu, gris par la
vue de son capital aussi bien que par la douce chaleur d'un soleil de
printemps, il se mit  lui murmurer des mots caressants et des paroles
de bndiction.

Une ombre s'interposa entre le soleil et lui.

Nikita leva la tte avec effroi, et le mauvais regard de ses yeux  demi
aveugles s'arrta sur l'intrus; son visage prit alors une expression
moins revche, et il ta son bonnet devant le prtre de la paroisse.

--N'as-tu pas honte, Nikita, dit celui-ci d'une voix svre, n'as-tu pas
honte d'aimer tant l'argent! Tes enfants suent sang et eau, faute d'un
second cheval, et tu gardes l, dans ton sac, de quoi leur venir en aide
et te faire bnir! Tu n'as pas grand coeur!

--Mes enfants travaillent, pre Yakim, rpondit Nikita en clignant de
l'oeil avec une expression de malice sceptique, c'est tout juste! J'ai
bien travaill, moi, et on ne m'a pas donn de cheval! Et puis, un
cheval, a peut crever! Et alors, adieu l'argent.

--Mais on peut avoir autre chose qu'un cheval, rpondit le prtre.

Ce prtre tait un excellent homme, port  la philosophie, et qui
faisait volontiers causer ses paroissiens,--pour voir ce qu'ils avaient
dans l'me, disait-il.

--Tu n'as jamais donn un cierge  la sainte Vierge ni  ton patron.
Crois-tu qu'au jour du jugement ils seront disposs  prier Dieu en ta
faveur?

--Nous avons le temps d'y penser, repartit Nikita avec le mme
sang-froid.

--Comment, le temps! s'cria le pre Yakim. Vieux pcheur que tu es! Te
voil aux portes du tombeau...

--Pas encore, mon bon pre, je me porte trs-bien.

--Mais, malheureux, quel ge as-tu?

--Je n'en sais rien, Votre Rvrence.

--Quel ge avais-tu en 1812?

--Je pouvais bien avoir trente ans.

--Eh bien, tu vas sur tes soixante-dix ans, et tu parles d'avoir le
temps! Repens-toi de tes pchs pendant que Dieu t'pargne encore!...

--Je me repentirai, Votre Rvrence.

--Et mets des cierges devant les images, entends-tu?

--J'entends, Votre Rvrence, nous en mettrons. Donnez-moi votre
bndiction, s'il vous plat.

Le prtre le bnit gratis, sans quoi le vieux malin ne lui et rien
demand, et s'en alla, non sans sourire en dedans de lui-mme  la
pense de la faiblesse humaine.

Quinze jours aprs,--Nikita n'avait encore offert de cierge  personne
au paradis,--le cheval de son fils justifia les apprhensions qu'il
avait exprimes dans son entretien avec le pre Yakim: la pauvre bte
mourut sans se plaindre, comme elle avait vcu, sous le harnais.

C'tait un malheur pour toute la famille. Un cheval est aussi utile au
paysan russe que la chemise qu'il a sur le dos; dans ce pays, le sol se
repose de trois annes l'une: les distances  parcourir pour rentrer les
biens de la terre sont souvent considrables. Il faut un cheval  tout
prix, dt-on ne manger du pain qu'une fois par jour pendant un an pour
le payer.

Les fils de Nikita se dcidrent  prier le vieillard de leur prter de
quoi acheter un cheval. Cette denre n'est pas chre en Russie; avant la
guerre de Crime, on pouvait avoir un bon petit cheval de peine pour
douze  quinze roubles argent. Le dimanche, en revenant de la messe,
avant de toucher au repas prpar pour la famille, les deux hommes se
prosternrent par trois fois devant Nikita, touchant la terre du front
et se relevant sur les mains.

--Pre, dirent-ils ensemble, sois notre bienfaiteur.

Nikita, impassible, attendit la requte.

--Tu sais que notre cheval est mort, dit l'an...

--Nous ne pouvons pas en acheter un autre... acheva le second.

--Oui, fit Nikita, le bon Dieu vous a prouvs. On dit qu'il prouve
ceux qu'il aime.

--Prte-nous de l'argent pour acheter un cheval! reprit l'an, puis
tous deux en choeur:--Et nous prierons Dieu pour toi jusqu' la
consommation des sicles.

La famille entire, femmes et enfants, tait derrire les suppliants, et
se prosterna devant le chef de la famille. Celui-ci avait mis sa main
dans sa chemise et palpait le petit sac suspendu  un cordon autour de
son cou.

--Que le Seigneur prenne en piti votre misre, rpondit-il: je n'y puis
rien.

--Oh! notre pre, notre nourricier, notre bienfaiteur, notre chri!.....
s'crirent toutes les voix de la cabane, leves au diapason de la
supplication, c'est--dire une octave en fausset au-dessus de l'ut
fantastique des tnors.--Sauve-nous, protge-nous...

D'un geste trs-explicable, Nikita se boucha les oreilles. Il se leva;
l'audience tait finie, les supplications s arrtrent soudain.

--Vous m'ennuyez, dit le vieillard; il y a des juifs; empruntez.

Et il se mit  table au milieu du silence.

Tel est chez le paysan russe le respect de la famille, que personne ne
rpondit mot et que nul ne conut l'ide de lui voler son petit sac.
Sans doute, ses fils, hors de sa prsence, ne manqurent pas de
l'appeler vieux ladre, vieux chien, et autres amnits semblables;--mais
le respect extrieur ne lui fit pas dfaut un seul moment.

On alla chez le juif. Nikita avait dit vrai, il y a des juifs en Russie,
il y en a beaucoup et partout,--et le plus clair de la fortune des
paysans besoigneux s'en va dans leurs mains rapaces. Un nouveau cheval
fit son entre  l'curie, et la vie reprit comme par le pass, avec
quelques privations en plus pour toute la famille;--Nikita sut pourtant
rclamer son ordinaire et se le faire servir.

--Ce n'est pas ma faute, disait-il  sa fille, si le cheval a crev! Je
veux du kvas et du th, comme toujours.

Et sa fille obit, mangeant moins, travaillant plus.

Ce ne fut pas elle qui tomba malade,--la Providence a des justices
mystrieuses,--ce fut Nikita!

Un soir qu'il tait rest trop longtemps au bord de la rivire aprs le
coucher du soleil, il attrapa la fivre, et le lendemain force lui fut
de rester sur le pole,  grelotter, malgr la masse de peaux de mouton
sous laquelle il disparaissait tout entier.

Deux ou trois jours s'coulrent ainsi, sans que le vieillard prouvt
de mieux. De temps  autre, il demandait  boire, d'une voix rauque;--un
de ses petits-fils, commis  sa garde, lui prsentait la cruche de
kvass;--Nikita buvait  longs traits la boisson aigrelette, puis
tournait le dos sans dire merci, et geignait un bon coup.

Le quatrime jour, cet tat alarma la famille. Non que le paysan russe
soit trs-tendre aux souffrances des siens: il fait assez peu de cas du
mal d'autrui, ne faisant pas de cas du tout du sien propre; l'esprit de
fatalisme et de rsignation, qui est un des traits distinctifs de son
caractre, lui fait envisager la maladie et la mort comme des choses
dsagrables, mais trs-ordinaires,-- peu prs comme les intempries de
l'air.

Mais Nikita tait le chef de la famille: sa vie tait donc plus
prcieuse qu'une vie ordinaire. Son fils an s'approcha de lui, et lui
proposa d'aller chercher la sage-femme... O Franais foltres, ne riez
pas! Dans plus d'une campagne de votre pays, n'est-ce pas la sage-femme
qui remet les bras et jambes endommags  la sortie du cabaret? N'est-ce
pas elle qui panse les plaies et qui donne des tisanes contre les
fivres?

--Le diable emporte la sage-femme! grommela le vieillard. Je n'ai que
faire d'elle pour mourir, si mon heure est venue!

--Mais la ville n'est pas trs-loin, hasarda le second fils; si nous
faisions venir le mdecin?

Il n'avait pas fini sa phrase, qu'il recevait  la tte la sbile de
bois qui avait contenu le repas de son pre. Il n'vita le coup qu'
moiti, et resta debout d'un air confus, essuyant avec sa manche son
visage o quelques miettes de gruau s'taient colles dans le choc.

--Le mdecin! oui, n'est-ce pas? le mdecin! Il vous tarde donc bien de
voir s'en aller dans les mains d'autrui le pauvre argent que j'ai eu
tant de peine  amasser! Est-ce que vous le payerez, ce mdecin de
malheur? Vous viendrez me dire d'un ton piteux:--Pre, nous n'avons pas
le sou... c'est toi qui as t guri..... Au diable tous, tous, tous!

Nikita se laissa retomber, et ne dit pas un mot de la journe. Le soir,
il n'allait pas mieux; sa respiration haletante devenait de plus en plus
saccade; la famille prit peur, et on envoya chercher le prtre.

--Bah! il n'est pas si malade, pensa le pre Yakim ds le premier coup
d'oeil: il est plus enrag que malade. Voyons o le bt le blesse.

Il s'approcha du pole, s'assit sur un escabeau, et appela le vieux,
pcheur par son nom:--Nikita Ylassief, lui dit-il, je suis venu te voir
et t'apporter les consolations de la misricorde divine.

--Bonjour, bonjour, grommela le vieillard d'un ton bourru.

--Te voil donc malade, mon pauvre vieux! Le bon Dieu t'a puni! Je
t'avais bien dit qu'au jour de l'preuve tu n'aurais pas d'amis au
paradis. Tu vois ce qui t'arrive pour ne m'avoir pas cout.

--C'est vrai! c'est vrai! murmura Nikita d'un ton piteux. J'ai t un
grand pcheur! Que Dieu ait piti de moi!

--Eh bien, tu peux te rconcilier avec le ciel et t'y faire des
protecteurs: offre quelques beaux cierges de cire blanche  ton patron,
 l'archange saint Michel,  la Mre de Dieu... Ils intercderont pour
toi.

Le visage de Nikita s'tait refrogn; il gardait un silence farouche. Le
prtre rprima un sourire.

--On t'a donc fait du chagrin, mon pauvre vieux? lui dit-il en changeant
habilement l'entretien dplaisant contre un autre plus au got de son
interlocuteur. Qui est-ce qui t'a contrari?

--Tous! s'cria Nikita en levant son poing ferm. Ils sont tous enrags
pour me faire donner mon argent! L'autre jour, c'est ce maudit cheval
qui s'est mis en tte de crever... puis le mdecin, ce matin... et vous,
mon rvrend, sauf votre respect, vous tirez aussi mon argent  vous.

--Pas  moi,  l'glise! fit observer doucement le prtre.

--A l'glise ou  vous, qu'est-ce que a me fait? Vous voulez me l'ter;
eh bien, non! je ne le donnerai pas. Vous l'aurez quand je serai mort!
On me fera un bel enterrement, et vous mettrez autant de cierges qu'il
vous plaira!... Entendez-vous, chiens! s'cria-t-il en menaant ses
enfants du geste: mme aprs moi, tout sera pour moi, et vous n'aurez
rien!

--Calme-toi, lui dit doucement le pre Yakim: ce n'est pas la peine de
crier contre ceux qui ne te disent rien. coute-moi. Quand tu seras
mort, et que le diable aura pris ton me pcheresse, qu'auras-tu besoin
de cierges autour de ton cercueil? C'est maintenant qu'il faudrait
tmoigner un peu de repentir, faire de bonnes oeuvres, distribuer ton
bien aux pauvres. Tu n'as pas besoin d'aller loin pour en trouver,--ta
famille n'est pas riche, tu leur donnes bien du souci, sans compter les
mauvaises paroles que tu leur distribues gratis! Voyons, donne-leur un
peu d'argent, et je dirai des prires  ton intention, sans qu'il t'en
cote un kopeck.

--Non! cria Nikita, non! vous prierez quand je serai mort, pour mon
argent, si vous ne voulez pas prier tout de suite gratis; mais je ne
donnerai rien! Allez-vous-en tous, vous m'ennuyez!

Le pre Yakim, qui avait bon coeur, se leva sans tmoigner de colre,
bnit le pcheur endurci, et s'en alla dire les prires promises,--car
il n'avait pas l'me vnale.

Dans la nuit, Nikita fut pris d'un dlire effroyable. Il gesticulait, et
menaait des ennemis imaginaires qui en voulaient  son billet lilas. On
alla rveiller le pre Yakim; mais le forcen ne reconnaissait personne.

--Vous ne l'aurez pas! criait-il d'une voix aigu, vous ne l'aurez pas,
non! Je le dtruirai plutt!

Et soudain, dchirant le sac avec ses ongles et ses dents, il arracha le
billet, le tourna deux fois dans sa bouche, et l'avala. Il faillit
suffoquer et demanda  boire. Quand il eut bu, il se leva tout debout,
les yeux tincelants, et clata de rire.

--Ha! ha! cria-t-il, vous ne l'aurez pas! C'est moi qui le garderai!
Vous tes attraps, hein?

La famille, consterne, ne savait plus o donner de la tte. Tout cela
s'tait fait si vite, que le prtre lui-mme n'en pouvait croire ses
yeux.

L'accs tomba cependant vers le matin, et Nikita fut pris d'un lourd
sommeil accompagn d'une sueur abondante.

Le prtre alors s'en alla tout pensif  son logis.

--S'il en revient, se disait-il, ce sera une vilaine histoire.
Heureusement j'tais l, sans quoi ces pauvres gens auraient pass pour
des voleurs.

Nous ne voudrions pas prtendre qu'avaler un billet de vingt-cinq
roubles soit un spcifique contre la fivre chaude; mais dans le cas
dont il s'agit, le papier de l'tat fit merveille. Aprs quatorze heures
de sommeil, Nikita se rveilla, trs-faible, mais parfaitement guri,
ayant totalement perdu la mmoire de ce qui s'tait pass. Pendant trois
jours, il ne s'aperut pas de la disparition de son trsor; la famille
pouvante se gardait bien d'y faire allusion.--Mais, la mmoire lui
revenant peu  peu, les gestes instinctifs revinrent avec elle; Nikita
palpa son petit sac, et, horreur! le trouva vide.

--Ah! les coquins, ils m'ont vol! s'cria-t-il en furie.

On alla chercher le prtre, et celui-ci,  force de rpter la scne
dont il avait t tmoin, finit par faire entrer dans la tte du
vieillard la conviction qu'il avait bien et dment aval son capital.

--Dieu t'a puni de ta duret envers les tiens, dit le prtre en manire
de conclusion: tu es condamn  vivre pauvre et dpouill; c'est le
chtiment de ton orgueil. Reois dsormais de tes enfants que tu as si
rudement traits le pain de l'amour filial et du devoir,--et observe que
c'est le mme qu'autrefois. L'intrt ne guidait point leurs actions,
comme tu l'as cru. Repens-toi de ta mchancet, et prie Dieu de te
pardonner.

A partir de ce moment, Nikita garda un silence obstin; rien ne pouvait
le faire sortir de sa torpeur. On le portait dehors, car il tait encore
trop faible pour marcher. Il passait ses journes assis au soleil,
c'tait au coeur de l't,--palpant machinalement le petit sac vide; la
tte affaisse sur sa poitrine, il semblait regarder au dedans de
lui-mme le cher billet perdu pour jamais.

Il mangeait bien toutefois, et ses forces revenaient peu  peu. Un jour,
 l'aide d'un bton, il put se traner seul  sa place ordinaire.

--Allez, allez, dit-il  ses enfants, je n'ai plus besoin de vous; je me
porte bien  prsent.

C'tait la premire phrase qu'il et dite depuis sa maladie.

On le crut sauv, et chacun s'en alla de son ct, car le travail des
champs n'a jamais assez de bras au moment de la moisson.

Vers le soir, sa fille, qui revenait toujours la premire pour prparer
le repas, ne l'aperut point sur son banc. Elle pressa le pas, mue par
une vague inquitude; elle entra dans la cabane. Personne! Elle sortit
et parcourut le village;--on n'avait pas vu Nikita. Elle courut  la
rencontre des hommes, et les ramena au plus vite; on chercha encore sans
rien trouver. Celui qui ramenait le cheval, en poussant la porte de
l'curie, sentit quelque rsistance; il poussa plus fort,--un corps
lourd frappa la porte comme un Nikita s'tait pendu  la poutre qui fait
le dessus de la porte. Sa main droite pressait encore le petit sac vide
sur sa poitrine dcharne. Il n'avait pas pu survivre  la perte de son
billet lilas.




                        LES INCENDIES EN RUSSIE


Au moment o les incendies de l'est de la Russie proccupent toutes les
imaginations, des souvenirs dj lointains nous remontent  l'esprit. Ce
qui se passe en 1879 est exactement ce qui se passait en 1862: les mmes
menaces sont suivies des mmes sinistres. Les causes sont-elles les
mmes? c'est ce que personne ne pourrait affirmer; jadis on accusait la
Pologne, alors en pleine insurrection;--maintenant ce sont les
nihilistes,--mais le nihilisme existait dj  cette poque.

Quoi qu'il en soit, il nous a sembl que le rcit d'un tmoin oculaire,
scrupuleux observateur de la vrit, pourrait avoir en mme temps qu'un
intrt rtrospectif celui d'une cruelle actualit. Le bazar d'Irbit
tait de tout point semblable  l'Apraxiny Dvor de Ptersbourg,--la
terreur fut la mme que celle qui agite aujourd'hui les populations
d'Orembourg et de Samara,--Samara qui brla alors presque en entier,
sans qu'on pt lui porter secours. Quant aux impression populaires,
depuis Homre, elles ont beaucoup d'analogie entre elles; et en ce qui
concerne les Russes, depuis 1862, les classes infrieures ont pu changer
en apparence, le fond est rest le mme.

L'glise russe ne suit pas pour toutes ses ftes le mme ordre que
l'glise catholique; la Trinit, entre autres, se clbre le lundi de la
Pentecte. Longtemps ce jour a t considr par la classe marchande de
Ptersbourg comme une fte spciale. La ligne de dmarcation entre les
classes s'efface de jour en jour, et dans dix ans, on ne se souviendra
plus qu'un semblable usage ait exist; mais avant l'mancipation, nul
couple appartenant au commerce et ayant une fille n'et manqu de la
conduire au Jardin d't, o de trois  neuf heures du soir se tenait
une vritable foire aux filles  marier.

En 1862, les vieux usages avaient encore force de loi, et l'mancipation
toute rcente n'avait encore rien chang aux coutumes de Ptersbourg.

Le lundi de la Trinit se trouva tre une journe superbe, aussi chaude
qu'on pouvait le dsirer, car le printemps tait venu de bonne heure;
les arbres magnifiques du Jardin d't, couverts de feuillage, se
miraient dans la petite rivire Fontanka, peuple de barques de louage 
l'usage des amateurs, et la grande Neva elle-mme tait couverte de
barques peintes en rouge, vert et blanc, avec l'image grossire de
quelque poisson de fantaisie sur les deux cts de l'avant.

Dans la grande avenue, qui va de l'tang  la grille de la Neva, grille
o quatre ans plus tard Karakosof devait tirer sur l'empereur Alexandre,
s'chelonnent de fort vilaines statues de marbre. On les revt pendant
l'hiver d'une chemise de planches pour les protger contre les fortes
geles; de mauvais plaisants prtendent que c'est par amour de l'art,
pour en drober la vue aux passants civiliss, et que l't, le peuple
n'ayant point le sens artistique aussi dvelopp que la noblesse, alors
dans ses terres, il n'y a pas d'inconvnient  les laisser voir. Quoi
qu'il en soit, la blancheur des marbres n'est pas dplaisante  travers
les feuillages,  condition que l'on n'y regarde pas de trop prs; et
les marchands, admirant de bonne foi ces objets rapports jadis d'Italie
 grands frais, s'asseyent majestueusement sur les bancs qui dcorent la
longue avenue.

C'est l, ranges en files, vtues de somptueuses toffes de soie
broche, pares de bijoux anciens et coteux, que se pavanaient les
filles de marchands accompagnes de leurs mres, celles-ci toutes
droites dans leurs lourdes robes de brocard, coiffes du simple mouchoir
de soie nou en marmotte autour de la tte, mouchoir que les jeunes
filles laissent pendre  plis droits aprs l'avoir attach d'une pingle
sous le menton. Tous ces usages sont passs comme l'ombre et comme le
vent; mais en 1862, une jeune fille de la classe marchande, son pre
remut-il des millions, n'et pas os revtir un costume parisien ni
arborer un petit chapeau.

Les demoiselles bien et dment installes, les jeunes gens
s'approchrent de l'avenue, plus communment par groupes, et se mirent 
inspecter le troupeau. Le chapeau de feutre lgrement inclin sur
l'oreille, le long cafetan bleu fonc, fin et brillant, battant leurs
bottes hautes, ils cheminrent  petits pas, regardant de ci et de l,
riant et chuchotant entre eux, jetant des oeillades aux jolies filles ou
aux riches hritires. C'est de cette promenade que devaient natre le
lendemain les trois quarts des demandes en mariage de l'anne entire.
Aussi les demoiselles subissaient-elles cet examen le coeur plein
d'angoisses, mais avec un visage impassible, car la jeune marchande
russe tait leve  la faon spartiate, de manire  ne jamais laisser
paratre sa pense sur son front.

L'aprs-midi se passa comme d'ordinaire, sans beaucoup d'animation;
c'est vers six ou sept heures qu'arrivait non-seulement la grande masse
des parties intresses, futurs et futures,--mais encore la foule des
curieux. Aprs s'tre autant soucie du peuple que de ce qui se passait
dans la lune, la noblesse,--et ce mouvement tait d presque uniquement
 l'impulsion d'Ivan Tourgueneff, qui, par ses _Rcits d'un chasseur_,
venait de rvler  la Russie intelligente l'existence morale des
classes infrieures,--la noblesse commenait  se proccuper des moeurs,
des gots, des besoins mme de tout ce peuple, son congnre, qui la
coudoyait  tous les instants, et qui, par le fait, lui tait totalement
tranger.

La foire aux promises paraissait aussi singulire aux grandes dames
russes que n'importe quel usage de l'Inde ou de la Chine, et beaucoup de
familles avaient retard leur dpart pour la campagne afin de voir ce
spectacle extraordinaire, qu'elles pouvaient avoir tous les ans. Parmi
les promeneurs, on se montrait avec une curiosit singulire plusieurs
jeunes gens du meilleur monde, qui affectaient de porter en public le
costume national russe: le petit chapeau de cocher en feutre  bords
relevs orn d'une plume de paon, les hautes bottes  revers de maroquin
rouge, la chemise rouge et les culottes bouffantes; mais celles-ci
taient de velours noir, ainsi que l'armiak,--lger pardessus,--et la
chemise en soie du Caucase; on se les dsignait par leurs noms,--et l'on
ajoutait l'pithte: Slavophiles.

Deux orchestres de musique militaire installs dans les massifs
commencrent  sept heures un rpertoire compos uniquement d'airs
russes, mais cependant trs-vari, o les morceaux d'opra et les danses
nationales se mlaient de faon  charmer toutes les oreilles.

--Il y en a pour tous les gots, se disaient avec un peu d'ironie les
membres de la haute socit, attabls devant le caf du Jardin d't o
les garons avaient fort  faire pour servir des glaces  tout le monde.

Soudain, au moment o mourait le dernier accord d'une ouverture clbre,
celle de la _Vie pour le Czar_, pendant ce silence profond gard par un
public convaincu, qui coute encore aprs que tout est fini, on entendit
un bruit de clochettes de l'autre ct de la Fontanka, et le roulement
des quipages des pompes lancs  toute vitesse sur le pav raboteux
touffa les premiers sons d'un quadrille populaire entam par l'autre
orchestre.

--Un incendie, se dit-on de groupe en groupe.

Mais les incendies taient si peu rares  Ptersbourg en ce temps de
maisons de bois, que nul ne s'en mut de ceux qui habitaient des maisons
de pierre. Quelques-uns, parmi ceux que cela pouvait inquiter,
sortirent du jardin pour voir  une tour de veille les signaux arbors,
qui indiquent le quartier menac; la tour de veille la plus proche,
celle de la rue Saint-Serge, portait trois boules noires, qui se
dtachaient nettement sur le ciel bleu; il s'en fallait de plus d'une
heure que le soleil ne se coucht,  cette poque des nuits claires, o
l'on peut lire  minuit dans la rue. Quelques habitants du troisime
quartier, indiqu par les trois boules, se dirigrent vers leur domicile
plutt par habitude que par crainte srieuse, cette partie de la ville,
situe au centre, ne comprenant pour la plupart que des maisons de
pierre; les autres rentrrent dans le Jardin d't, o la musique et la
promenade continuaient  qui mieux mieux.

Pendant un quart d'heure environ, le jardin garda son aspect de fte;
puis, peu  peu, sans motif apparent, les promeneurs diminurent en
nombre. Un roulement continu de voitures se faisait entendre sur le
quai, dont un rideau d'arbres et la rivire sparaient le jardin; tous
ceux qui s'en allaient se dirigeaient vers la porte qui s'ouvre prs du
Pont de Chanes, du ct oppos  la Neva; un murmure sinistre parcourut
la foule, et l'on se mit  marcher plus vite; quelques-uns, enjambant
les petites haies, prirent  travers les gazons pour sortir les
premiers, et une clameur sourde, dchirante comme une plainte, se
rpandit d'un bout  l'autre du jardin:

--L'Apraxiny Dvor brle!

Tous les gens riches se levrent, bousculant les chaises et les tables
du caf; tout le monde se mit  courir vers le Pont de Chanes; seules
les musiques militaires continurent  jouer leurs airs de danse dans le
jardin dsert; on ne les avait pas releves de leurs consignes.

La foule s'arrta  la porte du jardin, frappe d'horreur, presque
muette;  peine quelques gmissements touffs trahirent-ils une
faiblesse; puis, brusquement, tous ceux qui avaient quelque chose 
perdre dans ce dsastre,--et ils taient nombreux,--se prcipitrent au
pas de course vers le foyer immense o se consumait la moiti de la
richesse de Ptersbourg.

Un vaste rideau de fume, qui s'paississait de plus en plus,
s'interposait entre la terre, littralement pave de vtements bariols,
de couleurs gaies et chatoyantes, et le ciel bleu devenu sinistre sous
un premier voile de fume, et qui disparut bientt tout  fait. Une
lueur rouge, paillete  tout moment de jets de flamme, embrasait
l'horizon  un kilomtre et plus de distance, et les difices de pierre
se dessinaient nettement sur le fond clatant. Il n'y avait pas  en
douter, c'tait bien en effet l'Apraxiny, comme on dit familirement.

Ce march, qui mesure prs d'un kilomtre en tous sens, tait alors
compos d'une multitude de maisonnettes, de hangars, relis par des
galeries et des planchers de bois, le tout vieux et menaant
ruine,--mais rempli de marchandises prcieuses. Le Gastinno-Dvor, ou
bazar de Ptersbourg, vaste quadrilatre en briques, ne contient qu'un
nombre restreint de boutiques et ne peut admettre de grandes quantits
de marchandises. L'Apraxiny ou Chtchoukiny-Dvor servait d'entrept 
la plupart des commerants, et de plus recelait toutes les industries
imaginables: meubles  bon march, brocanteurs, marchands de
bric--brac, voitures d'occasion, vieux fers, poterie, vannerie,
picerie, vins trangers, comestibles de toute espce, plumes et duvets,
laines et crins, toffes communes ou prcieuses, fourrures, orfvrerie,
bijoux, ornements d'glise, etc.--On trouvait l absolument de tout: tel
qui y entrait couvert d'une souquenille pouvait en sortir vtu comme un
prince, avec une maison monte, et une fortune en diamants  son doigt
ou aux boutons de sa chemise. C'tait ce centre du commerce
ptersbourgeois qui brlait avec rage, comme un cent de fagots par tous
les bouts  la fois, et quiconque voyait mme  distance les tourbillons
de fume s'lever de plusieurs points loigns les uns des autres,
n'avait besoin de personne pour apprendre que l'incendie tait d  la
malveillance.

Par quel miracle cet amas de poutres vermoulues, o il tait interdit de
pntrer avec du feu, avait-il pu s'enflammer au moment o personne ne
s'y trouvait, o, verrouill et cadenass de toutes parts, il tait
confi  la garde de Dieu et de quelques vieux gardiens mrites,
habitus depuis vingt ans  fermer les portes et  dormir auprs?

Une explication fort habile,--trop habile, circulait de bouche en
bouche, et personne n'y croyait;--mais chacun feignait d'y croire, car
on ne savait pas ce qu'il plaisait  l'autorit qu'on crt. Un rideau
plac prs d'une lampe allume devant les images des saints avait
communiqu l'incendie. On ne s'attardait pas  penser que cet incendie
s'tait communiqu bien trangement  des points privs de
communications entre eux, ni que l'absence absolue de tout souffle de
vent rendait plus invraisemblable encore cette fable du rideau enflamm!
On ne se disait aussi que tout bas comment les clefs avaient t
introuvable quand il s'tait agi de pntrer au coeur du march, et
comment il avait fallu des haches pour enfoncer les portes, ce qui avait
fait perdre un temps prcieux, et comme quoi les tonneaux de rserve,
qui devaient toujours tre pleins d'eau, n'avaient pas t remplis la
veille, ngligence dont la fte de la Pentecte tait l'explication,
sinon l'excuse, ni pourquoi le feu avait pris prcisment autour du
puits, de sorte qu'on n'avait pu se procurer de l'eau qu' la rivire, 
six cents mtres du foyer. Toutes ces choses ne s'changrent qu' voix
basse, et chacun rentra chez soi pour plus de sret.

Les marchands qui voyaient brler leur fortune firent alors des prodiges
de valeur; la barbe et les cheveux roussis, les mains corches, ils
arrachrent aux flammes la proie qu'elles avaient dj entame; on
trouva des chariots; les chevaux des pompes, alors inutiles, furent
attels  tous les vhicules imaginables, et le comte Nesselrode ayant
fait savoir, ds la premire nouvelle, qu'il ouvrait la cour de sa vaste
demeure  toutes les marchandises sans asile,--srs qu'elles y seraient
bien gardes,--les incendis expdirent aussitt  la Litinaa tout ce
qu'ils purent sauver.

Une lugubre file de camions se dirigea vers la maison Nesselrode,
chargs d'objets de toute espce; le spectacle et t du dernier
comique s'il n'et navr le coeur des plus indiffrents. On avait charg
 la hte les choses les plus bizarres sur des charrettes quelconques;
les ustensiles de cuisine, les meubles, les toffes se heurtaient
ple-mle au hasard des secousses du pav. Des ballots arrachs au
brasier, dj entams par les flammes, recommenaient  brler en route,
et plus d'une fois il fallut recourir  la bonne volont des dvorniks
ou portiers, qui apportrent des seaux d'eau de l'intrieur des cours,
pour teindre ces incendies ambulants. Dans la perspective Litine, un
norme chariot pesamment charg d'toffes sacerdotales, tissus de soie
broche, brocarts d'or et d'argent, roulait avec effort, tran par un
maigre cheval; le bout d'une pice d'toffe qui pendait au dehors
s'accrocha au moyeu de la roue, grosse poutre enduite de coaltar qui
tournait en grinant. A chaque tour de roue l'toffe se dpliait et
s'enroulait autour du moyeu. Un garadavo ou gardien de la ville,
voyant le dommage, tira son sabre et coupa le bout enroul. Le chariot,
dbarrass, continua sa route, et le superbe haillon, macul de goudron,
tomba aprs deux tours au milieu de la rue, o il fut pitin par les
chevaux qui suivaient. C'tait un brocart  fond d'or niell d'argent et
sem de bouquets de roses en soie aux couleurs riches et sombres. Que
d'objets prcieux furent ainsi abandonns pendant cette nuit fatale!

Les chariots emplirent bientt la vaste cour de l'htel Nesselrode;
d'autres particuliers offrirent aussi un asile contre les voleurs qui
taient devenus aussi redoutables que le feu lui-mme.

Bientt il ne resta plus aux incendis qu' regarder le vaste
emplacement de leur bazar, devenu une mer de flammes, o achevaient de
se consumer leurs richesses. Divers btiments menacs par le voisinage
rclamaient le secours des pompes. Le Corps des Pages, o se trouvait la
fleur de la noblesse russe, la Banque, le thtre Alexandre, divers
ministres, le Gastinno-Dvor lui-mme taient si rapprochs du foyer
d'incendie, que le moindre souffle du vent les et rduits en cendres.
Par bonheur, l'air tait extrmement calme, et les flammes s'levrent
tranquillement vers le ciel, sans plus menacer la scurit publique.

Le lendemain soir, on put s'approcher des dcombres, on y trouva un
cadavre calcin,--un seul,--ce n'tait pas celui d'un gardien. tait-ce
un des incendiaires? Tout le fait prsumer, mais on n'en a jamais eu la
certitude.

Aprs un semblable dsastre, chacun avait besoin de se reposer; dans la
matine du lendemain, le feu se dclara sur deux points de la ville
totalement opposs,-- la mme heure,--de sorte que les secours durent
se diviser, et par consquent rester presque impuissants.

Ptersbourg, jadis presque entirement construit en bois, sauf les
difices publics et quelques demeures princires, a de tout temps t
soumis  des rglements de police trs-svres. Les trottoirs,
maintenant en granit de Finlande, taient jadis en bois de sapin; dans
plusieurs rues, le pav lui-mme est en cubes hexagones de sapin, soumis
 un sjour prolong dans le goudron, afin de conjurer les effets
destructeurs de l'humidit. On comprend ds lors ce que la moindre
imprudence peut entraner de malheurs. Ainsi, bien des ordonnances de
police, qui nous semblent ridicules, ne sont en ralit que des
prcautions lmentaires. Il y a tout au plus vingt ans qu'il est permis
de fumer dans les rues, et cette dfense autocratique avait eu pour
origine les imprudences ritres des fumeurs, qui, en jetant au hasard
leurs cigarettes mal teintes sur les trottoirs mal balays, souvent
encombrs de paille ou de foin, avaient occasionn des accidents
regrettables.

Une autre ordonnance, rcemment remise en vigueur par la police
suprieure de Saint-Ptersbourg, et qui a provoqu chez nous des
exclamations sans fin, remonte aussi au beau temps o pas une nuit ne se
passait sans incendie, il y a quarante ou cinquante ans. Les
propritaires eux-mmes, dans leur propre intrt, exigeaient que leurs
portiers dormissent  l'extrieur de la maison, sur un banc, contre la
porte, afin d'tre rveills au moindre bruit, soit par les passants,
soit par les patrouilles, soit par les locataires, qui savent o les
trouver en cas de danger.

Ce qu'on appelle un portier  Saint-Ptersbourg n'a rien de commun
avec un concierge. Celui-ci trouve  peu prs son quivalent dans le
suisse, bonhomme insolent, presque toujours ivrogne, obsquieux avec
les puissants de ce monde, intolrable quand on ne lui glisse pas la
pice; en un mot, le pendant de notre flau domestique. La seule
diffrence est qu'il est moins indpendant, et que ne touchant pas les
loyers, n'tant investi d'aucune fonction qui entrane une
responsabilit morale, il est assez facile de le faire renvoyer; or,
chacun sait qu' Paris, quand un concierge ne vous convient pas, on n'a
qu' dmnager, cote que cote! Le suisse offre donc au moins un
avantage sur le concierge.

Le portier a dans la maison des fonctions bien diffrentes; d'abord il
n'est pas seul; il doit avoir un camarade, un aide, qui partage avec lui
les travaux trs-durs de la position. Le premier dvornik,--car la
hirarchie est trs-nettement tablie entre eux,--est charg de
rcuprer les loyers, de veiller au bon ordre moral et matriel de la
maison, d'enlever la neige des toits et des trottoirs, tous les jours,
pendant les cinq mois d'hiver, d'arroser le pav et le trottoir en t,
de balayer les escaliers de la cour et le devant de la maison, etc. Ces
diverses attributions exigent beaucoup d'adresse; aussi le premier
dvornik est-il pay trs-cher,--gnralement,  raison de cinquante
roubles par mois. Mais la police exigeant qu'il ait un aide, il paye cet
aide sur ses appointements, ce qui rduit sa part  vingt-cinq ou trente
roubles.

Seulement, notre premier dvornik a mille moyens d'augmenter ses
ressources,--mille moyens lgaux, qui finissent par lui constituer un
revenu trs-satisfaisant. Les rglements de police, toujours en
prvision des incendies, n'autorisent  garder dans les cuisines que la
quantit de bois ncessaire  la consommation journalire; le reste de
la provision est conserv dans de vastes hangars, attribus  chaque
locataire individuellement, avec la permission d'apposer un cadenas
particulier. Ce bois ne monte pas tout seul; c'est le dvornik qui a le
privilge de le monter aux locataires, moyennant une redevance mensuelle
qui est ordinairement de cinq roubles.

Il n'existe aucun moyen de se soustraire  ce tribut, augment
gnralement d'une redevance en nature, prleve par le dvornik sous
la forme d'un nombre de bches proportionn  ses besoins,--et ce sans
la moindre autorisation. Dans les maisons o l'eau ne monte pas  tous
les tages, c'est encore le dvornik qui la monte avec son second dans
un immense baquet nomm l'oreillard, parce qu'il est orn en guise
d'anse de deux bouts de bois percs qu'on appelle oreilles, et dans
lesquels passe une perche que nos deux fonctionnaires portent
gaillardement sur l'paule. Cela donne lieu  une autre rtribution
mensuelle.

A celle-ci s'ajoutent les pourboires occasionns par mille services que
le dvornik rend d'ordinaire avec beaucoup de complaisance, tels que de
monter les malles et les meubles, faire les commissions, dbarrasser des
domestiques malappris, etc. De plus, le dvornik est charg, sous sa
responsabilit, de faire viser au bureau de police les permis de sjour,
sans lesquels personne, pas mme les nationaux, ne peut sjourner
quelque part que ce soit en Russie.

Lorsqu'un rcent arrt ordonna aux dvorniks de passer la nuit devant
leurs maisons, on se rcria chez nous sur cette barbarie; en ralit,
les portiers ont de tout temps dormi sur un banc de bois, relev  une
extrmit, construit tout exprs, et sur lequel ils s'allongent, revtus
en toute saison du touloup de peau de mouton, le cuir en dehors, la
laine  l'intrieur, paletot chaud et commode qui les garantit galement
du froid mortel de dcembre et des fraches roses de juillet. Ainsi
vtu, le dvornik s'tend sur sa rude couchette contre la grille de la
maison, et dort d'un paisible sommeil. Si quelqu'un veut rentrer, il
l'appelle par son nom ou par son titre; le portier se rveille, le plus
souvent sans grogner, s'approche en faisant tinter son trousseau de
clefs qui, au besoin, serait une arme redoutable, reconnat le
locataire, lui ouvre la porte et se recouche tranquillement. Ajoutons
ici que toutes les maisons ont des cours et des portes cochres.

Dans ces dernires annes, les incendies devenus de moins en moins
frquents, grce  l'interdiction de reconstruire autrement qu'en
pierres ou plutt en briques les maisons de bois qui disparaissent soit
par le feu, soit sous l'action de la vtust,--les trottoirs de bois
ayant t remplacs partout, sauf dans quelques quartiers loigns du
centre,--la surveillance s'tait fort relche, et les portiers
s'taient fait sans permission une douce habitude de dormir 
l'intrieur de leur loge,--hormis l't, o ils prfraient la fracheur
du dehors;--il a fallu pour raviver la surveillance remettre en vigueur
un vieil dit que la tolrance seule avait abrog.

Au mois de juin 1862, il n'tait pas question de dormir tranquillement;
les incendies se succdrent dans tous les quartiers de Ptersbourg avec
une rapidit, avec une persistance telles, que les pompes ne purent plus
suffire, si bien organis que soit ce service en Russie.

Dans toutes les villes russes, on voit s'lever de trs-loin une ou
plusieurs tours de veille, parfois construites en bois, parfois en
pierre, qui dominent de beaucoup les plus hautes maisons. Deux
veilleurs, relays  intervalles fixes par deux autres, se promnent
constamment sur un troit balcon, au sommet de la tour, et explorent
l'horizon sans relche. A la moindre fume suspecte ils se consultent,
et aussitt ils sonnent la cloche d'alarme, attache  la rampe du
balcon, et qui communique par une corde au quartier des pompiers.
Pendant que ceux-ci se prparent  partir, les veilleurs hissent  une
double potence de fer qui surmonte la tour des boules noires le jour, la
nuit des lanternes, dont le nombre et la disposition indiquent l'endroit
menac. A ce signal les quartiers de pompiers les plus voisins de
l'incendie envoient immdiatement des secours; si au bout d'un certain
temps l'incendie ne diminue pas, un pavillon rouge le jour, une lanterne
de la mme couleur la nuit, demandent une nouvelle expdition; tous les
quartiers, mme les plus loigns, envoient alors leurs pompes; un
troisime et dernier signal demande les rserves,--alors tous les hommes
disponibles, avec tout le matriel de renfort, partent au galop de tous
les quartiers de la ville.

L'organisation de ces pompes a t souvent vante, et on est toujours
rest au-dessous de la ralit. Au moment o la cloche d'alarme
retentit, les hommes qui dorment ou se divertissent sont immdiatement
sur pied, casque en tte, et courent aux remises. Les pompes et les
chars  bancs d'quipe sont tirs  bras dans la rue, o la circulation
des voitures est interdite si la largeur fait dfaut; les chevaux,
toujours sells et harnachs, sont mis aux brancards, et trois minutes
aprs le premier signal, un pompier  cheval part en claireur,
prcdant de dix mtres, puis de cinquante, et enfin de cent, l'escouade
entire, sur le chemin de laquelle il fait faire place nette. Les pompes
sont la vritable toute-puissance devant laquelle tout s'arrte, la
voiture d'un membre de la famille impriale aussi bien que le cercueil
d'un archevque: l'empereur seul et le matre de police ont le droit de
passer outre; mais, en cas d'incendie, leurs quipages prennent toujours
les devants et arrivent sur le lieu du sinistre avant les pompes
elles-mmes. Les attelages  trois chevaux des cinq ou six vhicules qui
forment une escouade sont les plus beaux et les meilleurs de toute
l'Europe. Chacun de ces chevaux reprsente un capital; ils ont la mme
robe, la mme taille, le mme galop; ils peuvent franchir la distance
comme des btes de course, s'arrtent court et tournent les rues avec
une intelligence extraordinaire, et sont vraiment des animaux d'lite.
Pour les pompiers, nous n'en parlerons pas; dans tous les pays on
choisit ce corps parmi tout ce que les autres armes ont de meilleur, et
ce serait commettre une injustice envers nos pompiers franais que de
mettre au-dessus d'eux ceux d'un autre pays.

Mais on a beau avoir un service exceptionnel, contre l'impossible il
n'est pas de recours. On fit bientt une triste dcouverte: pendant que
les pompes galopaient au secours d'une masure qui flambait, le feu
prenait  dix kilomtres de l, dans une fabrique, une caserne, ou
quelque btiment important. Il fallut alors faire la part du feu,
c'est--dire ne plus aller au secours que des difices d'une valeur
relle. Une panique effroyable se rpandit dans Ptersbourg, entretenue
par des placards menaants affichs sur les murailles, o le
propritaire tait averti de la ruine de son immeuble. Les dvorniks
veillaient-ils avec soin, des pelotes passaient par-dessus ces murs
portant des promesses d'incendie; on fit alors des arrestations plus
nombreuses qu'effectives; quelques-uns, fous de terreur, se jetrent sur
des innocents qui passaient, comme toujours, et leur firent un mauvais
parti. Il y eut alors bien des cruauts inutiles commises,--le peuple
tait affol!

Les mesures de rigueur, ou peut-tre cette colre du peuple,
dtournrent le flau, et la province se trouva attaque  son tour.
Chose remarquable et qui donne  penser: c'est dans l'est de la Russie,
comme  prsent, que les incendies furent le plus frquents et le plus
dsastreux. La ville de Samara, qui vient d'tre menace du mme sort,
fut brle presque en entier; celle de Kiniechma, patrie du dramaturge
Ostrovski, le fut aussi partiellement, sinon  la mme poque, du moins
peu de temps aprs;--nombre de villages et de bourgades flambrent vers
le ciel comme des holocaustes; les forts prirent feu, et sur des
dizaines de verstes la richesse du sol s'en alla en fume,--et puis tout
s'teignit, mme les passions violemment surexcites, et le calme
revint,--en apparence du moins.

Pour quiconque a vu ces choses, le pass est l'image fidle du prsent.
Les marchands d'Irbit, rassembls l'autre jour autour de leur bazar en
feu, n'ont pas pouss d'autres cris, n'ont pas vers d'autres larmes que
ceux de Ptersbourg quand ils ont vu brler l'Apraxiny; et Orenbourg, en
voyant l'incendie dvorer quartier aprs quartier, en sentant qu'elle
tait dans la main puissante, non du malheur, mais du crime, a prouv
la colre dangereuse et mauvaise conseillre de ceux qui se sentent
frapps injustement. Nous l'avons connue, cette colre, quand les
flammes ont dvor Paris... Il ne faut donc pas s'tonner si la
rpression est cruelle et si les mesures de sret sont d'une rigueur
exceptionnelle;--c'est l une loi de notre faiblesse humaine  laquelle
les trs-sages et les trs-forts peuvent seuls chapper. La rigueur ne
sert  rien, la cruaut provoque les reprsailles,--chacun le sait, et
chacun agit suivant ses passions. C'est pour cela que tout en dplorant
l'erreur de ceux qui veulent combattre le mal par le mal, nous ne devons
pas tre trop svres dans notre jugement, Que ceux-l qui sont sans
pch leur jettent la premire pierre.




                             L'OURS BLANC


Un riche seigneur russe s'ennuyait dans ses terres; cependant, comme la
plupart des propritaires campagnards, il aimait mieux s'ennuyer chez
lui que de s'amuser autre part. O et-il pu, du reste, trouver une
cuisine aussi parfaite, des fruits aussi savoureux, de la crme aussi
frache, et en toute saison la libert d'agir  sa guise?

Mais, prcisment parce qu'il tait le matre chez lui, il ne dtestait
pas un peu de controverse, et par-dessus tout il aimait les histoires.

Il les aimait tant, qu'il s'tait fait raconter tout ce qu'il y avait
d'anecdotes au monde: il en savait de russes, bien entendu, de
finnoises, de toungouses, de chinoises, d'amricaines, d'indoues... je
ne parle pas des anecdotes franaises, celles-l sont les plus
nombreuses, et, il faut bien l'avouer, souvent les meilleures.

Un jour qu'il s'ennuyait, comme  l'ordinaire, il vit arriver son neveu,
jeune homme du plus bel avenir, diplomate en herbe, mais d'une herbe qui
commence  pousser dru; et ce neveu, qui ne venait gure qu' court
d'argent, se montra ce jour-l d'une prvenance extraordinaire.

--Qu'est-ce que tu es venu me demander? fit l'oncle quand on eut servi
le th, pendant qu'ils allumaient des papiros.

--Oh! mon oncle! s'cria le neveu d'un air vex.

--Il n'y a pas de quoi te fcher, reprit l'oncle. Je suis toujours
enchant de recevoir des visites,--tu me dsennuies; aussi je bnis
secrtement les dboires qui t'amnent ici.

--Eh bien, mon cher oncle, fit notre diplomate, en prenant, comme on
dit, le taureau par les cornes, voici une belle occasion de remercier la
Providence.

--Eh! fit l'oncle en dressant l'oreille, si elle est trop belle, je ne
bnirai rien du tout. Combien?

--Cinq mille roubles, mon cher oncle... le meilleur des oncles!

--Je ne bnis pas! dit l'oncle d'un air froid.

L'avant-dernire fois, c'tait cinq cents roubles; la dernire, mille:
je trouve la progression trop rapide. Tu peux t'en retourner; j'aime
encore mieux m'ennuyer.

--Mon oncle ador... je viendrai gratis la prochaine fois, je resterai
une semaine entire!

Le neveu avait, en disant ces mots, une si drle de mine, que l'oncle
n'y put tenir, et se mit  rire. Voyant qu'il gagnait du terrain, le
jeune homme reprit courage.

--Donnez-moi cinq mille roubles, mon cher oncle, et je vous raconterai
une histoire toute neuve.

--Cinq mille roubles, malheureux! Et qu'en veux-tu faire?

--Je les ai perdus au jeu! Un ami me les a prts pour payer dans les
vingt-quatre heures, mais il en a besoin d'ici quinze jours.

--Imbcile! Tu aurais pu t'amuser, faire la connaissance de deux ou
trois petites personnes qui t'auraient si bien mang a, et presque
aussi vite!

--Oh! mon oncle, fit pudiquement le neveu... Dans la diplomatie!

--Hem!... je crois que tu te moques de moi... Voyons ton histoire. Mais
si elle n'est pas bonne, tu n'auras rien!

--C'est entendu, mon oncle. Vous pouvez payer d'avance.

L'oncle alla  son secrtaire, fit une liasse de billets de banque et la
posa sur la table, prs de lui.

--Les voil! dit-il,--et il allongea un coup de sa cuiller  th sur les
doigts trop empresss de son neveu. Si l'histoire est bonne, tu les
auras; si elle est mauvaise, je les garde. Va!

Le neveu poussa un soupir de rsignation, s'enfona dans son fauteuil et
commena comme il suit:

Il y avait une fois un oncle excellent, mais un peu avare,--comme
vous...

--H! fit l'oncle.

--Qui avait un neveu charmant,--comme moi,--mais un peu coquin...

--Comme toi, dit l'oncle. Ton histoire me plat. Continue.

--Cet oncle tait trs-riche, mais d'une avarice telle que jamais son
pauvre neveu n'avait vu la couleur de ses dons: tout au plus en avait-il
reu une timbale et un couvert, le jour de son entre dans cette valle
de larmes. En vingt-cinq ans, c'tait peu, et notre neveu rvait aux
moyens d'en obtenir davantage. Il envoyait du gibier, des cigares, la
Revue des Deux Mondes;--l'oncle mangeait l'un, fumait les autres,
coupait la troisime, remerciait, et ne donnait rien.

Le neveu cessa ses prvenances, esprant une explication; peine perdue!
l'oncle ne semblait pas seulement s'en apercevoir. Du reste, oncle
aimable, jovial, faisant bonne chre, hbergeant au besoin son neveu
tout le long de l'anne, mais ne lui donnant pas un rouge liard.

--Il avait raison, interrompit le premier oncle; comme a, son neveu
l'amusait toute l'anne pour rien. J'essayerai de ce systme. Continue.

--Mais cet oncle avait un dfaut, le plus grand de tous... Il tait...
comment expliquer cela d'un oncle sans lui manquer de respect? Il tait
un peu... Il tait absolument stupide.

--Tu n'y vas pas de main morte, quand tu habilles les oncles!

--C'est que, voyez-vous, mon oncle, celui-l n'tait pas un oncle
ordinaire, vu qu'il tait extraordinairement bte... sa btise tait
connue  cinquante verstes  la ronde, il n'y avait pas de propritaire
dans le voisinage qui ne lui et jou quelque tour. Mais notre homme
tait excellent, de sorte qu'il ne se fchait de rien, et puis il tait
si simple, qu'il n'y entendait peut-tre pas malice.

--C'est un oncle comme a qu'il t'aurait fallu, hein!

--Je perdrais trop au change! rpondit le neveu de l'air le plus
aimable.

L'oncle sourit.

--A force de faire des cadeaux inutiles  son oncle, notre pauvre garon
se trouva si pauvre, qu'il rsolut de rattraper en une fois toutes ses
mises de fonds, avec un petit intrt, et ce n'tait que juste, depuis
le temps qu'il...

--Non, ce n'tait pas juste! interrompit l'oncle auditeur; n'introduis
pas de maximes diplomatiques dans une maison honnte!

--Juste ou non, continua le jeune sclrat, notre neveu se rsolut 
frapper un grand coup. Il monta son unique cheval, prit une petite
valise et s'en alla  la ville. Il entra d'abord chez un bijoutier, puis
chez un marchand de polons en terre; ayant enfin termin ses emplettes,
il les casa soigneusement dans sa valise et se dirigea vers la maison de
son oncle.

Celui-ci tait de belle humeur; la douce saison d'automne, un bon
djeuner et un excellent cigare l'avaient dispos  toutes les
concessions qui ne seraient pas de purs dons.

--Qu'apportes-tu l? dit-il en voyant son neveu dballer avec soin un
tas d'herbes odorifrantes et une quantit de petits papiers couverts de
noms latins,--en latin de pharmacie, qui, vous le savez, n'est autre
chose que du latin de cuisine.

--Ce que j'apporte, mon oncle? rpondit le jeune homme d'un air
solennel, vous allez le savoir. Il faut que je vous aime bien tendrement
pour vous confier un secret d'une telle importance! Mais vous m'avez
toujours tmoign tant d'amiti, depuis le jour o vous m'avez fait
cadeau d'une timbale et d'un couvert en argent...

--Mon Dieu, que tu tais petit! interrompit l'oncle attendri par ces
souvenirs.

--Oui, j'ai grandi, et mes sentiments ont grandi avec moi. J'ai appris,
ces jours derniers, un secret d'une telle importance, qu'il renouvelle
la face du monde, et je suis venu vous en faire part.

--Ah! bah! fit l'oncle trs-surpris.

--Cela vous tonne de ma part! Ah! vous tes ingrat, mon oncle! Depuis
que j'ai l'ge de raison, ai-je manqu une fois  vous souhaiter votre
fte, et ne vous ai-je pas envoy du th, du caf, des livres, le peu
enfin que me permettaient mes faibles ressources?

--C'est vrai, tu es un bon garon! murmura l'oncle trs-touch.

--Eh bien, aujourd'hui, c'est mieux que tout le reste que je vous
apporte, c'est le pouvoir absolu, c'est la domination du monde entier,
c'est la fortune sans autres bornes que votre caprice!... Vous pouvez
dsormais acheter les mines de diamants de l'Inde, les les du
Pacifique, l'Afrique ou mme l'Amrique...

--Veux-tu un verre d'eau? fit l'oncle avec effroi, croyant que son neveu
parlait dans un accs de fivre chaude.

--Non, merci, mon oncle. En un mot, j'ai la pierre philosophale.

L'oncle regarda le neveu la bouche bante, puis la referma srieusement
et rflchit. Aprs une demi-minute de rflexion:

--On s'est moqu de toi, mon pauvre ami! dit-il, plein de piti.

--Mon oncle, murmura le neveu, qui saisit notre homme par le poignet
d'un air fatidique, j'ai fait... j'ai fait de l'or!

--Je voudrais bien voir a! fit l'oncle d'un ton goguenard.

Il avait beau tre extraordinairement bte, cette ide-l ne pouvait pas
passer du premier coup.

--Rien n'est plus facile. Vous avez une cave?

--Oui, pourquoi faire?

--Mais l'or, a se fait toujours dans une cave! Depuis Herms
Trismgiste, on n'a jamais fait l'or ailleurs que dans une cave.
Faites-y descendre un fourneau; j'ai l un creuset, les ingrdients
ncessaires...

--Si vous vous laissez arrter par de puriles considrations... fit le
neveu d'un air offens.

--Non, non, attends, je vais mettre un manteau et des galoches. Je
t'engage mme  en faire autant.

Cinq minutes aprs, trois domestiques, plus tonns l'un que l'autre,
descendaient dans la cave l'attirail du neveu et un petit fourneau en
briques, pas commode du tout, dont on se servait parfois pour faire des
confitures.

--Sortez! leur dit le neveu d'un air thtral. Les trois domestiques une
fois sortis, il ferma la porte et ouvrit le soupirail pour donner de
l'air. La cave, au fond, n'tait qu'un sous-sol, pas trop dsagrable,
mais sentant un peu le moisi.

Au grand bahissement de son oncle, le jeune homme mlangea les herbes
et les petits paquets, ajouta un peu d'eau, mit le tout sur le feu, et
tout en remuant le mlange avec une cuiller  punch, il lut  demi-voix
une formule abracadabrante qu'il avait copie je ne sais o.

Le mlange exhalait une odeur abominable.

L'oncle se bouchait le nez et restait prs du soupirail, tout en suivant
des yeux la fantastique cuisine de l'alchimiste.

--C'est fait, mon oncle! dit celui-ci en lui passant la cuiller  punch.
Cherchez vous-mme le prcieux mtal.

L'oncle, non sans se brler les doigts, plongea dans le mlange puant,
et, aprs quelques recherches, amena deux ou trois grains d'or,--de
l'or,  n'en pas douter.

--De l'or! s'cria-t-il. Va-t'en me chercher mon prouvette dans
l'armoire de mon cabinet.

Le neveu disparut et revint au bout d'un moment; l'or essay 
l'prouvette donna le meilleur rsultat. Il y avait bien un peu
d'alliage, mais le neveu expliqua  son oncle que son peu de ressources
l'avait oblig  prendre des marchandises de seconde qualit. Avec un
choix plus svre, on obtiendrait de l'or natif.

--C'est curieux, trs-curieux, murmurait l'oncle d'un air absorb. Et...
a cote cher?

--Non, en comparaison des rsultats obtenus, c'est une simple bagatelle.

--Ah!... Et d'o tiens-tu ce secret? S'il y a l dedans quelque
influence de l'esprit malin, je ne voudrais pas, pour des biens aprs
tout prissables...

--Rassurez-vous, mon cher oncle. C'est un vieux moine de Kief qui m'a
confi ce secret. Il faisait un plerinage et s'est repos chez moi. Il
m'a trouv selon son coeur et m'a rvl ce secret merveilleux. Il faut
se prparer par le jene et la prire...

--Mais j'avais djeun!

--Mais j'tais  jeun, moi! Et c'est moi qui ai fait l'opration!

--C'est juste.

--Et mme, mon oncle, si vous vouliez bien me faire servir une petite
collation...

--De grand coeur, mon ami; remontons. Nos deux alchimistes fermrent 
clef la porte de leur laboratoire, et le jeune homme se vit bientt en
face d'un lunch des mieux composs.

--Tu veux donc bien me faire part de ton secret? dit l'oncle de l'air le
plus caressant.

--Oui, mon cher oncle; vous le mritez bien par votre bont envers votre
neveu orphelin.

--Je t'ai toujours tendrement aim, dit l'avare plein d'motion. Eh
bien, donne-moi ta recette.

--De grand coeur, mon cher oncle. Mais il y a une petite condition.

--Laquelle?

--Vous allez me compter vingt mille roubles argent.

--Vingt mille roubles?

L'avare bondit jusqu'au plafond.

--Oui, mon cher oncle.

--Que veux-tu faire de mon argent, puisque tu possdes le moyen de faire
autant d'or qu'il te plaira?

--Et les matires premires? Il faut de quoi les acheter.

--Mais avec vingt mille roubles, tu aurais de quoi faire une montagne
d'or, puisque tu dis que cela revient  si bon compte!

--Sans doute! Mais je ne puis pas ne faire rien que de l'or pendant six
mois! Cela perd du temps! Et puis, il faut tre  jeun, vous savez!
N'avez-vous pas honte de marchander la possession d'un secret qui fera
de vous mon unique rival?

La question des finances se dbattit longuement et finit par un
compromis. Le neveu se contenta de dix mille roubles comptant, et promit
de recommencer l'exprience le lendemain matin. La seconde preuve ne
fut pas moins satisfaisante que la premire; les ppites d'or taient
mme plus belles et plus lourdes que les prcdentes. Le trait reut
son excution.

Le neveu dna avec son oncle, empocha l'argent, et prit cong.

--Comment! tu t'en vas? fit l'oncle dpays. Je croyais que tu allais
rester pour m'aider?

--Vous n'avez pas besoin de moi. Vous avez vu comment je m'y prends; je
vous ai laiss des matriaux; d'ailleurs vous avez la liste et les
proportions, et la formule... Je n'oublie rien? A jeun, vous savez?

--Oui, oui, sois tranquille.

--Non, je crois que c'est bien tout... je n'ai rien oubli... Eh bien,
adieu, mon cher oncle, bonne chance!

Il se fit amener son cheval, l'enfourcha et partit.

L'oncle rest seul s'allongea dans un fauteuil et se mit  rver.
Quelles perspectives s'ouvraient dsormais devant lui! Il ferait de l'or
jusqu' ce qu'il en eut plein toutes ses caves, plein tous ses
coffres... et quel plaisir d'avoir tant d'or! Il ferait btir une
nouvelle maison, les meubles viendraient de Paris en droite ligne; les
frais de douane seraient normes, mais qu'importe  celui dont le
capital est inpuisable!...

Aprs avoir meubl le rez-de-chausse de la maison imaginaire, il
passait  l'amnagement du premier tage, lorsqu'il entendit retentir
sur le sol, durci par les premires geles, les sabots d'un cheval lanc
 toute vitesse.

--Qui diable est cela? se dit-il.

Avant qu'il et le temps de se mettre sur ses pieds, son neveu entra,
ple, hagard, les cheveux en coup de vent.

--Mon oncle, s'cria-t-il, vous n'avez pas encore commenc? Dites-moi
que vous n'avez pas commenc!

--Mais non! tu sais bien que nous venons de dner, et qu'il faut tre 
jeun.

--Que le Seigneur soit lou! J'arrive  temps. Ah! que de remords, mon
oncle, si vous saviez!

--Quoi donc?

--J'avais oubli de vous dire... Mais puisqu'il en est encore temps, il
n'y a rien de perdu. Au nom du ciel, mon oncle, quand vous ferez de
l'or, ne pensez jamais  l'ours blanc, sans quoi l'opration ne pourrait
pas russir.

--L'ours blanc?

--Oui; l'ours blanc a une influence contraire  celle des plantes, et
la simple vocation de son image suffit  troubler la manipulation des
mtaux dans le creuset. Ainsi, ne pensez pas  cet ours fatal.

--Le diable t'emporte avec ton ours blanc! grommela l'avare; je n'y ai
pas plus pens qu' me pendre. Tu m'as fait une frayeur! Pourquoi
veux-tu que je pense  l'ours blanc?

--On ne sait pas! le hasard est si grand! Enfin, vous voil prvenu;
maintenant, je m'en retourne...

Il sortit sans empchement..., et fut cinq ans sans reparatre dans les
environs.

Cinq ans aprs, pensant qu'il y avait prescription pour lui, il se
hasarda  revenir  ses pnates; chez un propritaire voisin, il se
rencontra avec son oncle. Il s'attendait  de cruels reproches... Point!

--Te voil? lui dit son oncle d'un air triste.

--Oui, j'ai fait le tour du monde...

--Tu sais? Je n'ai pas eu de chance...

--Comment cela, mon oncle?

--Je n'ai jamais pu russir l'opration! je l'ai pourtant recommence
deux cents fois... Mais c'est ta faute, aussi! Qu'avais-tu besoin de me
parler de l'ours blanc? De ma vie je n'y avais song, et maintenant il
ne me sort plus de la tte!

Le jeune diplomate avait fini son histoire. Son oncle, sans mot dire,
lui passa la liasse des billets de banque.

--Mais n'y reviens pas, dit-il, car ta prochaine histoire me trouverait
plus exigeant pour le mme prix.




                          TANTE MARGUERITE


J'avais seize ans lorsque je m'aperus que le petit perron de notre
terrasse n'offrait rien de particulirement agrable quand ma tante
Marguerite n'y tait pas. C'est l que, le regard plein de cette douceur
rsigne qui lui tait particulire, elle passait les journes  broder
une batiste transparente, s'arrtant parfois pour regarder voler les
hirondelles, l-haut, l-haut, dans le ciel bleu... Je suppose que les
mignons oiseaux ne lui apportaient point de nouvelles de son mari,
envol un beau jour, on ne sait o, avec une figurante d'opra-comique,
et les trois quarts de la dot de ma tante.

A proprement parler, Marguerite n'tait pas notre tante, mais tout
simplement une cousine de ma mre;--il est des liens de parent choisie,
resserrs par l'amiti, qui deviennent inaltrables; ma mre ne pouvait
plus se passer des soins dlicats, de l'affectueuse vigilance de notre
chre Marguerite. Un beau jour, six mois aprs la fuite de son mari,
nous l'avions vue arriver, un peu ple, mais calme, un sourire sur les
lvres, et une plaie incurable dans le coeur,--mais je n'tais pas alors
de force  dchiffrer le coeur de ma tante.

--J'ai besoin de changer d'air, voulez-vous de moi pour quinze jours?
dit-elle  ma mre.

--Toujours! rpondit l'admirable crature qui n'avait jamais vu couler
une larme sans chercher  l'essuyer, et Marguerite nous tait reste.

Je la trouvais donc charmante; mais je ne savais trop si je n'tais pas
trs-fch contre elle. Fort soucieux de ma dignit d'homme, depuis un
an ou deux, j'esquivais le baiser qu'elle nous donnait matin et soir. Se
laisser embrasser comme une petite fille, c'tait bon pour mon frre,
plus jeune, et d'une nature plus effmine, mais moi, futur militaire,
amateur d'exercices guerriers,--bien malgr le voeu de mon pre, il faut
le dire,--j'en eusse t honteux.

Cette anne-l, cependant, je fus pris au dpourvu.

Le jour o, premier de ma classe, et fier de mes succs, je revins au
logis pour les vacances d't, la tante Marguerite, d'un geste spontan,
m'attira  elle et m'embrassa sur les deux joues; moi, rest interdit,
je la suivis des yeux, non sans un certain trouble, o la honte et le
dpit d'tre trait en enfant se mlaient  un sentiment d'une espce
inconnue. Depuis, elle n'avait plus recommenc, et je la voyais caresser
mon frre toute la journe. C'tait trs-mal de sa part! Pourquoi cette
prfrence? N'avions-nous pas droit aux mmes caresses? Je me sentais
ls de cette injuste rpartition.

Quelques jours plus tard, j'tais  dner prs de ma tante; je me mis 
la regarder attentivement, pour la premire fois de ma vie, je crois, et
je m'aperus qu'elle tait trs-jolie. D'abord elle n'avait pas plus de
vingt-sept ou vingt-huit ans, et puis son petit col droit formait une
ligne troite entre sa robe noire et son cou blanc, lgrement vein de
bleu... la chane d'or de sa montre effleurait sa chair dlicate...
c'tait trs-gentil, et je m'tonnai de ne pas l'avoir remarqu plus
tt.

--Qu'avez-vous, Etienne? me demanda ma tante, surprise de mon attention
inaccoutume. Ce vous me choqua: elle venait de tutoyer mon frre. Je
regardai Paul de travers et je rpondis avec aplomb:

--Rien, ma tante, c'tait une mouche.

Elle passa lentement sur son cou sa petite main satine d'une forme
exquise. C'est bien joli, l'or des bijoux sur une peau blanche et
moelleuse... Aprs le dner, je m'assis  ses pieds sur le perron, et je
lui demandai  voir ses bagues. Elle me livra ses doigts tides et
souples, et pendant qu'elle causait avec ma mre, sans plus s'occuper de
moi que de l'empereur de Chine, je sentais un bien-tre si complet, une
langueur si dlicieuse s'emparer de moi, que je ne songeai plus qu'
prolonger cette jouissance. De mes ongles longs et bien soigns, je
rayais la peau dlicate, qui rougissait lgrement; elle se fchait un
peu et retirait sa main, je la retenais en lui demandant pardon... Ce
jeu dura quelque temps, mais il faut croire que j'y mis trop de
vivacit, car elle se leva soudain, m'effleura la joue du bout des
doigts, et m'envoya dans le jardin.

--Venez avec moi, tante, lui rpondis-je.

--Non pas, dit-elle; un mchant garon qui m'gratigne!

--Allons, petite, venez, rptai-je.--Elle tait debout au haut du
perron, je la poussai doucement: surprise, elle faillit tomber sur les
marches. D'un mouvement rapide, je la retins par la taille; son coeur
battait vite sous ma main... je l'avais effraye.

--Vous tes mchant aujourd'hui, Etienne! fit-elle avec reproche.

Je l'entranai dans l'alle en lui demandant pardon, et pour sceller la
rconciliation, je portai  mes lvres sa main reste dans les
miennes... elle sourit, pardonna, et nous fmes grands amis le reste du
jour.

Je n'eus garde de perdre la douce habitude de baiser ses mains soyeuses;
la prsence de mon frre ne me gnait pas; mais  la seule ide que ma
mre pouvait se douter du plaisir que j'y trouvais, je me sentais rougir
de colre et de honte. Cette catastrophe finit cependant par arriver.

Un dimanche soir, nous tions tous runis autour de la chaise longue de
ma mre, qui ne se levait plus gure que pour prsider les repas, si
tristes sans elle; mon pre dessinait, et nous causions.

--Vous m'avez fait mal hier, Etienne, dit ma tante en souriant; voyez,
mes mains portent encore la trace de vos ongles.

--Il s'imagine tout rparer en les baisant pendant une heure, s'cria
Paul. Je ne veux pas qu'on fasse mal  ma tante chrie, moi! Entends-tu?

Je me sentis rougir jusqu' la racine des cheveux; m par un vague
effroi, je regardai furtivement de ct, et je vis,--horreur!--ma mre
et Marguerite changer un lger sourire. Mon pre aussi avait souri,
sans lever les yeux de son dessin, et Paul me faisait des yeux
moqueurs... J'prouvai soudain un plaisir cruel, irrsistible de me
venger de tous, et de ma tante en particulier. Pourquoi riait-elle de ce
qui me faisait souffrir?

--Tante Marguerite, lui dis-je nettement,--cet ge est sans
piti,--comment se porte votre mari?

Ma tante rougit, et ses yeux se remplirent de larmes. Depuis son
abandon, c'tait bien certainement la premire fois qu'on lui parlait
ainsi de son infidle poux. A cette phrase inoue, mon pre se retourna
avec indignation, et ma mre me jeta un regard ml de douleur et de
reproche; mais j'tais dcid  me venger, et je n'en tins compte. Le
nez en l'air, j'attendais une rponse; ma tante tourna vers moi ses
beaux yeux bruns velouts, et dit d'une voix lgrement altre:

--Je suppose qu'il se porte bien; il y a longtemps que je n'ai eu de ses
nouvelles.

--Il faut pourtant qu'il y ait eu de votre faute, ma tante, pour qu'il
vous ait quitte; on dit qu'il vous aimait beaucoup avant votre mariage?

Ma mre fit un mouvement de terreur; mon pre, irritable et nerveux,
s'tait lev blme de colre, un geste de Marguerite les contint. Quant
 moi, une fois lanc, il me devenait impossible de me retenir sur la
pente.

--A ce que j'ai d comprendre, rpondit ma tante avec une douceur
anglique, mes dfauts taient de nature  le choquer trs-vivement.

--Ou peut-tre,--vous tes trs-jolie, tante Marguerite, mais l'autre
tait plus jolie que vous? rpliquai-je avec cette cruaut obstine de
ceux qui font mal, le savent et ne veulent pas en convenir.

--Ce n'est pas difficile, dit ma tante en se mordant les lvres pour ne
pas pleurer. Elle parvint  sourire et me regarda en face, les yeux
pleins de larmes retenues par un effort suprme; ses mains entrelaces
s'agitaient nerveusement sur ses genoux.

Mon pre tait sorti en fermant violemment la porte, ma mre ne retenait
plus les larmes que provoquait ma mchancet, mon frre se rongeait les
ongles d'un air  la fois furieux et pouvant, car il voyait un
terrible chtiment suspendu sur ma tte... J'eus honte de moi-mme, un
peu peur de mon ouvrage, et d'un bond je sautai dans le jardin.

Le regard de ma tante m'y poursuivit; la rsignation patiente,
l'angoisse et la prire qu'il exprimait m'avaient troubl: jamais ces
beaux yeux velouts ne s'taient arrts ainsi sur moi; ce regard
s'adressait  un homme, et non  un enfant, j'en tais fier; mais  quel
prix l'avais-je obtenu? Je me rappelai alors les nuits d'insomnie de ma
fivre chaude; lorsque ma mre puise s'endormait pour un instant, je
voyais la tante Marguerite, assise  mon chevet, me veiller avec une
tendresse infatigable, me soutenir la tte de son bras pendant des
heures entires; je me souvins comment elle calmait mon dlire avec de
douces paroles, des caresses maternelles, comment je m'endormais,
puis, cherchant  lire dans ses yeux protecteurs l'assurance d'un
prompt soulagement  mes souffrances... Jamais ce regard ne m'avait
tromp, jamais sa voix ne m'avait menti... Je me sentis soudain lche et
ingrat. J'aurais voulu courir  elle, et  genoux, la tte cache dans
les plis de sa robe, lui dire que je l'aimais, implorer son pardon...
mais devant les autres? Jamais,--plutt mourir! Le coeur dbordant de
dsirs contraires, je me jetai sur le gazon et je pleurai amrement. Je
l'aime, me disais-je, cette chre tante, et je lui ai caus du chagrin!
Remords poignant d'avoir fait souffrir ceux qu'on aime!... Le jardin
tait devenu sombre, il fallait traverser le salon pour rentrer, et
j'aurais de beaucoup prfr passer la nuit  la belle toile. Au bout
d'une alle de tilleuls j'aperus une forme blanche assise sur un banc;
le coeur mu plus que je ne puis le dire, je me dirigeai de ce ct.
C'tait Marguerite qui se leva en m'apercevant.

--Tante Marguerite, lui dis-je, ne vous en allez pas, ou je croirai que
vous ne voulez pas me pardonner.

Elle se rassit, et moi prs d'elle. J'avais trop de choses  lui dire,
je ne savais par o commencer.

--Allons sur la pelouse, me dit-elle  mi-voix.

Je la suivis. Aux faibles lueurs du crpuscule, je voyais ses yeux
briller de l'humide clat des larmes, mon coeur bondit.

J'aurais bien voulu prendre la main qui pendait  son ct, je m'en
sentis indigne.

--Vous devez me croire mchant ou fou, lui dis-je, et cependant il n'en
est rien; j'ai t grossier et cruel... si je vous dis que j'en suis
trs-malheureux, me croirez-vous, me pardonnerez-vous, chre tante
Marguerite?

En parlant, je pris sa main, que je passai sous mon bras elle rsistait
un peu, je portai cette main glace  mes yeux pleins de larmes, elle
cda.

--Vous m'avez fait beaucoup de mal, Etienne, dit-elle aprs un long
silence; vous avez agi comme un enfant inconsidr.

Ce mot me parut trs-dur  entendre, mais je l'acceptai intrieurement
comme une punition encore trop douce pour la grandeur de mon crime.

--Je suppose, continua-t-elle, que vous n'avez pas compris l'tendue de
votre faute.

--Voil ce qui vous trompe, lui rpondis-je en baissant la tte; je
savais trs-bien que j'tais ingrat, que j'agissais lchement, et
pourtant je ne pouvais retenir ma langue; j'avais besoin de me venger.

--De quoi? demanda ma tante en souriant.

--Pourquoi avez-vous ri tantt, quand ce stupide Paul...

Aller plus loin tait impossible.

Ma tante se mit  rire.

--Vous riez encore! C'est trs-vilain. Pourquoi vous moquez-vous de moi?
Je vous aime beaucoup.

--Je le sais bien, rpondit-elle tranquillement, mais ce n'est pas une
raison pour me faire souffrir.

Enhardi par sa bont:--Vous me pardonnez lui dis-je.

--Oui, mais il ne faudrait pas recommencer.

Je la dpassais de toute la tte; enivr par la douceur inattendue de la
rconciliation, je me penchai sur elle et j'effleurai ses cheveux de mes
lvres. Elle ne me laissa pas le temps de savourer cette impression
dlicieuse et m'entrana en courant jusqu'au milieu du salon.

--Voici le dlinquant, dit-elle en me prenant par l'oreille et en me
conduisant  ma mre. Il a pris soin de se punir lui-mme, et je vous
demande comme une faveur personnelle de vous en remettre  moi pour le
reste de son chtiment.

Mon pre n'entendait pas raison sur ce chapitre, et ma tante eut quelque
peine  obtenir ma grce; il ne s'agissait de rien moins que de me
renvoyer tout droit  l'cole militaire. Enfin elle vint  bout de
convaincre mes parents de mon repentir, et peu  peu, grce  sa douce
influence, je me sentis rentrer en faveur.

Elle avait dit vrai en annonant qu'elle se chargerait de me chtier;
pendant quinze jours, il me fut impossible de la trouver seule. J'avais
cependant beaucoup de choses  lui dire... Elle s'en doutait
probablement, car pendant les longues soires d't qu'elle passait 
broder son ternelle batiste, elle me condamnait  lui faire la lecture.
Un soir, Paul tait all se coucher de bonne heure, ma mre tait dans
sa chambre, mon pre sorti; je levai les yeux et je la regardai comme je
n'avais pas os le faire depuis longtemps; nous tions seuls, la porte
ouverte sur la terrasse laissait entrer de gros phalnes qui se
heurtaient bruyamment au plafond; la lumire de la lampe, concentre par
un pais abat-jour, clairait vivement le profil dlicat de ma tante
Marguerite, renverse dans un grand fauteuil, et laissait tout le reste
de la vaste pice dans un vague demi-jour... les cheveux chtains qui se
jouaient sur le cou laissaient deviner une petite oreille rose et
transparente... je fermai rsolument mon livre. Tante Marguerite releva
la tte.

--Pourquoi ne lisez-vous plus? fit-elle ngligemment.

--Je ne veux plus lire, fis-je avec une violence
inexplicable;--qu'avait-elle dit qui pt m'irriter?

Un sourire malin fit imperceptiblement frmir une fossette qu'elle avait
au milieu de sa joue...

--Trs-bien, dit-elle, vous tes fatigu? Pauvre Etienne! je vais me
coucher.

Elle plia lentement sa broderie, se leva, s'tira un peu et s'approcha
de la porte ouverte. Sa silhouette gracieuse se dtachait sur le fond
plus sombre; j'eus grande envie de l'enlacer et d'aller courir avec
elle,  perdre haleine, dans le jardin obscur et parfum... Elle le
sentit peut-tre, car elle se retourna vivement, jeta un regard de
regret vers les pais massifs plongs dans l'ombre,--je suis sr qu'elle
pensait  son mari dans ce moment-l,--et me dit d'un ton indiffrent:

--Bonne nuit, mon enfant.

Mon enfant! je fus trois jours sans vouloir lui parler.

Cependant la ncessit nous rapprocha. Depuis quelque temps, ma mre ne
se levait plus.

Non qu'elle souffrt,--du reste nous n'en savions rien, car elle avait
dpri sans jamais se plaindre. Nous tions loin, pourtant, de la croire
en danger; mon pre, qui l'adorait, ne voyait dans cet affaiblissement
qu'un malaise passager; accoutum  la voir depuis dix ans tendue sur
sa chaise longue, il formait, au contraire, des plans pour l'hiver, et
se rjouissait particulirement de la disposition nouvelle de notre
appartement de ville, qui lui permettrait d'tre toujours auprs de sa
chre Marie.

Ma tante Marguerite, cependant, avait un air proccup qui m'avait
frapp. Elle n'tait pas heureuse, il n'y avait donc rien
d'extraordinaire  ce qu'elle ft mlancolique; pourtant, je la
surprenais  nous regarder, Paul et moi, avec une expression de
tendresse compatissante que je ne m'expliquais pas.

Mon frre s'en aperut.

--On dirait, tante Marguerite, que vous nous aimez mieux depuis quelque
temps, lui dit-il un jour.

--C'est vrai, mes pauvres enfants, rpondit-elle en se penchant sur lui.

Tous les soirs, depuis que ma mre ne se levait plus, je rejoignais
Marguerite dans le jardin, o elle faisait une heure de promenade pour
la nuit. Quand je passais sa main sous mon bras, elle ne rsistait pas,
ses yeux profonds et mlancoliques semblaient scruter mes penses
secrtes, et loin de les fuir, je ne pouvais me rassasier de ses
regards. On et dit pourtant qu'elle ne me voyait pas, et qu'elle
examinait quelque chose d'invisible, enseveli au plus profond de
moi-mme; nous causions beaucoup, et de choses graves, et je la quittais
parfois mu, souvent srieux, toujours plein d'une extase profonde et
durable.

Un soir, aux premiers jours d'automne, je courus la rejoindre dans
l'alle des tilleuls. L'air tait  la fois lourd et froid. De gros
nuages gris roulaient tristement dans le ciel, et un souffle glac
jetait  nos pieds des feuilles encore vertes, arraches aux arbres
grelottants. Elle marchait avec lenteur, enveloppe dans une mante
bleue; en me voyant, elle prit mon bras et me dit brusquement:

--Etienne, vous n'tes plus un enfant.

Un frisson de joie parcourut mon tre; ses yeux taient fixs sur moi
avec une expression de tendresse indicible.

--Sauriez-vous bien aimer, continua-t-elle, aimer avec une abngation
complte, sacrifier vos plaisirs et vos gots  ceux d'un tre qui
aurait besoin de vous?

Je crus qu'elle avait besoin de moi, et, le coeur dbordant d'une
sensibilit exalte, je rpondis:

--Mettez-moi  l'preuve.

--Bientt, peut-tre! dit-elle tristement. Mon cher Etienne, il est
toujours beau d'tre brave; mais, vous dsirez embrasser l'tat
militaire, vous en coterait-il beaucoup d'y renoncer? Vous savez que ni
Votre pre,--sa voix s'altra lgrement,--ni votre mre ne vous voient
suivre cette carrire avec joie.

--Et vous? lui demandai-je avec regret, car depuis mon enfance les armes
avaient pour moi un attrait puissant.

--Je suis de l'avis de votre pre; il serait bien heureux si vous
consentiez  suivre une autre voie.

--Le dsirez-vous beaucoup, vous?

--De tout mon coeur.

--C'est trs-grave, tante Marguerite; vous me demandez de vous sacrifier
le rve de toute ma vie?

--Je le sais, rpondit-elle en me regardant en face et en s'arrtant.

--Dites-moi comme autrefois: Etienne, je t'en prie.

--Mon cher enfant, dit-elle avec abandon, je t'en prie! C'est le seul
voeu que je forme  prsent.

--J'obirai, rpliquai-je, non sans un soupir... car je me sentais un
peu attrist,--mais pour l'amour de vous seule.

Elle me serra la main sans parler. La premire joie d'un sacrifice
venait de se rvler  moi, en mme temps que son aiguillon. Je marchais
auprs de ma tante, un bras pass autour de sa taille, habitude
d'enfance qui m'tait reste; et, dans les miennes, sa main, que je
portais souvent  mes lvres... mais ce n'tait plus assez.

--J'ai bien mrit un baiser, lui dis-je  voix basse; le sacrifice me
cote, vous le savez...

Elle me tendit son visage; dans l'obscurit les coins de nos lvres se
rencontrrent... et je sentis qu'elle me rendait mon baiser rapide.

Une extase inconnue m'inonda; il me sembla qu'il m'tait pouss des
ailes, et que je planais avec Marguerite au-dessus de cette misrable
terre. Cette sensation tait si pure que je ne songeai qu' me
recueillir pour la savourer, si forte qu'en se renouvelant, elle m'et
paru dtruire mon tre. Incapable de faire un pas de plus, je m'assis
sur un banc qui se trouvait l, sans quitter la taille ni la main de
Marguerite.

Au bout d'un instant, une goutte chaude tomba sur ma main... elle
pleurait.

--Qu'avez-vous, mon bon ange? lui dis-je avec inquitude.

--Vous le saurez, rpondit-elle en touffant un sanglot.

--Vous me disiez toi, tout  l'heure.

--Tu le sauras, mon enfant, rpta-t-elle. Etienne, ta promesse est
sacre, souviens-toi!

Je m'inclinai sur elle pour baiser ses cheveux... elle pleurait, la tte
appuye sur ma poitrine, sans rpondre  mes questions autrement que ce
mot:

--Plus tard.

Elle se remit enfin, essuya ses yeux lasss, et nous rentrmes. Ma mre
tait fatigue et trs-faible;--la tante Marguerite nous amena prs de
son lit pour lui dire bonsoir, et ma mre retint longtemps chacun de
nous pench sur son oreiller. Depuis quelques jours, cet adieu tait
plus tendre de sa part, et nous aussi, nous avions pris l'habitude de la
caresser plus longtemps, cette mre si bonne et si saintement aime.

Mon pre se retira, pendant que, sous prtexte d'insomnie, la tante
Marguerite s'installait dans un fauteuil pour lire, et je fus bientt
seul avec mes penses.

Ayant toujours trouv la bibliothque de mon pre  ma disposition, je
n'avais jamais eu de curiosit malsaine pour les fruits dfendus, et le
mot volupt ne m'offrait pas de sens dfini. Pures comme celles d'un
enfant, mes ides n'avaient jamais effleur le plaisir ni le vice, et le
premier baiser pris sur les lvres de Marguerite m'ouvrait les portes
d'un monde enchant. La tte en feu, le coeur palpitant, je me jetai sur
mon lit, et je m'endormis bientt de ce dlicieux sommeil de la seizime
anne.

Je rvai que Marguerite et moi nous tions encore assis sur le banc de
l'avenue. Nous causions, elle regardait en souriant, j'allais la prendre
dans mes bras, lorsqu'elle mit elle-mme la main sur mon paule; la
sensation fut si forte que je m'veillai. Elle tait l, vtue de blanc,
assise sur mon lit.

--Etienne, Etienne, me dit-elle  voix basse, du courage; et debout!

Boulevers, sans rien comprendre, je me mis sur mon sant.

--Levez-vous et habillez-vous, continua-t-elle, et venez me rejoindre
dans la pice voisine.

En un clin d'oeil je fus prt; elle m'attendait  la porte de ma chambre
et saisit ma main dans l'obscurit.

--Avez-vous beaucoup de courage? me dit-elle.

--Il est arriv un malheur? rpondis-je en tremblant.

--Oui.

--A qui?

--A nous tous,  votre pre surtout; il faut le consoler.

--Qu'y a-t-il?

--Votre mre...

--Elle va plus mal?

Nous tions arrivs  la porte de la chambre de ma mre, elle l'ouvrit:
je vis le visage bien-aim, ple et d'une rigidit implacable; mon pre,
 genoux prs du lit, s'arrachait les cheveux,  demi fou de douleur.

--Marie, Marie! criait-il, seul, seul au monde!

--Ton serment, me chuchota ma tante, ton serment, Etienne! ta mre
l'entendra.

Je me jetai  genoux, les bras autour du cou de mon pre.

--Pre, tu as des enfants, m'criai-je, je ne te quitterai pas.

Mon pre me regardait sans rien comprendre.

--Jamais, jamais, pre, rptai-je, oubliant ma douleur devant la
sienne. Je serai lgiste comme toi, avec toi, je resterai prs de toi,
je te le jure!

--Ah! comme tu lui ressembles! s'cria-t-il. Et me serrant dans ses
bras, sur le lit tide encore de la morte, il inclina sa tte avec la
mienne et pleura amrement. La crise tait passe, sa raison tait
sauve.

Voil comment, la plus amre des douleurs succdant sans transition  la
plus pure des joies, je devins homme en une nuit. Ma tante Marguerite
resta prs de nous, toujours,--ainsi l'avait voulu notre chre envole;
mais, bris par la souffrance, mri par la rflexion et les tudes
srieuses qu'exigeait mon nouvel avenir, je ne vis plus en elle que le
bon ange de cette nuit d'horreur et d'angoisse qu'elle avait prvue, et
dont elle avait tch de nous adoucir l'amertume.

Chre tante Marguerite! Elle non plus n'a pas t heureuse; mais ce
n'est pas notre faute, car dans la maison o elle s'est efforce de
remplacer la tendresse et l'abngation de notre mre, jamais une soeur
n'et t plus sincrement aime, plus respectueusement honore.




                                 LINA


C'tait une danseuse, et c'tait ma soeur. Je ne prtends pas que toutes
les danseuses soient capables de vivre et de mourir comme elle,--pas
plus que toutes les femmes du monde,--mais j'ai rsolu d'crire son
histoire avec le peu d'orthographe que je possde, afin de la faire lire
 ses enfants, quand ils seront assez grands pour la comprendre.

Elle s'appelait Magdalina, et nous la nommions Lina. Elle tait blonde
et mignonne, les yeux bleu fonc; la bouche tait grande, mais garnie de
si jolies dents! Elle avait dix-neuf ans, et ses dbuts promettaient un
bel avenir; elle s'tait fait aimer de tout le monde au thtre; les
machinistes mmes lui souriaient quand elle glissait  travers les
dcors; c'tait une enfant gte du public et de ses camarades, et je
l'avais conserve pure, en dpit de toutes les galanteries dont elle
tait entoure.--Pure? oui; non par mes conseils, cela ne s'coute
jamais, mais par l'exemple des malheurs qui suivent une faute. En
grandissant, elle avait compris, entendu dire peut-tre, pourquoi je
vivais seule et triste,--trop fire pour tomber plus bas, trop humilie
pour payer d'audace,--et je l'avais vue repousser gentiment, sans
rudesse, toutes les offres malsonnantes; mais l'amour n'avait pas encore
pass par l, et je me demandais avec effroi ce qui s'agiterait dans ce
jeune coeur le jour o la passion s'y veillerait.

Ce jour vint: un soir, en rentrant d'une reprsentation o elle avait
t bien fte, Lina en robe de nuit vint s'asseoir  mes pieds dans le
salon; je vis qu'elle avait quelque chose  me dire; j'apprhendais sans
savoir quoi, mais je rsolus de la laisser parler.

--As-tu vu le comte Jacques? me dit-elle aprs un long silence.

Le comte Jacques tait un habitu des fauteuils d'orchestre; il avait
vingt-deux ans, un beau visage, une lgante et fire tournure, et une
grande fortune dj considrablement brche par des folies
chevaleresques dont son honneur, au moins, n'avait jamais eu  souffrir.
Je compris que Lina m'chappait, et pour toute rponse je fis un signe
de tte.

--Il m'a demand la permission de se prsenter chez nous, continua Lina.
Aprs un silence elle ajouta: J'ai dit oui. Un second silence
suivit:--Je l'aime, fit-elle avec une singulire douceur dans la voix.

--As-tu bien rflchi? lui dis-je tristement.

--Oui, continua-t-elle en posant sa tte sur mes genoux. J'ai beaucoup
rflchi, et voici ce que je me suis dit: pouser un de mes camarades du
thtre ou de l'orchestre--non: j'ai trop vu de telles unions pour ne
pas les apprcier  leur valeur; d'ailleurs je ne puis aimer ces gens,
que je vois avec tous leurs dfauts, leurs vices, leurs bonnes grosses
qualits qui les rendent charmants ou insupportables; me marier hors du
thtre, tre dclasse, humilie.--non encore. Mais aimer de toute mon
me, aimer... le temps que Dieu voudra, et puis...

--Et puis? rptai-je.

--Et puis mourir, dit-elle doucement, en souriant; mourir,--ou vivre
avec le souvenir de quelques belles annes de bonheur et de jeunesse, et
oublier que j'ai un coeur.

Je secouai la tte. Je savais bien, moi, qu'on ne vit pas ainsi,  moins
d'avoir t comme moi, froisse, brise dans ses fibres les plus
intimes, et d'ailleurs je n'tais pas jolie... mais elle, charmante et
adore, pourrait-elle?...

--Avant de gter la tienne, lui dis-je, regarde ma vie.

--Je l'aime, rpondit-elle en se blottissant contre moi.

Je tentai un dernier effort.

--Sais-tu s'il mrite qu'on l'aime? lui dis-je.

--Ah! voil ce qu'il faut savoir, fit-elle lentement; je verrai bien:
s'il parle de prsents, tout sera fini, je ne le reverrai jamais.

Elle me dit bonsoir et s'en alla.

Reste seule dans le salon avec le feu qui s'teignait, je pleurai
longtemps sur elle et sur moi. Vingt fois je fus sur le point d'aller
lui parler, de lui raconter l'histoire de mon dsespoir, de ma
vieillesse anticipe,--je n'ai que huit ans de plus qu'elle, et je
parais sa mre, tout cela pour une faute vulgaire,--je me retins. Jamais
l'exprience d'autrui n'a corrig personne, me dis-je tristement; elle
se cachera de moi, voil tout; et qui suis-je pour lui faire de la
morale? En ai-je le droit, moi, coupable, dchue?

Lasse de pleurer, je me levai, et sur la pointe des pieds, j'entrai dans
sa chambre. Elle dormait d'un sommeil d'enfant, les bras croiss sur sa
poitrine, dans ses longues tresses blondes...--Combien de nuits
dormira-t-elle encore ainsi? me dis-je en baisant ses cheveux de soie.
Je me retirai le coeur gros.--Il y a encore une chance, pensai-je en me
couchant, c'est qu'il la blesse en lui offrant ses richesses; elle le
repousserait sans piti.

Et je m'endormis en priant Dieu de permettre que le comte Jacques ft un
homme comme tous les autres.

Le ciel n'exaua pas ma prire,--je l'ai trop fatigu de mes voeux
autrefois;--le comte Jacques n'tait pas comme les autres. Je ne sais
pas ce qu'il pensait de Lina avant d'entrer chez elle; mais quand il
l'eut vue dans sa chaste dignit,--la dignit d'une danseuse, cela va
faire rire le monde,--il se laissa gagner au parfum d'honntet
qu'exhalait la bonne crature, il ne demanda pas  tre l'amant de la
danseuse, il devint l'amoureux de la jeune fille, et c'est ce qui perdit
Lina.

Il venait tous les jours.--Je ne les drangeais jamais: la maison
n'tait-elle pas  ma soeur?--Il causait, il s'asseyait  ses pieds, et
baisait ses mains fluettes, et quand elle lui montrait du doigt l'heure
 la pendule, il s'en allait soumis... On se serait bien moqu de lui au
dehors, si l'on avait su que l'amant de Lina n'avait pas encore effleur
ses lvres!

Un jour, vers l'heure du dner, Lina m'appela.

--Julie, me dit-elle, pourquoi ne viens-tu jamais au salon quand le
comte y est? Veux-tu dire qu'on mette son couvert? Il dne avec nous.

J'obis tristement, Lina ne s'appartenait plus.

J'en veux cruellement au comte Jacques, et pourtant je ne puis prononcer
un mot de blme contre lui; il s'est toujours comport
irrprochablement, selon les lois du meilleur monde. Il ne donna rien 
Lina,--il savait qu'un tel amour ne se paye pas,--le portrait du comte
seulement dans un mdaillon tout uni, qu'elle ne cessa de porter jusqu'
la fin; mais ce modeste petit logis, qu'il ne demanda pas de lui faire
quitter, se remplit insensiblement des recherches du luxe le plus
exquis; lui seul y pntrait, il en fit un paradis.

Un an s'coula. Lina, heureuse, tait cent fois plus jolie: son charmant
naturel en faisait la plus aimable compagne: au thtre, on l'avait
taquine quelque temps.--Eh bien, oui! je l'aime, avait-elle rpondu, et
aprs? On avait fini par n'y plus penser. Non que le comte Jacques n'et
t le point de mire de toutes les dames du corps de ballet; mais 
force de voir tomber dans l'eau les plus fortes agaceries, ces dames
avaient dclar le comte fini.

Depuis quelque temps Lina plissait, elle tait vite essouffle; elle
demanda et obtint un cong de trois semaines. Quelques jours avant
l'expiration de ce cong, je la trouvai debout devant sa psych, qui
s'examinait attentivement; elle me parut change. En m'entendant, elle
se retourna joyeusement.

--Julie, dit-elle, si tu savais quel bonheur! Jacques est si content! Ce
sera un fils!

Elle tait si heureuse, si triomphante, que je n'eus pas le courage de
souffler sur sa joie avec les ralits de la vie. Elle ne retourna pas
au thtre, le comte ne le permit pas; jamais jeune femme ne fut plus
soigne, plus gte. Elle avait eu raison, ce fut un fils que le comte
reut dans ses bras en pleurant de joie.

Lina fut bientt sur pied; le vieux mdecin du comte, qui l'avait vu
natre et qui venait chez nous depuis deux ans, lui permit de reprendre
la danse, car elle tenais  gagner sa vie, comme elle disait. Jacques
pouvait lui donner le superflu; mais elle ne voulait devoir le
ncessaire qu' elle-mme.

Une nourrice fut engage pour le bb. Le comte voulait un appartement
plus vaste; Lina tenait  ne pas quitter le logis o elle avait aim
Jacques. Cdant  ce caprice, celui-ci fit dmnager  prix d'or les
locataires qui habitaient l'autre moiti de notre tage; il orna cet
appartement, fit ouvrir en secret une porte de communication, et un
soir, en revenant du thtre, Lina trouva son logement agrandi de
moiti. Elle voulait gronder, mais Jacques touffa ses paroles sous un
baiser.

--J'ai gard notre chambre, lui dit-il, mais il me fallait bien un
cabinet de toilette.

--Tu resteras donc ici? rpondit-elle, saisie de joie.

--Toujours, ma bien-aime.

Effectivement, le comte Jacques ne nous quitta plus; il avait conserv
son logis de garon, o il recevait ses amis et son courrier; mais il
dnait presque toujours avec nous et revenait tous les soirs. Jamais je
n'avais vu Lina si heureuse, et je me disais parfois qu'une bonne fe
devait avoir prsid  sa naissance, pour qu'elle et toutes les joies,
l o j'avais eu tant de peines. Deux ans s'coulrent ainsi sans
nuages, au bout desquels Lina se trouva enceinte une seconde fois. Les
six premiers mois, tout alla bien; puis tout  coup elle devint faible
et nerveuse, et le comte Jacques, de son ct, se montra fort proccup
de son tat maladif. Insensiblement le logis s'assombrissait: Jacques
fut forc de faire un petit voyage auprs de ses parents qui habitaient
leurs terres; il devait rester huit jours absent, il en fut quinze, et
malgr ses lettres quotidiennes, je voyais Lina devenir de plus en plus
srieuse. Un jour, je pris  part le vieux bon mdecin qui la soignait
avec tant de dvouement.

--Qu'a-t-elle? lui dis-je.

--Sa grossesse la fatigue plus que de raison, rpondit-il; je n'en
saisis pas clairement le motif; c'est probablement nerveux, mais Jacques
devrait revenir. Je lui crirai.

Jacques revint aussitt, et Lina sembla reprendre got  la vie;--puis
vint le moment redoutable. La crise fut longue, trs-longue.

--Il y a de l'atonie, disait le docteur; une nature si vigoureuse! que
peut-elle avoir?

Enfin, aprs de longues heures d'angoisses, j'entendis le cri du
nouveau-n!

--C'est une fille, dit le docteur.

--Une petite Pauline, dit Jacques en baisant les mains inertes de ma
soeur.

--Pauvre petite fille! murmura Lina d'une voix si faible qu'on et dit
un souffle.

--Ce n'est pas tout a, fit le docteur avec autorit, assez de
faiblesse; je veux qu'on se remette, et vite, entendez-vous, madame?

--J'obirai, docteur, rpondit Lina en pressant faiblement la main de
Jacques, qu'elle n'avait pas quitte durant les dernires heures.

Elle se remit en effet,--plus vile que je ne l'aurais espr. Jacques
tait toujours aux petits soins prs d'elle; cependant il ne pouvait
dguiser une certaine proccupation, une certaine tristesse qui ne
m'chappait pas; je sentais venir un malheur,--mais pouvais-je
l'interroger?

Un jour, Lina tait sortie en voiture,--c'tait la seconde fois depuis
ses couches; Jacques vint me chercher dans la chambre o je regardais la
nourrice habiller la dernire venue.

--Petite soeur, me dit-il d'un air soucieux, le docteur nous attend au
salon, venez un peu, j'ai  vous parler.

Je me sentis frappe au coeur, mais je le suivis sans mot dire au salon,
o le docteur nous attendait en effet d'un air fort grave.

--Voici ce que c'est, dit Jacques d'une voix embarrasse; je suis ruin
ou  peu prs, j'ai vingt-sept ans, mon pre veut que je me marie; il a
arrang cela avec une famille amie, et le mariage est conclu pour le
mois prochain.

J'tais stupfaite; l'pouvante me fermait la bouche. Jacques continua:

--Il y a quatre ou cinq mois qu'il en est question; le docteur sait que
j'ai refus nergiquement. J'aime Lina, et je ne voulais pas la quitter:
j'ai lutt avec mon pre jusqu' ce qu'il me menat de sa maldiction;
ma mre en est tombe malade de chagrin.--C'est alors que je suis all
la voir;--le docteur sait tout. Le docteur acquiesa d'un signe de tte.

--Que fallait-il faire? continua Jacques; j'aurais t heureux d'pouser
Lina, mais jamais mon pre ni ma mre n'y consentiront; il faut que je
leur obisse, non par got, mais par devoir filial. Comprenez-vous,
Julie?

--Et Lina? fis-je d'une voix brve.

--Le docteur dit qu'elle est en tat de supporter la commotion.

--Du moins, elle en a l'air; je n'ai rien dit de plus, fit le docteur
sans bouger de sa place.

--Il faut que je parte demain, ajouta Jacques. Les longues motions ne
valent rien, plutt trancher d'un coup; d'ailleurs, le docteur sera l.
J'y suis forc, vous dis-je, Julie; vous savez que je ne suis pas un
homme  paroles inutiles, ni  faux serments.--M'en voulez-vous
beaucoup? ajouta-t-il en me tendant la main.

--Je n'en sais rien, rpondis-je sans la prendre. A votre place, je sais
que je n'aurais pas abandonn Lina.

J'ignore ce qu'il allait dire. Lina entra toute frileuse,--c'tait aux
premiers jours de l'hiver,--et fit servir le dner. Ce repas fut triste;
Lina n'avait pas l'air de s'en apercevoir: elle se disait fatigue; nous
passmes au salon. Elle s'tendit sur sa chaise longue, et Jacques
s'assit prs d'elle, comme d'usage. Le docteur et moi nous avions engag
une partie d'checs, par contenance, car nous poussions les pices au
hasard, sans savoir ce que nous faisions. Enfin le docteur se leva.--Je
vais voir les enfants, dit-il;--et il sortit. Jacques se laissa tout
doucement glisser  genoux sur le tapis, la main de Lina dans les
siennes, en la regardant avec une douloureuse tendresse. Je vis bien
qu'il l'aimait toujours et qu'il souffrait jusqu'au plus profond de son
tre.

--Lina, lui dit-il doucement, tu sais que j'ai un pre et une mre? Lina
fit un signe de tte.

--Tu sais que leur ide est de me voir continuer la famille?

Elle rpondit de mme.

--Lina, mon amour,--il fondit en larmes,--on nous spare...

--Tu te maries? lui dit-elle doucement.

Je sentais tout son sang lui refluer au coeur; elle plissait d'instant
en instant. Il ne pouvait pas rpondre.

--Je le savais, continua-t-elle  voix basse; ne sois pas si triste...

--Tu le savais? fit Jacques effray, en la regardant,--tu le savais, et
tune m'en as rien dit?

--A quoi bon te faire de la peine! dit-elle avec la mme douceur. Tu as
fait tout ce que tu devais faire; il ne te reste plus qu' obir. Il y a
quatre mois que je le sais; tu as perdu ici la dernire lettre de ta
mre avant ton voyage, avant sa maladie, tu sais? Je l'ai lue.

--Pauvre Lina, comme tu as souffert! disait-il en pleurant sur les mains
glaces de ma soeur; je t'aime, je te jure que je t'aime!...

--Je le sais, rpondit-elle en se penchant sur lui pour l'embrasser; je
ne t'en veux pas; j'ai lu trs-heureuse; je savais que cela devait
arriver. Malgr tout, je suis contente de t'avoir aim.

Calm par sa douceur, Jacques reprit un peu de courage.--J'ai pens aux
enfants, dit-il en tirant deux papiers de sa poche,--et  toi,
ajouta-t-il, en glissant un troisime papier sous les autres.

Lina regarda les deux premiers. C'tait pour chacun des enfants une
donation de cent mille francs.

--J'aurais voulu faire davantage, disait Jacques honteux, c'est tout ce
qui me reste; je n'ai besoin de rien, je serai riche.

Elle prit le troisime papier d'une main ngligente et le jeta au feu
sans l'avoir ouvert.

--Je n'ai pas le droit de refuser pour les enfants; mais pour moi, je
n'ai besoin de rien, dit-elle en tendant la main au comte.

--Mais de quoi vivras-tu? la rente des enfants ne suffira pas pour
quatre!

--Du thtre, rpondit-elle avec un trange sourire. Quand pars-tu?

--Demain.

--Tu restes ce soir?

--Oui, certainement.

--Et cette nuit? fit-elle plus bas, en le regardant avec une lueur
singulire dans ses yeux bleus.

--Oui.

--Merci, je t'aime, lui glissa-t-elle  l'oreille. Elle se leva
lentement, m'envoya un baiser, passa un bras au cou de Jacques et se
dirigea vers sa chambre. La porte se referma sur eux.

Le docteur rentra.--Eh bien, comment l'a-t-elle pris? A-t-elle beaucoup
pleur?

--Pas une larme.

Il hocha la tte.--Tant pis, dit-il.

--Elle le savait quand il est parti il y a quatre mois, ajoutai-je.

--Je m'en tais dout, rpondit-il. C'est trs-srieux; il faudra voir;
je reviendrai demain.

Je ne dormis gure. Le lendemain  huit heures,  la clart gristre
d'une pluvieuse matine d'hiver, je rencontrai le comte Jacques en
costume de voyage dans la salle  manger.

--Comment va-t-elle? lui dis-je toute tremblante.

--Elle est calme, rpondit-il sans me regarder. Il me donna une adresse
pour lui envoyer de frquentes nouvelles de ces tres si chers  son
coeur la veille encore et qui demain ne seraient plus rien pour lui; il
embrassa son fils en train de barboter dans son lait du matin, sa fille
endormie au sein de la nourrice, me tordit la main d'une dernire
treinte en disant: Veillez sur elle,--et partit.

Il n'tait pas mchant, cet homme, et la socit qui nous l'arrachait
n'avait pas tort non plus. Qui donc avait tort dans cet pouvantable
sacrifice? tait-ce la victime? Mais ces choses-l sont au-dessus de mon
jugement.

Quand la porte fut ferme sur lui, j'entrai doucement dans la chambre de
ma soeur. Elle tait calme en effet, et pleurait silencieusement, la
face cache dans l'autre oreiller, celui o la tte du comte Jacques
avait laiss son empreinte. Je me penchai sur elle: le parfum qu'il
portait  ses cheveux s'tait attach au creux de cet oreiller.--C'est
tout ce qui restait  Lina de son amant envol!

--Ma soeur chrie, lui dis-je tout bas, en l'embrassant.

--C'est toi, Julie? rpondit-elle; dis qu'on me laisse dormir, je suis
un peu souffrante; je ne me lverai pas aujourd'hui.

Elle se dtourna, rapprocha d'elle l'oreiller de Jacques et plongea son
visage dans le creux parfum. Je refermai sa porte, et je me verrouillai
pour pleurer en paix.

Elle ne se leva plus. Le docteur, que j'interrogeais tous les jours avec
une impatience fivreuse, me rpondait: Anmie.--Anmie si l'on veut;
mais quand les forces de la vie morale vous abandonnent, o le sang
reprendrait-il sa richesse?

Elle vcut encore quatre semaines, avec cet oreiller prs d'elle,
qu'elle ne se laissa pas enlever, et le portrait de Jacques dans le
creux de sa main.

--Et tes enfants, Lina? lui dis-je un jour.

--Tu les aimeras bien, rpondit-elle. Quelques jours avant la fin, elle
me fit asseoir prs de son lit.

--coute, me dit-elle, il faut que tu lui pardonnes. Tu lui diras que
j'ai t heureuse et que je le remercie. Qu'il aime bien les enfants,
seulement. Dis-lui que j'ai t trs-heureuse, n'est-ce pas? Du premier
jour j'ai su que cela devait arriver, tu t'en souviens?

Hlas! si je m'en souvenais! Cinq ans, et la mort au bout de son
bonheur!--Aprs tout, elle avait peut-tre eu raison...

Un soir, elle s'endormit sur l'oreiller de Jacques et ne se rveilla
plus.

Six mois aprs, lui, il arriva, vieilli, dsol, bourrel de remords.
J'avais eu envie de le torturer, je n'en eus pas le courage, et je lui
rptai le message de Lina.

--Je l'ai tue, me dit-il, et ma femme a un caractre infernal; nous
nous dtestons, je serai malheureux toute ma vie.

Il adore ses enfants, dont sa femme est jalouse, mais il ne s'en soucie
gure et ne dsire pas d'hritier.--Moi, j'lve mes deux orphelins.
Pourvu que je vive assez longtemps pour pargner  Lina le sort de sa
mre! J'aurai du courage, cette fois! Et puis elle a un pre pour la
protger... Qui sait? Lina a peut-tre t plus heureuse que si elle et
vcu comme tout le monde.




                                JALOUX


Le diable emporte les gens qui vous mettent martel en tte! me disais-je
en revenant  pied de la ville voisine  travers les bls jaunissants
sur lesquels le soleil jetait une large nappe d'or rouge: il fait un
temps magnifique, je rentre chez moi; ne devrais-je pas tre joyeux et
entendre toutes les douces chansons du foyer chanter dans mon coeur? Au
lieu de cette bonne musique, c'est la voix aigre de la tante Caroline
qui me tinte aux oreilles: Mon neveu, prenez garde  votre femme, vous
vous apercevrez trop tard que j'avais raison de vous prvenir.

Il faut croire que l'expression de mon visage n'avait pas t
prcisment agrable, car, en me disant prcipitamment adieu, elle avait
referm sur moi la lourde porte au marteau grimaant, moins dplaisant
toutefois que sa mchante figure.

Prendre garde  ma femme! Et pourquoi? Je haussai les paules de piti,
j'adressai mentalement  ma tante Caroline une apostrophe qui n'avait
rien de commun avec une bndiction, et je pris le chemin de mon petit
manoir enfoui dans un bouquet de saules,--o m'attendait ma chre petite
femme.

Ma chre petite femme... elle m'attendait en effet. Nous tions convenus
depuis huit jours d'aller faire ensemble cette ennuyeuse tourne de
visites, afin d'avoir de temps en temps l'occasion d'changer un baiser
dans un escalier obscur, au risque de chiffonner le chapeau d'Amlie. Et
puis, tout  coup, le matin en revenant djeuner, je la trouve en
nglig blanc, tout sem de rubans bleus!--C'tait trs-joli, mais ce
n'tait pas prcisment une toilette de visites, si bien que je lui
proposai de rester au logis tout le jour.--Non, mon chri, me dit-elle.
Pour arranger les choses  l'amiable, je vais rester, et tu iras tout
seul voir l'oncle Auguste, la cousine Ursule et la tante Caroline.

Tout seul! C'tait dur. Pourquoi? La rponse fut courte et premptoire:

--Je veux rester ici.

Je ne pus obtenir autre chose. Force fut de m'habiller et d'aller faire
ma corve tout seul. Pas de serrements de mains furtifs derrire les
portes, pour varier la monotonie de cette longue journe. Et pour comble
de bndiction, les derniers mots de la tante Caroline grinant  mon
tympan:--Prenez garde  votre femme. Le conseil tait absurde, mais
pourquoi Amlie n'avait-elle pas voulu m'accompagner? En me posant cette
question, je distribuais  droite et  gauche de grands coups de canne
sur les bls qui bordaient le chemin. Il faisait magnifique en
effet;--je vous demande un peu pourquoi cela me mettait de mauvaise
humeur!

--Quel dommage qu'il n'ait pas plu  verse! me disais-je tout le long de
la route; ma rcolte et peut-tre t perdue, mais je ne serais pas
all en ville, et cet oiseau de mauvais augure, la tante Caroline...--Au
diable la tante Caroline! m'criai-je, tout haut cette fois.

Un frais clat de rire me rpondit dans le bois. Je regardai  droite,
et j'aperus ma petite femme, toujours en nglig blanc, mais couronne
de bluets, qui m'attendait assise au dtour de la route.

--Que t'a-telle fait, cette terrible tante Caroline? me dit-elle en se
suspendant  mon bras et en me tendant ses lvres souriantes. Elle
n'tait pas bien grande, ma petite femme; il fallait l'aider  se
dresser, et baisser un peu la tte pour l'embrasser... Je n'eus pas
plutt pass mon bras autour de sa taille souple qu'un revirement
d'ides se fit en moi, et je rpondis de tout mon coeur:

--C'est une vieille folle.

--Amen, dit ma femme. Elle t'a fait faire un mauvais dner, bien sr? Je
t'ai gard une aile de poulet et des fraises avec de la crme; nous
allons souper. Que dit-on  sa femme?

--Merci, ma petite mnagre, rpondis-je en la soulevant dans mes bras,
blanche et moelleuse comme une plume de cygne.

Pendant que nous soupions en tte--tte,--elle avait renvoy la
bonne,--un doigt de vieux bordeaux clair comme un rubis dans nos verres;
et de la glace dans une large coupe de cristal, je me trouvais si bien!
L'ide me vint naturellement qu'il fallait tre archifou pour tre all
 la ville sous ce soleil et par cette poussire

--Pourquoi m'as-tu expdi ce matin? dis-je en riant  Amlie.

--Il fallait bien se dbarrasser de ces vieilles visites oublies.

--Mais alors, pourquoi n'es-tu pas venue avec moi?

--Ah! voil! fit-elle avec un lger nuage sur son frais minois, je n'en
avais pas envie.

Elle me dit cela d'une manire si concluante qu'videmment il n'y avait
pas  reprendre la question en sous-oeuvre. Je jetai ma serviette et je
me levai.

--Oh! le vilain dsordre! dit-elle en ramassant la serviette et en la
roulant soigneusement. Je la regardai, ses yeux baisss suivaient
l'opration de ses doigts agiles, elle avait l'air calme et repos d'une
madone du Prugin;--j'eus honte.....de quoi? Je n'en sais rien, toujours
est-il que je me sentis honteux, et, passant le bras autour du cou de ma
femme, je l'entranai vers le balcon. La lune se levait derrire le
grand bois, on ne la voyait pas encore, mais ses rayons traversaient la
clairire en face de nous et glissaient sur le ruisseau comme des filets
d'argent; un cri d'oiseau se fit entendre dans le lointain.--Je regardai
Amlie,--ses yeux taient tourns vers moi.--Je t'aime, dit-elle en se
blottissant contre moi comme un oiseau frileux. Il y a un an, nous
n'tions pas encore maris, t'en souviens-tu?

Si je m'en souvenais! La route de ma Saulaie  la ville ne me paraissait
pas longue dans ce temps-l! Il n'y avait pas un pi de bl, pas une
fleur du chemin  laquelle je n'eusse cri: Je l'aime! en revenant, le
coeur dbordant d'ivresse,  ce logis o je l'avais amene un soir
d't, palpitante et pleine de confiance, ayant dit oui pour la vie 
l'homme qu'elle aimait depuis deux ans..... Et moi! quand l'avais-je
aime? Je n'en savais rien; il me semblait ne m'tre jamais endormi ni
rveill sans son nom sur les lvres et son image dans les yeux.

--Je t'aime, lui rpondis-je. La lune nous enveloppa soudain d'une
clart blouissante.

--Faust et Marguerite, dit Amlie en riant. Heureusement, Mphislophls
est en cong illimit. Allons, viens, Faust, tu vas t'enrhumer.

Pourquoi cette plaisanterie me fit-elle un effet dsagrable? Mais
Amlie ouvrait la porte de notre chambre; je ne vis plus qu'elle.

Le lendemain matin, quand je m'approchai de la fentre, le ciel tait
couvert, un rayon jaune se glissait de temps  autre entre les nuages.

--Signe de pluie, dis-je  Amlie qui se frottait paresseusement les
yeux.

--Oh! mais non, s'cria-t-elle, encore  moiti endormie, je ne veux pas
qu'il pleuve! Il faut que j'aille...

Elle s'interrompit brusquement et sourit.

--O faut-il que tu ailles, ma petite femme? lui demandai-je.

--Cela ne vous regarde pas, monsieur mon mari, rpondit-elle avec une
petite moue adorable.

--Mais si je veux le savoir?

--Un mari ne doit avoir d'autre volont que celle de sa femme, et comme
je ne veux pas que tu le saches, tu comprends...

--Je comprends, fis-je d'un air enchant.--J'tais furieux.

Ma mauvaise humeur passa avec le rayon jaune, noy dans une petite pluie
fine, aigu, qui rayait perpendiculairement le paysage. Il n'y avait pas
 mettre les pieds dehors ce jour-l!

--Qu'il fait donc mauvais! dis-je en tambourinant avec satisfaction sur
les vitres.

--Cela t'amuse! fit Amlie qui n'avait pas l'air de partager mes
impressions.

--Mais oui, ma chrie! Quoi de plus doux que de passer la journe
ensemble, enferms dans cet heureux petit paradis? Tu me feras de la
musique, tu me joueras cet adagio de Beethoven, tu sais?

Amlie me regarda tendrement et vint poser sa tte sur mon paule. Cet
adagio, elle me l'avait jou le jour de ma demande en mariage, c'tait
pour nous un souvenir plein de flicits indicibles. Ses yeux limpides
regardaient jusqu'au fond de mon me;-- mon tour, j'y plongeai mon
regard, et j'y trouvai cette entire confiance, cet abandon complet qui
m'avaient rendu si heureux, qui me promettaient une longue vie de
bonheur.

--Et tu ne sortiras pas, mon cher petit despote, lui dis-je en
l'embrassant. Elle me rendit mon baiser, puis une tincelle ptilla dans
son regard,--malice ou gaiet? Et nous allmes djeuner.

La table desservie, Amlie regarda mlancoliquement le paysage: les
cytises alourdis s'inclinaient jusqu' terre, le gazon tait noy, de
larges nappes d'eau marquaient la place des chemins... nous tions
revenus aux beaux jours du dluge.

--Veux-tu sortir en bateau? dis-je  ma femme, autrement je ne vois
pas...

--Tu crois? fit-elle avec un accent railleur. Allons, viens que je te
joue ton adagio.

Une heure dlicieuse se passa  faire de la musique, puis je me rappelai
que cinq ou six lettres d'affaires gisaient l-haut sur mon bureau. A la
campagne on n'crit gure que quand il pleut; malheur aux gens presss,
quand la chaleur et le ciel bleu vous appellent sous la vote de la
fort! Ma femme, fort affaire dans la cuisine, surveillait certain
gteau dont j'tais friand et que Monique manquait rgulirement. Elle
en a au moins pour une heure, me dis-je, et je montai mettre un terme
aux maldictions probables de mes correspondants.

Ce n'est pas une heure, mais deux, que me prirent ces ennuyeux chiffons
de papier; quand je redescendis, ma femme brodait prs de la fentre de
la salle  manger. Un rose vif teintait ses joues, deux ou trois gouttes
d'eau scintillaient dans ses bandeaux bouriffs,--elle tait adorable
ainsi, mais j'avoue que je n'y pensai gure.

Elle est sortie,--fut ma premire ide;--voyons si elle me le dira, fut
la seconde.

Pourquoi ne me l'aurait-elle pas dit? Je n'avais qu' le lui demander.
Je n'osai pas.

--Il pleut toujours? dis-je btement.

La pluie avait doubl de violence et frappait les vitres avec rage.

--Tu vois! dit Amlie en souriant. As-tu envie de sortir?

--Non; et toi?

--Non certes, fit-elle avec un joyeux clat de rire. La pense me vint
qu'elle avait peut-tre simplement ouvert la fentre pour prendre l'air,
et je me tanai vertement pour les ides baroques qui me parcouraient la
cervelle depuis la veille au soir.

--J'ai oubli mon panier dans le salon, me dit Amlie; mon bon chri,
veux-tu aller le chercher?

Pour aller dans le salon, il fallait traverser l'antichambre, j'ouvris
la porte,--l'empreinte des pieds mignons de ma femme allait du perron 
la cuisine, marque par des plaques humides, et par la porte
entr'ouverte il me sembla voir le profil de son waterproof, pendu devant
le feu.

Elle est dcidment sortie, me dis-je. Quel intrt peut-elle avoir  me
le cacher? Pendant que je retournais cette ide dans mon esprit, j'avais
mis la main sur le panier d'Amlie; la vue des objets qui le
remplissaient changea le cours de mes penses. C'taient de petits
morceaux de flanelle et d'indienne de toutes les couleurs, jaquettes et
petits bonnets...

--Pendant que nous n'avons pas d'enfants, m'avait expliqu ma femme,
laisse-moi travailler pour les pauvres petits de la commune; cela nous
portera bonheur, et, plus tard, qui sait si j'en aurai le temps?

Elle tait sortie certainement,--mais pour une oeuvre de charit.
Comment n'y avais-je pas pens plus tt? Elle se cachait pour bien
faire... Mon coeur dborda de joie et d'orgueil; en lui rendant son
panier, je baisai la main qu'elle avanait pour le recevoir.

--Cher Ferdinand, fit-elle tendrement, assieds-toi l et causons.

L'aprs-midi s'acheva comme un rve. J'tais fier de ma femme, j'aurais
voulu apprendre au monde entier qu'elle avait brav la pluie et le vent
pour faire une visite de charit, j'avais envie qu'elle st les
sentiments que m'inspirait son dvouement... Au dner je n'y tins pas.

--Que t'ont cont tes chers pauvres, ce matin? lui dis-je en la
caressant des yeux, pendant qu'elle retournait la salade.

--Mais rien du tout, fit-elle, en posant la fourchette d'bne sur les
feuilles d'un vert tendre; par un temps comme celui-l,  moins de
mourir absolument de faim, quand on n'a gure de souliers, on ne se
risque pas  traverser le bois pour venir  notre maisonnette isole.

Je me sentis envahir par une froide stupfaction. Amlie me passa la
salade.

--Je n'ai pas faim, dis-je schement.

--Es-tu malade, mon ami? fit-elle avec inquitude.

--J'ai mal  la tte, rpondis-je. Il fallait bien un prtexte.
Allions-nous commencer  jouer vis--vis l'un de l'autre cette comdie
mprisable? Fallait-il dsormais nous nourrir rciproquement de
mensonges et de soupons? Le coeur me manqua en y songeant.

--Tu es ple, c'est vrai, mon trsor, dit-elle en se levant et me
regardant tout prs, la main sur mon paule. Tu es rest enferm tout le
jour, cela ne vaut rien pour la sant. Tu ne veux pas de dessert?
Attends, je vais te faire moi-mme une tasse de bon caf.

Je la laissais dire, je la laissais faire, abasourdi par tant de
prsence d'esprit, tant de duplicit.

Comment, j'tais l, sous ses yeux, tortur par des soupons infmes;
elle le voyait, puisqu'elle avait remarqu ma souffrance, d'un mot elle
pouvait la faire cesser, et ce mot elle ne le disait pas! C'est donc
qu'elle ne le pouvait pas?

--Dissimulons, me dis-je, sans cela je ne saurai rien; elle est dj
trop adroite.

Elle tait bien adroite en effet, car je ne pus rien apprendre.

Faire une question directe,--c'tait facile,--mais en face d'un mensonge
flagrant, saurais-je me contenir? Je prtextai un travail important 
finir; malgr les prires d'Amlie, je montai  mon cabinet et je
m'ensevelis dans les comptes de fermages. Vers dix heures, elle monta,
un peu triste, un peu inquite, et me demanda si je n'irais pas bientt
dormir.

--Dormir? rpondis-je svrement. Non, mes affaires ne souffrent pas de
retard; couche-toi sans m'attendre.

--Pauvre Ferdinand, dit-elle en m'embrassant au front, malade et forc
de travailler! Tu viendras bientt, dis?

--Je n'en sais rien, rpliquai-je; je t'ai dit de ne pas m'attendre. Je
m'tais mis, en effet,  reviser des comptes; heureusement, le travail
n'tait pas urgent, car je le faisais bien mal. Au lieu des colonnes de
chiffres, je voyais s'aligner les arbres de la fort, et sous ces
arbres, les pieds dans l'eau, l'eau sur la tte, Amlie marchant vite,
de ce pas ferm et lger qui lui tait propre... O tait-elle alle, et
pourquoi ne voulait-elle pas me le dire?

Il tait une heure du matin, ma lampe allait s'teindre. Force me fut
d'aller rejoindre ma femme.

Elle dormait, la tte sur son bras, dans ses longues tresses chtain
clair, assombries par la lumire incertaine de la lampe baisse  demi;
sa respiration tait gale et tranquille, sa main gauche tait pose sur
mon oreiller, comme si elle se ft endormie en me tendant les bras;--je
sentis mon coeur se gonfler et mes yeux s'emplir de larmes. Elle tait
si pure dans ce sommeil enfantin!... Je m'approchai du lit avec une
espce de remords: je me sentais coupable de l'avoir outrage, mme par
un doute; j'avais envie de la rveiller pour lui raconter l'histoire de
cette pnible journe, lorsque j'aperus un coin de papier qui dpassait
d'un tiroir de sa toilette. Elle ne mettait jamais de papiers  cet
endroit; qu'est-ce que cela pouvait tre? J'ouvris le tiroir avec
prcaution, je dpliai le papier suspect, et j'y trouvai ces mots:
Madame, puisque vous vous chargez si charitablement de terminer mes
souffrances, je vous attendrai  la Cormerie jeudi et vendredi. Samedi
dcidera de mon sort. Merci pour tant de bont que je n'avais pas os
rver. Sign: M...

La Cormerie tait une ferme  un quart de lieue, sous bois, de notre
habitation. Jeudi, c'tait hier, elle m'a envoy  la ville; vendredi,
aujourd'hui, elle est sortie; samedi... c'est demain!

Je tombai atterr sur la causeuse; le bruit rveilla  demi Amlie, qui
murmura faiblement mon nom. Je retins mon haleine, de peur d'attirer son
attention. S'il et fallu lui rpondre, je crois que je serais devenu
fou de rage ou de douleur.

Ainsi, cet ange, mon Amlie, la femme que l'anne prcdente j'avais
amene sous mon toit, elle acceptait des rendez-vous, bravait pour s'y
rendre un temps abominable, et samedi... Que voulait-elle faire samedi?
Fuir, peut-tre?

--Ah! qu'elle parte, me dis-je dsespr; qu'elle quitte ce foyer o
elle avait apport la paix et la joie, o elle laissera douleur et
mpris! Qu'elle s'en aille, je resterai seul, pour pleurer toute ma vie
le jour o je l'ai aime, elle si fausse et si menteuse!

L'aube naissante me trouva sur le canap. Amlie n'avait plus remu; la
clart du jour, splendide cette fois, me rappela d'autres sentiments que
j'avais oublis dans le premier panchement de mon chagrin.

--Elle, je puis la pleurer, me dis-je; mais il y a quelqu'un qu'il faut
que je tue, d'abord; pour savoir son nom, encore un peu de patience.

La rage me donna une vie nouvelle; je ne me souvins plus que j'avais
pass la nuit debout; je m'assis un instant au bord du lit, pour faire
croire  Amlie que j'avais occup ma place ordinaire, j'appuyai mon
coude sur l'oreiller, pour y simuler l'empreinte de ma tte.--Moi aussi,
pensais-je avec un sourire amer, je sais tromper et mentir, moi,
avant-hier si confiant, si heureux... La tante Caroline avait raison;
elle connaissait bien la femme qui portait mon nom!

Pendant toutes ces rflexions, j'vitais de regarder Amlie: je sentais
qu' sa vue mon coeur trop plein et dbord en sanglots. Je passai dans
mon cabinet de toilette, et aprs avoir chang de costume, rafrachi, un
peu calm, je pris un fusil de chasse et je sortis.

L'air tait frais, tant soit peu vif; le soleil tait lev. Il pouvait
tre cinq heures et demie du matin. Jamais je n'ai vu plus belle
journe. Les alouettes chantaient haut dans le ciel... Je ne sais
pourquoi la fable de la Fontaine: _l'Alouette et ses petits, avec le
Matre d'un champ_, me revint soudain  la mmoire. Cette posie
champtre s'accrochait  moi, pour ainsi dire; les vers me revenaient
l'un aprs l'autre; je voulais penser  autre chose, et je ne pouvais me
dbarrasser des rimes familires:

               Les alouettes font leur nid
               Dans les bls, quand ils sont en herbe...

La pluie de la veille brillait en larges flaques dans les chemins peu
frquents, les petits fosss du drainage taient pleins d'eau jusqu'au
bord, de temps en temps une grenouille verte y sautait avec bruit... Ce
ct de mon domaine ne me rappelait rien de douloureux; peu  peu, mes
ides noires s'engourdirent  la tideur du soleil levant, aux parfums
des menthes sauvages qui bordaient la prairie, et une sorte de piti
s'empara de moi.--Pauvre Amlie, me dis-je, elle m'aimait. Elle a d
souffrir, lutter, pour en arriver l... Soudain, je me rappelai son
sourire malicieux lorsqu'elle m'avait dit la veille: Tu crois? Dfi
plein d'audace, dont je n'avais pas compris la porte et dont le
souvenir me remplit de dgot et d'horreur.

--Ah! je les tuerai! m'criai-je.--Et je pris rsolument la route de la
Cormerie.

L'pre senteur de la fort mouille me rendit ma sauvage nergie du
matin, et j'arrivai  la ferme, dcid  tout savoir,  rencontrer mon
rival,  le provoquer,  le tuer sur place, s'il refusait de se battre.
J'entrai dans la cour; les garons de ferme taient dj partis pour le
travail; la fermire, sur le seuil de l'table, trayait une vache dans
un vase de cuivre aux flancs rebondis; les canards s'battaient avec de
grands cris de joie dans une mare, grossie par la pluie de la veille...
La fermire me salua.

--Vous voil de bon matin, monsieur! Voulez-vous une tasse de lait
chaud?

Je refusai d'abord; mais au bout d'un instant, mon estomac tent par la
vue du lait mousseux me rappela que la veille je n'avais dn qu'
moiti, et qu'aprs tout, l'homme est mortel.

--Je le tuerai aussi bien aprs djeuner, me dis-je.

--H bien! fis-je tout haut  la fermire, vous avez eu des visiteurs
depuis peu?

--Des visiteurs? Non monsieur Ferdinand. Une femme seulement, une dame
fatigue et malade, qui s'est repose ici ces deux jours.

Une dame? ceci drangeait mes ides.

--Bah! me dis-je, cette femme est paye pour se taire; si je la sommais
de me la faire voir, sa dame malade, elle serait bien embarrasse!

J'allais demander si ma femme tait venue la veille:

--Non, me dis-je, devant tout le monde, je conserverai son honneur aussi
longtemps que faire se pourra. Je ne veux pas que sa honte vienne de
moi.

Je remerciai la fermire, et je repris  pas lents le chemin de la
maison. La dame de la Cormerie me trottait cependant par la tte, et je
fis un grand dtour avant de rentrer. La promenade avait un peu calm
mes passions surexcites par une nuit d'insomnie et de tortures morales;
je me demandais de temps en temps si j'tais bien sr de ne pas me
tromper d'une faon absurde. Mais la lettre, la malheureuse lettre! je
l'avais dans la poche de mon gilet, je l'avais lue et relue vingt fois.
Pas de signature: M pouvait signifier Marie aussi bien que Maurice...
Mais quelle femme demanderait des rendez-vous secrets, quand il tait si
simple de venir trouver Amlie chez elle?

--C'est pouvantable, me dis-je, une telle duplicit! tant de ruses, de
mensonges  cet ge... elle a vingt ans, que sera-t-elle  quarante?

Elle me faisait horreur.

Il fallait bien rentrer chez moi, cependant, ne ft-ce que pour la
confondre; aussi bien, j'tais dj dans le jardin. J'arrivais  pas
lents, la tte baisse; je levai les yeux, elle m'attendait sur le
seuil, avec une expression srieuse sur son joli visage;--srieuse, mais
non craintive.

--Elle se doute de quelque chose, me dis-je; mais videmment elle n'a
pas peur. Quelle nouvelle histoire va-t-elle inventer?

J'essayai de me rappeler quelles anciennes histoires elle m'avait dj
inventes, quels mensonges elle m'avait faits, et,  ma grande surprise,
je ne trouvai rien du tout.

--Est-elle adroite! me dis-je; elle s'est arrange de manire  ce que
je ne puisse rien tourner contre elle... Mais j'ai la lettre; je la
confondrai.

J'tais arriv prs d'elle... elle me tendit ie front pour recevoir le
baiser du matin; machinalement, je me penchai sur elle, et je le lui
donnai.

--Tu vas bien, ce matin, Ferdinand! dit-elle. Tu as bonne mine
aujourd'hui, le sommeil t'a fait du bien! Bonne mine, le sommeil... Elle
tombait bien! Elle mentait, sans doute. Je me regardai dans la glace de
la salle  manger; elle avait raison, jamais je ne m'tais vu si
vermeil! Je maudis le lait de la fermire de m'avoir t l'air fatal et
sombre qui convenait au rle que j'avais  jouer dans cette tragdie
domestique.

Ma femme s'tait assise en face de moi; elle trahissait par instants une
lgre agitation nerveuse, sa main tremblait en me passant les
ctelettes... J'avais encore faim, cependant; puisque j'avais tant fait
que d'entrer dans la maison et de m'asseoir  table, autant valait
djeuner comme  l'ordinaire. D'ailleurs, par une contradiction
inexplicable, la vue de ma femme, qui et d m'exasprer, faisait passer
dans mes veines un courant de calme et de repos... Le coeur humain est
bien trange!

--Ferdinand, dit-elle, il faut que je t'avoue quelque chose.

Je la regardai avec le sang-froid d'un juge qui examine un prvenu
quelconque.

--Te souviens-tu de Marianne? continua-t-elle en baissant les yeux.

Marianne tait la femme de chambre de ma femme avant notre mariage;
fille de gens  leur aise, elle avait reu une ducation
trs-convenable, mais la mort de ses parents l'avait laisse sans
ressource, et elle tait entre au service de mademoiselle Amlie, qui,
tout en gardant parfaitement sa petite dignit, ne l'avait jamais
traite en servante. Mais Marianne avait un coeur... elle s'tait laiss
conter fleurette par un comdien de passage dans notre petite ville, et,
un beau matin, l'avait suivi, nous laissant pour adieu une lettre
dsespre, o le repentir perait dj, mais  ct de l'irrparable.

Ma femme en avait eu beaucoup de chagrin, elle tait sincrement
attache  cette jeune fille. Dans ma vertu djeune mari j'avais fltri
cette escapade. N'tant pas d'accord l-dessus, nous avions cess d'en
parler. Ce nom fut un trait de lumire pour moi.

--Oui, fis-je avec empressement, je me souviens de Marianne, eh bien?

--Eh bien, continua Amlie sans me regarder, elle est trs-malheureuse;
ce... cet homme est mort du typhus  Lyon, elle n'a plus rien, personne
ne veut la recevoir.....je voulais te demander... mais tu ne voudras
pas...

--Quoi? m'criai-je avec une vivacit joyeuse, qui lui fit lever les
yeux.

--Me permettre de la reprendre, rpondit-elle tout bas; puis elle ajouta
trs-vite: Ferdinand, je te l'ai cach; elle m'a crit, il y a quinze
jours. Tu n'tais pas l quand j'ai reu sa lettre; je n'ai pas os t'en
parler. Tu n'tais pas bien dispos pour elle. Je lui ai crit de venir;
depuis jeudi elle est  la Cormerie. J'ai profit de ton absence en
ville pour aller lui parler. J'y suis retourne hier; elle n'avait plus
de souliers, Ferdinand, elle a tout vendu pour soigner cet homme. Aprs
tout, elle l'a aim. Ce n'tait pas son mari, je sais bien; mais
puisqu'il est mort, faut-il la laisser mourir de faim, ou pis encore?
Toi qui es si bon, si gnreux, mon petit mari...

--Tout de suite, m'criai-je, amne-la tout de suite!

--La voil qui vient, dit Amlie, en me montrant Marianne, vieillie,
fatigue, les yeux uss par les larmes, qui montait pniblement notre
perron.

Marianne pleurait, Amlie pleurait, moi... enfin, ceci ne regarde que
moi. J'aurais voulu me mettre  genoux devant ma femme, j'tais inond
d'ivresse; on m'aurait demand de donner ma Saulaie, je crois que
j'aurais sign des deux mains, seulement pour le plaisir de jouir en
paix de mon bonheur.

--Ma femme, ma chre Amlie! disais-je quand nous fmes seuls, en
couvrant ses mains de baisers.

--C'est moi qui devrais le remercier, rpondit-elle; je sais que tu as
eu  vaincre pour me plaire un prjug trs-tenace, et c'est toi qui as
l'air de me rendre grce!

--Oui, je te rends grce, et  Marianne, et au monde entier, pour
m'avoir appris quel trsor, quel ange de femme j'ai reu en partage!

--Enfant! rpondit-elle en souriant; enfin, je te retrouve! Hier, tu
m'as inquite; sais-tu que tu as t trs-malade, sans qu'il y
paraisse? J'ai eu peur que ce ne ft un commencement de fivre chaude...

--Ou de folie, interrompis-je en riant.

--Il n'en faudrait pas rire, continua-t-elle, en me regardant avec cette
bont compatissante qui la rendait si chre aux petits et aux infirmes;
tu ne peux pas l'imaginer combien ton visage tait chang, quelle
expression singulire assombrissait tes yeux; il fallait que ta
souffrance ft bien vive...

Je l'embrassai, incapable de lui rpondre ou d'affronter son regard plus
longtemps.--Si elle savait ce que j'ai os supposer, pensai-je, elle en
serait malheureuse toute sa vie. Elle l'ignorera toujours.

--Puisque tu es si bon, me dit Amlie  l'oreille, je te ferai une
confidence: c'est que Marianne nous sera ncessaire pour bien des soins
affectueux...

La tante Caroline a rendu sa vilaine me au Seigneur; j'ai un fils;
j'espre bien que l'ge venu, il sera moins absurde que son papa.




                          LE BAL DU GOUVERNEUR


Le prince Kamoutsine tait un des plus brillants officiers de la cour, 
Saint-Ptersbourg. Depuis sept ou huit ans qu'il paradait aux revues,
aux rceptions, aux bals officiels,--partout o un jeune officier de la
garde peut se faire remarquer  son avantage,--il n'avait obtenu que le
grade de capitaine, et une renomme des plus tourdissantes en fait de
mystification. Nul mieux que lui ne s'entendait  mener  bon port une
de ces abominables plaisanteries que les amateurs appellent une bonne
blague.

Dj banni deux fois pour des tours un peu vifs, il avait reu de
trs-haut l'admonition de se tenir coi et de tcher de se faire oublier.

Mais avec un caractre comme celui de Kamoutsine, tout valait mieux que
cette consigne cruelle. Dt-il y laisser son rang, ses honneurs, sa
fortune, il lui fallait mystifier quelqu'un.

Bien entendu, les nouveaux venus, les officiers de province, les
hobereaux mus tout  coup du besoin de dpenser leur fortune 
Ptersbourg, lui semblaient absolument indignes de son attention. Il
fallait au jeune capitaine des victimes de plus haute vole.

Notre hros s'arrangea si bien, que l'empereur Nicolas, qui n'aimait pas
beaucoup la plaisanterie, lui envoya un beau matin l'ordre d'avoir 
passer un mois dans ses terres,--pour lui laisser le temps de
rflchir, portait l'ordre formel.

Kamoutsine avait trois jours pour mettre ses affaires en ordre et gagner
son domaine. Le lieu de son exil tait  vingt-quatre heures environ de
la capitale,--en chaise de poste.--Il commena par dpenser deux jours 
faire ses adieux  ses amis.

On lui avait promis quatre gendarmes pour lui faire une garde d'honneur;
les antcdents du jeune prince justifiaient cette prcaution en
apparence injurieuse; il avait pass un exil prcdent chez un
restaurateur en renom,--affubl du frac d'un sommelier,--au vu et au su
de toute la garde, qui avait ri et tenu l'affaire secrte jusqu'
l'expiration de sa peine!

Kamoutsine s'en allait donc de maison en maison, recevant les
flicitations ironiques des uns et les condolances rieuses des autres.

Vers le soir du second jour, il se prsenta pour prendre cong chez la
comtesse Damrof, une des beauts les plus en renom de la cour.

--Vous ne restez pas  dner? lui dit la jolie comtesse en le voyant se
lever aprs une conversation de dix minutes.

--Mille grces! Impossible! A moins que vous n'invitiez aussi mes
gendarmes.

--Vos gendarmes? Qu'est-ce que c'est que a, grand Dieu!

--Les gardes du corps que je tiens de la munificence impriale. Ils
doivent m'attendre chez moi. Dans une heure, nous roulerons tous les
cinq sur la route de Kamoutska, le domaine de mes pres. Quand je dis:
nous roulerons, je m'exprime mal; c'est: nous glisserons qu'il faut
dire. Avec cette belle neige, le tranage est dlicieux. Ce ne sera pas
long; je serai chez moi demain pour dner.

--Ce pauvre prince! fit la comtesse en riant de bon coeur. Vous n'tes
pas habile de vous faire bannir comme a en plein carnaval. Le bal du
gouverneur de la forteresse se passera donc de vous?

--Ah! le bal... c'est vrai, je l'avais oubli... Vous comprenez,
comtesse, la grandeur de ma disgrce... C'est donc pour demain?

--Demain soir,  dix heures... nous danserons sans vous! N'allez pas
vous pendre, toujours, ajouta l'impitoyable railleuse.

Depuis un moment, Kamoutsine tortillait sa moustache d'un air pensif.

--Vous irez?... demanda-t-il soudain.

--Si cela se demande! Tout Ptersbourg y sera! Le nouveau gouverneur
essaye ses clefs... Il arrive d'Irkoutsk, vous le savez, et les ftes
qu'il donnait l-bas sont clbres. On s'amusera  ce bal! La famille
impriale doit s'y rendre. Je serai l pour l'arrive.

--Comtesse, dit tendrement Kamoutsine en se penchant sur le bras de son
fauteuil, voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la premire
valse?

--Vous tes fou? rpondit la comtesse en se reculant un peu.

--Pas plus qu' l'ordinaire. Je ritre ma demande, car vous ne m'avez
pas rpondu. Voulez-vous me faire l'honneur...

--Mais, mon cher, vous serez chez vous  cette heure-l! Vous dormirez
de ce paisible sommeil qui suit les voyages d'hiver. Votre femme de
charge vous aura prpar du th, vous l'aurez bu, et...

--Tout ce tableau d'intrieur, comtesse, repose sur l'hypothse que je
serai chez moi. Mais si je ne suis pas chez moi, si je suis chez le
gnral gouverneur de la forteresse, m'accorderez-vous la premire
valse?

La comtesse, un peu mue, regarda son interlocuteur. Kamoutsine parlait
srieusement. La chose tait si rare, qu'elle en fut touche.

--Oui, dit-elle, j'y consens.

--Vous ne la promettrez  personne? Au premier coup d'archet, je serai
l pour la rclamer.

--Prince... dit la jeune femme, non sans quelque effroi, vous jouez
votre tte!

--Elle ne vaut pas une valse avec vous... Je serai plus que pay si vous
me tenez parole, murmura Kamoutsine.

Il se leva.

--J'espre que tout cela est une plaisanterie, dit la comtesse en
souriant d'un air inquiet.

--Pariez-vous que j'y serai? dit le jeune homme en s'inclinant.

--Non... si... je ne sais pas! Avec vous, on ne sait jamais...

--Je parie une discrtion, comtesse, et j'aime  croire que vous
tiendrez le pari. A demain.

Kamoutsine effleura de ses lvres le poignet de la comtesse, au-dessus
du gant, et disparut sans lui laisser le temps de rpondre.

Comme il l'avait dit, ses gendarmes l'attendaient chez lui. Une
_kibitka_ de voyage, sorte de traneau couvert et ferm, stationnait
devant la porte. Il y monta sans laisser aux reprsentants de la force
arme le temps de dner, ce qui les fit grogner un peu, mais en dedans
et respectueusement, comme il convient en prsence d'un suprieur. Pour
tre leur prisonnier, Kamoutsine n'en tait pas moins leur suprieur
hirarchique.

Ce voyage fut maill d'une quantit prodigieuse d'incidents: le valet
de chambre de Kamoutsine, envoy en courrier, devait tre gris tout au
moins, fou peut-tre, car aux premiers relais les chevaux n'taient
jamais prts, les postillons ne se trouvaient pas... bref, la premire
partie de la nuit fut pleine de msaventures, parmi lesquelles l'absence
de souper brillait au premier rang.

Vers minuit, l'enchantement cessa. La kibitka, attele de vigoureux
chevaux, guide par des postillons plus rapides que le vent, glissait
comme un rve sur la neige unie et solide...

Mais le souper n'apparaissait toujours pas.

Enfin, vers deux heures, l'ternelle question:--Avez-vous quelque chose
 manger?... obtint une rponse affirmative. Kamoutsine, jusque-l
profondment endormi dans son quipage, descendit en se frottant les
yeux, et invita sa garde  souper avec lui.

Le repas tait friand. On servit dans des cruches un kvas mousseux qui
avait le ptillement du vin de Champagne;-- vrai dire, c'tait du vin
de Champagne lgrement modifi pour la circonstance. Kamoutsine, bon
enfant, offrit  ses braves gendarmes une rasade d'eau-de-vie,--c'tait
de l'alcool,--et au bout de vingt minutes, saisis par le contact de
l'air glac du dehors avec la chaleur de la station du poste, affaiblis
par le jene prolong, griss par les boissons fallacieuses, les quatre
protecteurs des lois ronflaient  qui mieux mieux, sur--ou sous--la
table.

Kamoutsine, qui avait l'esprit jovial, fit sur eux un signe de croix
pour carter les mauvais rves, prit sa pelisse et sa valise, sortit, et
trouva devant la porte un traneau de paysan. Malgr la pitre apparence
du cheval, celui-ci, qui depuis la veille n'avait mang que de l'avoine,
prit un trot rapide. Des relais excellents taient prpars  toutes les
stations, et vers huit heures du matin, notre hros franchissait la
porte de la capitale qui l'avait si mchamment banni de son sein.

Devant la porte du restaurant o il avait exerc d'une faon purement
spculative les nobles fonctions de sommelier, se trouvait une kibitka
de voyage assez macule pour justifier d'un long trajet. Kamoutsine
entra dans la maison, changea son uniforme pour un costume civil qu'on
lui tenait prt, ressortit aussitt, et monta dans la kibitka. Son
fidle valet de chambre, qui ne l'avait pas quitt, prit les rnes des
trois chevaux attels en arbalte, et d'un train d'enfer amena
l'audacieux parieur jusque dans l'le de Saint-Pierre et Saint-Paul...
dans la forteresse... devant le palais de S. Exe. le gnral gouverneur!

La valetaille accourut et le reut comme quelqu'un dont on attend la
venue...

--Annoncez le neveu de Son Excellence, dit Kamoutsine de l'air le plus
calme.

Et la valetaille se prcipita dans les escaliers avec sa valise pendant
qu'il entrait sans se presser.

Le gnral gouverneur accourut aussitt.

--Mon cher neveu, s'cria le gouverneur en lui tendant les bras, sois le
bienvenu chez nous! Je t'attendais depuis huit jours.

--Je vous demande pardon, mon oncle, j'ai t retard, je vous
expliquerai cela...

--Oui, oui, je comprends... Comme tu es chang! je ne t'aurais pas
reconnu! Tu es fatigu, hein?

--J'ai pass trois nuits en voyage pour arriver plus vite...

--Ce pauvre ami! Eh bien, viens prendre une tasse de th! Justement
j'tais en train de djeuner. Ta tante dort encore. Tu sais, nous
donnons un bal ce soir.

--Un bal! j'ignorais... mais en tenue de voyage... je ne peux pas...

--Tu n'as pas apport ton frac?

--Si, mais il est dans mes bagages, que j'ai laisss en arrire.

--On t'en fera venir un de chez un tailleur. Nous ne sommes pas en
province, ici!

Eh! eh! on trouve tout prt, ici! Allons, viens.

Le gnral gouverneur entrana son pseudo-neveu dans la salle  manger,
et tout en lui servant du th brlant, que Kamoutsine avala sans se
faire prier, il lui adressa mille questions sur sa famille, sur ses
amis, sur Odessa, qu'il avait soi-disant quitt depuis peu.

Kamoutsine rpondait avec un sang-froid imperturbable. Jamais il ne
s'tait laiss prendre sans vert, et ce n'est pas en cette occasion
solennelle que les ressources allaient lui faire dfaut.

--Mon Dieu! s'cria le gnral en un moment d'expansion, que tu as donc
chang! Je ne t'aurais pas reconnu! Pourtant, tu ressembles  ta mre!

--On le dit, mon oncle, rpondit le jeune homme sans se troubler; je
n'en suis pas juge.

--Tu tais haut comme a, fit le gouverneur en montrant la table; tu
avais cinq ans, je crois...

--Quatre ans et huit mois, mon cher oncle.

--Oui, c'est cela! Quelle mmoire prodigieuse! Et dis-moi, ta tante
Elisabeth...

--Veuillez m'excuser, mon cher oncle; je meurs de fatigue. Je crois vous
avoir dit que j'ai pass trois nuits en voyage.

--Tu as raison! Je suis un imbcile. Ta chambre est prte, va te coucher
un peu; ta tante t'excusera.

--Et si je ne me rveille que ce soir?

--Eh bien, pourvu que tu sois prt pour le bal...

--Mais cet habit, je ne puis aller le chercher; je vous avoue...

--Sois tranquille: donne tes habits au domestique; on ira te chercher ce
qu'il faut, tu n'auras qu' t'habiller quand tu te rveilleras.

Kamoutsine se laissa conduire  sa chambre, se mit au lit, et tira de
son portefeuille une lettre qu'il avait reue deux jours auparavant.
C'est ce chiffon de papier qui lui avait inspir son quipe.

...Nous avons bien ri avant-hier, lui crivait un de ses camarades en
cong  Moscou: le neveu de notre nouveau gnral gouverneur vient
d'arriver d'Odessa, et ds le premier soir il s'est fait plumer jusqu'au
sang par des gens qui jouent trs-bien l'cart. Comme il a perdu plus
qu'il n'avait, et qu'il n'est pas trs-malin, il s'est constitu
prisonnier sur parole en attendant que ses fonds lui arrivent d'Odessa.

Nous allons le voir  tour de rle, et nous lui rptons tous les mmes
condolances: il ne s'en est pas encore aperu depuis quarante-huit
heures! Ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'il a une peur bleue de son
oncle de Saint-Ptersbourg. Pourquoi? il n'en sait rien lui-mme,
n'ayant jamais vu cet oncle depuis qu'il tait tout petit; mais il
aimerait mieux mourir que de lui avouer son escapade. Au train dont va
la poste, il a encore pour dix ou douze jours de rclusion volontaire.
Il est assez nigaud pour tenir jusqu'au bout...

--Dans dix jours, se dit Kamoutsine en repliant le papier, je serai bien
tranquille... O serai-je? Peut-tre sur la route de Sibrie... Bah!
dormons en attendant.

Il se coucha sur l'oreille droite, et dormit tout d'une traite. A
l'heure du dner, il se fit servir dans sa chambre, sous prtexte de
fatigue, puis revtit  loisir le costume qu'on lui avait apport et qui
se trouva lui aller assez bien. Assis dans un bon fauteuil prs de la
fentre, il regarda les quipages arriver  la file jusqu'au perron,
versant sur les marches couvertes de tapis un torrent de velours, de
satin, de dentelles, de diamants et d'uniformes; il couta le bruit de
la vaisselle plate qu'on prparait dans une autre salle pour le souper,
et pensa mlancoliquement qu'il n'y toucherait pas.

Puis les gmissements affreux que fait entendre un orchestre sous
prtexte de prendre le la frapprent agrablement son oreille.

Enfin, au coup de dix heures, un domestique entra tout en hte:

--Monsieur, dit-il, Son Excellence vous fait savoir qu'il est temps de
descendre.

Il descendit l'escalier tapiss de drap rouge,--sans se presser, comme
il sied  un membre de la famille;--l'hymne national annonait que
l'Empereur venait d'entrer. Il se mla  la foule, et franchit la porte.

D'un coup d'oeil rapide, il parcourut la salle et reconnut bientt la
jolie comtesse Damrof, qui, un peu ple, un peu agite, ne quittait pas
des yeux la porte d'entre. Il se fit prsenter  elle par son oncle,
qui se multipliait pour tre partout  la fois. La comtesse regarda 
peine le jeune provincial; elle cherchait des yeux un uniforme de la
garde.

Les derniers accords de l'hymne national expirrent dans une tenue
solennelle, et aussitt commena une valse de Strauss.

--Comtesse... dit la voix de Kamoutsine. La jeune femme tressaillit, et
le regarda.

--Permettez au neveu du gnral gouverneur de rclamer l'excution de
votre promesse.

Il enlaa la comtesse Damrof et l'entrana dans le tourbillon.

--Mon Dieu! que vous tes drle en civil! s'cria-t-elle en noyant son
motion dans un clat de rire.

Ils firent ainsi le tour de la vaste salle. A tout moment, Kamoutsine
rencontrait un visage de connaissance et recevait le regard de deux yeux
tonns interrogateurs.

Avant qu'il et achev la moiti de son volution, trente personnes
l'avaient reconnu malgr son dguisement, et ce petit frmissement qui
annonce une hilarit contenue courait dans les groupes curieux.

Comme il ramenait la comtesse  sa place, il lui serra lgrement le
bout des doigts.

--J'ai gagn mon pari, dit-il;--j'irai rclamer l'enjeu... quand
l'autorit suprieure voudra me le permettre.

La comtesse rougit lgrement et ne rpondit pas.

--J'ai risqu ma tte, comme vous me faisiez l'honneur de me le dire
hier. Serez-vous bonne payeuse?

--Je tcherai, rpondit-elle, pourvu que ce soit raisonnable.

--Je serai gnreux, rpliqua-t-il en souriant. Au revoir.

Il la salua et fit volte-face. Comme il se prparait  gagner la porte,
le gnral gouverneur l'arrta par le bras et le mit en face du ministre
de la cour.

--Permettez-moi, Votre Excellence, lui dit-il, de vous prsenter mon
neveu, qui arrive d'Odessa. Je le recommande vos bonts...

--Enchant! murmura le ministre d'un air distrait.

Il leva les yeux pour regarder celui qu'on lui recommandait de la
sorte... mais Kamoutsine tait dj loin.

--Un peu sauvage!... murmura le gouverneur en manire d'excuse. Un
provincial.

Le regard du ministre essaya de suivre les mouvements du prtendu neveu,
mais celui-ci s'tait enfin fray un chemin vers la porte, et il avait
disparu.

Un aide de camp arriva tout effar.

--L'Empereur vous demande, Excellence... balbutia-t-il en s'adressant au
ministre. Sa Majest est furieuse...

--Qu'y a-t-il? demanda vainement l'Excellence en suivant le messager.

--Kamoutsine est ici! dit l'Empereur du ton le moins aimable.

--Votre Majest... Est-ce possible!...

--Il est ici, vous dis-je! Faites-le arrter immdiatement, et sachez
qui l'a amen.

Le ministre s'empressa de courir au matre du logis.

--Kamoutsine est ici. Faites-le arrter.

--Qui a, Kamoutsine?

--Le jeune homme qui a t banni... Dpchez-vous! L'Empereur est
furieux.

--Ah! mon Dieu! s'cria le gouverneur en levant les bras au plafond.
Tout de suite... Kamoutsine est ici... dit-il au premier fonctionnaire
qu'il rencontra. Faites-le arrter, et sachez qui l'a amen.

Ce fonctionnaire courut et transmit l'ordre. On se mit  chercher
Kamoutsine.

--Avez-vous vu Kamoutsine? se demandait-on.

--Parbleu! dit quelqu'un. Il a vals avec la comtesse Damrof.

On alla trouver la comtesse Damrof.

--Madame, vous avez vals avec Kamoutsine, l'Empereur est furieux... il
veut savoir qui l'a amen.

--Bien sr, ce n'est pas moi, dit-elle de l'air le plus naturel. Je n'ai
fait qu'un tour de valse, c'tait avec le neveu du gouverneur, qui
arrive d'Odessa.

Le gnral gouverneur accourut, absolument hors de lui. La comtesse lui
posa son ventail sur le bras.

--N'est-ce pas, gnral, que vous m'avez prsent votre neveu?

--Certainement, comtesse, mais il n'est pas question de cela... C'est
Kamoutsine que je cherche: l'Empereur est furieux, il veut savoir qui
l'a amen.

La comtesse lui tourna le dos. Au mme instant, le ministre de la cour
fondait sur l'amphitryon en dtresse.

--L'Empereur est furieux!... dit-il.

--Je le sais bien! s'cria le gouverneur.

--Et vous n'avez pas honte de me faire tremper dans cette mystification?

--Mais, Excellence, je ne comprends pas...

--L'Empereur est furieux, vous dis-je!... Et il partit en roulant des
yeux terribles.

Un jeune aide de camp, prenant enfin piti de sa peine, lui souffla 
l'oreille:

--Excellence, c'est vous qui avez amen Kamoutsine...

--Moi? par exemple!

Le gouverneur le prit de trs-haut;--et rellement, pour un simple aide
de camp, la plaisanterie tait trop forte! Le jeune homme insista:

--C'est vous qui l'avez prsent  la comtesse Damrof.

--Mais pas du tout! J'ai prsent mon neveu!--Votre neveu n'est pas
votre neveu, c'est Kamoutsine... Et vous comprenez si l'Empereur doit
tre furieux...

Le gnral s'assit sur une banquette et se prit la tte dans les mains.

--Triple brute! s'cria-t-il. Aussi je trouvais qu'il ne lui ressemblait
pas!

On savait enfin qui avait amen Kamoutsine. Mais le faire arrter
n'tait pas si commode: il s'tait vapor, emportant dans sa hte le
frac de crmonie que le gouverneur lui avait procur.

Il avait eu cependant la gnrosit de laisser sur la table de sa
chambre la lettre qui justifiait l'infortun gouverneur. Cette lettre,
aussitt saisie, fut porte  l'Empereur, qui daigna rire. Le tour tait
vraiment bien fait.

Mais la misricorde impriale ne devait pas s'tendre au coupable. Des
limiers furent envoys dans toutes les directions;--on ne pensa  les
expdier au lieu d'exil qu'aprs avoir puis toutes les conjectures.
Vingt-quatre heures furent ainsi perdues. La police, en arrivant, trouva
Kamoutsine dans le chteau de ses pres; il lisait une revue trangre
et prenait son caf.

--Vous avez manqu de respect au souverain! lui dit l'officier de
police.

--Moi! De quelle faon?

--En vous rendant au bal du gouverneur.

--Allons donc! Peut-on se moquer ainsi d'un pauvre exil? Je suis ici
depuis prs de quarante-huit heures, j'obis  l'arrt d'exil qui m'a
douloureusement frapp.

--Vous avez gris vos gendarmes.

--Quelle calomnie! Ils se sont bien griss eux-mmes. Est-ce que vous
croyez qu'il faut se mettre  plusieurs pour griser un gendarme?

--Vous les avez griss pour vous vader.

--Autre calomnie! Quand j'ai vu qu'ils dormaient si profondment, je
suis venu ici de moi-mme. C'tait humiliant d'tre conduit par des
gendarmes.

--Vous vous tes prsent en rupture de ban chez le gnral
gouverneur...

--Qui vous a racont cette histoire?

--Mais trente personnes vous ont reconnu!

--Trente personnes  la fois? La Providence m'aurait-elle dparti  mon
insu le don d'ubiquit? Vos trente personnes ont t victimes d'une
illusion bien bizarre, car vous voyez vous-mme que je n'ai pas quitt
cette maison depuis deux jours.

--C'est possible... dit l'officier de police qui commenait, en effet, 
se demander s'il avait la berlue. Mais j'ai ordre de vous ramener 
Ptersbourg.

Kamoutsine regarda d'un air froid son interlocuteur ahuri.

--C'est une plaisanterie, monsieur, lui dit-il; elle n'est pas
bonne,--mais il parait que je dois la subir...

Il se laissa emmener. Pendant tout le voyage de retour, il garda si bien
le ton de la dignit froisse, que ses sbires restrent absolument
persuads de son innocence.

L'Empereur avait ri... Kamoutsine en fut quitte pour trois mois de
forteresse, mais non cette fois dans le palais du gnral gouverneur,
qui lui garda rancune toute sa vie.

On ne dit pas si la comtesse Damrof se montra bonne payeuse.




                            UNE MRE RUSSE


Je me trouvais  Nogent-sur-Marne, prs de Paris. Le coteau fuyait pour
ainsi dire sous nos pieds, jusqu' la rivire, borde de hauts
peupliers. Une vapeur blanchtre envahissait le jardin et montait peu 
peu, enveloppant de mystre les massifs de bgonias aux larges feuilles
pourpres; les hliotropes et les dernires roses envoyaient leurs
parfums mourants, et les tranes lgres de la vigne vierge, colores de
toutes les nuances du carmin, couvraient la maison d'un voile flottant
aux plis bariols. Les arbres semblaient des ombres, les ombres des
vapeurs... dans l'obscurit quelques lumires surgirent, toilant la
plaine qui s'tend de l'autre ct de la Marne.

--L-bas, dans le fond, dit une voix sur le perron, derrire moi,--c'est
Champigny.

Champigny! Beaucoup des ntres--et des autres aussi,--dorment l dans
les jardins des particuliers, dans les prairies, recouverts d'un tertre
de gazon consacr d'une croix; parfois aussi un massif de rosiers du
Bengale, plants sur quelque monticule par une main pieuse, semble un
bouquet perptuel offert  la dpouille dsormais sacre.

Les yeux fixs sur les lumires de la plaine, je pensais  ceux qui
taient rests dans les fosss oublis par les vainqueurs et les
vaincus, ceux qu'aucun oeil n'avait reconnus pendant qu'ils avaient
encore sur le visage la sombre majest de la mort, ceux dont aucune main
n'avait parcouru les vtements pour trouver un indice, un signe de
reconnaissance; puis je pensai aux mres, aux soeurs, aux fiances, qui
avaient Attendu des semaines, des mois, et qui avaient enfin pu lire
dans la feuille officielle: Un tel, disparu.

Disparu! Et les larmes muettes, dsespres ou rsignes suivant les
caractres, taient tombes dans le silence des nuits sur l'oreiller
brlant,--puisque aucune terre consacre ne devait les recevoir!

Je n'tais pas seul  retourner ces tristes penses; car la mme voix
qui avait nomm Champigny murmura:

--Il y en a bien l qui n'ont jamais t reconnus... C'est comme en
Crime...

Il faisait dj froid, on rentra dans le salon, o une chemine norme
flambait joyeusement. Celui qui avait parl tait un ancien militaire
d'environ soixante ans, sec et nerveux comme la poudre.

--Vous avez t en Crime, colonel? lui dis-je.

--Oui, rpondit le vtran en se chauffant les mains,--et il n'y faisait
pas bon! En est-il rest, de ces pauvres gens, dans les tranches!

--Des Franais?

--Des Russes aussi. Aprs un engagement,--je commandais alors un
bataillon ... j'en trouvai un sur le dos: pauvre garon, il n'avait
peut-tre pas vingt ans; des cheveux blonds, le cou tout blanc, presque
pas de barbe... il tait si gentil que tout troupier que je suis, il me
fit piti.

--Un officier?

--Non, un simple soldat, revtu de la capote grise, vous savez? Il avait
reu une balle dans la poitrine: son affaire n'a pas d tre longue. Il
n'a pas eu de chance, car si la balle l'avait frapp un pouce plus haut,
elle aurait rencontr une plaque de mtal qui l'aurait fait dvier.

--Une plaque de mtal?

--Oui, une espce de mdaille, une image de saint... c'tait curieux; je
l'ai rapporte en France. Mais c'est  toi que je l'ai donne, dit le
colonel en se tournant vers le fils de la maison. L'as-tu encore?

--Elle est l-haut, rpondit le jeune homme.

Il disparut et revint l'instant d'aprs, tenant  la main un petit sac
d'indienne  fleurs, assez semblable  un scapulaire, qu'il me mit dans
les mains.

C'est avec une sorte de respect que j'ouvris cette pauvre relique,
refroidie sur la poitrine du jeune soldat russe; depuis vingt ans
qu'elle avait quitt le cou de son matre, elle n'tait certainement pas
tombe dans des mains aussi pieuses.

Le sachet contenait une sorte de portefeuille trs-habilement pli, de
ceux que les paysans russes font avec un feuille de papier, pour serrer
leur argent; dans ce petit portefeuille reposait une image carre de
saint Nicolas Thaumaturge, en cuivre, noircie et un peu oxyde par
l'humidit et les annes, mais dans un tat parfait de conservation.

L'image passa de main en main, excitant la curiosit et provoquant des
questions auxquelles je rpondis de mon mieux; puis elle me revint.
Comme je la remettais dans le petit portefeuille, je sentis sous mes
doigts un papier pli, de la mme grandeur, et je le retirai.

--C'est une lettre, dit le colonel. Je ne sais pas ce qu'elle contient;
puisque vous savez le russe, lisez-la.

Je dpliai soigneusement le papier jauni; c'tait du papier commun, de
petit format; l'encre vieillie tait plus brune que noire; les quatre
pages taient pleines, et pourtant la lettre n'tait pas bien longue;
l'criture inhabile quoique trs-ferme, et l'orthographe trange,
dcelaient une main peu exerce. Je commenai  traduire lentement,
dchiffrant avec quelque peine les lignes ingales; mais arriv au
milieu de la page, je m'arrtai, allguant la difficult de lire  la
bougie des caractres si indistincts.

J'y voyais parfaitement; mais je ne voulais pas continuer devant des
indiffrents la lecture de cette lettre touchante qui me prenait au
coeur. C'tait une mre qui crivait  son fils bien-aim; une patriote
enflamme d'un courage hroque, une me chrtienne rsigne  la
volont du ciel, et pleine en mme temps d'une foi ardente: la touchante
superstition de cette femme ignorante aurait peut-tre fait natre un
sourire sur des lvres railleuses,--je prfrai garder la pieuse
effusion de cette me nave pour moi, et pour mes bons vieux amis,
capables de la comprendre et de l'admirer. Je demandai la permission
d'emporter la lettre pour la traduire  loisir, et je l'obtins sans
peine.

On a beaucoup parl des mres de l'antiquit, de la Lacdmonienne qui
se rjouissait de la mort de son fils tomb glorieusement pour la
patrie... celle-ci ne s'est pas rjouie; tous les jours, elle a offert
au Seigneur ses larmes en mme temps que sa prire,--je voudrais qu'un
jour un pote donnt l'immortalit  l'humble paysanne qui a crit ces
lignes hroques dans leur simplicit. Sans doute, la pauvre mre n'a
jamais su o son fils avait trouv la mort qu'elle lui disait de braver;
si elle vit, solitaire, abreuve de douleurs dans quelque coin de
l'empire russe, et si quelqu'un de ceux qui l'ont connue la reconnat
ici,--que dans la charit de son me il lui dise que sa dernire lettre
 son fils bien-aim a fait battre plus d'un coeur et mouill bien des
yeux dans le pays lointain et dsormais ami o se trouve  prsent cette
humble et glorieuse relique. Quelle sache, s'il se peut, que d'autres
mres ont pleur pour elle et l'ont envie en mme temps d'tre si
grande dans sa simplicit, si absolue dans son dvouement, si virile
dans ses conseils maternels. Puisse la pauvre paysanne inconnue servir
de modle aux gnrations futures! Voici la lettre, telle qu'elle est,
sans y changer un mot:

Mon cher fils Ignati Minivitch (peu lisible),

J'ai reu ta lettre le jour de saint Nicolas[1], et je ne savais plus
ce que je faisais dans l'excs de ma joie  te savoir vivant et en bonne
sant. Je t'envoie mon ardente bndiction maternelle; que la volont du
Seigneur s'accomplisse sur toi; sers fidlement l'empereur notre pre,
verse ton sang pour lui et ne le trahis pas; en rcompense, Dieu ne
t'abandonnera pas, et je le prierai pour toi en pleurant. Il est
misricordieux, il te prendra en piti et te protgera contre les balles
ennemies. Mais surtout n'aie pas peur, et marche la poitrine en avant:
j'ai entendu dire par de bonnes gens qu'au baptme le prtre fait une
croix de plus sur la poitrine, et qu'il la fait avec le saint chrme, ce
qu'il ne fait pas sur le dos; on dit que c'est pour cela que les balles
paennes rebondissent sur la poitrine et s'en vont de ct; mais nous
autres femmes, nous ne sommes pas savantes, et toi, mon enfant chri, tu
en sais plus que moi. Ainsi, que Dieu t'apprenne  bien servir
l'empereur notre pre. Le cher homme, il a beaucoup de chagrin et de
soucis; que vous autres, au moins, vous le rjouissiez par vos services
fidles. J'ai reu ta lettre, mon cher enfant, et j'ai bien pleur en
pensant au feu et au danger dans lequel tu te trouves,--et toi, malgr
cela, tu n'as pas oubli d'crire  ta mre qui pleure, et encore, tu
m'as envoy un rouble. Mais, mon cher enfant, tu aurais mieux fait de le
garder pour toi, tu as plus besoin d'argent que nous.

[Note 1: Le 9 mai.]

Tout le monde a lu ta lettre, et les seigneurs l'ont lue et ils t'ont
combl de louanges, et moi j'avais perdu la tte de joie. Toutes tes
soeurs vont bien et t'envoient chacune un profond salut. Le jour de la
Trinit, Natalie est venue me voir; elle est venue de Pter
(Ptersbourg) pour passer l't ici, et elle s'en retournera. Anna est
marie parmi les gens de service  Xnophon Mukhalitcb; mon gendre
t'envoie un profond salut, il est ouvrier et d'un bon caractre; ils
vivent d'accord, Dieu merci. Varvara est entre comme femme de chambre
au service des matres, et moi j'ai t malade il n'y a pas longtemps;
mais grce  Dieu, maintenant je me porte bien. Tous les Korkhovski se
portent bien et t'envoient chacun un profond salut. Nous avons lu ta
lettre, et nous avons tous pleur ensemble. Es-tu encore vivant  cette
heure, mon enfant chri? Je pense toujours que les mchants t'ont tu,
et le coeur me manque. Je t'envoie ma lettre charge, pour qu'elle
arrive plus tt; si tu as dix kopecks[2], cris-nous et
tranquillise-nous en nous disant que tu es en bonne sant. Pourquoi ces
paens maudits sont-ils venus chez nous? Est-ce qu'ils n'avaient pas de
pain  manger chez eux? Battez-les comme il faut, et chassez-les pour
qu' l'avenir cette race maudite ne se risque plus  venir combattre les
chrtiens. Ne seraient-ils pas sorciers? Il faut les chasser, mon cher
enfant, et en priant, les battre comme il faut. Adieu, mon cher fils; je
t'embrasse bien fort et je te serre dans mes bras, et je prie le
Crateur de veiller sur toi. Nous nous portons tous bien, et les
seigneurs ne nous contraignent en rien. Tous les gens de service te
saluent.

Ta mre,

Maria Smnova.

31 juillet.

[Note 2: L'affranchissement est obligatoire pour l'intrieur de la
Russie.]

Pauvre mre! Son fils, quelques jours aprs avoir reu cette lettre,
pieusement serre sur son coeur, marchait au feu, la poitrine en avant,
comme le lui commandait sa mre, et la balle cruelle le foudroyait, en
pleine sve de vie et de courage patriotique. Combien de temps s'est-il
coul avant que Maria Smnova ret la nouvelle de sa mort? Des mois,
peut-tre! Que de lettres pressantes, dsoles, n'a-t-elle pas d crire
en voyant que son fils bien-aim ne lui rpondait pas? Elle aura
conomis sou par sou sur son maigre avoir, pour lui faire parvenir un
rouble, afin qu'il pt lui envoyer une lettre. Jusqu'au jour o le doute
n'a plus t possible, elle se sera cramponne  ce dernier espoir: Il
n'a pas d'argent pour affranchir, et c'est pour cela qu'il ne peut pas
crire.

Et quand elle a appris que son fils,--fils unique, car elle ne parle
d'aucun autre homme dans sa famille,--son fils unique et ador tait
tomb frapp par une balle paenne, elle a couru chez ses parents et
amis, non plus comme alors pour leur faire voir, triomphante, la lettre
et le rouble envoys par le bon fils au prix de mille privations,--mais
pour leur montrer le papier fatal, la feuille de route pour l'autre vie.
Sans voix, sans larmes, dans l'agonie du dsespoir, elle s'est laisse
tomber sur le banc, au milieu des siens muets d'angoisse. Elle a essay
de rpter les paroles de l'criture: Dieu me l'avait donn, Dieu me
l'a repris; que son nom soit bni..., et sa voix s'est brise dans les
sanglots; elle a serr sur le sein tari qui avait nourri l'enfant perdu
ses bras morts de lassitude,--et elle a maudit les impies qui avaient
frapp son fils, elle a maudit les guerres dtestes des mres..., les
guerres fatales, atroces... et invitables.

Ce sont des mres comme celle-l, et elles sont plus nombreuses qu'on ne
le pense, qui ont souffl  l'arme russe cette admirable discipline 
laquelle tous,--amis et ennemis,--ont d rendre hommage.

A proprement parler, Marie Smnova n'tait pas une paysanne; elle
faisait sans doute partie de la domesticit d'une grande maison; elle
avait pu recueillir dans un milieu clair le germe des nobles
sentiments que dnote sa lettre; mais ils sont bien  elle, ses
sentiments, de mme que sa superstition nave. Honneur  la pauvre mre
qui a pu insuffler  son fils, en mme temps que la foi qui mne au
ciel, cet amour du devoir,--si douloureux qu'il soit,--qui fait les
grandes nations!

FIN.



Lbedka.
Le Rendez-Vous.
La Juive de Roudnia.
La Valse mlancolique.
Les Vingt-cinq Roubles de Nikita.
Les Incendies en Russie.
L'Ours blanc.
Tante Marguerite.
Lina.
Jaloux.
Le Bal du gouverneur.
Une Mre russe.

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PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




[Fin de _Croquis_ par Henry Grville]
