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Titre: L'hritage de Xnie
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1880
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1880 (dixime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   16 juin 2009
Date de la dernire mise  jour: 16 juin 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 333

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par Google Books




L'HRITAGE DE XNIE

L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en juin 1880.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




L'HRITAGE DE XNIE

HENRY GRVILLE

Dixime dition




A PARIS
E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
RUE GARANCIRE, 10
1880



Tous droits rservs



A
ma chre et lointaine amie.

H. G.




L'HRITAGE DE XNIE



I


Le club des commerants  Saint-Ptersbourg est un cercle comme tous les
autres, mais de plus que le commun des cercles il donne tous les
samedis, pendant l'hiver, des bals fort bien organiss, auxquels sont
invites les femmes de ces messieurs, leurs soeurs, leurs filles, et
nombre d'autres dames; on les choisit autant que possible parmi les plus
jolies, et rigoureusement parmi les plus honntes femmes. Situ dans un
quartier jadis loign, maintenant englob dans le centre, il possde un
fort bel htel, amnag de faon  satisfaire MM. les commerants et 
leur inspirer le dsir d'y passer les trois quarts de leur existence.

On a beau tre de la noblesse, d'une bonne noblesse de province, on n'en
aime pas moins  s'amuser; or, le club de l'aristocratie tant
inaccessible, hors aux affilis, celui de la simple noblesse tant d'une
propret douteuse, dou d'un mdiocre cuisinier, et, de plus, envahi par
tout ce qui de prs on de loin prtend  la noblesse et travaille dans
les ministres, bon nombre djeunes gens, authentiquement nobles,
avaient-ils pris l'habitude d'aller danser le samedi dans les jolis
salons neufs, reluisants de dorures, pleins de plantes vertes aux
feuillages lgants, du palais de la bourgeoisie. On trouvait toujours
bien, prs ou loin, un ami employ dans quelque maison de banque, lequel
en requrait un autre;  eux deux, ils prsentaient le postulant, se
portaient garants de ses bonnes manires, et, moyennant finance, lui
obtenaient l'entre de ce paradis.

Si fort qu'on s'y amust, lorsqu'on avait de hautes et puissantes
relations, on n'avouait qu' moiti, en souriant, comme une aimable
folie, ces excursions dans le domaine de la bourgeoisie. Mais Xnie
Mrief avait dcid qu'elle irait passer au club des commerants la
soire du premier samedi de janvier, et tous ceux qui lui faisaient la
cour s'empressrent de chercher quelque ami pour les prsenter au matre
des crmonies du club afin d'obtenir une carte.

Vers neuf heures, Serge Ladine fit son entre dans la galerie de
tableaux, endroit trs comme il faut, spcialement amnag en vue du
rglement des querelles survenues dans la soire, c'est--dire que pour
abrger les discussions, on avait totalement omis d'y placer des
chaises. Il traversait vivement la galerie, lorsqu'il vit venir  sa
rencontre son ami Paul Rabof, qu'incontinent, et mentalement, il envoya
au diable.

--Serge! s'cria l'ami; je croyais que tu ne viendrais pas!

--Mais toi-mme, rpliqua Ladine d'un ton bourru, ne m'avais-tu pas
dclar ce lieu tout  fait de mauvais got, impossible  frquenter
pour un homme qui se respecte...

Rabof se mit  rire, et pour toute explication demanda:

--Est-elle arrive?

--Qui?

Rabof appliqua une tape vigoureuse sur l'paule de son ami.

--La belle des belles, celle qui nous a fait nous mentir comme deux
Chinois qui font du commerce, celle pour qui l'on irait n'importe o, si
elle l'indiquait de son petit doigt...

Ladine se mordit la moustache et rpondit:

--Je ne sais pas de qui tu parles.

--Trs-fort! trs-fort! dit Paul en le regardant avec une admiration
exagre. Tu es venu ici pour ton plaisir? Dans un endroit si peu comme
il faut? Moi qui te croyais de la fleur des pois, comme on se trompe! Eh
bien, puisque nous nous sommes dcids  nous encanailler,
encanaillons-nous, mon cher! D'ailleurs, ici, c'est plein de jolies
femmes; on peut y passer une soire agrable.

Malgr une mauvaise volont bien vidente, Rabof prit le bras de son ami
rcalcitrant, et l'entrana dans un salon voisin, o les canaps et les
fauteuils, dj tous occups, prsentaient  l'oeil une guirlande varie
de jeunes femmes et de chaperons, fort agrable  voir, car les mres et
les tantes se faisaient une loi d'arborer les couleurs claires et les
bonnets  fleurs.

L'orchestre rsonna dans la salle voisine; un frisson parcourut
l'assemble; une nue d'habits noirs se prcipita dans ce salon, et en
un clin d'oeil les jeunes femmes eurent disparu, semblables  un vol
d'oiseaux de passage. Ladine et Rabof se trouvrent seuls sous le
lustre, exposs aux regards curieux des mamans qui semblaient du reste
les examiner avec une certaine complaisance.

--Qui t'a prsent ici? demanda Paul en clatant de rire; prsente-moi
afin que nous nous prsentions ensemble  quelque socit d'un abord
facile. Est-il rien de plus sot que de ne connatre personne dans un
endroit o tout le monde s'amuse?

Serge dtourna la tte d'un air boudeur; il n'avait pas envie de rire,
et les plaisanteries de son ami lui semblaient d'un mauvais got achev.
Paul continua:

--Si nous allions voir dans les salons d'entre. Peut-tre nous
tombera-t-il du ciel quelque aubaine, une dame de connaissance, par
exemple; hein, qu'en dis-tu?

--Laisse-moi. Je vais aller voir la salle de danse, grommela Ladine.

--Quelle ide! allons, viens avec moi! Puisque tu ne connais personne,
sois mon Pylade, nous ne nous quitterons plus.

Bon gr, mal gr, Paul entrana le jeune homme vers le salon des
arrivants, o il le maintint dans un coin pendant quelques minutes,
exerant sur les personnes qui entraient la malice de son esprit net,
mais sans mchancet. Soudain, il quitta son observatoire et s'avana
vers un groupe qui apparaissait dans l'cartement des portires.

--Madame Mrief! fit-il dans le plus profond tonnement, comment! vous
ici? mademoiselle! Permettez-moi de dposer  vos pieds mes humbles
hommages! Et vous, petite Anna? Et vous, Nicolas, et toi, Vassili, et
les autres... mais c'est un complot! C'est inou, qui jamais se serait
figur....

Tout en dvidant cette phrase longue et complique, Paul avait recul de
quelques pas, pour laisser entrer la nombreuse socit; il se trouva
ainsi prs de Ladine, qui ne savait trop quelle contenance faire.
Mademoiselle Mrief fit un geste imperceptible, et aussitt tout son
tat-major d'habits noirs se prcipita pour recevoir la sortie de bal
qui cachait ses paules triomphantes, serties dans le cadre de velours
rouge de son corsage. Elle passa la main sur les plis de sa jupe,
cueillit son ventail perdu dans des flots de tulle blanc, releva la
tte et regarda Paul en souriant d'un air de bonne humeur sans gal.

--C'est Ladine qui va tre content! continua le jeune homme en poussant
devant lui le malheureux Serge; il n'avait pas la moindre ide que vous
viendriez ici! C'est un pur hasard! On ne se figure pas de ces
choses-l!

--Ladine est un menteur, dit tranquillement la belle personne; depuis
huit jours, il ne m'a pas parl d'autre chose, et il est venu tous les
jours!

Le groupe entier clata de rire, et Ladine se perdit prcipitamment dans
le remous d une autre socit qui arrivait en ce moment.

--Vous tes impitoyable! fit Paul d'un air de compassion railleuse.

--C'est gentil  vous de me dire a! fit mademoiselle Mrief par-dessus
l'paule. Depuis une heure que vous tournez et retournez ce malheureux
sur le gril! Allez, nous n'avons rien  nous reprocher mutuellement.

--Xnie, dit madame Mrief d'une voix tranquille, qui faisait un trange
contraste avec sa physionomie anime et ses yeux noirs encore
magnifiques, vivants et mobiles, attends au moins que nous soyons au
complet, pour les faire se quereller.

--Oh! maman, rpondit la jeune fille, on peut commencer tout de suite;
ils aiment a.

Un habit noir, rpondant au nom de Vassili, s'inclina devant Xnie; elle
accepta son bras jusqu' la porte de la salle de danse, puis posa sa
belle main gante sur l'paule du cavalier, et disparut dans le
tourbillon d'une valse.

--tonnante! dit Paul, tonnante! O allez-vous vous installer, chre
madame?

--Jusqu' nouvel ordre, debout dans la porte, mon cher monsieur!
repartit la dame; il faut bien que ma fille me retrouve,  moins que je
ne me voue  ce rle de poule couveuse cherchant des petits canards, que
les mres accomplissent ici avec une abngation qui me touche et que je
me sens incapable d'imiter.

Les cavaliers avaient disparu, Paul et madame Mrief continurent 
regarder tournoyer les couples; bientt aprs, d'ailleurs, le mouvement
de l'orchestre se ralentit, puis cessa, et ils virent revenir  eux, au
bras de Vassili, la fantasque personne qui s'appelait Xnie.

--Je te demande pardon, maman, dit-elle; j'aurais d penser  toi, mais
la valse, tu sais...

--C'est entendu, rpondit madame Mrief, o veux-tu me retrouver?

--Attends, je vais pousser une reconnaissance dans ce pays inconnu.

Passant son bras sous celui de Paul, qui jouissait videmment de
quelques privilges, elle s'en alla  pas presss dans la direction des
salons de conversation, laissant sa mre, qui ne pouvait s'empcher de
rire, la suivre du regard avec son lorgnon.

Aprs une minute d'examen superficiel autour de la salle de danse,
vitre  une trs-grande hauteur, somptueusement claire, et dcore
avec beaucoup de got, madame Mrief ramena son regard  ses cts et
aperut, tout contre sa robe, la petite Anna.

--Qu'est-ce que tu fais l, fillette? lui dit-elle, en laissant tomber
son lorgnon. Je te croyais partie  la danse.

--Oh! non, ma tante! rpondit timidement la jeune fille; je ne connais
personne, et puis j'aime mieux rester avec vous!

--Mais ce n'est pas pour cela que je t'ai fait faire une robe
dcollete! fit madame Mrief d'un air srieux, c'est pour danser; o
sont donc nos messieurs?

Avant que personne et rpondu  cette question, Xnie s'approcha, du
mme pas rapide qui faisait craquer la soie de sa jupe.

--Je t'ai trouv un petit paradis, maman, une oasis, entoure de
palmiers, des vrais palmiers, tu sais! Il n'y a pas de fontaine, mais
nous t'enverrons des glaces tantt.

--Une belle vue? demanda laconiquement madame Mrief.

--Trs-tendue, et mme assez varie! Tu auras soin seulement de retirer
tes pieds sous ta robe, parce qu'il y a ici des gens qui ont les pieds
tonnamment longs, et qui les fourrent en marchant sous tous les
fauteuils.

--On l'aura prise, ton oasis, fit observer la maman de Xnie, tout en
suivant sa fille.

--Que non pas! J'ai mis Ladine  la garder.

--Tu l'as donc retrouv?

--Il s'est laiss prendre  la main, comme les petits oiseaux quand il
gle. Tiens, mre, vois comme c'est gentil; en te serrant tu me feras
une place, et dans le coin il y a mme un pouf pour la petite Anna.

La petite Anna leva des yeux reconnaissants vers sa grande cousine, dont
elle atteignait  peine l'paule. Ladine se leva, offrit sa place aux
dames, et resta debout devant elles, au grand dtriment de ses pieds,
comme l'avait annonc Xnie.

--Voyons, Ladine, fit celle-ci, tez donc vos escarpins de cet endroit
dangereux; cela me fait mal de vous voir!

--Si vous voulez m'accorder la premire contredanse? dit tout  coup le
jeune homme, comme sortant d'un rve.

--Mais certainement, monsieur! rpliqua Xnie en s'ventant; on doit
bien cela  un homme qui a eu le courage de braver le prjug et de se
rendre dans un endroit si bourgeois, malgr son grade d'attach au
ministre de l'intrieur... Si le ministre vous voyait, eh?

--Avec vous, dit chaleureusement Ladine, je me montrerais partout!

--Il a dgel, profra gravement Xnie en appuyant le bout de son
ventail sur le bras de sa mre. C'est le froid qui l'engourdissait.
C'est trs-bien, cette phrase-l, trs-bien; vous aurez des bonbons au
dessert! Ah! je m'amuse! fit-elle en renversant sa belle tte brune sur
le dos de la causeuse qu'elle occupait avec sa mre. La vie est une
joie!

Madame Mrief ajouta sentencieusement:

--Tant qu'on n'est pas marie.

--Et quand on est marie! repartit vivement Xnie; est-ce que tu ne
t'amuses pas avec moi, maman?

--Cela m'arrive, rpondit madame Mrief; mais il y a eu aussi des temps
o je ne m'amusais pas.

Elle reprit son lorgnon et le promena sur les pieds qui passaient devant
elle; effectivement, ils taient grands, et il y en avait beaucoup.

--Pauvre maman! soupira la jeune fille. Enfin, il y a toujours une
consolation, ici, c'est qu'il n'y a presque pas d'officiers: cela repose
la vue; c'est dlicieux. Oh! les habits noirs, quelle perspective!
quelle posie!

Paul sourit en l'coutant; ce langage  btons rompus, plein d'ides
saugrenues et d'aperus justes, lui tait familier depuis longtemps et
ne lui causait pas l'tonnement ml de perplexit qu'il inspirait aux
autres; il considrait Xnie comme un produit spcial et curieux: de la
civilisation greffe sur la nature, la nature ayant repris le dessus.
Elle ne ressemblait  personne, et pourtant, elle n'attirait pas
l'attention au premier regard. Sa beaut nergique et fire n'tait mise
en relief ni par une coiffure bizarre ni par une toilette plus clatante
que de raison; cependant, quand on l'avait regarde, on la regardait
encore; quand on avait caus avec elle, on recherchait sa conversation,
 moins qu'on ne s'en allt en dclarant qu'elle tait compltement
folle, ce qui, en gnral, trouvait peu d'cho.

Il ne serait pas juste de dire qu'elle ne ressemblait  personne; elle
ressemblait prodigieusement  sa mre; c'taient les mmes traits,
superbes et pleins d'originalit; les mmes yeux, resplendissants de
vie; la mme taille leve et souple; mais les cheveux de la mre se
mlaient de fils d'argent, la bouche autrefois rieuse avait par moments
une expression mlancolique, tandis que le visage de Xnie exprimait une
foi robuste dans les joies de l'existence. Quoiqu'elle et dj vingt
ans, elle semblait n'avoir connu aucun chagrin. Elle reprsentait la vie
dans sa force et dans sa fleur.

--Attendez-vous encore quelqu'un? demanda Rabof en s'appuyant sur le dos
du canap, derrire elle.

--Je crois bien! Tout notre clan! Douze dames et vingt-quatre cavaliers.
Quand je dis douze, c'est une manire de parler. Es-tu une dame, Anna?

--Je ne sais pas, ma cousine, rpondit la fillette, dont le visage
s'empourpra.

--Une demoiselle, tout au plus, continua Xnie; et encore, es-tu bien
sre d'tre une demoiselle? Un quart de demoiselle peut-tre Quel ge
as-tu?

--Quinze ans et demi.

--Et nous conduisons cela au bal! horreur et profanation! avec une robe
dcollete, encore, et des roses pompon dans les cheveux! C'est un pch
de porter des roses pompon, tu sais, Annette; il faudra faire maigre
pour l'expier. Mais c'tait pour ne pas la laisser seule  la maison,
ajouta Xnie par manire d'explication, en s'adressant  Paul qui riait.

--Et puis pour lui faire voir un bal, rectifia madame Mrief. Chez son
pre, elle vit comme un loup.

--Elle peut se vanter d'avoir un drle de pre! reprit Xnie; un bien
brave homme et un excellent oncle, mais un drle de pre! Il lui fait
faire maigre tous les deux jours en temps ordinaire, tous les jours en
carme, le jene aux ftes carillonnes...

Anna tira sa cousine par la jupe, mais Xnie lui donna un petit coup
d'ventail sur les doigts et continua:

--Tout cela parce que c'est une fille au lieu d'tre un garon, et parce
que la femme est un animal impur! Voil ce que c'est que d'tre un
animal impur! Dites donc, Paul, faites danser un quadrille  cet tre
bizarre qui jene depuis quinze ans et qui a assez d'nergie pour
survivre  un tel rgime.

Ladine s'inclina devant Xnie; elle se leva et lui prit le bras; Paul la
suivit avec Anna, toute rose, toute confuse, et qui marchait de temps en
temps dans le devant de sa robe, un peu trop longue. Dans l'embrasure
d'une porte, Xnie s'arrta une seconde:

--Mes frres! dit-elle; bonsoir, mes frres, tchez de bien vous amuser.

Les deux jeunes gens, aussi beaux que leur soeur, avec laquelle ils
avaient tous les deux une grande ressemblance, accompagnaient un groupe
de jeunes femmes et d'hommes de leur ge; ils se mlrent au quadrille,
et la salle de danse prsenta bientt le spectacle le plus anim.




II


Quelle belle chose d'avoir vingt ans et d'aimer la danse! Les cinq cents
personnes qui figuraient vis--vis ou  ct les unes des autres ne se
proccupaient gure du destin des empires! La grande question tait de
savoir si le souper aurait lieu avant ou aprs la mazurke, et dans ce
cas, s'il y aurait un cotillon, le cotillon tant une danse complique,
coupe d'intervalles assez longs, pendant lesquels il faut couter son
cavalier,--et pour peu que le cavalier vous dplaise...

On danse de bon coeur  Ptersbourg; on y danse beaucoup et avec
prmditation, avec acharnement, dans le but de s'amuser. Ceux qui
n'aiment pas ce plaisir vont jouer dans des salles svres, sous le
demi-jour de lampes modres,  des tables o les bougies poses aux
coins ont une vague ressemblance avec les cierges d'un catafalque. Cette
gravit tant soit peu spulcrale convient  des gens dont l'unique
occupation, pendant des heures, sera de dire: Passe, j'en demande,
brelan, et autres termes trs-mystrieux qui semblent les mots
maonniques de quelque socit secrte, mais autorise. Pendant une
contredanse enjolive d'un galop avec figures, qui en doublait la dure,
madame Mrief, faisant garder son oasis par des clibataires
momentanment sans emploi, se hasarda  une toute petite excursion dans
les salons de jeu. Sa myopie l'encourageait  cette promenade, car au
del de quelques pas elle ne voyait gure qu'un brouillard lumineux. Les
trois premiers salons offraient leur public accoutum, toujours le mme
partout, de vieilles femmes et d'hommes de tous les ges,  lunettes et
sans lunettes, chauves et chevelus, maigres et gras, tous absorbs, tous
silencieux, et presque tous de mauvaise humeur, ce que dcelait leur
physionomie; car si quelque chose adoucit les moeurs de l'homme, ce
n'est  coup sr aucun des jeux autoriss ou prohibs qui se jouent sous
la vote azure.

Madame Mrief venait de passer dans le quatrime salon; une odeur assez
prononce de sauce madre frappa ses narines, lui annonant le voisinage
du laboratoire; elle pensait  rebrousser chemin, lorsqu'elle s'arrta,
ptrifie, son lorgnon contre son nez, devant un monsieur qui quittait
une table de jeu aprs avoir gagn une somme assez rondelette. Elle
retira son lorgnon, essuya les verres et le remit  sa place... elle ne
s'tait pas trompe: le gagnant, fort bel homme d'environ cinquante ans,
haut, vert et sec, avec des cheveux blancs, tait bien celui que, 
cette heure, elle croyait au fond de sa province, du ct de
Nijni-Novgorod.

Il venait  elle, proccup, sans la voir; tout  coup, il l'aperut, et
s'arrta, les sourcils froncs, d'un air tout  fait menaant.

--Que diable faites-vous ici? dit-il sans crmonie, mais pourtant de
cette voix mesure que donne l'habitude de vivre hors de chez soi.

--Eh bien, et vous? riposta madame Mrief,  qui sa surprise ne put ter
la note railleuse de son accent habituel.

--Moi, je suis ici pour mon plaisir.

--Et moi aussi, rpliqua la dame.

--Vous? fit le joueur avec l'intonation la plus ddaigneuse.

--Mais oui! Est-ce que je n'ai pas le droit de m'amuser comme je
l'entends?

--A votre ge! dit-il en haussant les paules.

--Je vous prie de remarquer que je ne danse pas; je suis dans les dames
marcheuses, tout au plus, et plus communment dans les dames assises, ce
qu'on appelle vulgairement la tapisserie.

L'interlocuteur se taisant, madame Mrief reprit l'offensive.

--Mais, dites-moi, je croyais que nous devions habiter deux endroits
diffrents:--je vous avais donn le choix; vous m'aviez laiss
Ptersbourg... j'espre que vous n'allez pas me contraindre  dmnager?

--Je suis ici pour mes affaires, je m'en retourne, grommela le joueur.

--Oh! que ce ne soit pas  cause de moi, je vous en prie! rpliqua
madame Mrief avec la plus grande politesse. Vous tes trs-bien,
savez-vous? Vous avez plutt embelli. Et ce foie, il va toujours mal?

--Toujours; j'irai  Vichy cet t. Et vous, votre sant?

--Trs-bonne, merci: quelques rhumatismes, et puis ma vue devient plus
faible; j'ai d faire changer les verres de mon lorgnon.

Elle agitait complaisamment son lorgnon d'or sous le nez de son
vis--vis.

--Votre pension? fit celui-ci, se rappelant tout  coup ce dtail.

--Merci, votre intendant me la paye assez exactement.

--Allons, tant mieux!

Il allait la quitter, quand elle l'arrta du geste.

--Vos enfants sont ici, dit-elle, voulez-vous les voir?

--Mes enfants? que le diable... Qu'est-ce qu'ils y font?

--Ils dansent! Xnie embellit tous les jours; les garons sont superbes.

--Je sais; ils m'crivent rgulirement,--ce que votre fille ne fait
pas.

--Que voulez-vous! on fait ce qu'on peut! Elle est si occupe!

--Oui,  danser. Vous me l'enverrez demain  mon htel; je repars dans
la soire. Bonsoir, madame.

--J'obirai. Bonsoir, monsieur.

Elle se retourna pour le voir aller; il traversa l'enfilade de pices
d'un pas ferme et disparut dans l'escalier; quand elle ne le vit plus,
elle laissa chapper un lger soupir.

--Qui donc est ce monsieur? lui demanda Paul, qui venait la rejoindre et
qui avait assist de loin  leur entretien.

--C'est mon mari, rpliqua madame Mrief en abaissant son lorgnon.

--Il est trs-bien! fit le jeune homme.

--Mais oui, c'est ce que je lui disais tout  l'heure; mais le plus beau
est dehors...

Paul ne put s'empcher de rire: l'incompatibilit d'humeur absolue qui
rgnait depuis dix-huit ou vingt ans entre M. et madame Mrief n'tait
un secret pour personne.

--Oh! reprit-elle, je ne lui en veux pas; ce n'est pas sa faute, c'est
son foie: si on pouvait le lui changer, il serait peut-tre trs-gentil!

--Peut-tre! fit Paul d'un ton consolant; au fond il n'y croyait pas.
Enfin, puisqu'on ne peut pas le lui changer, n'est-ce pas? nous
laisserons votre mari retourner en province.

--Ah! Dieu! oui! rpondit madame Mrief.




III


Le lendemain, sous l'gide d'une vieille bonne, Xnie alla voir son pre
 l'htel Demouth. Elle le trouva prt  sortir, habill de pied en cap,
et un peu moins maussade que sa mre ne l'avait vu la veille. Il
l'accueillit assez gracieusement: la beaut de sa fille lui donnait un
vrai plaisir d'artiste, auquel l'orgueil paternel se joignait pour une
part trs-minime,  la vrit. Xnie ressemblait trop  sa mre, et
c'tait l un crime capital aux yeux de celui qui dtestait la mre. Il
causa pourtant avec elle pendant un quart d'heure; l'esprit original de
sa fille l'amusait par-dessus tout, car elle en tenait une bonne part de
lui.

Le grand malheur de ces poux tait de s'tre amourachs l'un de
l'autre, comme ils le disaient, sans s'tre proccups de se connatre
rellement. Un peu parents, ils avaient vcu longtemps dans une intimit
journalire, une de ces intimits qui n'apprennent rien aux gens de
leurs caractres respectifs; car la causerie n'a pas de raison d'tre,
comme avec des trangers. Une absence de quelques mois avait cart
Mrief de sa famille;  son retour, il avait trouv sa cousine
ravissante et l'avait demande en mariage; on la lui avait refuse,
allguant la parent, qui en Russie s'tend jusqu'au quatorzime degr;
alors il en tait devenu frntiquement amoureux. Il avait suborn un
prtre, enlev sa femme, fait consacrer secrtement son mariage, et,
aprs tant de peines, s'tait aperu qu'elle et lui ne pouvaient pas
vivre ensemble. Il l'accusait d'tre coquette,--sans raison;--elle
l'accusait d'tre coureur,--avec raison.--Ils eurent deux fils jumeaux
la seconde anne de leur mariage, une fille la troisime, et se
sparrent pour jamais, aussitt aprs la naissance de Xnie, trouvant
tout prfrable  la vie en commun.

Mais l'absence avait eu sur eux des effets bien diffrents. Chez madame
Mrief, qui vivait dans les villes, au milieu d'une socit o elle
avait bientt compt des amis dvous, les griefs s'taient presque
teints, et elle avait fini par absoudre son mari de la plupart de ses
torts. Chez lui, au contraire, la colre contre sa femme s'tait
accentue de jour en jour, jusqu' ressembler  de la haine. Il ne lui
pardonnait pas d'avoir trouv des amis quand lui avait vu dcrotre
autour de sa maison dserte l'affection et la confiance de ses voisins;
il lui en voulait d'tre aime de ses enfants, et sur ce point il fut
cruel. Les petits garons furent levs chez lui jusqu' l'ge de
l'ducation publique; pendant la priode des tudes, ils vcurent 
Moscou, et quand il les laissa aller  Ptersbourg, pour la ncessit de
leur assurer un avenir dans la carrire administrative, il les avait
bien prpars  considrer leur mre comme une ennemie du pre qui les
avait levs.

Les jeunes gens ne purent tenir rigueur  leur mre quand ils la
connurent. Sa vertu hautement proclame pendant les annes d'abandon de
sa jeunesse, si dangereuses, la grce et le charme qui manaient d'elle,
les empchrent de la juger svrement; mais ils taient dj trop gs
pour que l'intimit s'tablit entre eux-mmes et madame Mrief. Les
entrevues furent frquentes, cordiales, mais les jeunes gens ne firent
rien pour obtenir au foyer maternel une autre place que ceux de leurs
camarades, qui taient reus depuis longtemps dans la maison; pour
madame Mrief et Xnie, ils furent des amis, non des fils ni des frres.

Xnie fut la joie de sa mre; elle grandit  la chaleur de ce coeur
maternel, si pniblement sevr de toute autre affection; toute petite,
elle sentit que sa mre n'avait qu'elle, que sur sa tte brune et
boucle, toute la vie de madame Mrief s'tait concentre en un amour
que personne ne pouvait lui ravir, et elle aima sa mre avec passion.
Elle l'aima tant, qu'elle ne put aimer autre chose; intelligente et bien
doue, elle fit de bonnes tudes pour plaire  sa mre; c'est pour
obtenir ses louanges qu'elle s'adonna  la musique, o elle acquit
promptement un talent plus qu'ordinaire; c'est pour tre avec elle, pour
lui rapporter toutes ses joies, qu'elle devint une jeune fille
accomplie, et de cette entente aussi fraternelle que filiale avec cette
mre uniquement adore, sortit cette fille trange, qui connaissait la
vie comme un vieux banquier et qui avait pourtant toutes les illusions
de la jeunesse. Aprs un moment d'entretien, Mrief regarda sa fille.

--Tu es superbe, lui dit-il, et tu fais la plus grande bavarde!...

--Qu'est-ce que cela fait, papa, si je vous amuse?

--Tu m'amuses,--certainement, tu m'amuses! As-tu envie d'aller 
l'tranger?

--Je crois bien! s'cria Xnie en bondissant sur ses pieds.

--Eh bien, j'y vais au mois de mai; je t'emmne. Tu tiendras tes malles
prtes.

La jeune fille resta immobile au milieu de la chambre. Toute sa gaiet,
toute son animation venaient de tomber subitement.

--Eh bien, tu ne me dis pas seulement merci? fit le pre en fronant ses
terribles sourcils.

--Pardon, mon pre, c'est seule avec vous que vous me proposez de
partir?

--Bien entendu! Qu'avais-tu pens?

--Je regrette bien, papa, fit-elle avec quelque hsitation dans les
premiers mots, mais en s'enhardissant par la suite; vous tes trs-bon
de me proposer cela, mais vous savez que je ne puis quitter maman.

M. Mrief frappa d'un geste violent le dos d'un fauteuil qu'il avait
sous la main.

--Vous l'aimez donc bien, votre mre? Xnie fixa sur son pre ses grands
yeux noirs, o brillait une profonde tristesse mle  un enthousiasme
sacr.

--Je l'aime comme la lumire du jour, mon pre; je suis l'oeuvre de sa
bont et de sa tendresse.

Mrief crispa sa main allonge sur le meuble et dtourna les yeux.

--C'est bien, dit-il; je ne puis vous blmer de me prfrer votre mre;
c'est assez naturel, vos frres me prfrent bien.

--Mon pre, dit-elle timidement, vous savez que je vous aime...

Il tendit la main pour lui imposer silence.

--C'est inutile, dit-il, je ne vous le demande pas.

Il prit ses gants, et Xnie comprit qu'il la congdiait.

--Au revoir, mon pre, dit-elle en lui prsentant son front.

--Adieu, ma fille, dit-il froidement.

Le baiser qu'il mit sur ce front pur tait aussi glac que le ton de ses
paroles. Xnie rentra chez elle le coeur lourd comme une pierre, ainsi
qu'elle le dit  la petite Anna,--mais elle n'en parla pas  madame
Mrief. A dater de ce jour, elle comprit qu'il est des choses que l'on
peut cacher  sa mre sans pour cela manquer de confiance envers elle.




IV


Le rideau du Grand-Thtre se leva sur le cinquime acte d'un ballet
trs  la mode, et, des fauteuils au paradis, les trois mille
spectateurs s'accotrent le plus commodment possible  leurs places
pour absorber par les yeux les merveilles que leur rservait le
dnoment. Voit-on ailleurs qu'en Russie des ballets en cinq actes aussi
longs et aussi savamment amnags qu'un grand opra? Cette question est
du ressort de la statistique; mais ce qui n'en est plus, c'est le
plaisir extraordinaire que trouvent des gens intelligents, d'une
ducation au-dessus de la moyenne,  regarder pendant quatre heures se
drouler une action muette, soutenue par une musique mdiocre. Il faut
bien que le ballet, dans ces conditions, contienne quelque chose de plus
que ce qu'il renferme chez nous: c'est quelquefois le mrite particulier
d'une danseuse, mais le plus souvent c'est l'habilet de la coupe, en
tout semblable  celle des grands opras, o les solos remplacent les
airs, o les duos sont de la pantomime, o les finales sont des
ensembles d'une richesse, d'une harmonie aussi satisfaisante pour les
yeux que la bonne musique peut l'tre pour l'oreille.

Au moment le plus pathtique, o l'hrone, poursuivie par un monstre
odieux se dcide  se prcipiter dans le gouffre plutt que de trahir
l'tre suprieur qu'elle aime, la petite Anna, assise
trs-tranquillement dans une loge de face,  ct de Xnie, frissonna de
tout son corps, et tendit timidement ses mains jointes vers la scne en
disant: Oh! non.

Les deux frres de Xnie, qui occupaient le fond de la loge, se mirent 
rire, pendant qu'Anna, penche en avant, les lvres entr'ouvertes par un
sourire mu, voyait surgir du plancher de la scne l'apothose
merveilleuse o l'hrone, enleve au palais des fes, recevait  la
fois toutes les rcompenses imaginables.

--Ne riez pas, fit gravement Xnie; elle croit que c'est arriv: c'est
une force, que de croire que c'est arriv; c'est avec cela qu'on marche
sur l'eau et qu'on franchit les montagnes  vol d'oiseau. Bravo, petite
Anna! N'est-ce pas, que c'est beau?

--Oh! c'est si beau! rpondit la fillette, en regardant  regret le
rideau tomber sur les splendeurs de la lumire lectrique. Alors
est-elle heureuse?

--Qui cela? fit Xnie, dj leve, en fermant l'tui de son binocle.

--Elle, Rosaria...

--La Petipas?

La figure tonne d'Anna fit sourire mademoiselle Mrief.

--La danseuse, n'est-ce pas? C'est madame Petipas qu'elle se nomme. Oui!
Elle est heureuse dans la pice. Dans la vie, je ne sais pas; c'est son
affaire.

Anna soupira, tout en mettant sa pelisse et en se laissant chausser ses
bottines fourres par un de ses cousins.

--Je voudrais qu'elle ft toujours heureuse, dit-elle; elle est si
jolie! Et puis elle m'a fait pleurer.

--Elle en a fait pleurer bien d'autres! dit Xnie avec une douceur mue
qui lui tait peu ordinaire. Allons, petite, ne nous laissons pas
attarder; nous ne trouverions plus de traneaux.

Ils suivirent la foule dans les escaliers et se trouvrent bientt sous
le vaste et vilain pristyle soutenu par de lourdes colonnes qui donne
sur la grande place des Thtres. En face d'eux, le thtre Marie,
encore clair, laissait sortir les derniers spectateurs, suivis par les
gardiens qui fermrent les portes; le gaz s'teignit tout  coup, et la
faade blanche se trouva plonge dans l'obscurit.

--C'est amusant, dit Xnie; c'est comme la vie: beaucoup de bruit, de
lumire, et puis, tout d'un coup, plus rien.

--Tu me fais froid dans le dos avec tes comparaisons, dit madame Mrief.
Veux-tu bien te taire, et ne pas appeler le malheur! Appelle plutt un
traneau pour nous emporter chez nous.

La voix de Paul Rabof rpondit derrire elle:

--En voici un, chre madame.

Le jeune homme quitta prestement son vhicule, et tenant d'une main la
couverture de drap borde de fourrure, de l'autre il invita les dames 
l'y remplacer.

--D'o tombez-vous, vous? fit madame Mrief en clignant un peu des yeux,
afin de le mieux distinguer.

--J'tais aux fauteuils, et je vous ai impudemment lorgnes tout le
temps, mais vous ne m'avez pas seulement regard.

--Est-ce qu'on regarde aux fauteuils quand on se respecte? fit madame
Mrief d'un ton doctoral, et puis vous savez bien que je n'y vois
goutte! Eh bien, merci tout de mme; viens-tu, Xnie?

La jeune fille regardait autour d'elle le spectacle de la foule noire et
remuante sur la neige.

--On dirait des fourmis sur un pain de sucre, dit-elle; maman,
j'aimerais mieux rentrer  pied.

--Par ce froid? tu n'y penses pas!

--Bah! il ne fait pas si froid, et puis, c'est tout prs! Rentre avec M.
Paul, maman; la petite Anna et moi, nous nous en irons  pied, avec mes
frres pour nous escorter.

--Allons, venez, jeune homme, dit madame Mrief, en s'introduisant dans
le traneau, dont le cheval et le cocher, aussi patients l'un que
l'autre, attendaient tte basse le rsultat de ce conciliabule, en
songeant probablement l'un et l'autre  la mme chose,  savoir: au gte
et au souper. Venez reconduire une vieille femme, et vous trouverez deux
rcompenses: d'abord la Providence inscrira cette bonne oeuvre  votre
avoir, et puis, en attendant la vie ternelle, vous aurez une tasse de
th.

Rabof s'assit auprs d'elle, et le traneau se perdit dans la foule de
vhicules semblables, bas et sombres, qui s'parpillaient dans toutes
les directions.

Les roues des voitures criaient sur la neige avec ce grincement strident
si caractristique, que pour ceux qui ont visit les pays du Nord, il
voque  lui seul toutes les images de l'hiver. Les grands brasiers,
allums par mesure municipale, toutes les fois que le froid dpasse un
certain nombre de degrs, et placs sous des pavillons de tle,
supports par des colonnettes que protgent des grilles en fer, ces feux
aliments avec de grosses souches de bois de bouleau,  l'odeur
aromatique, s'teignaient lentement, dserts maintenant par tout le
monde; seuls, quelques rdeurs, gens sans aveu ou sans asile,
cherchaient furtivement un reste de chaleur, et s'loignaient en hte
ds qu'ils apercevaient le bachlik d'un sergent de ville. La grande
place, tout  l'heure grouillante d'hommes, de chevaux et de voitures,
redevenait morne et tranquille, claire par des rverbres largement
espacs; avec ses deux thtres dj endormis, qui se regardent face 
face, elle paraissait vaste et sans bornes; les corniches, les ressauts
des maisons, bords de neige blanche, lui faisaient un cadre un peu
triste, et la neige du sol, un instant souille, semblait attendre que
la nuit lui rendit sa solitude, afin de reprendre sa blancheur.

Xnie et la petite Anna marchaient cte  cte, d'un pas press, sans
paratre se douter qu'elles venaient de passer d'une atmosphre
surchauffe  un froid de vingt degrs au-dessous de zro. Les Russes ne
se doutent pas que ces transitions sont difficiles  supporter; et comme
ils ne s'en doutent pas, ils supportent trs-bien ce qui nous parat 
nous autres absolument intolrable. Les jeunes messieurs Mrief avaient
allum des cigarettes et fumaient en suivant les jeunes filles, qui
d'ailleurs ne se proccupaient pas le moins du monde de leurs
protecteurs.

--Alors, Anna, dit Xnie au bout d'un instant, tu aimes le ballet?

--J'aime tout, rpondit la jeune enthousiaste: le thtre, la musique,
les livres...

Elle poussa un grand soupir.

--Ne parle pas, lui dit avec bont sa grande cousine, il fait trop
froid. Nous allons arriver tout  l'heure. Vous montez, frres?

Les jeunes gens s'excusrent: ils avaient  travailler; Xnie sourit:
leur travail du soir consistait gnralement  souper chez Duseaux avec
des dames, mais elle ne fit pas d'objection.

Quand elles entrrent dans l'appartement de madame Mrief, le chant du
samovar frappa agrablement leurs oreilles, et le parfum du th les
attira aussitt dans la salle  manger.

Paul, assis devant la table, faisait des tartines de beurre, sur
lesquelles il ajustait de petits morceaux de fromage avec une dextrit
surprenante.

--O Werther!  Charlotte! dit Xnie en 'asseyant devant le plateau
charg de verres et de tasses. C'est vous qui tes Charlotte.

--tes-vous Werther? demanda Paul avec un regard en dessous que Xnie
n'aperut pas.

--Moi? Certes non! J'aime tout; je ne crois  rien.

--A rien?

--Eh! si fait, je crois  tout ce qu'il faut croire; je suis une
demoiselle bien leve, monsieur Rabof: mais je ne crois ni au
dsintressement des gens qui font des tartines pour les autres, tant
qu'ils ont le couteau  la main et l'assiette devant eux; ni aux
douleurs des hrones de ballet; ni  l'amour des jeunes gens pour
certaines demoiselles.

--Croyez-vous  la candeur? demanda brusquement Rabof.

--La candeur? La voil! dit-elle en montrant la petite Anna qui entrait.
Elle croit  tout, celle-l, et en cherchant bien on s'apercevrait
qu'elle croit  autre chose encore; la vie est un rve, n'est-ce pas,
Anna?

--Je ne sais pas, cousine, rpondit la jeune fille en s'asseyant prs
d'eux, je sais seulement que je suis bien contente. Quel malheur qu'il
faille retourner  la campagne!

--Va voir si maman est prte, dit Xnie en versant du th dans une
tasse.

Anna disparut sans objection.

--Mademoiselle Xnie, fit Rabof sans prambule, quand consentirez-vous 
m'pouser?

Ils taient seuls dans la grande salle; le samovar bouillottait
doucement, envoyant de petits jets de vapeur par les trous du couvercle;
la lampe suspendue les clairait d'une lueur paisible; toute la maison
calme et endormie semblait faire silence pour entendre la rponse de
Xnie. Elle dit  demi-voix avec une douceur pensive:

--Vous ne m'aimez pas.

--Il me semble bien que je vous aime, pourtant, dit Paul sans perdre son
sang-froid. Depuis six mois que je vous ai demand votre main pour la
premire fois, j'ai eu le temps de rentrer en moi-mme...

--Vous tes trop bien rentr, ou plutt vous n'tes jamais sorti, dit
Xnie en reprenant son ton ordinaire, un peu sceptique et lger. Vous ne
savez pas ce que c'est que l'amour, mon cher Paul.

--Et vous, le savez-vous? dit-il, piqu de cette affectation de
supriorit.

Elle le regarda en face avec un clair dans les yeux et vit qu'il
n'avait pas voulu l'insulter.

--Oui, dit-elle, je le sais, ou du moins, je le sens. C'est un abandon
de sa volont, une joie de se mettre sous les pieds de l'tre aim. Ce
triomphe perptuel de sa propre humilit,--c'est tout ce qui fait qu'on
s'oublie et qu'on est heureux de souffrir... C'est l'amour, cela; c'est
ce que vous n'prouvez pas pour moi, mon pauvre ami.

--Mais vous, vous ne l'prouvez pour personne? reprit-il avec
insistance.

--Si, rpondit-elle  demi-voix, en se prenant la tte  deux mains; je
le sens pour ma mre, ma pauvre mre mconnue... Tenez, Paul, ne parlons
pas d'amour; je ne sais si je suis faite pour l'inspirer, mais je ne me
crois pas faite pour le ressentir; j'ai une vie trop active, trop
exubrante pour m'absorber dans une autre existence; ma mre seule peut
me faire oublier... Je vous ai fch?

--Non, dit le jeune homme. Donnez-moi votre main, que je la baise comme
celle d'une sainte.

Elle abandonna sa main en riant.

--Une sainte! Si maman vous entendait!

Mais son rire tait mouill de larmes. On entendit la voix de la petite
Anna.

--Celle qu'il faut aimer, la voil, dit-elle; c'est la candeur, c'est
l'ignorance; elle aimera bien, mieux que je ne pourrais jamais, mme en
me donnant beaucoup de mal...

Les deux femmes entrrent dans la salle, et Xnie parla aussitt d'autre
chose.

--J'ai une nouvelle  vous annoncer, dit Rabof, aprs qu'un premier
verre de th lui eut rendu un peu de calme; mais c'est un secret,--pour
mieux dire, c'est une surprise: donc il faudra avoir l'air surpris.

--Quand cela? demanda madame Mrief.

--Demain aprs-midi, ou demain soir, ou tout autre jour. C'est srieux,
mademoiselle Xnie, vous n'avez pas besoin de rire comme cela!

--Voyons votre secret.

--Ladine a l'intention de vous demander en mariage.

Xnie et sa mre clatrent de rire en mme temps.

--Ce n'est pas malheureux! fit madame Mrief; depuis le temps qu'il
tourne autour!

--Mais ayez l'air surpris, au moins!

--Nous tcherons, dit Xnie, qui tait redevenue srieuse; mais c'est
bien  vous qu'il le devra, car il proclame sa flamme  tous les chos
depuis si longtemps... enfin, on fera de son mieux pour vous obir.

La petite Anna coutait, les yeux grands ouverts, ne comprenant pas
comment l'annonce d'une demande en mariage pouvait sembler si comique; 
ses yeux, c'tait un vnement d'une gravit exceptionnelle. Xnie s'en
aperut.

--Ne scandalisons pas la jeunesse, dit-elle, et parlons srieusement des
choses srieuses, ou plutt n'en parlons pas du tout, ce sera plus
respectueux.

Rabof se retira un instant aprs, et Xnie emmena la petite Anna dans la
chambre qu'elles partageaient.

--Dis-moi, cousine, fit la fillette d'un air pensif, tu ne veux donc pas
l'pouser, ce M. Ladine, qui doit te demander demain?

--Mais non, ma mignonne; je n'en ai pas la moindre intention!

L'enfant rflchit, tout en dfaisant ses longues nattes blondes qui
tombaient sur ses genoux.

--Et M. Paul, dit-elle avec hsitation, est-ce qu'il t'a demande aussi?

Xnie releva vivement la tte et aperut dans les yeux gris fonc de la
jeune fille un tumulte de penses vaguement douloureuses; le visage
enfantin exprimait le doute et l'inquitude, avec une petite, toute
petite lueur d'espoir... Xnie regarda bravement son devoir en face.

--Pourquoi me demandes-tu cela? fit-elle en souriant.

--Pour savoir... parce que si tu devais l'pouser, ce serait mon cousin,
n'est-ce pas? et alors...

--Alors, tu pourrais avoir de l'amiti pour lui? Anna sourit; ce sourire
indcis, presque rsign, mais qui esprait pourtant, semblait appeler
des larmes dans ses grands yeux foncs. Xnie continua:

--Je ne l'pouserai pas, dit-elle, vitant ainsi de mentir et de
rpondre;--du moins, je ne crois pas...

--Pourquoi?

--Je ne l'aime pas tout  fait assez... Mais, petite fille, qu'est-ce
que tout cela vous fait?

Anna ramena sur son visage les cheveux blonds dfaits, qui lui faisaient
un voile impntrable.

--C'est pour m'instruire, cousine; je suis si ignorante...

--Voyez-vous, la curieuse! Quel dommage que tu ne puisses rester ici! tu
aurais vite acquis ce qui te manque, fit Xnie en posant avec bont sa
main souple et puissante sur la tte incline de la jeune fille.
Celle-ci poussa un grand soupir.

--C'est vrai, je m'en irai, et alors... tout sera fini, tout ce qui est
joli, aimable et bon...

Elle soupira encore une fois sous le baiser maternel de Xnie qui
cartait ses cheveux, et ne dit plus rien.




V


--Ladine, n'ayez pas l'air concentr comme cela, vous me faites peur!
Vous avez l'air d'une chaudire qui va sauter!

Serge Ladine regarda madame Mrief d'un air ahuri; elle tait assise sur
le canap parfaitement calme, et tricotait avec acharnement un bas de
gros coton pour une oeuvre de bienfaisance.

--Vous avez un volcan sous votre crne chevelu, Ladine, a se voit tout
de suite; ne faites pas explosion, mon ami, ouvrez plutt une soupape;
confiez-moi vos secrets.

Ainsi invit, le jeune homme se laissa glisser dans un fauteuil et garda
le silence.

--Continuez, mon cher garon, reprit madame Mrief au bout d'un temps
suffisamment long.

Serge se redressa brusquement, prit une pose lgiaque et dit lentement:

--Jamais mademoiselle Xnie n'acceptera ma main.

--Je ne crois pas non plus, dit avec douceur la mre de Xnie.

Cette fois, il fit un bond dans son fauteuil et se tourna vers son
bourreau, les yeux pleins de larmes de dpit.

--Vous me faites dire des btises, madame Mrief, et vous vous moquez de
moi. Savez-vous que cela n'est pas bien?

--Vous ne dites pas de btises, mon cher ami; vous avez dit au contraire
une chose fort sense; je confirme votre opinion, et vous n'tes pas
content?

Il se renfona contre le dossier de son sige et prit un air boudeur.

--Si au moins vous lui aviez parl pour moi! reprit-il, j'aurais quelque
chance; mais je suis sr que lorsqu'elle se moque de moi, vous faites
chorus, au lieu de me dfendre.

--Vous avez devin juste, mon cher; mais consolez-vous, vous tes une
bonne demi-douzaine du mme acabit, logs  la mme enseigne, et que
nous aimons bien tout de mme. Voyez un peu...

--Oui, je sais, il y a Sourof et Galkine, et les autres; mais a ne me
console pas du tout. Elle pousera Paul Rabof, hein? Madame Mrief,
dites-moi la vrit, c'est Rabof qu'elle a choisi!

Madame Mrief dposa son bas sur la table et prit un air srieux.

--A dire vrai, mon cher monsieur, je n'en sais rien du tout. Ma fille se
mariera selon son coeur et quand il lui plaira; Paul Rabof est un garon
de mrite, il a sa chance, comme vous avez la vtre...

--Oh! la mienne!... murmura piteusement Ladine.

Madame Mrief reprit son bas d'un air tranquille. Xnie entra et fit une
imperceptible grimace  l'adresse de sa mre en apercevant Ladine. Pour
toute rponse, celle-ci la regarda d'un air innocent, en affermissant
les lgres lunettes d'or qu'elle portait  la maison. Xnie comprit et
s'avana d'un pas mesur, le front modeste, les yeux baisss, comme il
convient en pareille occurrence. Elle s'appuya lgrement sur ses deux
mains poses  plat sur la table et sembla attendre.

--Eh bien, Ladine? fit madame Mrief d'un ton encourageant.

Le pauvre garon ne se sentait pas encourag le moins du monde. Il
regarda Xnie  deux reprises, et s'aperut tout  coup qu'elle tait
debout et lui assis, ce qui tait contraire  tous les principes. Il se
leva prcipitamment et lui offrit son fauteuil, qu'elle accepta en
silence; puis, rest devant elle, il fit un mouvement pour prendre son
chapeau et s'enfuir.

--Voyons, Ladine, c'est le moment! dit l'impitoyable madame Mrief en le
retenant par le pan de sa redingote.

--Mademoiselle Xnie, fit-il bravement avec un plongeon dsespr,
madame votre mre vient de me dire que vous ne m'pouserez pas; il est
donc inutile que je vous adresse une demande en mariage qui serait
repousse.

--Bravo! bravo! Ladine! s'cria madame Mrief en battant des mains.
Voil ce qui s'appelle tourner une difficult! C'est trs-bien trouv,
cela! Vous voyez bien que je parle pour vous!

Le bas, les aiguilles et le peloton de coton avaient roul par terre; un
petit chat noir, favori de Xnie, se lana  la poursuite du peloton
avec une telle vivacit que la jeune fille et Ladine lui-mme furent
obligs de l'arrter dans ses bats avant de poursuivre l'entretien. Le
coupable fut expuls, le trophe rapport et remis aux mains de madame
Mrief; le srieux reparut alors sur la figure de Xnie, avec une ombre
de sourire malin dans le coin de ses lvres moqueuses.

--Monsieur Ladine, dit-elle avec un dcorum irrprochable, votre
proposition me touche, mais je n'ai pas l'intention de me marier de
sitt; j'attendrai ma majorit avant de savoir si je veux me marier oui
ou non, et quand j'aurai dcid cette question, il sera temps de faire
un choix.

--Quand serez-vous majeure? hasarda Ladine.

--Dans six mois; d'ici l, mon cher ami, vous serez mari, allez!

--Mari, moi! s'cria le jeune homme en sursautant. Moi? Mais puisque je
vous aime!...

--a ne fait rien, dit gravement Xnie, vous serez mari; j'ai vu cela
dans le marc de caf.

--Mademoiselle Xnie! vous allez me porter malheur! Retirez cette
prophtie!

--Je ne retire rien du tout, continua imperturbablement la malicieuse
fille. Vous serez mari, et tout surpris de l'tre; mais quand on l'est,
vous savez, c'est pour longtemps!

L'infortun, aussi superstitieux que le commun des gens de son pays,
n'essaya plus de se dbattre contre sa destine. Sa vieille bonne lui
avait dit que Xnie avait le mauvais oeil, et il n'avait pas voulu y
croire; se pouvait-il que ce ft vrai?

--Mari! dit-il tristement; quelle vilaine prdiction!

--Vous voudriez bien l'tre avec moi! Je ne vois pas la diffrence...

--Je la vois, moi! murmura le pauvre garon. Enfin, je pourrai venir ici
comme devant?

--Mais certainement, mon cher; mieux que devant, mme, si vous voulez!
Cela rapproche, une demande en mariage; je vous assure que cela resserre
l'amiti.

Elle avait l'air si convaincu qu'il ne sut que rpondre. Il prit son
chapeau, sans obstacle cette fois, et se retira.

Quand la porte se fut referme sur Ladine, Xnie, sans quitter son air
grave, esquissa deux ou trois pas de polka dans le salon, puis vint se
jeter sur le canap auprs de sa mre, en riant de toutes ses forces;
elle la serra dans ses bras, l'embrassa, lui ta ses lunettes et lui
brouilla son peloton; le tout, en moins d'une minute; aprs quoi elle se
leva et se mit  marcher silencieusement par la vaste pice.

--Folle! lui dit sa mre en rtablissant un peu d'ordre sur sa personne.
Pourquoi lui as-tu dit qu'il serait mari?

--Pour qu'il se marie! Je n'aime pas les saules pleureurs ailleurs que
dans les parcs, au bord des ruisseaux. Tu vois bien que les autres se
sont tous maris; qu'il fasse de mme.

Ce fut la conclusion de cette affaire.




VI


Le printemps tait venu: ce printemps trange et fivreux, aux jours
brlants, aux nuits froides, o vers quatre heures de l'aprs-midi une
femme ne sait trop si elle doit prendre son ombrelle ou son manchon,
tant l'air est glacial et le soleil ardent. De gros tourbillons de
poussire volaient le long des canaux, retombant en pluie noirtre sur
la glace de l'hiver, mince et transparente, qui laissait voir l'eau
toute noire sous son paisseur de plus en plus mine par le soleil et le
frlement de l'onde dj attidie. Cette glace amincie, ronge par
places, est l'emblme frappant de la fragilit: qu'un oiseau s'y pose
pour becqueter une graine, elle s'effondre sous lui avec un lger bruit
de cristal.

Xnie marchait le long d'un quai, son ombrelle suspendue au bras, et ses
mains dans son manchon; elle avait bravement rsolu le double problme
en prenant les deux objets. Quelques regards curieux l'avaient suivie le
premier jour, et ds le lendemain plusieurs l'avaient imite.

Contente de ce rsultat, elle rentrait paisiblement au logis, aprs
avoir pris une leon de piano chez un matre clbre. Depuis deux ans
elle avait rpudi l'escorte conventionnelle d'une maritorne pesante ou
d'un domestique essouffl.

--Maman, je vais trop vite, avait-elle dit; a les rend malheureux, et
ils ne me servent  rien, car c'est moi qui suis oblige de les attendre
au coin des rues pour ne pas les perdre.

Madame Mrief avait cd  cet argument, et Xnie sortait seule.

Elle aimait  marcher vite; sa pense semblait courir avec elle le long
des rues populeuses, le long des quais dserts,  travers les grandes
places pleines de soleil; elle pensait alors  mille choses qu'elle
n'aurait pu formuler et qui remplissaient son cerveau de la douce
chaleur du travail. Elle songeait  la vie, aux diffrentes manires de
l'employer, aux devoirs de chacun, aux peines et aux plaisirs dans leur
distribution ingale, et son pas souple rhythmait dans son esprit les
formes indcises de sa pense. C'tait comme un chant qu'elle se
chantait  elle-mme, triste ou gai, suivant la circonstance; gai le
plus souvent, car jusqu'alors la vie tait pour elle pleine de surprises
amusantes.

En rentrant au logis, elle trouva sa mre endormie sur son lit; il
arrivait assez souvent  madame Mrief de dormir quand sa fille tait
absente. La vie et le bruit que mettait Xnie dans la maison appelaient
le sommeil et l'oubli ds qu'elle s'en allait;  vrai dire, madame
Mrief s'ennuyait.

Une lettre avec un norme cachet noir gisait sur la table du salon;
Xnie la prit machinalement et regarda l'criture; c'tait une criture
inconnue y et l'adresse tait  son nom.

La jeune fille resta immobile, la lettre  la main, saisie d'une crainte
indfinissable; cette lettre cachete de noir apportait certainement une
mauvaise nouvelle. Le timbre de la poste tait celui de la province o
elle tait ne; elle songea  la petite Anna, retourne prs de son pre
depuis six semaines. Mais non, le pre d'Anna ne devait pas avoir de
cire noire chez lui; il cachetait ses lettres avec de la mie de pain!

Le coeur serr par une vague terreur, elle ouvrit la lettre.

C'tait du rgisseur des biens de son pre, un nouveau rgisseur qu'elle
ne connaissait pas; aprs quelques phrases banales, prliminaires
obligs, il lui annonait que le 5 courant Pierre Mrief avait rendu son
me  Dieu, sur ses terres, aprs une maladie de trois jours seulement;
que l'tat des chemins, en ce moment de dgel, n'avait pas permis de
faire prvenir la famille en temps convenable pour les obsques, qui
avaient eu lieu en grande pompe, et que le testament du dfunt tait
dpos chez Me Z..., notaire  Saint-Ptersbourg, o les intresss
taient invits  en prendre connaissance le 30 avril de la prsente
anne.

Xnie lut jusqu'au bout cette filandreuse ptre, puis leva les yeux et
regarda la fentre; il lui semblait que le soleil s'tait soudain voil
d'un crpe noir. Un grand frisson passa sur elle; elle s'approcha du
jour, et chercha dans les quatre pages couvertes de gros caractres
gaux et tous semblables, la ligne o elle avait lu que son pre tait
mort. Elle la trouva, non sans peine, et la relut cinq ou six fois.

C'tait donc vrai! Cet homme hautain, acerbe, qui l'aimait pourtant, et
qui l'avait si froidement repousse trois mois auparavant, parce qu'elle
aimait sa mre,--cet homme tait mort, et c'tait son pre! Elle allait
porter du crpe, commander un service funbre, voir autour dlie tout
l'attirail d'un deuil de bonne maison,--et elle connaissait  peine ce
chef de famille, dont la perte pour elle ne reprsentait gure qu'un
regret pour ainsi dire officiel. Le coeur de la jeune fille se serra. A
prsent qu'il n'tait plus, que des mains trangres l'avaient soign,
enseveli, port  sa dernire demeure, elle et voulu tre auprs de
lui, le caresser de sa main compatissante, lui adoucir les angoisses de
la mort par sa prsence et son sourire, lui rendre enfin le devoir pieux
et filial d'une enfant prs de celui qui lui a donn la vie... Les yeux
de Xnie s'emplirent de larmes.

--Oh, pre! dit-elle tout bas, si vous aviez voulu, je vous aurais tant
aim!

--Xnie, dit faiblement madame Mrief dans la pice voisine, es-tu
rentre?

--Oui, maman, rpondit la jeune fille, en se dirigeant lentement vers la
porte. Elle mit la lettre dans sa poche, et passa de l'autre ct des
rideaux qui protgeaient le lit de sa mre.

--Je m'ennuie quand tu n'es pas l. Quelle heure est-il?

--Cinq heures, maman; nous allons dner tout  l'heure.

--Embrasse-moi, dit la mre en s'appuyant sur le coude. Qu'est-ce que tu
as aujourd'hui? Tu n'es pas malade?

Dans la demi-obscurit, pendant que Xnie se penchait sur elle pour
l'embrasser, madame Mrief inquite passa la main sur le visage de sa
fille.

--Tu as pleur! fit-elle en se dressant tout  coup. Qu'est-ce qu'il y
a? Parle vite, j'aime mieux tout savoir.

--Mon pre est mort, dit tout bas Xnie.

Un soupir coup en deux par une sorte d'touffement sortit de la
poitrine de madame Mrief, qui se laissa retomber sur l'oreiller, et fit
le signe de la croix.

--Il est mort? dit-elle. Que Dieu lui pardonne! Il y a longtemps que je
ne lui en veux plus.

--Cela me fait de la peine, maman, murmura la jeune fille en caressant
les mains de sa mre, qu'elle couvrait de baisers.

--C'est bien naturel, ma fille, c'tait ton pre, et il n'a pas t
mchant pour toi...

Les deux jumeaux avertis par la mme voie se prsentrent dans la soire
chez leur mre. Ils chrissaient leur pre, et leur vive douleur
affligea profondment madame Mrief. Elle leur prodigua toutes les
tendresses de son coeur maternel, et pour la premire fois de sa vie eut
la douceur de sentir ses fils recourir  elle et la considrer vraiment
comme une mre. C'tait  la mort de son mari qu'elle devait cette joie;
elle ne put s'empcher d'en faire la remarque philosophique  part elle,
et elle l'en remercia sans amertume ni arrire-pense. Puisqu'il tait
mort, elle ne pouvait plus avoir pour lui que des sentiments
d'affectueuse estime, plus levs et plus dlicats mme que le pardon.




VII


Le 30 avril, Xnie se leva de grand matin; le soleil se glissait sous le
store  travers les plantes  feuillage persistant qui garnissaient
intrieurement la fentre de la chambre et envoyait un gai rayon d'or
dans la glace en biseau de la toilette. Ce rayon jouait au plafond d'une
faon si joyeuse que la jeune fille, tout en vitant de faire du bruit,
se fredonnait  elle-mme une chanson, tout bas, si bas que personne ne
pouvait l'entendre.

Il y a dans ces matines, de printemps en Russie, alors que de larges
plaques de glace attardes couvrent encore les canaux, lorsque pas une
feuille d'arbre ne pense  se montrer, mais quand l'herbe verdit un peu
plus tous les jours dans les pelouses des squares, une force exhilarante,
une manifestation de vie extraordinaire. L'air pur, le ciel bleu, le gai
soleil et ce pauvre gazon encore timide annoncent seuls que le printemps
est venu, mais ils le crient tout haut, et il n'est pas de crature qui
ne soit force de l'entendre. Xnie, du fond de sa chambre, l'entendait
bien, et lui rpondait de son mieux; ses beaux cheveux noirs ramens en
longues tresses sur sa tte, elle revtit son grand deuil dont
l'austrit ne parvenait pas  ter  la jeune fille l'aspect radieux de
sa triomphante jeunesse, puis doucement elle entr'ouvrit la porte de sa
mre, et avana la tte, pour couter le bruit de la respiration de sa
chre endormie.

--Xnie, dit la voix de madame Mrief, tu peux entrer; viens ici.

La jeune fille obit, se pencha sur sa mre, l'embrassa et s'assit sur
le pied de son lit.

--Je n'ai pas dormi, reprit madame Mrief; je n'ai pas pu m'engourdir
mme une minute... elle s'interrompit et resta pensive un instant, puis
regarda sa fille qui lui souriait d'un air inquiet. J'ai pens au
testament, continua-t-elle, et sais-tu? J'ai peur! positivement peur! Je
n'ose pas aller chez le notaire.

--Pourquoi? allait dire la jeune fille; elle se retint, craignant de
manquer de respect  l'un ou  l'autre de ses parents, par cette
question si simple.

--Ton pre ne m'aimait pas, reprit la veuve. Dieu sait s'il avait tort
ou s'il avait raison! Aprs sa mort il ne m'appartient pas de juger ses
actions et ses penses; mais je crois qu'il se sera arrang pour me
laisser le moins possible de son bien...

--Oh, maman, pourquoi vous figurez-vous cela? fit Xnie en joignant les
mains.

--C'est une ide que j'ai: il m'avait dit autrefois qu'il me jouerait ce
tour-l...

--Mais, maman, comme veuve, vous avez droit  la septime part?

--Sans doute, mais qu'est-ce, la septime part de nos biens-fonds? moins
de deux mille roubles de revenus une mince portion de veuve... enfin, il
t'aimait, il t'aura peut-tre avantage!...

Xnie ressentit un grand coup au coeur en pensant  la manire dont son
pre l'avait congdie lors de leur dernire entrevue, et elle devint
toute froide de la tte aux pieds.

--Nous ferons pour le mieux, maman, dit-elle, en forant ses lvres
glaces  sourire; vous voulez que j'aille toute seule chez le notaire?

--Je t'en prie. Je prfre attendre ici. Je n'ai pas de fortune
personnelle, tu sais, Xnie... si ton pre m'a dshrite, je serai
presque sans ressources quand tu te marieras; c'est le couvent seul qui
pourrait me recevoir: avec deux mille roubles de revenu, on ne peut
avoir ni un loyer convenable, ni une servante passable, ni...

--Ne vous occupez pas de cela, maman, fit promptement Xnie. J'irai
seule chez le notaire, et je vous rapporterai les nouvelles; j'espre
que ce seront de bonnes nouvelles.

Elle aida sa mre  se lever, lui fit prendre une tasse de caf, lui
apporta sur une table une norme quantit de linge de maison  examiner,
afin d'occuper les heures pnibles de l'attente, et vers dix heures,
elle sortit de la maison, couverte par son long voile de crpe. Un crpe
s'tait aussi tendu entre sa joie et le soleil, et pour la premire
fois une inquitude srieuse venait de pntrer dans son me.

Ses frres taient arrivs un peu avant elle; elle ne remarqua point
leur air contraint ni leur apparence embarrasse; elle tait elle-mme
trop trouble pour rien examiner. Le notaire l'accueillit avec toute la
politesse dont sa nature d'ours le rendait susceptible, et commena
aussitt la lecture du testament. Aprs les premires phrases banales,
il pronona ce qui suit:

Connaissant l'attachement exagr de ma fille Xnie pour ma femme
Alexandra, qui l'a leve contrairement  mes dsirs, et voulant
empcher qu'aprs ma mort ma fortune passe  celle-ci, j'ai renonc 
avantager ma fille, et suivant l'ancienne loi russe, je lui laisse la
septime part  laquelle elle a droit. Ma femme Alexandra recevra
galement une septime part que je ne puis lui ter, et le reste de ma
fortune sera partag entre mes deux fils, qui se sont toujours montrs
pour moi des enfants soumis et respectueux.

Le coeur de Xnie se serrait de plus en plus,  mesure que le notaire
avanait dans la lecture de cette longue phrase, et elle se sentit prise
 la gorge par des larmes irrpressibles qui montrent brlantes  ses
yeux; mais ses frres la regardaient d'un air contraint et gn; elle
refoula l'exclamation de douleur qui lui venait aux lvres, et fixa des
yeux calmes sur le notaire qui ne put s'empcher de s'incliner vers
elle, plein de respect pour sa force d'me.

Une nouvelle surprise lui tait rserve, plus pnible encore:
l'valuation des biens paternels apprit  Xnie que son pre avait
vendu, deux ans auparavant, une fort considrable, qui constituait plus
de la moiti de l'hritage; le produit de cette vente ne figurait pas au
testament, si bien que la fortune, rduite et partage, donnait  Xnie
et  sa mre ensemble un revenu de deux mille roubles. Comme l'avait dit
madame Mrief, c'tait  peine suffisant pour la plus modeste existence
de deux femmes dans leur position, et avec leur ducation.

--C'est tout? demanda Xnie en se levant, car elle tait incapable de se
contenir plus longtemps.

--Pardon, mademoiselle, il y a un codicille: Sur l'argent liquide que je
possde, j'ai fait une donation de cinquante mille roubles  ma fille
Xnie,  cette seule condition qu'elle la gardera pour elle-mme, et
qu'elle ne pourra transfrer  sa mre ni tout ni partie de ce legs,
l'emportant avec elle en cas de mariage; en cas de non-excution de
cette clause, le legs sera rvoqu et passera par moiti  chacun de mes
fils.

Les fils avaient le reste de la fortune, produit de la vente de la
fort, et se trouvaient superbement avantags; chacun d'eux devenait un
beau parti, capable de prtendre aux plus brillantes alliances.

Xnie coutait sans mot dire, ne trouvant pour formuler sa pense qu'une
seule expression: Quelle mchancet! et elle ne pouvait ni ne voulait le
dire tout haut. La lecture termine, le notaire prsenta aux hritiers
les pices  signer, et elle signa comme les autres.

--Quand madame votre mre viendra-t-elle signer? demanda le notaire 
Xnie en reprenant la plume.

--Envoyez votre clerc chez nous, rpondit la jeune fille; ma mre est
malade et ne peut se dranger.

--Fort bien, dit le notaire: j'enverrai dans une heure.

Les deux jumeaux tendirent la main  leur soeur, et se retirrent sans
ajouter un mot. Leur situation tait embarrassante; un seul moyen
existait d'en sortir, c'tait de protester prs de leur mre contre
cette injuste rpartition, mais ce courage tait au-dessus de leurs
forces, et ils battirent en retraite.

--Pardon, dit le notaire au moment o Xnie allait les suivre,
acceptez-vous le testament?

--Puis-je faire autrement? rpondit-elle avec une certaine hauteur; il
lui dplaisait que cet tranger toucht  la plaie vive de son me.

--On pourrait l'attaquer, et peut-tre le faire casser; il n'est pas
invulnrable, et, d'ailleurs, il est si notoirement injuste...

Xnie regarda le notaire; cela lui faisait du bien d'entendre prononcer
par une autre bouche les paroles qu'elle avait dans le coeur.

--Plaider contre mes frres? Casser le testament de mon pre? Non,
monsieur; je ne porterai pas  la connaissance du monde l'aversion de M.
Mrief pour sa malheureuse pouse.

--Mais votre mre se trouve rduite  une portion si minime...

--Ne vous inquitez pas de cela, monsieur, rpondit Xnie avec son beau
sourire. Puisque j'ai quelque chose, ma mre en a la moiti.

Le notaire s'inclina sans rpondre. Elle eut regret d'avoir t dure
avec cet homme, qui lui avait donn ce qu'il considrait comme un bon
conseil, et lui dit avec douceur:

--Je vous remercie pourtant, monsieur.

Elle sortit, et le notaire se demanda, quand elle fut partie, si
vraiment elle ferait comme elle l'avait dit; il tait sceptique par
habitude et par profession, mais il demeura certain qu' la place de
Xnie, ses frres eussent profit de la vente des bois et de l'emploi
illgal de son produit pour attaquer le testament.




VIII


Le long du chemin, mademoiselle Mrief ne se posa aucune question et ne
rsolut aucun problme; elle ne fit pas non plus de plans d'avenir;
L'avenir lui paraissait si simple, qu'il n'tait point opportun d'y
songer.

Elle rentra chez elle de ce pas souple et glissant qui lui tait propre,
sonna  la porte sans s'arrter, et tout d'une haleine, entra dans le
salon, o sa mre, assise prs de la fentre, s'occupait docilement des
travaux que Xnie lui avait prpars.

--Eh bien? dit madame Mrief, en tournant vers sa fille son visage
soudainement vieilli et fatigu.

Xnie fut frappe au coeur de l'altration de ces traits magnifiques, si
placides quelques semaines auparavant, et une gnreuse rsolution qui
monta de son coeur  son visage, comme une chaude bouffe de vie,
formula instantanment toutes les penses confuses qui pendant la marche
taient nes dans son cerveau.

--Craindrais-tu beaucoup la pauvret, mre? dit-elle en s'asseyant sur
un tabouret bas, devant madame Mrief, et en posant les bras sur ses
deux genoux. N'aie pas peur, ajouta-t-elle rapidement en voyant les yeux
noirs se troubler et prendre une expression de douleur gare; nous ne
sommes pas pauvres, ma mre chrie, mais dis moi d'abord si tu crains la
pauvret.

--Plus que tout, except de te perdre, rpondit la veuve. J'ai eu du
courage autrefois, j'en ai eu pour t'lever, pour me sparer de ton
pre, pour vivre seule; je n'en ai plus aujourd'hui; s'il faut que je
travaille pour gagner ma vie, je ne le pourrai pas, ma fille, non, je ne
le pourrai pas!

Elle secoua la tte avec l'expression d'un enfant qui a beaucoup pleur
et qui ne peut plus rsister.

Xnie remarqua avec effroi que les bandeaux lustrs de sa mre, jadis
d'un noir blouissant, taient sems de nombreux fils d'argent. Comment
ne s'en tait-elle pas aperue plus tt? Est-ce qu'ils seraient venus
tout  coup, depuis ces quelques derniers jours? Elle se dcida  parler
sans retard.

--Vous tes riche, ma mre chrie, dit-elle en entourant de ses bras les
paules de madame Mrief, qui se penchait instinctivement vers elle;
vous tes assez riche pour ne vous priver de rien; c'est moi qui suis
dshrite; je suis punie de vous avoir trop aime; je n'ai que ma
septime part tout sec, tandis que vous, vous avec des rentes, pas bien
grosses, des petites rentes, modestes comme la violette des bois...

Elle avait commenc  parler avec une tendresse profonde et contenue,
qui faisait vibrer sa voix d'une motion singulire; puis, peu  peu,
son sourire attendri s'tait transform en une caresse enfantine; elle
riait en finissant, comme pour carter de l'esprit de sa mre, qu'elle
sentait pniblement agite, toute ide trop nette, trop rude, qui pt
heurter les cordes fortement tendues de cette me en dtresse.

--Tu dis que j'ai des rentes? rpta madame Mrief, qui tremblait de
tout son corps; alors, il ne m'a pas maudite, et il ne m'a pas
dshrite?

--Non, mre; ni l'un ni l'autre. En plus de votre septime part, vous
avez cinquante mille roubles de capital.

--Que Dieu soit bni! fit la veuve en joignant ses mains en une prire
ardente. Elle fit le signe de la croix et se laissa doucement aller dans
un fauteuil, se dtachant ainsi sans effort de l'treinte de Xnie, qui
la regardait attentivement, avec quelque angoisse.

--Vous tes contente? dit la jeune fille sans la quitter des yeux.

--Je crois bien! si tu savais comme j'avais peur de la misre! Mais
pourquoi me dis-tu vous  prsent?

--Je ne sais pas; il me semble que c'est plus srieux; je te dirai tu
maintenant. On va t'apporter les papiers  signer, ne les lis pas. C'est
ennuyeux, c'est fatigant, et de plus, c'est triste; tu ne les liras pas,
dis?

--Certes, non! tu les as lus?

--Il l'a bien fallu! Je te montrerai la place, et tu signeras.

Madame Mrief fit un signe d'acquiescement, puis elle se tourna
brusquement vers sa fille.

--Et toi! dit-elle, qu'as-tu reu en partage?

--Pas grand'chose, dit Xnie en la regardant avec tendresse; mes frres
ont tout; moi, j'ai ma septime part; mais cela m'est gal; tu ne vas
pas me renvoyer, dis? Je serai une excellente femme de charge. Et mme,
si tu le veux, pour gagner ma vie, je serai ton intendant; c'est moi qui
grerai tes biens; de la sorte, tu n'auras besoin de t'occuper de rien.
Tu deviens paresseuse, ma belle maman chrie, tu deviens horriblement
paresseuse! Je te ferai des loisirs, tu verras.

--Il ne t'a pas laiss de dot? demanda madame Mrief, secouant sa
torpeur, pour se pencher vers sa fille, qui la regarda avec piti.

--Non, je n'en ai pas besoin! Est-ce que je ne suis pas assez belle
fille pour me marier sans dot?

Madame Mrief sourit, Xnie tait vritablement belle; sous ce jour cru,
si dfavorable  toute autre, son teint ambr, ses cheveux noirs, ses
yeux de velours lui donnaient un clat merveilleux, et l'intensit de
vie qui dbordait de tout son tre la rendait comparable  nulle autre
parmi les jeunes filles de son ge et de son rang.

--Ma pauvre enfant! dit la mre  la fois fire et inquite; si
pourtant, faute d'un peu d'argent, tu ne trouvais pas l'poux qui te
conviendrait!

--Eh bien, maman, je ne me marierais pas, le beau malheur! Voyez-vous,
ce monsieur, qui voudrait Xnie Mrief, et puis une fortune, par-dessus
le march! C'est trop, mon beau monsieur, c'est beaucoup trop pour un
seul! Xnie ou l'argent, et Xnie seule vaut une fortune!

--Embrasse-moi, fit la mre avec orgueil; d'ailleurs, tu sais que ce que
j'ai est  toi..

--Oui, mre, je le sais; je le sais bien! rpondit la jeune fille en
serrant madame Mrief dans ses bras, avec cette tendresse profonde et
muette, pleine de sous-entendus, qui venait de se rvler  elle, et qui
devait tre maintenant la rgle et le devoir de sa vie entire.

Le clerc parut avec les papiers; madame Mrief mit docilement sa
signature  l'endroit indiqu par sa fille, et tout fut termin le plus
paisiblement du monde.

Dans la soire, Paul vint faire sa visite. Il venait presque tous les
jours; madame Mrief s'tait si bien accoutume  lui, qu'elle le
grondait quand il manquait de venir. Ce soir-l, il se prsenta plus tt
que de coutume; dans la journe, il avait vu l'an des jeunes Mrief,
et avait ainsi appris la bizarre rpartition de l'hritage. Il
connaissait depuis assez longtemps la mre de Xnie pour n'tre pas sans
inquitude au sujet de son tat d'esprit en cette circonstance pnible.
Il venait donc, affectueux et empress, apporter quelques bonnes
nouvelles  la veuve dpouille... Il fut tout surpris de la trouver
tranquille, souriante, presque gaie, tant la pense que son avenir tait
dsormais  l'abri du besoin, mettait de douceur dans l'me de madame
Mrief.

--Vous ne savez pas, Rabof, dit la veuve en lui faisant un signe amical,
M. Mrief n'tait pas si mauvais, au fond-, il n'a pas t bon pour sa
fille, mais c'est qu'il comptait sur moi pour rparer cette petite
injustice; il m'a avantage de cinquante mille roubles...

Paul, troubl, regarda Xnie pour avoir le mot de l'nigme; elle lui
rpondit par un geste et un regard tranquilles, qui confirmaient le dire
de sa mre.

--J'avais peur de manquer, continua madame Mrief; trs-grande peur, je
vous l'avoue; et puis, s'il ne m'avait rien laiss, j'aurais toujours
cru qu'il m'en voulait dans l'autre monde; je ne l'ai jamais offens en
rien, Dieu le sait! Mais enfin, j'aime mieux qu'il ait t bon pour
moi... Je vous assure, Paul, cela me fait beaucoup de bien... Je n'ai
gure dormi ces derniers temps...

Rabof interrogea encore une fois Xnie du regard et reut la mme
rponse. Il commena alors  comprendre; mais ce mensonge hroque lui
paraissait si difficile  admettre, qu'il hsita encore.

--Vous tes contente, mademoiselle? dit-il  la jeune fille.

--Trs-contente; je n'ai rien, ou presque rien, mais maman a promis de
me garder comme femme de charge!

Elle rit, et ce rire, cho affaibli de sa belle gaiet d'autrefois,
amena  ses joues une rougeur fugitive. Il profita d'un moment o le th
du soir mettait un peu de mouvement dans les pices de l'appartement,
toutes grandes ouvertes, pour la suivre dans la salle  manger, pendant
qu'elle versait de Peau chaude dans la thire.

--Mademoiselle Xnie, ce n'est pas vrai, toute cette histoire!
Qu'avez-vous dit  madame votre mre?

Elle le regarda bien en face, et sa main trembla lgrement.

--Ce qu'elle devait croire, rpondit-elle. Vous avez vu mes frres?

--L'an seulement.

--Eh bien, il faut absolument qu'ils disent comme moi. Ma mre a reu
une secousse terrible lors de la mort de mon pre. Elle avait toujours
espr qu'elle le reverrait, qu'il se rconcilierait avec elle; au fond,
elle l'a toujours aim. Cette fin imprvue lui a fait un mal profond et
irrmdiable. Si elle apprend maintenant qu'il l'a poursuivie de sa
rancune jusqu'aprs la tombe, elle souffrira plus que je ne puis en
supporter l'ide, et peut-tre...

--Que craignez-vous donc? demanda  voix basse Rabof, inquiet de son
silence.

--La folie, murmura Xnie plus bas encore. Son intelligence s'affaiblit
rapidement... Qu'elle soit heureuse;--vous me comprenez, n'est-ce pas,
Rabof? J'ai t une jeune fille insouciante, absolument heureuse jusqu'
prsent; ma mre a eu tous les soucis, je n'en ai eu aucun. Maintenant
les rles sont changs, c'est moi qui deviens la mre,--et elle, elle
devient ma fille... Vous direz  mes frres que je leur ordonne de dire
comme moi,  tout le monde sans exception; et s'ils font des
difficults...

--Eh bien?

--Eh bien, vous leur direz que dans ce cas, j'attaquerais le testament,
et je pense qu'ils ne rsisteront pas.

Le regard hautain de Xnie se fixa un instant dans le vide, comme si
elle voyait les jeunes gens devant elle, puis elle le ramena sur son
interlocuteur.

--Mademoiselle Xnie, dit Rabof doucement, faites-moi l'honneur de
m'pouser.

Elle fit un mouvement violent, comme si elle repoussait avec colre un
objet trop rapproch d'elle.

--Est-ce que je le puis! dit-elle avec une vhmence chagrine; est-ce
que je puis maintenant penser  autre chose qu' elle, elle dont
l'esprit s'affaiblit, dont la volont s'efface, qui ne sera peut-tre
bientt plus qu'un enfant dans mes bras!... Pourquoi me dites-vous cela
quand vous voyez que je suis voue  d'autres devoirs!...

Rabof garda le silence; dans cette colre, il lisait plus d'affection
que dans toute la bienveillance passe.

--Je serais un bon fils pour elle, dit-il aprs un silence.

--Et moi, je serais une mauvaise fille, ou une mauvaise femme. Je n'ai
jamais pu penser  deux choses en mme temps, comment ferais-je marcher
deux devoirs de front?... Non, Rabof; mais je vous remercie de m'avoir
demande au moment o je suis ruine et charge de ma mre... Je m'en
souviendrai!

Elle lui tendit la main avec un sourire mu; les larmes qui venaient de
monter  ses yeux s'arrtrent dans ses longs cils, et elle les essuya
d'un brusque mouvement de sa main gauche. Le jeune homme la retint un
instant, puis se dtourna avec un geste dcourag. Elle s'approcha de
lui et lui parla avec une confiance affectueuse:

--Je ne sais pas ce que je serai, lui dit-elle; maintenant je ne suis
pas mre pour le mariage; oui, c'est vrai, ne me regardez pas d'un air
si incrdule, cette grande fille majeure n'est pas bonne  marier; je ne
sais pas ce que je veux, je vais encore au hasard dans la vie; j'ai t
trs-heureuse, trop heureuse probablement. Ce matin, tout  coup, un
grand devoir m'est tomb sur les bras, et je me suis sentie comme si
j'avais reu une montagne sur la tte. Je ne sais rien, je ne vois rien
que ma mre ruine, affaiblie, l'esprit troubl, une ruine elle-mme, et
je vois qu'il faut la sauver, la secouer, lui rendre sa vivacit, son
intelligence... Je ne puis penser  me marier, vous le voyez bien! Un
jour viendra-t-il o je pourrais changer d'avis, quand ma mre rtablie,
heureuse, ne rclamerait plus mes soins de toutes les heures? Mais ce
jour-l comme  prsent, je serais sans fortune, et celui qui me
prendrait alors devrait continuer mon mensonge auprs d'elle! Qui sait
si un jour de colre ou de rancune, malgr lui peut-tre, sans y penser,
il ne dvoilerait pas  ma pauvre chrie le secret que je veux toujours
lui cacher?

Rabof voulait protester, mais avec une amertume profonde, qui
contrastait avec sa jeunesse et son intensit de vie, elle l'arrta d'un
mot:

--Puis-je croire  l'amour ternel, aprs celui que mon pre a eu pour
elle?

--Soit! dit enfin Rabof; j'attendrai.

--Non, reprit Xnie, je n'y consens pas; je ne puis supporter la pense
que vous attendez des vnements qui peuvent ne jamais se raliser; ce
serait une chane, et j'ai horreur des chanes. Mariez-vous, soyez
heureux, j'en serai bien aise, j'en serai vritablement heureuse...

Elle le regarda avec douceur, et tout  coup, dans ses yeux noirs passa
une flamme attendrie; la glace de son coeur allait-elle se fondre? Un
mot du jeune homme l'et peut-tre obtenu; mais il tenait ses yeux fixs
 terre, sans doute pour ne pas montrer combien de regrets et de
chagrins lui causait la dtermination de Xnie. Elle poussa un soupir,
et lui dit:

--Adieu.

--Vous voulez que je m'en aille! s'cria-t-il en se levant soudain.

--Non, c'est de mon amoureux que je prends cong; je salue l'ami de mes
heures d'preuve, qui ne voudra pas me retirer l'appui de son
affection... j'en aurai tant besoin!

--C'est trop subtil pour moi! dit-il avec un peu d'humeur.

--On s'y fait! rpondit-elle avec un sourire. Allez chercher maman pour
prendre le th.

Il obit, et dsormais Xnie ne lui entendit plus demander sa main. Paul
Rabof avait sa fiert, et craignait de sembler importun. Il voulait se
garder pour elle. Mais la vie est si courte, et l'on prend tant de
rsolutions impossibles  accomplir!




IX


C'est quelque chose que d'avoir fait un sacrifice; mais le difficile est
de le soutenir pendant des annes, ou mme des semaines. Ds les
premiers pas dans la vie qu'elle avait choisie, Xnie se trouva face 
face avec des difficults srieuses qu'elle n'avait pas prvues.

Ds le lendemain du 30 avril, elle crivit  ses frres pour les
prvenir de sa visite, et, sans faire part  sa mre de ce projet, elle
se rendit chez eux  l'heure fixe. Les deux jumeaux habitaient un joli
appartement fort bien meubl, que leur pre avait choisi et arrang pour
eux; ils reurent leur soeur sans se dpartir de l'air embarrass
qu'elle leur avait dj vu chez le notaire; ils sentaient toute
l'injustice du partage qui les enrichissait aux dpens de leur mre et
de Xnie, mais ils ne se reconnaissaient ni l'nergie ni l'autorit
ncessaires pour passer outre et dchirer le testament; seuls juges de
leur conduite, ils n'osaient manquer de respect aux volonts dernires
de ce terrible pre qui, tout en les choyant, avait su leur inspirer une
sorte de terreur filiale.

Xnie aborda sur-le-champ le sujet de sa visite; cet intrieur luxueux,
lorsqu'elle pensait  la gne relative qui allait s'abattre sur la
maison de sa mre, lui rendait plus pnible encore la dmarche qu'elle
accomplissait.

--De fait, dit-elle d'un ton tranquille, ma mre et moi, nous sommes
dshrites; vous me connaissez assez, je suppose, pour croire que je ne
viens pas vous en faire de reproches; mais notre mre--elle appuya sur
ce mot--ne doit pas penser un instant qu'elle est  la merci de ma
volont, ni mme des circonstances. Je lui ai dit hier, et c'est afin de
vous en informer que je suis venue ici--que c'tait  elle qu'taient
lgus les cinquante mille roubles que j'ai reus en partage. Je vous
prie, et s'il le faut, je vous ordonne, de ne jamais la dtromper;
j'espre que vous voudrez bien me faire ce plaisir?

Elle parlait sans se presser, de sa belle voix pleine et douce, mais
sous sa robe de deuil son coeur battait  se rompre, et  ses joues
ambres montait une rougeur de fivre. Les jumeaux s'entre-regardrent,
surpris, mus, et saisis d'un respect nouveau pour cette soeur
jusqu'alors  peu prs trangre  leur coeur et  leurs penses, bien
que toutes les convenances de la vie eussent t observes en ce qui la
concernait.

--Ma soeur, fit Vassili, tu sais bien, n'est-ce pas? que nous aimons
notre mre... nous ne pouvons pas dsobir aux ordres de notre pre,
mais pour ce qui est de l'argent, il y en aura toujours ici pour toi...
n'est-ce pas, Andr?

Andr appuya chaleureusement ce discours; puis ils restrent tous deux
muets et embarrasss devant cette grande jeune fille vtue de noir, qui
leur paraissait aussi redoutable qu'un juge.

--Je vous remercie, dit enfin Xnie; mais me promettez-vous ce que je
vous demande? Vous ne direz jamais, ni  ma mre ni  personne, que
c'est moi qui ai t avantage?

--Nous l'avons dit  Paul Rabof hier, rpondit Andr; mais si tu
l'exiges, nous n'en parlerons  personne autre.

Xnie le remercia d'un signe de tte; Andr continua en hsitant:

--Tu sais, soeur, si tu avais besoin d'argent... c'est bien ce que tu as
fait, c'est trs-bien... c'est une belle action...

--C'est mon devoir, rpondit brivement Xnie, ce n'tait pas le vtre,
c'est le mien; il n'y a pas  nous faire de louanges. Je vous remercie,
frres; venez nous voir, maman en sera bien aise.

--Elle n'est pas fche contre nous? dit timidement Vassili.

--Elle? Vous tes ses enfants! Pourquoi serait-elle fche? Elle est
contente de son sort.

--Mais toi, Xnie?

Elle secoua firement la tte.

--Moi, je suis contente du mien. A bientt, frres.

Elle ramena sur son visage son grand voile de crpe et sortit en leur
donnant une poigne de main  l'anglaise. Aprs son dpart, les deux
jumeaux eurent un petit conciliabule qui se termina par l'envoi d'un
millier de roubles  leur mre dshrite, en attendant le rglement de
l'hritage. Madame Mrief accepta silencieusement et mit l'argent dans
le tiroir de la commode de Xnie.

--Cela te revient, lui dit-elle, ce sont tes pingles.

Elle ne croyait pas si bien dire.

Au bout de quelques semaines, Xnie, qui se substituait peu  peu  sa
mre pour les soins du mnage, s'aperut que leur revenu actuel ne leur
permettrait pas de continuer leur ancien genre de vie. Leur appartement
tait trop cher, leur personnel trop nombreux, la location d'une maison
de campagne pour l't aux Iles ou  Tsarsko-Slo trop onreuse;
d'autre part, retrancher  madame Mrief tout son bien-tre accoutum
lui paraissait singulirement cruel. Elle eut une ide bizarre en
apparence, sense en ralit, et la mit  excution sans perdre de
temps.

Un dimanche soir, profitant de la visite hebdomadaire des jumeaux, aprs
avoir jou du piano pendant une heure avec Rabof, qui tait un bon
partenaire pour les morceaux  quatre mains, elle fit le tour de la
table de jeu, o sa mre faisait une interminable partie, de prfrence
en compagnie de ses fils et de Serge Ladine.

--Tu gagneras, maman, dit-elle; il est impossible de perdre quand on
joue avec Ladine.

--Pourquoi? demanda madame Mrief en abattant ses cartes. Elle revenait
peu  ses anciennes habitudes, et la drlerie d'ides de sa jeunesse
perait parfois sous la gravit nouvelle de son changement d'existence.
En ce moment, elle regarda Ladine avec l'attention d'un entomologue qui
tudie un scarabe.

--Ne cherche pas, maman, ce n'est pas sur sa figure qu'est le pourquoi,
c'est dans la poche gauche de son gilet.

Ladine fouilla dans sa poche d'un air tonn et en retira deux ou trois
clefs passes dans un anneau.

--Voil tout ce que j'ai dans ma poche, dit-il.

--C'en est assez pour expliquer notre bonheur, repartit Xnie, toujours
imperturbable.

L'une de ces clefs ouvre votre cassette  argent; vous y avez enferm ce
matin vos appointements du mois, et ce soir le contenu de la lettre
charge que votre maman vous a envoye; vous allez partir pour sa
proprit de Toula, et dans six semaines vous serez mari! Or, un homme
qui doit se marier dans six semaines gagne toujours aux cartes. C'est
aussi certain que l'almanach, mon ami, il n'y a pas  en dmordre!

Elle dbitait toutes ces folies avec une mine si grave, que Ladine remit
les clefs dans sa poche d'un air perplexe et confus; les autres riaient,
il resta coi.

--Ladine va  la campagne, et s'y marie, mais vous, mes frres, que
faites-vous? Voici le moment de se dcider, ce me semble?

--Nous irons  l'tranger, dit Andr d'un air srieux; ce premier voyage
leur paraissait une action de la plus haute importance, un point dcisif
dans leur vie: c'tait en effet le premier symptme de leur
mancipation.

--Et vos biens de Samara, qui est-ce oui va s'en occuper? demanda Xnie.

--L'intendant, rpondit Vassili.

--Je croyais que vous tiez mcontents de lui? reprit-elle ngligemment.

--Certainement, et naturellement! Il nous a tous vols lors de la vente
du bl, vous aussi, maman, et toi, ma soeur; mais qu'y faire? Nous le
changerons  notre retour.

--Et pendant ce temps-l, il nous volera encore sur les foins, dit la
jeune fille posment. J'ai une ide: voulez-vous que j'aille l-bas, 
Mra, et que je vous serve d'intendant  tous? Veux-tu, mre, me confier
tes intrts? le voulez-vous, Andr, Vassili?

--Je crois bien! s'crirent ensemble les jumeaux. Vassili ajouta
sur-le-champ: Mais cela va t'ennuyer, Xnie! Jamais tu ne pourras rester
 la campagne tout l'hiver, et t'occuper  vendre un tas de choses...

--Si cela m'ennuie, je reviendrai! Dans tous les cas, nous serons au
moins dbarrasss de l'intendant fripon, et nous aurons le temps d'en
chercher un autre... Cela va-t-il?

--Cela va! rpondirent les frres.

--Vois-tu, maman, fit joyeusement Xnie en se tournant vers madame
Mrief, cela nous fait une maison de campagne toute trouve!

Madame Mrief sourit d'un air placide. Pourvu que Xnie ft contente, le
reste lui importait peu.

--Voulez-vous jouer encore une ouverture? dit la jeune fille  Paul sans
le regarder. Elle sentait qu'il tait ple et qu'il cherchait ses yeux,
mais elle n'osait lui tmoigner l'motion qu'elle prouvait elle-mme.

--Tout ce que vous voudrez, rpondit-il en se dirigeant vers le piano.

Elle eut bientt fait de feuilleter un cahier et de le porter sur le
pupitre. Ils s'assirent tous deux et jourent les premires mesures sans
se parler. Quand ils furent lancs dans la routine familire du morceau
connu, il lui dit doucement:

--L'exil alors?

--Pour qui? demanda-t-elle.

--Pour moi.

Elle joua silencieusement une demi-page, puis rpondit d'une voix
attriste:

--Non, pas pour vous; pour moi.

--Je pourrai aller vous voir? dit-il avec tant de joie, qu'il faillit
manquer la mesure.

Elle sourit et le remit dans le bon chemin. Le morceau s'acheva sans
autre conversation.

Aprs le dernier accord, ils restrent tous deux devant le pupitre; ils
avaient tant de choses  se dire!

--Certainement, fit Xnie, en fixant sur le jeune homme son bon regard
lumineux et rchauffant. Il faut venir nous voir, afin que l'exil ne
soit cruel qu' demi, afin que j'aie encore quelques chos de la vie...

--Vous ne resterez pas longtemps l-bas, fit Rabof d'un air incrdule.

--Si, dit-elle tout bas; j'ai consult un mdecin; il faut qu'elle vive
 la campagne, sans inquitude, entoure de bien-tre...

Son regard glissa sur madame Mrief, qui jouait aux cartes, d'un air
concentr; les sourcils de la joueuse se dtendirent au bout d'un
instant, et elle se tourna du ct de sa fille.

--Plus de musique? dit-elle en souriant.

--Si fait, maman, tant que tu voudras! Xnie poussa doucement Rabof et
prit sa place; d'une main sre et brillante elle entama le grand scherzo
de Chopin. Tous les appels dsesprs de cette plainte anxieuse, toutes
les douleurs inexprimes, tous les lans de joie passionne qui montent
dans l'espace comme le vol d'une me, prirent tour  tour sous ses
doigts l'expression la plus douloureuse ou la plus exalte. Rabof
l'coutait, assis contre le piano, et il entendait, dans les sons de
cette musique, Xnie elle-mme qui se dbattait contre la destine.
Quand elle eut termin:

--Bravo! crirent les joueurs.

--Pauvre Xnie! dit tout bas le jeune homme.

Elle pleurait, et les larmes coulaient en perles brillantes le long de
son corsage noir, mouillant les doigts amollis, endormis sur les
touches...

--C'est ma vie, dit-elle doucement. Allons, venez  Mra cet t; je
suis plus contente quand vous tes l, je me sens protge.

Elle se leva et retourna prs de sa mre. Un instant aprs, elle
pouvantait Ladine avec une histoire effroyable de brigands arrts en
province aprs une srie de crimes tout  fait invraisemblables.  la
fin de cette histoire, au moment o la malheureuse victime de sa malice
ouvrait la bouche pour lui demander quelques explications, elle lui
indiqua Rabof.

--Demandez plutt  Paul, dit-elle, il y tait. C'est le chef de la
bande, mais n'en dites rien  Trpof, il le ferait arrter.

L-dessus, elle s'clipsa, au milieu d'un clat de rire gnral. Cinq
minutes aprs elle revint, et Paul put s'assurer qu'elle avait encore
pleur.




X


Le 15 juillet de la mme anne, aux premiers rayons d'un brillant soleil
qui faisait paratre encore plus aveuglantes les blanches maisons de
Samara, Paul Rabof passa d'un pied lger sur la passerelle du bateau 
vapeur et se trouva sur un quai en pente, qui semble dvaler dans le
Volga, prcdant toute la ville. Le superbe bateau qui l'avait amen fit
un demi-tour sur lui-mme, quitta la rive et disparut bientt dans la
courbe du fleuve. Paul, qui le regardait s'enfuir, fut rappel  la vie
relle par les offres persistantes d'un marchand de pastques qui
voulait  toute force lui mettre dans les bras un superbe chantillon de
sa marchandise.

--Ce n'est pas une pastque que je veux, dit Paul impatient, c'est une
voiture pour aller  Mra.

--Une voiture? tout de suite, monsieur, rpondit avec empressement le
marchand; il hla un cocher qui sommeillait sur le sige d'un vieux
tarantasse raccommod cent fois, rapetass avec des pices, des cordes,
des ficelles et des courroies de toute grosseur, de toute longueur, le
tout enseveli sous une couche paisse de boue devenue poussire grce 
quelques jours de beau temps.

--Qu'y a-t-il? fit le cocher en se frottant les yeux avec des mains
trs-sales.

--Un monsieur, qu'il faut conduire  Mra. Chez les dames Mrief, bien
sr, n'est-ce pas, monsieur?

--Tu les connais donc? demanda Paul surpris.

--Qui est-ce qui ne les connat pas? Elles sont si bonnes, et la
demoiselle est si jolie! a vaut mieux pour le pays que l'ancien
seigneur, qui grognait contre tout le monde.

--Combien veux-tu? dit Paul au cocher pour couper court  ce pangyrique
du dfunt.

Le brave homme tout  fait rveill demanda une somme fabuleuse; aprs
le nombre de pourparlers ncessaire  la conclusion d'un semblable
march, la valise de Rabof fut place dans le tarantasse, il y grimpa
lui-mme, non sans faire cliqueter la ferraille et gmir les deux
perches qui servaient de ressorts  cet quipage primitif; puis il fit
un signe de tte au marchand de pastques qui lui rpondit par un geste
amical, et partit au galop des deux petits chevaux de la steppe, du ct
du soleil levant.

La colline de Samara fut bientt franchie, et Paul se trouva rouler sur
une route noire, entre deux ocans de bl dj presque mr. Cette
couleur singulire du sol, qui attire l'oeil du voyageur, est l'indice
de sa grande fertilit; heureuse terre noire, qui donne sans engrais,
presque sans travail, des rcoltes abondantes et des revenus certains!
La blancheur des buttes crayeuses tranchait vivement sur le sol
noirtre; pas de bois, quelques buissons rabougris, quelques ravins
incultes, puis le bl reparat, et sa couleur monotone allonge ou
raccourcit les distances, suivant la disposition du voyageur.

Pour Rabof, le temps semblait long. Six semaines tout au plus le
sparaient du jour o il avait accompagn Xnie et sa mre  la gare de
Moscou, et un changement s'tait fait en lui-mme. Il avait tourn et
retourn mille fois dans sa pense la rsolution de la jeune fille de se
consacrer uniquement  sa mre; il l'avait trouve draisonnable,
injuste, empreinte d'un sentiment exagr jusqu'au don quichottisme;
puis il s'tait pris  l'admirer, et plus l'admiration pntrait dans
son me, plus il sentait Xnie s'loigner de lui; il et voulu
s'attacher  elle, et elle devenait peu  peu lointaine, insaisissable,
comme une nue brillante qui s'enfuit dans le ciel, hors de la porte de
nos mains. Il l'aimait toujours, mais il sentait qu'il renonait  elle,
et son amour cessait d'tre douloureux, en restant sans espoir. C'est ce
singulier tat d'esprit qui lui inspirait le vif dsir de revoir Xnie.
Pour lui-mme, pour l'honneur de sa tendresse et de sa constance, il et
voulu se sentir malheureux en pensant qu'elle l'avait repouss, et il
esprait que le premier regard jet sur elle ranimerait ses anciens
sentiments, si trangement modifis par l'absence.

Le cocher se rveilla tout  coup du somme qu'il avait entam aprs la
premire croise des routes, se fiant  ses chevaux pour trouver le
chemin; pour rcompenser ces bonnes btes de leur intelligence, il fit
tournoyer vingt fois son fouet au-dessus de leur tte, ce qui leur prta
non des jambes, mais des ailes; au dtour d'une colline, il leur fit
descendre au triple galop une pente rapide  se casser le cou;
l'quipage, secouant sa ferraille, fit trembler sous son passage un pont
de rondins nullement dgrossis qui traversait une troite rivire, puis
remonta de la mme allure la pente oppose, tout aussi escarpe
d'ailleurs, et tourna  gauche dans une enceinte palissade, enclose de
grands arbres qui semblaient venus par miracle sur ce terrain plat et
sans ombre. Paul tcmba en avant le nez dans le dos de son cocher, tant
l'quipage s'arrta court, et avant qu'il et pu se reconnatre, une
voix presque enfantine, celle de la petite Anna, s'cria sur le perron
d'une norme maison de bois peinte en jaune:

--Xnie, ma tante, voici des htes! Ah! mon Dieu! c'est Paul Rabof!

Paul sauta  terre et chercha des yeux la bouche qui avait parl, mais
il ne vit rien du tout; une seconde aprs, Xnie apparut, les manches
releves jusqu'au coude, ceinte d'un grand tablier de toile, une
cumoire, teinte en rouge, dans sa main droite, et lui dit gravement:

--Nous faisons de la confiture de groseille, mais a ne fait rien;
entrez tout de mme.

D'un air solennel, elle fit passer son cumoire de la main droite dans
la main gauche; une gaminerie aussitt rprime lui fit esquisser un
geste de bndiction avec cet ustensile de cuisine; mais elle se retint
et prsenta sa main droite au jeune voyageur, en lui disant:

--Soyez le bienvenu chez nous.

Paul entra; dans l'antichambre, il trouva madame Mrief  peu prs
semblable  sa fille, moins l'cumoire, et enfin la petite Anna, toute
souriante et toute timide, ses manches rabattues sur ses poignets, plus
rouge que jamais, le feu au visage, les cheveux dans les yeux, et sans
tablier.

--Anna! fit Xnie d'un air svre, tu as dsert ton rgiment, c'est une
lchet; va remettre ton tablier, et relve tes manches; on n'a pas le
droit de quitter le feu en prsence de l'ennemi. Retournons aux
confitures.

--Mais, dit madame Mrief, Paul arrive de Ptersbourg, tout droit?

--Tout droit.

--Si on lui donnait quelque chose  manger?

--C'est fort bien pens, maman; mais pendant que nous sommes ici, les
confitures brlent peut-tre...

Madame Mrief courut littralement  la cuisine avec un geste d'effroi,
suivie par la petite Anna, qui avait dj renou son tablier. Xnie se
mit  rire.

--Voyez! dit-elle, quand la gourmandise commande!... Comment allez-vous?
ajouta-t-elle d'un ton soudain srieux.

--Trs-bien, rpondit-il en la regardant avec attention. Il cherchait
sur le visage de la jeune fille quelque indice d'motion; il n'en vit
point, et soupira faiblement. tes-vous heureuse ici?

--Trs-heureuse; maman va  merveille, la rcolte sera bonne, s'il plat
 Dieu, les paysans nous aiment... Mais c'est maman qui va bien! Il ne
reste presque plus de trace de cette commotion qu'elle a eue l-bas; de
temps en temps, un peu de faiblesse, la mmoire est mauvaise... Mais je
la gurirai! vous verrez!

Elle se dirigeait vers la cuisine. Paul l'arrta.

--Et vous ne vous mariez pas? dit-il.

--A quoi bon! Est-ce que vous croyez que je n'ai pas assez de soucis
comme cela? Allons, venez aussi faire des confitures, pendant qu'on
chauffe le samovar  votre intention.

Il la suivit dans la vaste cuisine, claire par une seule large fentre
au nord; la bassine de cuivre luisant tait sur la table, le cuisinier
venait de l'y dposer, et madame Mrief regardait attentivement le
liquide sombre qui dgageait d'paisses vapeurs. Anna, en face d'elle,
baissait la tte et ne disait rien. Xnie brandit son cumoire.

--A l'oeuvre, dit-elle, vite une assiette. Anna lui prsenta un plat
creux de faence, et mademoiselle Mrief plongea l'cumoire qui flottait
 la surface.

Elle s'y prit  plusieurs reprises, et quelques gouttelettes
rejaillirent sur son blanc vtement. Elle avait l'air d'une jeune
prtresse accomplissant un sacrifice tragique.

--On dirait du sang! fit Paul.

Madame Mrief poussa un petit cri; Xnie, abandonnant l'cumoire, qui
coula au fend du vase, courut  elle et la soutint.

--Ote cela, c'est vrai, on dirait du sang, fit la mre en indiquant le
tablier de sa fille; un tremblement soudain la secoua de la tte aux
pieds; elle plit et dtourna les yeux.

En un clin d'oeil le tablier fut au bout de la cuisine; Xnie emmena sa
mre en lui faisant mille clineries, ainsi qu'aux enfants peureux, et
Paul comprit combien la prsence de la jeune fille tait ncessaire
auprs de madame Mrief.

--Elle n'est pas gurie, dit-il  demi-voix. La petite Anna, reste
muette en face de lui, rpondit sur le mme ton:

--Elle ne gurira pas; le mdecin l'a dit  mon pre; mais il ne faut
pas en parler  Xnie; elle espre la voir bientt tout  fait bien; il
ne faut pas faire du chagrin  Xnie, c'est un ange.

Rabof lut dans les yeux de la fillette un sentiment profond, un
dvouement absolu; pour elle, certainement, Xnie tait un tre
suprieur.

--Voici qu'on emporte le samovar, dit Anna, venez prendre le th,
monsieur Paul.

Il la suivit, t dans la salle  manger, gaiement orne de fleurs et de
verdure, ils trouvent madame Mrief qui faisait les tartines, assise
devant la table, couverte de friandises. Elle avait dj oubli sa
terreur rcente, et cette mobilit d'impressions parut  Paul un fcheux
symptme pour l'tat de sa vieille amie.

Le repas, auquel ils participrent tous les quatre, se termina sans
fcheux incident, et une heure aprs Rabof tait aussi bien de la maison
que s'il y et pass toute sa vie. Il fut conduit dans une jolie chambre
claire et gaie, et apprit que, sauf l'exactitude  l'heure des repas, on
n'exigeait de lui quoi que ce ft.

--Vous avez mme le droit d'tre de mauvaise humeur, lui dit Xnie, on
ne vous fera pas d'observation; seulement, s'il m'arrive d'tre grognon,
vous n'y ferez pas attention non plus.




XI


Huit jours s'coulrent dans cette existence campagnarde, dont Rabof
s'arrangeait  merveille.

Xnie lui tenait rarement compagnie, sans cesse loigne par mille
soins. La vie qu'elle avait adopte n'tait pas une sincure; en sus de
ses devoirs de matresse de maison, trente fois par jour on venait la
dranger, tantt pour des questions importantes, et alors elle renonait
sur-le-champ au livre commenc,  la conversation entame, au piano
rsonnant sous ses doigts, et courait  son devoir, tantt pour des
vtilles insignifiantes, dont un peu de bon sens de la part de ses
subordonns lui et pargn l'ennui inutile.

Paul lui en fit l'observation, certain jour qu'on l'avait appele dix
fois en une demi-heure, pour des soins tels que le domestique le moins
intelligent et pu rpondre pour elle.

--Eh! dit la jeune fille en le regardant d'un air railleur, ne
croyez-vous pas plus facile de faire soi-mme toute sa besogne que de
donner de l'esprit  ceux qui n'en ont pas?

--Vous avez entrepris une tche au-dessus de vos forces, rpondit Rabof.

Xnie secoua la tte en souriant.

--A coeur vaillant, rien d'impossible, dit-elle; c'est ma devise. Quelle
est la vtre?

--Je n'y ai jamais pens, fit le jeune homme avec un peu de dpit.

--Vous avez eu tort, ami Paul, mais il est encore temps de rparer cette
lacune dans votre existence. Et toi, petite Anna, quelle est la tienne?

Anna, qui pluchait des fraises dans un grand saladier de porcelaine
blanche, leva ses jolis yeux, o brillait une gaiet enfantine, mle de
trouble,  la pense de se voir ainsi mise en cause.

--Je n'ai pas de devise, cousine, dit-elle; mais si je devais en prendre
une...

Elle s'arrta, confuse, car Paul la regardait avec intrt en lui
souriant.

--Eh bien, petite? fit Xnie d'un ton doctoral, ce n'est pas poli de
tenir les gens suspendus  vos lvres de rose.

Anna sourit aussi et dit tout bas:

--Patience et longueur de temps...

--Voyez-vous, la ruse! s'cria Xnie, en tirant sur une des longues
tresses que, suivant la libert de la campagne, la fillette laissait
tomber sur ses paules. Je suis sre qu'elle trame des complots d'un
noir, d'un noir... Qu'est-ce qu'il y a?

--Mademoiselle, on vous demande, fit un vieux domestique en se
prsentant dans l'embrasure de la porte.

--Trs-bien, cela fait onze fois depuis quarante-deux minutes, rpondit
Xnie en se levant: vous qui tes fort en mathmatiques, matre Paul,
vous compterez combien cela produit en quatorze heures de vie sociale,
tant donn qu'il faut bien laisser dormir et manger ces pauvres
condamns aux travaux forcs qu'on appelle des propritaires fonciers.

Elle sortit de son pas le plus majestueux, ce qu'elle appelait une
dmarche de propritaire, fait pour inspirer  tous ses employs,
subordonns, paysans, etc., le plus profond respect pour une demoiselle
si srieuse.

Paul, d'une mine distraite, allongea deux doigts dans le panier de
fraises, et se mit aussi  plucher; Anna recula sa chaise pour lui
faire place, mit le saladier entre eux, baissa un peu plus sa tte
blonde et ne souffla mot, se sentant parfaitement heureuse. plucher
silencieusement des fraises  ct de Paul Rabof lui semblait le nec
plus ultra de la flicit humaine. Au bout d'un temps trs-court, Xnie
rentra, en tirant dmesurment la langue, avec une grimace trs-drle
qui ne parvenait pas  l'enlaidir.

--Mon Dieu! qu'on a donc besoin de faire quelque folie, quand on a parl
coupe de bois pendant seulement soixante-quinze secondes! Tiens, vous
tes gentils comme cela! Vous faites un groupe! comme disait cette dame
jaune qui faisait des aquarelles  Saint-Ptersbourg, et qui voulait un
jour me faire poser  ct du chat noir, sur le dos d'un fauteuil, parce
que, disait-elle, nous faisions un groupe.

Anna se mit  rire tout bas sous ses cheveux bouriffs, puis tout haut.

--Mademoiselle, il n'y a rien de plus mal lev que de se cacher pour
rire de ses suprieurs, si ce n'est, toutefois, de leur rire au nez,
n'est-ce pas, matre Paul?

--Oh! moi, je suis si mal lev! dit-il en riant, j'ai brouill tous les
degrs ensemble.

Ils pluchrent des fraises pendant quelques secondes, chacun pensant 
son souci. Tout  coup, Xnie toucha lgrement l'paule de Rabof.

--Assez de travaux domestiques, dit-elle; Anna finira toute seule. J'ai
diffrentes choses  vous montrer; venez au jardin, monsieur Paul.

Il la suivit, et ils sortirent ensemble. La grande vilaine maison jaune
avait un air baroque et gai, depuis que Xnie avait eu l'ide de semer
tout autour des quantits de plantes grimpantes qui s'enlaaient des
cordelettes jusqu'au toit moussu. En tournant le coin de la cour, Xnie
regarda en souriant la vieille maison btie par son bisaeul.

--Elle est affreuse, dit-elle, et je l'aime. Elle a un air familial et
drle  la fois, comme ces vieilles toutes coiffes et attifes  la
mode du temps pass, qui vous font rire et pleurer quand on se rappelle
leur mine singulire et leur indulgente bont.

Ils longeaient une grande volire rustique, faite de lattes vermoulues,
rattaches  et l avec des ficelles, o piaillaient une trentaine de
poules, coqs et poulets de diverses espces.

--Je vous prie, mon ami, dit Xnie, de remarquer combien chez nous les
btes sont bien leves... Oui, je sais ce que vous allez dire, fit-elle
en rponse au sourire de Paul, ici les btes sont mieux leves que les
gens; j'en conviens, mais je vous ferai remarquer que ce ne sont que des
btes, et que par consquent, si elles n'avaient pas une ducation
suprieure pour les prserver des entranements de l'instinct, elles
seraient plus redoutables pour leurs propritaires que nous ne pouvons
l'tre  leur gard...

--Except quand vous dites au cuisinier d'en faire rtir quelqu'une, dit
Paul.

--Oui, il y a cela, votre rflexion ne manque pas d'une certaine
profondeur...

Ils taient arrivs dans une espce de charmille qui formait un cercle;
un banc vermoulu occupait un hmicycle; l'autre, expos au nord, avait
disparu depuis longtemps. Elle s'assit, se tourna vers Paul, et lui fit
signe de s'asseoir prs d'elle.

--Mon ami, dit-elle, tout  coup devenue srieuse, son beau visage
soudain pli, j'ai quelque chose de grave  vous dire.

--Parlez, fit Paul, avec un grand serrement de coeur.

--Il faut vous en aller... ou pouser la petite Anna.

Il tressaillit et la regarda bien en face; les lvres de Xnie
tremblaient un peu, mais elle supporta bravement son regard. Il resta
muet.

--Vous voyez bien que vous avez compris, poursuivit-elle, en posant
lgrement sur la main du jeune homme la sienne qu'elle retira aussitt.
Vous avez compris que j'ai raison, puisque vous ne dites rien. Il ne
faut pas briser le coeur de cette enfant. Pas une, Paul, entendez-vous?
pas une n'est plus dvoue, plus digne d'amour et de respect; il ne faut
pas qu'elle souffre; il ne faut pas que dans son coeur innocent elle se
croie plus tard oblige d'avouer  quelque bltre qui voudrait
l'pouser, qu'elle a aim un homme... Anna ne doit pas rougir mme en
prsence d'elle-mme. Il faut vous en aller, ami Paul.

Il resta muet comme auparavant, et leva une seconde fois les yeux sur
elle.

--Je serais heureuse de vous la voir pouser; c'est une nature droite et
fine; elle sera une admirable pouse; elle est la fille la plus rsigne
que je connaisse, et la plus malheureuse, puis-je ajouter sans calomnier
mon digne oncle, le roi des porcs-pics; elle est, comme l'or pur,
prouve par le creuset... Ah! Paul! quel rve j'ai fait, d'tre la
marraine, la tante de vos enfants, de vous aimer librement, comme je
puis le faire; de vous voir souvent, vous sachant heureux, aim... Mais
il ne faudrait pas l'pouser pour l'amour de moi; elle mrite d'tre
aime pour elle-mme... Ne dites pas non, mon ami; vous rflchirez; ne
dites pas oui, j'aurais peur pour elle. Attendez aujourd'hui, et si vous
ne voulez pas l'pouser, dans deux jours, demandez-moi des chevaux pour
vous conduire  Samara. Je comprendrais, et nous n'en parlerons plus
jamais.

Elle posa encore une fois sa main lgre sur celle de Paul et se leva.
Il la suivit silencieusement, mu et troubl jusqu'au fond de l'me.
Deux jours s'coulrent, puis huit, et Rabof ne demanda pas les chevaux.




XII


Il y a dans la grce qui s'ignore un charme qui s'vanouit aux limites
de l'extrme jeunesse: la fillette qui rougit et se trouble sans savoir
pourquoi exerce sur l'homme dj srieux, mri par les preuves de la
vie, une influence autre que celle de la jeune fille de vingt ans,
celle-ci plus durable, plus profonde, plus raisonne. La sduction de
l'enfant encore  peine dveloppe est irrsistible et inexplicable
comme le parfum des roses de mai. Paul aimait Xnie; il l'aimait comme
on aime celle qu'on veut pour femme, et cependant les rougeurs
fugitives, les sourires voils, les regards timides d'Anna, maintenant
qu'il se savait l'objet des rveries de cet tre innocent, s'emparant de
lui, le rendaient faible: il se trouvait attendri et dsarm devant
cette affection inconsciente qui l'implorait et semblait lui demander
grce pour elle-mme.

--Le bonheur est l, lui dit un soir Xnie en se promenant avec lui dans
le parterre dcouvert, o la lumire de la lune dessinait les corbeilles
avec une nettet semblable au plein midi. Anna marchait devant eux, les
laissant causer sans crainte, et mme sans dsir de les entendre: dans
les yeux de Xnie, dans l'treinte de ses mains maternelles qui se
posaient  tout moment sur ses paules frles, l'enfant avait compris
que Xnie la protgeait: elle veut bien que je l'aime, s'tait-elle dit,
et dsormais elle marchait dans l'existence, confiante en sa grande
amie, attendant l'arrt du destin. Paul l'aimerait, si Xnie le voulait;
qui pouvait rsister  Xnie? Engourdie dans son vague bonheur, elle ne
demandait rien, n'attendait presque rien, et de temps en temps se
souriait  elle-mme quand elle entrevoyait la vision d'une maison o
elle serait toute seule avec Paul, lui occup de ses affaires, elle
allant et venant en blanc peignoir... son rve n'allait pas plus loin.

--Le bonheur est l, disait Xnie; le bonheur, c'est d'tre aim: eh
bien, il vous tend les bras, vous n'avez qu' vous laisser choir tout
doucement sur le lit de roses qu'il vous a prpar...

--Comptez-vous pour rien la joie d'aimer soi-mme? lui rpondit Paul,
troubl jusqu'au fond de l'me de se sentir si peu de force pour
rsister  l'goste bonheur que lui offrait Xnie. Elle se tut et fit
quelques pas, puis leva son beau visage vers la lune qui l'clairait
pitoyablement.

--Vous, Xnie, reprit Paul, vous qui savez si bien aimer votre mre, ne
mettez-vous pas la joie de l'aimer au-dessus de l'amour qu'elle vous
rend?

--Oh! moi, rpondit vivement mademoiselle Mrief, ma joie est faite de
sacrifices!

Elle se repentit aussitt d'avoir parl: Paul s'tait arrt brusquement
et la regardait de telle faon qu'elle comprit tout ce qu'elle venait de
lui rvler par ce seul mot. Elle fondit en larmes, sans dtourner son
visage, et ses pleurs, clairs par la lune, tracrent sur ses joues un
sillon argent. Paul s'tait jet entre elle et la petite Anna; mais
celle-ci poursuivait son rve en marchant doucement et ne pensait pas 
se retourner. Il saisit les mains de Xnie.

--Il est temps encore, lui dit-il tout bas, chre et cruelle amie;
dites-moi que vous voulez bien de moi... l'enfant est jeune, elle
oubliera...

Xnie lui serra les mains avec force, et rejeta sa tte en arrire sans
se proccuper de ses larmes.

--Non, dit-elle, elle n'oublierait pas, et moi, ma vie est ailleurs.
J'ai trop parl, soit, je ne m'en ddirai pas. Ma joie est faite de
sacrifices, c'est vrai: le meilleur, le plus pur, c'est celui qui vous
donne  elle, et je n'y renoncerai pas, ce serait une lchet. Allez,
Paul, allez avec elle, soyez heureux, trs-heureux, ce sera ma
rcompense... vous l'aimez dj...

Il voulut protester, elle sourit faiblement.

--Je sais, je sais, reprit-elle, ce n'est pas la mme chose... Mais elle
est si jolie, si jeune, une vraie jeune fille, une ingnue, qui n'a
d'autres penses, d'autres soucis que vous et le besoin de vous plaire;
vous ne savez pas ce que c'est! Mon sacrifice est prt, Paul,
laissez-m'en la joie sans regrets. Tenez, elle se retourne, elle vous
attend... allez lui dire que vous l'aimez, qu'elle sera bientt votre
femme... Allez, je l'ai bien mrit!

--Vous l'exigez? dit-il  regret.

--Je vous en prie.

Elle lui lcha les mains, et fit sur lui le signe de la croix.

--Je vous bnis dans votre nouvelle destine, dit-elle gravement: 
dater de cet instant, vous tes l'poux d'Anna, vous ne me parlerez plus
que d'elle.

Il s'inclina, baisa longuement la main qui venait de le bnir, et se
dirigea vers la jeune fille qui hsitait au bout de l'alle, se
demandant si elle devait continuer ou revenir sur ses pas.

Droite, les deux mains jointes et presses l'une contre l'autre, Xnie
le regardait; il se retourna deux fois, elle feignit de ne pas
comprendre. Enfin, il atteignit la petite Anna et lui parla un instant
tout bas, en se penchant vers elle. Mademoiselle Mrief entendit un cri
touff, et vit sa protge cacher sa tte blonde sur la poitrine de
Paul qui l'entoura de ses bras... Le sacrifice tait consomm; le coeur
navr, mais dbordant de la joie des martyrs, Xnie se dtourna et
reprit lentement le chemin de la maison, laissant aux fiancs le jardin
tout entier pour y promener leur bonheur. Elle se dirigea vers le salon
o sa mre sommeillait dans un fauteuil, et sur le seuil la regarda
longtemps,  la clart adoucie de la lampe.

Les cheveux blancs taient nombreux, les yeux ferms taient cercls de
bistre, le visage vieilli paraissait dans le sommeil abattu et chagrin.

--O ma joie,  mon unique trsor! murmura Xnie, tu vas me tenir lieu de
tout, jusqu'au jour o, en te perdant, je perdrai tout! J'aurai fait
litire de ma jeunesse sous tes pieds chris, et tu n'en sauras jamais
rien... O mon aime, puiss-je ainsi te rendre les nuits passes par toi
auprs de mon berceau, et les annes d'ducation o je t'ai donn tant
de peine... Je ne serai jamais quitte envers toi pour le pass, et pour
ce que tu m'as inspir le courage de faire aujourd'hui, je te dois
encore et te devrai toujours...

Elle voulait s'approcher de la dormeuse; mais il lui sembla que son
coeur se fendait, les larmes ruisselaient irrsistibles sur ses joues:
elle comprit ce qu'on appelle un coeur bris, et courut se cacher, afin
qu'aucune altration de son visage n'attristt les trois tres qui pour
elle reprsentaient tout le bonheur de sa vie.




XIII


--Ton pre va faire un tas de difficults! dit madame Mrief une heure
aprs, quand les amis se trouvrent runis tous quatre dans le salon.

Les yeux de Xnie brillaient comme des diamants; mais elle avait en elle
une telle puissance de vie qu'il ne restait plus trace de ses larmes. La
petite Anna, devenue tout d'un coup beaucoup moins timide, et se
permettant dsormais d'exprimer ses penses, sinon de vive voix, au
moins par les mouvements de sa physionomie, allongea ses lvres roses en
une moue significative, et glissa un regard suppliant vers sa cousine.

--La petite masque! s'cria Xnie, vous allez voir qu'elle m'enverra
chez son pre.

--Mais, Xnie, qui est-ce qui lui parlera de cela si ce n'est toi?
rpondit Anna en rougissant jusqu'au cou.

--Te figures-tu que je vais tre bien reue? rpondit la grande cousine.

--D'abord, fit madame Mrief d'un ton doctoral, personne n'a jamais t
bien reu chez le pre d'Anna; il a dbut dans la vie en donnant des
coups de pied  tout le monde; dans les fonts baptismaux, il a
clabouss tout le clerg  force de se dmener; jugez un peu de la
bonne grce avec laquelle il reoit ceux qui lui demandent quelque
chose!

--Si j'y allais? suggra Paul: il me semble que c'est assez ma place.

--Il vous refusera sa fille et vous mettra  la porte, rpondit madame
Mrief. Laissez aller Xnie, c'est un brave ambassadeur.

--Quand irai-je? demanda l'ambassadeur en regardant la petite Anna d'un
air malicieux. Toute la gravit de la situation ne pouvait empcher le
ct humoristique de sa nature de se faire jour.

La jeune fiance ne rpondit pas, mais jeta  Xnie un coup d'oeil si
plein de supplications que tout le monde se mit  rire.

--C'est bien, j'ai compris, dit mademoiselle Mrief, j'irai demain.

Le lendemain, en effet, un petit drochki de campagne, de ceux dont se
servent les propritaires fonciers pour inspecter leurs
cultures,--conduit par un jeune cocher imberbe, revtu des habits d'un
autre cocher beaucoup trop larges et trop longs pour lui,--attel de la
plus piteuse bte qui et jamais conquis par ses travaux le droit de
mourir de vieillesse, se prsenta devant le perron, et Xnie y monta, 
la grande joie de sa mre, qui pleurait littralement  force de rire.

--O as-tu dnich cet quipage? dit Anna, de plus en plus loquente.

--Dans la remise, ma petite amie, et j'ai envoy chercher le cheval au
pr, o il paissait l'herbe tendre depuis trois mois, sans connatre
l'affront du harnais.

--Mais, dit Paul confondu, pourquoi avez-vous choisi ce bizarre
assemblage?...

--J'aime l'unit dans mes compositions, matre Paul. Un beau cheval avec
le drochki et drang mes ides sur l'esthtique, et le drochki m'tait
indispensable tel qu'il est.

--Pourquoi?

--Mon oncle n'aime pas les dpenses superflues, et il considre comme
superflu toute espce d'objet pouvant encore servir  quelque chose; il
n'apprcie vraiment que ce qui n'est plus bon  rien. Je crois qu'en cet
quipage, je trouverai plus facilement le chemin de son coeur.  propos,
matre Paul, tenez-vous beaucoup  une grosse dot?

Paul fit un signe de dngation.

--Vous avez parfaitement raison, allez! En ne demandant rien, nous
aurons peut-tre quelque chose. Adieu, mes chers amis.

Le drochki se mit en mouvement, avec un tel bruit de ferraille que Xnie
elle-mme ne put s'empcher de rire, et prit sans se presser le chemin
de ce que mademoiselle Mrief appelait la tanire de son oncle.

Le soleil baissait sur l'horizon quand elle revint, et du plus loin
qu'elle aperut la famille groupe dans le jardin sur un petit tertre
qui dominait la route, elle agita son mouchoir blanc. La solitude du
voyage lui avait donn le loisir des tristes penses, et elle arrivait
allge de tout le poids d'un chagrin qu'on doit porter en silence. Le
long de la route, les grands bois l'avaient vue pleurer, mais ils
gardrent son secret.

Les trois amis l'attendaient dehors, et Paul, qui la veille l'et
enleve dans ses bras pour la dposer sur le perron, n'osa mme pas lui
tendre la main, ce qui lui procura de la part de mademoiselle Mrief
un:--Fi, l'impoli! des mieux sentis.

Xnie n'avait besoin de la main de personne pour sauter  terre; elle
entra dans la salle  manger sans desserrer les dents, malgr les
assauts ritrs de sa mre, qui, moiti riant, moiti fche,
l'accablait  la fois de questions et de reproches.

--Parleras-tu enfin? lui dit madame Mrief en lui pinant le bras.

Xnie se pencha lgrement en avant, croisa ses mains sur ses genoux et
promena son regard malicieux sur l'auditoire; la drlerie de son
entretien avec l'oncle porc-pic lui inspirait l'envie de faire quelque
folie; elle se contint cependant, et dit d'une voix grave:

--La femme est un animal impur.

Anna rougit; Paul clata de rire, et madame Mrief, calme, s'enfona
dans son fauteuil, prvoyant quelque rcit extraordinaire.

--La femme est un animal impur, rpta Xnie; ce n'est pas la peine
d'avoir l'air si content, monsieur Paul; si vous croyez que l'homme
n'est pas log  la mme enseigne!...

--Il est moins impur, toujours? demanda Paul.

--On n'a jamais pu savoir; mon oncle ne compte pas, lui, c'est un saint!
Il y a chez lui trente-deux lampes allumes devant trente-deux images
saintes; elles brlent toutes de l'huile  brler, avec des petites
mches en jonc parce que le jonc ne cote rien, tandis que les mches
cotent quelque chose. Et le parfum de ces trente-deux lampes monte nuit
et jour devant le Seigneur... Il faut croire que le Seigneur aime ce
parfum-l.

--Xnie! fit madame Mrief d'un ton de reproche, ne plaisante pas avec
les choses saintes.

--Pardon, maman! fit docilement la jeune fille. Enfin, a sent mauvais,
cette maison-l, voil mon opinion.

--Mais ton oncle? qu'a-t-il dit? tu nous tiens sur le gril! s'cria
madame Mrief, enchante, au fond, de ces taquineries de sa fille.

--Mon oncle, maman, tait en train de dner quand je suis arrive; il
dine  midi, vous savez?

--Qu'est-ce qu'il mangeait? fit curieusement madame Mrief.

--Du gruau noir avec de l'huile de chnevis, ma mre chrie; a sentait
presque aussi mauvais que les lampes. Il s'est trs-bien conduit... Elle
s'arrta, tenant son auditoire en suspens: Il m'a invite  dner.

Madame Mrief poussa une exclamation de dpit,  cette conclusion
inattendue.

--Et vous avez accept? dit Paul.

--J'ai accept, et j'ai mang; c'est trs-mauvais, je puis vous
l'assurer; mais cela faisait partie de mon rle d'ambassadeur. Alors mon
oncle m'a offert du th;--il a bien fait, d'ailleurs, car je ne sais,
sans cette compensation, si j'aurais eu le courage de pousser plus loin
ma mission. Et puis, il m'a demand le motif de ma visite.

--Ah! firent les trois bouches bantes autour de Xnie.

--Et je lui ai dit que c'tait le dsir d'avoir de ses nouvelles; mais
il m'a rpondu que ce n'tait pas vrai, et m'a fait un sermon sur le
pch de mensonge. J'ai empoch le sermon, c'est toujours a, n'est-ce
pas, Anna? Et alors j'ai saut le foss  pieds joints, et je lui ai dit
qu'un cavalier accompli demandait sa fille en mariage.

--Eh bien? lit madame Mrief.

--Il m'a rpondu comme je vous l'ai dit plus haut au sujet de la femme;
ce que j'ai trouv pas trs-poli, mais enfin on fait ce qu'on peut,
n'est-ce pas? Il a ajout que son plus doux espoir et t de voir
entrer sa fille en religion, mais que connaissant son naturel volatile,
ah! il n'y a pas  dire, ma petite Anna, il a dit _volatile_; je lui
laisse la responsabilit de ce mot que je ne comprends pas bien;--son
naturel volatile, disais-je, il n'avait jamais fermement compt sur
cette consolation pour ses vieux jours. De plus,--il en a dit pour tout
le monde, vous allez voir,--que le sjour d'Anna dans une maison de fous
comme celle-ci ne pouvait que provoquer chez elle des penses de
dissipation, et qu'il s'y attendait; enfin, que puisqu'il s'tait trouv
un homme assez bte pour s'amouracher d'elle, il pouvait la prendre. Il
a ajout, pour clore son discours, que c'tait bien digne de mon
tourderie d'tre venue lui parler de cela, que c'tait au fianc 
faire cette visite, mais que chez nous, jamais personne n'avait rien
fait comme il faut. Ainsi, mon ami Paul, vous voil class, vous tes de
la famille! Quand il m'a mise en quipage, il s'est arrt devant le
vieux Blanc-Blanc,--je vous avais prvenu que ce cheval ferait de
l'effet!--et il m'a dit qu'il fallait tre dpourvu de toute espce de
sentiments pour faire travailler ainsi une bte hors d'ge; mais que
dans notre famille, on avait toujours t cruel envers les animaux.

Madame Mrief, essouffle  force de rire, s'tait allonge dans son
fauteuil, les mains pendantes.

--Eh bien, aprs? dit-elle en voyant Xnie s'arrter pour reprendre
haleine.

--Tu trouves que ce n'est pas assez? rpondit celle-ci d'un air
triomphant. Alors je continue. Comme je tournais le coin de sa cour, il
m'a rappele.--Eh! Xnie! J'ai fait arrter Blanc-Blanc, qui s'en est
montr enchant, et j'ai couru  l'oncle porc-pic, avec toute la grce
dont je suis susceptible.--Que vous plat-il, cher oncle?

--Rentrez, ma nice, vous n'tes qu'une vapore; avec le moindre bon
sens, vous auriez compris que je ne puis marier ma fille sans lui donner
quelque chose.--Oh, mon cher oncle!...--D'abord, je ne suis pas votre
cher oncle; vous ne m'aimez pas du tout, et, du reste, je ne vous en
veux pas, je n'ai rien fait pour me faire aimer de vous.....--Oh! mon
cher oncle, vous m'avez offert  dner tantt, et puis du th
aprs.....--C'est bien, je n'aime pas qu'on se moque de moi; appelez-moi
votre oncle, tout simplement.--Oui, mon oncle.--Je vous disais donc que
je ne puis marier ma fille sans lui donner quelque chose; d'abord, elle
a droit  tout ce qui a appartenu  sa mre, meubles, hardes et bijoux,
et le bien d'Autonovka, avec ses paysans.....

--Autonovka! s'cria la petite Anna en joignant les mains, et la jolie
petite maison au bord de la rivire? Xnie, que je suis contente!

Elle sauta au cou de mademoiselle Mrief, ce qui abrgea beaucoup le
rcit.

--Enfin, conclut celle-ci, tu as en dot Autonovka, et dix mille roubles
argent pour te prsenter  ton mari convenablement vtue. En ce qui
concerne les meubles.....

--A quoi bon? interrompit Rabof; Xnie, sans le regarder, continua.

--Autant vaudrait empcher la rivire de couler que de faire objection
aux fantaisies de mon oncle; il les enverra ici, a-t-il dit, ne voulant
pas avoir chez lui les emballeurs et le reste. Je me figure que ce sera
assez drle, le plus jeune meuble que j'aie jamais vu chez lui datant du
rgne de l'impratrice Catherine. Et maintenant, petite Anna, occupe-toi
de commander le souper et tche qu'il soit rconfortant, car aprs mon
dner de gruau  l'huile de chnevis, j'ai besoin de quelque nourriture
moins frugale.

--Quand devrai-je aller chez le pre d'Anna? demanda Rabof d'un ton
contraint. Le rle qu'il jouait vis--vis de Xnie lui tait
horriblement pnible.

--Ds demain, si vous voulez; allez-y tous deux seuls, Anna et vous, je
vous ferai atteler la calche: le drochki et Blanc-Blanc, c'tait bon
pour moi; mais pour de beaux fiancs comme vous, il faut au moins quatre
chevaux.

La visite se fit, et fut courte; le pre d'Anna ne chercha point  la
retenir.

--Je sais qu'elle s'est toujours trouve mieux n'importe o que chez
moi; je souhaite, mon futur gendre, qu'elle aime mieux votre maison
qu'elle n'a aim celle de son pre.

Les yeux de la petite Anna se remplirent de larmes, et il fallut un
regard de Paul pour la rassrner.

Deux jours aprs, une norme charrette  foin, trane par six chevaux,
apporta  Mra les meubles qui avaient appartenu  la mre d'Anna. Il
fallut une journe entire pour les dballer; madame Mrief tantt riait
aux larmes, tantt tombait dans le plus profond dsespoir, en voyant
cette invasion d'acajou massif, lourd et incommode, auquel les bnistes
du temps pass s'taient appliqus  donner les formes les plus
dsobligeantes.

Xnie, ds le commencement de cette opration, s'tait hte de faire
placer les meubles dans une grange vide.

--Qu'est-ce qu'on peut faire de a? dit Paul d'un air constern.

--Nous les donnerons  la fille du prtre quand elle se mariera, fit
Xnie pour le consoler. Mais c'est la maison de mon oncle que je
voudrais voir  prsent.

Son dsir fut bientt ralis. Son oncle lui crivit de passer chez lui
pour le rglement de la dot. Je ne dsire pas voir ce monsieur,
disait-il en parlant de Rabof: sa figure me dplat, et je ne
comprendrai jamais comment ma fille a pu consentir  pouser un homme
qui porte de pareilles moustaches; c'est vous, ma nice, qui tes encore
la plus sense de la famille, car votre dfunt pre tait un braque, et
votre mre, sans vouloir la dnigrer, n'a jamais eu plus de cervelle
qu'un moineau.

Xnie trouva le brave homme en train de se promener d'un bout  l'autre
de son norme maison presque totalement vide. Les meubles disparus
avaient laiss leur effigie en places propres et claires sur les papiers
enfums et vieillis, de sorte qu'on pouvait reconstituer sans peine tout
le mobilier disparu: l tait le buffet, l une armoire; plus loin la
place de la table ronde se voyait marque sur le parquet par les trous
qu'avaient faits les roulettes pendant un sjour de trente ans. Les
images saintes avec leurs lampes taient restes aux murs, et pour
remplacer les chaises envoles, le vieil original avait fait tirer de
ses greniers quelques banquettes en crin noir qui donnaient la chair de
poule rien qu' les regarder.

--C'est un peu nu, dit Xnie aprs les saluts d'usage.

--J'aime mieux cela, fit son oncle en promenant autour de lui un regard
satisfait. Au moins on peut marcher par les chambres sans se cogner, et
quand il pleut, c'est mon seul plaisir.

--Il est positif, rpondit Xnie, que vous ne courez plus risque de vous
heurter  rien sur votre passage. Tous les meubles taient donc  ma
tante?

--Tous, except ceux de la chambre  coucher de mon cabinet de travail.
On faisait solide, dans ce temps-l.

Il poussa un soupir, auquel Xnie fit cho, en pensant combien il serait
difficile de faire disparatre les meubles d'Anna, si l'on ne prenait le
parti de les brler.

--Vous achterez un autre mobilier? dit-elle.

Son oncle la regarda d'un air tonn et plein de ddain pour sa faible
intelligence.

--Puisque je vous dis, fit-il avec condescendance, comme  un enfant peu
dvelopp, puisque je me tue  vous rpter que je suis heureux de
pouvoir circuler  l'aise dans cette maison, jadis encombre d'un tas de
bibelots inutiles, ce n'est pas, je suppose, pour la rencombrer 
nouveau? Vous me prenez donc pour un vieil idiot qui ne sait plus ce
qu'il dit?

Xnie se confondit en excuses, termina les affaires d'Anna avec ce pre
modle, et, en revenant, trouva moyen d'gayer pour quelques jours le
coeur de sa mre, toujours un peu inquite en son absence. En lui
dsignant la porte entr'ouverte de la grange par laquelle apparaissaient
dans la pnombre, normes et luisants comme quelque animal antdiluvien,
les meubles d'Anna:

--Il appelle cela des bibelots! dit-elle. Le nom leur en resta.




XIV


C'est par une jolie soire du commencement de septembre que la petite
Anna, accompagne de Xnie, alla porter  l'glise les guirlandes de
feuillage et de fleurs qui devaient orner les images le lendemain.
Toutes les petites filles du village avaient pass la journe  tresser
de grands cordons de verdure, sur lesquels Xnie avait piqu  et l
les fleurs les plus clatantes de son jardin. La maison d'Autonovka,
loigne de cinq ou six verstes, avait aussi reu sa part de verts
rameaux et de guirlandes; les bibelots d'Anna avaient trouv place tant
bien que mal dans les vieilles chambres depuis longtemps dsertes, et
les poles allums partout avaient sch l'humidit des annes d'oubli.

C'est l que les nouveaux maris devaient passer une courte lune de
miel, car Paul devait retourner  Ptersbourg pour y reprendre ses
fonctions au ministre.

Anna marchait silencieusement dans l'glise,  ct de sa grande
cousine, soulevant avec peine de longues tranes de sombre verdure;
Xnie disposait les guirlandes autour des images, sur les lampadaires,
avec le got inn qui ne la trahissait jamais; ni l'une ni l'autre
n'avaient envie de parler, mais il leur tait doux d'tre ensemble pour
ce travail pieux. Quand la dernire corbeille fut vide, mademoiselle
Mrief se plaa au milieu de l'glise,  quelque distance des portes du
tabernacle,  peu prs  l'endroit o le lendemain se tiendraient les
poux pendant la crmonie nuptiale, et elle regarda tout autour d'elle
pour s'assurer qu'elle n'avait rien nglig. La nuit tait venue;
quelques clarts bleutres flottaient encore dans l'air, tombant des
hautes fentres de la coupole, et la petite nef blanche, claire par
les lueurs ingales des cierges allums sur les lampadaires, semblait se
resserrer intimement autour des deux jeunes filles. Anna s'approcha de
sa cousine, lui glissa ses deux bras autour du cou, resta l immobile,
muette, le coeur palpitant... Xnie la serra contre elle avec l'motion
qu'elle avait prouve la premire fois qu'elle avait tenu dans ses
mains un petit oiseau tomb du nid.

--Xnie, ma mre Xnie, dit tout bas Anna, dont les larmes tides
coulrent sur le cou de mademoiselle Mrief; tu es ma mre, aprs celle
qui est au ciel, tu m'as tout donn... Dieu te rcompensera, car je ne
puis rien, rien du tout... coute ma prire, et que le Seigneur
l'exauce, car elle vient d'un coeur pur.

La petite Anna se laissa glisser  genoux, et pria tout haut:

--O mon Dieu, tu connais mon coeur, tu peux y lire la vrit de mes
paroles. Donne  Xnie le bonheur, tout le bonheur, et permets qu'un
jour je puisse m'ter quelque joie pour la lui donner; je te bnirai et
te remercierai plus encore!

--Tais-toi! lui dit Xnie en lui fermant la bouche, n'appelle pas le
malheur!

Elles restrent un instant immobiles, mademoiselle Mrief appuye des
deux mains sur l'paule de sa petite amie.

--Il n'y a plus de malheur! dit Anna en la regardant avec ses yeux bleus
humides de larmes, qui souriaient  l'esprance; les anges sont avec
nous, et tu es le meilleur de tous, ma mre Xnie.

Elles firent un signe de croix et quittrent la petite glise endormie
et paisible, en emportant les clefs.

Paul tait  Autonovka et n'en devait revenir que pour la crmonie;
jusque-l tant de soins divers absorbrent les jeunes filles, qu'elles
n'eurent plus le temps d'changer une parole intime.

Le lendemain,  sept heures du soir,  la place mme o elle avait prie
la veille, Anna fut marie  Paul Rabof, qui, une heure aprs, l'emmena
dans leur nouvelle proprit. L'oncle porc-pic retourna seul chez lui,
malgr les instances de madame Mrief, qui voulait le retenir au moins
pour passer la nuit.

Quand le bruit des roues se fut teint au loin, quand on eut souffl les
lumires du salon et de la salle  manger, brillamment clairs pour la
circonstance, Xnie vint s'asseoir par terre sur le tapis, aux pieds de
sa mre; c'tait sa posture favorite; elle posa ses bras croiss sur les
genoux maternels, son menton sur ses bras, et regarda le visage de son
idole. Celle-ci semblait fatigue, mais elle sourit  sa fille et lui
passa  plusieurs reprises sa main sur les cheveux.

--Sais-tu, Xnie, dit-elle, ce que j'ai pens durant la crmonie?

La jeune fille remua ngativement la tte sans parler.

--Eh bien, j'ai pens que si cela avait t toi, au lieu d'Anna, je
serais morte de chagrin.

Xnie se leva vivement et posa sur sa poitrine la tte de sa mre, qui
continua avec des larmes dans la voix:

--Jamais je n'aurais pu supporter de te voir partir avec un homme...
jamais, jamais! Je ne sais pas ce que j'ai, Xnie; il m'a dj sembl
plusieurs fois que ma tte n'tait plus si forte...

--Quelle ide, maman! interrompit la jeune fille avec effroi. Ne va pas
t'imaginer de semblables folies.

--Tu crois que je me trompe? fit madame Mrief d'un air de doute; il me
semble pourtant que je n'ai plus autant de mmoire; et puis, je suis si
nerveuse!... mais si tu t'en allais, vois-tu, je sens que je ne pourrais
plus vivre!

Xnie la caressait comme un enfant qu'on apaise, mais n'osait la
regarder.

--Promets-moi que tu ne me quitteras pas pour te marier; non pas que je
veuille t'empcher de choisir un poux! Que Dieu me prserve d'une
pense si goste! Non, mais tu resteras avec moi, ou bien tu me
prendras avec toi, n'est-ce pas? Tu ne me laisseras pas toute seule?
Vois-tu, quand j'ai vu le pre d'Anna s'en aller comme cela, seul dans
la nuit noire, cela m'a fait un effet terrible! Il m'a sembl que
c'tait moi qui m'en allais, et que je ne te verrais plus jamais.

--Sois raisonnable, ma mre chrie, fit Xnie avec bont; ne va pas te
faire des chagrins imaginaires! Je te promets de ne jamais te quitter.

--Mais tu te marieras! insista la mre inquite. Les jeunes filles
doivent se marier, ce serait trs-mal si tu voulais rester fille! Et
moi, je me reprocherais de t'en avoir empche! Tu veux bien te marier,
dis?

--Certainement, ma belle petite maman aime, certainement je me
marierai! Mais pas tout de suite! Tu n'exiges pas que je me marie tout
de suite? Laisse-moi apprendre convenablement mon mtier d'intendant, au
moins. Et puis, quand j'aurai termin ces tudes-l, nous crirons sur
une grande pancarte qu'on pendra au milieu du salon, sous le lustre:
Mademoiselle Mrief ne se mariera pas sans sa maman! Et tu verras
quelle quantit d'amoureux nous aurons  nous deux! Car tu es bien plus
jolie que moi, et tu verras que les beaux messieurs me prendront
par-dessus le march, pour l'amour de toi!

Avec mille tendres folies, elle fit dshabiller sa mre et la mit au
lit; puis elle passa dans la chambre voisine, dont elle laissa la porte
entr'ouverte. Son coeur tait lourd; elle sentait peser sur son me une
tristesse si accablante, que la solitude lui semblait en ce moment le
premier des biens.

Elle s'assit devant sa table de toilette o brlaient deux bougies,
renvoya sa femme de chambre et commena lentement  dfaire ses cheveux.
A mesure que les longues nattes se droulaient sous ses doigts
distraits, elle suivait les nouveaux poux sur la route; sa montre
marquait dix heures; sans doute, ils taient arrivs. Paul faisait
entrer sa jeune femme dans la vieille maison, pare pour les recevoir...
Xnie laissa tomber sa tte entre ses deux mains qui lui serraient les
tempes, et tout bas, retenant son haleine, pour ne pas se faire
entendre, elle pleura dsesprment,  sentir son coeur se tordre sous
l'treinte de sa douleur...

--Xnie, dit faiblement sa mre dans la pice voisine.

--Mre?

--Tu ne dors pas? Je ne puis pas m'endormir non plus; je vois des
visions passer devant mes yeux, et cela me fait peur... Viens te coucher
auprs de moi, sur la chaise longue, je serai plus tranquille.

--Je viens, maman; un instant.

Elle se dpouilla en une minute de ses habits de fte, passa un peignoir
de laine blanche, lava  grande eau son visage dfait et ses mains
brlantes, puis alla docilement s'tendre sur la chaise longue, qu'elle
roula tout contre le lit de sa mre.

--Tu auras froid, dit celle-ci en tendant la main vers sa fille.

--Avec un oreiller et une couverture, je serai aussi bien que dans mon
lit, rpondit Xnie. Dors, ma mre chrie, ne pense pas  moi.

Madame Mrief s'endormit bientt d'un sommeil tranquille, mais si lger
que le moindre mouvement de sa fille la rveillait. Xnie posa sur son
oreiller sa tte rsigne.

--Je ne pourrai mme pas pleurer! se dit-elle avec amertume: mais
aussitt la pense de son devoir lui revint. Il ne faut pas que je me
rende malade! Si j'allais tre incapable de la soigner!

Elle renfona au plus profond de son me dsole le sentiment de sa
douleur, et, se contraignant  ne plus penser qu' sa mre, elle
s'endormit  son tour. Si les malheureux n'avaient le sommeil, leur vie
ne serait pas longue.




XV


La pluie d'octobre, froide et serre, battait vigoureusement les vitres;
les dernires feuilles des arbres, arraches par un vent violent,
tourbillonnaient obscurcissant l'air, et venaient s'amasser au pied des
gros tilleuls, le long de la maison,  l'entre des granges
entr'ouvertes, partout o quelque obstacle arrtait leur course
dsespre. Xnie frappa l'accord final d'une sonate sur son grand piano
de concert, arriv de Ptersbourg depuis un mois, et se dirigea vers une
des fentres du salon.

La vue n'tait pas pittoresque, le temps n'tait pas gai; la lumire
jauntre et triste donnait aux objets des tons maussades; la jeune fille
se retourna et regarda sa mre qui tricotait activement un bas de laine
blanche, sur des aiguilles fines comme des cheveux.

--Toujours du tricot, maman? dit-elle avec une inflexion de moquerie
amicale dans sa belle voix, dont le timbre s'tait un peu voil depuis
six semaines.

--Eh! que veux-tu que je fasse, puisque je n'y vois plus! rpondit
madame Mrief. Quand j'ai lu mon journal, j'ai mal aux yeux pendant deux
heures; tu ne peux pas me faire la lecture toute la journe... Le tricot
n'est pas  mpriser, au bout du compte! Il y a des invalides qui
tricotent! Moi aussi, je suis une invalide, ajouta-t-elle  demi-voix,
avec une tristesse mal dguise.

Xnie vint  elle et s'assit  ses pieds sur un tabouret destin  cet
usage.

--Tu t'ennuies? lui dit-elle.

--Oui et non; je sais que nous ne sommes pas assez riches pour vivre 
Ptersbourg d'une manire convenable, et j'ai assez de raison pour
comprendre qu'il faut rester ici; mais nous ne voyons personne, on ne
vient pas nous voir; il faudrait se remuer, faire des visites! De
nouvelles venues comme nous dans un pays ne doivent pas se figurer qu'on
viendra chez elles sans invitation!

--Tu as raison, maman, dit la jeune fille avec douceur; je me suis
montre un peu sauvage, et j'ai eu tort;  vrai dire, nous tions en
grand deuil, mais maintenant cette excuse ne serait plus valable. Il
faudra pourtant attendre le tranage, car avec des chemins comme
ceux-l...

Elle indiqua le ruisseau de fange noirtre qui fuyait en serpentant 
travers les champs dnuds. Madame Mrief soupira, s'agita un peu et
garda le silence.

--As-tu bien vendu le bl? demanda-t-elle au bout de quelques instants.

--Le bl de semailles? oui, maman.

--Cela te fait-il beaucoup d'argent  envoyer  tes frres?

--Mais, oui, pas mal! Ds qu'il aura un peu cess de pleuvoir, j'irai
moi-mme  Samara le mettre  la poste, et en mme temps je ferai
quelques visites pour me mettre en got.

Madame Mrief dpelotonna et repelotonna trs-soigneusement quelques
brasses de laine, et puis, d'un ton suppliant, elle dit  voix basse
sans regarder sa fille:

--Si nous allions le leur porter nous-mmes?

--A mes frres?  Ptersbourg? maman! Un pareil voyage,  cette saison!

--Je m'ennuie! dit faiblement madame Mrief, et ses lvres tremblrent
comme celles d'un enfant prt  pleurer.

--Partons alors, ma chrie, partons vite! s'cria Xnie en l'embrassant.
Aussi bien, nous avons encore six mortelles semaines  passer avant que
la neige soit assez dure pour qu'on puisse aller et venir en traneau;
nous serons mieux  Ptersbourg qu'ici. Seulement, sois trs-prudente,
trs-conome, ma mre adore; nous ne sommes pas bien riches, et ce
voyage est une grosse dpense.

--Nous n'achterons rien! fit madame Mrief d'un air  la fois suppliant
et ravi.

--Alors, nous partirons dimanche, rpondit Xnie en souriant.

Elles partirent en effet, sans se laisser rebuter par les mauvais
chemins, par l'ennuyeux voyage en bateau  vapeur, contre le courant du
Volga, ni par les mille misres d'une semblable expdition en une telle
saison. Madame Mrief, redevenue gaie comme un oiseau, s'amusait de tout
son coeur des moindres incidents. Le bateau qui les portait s'tant
ensabl une nuit au beau milieu du fleuve, elle releva le courage et
gurit la mauvaise humeur de tous ces gens presss, irrits de ce retard
et de bien d'autres dsagrments, et sa gaiet communicative la rendit
bientt la personne la plus entoure du bord. Le capitaine lui-mme,
vieil Allemand bourru, l'avait prise  gr et lui faisait apporter une
chaise pour remplacer le pliant classique, quand elle se dcidait 
grimper jusqu' son poste olien.

Xnie regardait tout cela avec la bont tranquille et indulgente d'une
mre affectueuse. Les rles taient bien vritablement changs: c'tait
elle qui avait pris le rle srieux dans la vie, et sa mre, dgage de
souci, ne songeait plus qu' se laisser vivre doucement. C'est Xnie qui
apportait un chle pour entourer les pieds de madame Mrief, et qui,
appuye sur le bastingage, la regardait et l'coutait avec un sourire.
Pendant ce voyage de cinq jours, elle s'attira la sympathie respectueuse
de tous, d'autant plus svre elle-mme dans son maintien, que sa mre
tait plus gaie et plus expansive. Cette petite preuve lui traa son
chemin dans la vie: c'tait elle qui tait dfinitivement devenue le
chef de la famille.

A Ptersbourg, elles s'installrent dans un htel. Les jeunes MM. Mrief
leur proposrent bien de descendre chez eux, mais d'un air si videmment
contraint que Xnie refusa sur-le-champ. Elle ne dsirait pas,
d'ailleurs, que sa mre s'accoutumt  faire de semblables expditions,
fort coteuses, et elle aimait mieux lui imposer un peu de gne,
quelques privations dans ses habitudes de confort, afin de la dgoter
de ces sjours en camp volant.

Huit jours s'coulrent agrablement; la petite Anna, dsormais
trs-grave, trs-pose, ne rougissant pas moiti autant qu'autrefois,
les invita  dner chez elle, et leur offrit un repas extraordinaire,
dont la moiti, venue du club anglais, tait au-dessus de tous les
loges, et l'autre, confectionne  la maison par sa cuisinire, offrait
les combinaisons les plus invraisemblables se cru et de brl.

Paul tait entr dans son rle de mari; les hommes, absorbs par
d'autres soins, prennent plus facilement que les femmes un maintien ais
dans les situations fausses; il fut trs-affectueux avec madame Mrief,
plein de gratitude chaleureuse pour Xnie, et vis--vis de sa femme sut
garder une attitude protectrice et enjoue, qui sauva toutes les
difficults de sa situation. Aprs le dner, comme Anna montrait 
madame Mrief toutes les splendeurs de son trousseau, achet ds son
arrive  Ptersbourg, Paul vint s'asseoir auprs de Xnie.

Elle le regarda sans trouble et sans chagrin; le pass tait si bien
pass! Elle tait de ces mes qui se soumettent au devoir sans une
pense de rbellion.

--Vous l'avez voulu, dit Paul  demi-voix; je vous remercie du destin
que vous m'avez fait; Anna est vritablement une crature d'lite. Je
crois que nous serons trs-heureux.

--Vous l'aurais-je donne sans cela? dit Xnie en le regardant avec
tendresse. Soyez heureux, mon ami, et dites-le-moi, cela me fait du bien
de l'entendre dire.

Ils restrent silencieux un moment. Chacun cachait  l'autre une part de
ses penses, et ils craignaient de trop bien s'entendre. Que de regrets
dans cette affirmation d'un bonheur qui n'tait pas celui qu'ils avaient
rv!

--Jouons quelque chose  quatre mains, dit Xnie.

Elle prit un cahier presque neuf, une de ces oeuvres indiffrentes qu'on
possde et qu'on ne joue pas; elle aurait eu peur, en s'adressant  un
de leurs auteurs favoris, d'voquer des souvenirs encore si rcents. Ils
jourent, comme jadis, avec la mme entente, le mme feu passant de l'un
 l'autre, mais l'art seul les mut. Le pass tait mort; le prsent,
dans la personne d'Anna, les regardait tous deux avec une joie
attendrie, qui devait les dfendre contre toutes les erreurs.




XVI


Vers neuf heures, un coup de sonnette retentit, on entendit un court
dialogue dans l'antichambre, et Paul se leva pour voir ce qui amenait
cette visite inattendue. Un clat de rire deux fois rpt fit tourner
les ttes des trois dames vers la porte, qui s'ouvrit  deux battants,
et Rabof, s'effaant pour laisser entrer, annona: M. Serge Ladine!

--Ladine? s'cria madame Mrief en arborant son lorgnon. Mon Dieu, d'o
tombe-t-il?

Le pauvre garon, tout ahuri de cet accueil, salua  droite et  gauche,
puis resta debout au milieu du salon, et enfin, grce  une chaise
pousse par Rabof de faon  lui faucher les jarrets, il se trouva assis
juste sous le lustre, au centre du groupe, qui le dvorait des yeux.

--D'o venez-vous? Comment avez-vous trouv notre adresse? Qui vous a
dit que nous tions maris? Pourquoi ce soir et pas un autre jour?

Toutes ces questions tombrent comme la grle sur la tte de Ladine,
plus embarrass que jamais, et il ne rpondit  aucune, se contentant de
sourire d'un air timide et embarrass, o perait nanmoins une certaine
pointe d'orgueil. Xnie, qui le regardait avec attention depuis son
entre, emprunta momentanment le lorgnon de sa mre pour examiner le
patient de plus prs. Quelques secondes d'investigation lui suffirent
pour reconstruire mentalement toute l'existence de Ladine pendant les
six ou sept mois qui venaient de s'couler; elle leva avec autorit sa
main droite, encore arme du lorgnon, qu'elle brandit vers sa victime,
et dit d'une voix cruellement claire:

--Laissez-le parler et ne lui faites plus de questions; il a une
histoire  nous raconter.

--Moi? fit Ladine en s'agitant nerveusement sur sa chaise; moi, je n'ai
rien... c'est--dire si, j'ai quelque chose; mais comment pouvez-vous
savoir, mademoiselle Xnie?...

--Je ne sais rien du tout, rpondit imperturbablement la jeune fille;
c'est vous qui avez quelque chose  nous raconter; parlez, on vous
coute.

Ladine prit dsesprment son parti, s'enfona sur sa chaise, et dit
d'un ton sombre et fatal:

--Eh bien, oui, que voulez-vous, c'est vrai!

--J'en tais sre! s'cria Xnie.

--De quoi? demanda la petite Anna.

--Laisse-lui le plaisir de te raconter a lui-mme! Voyons, Ladine, nous
en tions  votre dpart de Ptersbourg, au mois de juillet, pour la
proprit de votre chre tante...

--Je vous ai dj racont?...

--Non, mais ca ne fait rien; prenez votre rcit au moment o vous
monttes en wagon. Ladine, perplexe, dshabitu de la faon bizarre dont
Xnie entendait gnralement les rcits, passa deux fois la main sur ses
cheveux, avec un geste de tragdien, et dit:

--En wagon, il ne m'arriva rien du tout; dans le trajet pour aller chez
ma tante, non plus. Chez ma tante, il y avait beaucoup de visiteurs;
vous savez qu'elle aime  s'entourer de monde; il y avait au moins sept
ou huit personnes...

--Des dames?

--Il y avait des dames aussi, et des hommes, continua Ladine en
tortillant nerveusement le bout de son gant. Ses auditeurs taient
devenus si srieux qu'il prouvait une vritable frayeur  continuer son
odysse au milieu de ce silence et de cette attention.

--Et puis, reprit-il, on venait la voir des maisons de campagne
voisines; il y avait toujours du monde  diner, c'tait trs-brillant.

Il touffa un soupir et se tut.

--Ensuite? demanda l'impitoyable Xnie.

--Ensuite, il y avait une dame qui venait trs-souvent; c'tait la veuve
d'un propritaire voisin; elle avait un procs avec son beau-pre, qui
ne voulait pas lui donner sa septime part. Ma tante lui avait dit que
j'tais juriste, et elle profita de ma prsence pour me demander des
conseils.

--Allez toujours! fit Xnie. Elle portait le lorgnon  ses yeux, mais
devant l'embarras vident du malheureux garon, elle fut mue de piti
et dtourna charitablement ses regards.

--Au bout de quinze jours, elle me pria de prendre ses pouvoirs pour
rgler l'affaire; une femme ne peut gure s'occuper de procdure, vous
comprenez... Je ne savais comment refuser, et j'acceptai. Il fallait
aller souvent  la ville, parce que c'est  la ville que se jugent les
affaires...

--Je sais, fit Xnie en hochant la tte d'un air sage; ce n'est pas chez
les propritaires de province que la justice rend communment ses
arrts. Continuez, cher.

--Alors... Ah! j'oubliais de vous dire qu'il avait fallu faire venir mes
papiers pour accepter les pouvoirs de cette dame... et naturellement
j'avais les siens, vous comprenez, puisque je la reprsentais...
Alors... Il faut vous dire aussi que je lui faisais un peu la cour...
Oh! pas beaucoup, se hta-il d'ajouter, en voyant un sourire se dessiner
sur les visages qui l'entouraient, celui de Xnie except, car elle
gardait un sang-froid merveilleux. Je lui avais fait quelques
compliments, et puis...  la campagne...

--Oui, en t, la lune, les arbres, etc. Continuez!

--Un jour, j'tais  la ville pour son affaire; elle arrive, vient me
trouver  l'htel. J'avais oubli de vous dire qu'elle avait une maison
en ville, en bois, pas trs-grande, pas trs-neuve; mais cela vaut
toujours mieux qu'un htel de petite ville, car il n'y a rien de plus
affreux! Elle savait que je m'tais toujours plaint des blattes
noires... Ah! mes amis, que de blattes! Il en courait partout: sur les
murs, sous les chaises, sur les chaises, jusque sur le pain! Jamais je
n'avais vu tant de blattes noires!

--Et des taracanes[1] il y en avait aussi?

[Note 1: Sorte de scarabes bruns, plus petits que le hanneton.]

--Naturellement! Cette dame me proposa d'habiter sa maison, qui tait
bien plus convenable, n'est-ce pas?

--H! h!... fit Xnie. Continuez.

--J'acceptai; elle allait et venait de la campagne  la ville...

--Et vous tiez toujours galant!

--Oh! galant, c'est beaucoup dire... j'tais aimable, tout au plus!

--Vous tes modeste! Enfin?

--Mes papiers, comme de juste, taient dans sa maison; un jour, elle
vint, en pleurant, avec une femme de chambre; elle me dit que je lui
avais fait beaucoup de tort, que tout le monde parlait d'elle, que je
lui devais une rparation... Bref, elle avait port nos papiers au
prtre, et le soir mme nous fmes...

--Maris! s'cria Xnie en jetant son masque de sang-froid, dsormais
inutile. Il est mari, et je l'avais dit! Oh! maman, entends-tu? il est
mari! J'ai vu cela  sa figure quand il est entr...

Elle se tordait de rire sur le canap: de son ct, madame Mrief se
roulait d'un bras sur l'autre dans son fauteuil, avec des gmissements
de joie assez semblables  ceux d'un jeune chien. Paul n'tait pas moins
gai; Anna seule, un peu interdite, semblait ne pas comprendre ce que les
autres trouvaient de si drle  ce rcit. Ladine ne riait pas; l'air
trs-srieux, les yeux baisss, il attendait la fin de cette explosion
de rires.

--Aprs tout, dit-il, quand on se fut calm, je ne vois pas ce qu'il y a
de si comique  se marier! Tu t'es bien mari, toi! lana-t-il  Paul
avec un regard charg de reproches, qui signifiait: Si j'ai fait une
infidlit  la dame de mes penss, il me semble que de ton ct...

--Ce n'est pas d'tre mari qui est drle, reprit Xnie avec vivacit,
c'est de l'tre aprs avoir t averti! Je vous avais cri gare! Mais
c'tait le destin, et on ne peut rien contre sa destine. Qu'est-ce que
vous avez dit quand vous vous tes trouv mari, comme a, le lendemain?

--J'ai t assez surpris de l'tre, rpondit franchement Ladine. Il y
avait l beaucoup de choses quime paraissaient tranges... et puis on
s'y fait! Mais c'est ma tante qui n'a pas t contente! Un moment j'ai
cru qu'elle me dshriterait!

--Pourquoi donc?

--Elle m'avait prpar un autre mariage...  ces mots, l'hilarit
recommena de plus belle, et cette fois Ladine s'y joignit.

--A-t-elle fini par pardonner? demanda madame Mrief en s'essuyant les
yeux.

--A moiti; mais, avec le temps, tout s'arrangera, je l'espre.

--Est-elle jolie, au moins, ta femme? dit Paul.

--Jolie..., si l'on veut, pas trs-jolie, mais agrable.

--Riche?

--Non, pas trs-riche. A prsent qu'elle est remarie, je crois bien
qu'elle ne viendra jamais  bout d'avoir sa septime part.

--Jeune?

--Pas trs-jeune; elle a deux ans de plus que moi.

--Ladine, dit Xnie d'un ton srieux, je vous offre mes flicitations
sincres; ce mariage est le seul que pouvait faire un galant chevalier
tel que vous.

--Pourquoi? demanda Ladine, encore un peu effar.

--Parce que si votre femme n'est ni trs-belle, ni trs-riche, ni
trs-jeune, et si vous ne l'avez pas pouse par l'effet d'un violent
amour, c'est uniquement par sentiment de votre devoir envers elle...

--Mais je ne lui devais rien du tout! s'cria Ladine en bondissant. Je
n'avais rien  me reprocher; rien envers elle, rien, rien, rien!

--Alors, c'est le sentiment de votre devoir envers votre pays; vous
savez qu'un homme non mari est un tre inutile, plutt nuisible, et
vous avez voulu lui rendre service...

--Que le diable m'emporte si j'y ai song! murmura Ladine en se
promenant de long en large dans le salon.

--Alors, mon ami, je veux bien tre brle vive si je sais pourquoi vous
vous tes mari! s'cria Xnie.

--Eh! mon Dieu! est-ce que vous vous figurez que je le sais riposta le
nouveau mari en se retournant pour faire face  ses perscuteurs.

On se remettait  rire; il tira de son porte-feuille une carte
photographique et la prsenta  Xnie.

--Madame Ladine, dit-il d'un air modeste.

--Mais elle est trs-jolie! s'cria la jeune fille. Paul fut du mme
avis; madame Mrief regarda le portrait et le rendit  son propritaire
en disant:

--Il se moque de nous; je parie qu'elle est riche, pas veuve, qu'elle a
dix-sept ans!

--Pour cela, je vous jure que non! fit Serge, en remettant la carte dans
son porte-feuille. Mais je suis bien aise que vous la trouviez jolie;
pour moi, je n'aime pas beaucoup ces figures-l.

Ce fut le jugement dfinitif de Serge Ladine sur son mariage.




XVII


La vieille maison de Mra est ensevelie sous la neige, les fentres ont
t dblayes par les paysans, appels  la corve, mais les grandes
murailles de bois noircies par l'humidit surgissent avec peine  moiti
de leur hauteur, au-dessus de l'amoncellement sans tache pouss contre
elles par une nuit de tourmente glace.

La terre est cache partout aux regards; les routes, frayes 
grand'peine par les traneaux des paysans, sont blanches comme les
champs; les constructions basses se devinent sous la neige, mais rien
n'indique leur prsence, sauf un lger renflement; les haies, les
palissades, les cltures, les buissons du jardin, les bancs du kiosque,
tout est submerg par la blanche mare qui monte toutes les nuits, sans
jamais reculer, car depuis quinze jours, il neige avec force, ds le
coucher du soleil, jusqu' l'aube tardive du lendemain.

Quand viendra le printemps? Viendra-t-il seulement? Est-ce que la terre
n'est pas voue  jamais  la dsolation de l'hiver, au silence de la
neige inviole? Reverra-t-on la terre? les ruisseaux courront-ils un
jour entre les rives? Le bruit et le mouvement sont morts partout, et
sur la petite rivire, au courant jadis vif et bruyant, les lourds
traneaux chargs de bl passent lentement, tirs par les chevaux, dont
les cils et les naseaux se chargent dgivre,  mesure que leur haleine
monte autour d'eux en un lger nuage de vapeur.

Xnie rve, assise sur un banc de neige tasse, fait pour elle par ses
jardiniers, qui passent l'hiver prs du pole,  trier les semences, et
 dormir,--cette dernire occupation de prfrence  l'autre. Enveloppe
dans ses fourrures, elle ne sent pas le froid, et d'ailleurs, elle est
engourdie dans une sorte d'amre batitude; comme la couche moelleuse et
glace qui s'tend devant ses yeux, elle sent la vie, douce et calme,
mais perfidement froide, se resserrer autour d'elle, et l'ensevelir sous
son uniforme manteau d'indiffrence. Tout va bien  Mra; presque gurie
de ses terreurs chimriques, sa mre est plus tranquille, et consent 
la laisser aller et venir, suivant leurs besoins et leurs plaisirs; la
gestion de ce grand domaine procure aux deux femmes la jouissance d'un
nombre presque illimit de chevaux et d'quipages de tout genre, les
provisions abondent, le plus pur froment fait tous les matins le pain le
plus blanc et le plus savoureux, les celliers regorgent de conserves et
de fruits schs, le bois s'entasse le long des hangars, et flambe jour
et nuit dans les hauts poles faence, entretenant  l'intrieur une
temprature de printemps; les orangers et les rosiers fleurissent dans
le grand salon, apports de la serre le matin mme et prts  tre
remplacs par d'autres plus beaux le lendemain; les livres nouveaux non
coups sont sur la table... la vie est douce  Xnie comme  sa mre,
mais cette douceur est mortelle:--c'est l'oubli de tout, peines et
joies; c'est la mort de l'me.

Quinze mois se sont couls depuis le mariage de Paul,--un second hiver
a suivi le voyage  Ptersbourg, et depuis, cette vie tranquille a
resserr de plus en plus ses anneaux autour de Xnie, comme un serpent
qui voudrait l'touffer; elle ne s'est pas dbattue, d'abord, cdant 
la tide pression de ce bien-tre vague, dont son coeur endolori par la
lutte prouvait le besoin; mais peu  peu, pendant qu'elle cdait 
cette torpeur, sentant chaque jour son esprit devenir plus paresseux,
son me plus indiffrente, elle a eu peur, elle a voulu se secouer, mais
la vie somnolente et douce Ta treinte avec une perfidie plus
insinuante, et elle s'est laisse aller par degrs  oublier...
oublier...

--Je voudrais mourir, pense-t-elle, pendant que de grosses larmes
montent  ses yeux; le froid les gle au bout de ces longs cils, et elle
les essuie d'un geste impatient.--Je voudrais m'endormir pour toujours
dans cette neige tranquille, qui me ferait le plus beau suaire de jeune
fille...

Oh! quand viendra le jour o je pourrai mourir, sans remords et sans
regrets, dposer enfin dans la tombe le lourd fardeau de ma vie
inutile...

Soudain le coeur de Xnie se gonfle, d'irrpressibles sanglots montent 
ses lvres; elle veut les touffer, par un mouvement machinal, puis
regarde autour d'elle. Personne ne peut la voir, les fentres de la
maison regardent de l'autre ct, la route est dserte, le village est
muet, et d'ailleurs est-ce que les paysans s'inquitent de ce que font
les matres?

Elle pleure librement, et  mesure qu'elle pleure, un tumulte confus et
violent s'lve au dedans de son me; ses larmes lui sont chres, elle
sent la vie, qu'elle croyait teinte, s'agiter et lutter en elle, pour
reconqurir la lumire du jour...

--Ah! bnies soient les larmes, bnie ma souffrance, s'crie Xnie en se
tordant les mains avec un mouvement de douleur et d'extase; je souffre,
je vis! Chre vie, tu m'appartiens donc encore? Je veux vivre, vivre,
vivre!

Elle jeta ce cri vers le ciel comme un appel dsespr,--et rien, ni du
ciel ni de la terre, ne rpondit  sa voix. Elle se rassit sur le banc
de neige, mais le froid la saisit aussitt, et elle se mit  marcher
rapidement.

--J'ai vingt-trois ans, dit-elle tout haut, en faisant craquer sous ses
pas la neige mal foule du sentier, je suis belle, je suis encore
jeune,--je veux aimer, mme un indigne! J'aime mieux les tortures de
l'amour mal compris que le vide affreux de mon me soumise au devoir!
Quoi qu'il doive en arriver, j'aimerai, je le veux, et ensuite, si je
suis malheureuse, je briserai la coupe de la vie, mais non sans l'avoir
puise!

Elle rentra dans la maison, dont l'atmosphre lui parut lourde et trop
chaude; le pas lger, le coeur plein d'une exaltation joyeuse, elle se
dirigea vers le grand piano, toujours ouvert, et l'effleurant du doigt,
lui fit rendre des sons bizarres, puis elle alla vers sa mre, qui,
abrite dans une petite gurite faite avec un paravent, comptait
gravement les cartes d'une patience.

--Maman, maman chrie, il faut nous amuser! dit Xnie, en troublant
toutes les cartes avec un geste d'enfant gte; laisse l les dames, les
valets et les coeurs, et coute-moi. Je veux donner un bal masqu.

--Costum? dit madame Mrief, que rien ne surprenait jamais.

--Non, masqu.

--Et s'il vient des intrus?

--C'est a qui sera drle, prcisment, quand on se dmasquera.

Madame Mrief se mit  rire; l'ide lui paraissait fconde en incidents
comiques.

--Ds demain je fais des visites, dit Xnie dont les yeux brillaient
comme des escarboucles, et nous donnerons le bal le 6 janvier.

--On couchera ici? demanda sa mre en remettant ses cartes en ordre.

--Non pas! On s'en ira au clair de lune, car il y aura clair de lune;
c'est convenu.

--Tu as regard le calendrier?

--Non, mais qu'est-ce que cela fait? Je veux qu'il y ait clair de lune!

Elle riait et brouillait sans cesse les cartes que sa mre, avec la
patience des gens dsoeuvrs, remettait en place sur-le-champ.

--En quoi te dguiseras-tu, mre? dit la jeune fille.

--En vieille sorcire, et toi?

--Moi, en jeune; ce sera charmant.

--Et je leur tirerai les cartes, fit madame Mrief; de sorte que cela ne
drangera pas mes habitudes.

--C'est parfait! s'cria Xnie; elle fit deux fois en valsant le tour du
grand salon, si bien que sa mre tonne de tant de gaiet la regarda
avec plus d'attention.

--Qu'est-ce que tu as? lui dit-elle.

--J'ai des ides, maman, tout plein d'ides jamais je n'en ai eu tant 
la fois, tu verras!

--Je verrai, rpta philosophiquement madame Mrief en retournant  sa
besogne.

Le lendemain matin, les ides de Xnie se formulrent aux yeux mortels
par un nombre considrable de petit morceaux de papier, qui portaient
les titres de chapitres les plus varis: Du souper; Des invitations; De
la nourriture des chevaux; Comment empcher les cochers d'tre ivres
pour le retour...--Ici le gnie de mademoiselle Mrief avait inscrit
cette phrase dubitative: Pour a, c'est  peu prs impossible!

Tous ces petits papiers placs en ordre sr une table remplacrent
pendant deux jours les cartes de sa mre, et les rponses les plus sages
aussi bien que les objections les plus saugrenues s'accumulrent dans
tous les endroits o l'on pouvait tracer un mot. Dans l'aprs-midi du
second jour, un tintement, non de sonnettes, mais de vritables cloches,
attira l'attention de Xnie vers la fentre.

--C'est Galik, s'cria-t-elle, Galik lui-mme! C'est le ciel qui
l'envoie! chanta Xnie en courant  la porte; Galik va me dessiner mon
costume. Fodor Galkine, plus connu sous la dnomination abrviative de
Galik, apparut aprs le laps de temps ncessaire pour se dbarrasser de
sa pelisse, de ses galoches fourres et d'un nombre considrable
d'objets divers, indispensables en voyage et dont il ne se servait
jamais: un revolver, une bote de cartouches, une gourde d'eau-de-vie,
un couteau de chasse pour combattre le loup corps  corps, etc., etc.

--Voyons, Galik, arrivez donc! s'cria madame Mrief; quel pantalon
avez-vous mis aujourd'hui?

Galik, pudique par nature, rougissait comme une Anglaise au nom de cet
objet invitable; il ne rpondit pas directement, mais s'avana au
milieu du salon, pour permettre  madame Mrief d'admirer son costume.

--Toujours des raies, des raies et des raies! s'cria Xnie d'un air de
piti; quand est-ce que vous cesserez de porter des raies comme cela?
Vous avez l'air d'un zbre...

--D'un ne, corrigea madame Mrief; ne vous fchez pas, Galik, vous
savez qu'il y a des nes savants et des nes non savants, mais qui
cotent fort cher, en Egypte, par exemple... Asseyez-vous.

Galik sourit d'un air  la fois contraint et ravi; il aimait tout de
cette maison, mme les railleries: c'tait un bon garon, si naf qu'il
ne pouvait se rsoudre  croire  la malice des autres, et par
consquent expos  subir toute espce de petites cruauts de la part de
son prochain. Mais comme il n'tait pas bte, il prenait parfois une
nave revanche, qui le vengeait compltement. Galik avait t mystifi
par tout le monde; il avait candidement rendu ridicules une bonne partie
de ses perscuteurs, ce qui inspirait dornavant quelque prudence 
l'autre moiti.

--Galik, dit Xnie, quand porterez-vous des pantalons  carreaux, des
grands carreaux, vous savez, comme des carreaux de vitres?

--J'ai crit  mon tailleur, fit innocemment le jeune homme; il m'a dit
que ce n'tait plus la mode...

--Votre tailleur est un nigaud, reprit madame Mrief; et puis est-ce
qu'un tailleur de Saint-Ptersbourg entend quelque chose  la mode?
C'est  Kazan qu'il faut s'adresser pour avoir le fin du fin!

--A Kazan? fit Galik d'un air surpris.

--Eh oui! Vous ne le saviez pas? Il faut tout vous apprendre! Vous tes
tonnant!

--Je m'en occuperai, dit le jeune homme d'un air soumis. Mademoiselle
Xnie, qu'est-ce que vous prparez avec tous ces petits papiers?

--Un bal costum; tenez, vous allez dessiner nos costumes. Voil un
crayon; dpchez-vous.

--C'est dlicieux! s'cria Galik enchant. Et moi, comment
m'habillerai-je?

--En bon jeune homme, rpliqua Xnie; cela ne vous dguisera pas trop.

mu de cette parole, Galik jeta un regard passionn sur la jeune fille;
madame Mrief se leva et quitta le salon, devinant quelque chose de
nouveau.

--Mademoiselle...

Xnie l'arrta court.

--Je sais ce que vous allez me dire, fit-elle avec une gravit feinte.
Vous ne vous nommez pas Galik, mais Thodore Galkine; vous tes
possesseur d'un bien dans les environs, comprenant trois tangs
poissonneux et huit kilomtres de rivires, terre de premire qualit,
foins un peu durs, mais non sujets  fermenter; vous n'avez pas de
dettes, vous tes fils unique d'une mre veuve qui a des recettes
extraordinaires pour diverses espces de confitures, et vous dsirez
m'pouser.

Galik, d'abord rest la bouche ouverte, la referma  ce dernier mot, puis
la rouvrit pour dire d'un air modeste, encore qu'un peu tonn d'une
numration si complte:

--C'est l'exacte vrit.

--On connat son monde, fit Xnie toujours grave. Et figurez-vous bien,
mon cher monsieur, que je connais tous les propritaires des environs
par leur faible et par leur fort, aussi bien que je viens d'avoir
l'honneur de vous le prouver en ce qui vous concerne.

--Savez-vous qu'ils sont tous amoureux de vous? fit Galkine d'un air de
supriorit madre.

--Mais certainement, mon cher; c'est mme la premire chose que j'ai
sue!

Galkine garda un instant le silence. La faon dont Xnie lui parlait
prouvait une libert d'esprit bien grande pour une demoiselle qui va
accepter une proposition de mariage; cependant il se dcida.

--Puisque vous savez tout ce que je voulais vous apprendre, mademoiselle
Xnie, dit-il, puis-je esprer que vous accueillerez ma demande d'un
oeil favorable?

--Rien que d'un oeil? fit Xnie, ce serait trop ou trop peu; pour
examiner une affaire de cette importance, les deux yeux ne seraient pas
de trop.

--Ne me taquinez pas, mademoiselle, reprit Galik avec une douceur mle
de dignit; si vous voulez m'craser de votre esprit, la chose vous sera
facile; mais si vous vouliez me rpondre avec votre coeur...

--Voil ce qui est impossible, mon cher ami, fit gaiement Xnie en lui
mettant la main sur l'paule, je ne puis pas vous rpondre avec mon
coeur: je n'en ai pas! Non, je vous assure, je n'en ai pas! Ce qu'on
appelle le coeur, en beau langage, est une chose si sujette  changer de
forme, de place, de contenance et de contenu, que je ne reconnais pas
chez moi l'existence d'un tel organe...

--Mademoiselle Xnie, je vous aime et je suis un honnte homme!

--Vous avez raison, Galik, et c'est  ce titre que je vous dois une
honnte rponse: Je veux aimer l'homme que j'pouserai.--Tchez de vous
faire aimer; c'est votre affaire.--Oui, je veux aimer, reprit-elle en se
parlant plutt  elle-mme, et Dieu sait que je ne demande pas mieux que
de me laisser gagner par l'amour...

--Vous me permettez alors...

--De soupirer? oui, mon ami. Soupirez tant que vous pourrez! Tchez
d'amollir ce coeur.... Ah! j'oubliais que je n'en ai pas!

Elle clata de rire, et fit quelques pas, puis revenant vivement 
Galkine:

--Mais il faudra vous dcider  porter des pantalons  carreaux et  les
faire faire  Kazan.

--Vous tenez beaucoup  me rendre ridicule? dit Galik avec cette trange
douceur qui ne lui tait rien de sa dignit.

--Mais non, je veux voir l'effet que cela fera sur vous!

--Je vous obirai donc, mademoiselle, dit-il en s'inclinant.

Madame Mrief rentra.

--C'est entendu, maman, lui dit sa fille; il se fera habiller  Kazan!

La mre de Xnie le regarda avec une tendre compassion.

--Pauvre petit, dit-elle, il vaut mieux que nous! Voyons, Galik,
dessinez-nous des masses de jolis costumes, et ensuite vous aurez 
dner, si vous l'avez mrit.

Tard dans la soire, pendant que le bruit des normes clochettes du
jeune homme dcroissait lentement dans l'loignement au milieu du
silence, de la neige et de la nuit, madame Mrief, paresseusement
tendue dans un fauteuil, dit  sa fille, qui allait et venait, rangeant
partout:

--Tu ne veux pas pouser celui-l non plus?

--Non, maman.

--Combien cela en fait-il que tu refuses depuis six mois?

--Je ne sais pas; je ne les ai pas compts.

--J'en sais le compte, moi; attends!

Madame Mrief se redressa et compta sur ses doigts.

--Le vieux gnral...

--Il tait trop vieux!

--Le jeune Rapotof...

--Il tait trop jeune

--Le juge de paix.

--Trop blond!

--Le neveu du gouverneur de Samara.

--Oh! celui-l, il tait trop de Ptersbourg; il me ddaignait
profondment.

--Mais non, puisqu'il t'a demande en mariage?

--Oui, parce qu'il me croyait hritire de Mra... Ne parlons pas de
celui-l, maman, c'est un imbcile, et mieux encore.

--Eh bien, quatre; et Galik, cela fait cinq!

--Ce n'est pas tout  fait un par mois, fit Xnie d'un air
tranquille,--mais il y a encore des clibataires et des veufs dans la
province;--nous ferons mieux l'anne prochaine.

--Quelle folle! dit madame Mrief en se levant de son fauteuil. Allons
dormir, il n'y a encore que cela!

Quand sa mre fut couche et endormie, Xnie rentra dans sa chambre et
dfit ses longues tresses en regardant vaguement, dans le miroir, son
visage clair par les bougies; peu  peu ses yeux s'attachrent  ce
qu'ils voyaient, elle appuya ses coudes sur la petite table, avana la
tte et se contempla longuement.

Il y a un mystre dans cette contemplation nocturne de sa propre image;
les yeux sont vivants et vous appellent on ne sait o; derrire, tout
est ombre et nuit, la blancheur du visage est presque effrayante, et
parfois il semble qu'on a devant soi un autre tre, inconnu, peut-tre
ennemi, qui plonge dans votre me son regard pntrant...

Dans le silence et dans la nuit, Xnie regarda le visage du miroir pour
l'interroger sur sa propre destine. Les yeux magnifiques, profonds et
foncs, pleins de paillettes d'or, avaient un clat magntique et
fascinateur; les lvres avaient dj beaucoup pleur: un pli d'amertume
et de souffrance les relevait lgrement; mais ces cheveux qui roulaient
en lourdes masses sur le sein de Xnie, ce teint chaud, ce front large
et pur,--tout cela tait jeune, souple, vivant...

--Ah! que je pourrais bien aimer! se dit-elle tout bas, en tendant les
bras vers le vide; que j'aimerais avec tendresse, avec force, avec
sincrit... O vie! tu as encore des joies en rserve pour moi! dis! Tu
ne veux pas me tromper? Oui, je t'aime!

Elle se jeta sur son lit, et s'endormit aussitt. Un lger craquement
dans la boiserie l'ayant rveille, elle fit un mouvement brusque.

--C'est demain jour de poste, se dit-elle en se rendormant, il arrivera
peut-tre quelque chose.




XVIII


Il faisait  peine jour  neuf heures du matin, quand le sac des
dpches fut apport  Xnie, qui en parpilla aussitt le contenu sur
sa table de toilette. Au milieu des lettres et des journaux, une
enveloppe timbre d'un chiffre bien connu attira l'oeil et la main de
mademoiselle Mrief. Elle ramassa le tout d'un geste, le fit glisser sur
un plateau qu'elle envoya  sa mre, et gardant pour elle la lettre
choisie, elle alla s'asseoir prs de la fentre, pour la lire.

Elle parcourut rapidement les deux pages, griffonnes  la hte, puis
laissa retomber le papier sur ses genoux, et resta immobile, les mains
ouvertes, dans une mditation douloureuse.

Un fils  Paul! Le fils d'Anna! L'heureux pre tremblant de joie, et mal
revenu encore de son motion passe, parlait de son fils nouveau-n,
comme d'un tre depuis longtemps entr dans les habitudes de son coeur
et de son esprit... Xnie n'avait rien su; Anna, timide et discrte,
n'avait pas mentionn cette maternit prochaine dans ses lettres courtes
et rares; Paul n'crivait plus... Qu'et-il crit? Tout  coup, aprs un
an de silence, il crivait; et son premier mot tait: Mon fils!

Le fils de Paul! Ce lien frle et indestructible qui attache l'homme 
la femme tait venu resserrer l'union de la petite Anna, et Xnie sentit
son coeur plein de larmes amres,  la pense que son souvenir allait
s'effacer encore davantage dans l'me de Rabof, submerg, avec tous les
menus soucis de sa vie passe, par le flot toujours croissant de la
tendresse paternelle.

Que serait-elle dsormais pour le jeune couple sans cesse pench sur ce
berceau? Une amie lointaine, oublie, dont le nom viendrait de temps en
temps sur leurs lvres, appel par quelque incident, puis qui
retomberait dans l'ombre grise et taciturne des amitis passes,
dnoues, on ne sait pourquoi...

Soudain, Xnie s'aperut qu'elle pleurait; avec un geste de colre, elle
essuya ses yeux, et courut baigner son visage, et c'est d'un air
tranquille qu'elle annona la nouvelle  sa mre.

--Un fils! D'o leur est-il tomb, cet enfant-l? s'cria madame Mrief,
contrarie de n'avoir pas t prvenue. Ils l'ont achet  la foire,
bien sr! Est-ce qu'Anna est capable de mettre au monde un enfant et de
l'lever! Le nourrit-elle?

--Je crois que oui, rpondit Xnie en parcourant de l'oeil la lettre
courte et concise.

--Voil de bel ouvrage! La jolie nourrice! Elle est grosse comme le
poing; l'enfant doit faire un beau moineau!

Madame Mrief continua  grommeler contre Anna tout le reste du jour; de
temps en temps, Xnie l'arrtait par quelque plaisanterie, mais la bonne
dame tait vraiment fche, et sa mauvaise humeur continua  couler
jusqu' complet puisement, ainsi qu'un torrent form de la fonte des
neiges.

--Eh bien, ce bal? dit-elle  sa fille deux jours aprs.

--Je ne m'en soucie plus, maman, rpondit Xnie.

Madame Mrief posa ses deux mains sur ses genoux et se tourna tout d'une
pice.

--Voil du nouveau! fit-elle, et pourquoi?

--Le vent a tourn, maman chrie; ma tte est une girouette, vous le
savez bien...

La mre regarda longtemps sa fille d'un air de plus en plus chagrin.
Xnie brodait, penche sur un mtier, vitant ainsi ce regard.

--Il faut que tu te maries, dit enfin madame Mrief.

--Nous verrons, ma mre mignonne, rpondit la jeune fille, en piquant
son aiguille d'un mouvement si brusque, qu'elle rompit sa laine. Vous
avez donc bien envie d'tre dlivre de moi?

Ce mot arrtait infailliblement les sermons de madame Mrief; il eut
cette fois encore son succs ordinaire. Xnie ne parla plus de bal
costum, et la maison redevint calme comme auparavant.

L'hiver fut plus rude que de coutume et plus long; les neiges restrent
si longtemps sur le sol qu'on avait fini par s'y accoutumer, et qu'un
beau jour de la fin d'avril, on fut surpris de les voir fondre
brusquement. Pques tombait trs-tard, et les offices de la semaine
sainte, si fatigants, se clbraient dans la douce clart grise de ces
crpuscules qui se changent en aurore presque sans nuit. Xnie remplit
ses devoirs de matresse de maison avec un dvouement et une prcision
rares; suivant les usages, plusieurs propritaires des environs, qui ne
possdaient pas d'glise sur leurs terres, s'taient runis  Mra pour
assister aux offices; elle s'occupa d'eux, de leurs gens, de leurs
chevaux, avec une patience d'aubergiste, mettant de l'amour-propre 
varier les menus,--chose difficile avec le maigre svre de cette
poque, qui n'admet ni lait, ni beurre, ni oeufs, ni poisson, si bien,
que la premire rflexion est qu'on ne peut rien manger du tout.

Le samedi saint, 24 avril,  minuit, l'glise de Mra se trouva pleine
de monde, nobles et paysans, tous pourvus d'un cierge allum, et
prpars  subir quatre heures de chants religieux, sans s'asseoir et
sans changer de place.

Madame Mrief seule avait une chaise,--et son lorgnon lui procurait les
douceurs de quelques rflexions philosophiques, peu en harmonie avec la
saintet du lieu. Pendant l'interminable chant des psaumes, elle se
tourna vers Xnie et lui dit  demi-voix:

--Regarde donc Galik; pour tes oeufs de Pques, il a arbor le pantalon
 carreaux! Et quels carreaux!

Xnie sourit faiblement; Galik et ses carreaux taient si loin de son
esprit qu'elle ne tourna mme pas la tte. Adosse  la muraille, les
mains correctement poses l'une sur l'autre, revtue de la classique
toilette blanche indispensable en ce grand jour, elle regardait par les
fentres de la coupole le ciel d'un gris bleu s'emplir peu  peu d'une
clart laiteuse, avant-coureur du jour, et avec cette lueur nacre une
sorte de repos entrait dans son me. La rsurrection, le printemps,
l'aurore, toutes ces penses de renouveau et de vie charmaient son me
fatigue et endormaient son corps lass; elle coutait les chants,
respirait l'encens, et se disait que peut-tre avant le ciel, son
dernier espoir, elle aurait quelques joies sur la terre.

Quand l'office fut fini, les quipages  quatre chevaux emportrent les
htes dans la grande maison noire, dont toutes les fentres taient
brillamment illumines, malgr le jour dj clair. Le souper fut court,
chacun tombant de sommeil, et Xnie, aprs avoir rompu le jene avec le
prtre de l paroisse, en mangeant un oeuf rouge, emmena sa mre pour la
faire coucher.

Madame Mrief se laissa mettre au lit sans dire un mot; elle tait
absolument puise par la fatigue et le jene des jours prcdents.

--Te sens-tu bien, maman? dit Xnie en se penchant sur elle pour
l'embrasser.

--Mais oui... seulement, c'est drle, a me fourmille partout, on dirait
que tous mes membres vont s'engourdir; mais quand j'aurai dormi, ce ne
sera plus rien. Tu es ple...

Elle posa sa tte sur l'oreiller et sembla s'endormir. Xnie se retira.

Une clart bleue due peut-tre  quelque vapeur dans l'atmosphre
inondait le paysage plac sous ses fentres, et sa chambre elle-mme;
tout tait bleu, d'un bleu doux et tendre, qui teintait les rideaux, les
objets blancs, la robe de Xnie; la jeune fille sentit une confiance
joyeuse pntrer dans son me, avec cette mystrieuse lueur.

--C'est l'avenir, c'est la vie! se dit-elle, et elle s'endormit pleine
d'esprances.

Au matin, elle se leva en entendant sonner neuf heures, et courut  la
chambre de sa mre, d'o lui paraissait sortir un bruit singulier. Sur
le lit, madame Mrief respirait difficilement, la bouche ouverte et
convulse.

--Qu'as-tu, maman? s'cria Xnie en l'entourant de ses bras.

La mre cligna d'un oeil, et le regard de cet oeil avait quelque chose
d'horriblement impuissant et douloureux. Sa langue se refusait  parler,
ses membres  agir; elle tait sous le coup d'une attaque de paralysie.




XIX


Les mdecins ont souvent raison de la maladie, mais qui pourrait avoir
raison du malade! Madame Mrief revint  la sant, ses membres reprirent
leurs mouvements, elle rentra dans les habitudes matrielles des anciens
jours, mais le caractre resta irrvocablement chang. Elle tait
devenue capricieuse, et surtout entte; ce qu'elle voulait, elle le
voulait jusqu'au bout, c'est--dire jusqu'au moment o renonant  ses
prfrences,  l'apparence de la raison,  la raison mme, Xnie faisait
ce que sa mre avait exig.

Ce sacrifice de son entendement ne s'accomplit pas sans de douloureuses
pripties; bien des fois la jeune fille se dcida  refuser son
acquiescement  des fantaisies soit trop coteuses, soit ridicules, et
pourtant elle cda craignant de voir revenir la cruelle paralysie,
lorsque sa mre, se mettant  pleurer, se jetait dans des tats nerveux
si violents que chaque minute pouvait amener une crise fatale.

Elle s'aperut alors qu'elle n'avait pas puis la coupe du sacrifice!
Elle en avait  peine effleur les premires amertumes! C'est maintenant
qu'elle apprit  connatre le renoncement de toutes les heures, la rage
impuissante d'un esprit clair et droit, contraint  se soumettre aux
fantaisies illogiques d'un cerveau malade; l'impossibilit de raisonner
avec un tre aim, respect, qu'il fallait traiter dsormais comme un
enfant, flatter et menacer tour  tour... menacer cette mre adore dont
elle tait l'ouvrage! Cette dchance de l'me humaine fut peut-tre
pour Xnie le plus douloureux des innombrables supplices de sa nouvelle
existence.

Les feuilles verdissaient aux arbres, et madame Mrief depuis deux ou
trois jours passait les belles heures de l'aprs-midi dans un petit
kiosque ferm de trois cts, ouvert seulement du ct du soleil; elle
s'y plaisait, et la douce chaleur printanire semblait la pntrer et
l'amollir, lorsqu'un soir, vers cinq heures, Xnie, qui l'avait laisse
seule un instant, la trouva tout en larmes.

--Quoi donc, ma chrie? lui dit-elle avec cette douceur maternelle qui
tait dsormais le ton de tous ses entretiens avec sa mre.

Madame Mrief se tut longtemps, refusant de parler, comme un enfant
contrari.

--Je m'ennuie! murmura-t-elle enfin  travers ses sanglots, quand les
caresses de sa fille l'eurent persuade de parler.

--C'est pour cela que tu pleures? mais, chrie, nous ferons tout ce que
tu voudras pour te distraire! Veux-tu aller  Samara?

--Non!

--Que veux-tu donc? Veux-tu que j'invite du monde  passer quelque temps
ici?

Madame Mrief s'essuya les yeux, redevint calme et dit  sa fille:

--cris  la petite Anna de venir; je veux voir son fils.

--Maman! fit Xnie en plissant, elle ne peut pas quitter son mari!

--Eh bien, qu'il vienne aussi. Je veux voir le fils d'Anna. Je n'ai pas
t contente quand il est n, je n'ai pas pri pour lui, et c'est pour
cela que Dieu m'a punie et m'a rendue malade. Je veux le bnir.

--Chre maman, envoie-lui ta bndiction par lettre! murmura Xnie,
compltement abattue  la pens d'avoir ce fils de Paul dans sa maison.

--Non, je veux qu'elle vienne, je veux les voir tous les trois...

Ici commena une de ces scnes dont Xnie avait l'habitude.

--Tu ne veux jamais rien faire pour me plaire! Tu refuses tout ce que je
demande! C'est trs-mal, car aprs tout, Xnie, je suis ta mre, tu me
dois le respect et l'obissance; j'ai un chagrin, j'ai un remords, toute
autre  ta place serait heureuse de m'enlever ce poids de l'esprit, et
toi, tu veux que je reste triste et coupable,--tu veux que je meure sans
m'tre rconcilie.

--Chre maman! fit Xnie en l'entourant de ses bras, et en cherchant 
retrouver dans les yeux si beaux autrefois, maintenant incertains
qu'elle tait comprise, devine... Chre maman, ne demande pas cela...
nous ne pouvons pas dranger tout le monde pour notre plaisir...

--Tout le monde? Voil bien une affaire! Des jeunes gens que nous avons
maris ici ne pourraient pas venir passer un mois avec une vieille tante
malade, qui va bientt mourir... et toi, tu me refuses la joie de les
embrasser avant de fermer les yeux!...

Toute la srie des reproches injustes, des larmes puriles, des menaces
vaines, des colres feintes fut puise ce jour-l. Xnie tint bon,
quoique sa mre la repousst durement quand elle voulait l'embrasser.

--Vous me brisez le coeur maman, dit-elle enfin, et pourtant, je
n'crirai pas, au risque d'encourir votre dplaisir. Je ne me sens pas
le courage de demander un tel sacrifice  des gens qui, au bout du
compte...

--Qui, quoi? demanda madame Mrief avec humeur.

--Qui font peu de cas de nous, maman, puisque vous me forcez  vous le
dire, bien  regret. Depuis deux ans bientt, ils ne sont pas revenus
nous voir; ils ne nous crivent gure...

--Parce que tu les ngliges, aussi, toi! riposta madame Mrief.

--Soit, maman; mais enfin, je n'crirai pas, voil tout.

Sa mre lui tourna le dos et rentra  la maison, refusant l'aide de son
bras.

Xnie s'attendait  un nouvel assaut, car madame Mrief n'avait pas
l'habitude de renoncer  ses caprices; cependant il n'en fut rien, elle
ne parla plus du jeune mnage. Sa fille s'applaudissait du succs de sa
rsistance, lorsque environ quinze jours aprs, se trouvant un peu en
retard  l'heure du djeuner, elle aperut le sac de poste sur les
genoux de sa mre, et celle-ci lui montra avec orgueil une lettre
qu'elle avait presque fini de lire.

--Voil ce que c'est, dit madame Mrief d'un air triomphant, on ne me
refuse rien,  moi!

--Quoi donc? fit Xnie, qui se sentit vaincue.

--Ils viennent!

--Qui?

--Les Rabof! Anna vient dans huit jours avec son bb. Paul la rejoindra
ici le mois prochain, et passera avec moi toutes ses vacances.

Xnie baissa la tte; elle avait eu beau lutter, la destine avait t
la plus forte. Il ne lui restait plus qu' se soumettre, elle se soumit,
et ne s'occupa plus que de prparer dans l'aile la plus loigne un
appartement tranquille pour les jeunes poux.




XX


Le soleil de juin brillait sur le parterre o la bonne promenait le fils
de Paul, endormi dans sa pelisse blanche et abrit par une ombrelle
double de bleu. La petite figure semblait bien mignonne et bien ple
sous cet abri protecteur; les yeux ferms, bords de longs cils, taient
entours d'un cercle lilas, et les lvres dcolores s'agitaient
vaguement dans le sommeil, comme pour pleurer. La bonne chantait  demi
voix, tout en marchant lentement, une interminable chanson de nourrice,
qui assoupissait le petit tre toujours souffrant.

Mademoiselle Mrief ne croyait pas si bien dire en accusant Anna de ne
pouvoir lever son enfant. La jeune femme avait subi, lors de l'preuve
de la maternit, la dsastreuse consquence du systme d'ducation
employ par son pre. Ce n'est pas vainement que pendant des annes, il
avait systmatiquement banni de son rgime, six mois sur douze, les
viandes, les vins, le lait, tout ce qui enrichit le sang; Anna, malgr
ses couleurs brillantes et l'clat de son teint de jeune fille, tait
une ancienne victime de l'anmie, et son enfant se mourait, faute de
force vitale. En voulant le nourrir, elle avait cru le sauver, et, au
contraire, elle l'avait perdu.

C'est cette pense qui lui revenait  tout moment, et qui donnait une
expression douloureuse  son joli visage amaigri, pendant qu'elle se
penchait par la fentre pour suivre de l'oeil dans sa promenade l'enfant
ador. Xnie, assise auprs d'elle, coutait tout le long du jour le
rcit de ces angoisses maternelles, de ces craintes incessantes, et si
pnible que ft ce sujet d'entretien, elle le prfrait encore aux
confidences d'Anna quand elle se prenait  lui parler de Paul.

Anna tait heureuse, cela se voyait, heureuse d'aimer son mari, de lui
tre attache par un lien indissoluble,--mais son bonheur s'arrtait l,
et Xnie n'et pas eu lieu d'tre jalouse, mme si la jalousie et pu
pntrer dans son me. Ce bonheur rsign, semblable  l'clat voil des
belles journes d'automne, n'tait pas celui qui faisait envie 
mademoiselle Mrief; elle sentait l une lacune dans la vie de la jeune
femme, peut-tre un mystre, et peu  peu la crainte qu'elle avait
d'abord prouve  la pense de se retrouver en prsence de Rabof, se
changea en une impatience fivreuse de le revoir.

--Quand viendra-t-il? demanda Xnie en regardant le ciel bleu satur de
lumire, qui brillait d'un clat blouissant dans le cadre de la
fentre.

--Cette semaine. Ah! que le temps me dure! soupira la jeune mre.

--Ne peux-tu vivre sans lui? fit Xnie avec une piti railleuse.

--Ce n'est pas cela, rpondit Anna en rougissant: c'est  cause du
petit; je suis plus tranquille quand Paul est l; autrement, j'ai
toujours peur.

--Peur de quoi?

Anna hsita, puis dit en faisant un signe de croix pour conjurer le
malheur:

--J'ai peur qu'il n'arrive quelque chose au petit en l'absence de son
pre.

Xnie garda le silence pendant un instant.

--Il n'est pas si malade, dit-elle enfin; les mres ont un don
particulier pour s'effrayer de tout; mais il ne faut abuser d'aucun de
ses dons, Anna, pas mme de celui-l, ajouta-t-elle en souriant, et en
caressant de la main les cheveux blonds de sa cousine. Il n'est pas si
malade, ce garonnet; il est ple, mais les enfants nourris de lait seul
sont toujours ples; donne-lui du bouillon, et tu verras!

--Je veux bien, dit Anna, pourvu que Paul y consente.

Elle ramenait toutes ses penses  cet poux absent, naturellement,
comme les fleurs se tournent vers le soleil; Xnie la regarda avec cette
compassion profonde que les coeurs gnreux ressentent pour les
dshrits de ce monde, quel que soit leur mal. Si Paul ne l'aimait pas,
ou ne l'aimait plus, ou ne l'avait jamais aime, et si l'enfant venait 
mourir, que resterait-il  la petite Anna?

--Voyons, dit Xnie avec une violence de tendresse qui effraya sa douce
compagne, il ne faut pas tre triste comme cela, c'est absurde. As-tu
des peines secrtes? Tu sais bien que tu peux tout me dire!

--Je n'ai pas de peines, je suis trs-heureuse, except en ce qui
concerne l'enfant...

--Paul est-il bon pour toi? demanda Xnie, emporte par un de ces orages
de son coeur qui la dominaient parfois, quoi qu'elle en et.

--Il est trs-bon; je l'aime de toute mon me.

--Et lui, t'aime-t-il? insista Xnie, presque avec colre.

--Il m'aime, certainement, rpondit Anna sans hsitation: il est
trs-bon pour moi... Oh! Xnie! je l'aime, je l'aime! s'cria tout 
coup la jeune femme, qui fondit en larmes en cachant son visage sur
l'paule de sa grande amie.

Mademoiselle Mrief l'enlaa nergiquement dans ses bras et la serra sur
son coeur comme pour la dfendre; elle avait compris la blessure secrte
de cette me trop sensible.

--Il t'aime, et tu pleures? dit-elle avec bont, en caressant Anna.

--Je l'aime, Xnie, je ne peux pas te dire comment! Je voudrais tre le
tapis pour qu'il marcht sur moi, le livre qu'il lit pour rester sous
ses yeux, le pain qu'il mange pour le nourrir de ma substance... Je ne
puis pas exprimer comment ni combien je l'aime... je l'aime trop, cela
me fait mal!

--Tu es nerveuse, il faut calmer tes nerfs; je ne m'tonne plus que
l'enfant soit malade, si tu n'es pas plus raisonnable! fit Xnie d'un
ton plein de prudence maternelle.

Anna secoua la tte et essuya ses yeux.

--Non, vois-tu, je l'aime trop! Il est toute ma vie, avec le petit; il
tait toute ma vie avant la naissance du petit: eh bien, il peut vivre
sans moi, tandis que moi je ne puis pas vivre sans lui... C'est lui qui
est dans le vrai, c'est un homme, il est raisonnable; moi je ne suis
qu'une femme, et si jeune, et si sotte! Certainement, c'est lui qui a
raison, et je voudrais tre raisonnable comme lui; quand j'ai t
absente quelque temps et que je reviens, il me sourit avec bont et me
dit d'un air tranquille: Te voil, ma mignonne? Tandis que moi, je
voudrais me fondre  ses pieds comme un cierge de cire, tant je suis
heureuse de le revoir!

Xnie eut peur de ce qui grondait en elle pendant qu'elle coutait la
jeune femme.

--Tais-toi, dit-elle en lui mettant la main sur la bouche. Tais-toi,
c'est mal; il ne faut pas dire de ces choses-l...

Anna baissa la tte d'un air soumis, et murmura:

--Il a raison, c'est lui qui est sage et bon; moi, je suis folle...

Xnie s'tait mise  marcher par la chambre d'un pas rapide et rgulier;
elle allait et venait sans mot dire, suivie par les yeux inquiets de sa
petite amie. Les plis de sa robe frappaient le sol  intervalles gaux,
sans lui faire ralentir sa marche; elle se sentait emporter dans un
grand tourbillon de passion et de devoir qui l'aveuglait et troublait
son esprit si clair. Elle marcha longtemps ainsi, les mains serres
l'une contre l'autre, les yeux perdus dans le vide, regardant en dedans
d'elle-mme, et n'y voyant qu'un feu rouge, dont les flammes montaient
jusqu' ses yeux brillants, jusqu' ses lvres dessches.

Anna aimait Paul, et Paul ne l'aimait pas, voil ce qui se dgageait de
cette douloureuse confidence; Xnie avait fait un rve insens en
voulant unir l'esprit cultiv de Rabof  l'me innocente et enfantine de
la jeune femme. Ils n'taient pas faits pour se comprendre: un monde les
sparait l'un de l'autre; en voulant faire le bonheur d'Anna, elle les
avait rendus malheureux tous les deux!

Que faire maintenant? Comment pallier ce mal? Nul remde ne s'offrait 
l'esprit de Xnie, pendant que du fond de son me montait invinciblement
cette pense cruelle:--C'est moi qu'il aimait, c'est moi qui lui aurais
donn le bonheur!

Elle voyait se dessiner devant elle, avec une impitoyable nettet, le
cabinet de travail de Rabof; les tableaux et les gravures sur les
murailles, la couleur du papier de tenture, les moindres dtails du
mobilier se prsentaient  ses yeux, comme un cadre fait  souhait pour
la noble tte de son ami; elle le voyait pench sur son travail, lisant
et prenant des notes, lisant encore et toujours, jusqu' l'heure o le
jour se glisse entre les rideaux et fait plir la lampe... Il tait seul
dans ses tudes; qu'et-il pu dire  Anna si elle tait reste auprs de
lui? Elle ne savait rien; ignorante et douce, elle pouvait l'aimer, mais
non le comprendre.

C'est elle, c'est Xnie qui aurait d partager son existence laborieuse;
c'est elle qui aurait abrg ses heures de veille par le secours de son
esprit vif et clair; aussi bien que Paul lui-mme, elle pouvait classer
les papiers, chercher des renseignements, prendre des notes... et quand
il se lverait, lass, du fauteuil o il tait rest assis des heures,
ne saurait-elle pas trouver des sujets de conversation pour le distraire
et l'amuser? Elle n'avait qu' chercher dans son propre esprit, elle
tait sre d'y trouver quelque ide propre  l'intresser.

Qu'ils eussent t heureux, tous deux, si elle avait rgn dans cet
intrieur de savant, dont elle aurait fait aussi un intrieur d'artiste!
Le grand piano leur aurait servi  exprimer toute la posie de leurs
mes, l o les paroles deviennent impuissantes. Anna n'tait pas
musicienne...

--Xnie, parle moi, fit tout bas la voix suppliante de la jeune femme.
Parle-moi, conseille-moi...

Mademoiselle Mrief entoura de ses bras sa confiante petite amie.

--Patiente, dit-elle, amie, et souffre: c'est la vie... J'avais espr
mieux: pour loi, mais Paul est jeune, toi aussi; avec le temps, tout
s'arrange...

--Je ne vivrai pas longtemps, dit Anna en secouant la tte; quand le
petit mourra, je m'en irai aussi.

--Ne tente pas Dieu! fit Xnie effraye en la serrant plus fort.

Elles se turent toutes les deux, et se sparrent avec une caresse, mais
leurs mes restrent troubles.




XXI


Paul arriva dans les premiers jours de juillet; sa venue causa un
plaisir extraordinaire  madame Mrief, qui s'ennuyait franchement en
compagnie d'Anna et de son bb. Cet enfant, qu'elle avait commenc par
combler de caresses, lui inspirait maintenant une sorte de rpulsion; 
vrai dire, elle craignait de le voir mourir dans sa maison, et,
superstitieuse comme tous ceux dont l'esprit s'est affaibli, elle
considrait la possibilit de cet vnement comme un prsage des plus
fcheux.

La prsence de son jeune ami fit une heureuse diversion  ces pnibles
ides. Paul avait gard cette prestance juvnile, cette vivacit de
mouvements et d'impressions qui faisaient jadis de lui l'me de leur
petit cercle; avec sa personne, il sembla  madame Mrief que toute une
poque disparue renaissait pour elle. Les parties de plaisir, les
promenades en voiture, tout le mouvement d'une maison o l'on s'amuse
secourent la torpeur que la dolente Anna semblait avoir fait tomber sur
Mra, et le jardin, aussi bien que les vieux murs eux-mmes, retentit
des clats de rire des voisins appels  des ftes continuelles.

C'est Paul qui les organisait, mais c'est Xnie qui les excutait; le
hasard et les devoirs de l'hospitalit les rapprochaient constamment;
leurs entretiens ne dpassaient gure le cadre des ncessits de la vie
sociale, mais ils trouvaient certainement une grande douceur  se
retrouver et  causer ensemble, ft-ce des choses les plus banales.

Au bout de quinze jours de cette existence tourmente, madame Mrief
dclara qu'elle en avait assez, et qu'on la ferait mourir si cela devait
continuer huit jours de plus.

--Fort bien, ma chrie, rpondit sa fille. A partir d'aujourd'hui, nous
rentrons dans le calme plat, d'autant mieux qu'Anna en a bon besoin.

--Oh! moi, cela ne fait rien, dit la jeune femme en souriant.

Elle avait Paul prs d'elle; il lui tmoignait publiquement
l'affectueuse dfrence  laquelle elle avait droit: c'tait tout ce
qu'elle pouvait dsirer; d'ailleurs, dans ce grand remue-mnage, elle
n'avait pas le temps de sentir ce que de tels procds avaient de
superficiel, et elle se trouvait heureuse.

--C'est convenu, dit Xnie,  dater de ce soir, porte close.

--Nous allons donc faire un peu de musique! fit Paul en se dtirant les
mains. Mon Dieu! que c'est loin, la musique! Cela se perd dans la nuit
des temps.

--Pourquoi n'en faites-vous pas?

--Tout seul, cela ne dit rien; c'est bon de loin en loin; mais 
l'ordinaire, il faudrait avoir au moins quelqu'un pour vous couter.

Xnie se retourna brusquement; Anna ne semblait pas avoir entendu, ou du
moins elle ne paraissait pas blesse de cette manire de la compter pour
rien.

--Nous ferons de la musique tant que vous voudrez, fit-elle doucement.

--Commencez tout de suite, dit madame Mrief, toujours impatiente. Jouez
une symphonie  quatre mains.

Ils obirent. A mesure qu'ils tournaient les pages, ils se sentaient
emports par un souffle puissant, au-dessus de la terre et de ses
misres; le pass n'existait plus, l'avenir importait peu; l'harmonie
divine les portait sur ses ailes d'or et leur tenait lieu de tout.

--C'est bon! dirent-ils ensemble en frappant le dernier accord. Ils
s'entre-regardrent d'un air joyeux; la bienveillance un peu contrainte
qu'ils s'appliquaient  se tmoigner mutuellement depuis quinze jours
fondit comme un glaon, et la vieille camaraderie des anciens jours,
celle qui fait qu'on s'entend  demi-mot, qu'on se devine avant d'avoir
parl, leur revint aux lvres et aux yeux.

--Ah! dit madame Mrief, cela me rajeunit.

--Et moi donc! s'cria Xnie. Si cela continue, je vais retourner  ma
nourrice! Le bon vieux temps est revenu: vive le bon vieux temps!

--Tu vois bien, dit madame Mrief, d'un air sage, que j'avais raison en
insistant pour les faire venir!

Xnie rougit soudain, et dtourna la tte; elle avait tant fait pour
oublier cela, qu'il y avait cruaut  le lui rappeler.

--Comment, vous ne vouliez pas de nous? demanda Paul devenu srieux.

--C'est une plaisanterie de maman, dit la jeune fille, en allant
s'asseoir auprs de sa mre, pour la prvenir du geste, si elle
insistait.

--Une plaisanterie! continua l'intraitable madame Mrief. Elle tait
furieuse contre moi; elle avait dclar qu'elle ne vous inviterait pas!
C'est malgr elle que j'ai crit, et  son insu. Tu n'as pas besoin de
me tirer par la manche comme cela, Xnie, tu sais bien que je dis la
vrit!

Anna souriait, elle ne croyait pas  l'opposition de Xnie; Paul, plus
clairvoyant, devinait quelque chose de grave sous ces paroles en l'air
et ne quittait pas des yeux la jeune fille, qui dtournait la tte.

--Elle s'tait mis dans l'esprit que vous ne nous aimiez plus, voil la
vrit. Moi, je crois tout bonnement qu'elle tait jalouse!

--Oh! maman! s'cria Xnie, peux-tu dire des enfantillages pareils!

--Mais quoi, alors?

--Je pensais, dit mademoiselle Mrief avec effort, qu'il valait mieux ne
pas imposer  ces jeunes gens le sjour d'une maison triste...

--Enfin, mademoiselle, vous tes vaincue, dit Paul, venant  son
secours; la maison n'est pas triste, et nous y voil malgr vous!

--Et le bb s'y porte beaucoup mieux, conclut Anna d'un petit air
maternel plein de jeune sagesse.

--Eh! mes amis, j'en suis charme, dit Xnie en se levant. Mais, maman,
ce n'est pas gentil  toi de raconter mes affaires: je ne te dirai plus
rien.

Elle plaisantait, cependant ses lvres tremblaient lgrement. Elle
quitta le salon un instant aprs, et descendit au jardin. La lune de
juillet clairait le parterre; involontairement elle se rappela la
soire tout  fait semblable o, deux ans auparavant, elle avait envoy
Paul vers Anna. Elle croyait alors faire pour le mieux; deux annes,
deux courtes annes lui avaient dmontr son erreur, et peut-tre sa
faute. Fallait-il se repentir? Et si elle avait agi autrement, que
ft-il arriv?

Le coeur triste et inquiet, elle marchait lentement, en se disant
qu'elle devait rentrer au salon, et domine en mme temps par un
invincible besoin de solitude, lorsqu'elle entendit un pas sur le
gravier.

--Xnie, dit la voix de Paul, tout prs d'elle, pourquoi ne vouliez-vous
pas nous voir ici?

Elle se retourna et le regarda en face.

--Parce que j'avais peur, dit-elle, d'apprendre une triste vrit: vous
n'aimez pas votre femme, et elle souffre.

Paul baissa la tte; il ne s'attendait pas  ce coup, et cependant
c'tait la vrit. Il se remit promptement.

--Ce n'est pas ma faute, dit-il; j'ai fait tout ce que j'ai pu. Je
l'aime et je la respecte, je m'efforce d'tre bon pour elle, mais c'est
une enfant, ce n'est pas une compagne... Ne me blmez pas, Xnie, ce
n'est pas ma faute.

--Vous le dites deux fois, pour que je le comprenne srement: c'est la
mienne, n'est-ce pas?

--C'est la destine, rpondit Paul avec douceur.

Xnie baissa les yeux. Elle avait bien un peu forc la main  la
destine, mais elle croyait bien faire... Allait-il  prsent lui
demander compte de son bonheur  lui?

--Je ne suis pas  plaindre, reprit Rabof; peu d'hommes ont dans la vie
un destin meilleur que le mien: Anna est bonne et parfaite; ce qui lui
manque ne vient pas d'elle, mais de son ducation. J'avais rv autre
chose... Mais puisqu'il est donn  si peu de gens de voir se raliser
leur rve, je dois encore bnir le sort qui m'a accord une femme
vertueuse, et une amie incomparable...

Il prit la main de Xnie, qui la retira aussitt.

--Brouills? dit-il avec un sourire, c'est donc vrai? Vous m'en voulez?

--Jamais, fit chaleureusement la jeune fille. Une affection telle que la
ntre ne connat pas les brouilles et les raccommodements.

--Amis, alors? reprit-il, en lui tendant la main de nouveau. Elle y mit
la sienne avec une treinte virile et la retira sur-le-champ.

--Amis, toujours, quoi qu'il arrive, tant que nous marcherons dans le
chemin de l'honneur et du devoir, dit-elle avec motion. Je vous aime
plus que vous ne croyez, Paul; ne doutez jamais de moi; mais pensez au
coeur d'Anna, si tendre, si fragile, qu'une duret involontaire peut
briser...

--Nous la garderons de tout mal;  nous deux, nous saurons bien la
dfendre! rpliqua-t-il joyeusement.

Ils rentrrent le visage rayonnant; le lien long-temps relch de leur
affection venait de se resserrer, et mille sentiments confus semblaient
autant d'oiseaux qui chantaient dans leurs mes. Anna les regardait avec
un bon sourire... tout  coup ses yeux s'emplirent de larmes.

--Qu'as-tu, ma petite amie? lui demanda Xnie en se penchant sur elle.

--Je ne sais pas, je suis contente de vous voir rconcilis, voil
tout... Oh! si mon petit voulait seulement vivre! je serais si heureuse!

Elle essuya ses larmes, mais pendant la soire elles recommencrent
souvent  couler, furtives, sans que l'innocente crature pt
s'expliquer d'o lui venait cette grande tristesse, alors qu'elle se
croyait le coeur joyeux.




XXII


--Voyons, Paul! ne me soutenez pas de pareilles absurdits si vous
voulez que je respecte vos oreilles!

--Je vous certifie, chre amie, que c'est l'exacte vrit.

--Donc,  votre compte, il n'y aurait pas de libre arbitre, nous serions
tous pousss par nos instincts et nos passions  faire mme les choses
qui rpugnent  notre nature?...

--Parfaitement.

--Mais alors, qu'est-ce que vous faites de la conscience humaine, du
jugement, de la raison, de...

--Xnie, interrompit la douce voix d'Anna, montre-moi donc ce point de
crochet pour la robe de bb; je ne puis pas le retrouver.

Mademoiselle Mrief prit la laine et le crochet, et tout en commenant
l'ouvrage de sa cousine, elle continua sa discussion philosophique.

--Tiens, Anna, voil les trois premiers rangs, sur quarante-deux,
points; et toi, qu'est-ce que tu en dis, du libre arbitre et de la
conscience? Voyons ton opinion.

--Moi? Je n'en sais rien, je n'ai pas cout, rpondit la jeune femme
d'une voix tranquille.

--Tu as raison, fit Paul, cela ne te regarde pas. Dites-moi, Xnie,
quand vous tes dcide  aller  un bal et que vous tes prise d'une
rage de dents, est-ce voire libre arbitre qui vous empche de partir?

--D'abord, je n'ai jamais mal aux dents! rpliqua triomphalement Xnie.

--Je vous en fais mon compliment bien sincre, mais est-ce votre libre
arbitre ou la rage de dents qui vous retient  la maison?

--Ne l'coute pas, Xnie, fit madame Mrief du fond de son fauteuil,
c'est un paen.

--Moi? un paen? s'cria Paul en riant.

--Mais il ne croit pas aux idoles! Il m'a dit avant-hier que les peuples
anciens n'avaient pas eu d'idoles, mais seulement des ides... je n'y ai
rien compris.

--Oh! si vous vous lancez dans la haute philosophie, reprit Xnie, je me
retire; je ne suis pas assez habile pour discuter avec vous...

--Et puis, c'est ennuyeux comme les mouches, repartit Anna. coutez, ma
tante, causons ensemble, voulez-vous? Nous les laisserons se chamailler,
ces grands batailleurs, qui se querellent toujours.

Elle riait en parlant, mais sa gaiet tait un peu force. Depuis le
pacte d'amiti conclu entre Paul et Xnie, Anna s'tait trouve peu 
peu relgue dans une pnombre discrte d'abord, et ensuite dans une
parfaite obscurit.

Enhardis par la puret de leurs sentiments, par leur intention
irrvocable de se proccuper du bonheur de la jeune femme, ils avaient
lev sans s'en apercevoir le ton de leurs entretiens; l'esprit de
Xnie, cultiv pendant deux ans dans la solitude par de fortes lectures,
par des rflexions profondes et par l'tude de la vie prise sur le vif,
ainsi qu'on la rencontre dans les campagnes encore vierges pour ainsi
dire de la Russie orientale, cet esprit, toujours si robuste, s'tait
enrichi de mille faons.

Une souffrance relle, bien que mal dfinie, avait t pour la jeune
fille de n'avoir personne avec qui changer ses ides. Les conversations
avec Paul furent pour elle une jouissance dlicieuse, comparable au
bien-tre qu'apporte le soleil, quand, ds les premiers jours du
printemps, il vient rchauffer la terre, et rappeler aux attrists de
l'hiver que dans la

[Deux pages manquante.]

compris que Rabof et mademoiselle Mrief taient faits pour s'entendre
et se retrouver, fussent-ils au milieu d'une multitude; il s'tait dit
qu'en consquence, aussi longtemps que ce brillant causeur resterait l,
il n'aurait pas, lui, Galkine, la moindre chance d'tre cout.

Il se rabattit sur madame Mrief,-- laquelle il enseigna de nouvelles
patiences, dont il tint les cheveaux avec une infatigable bonne
grce,--et sur la petite Anna, qu'il voyait dlaisse, dont l'abandon
lui faisait piti.

Galkine avait assez d'esprit pour comprendre le plaisir que trouvaient
ensemble ces deux Ptersbourgeois exils, qui seuls pouvaient se parler
en ce pays perdu, de tout ce qui intresse les gens du monde; il se
rendait bien compte que les bruits de la province, les cancans de
terroir, le cours du bl et le prix du beurre n'taient pas des choses
assez attachantes pour captiver l'esprit de Xnie; aussi avait-il pris
son mal en patience tant qu'il avait t seul  souffrir. Mais un jour,
il s'aperut que madame Rabof, dans sa mlancolie silencieuse, dvorait
autant de vexations que lui-mme, et ce jour-l, sa bonne nature
charitable le poussa  des panchements fort peu en harmonie avec sa
discrtion habituelle.

Anna s'tait assise  une fentre du petit salon, son bb sur les
genoux, et abrite contre l'air du soir par les vitres transparentes;
elle regardait les toiles monter lentement dans le ciel. A ct, dans
la grande salle, richement claire, les deux amis se livraient
bruyamment  leurs batailles, et les clats de rire de madame Mrief,
interrompant de temps en temps leurs arguments, prouvaient que les
adversaires ne se mnageaient par les brocards. Galkine, aprs avoir
cout pendant un bon moment, s'avoua qu'il n'y comprenait rien, et s'en
vint sur la pointe des pieds voir si madame Rabof, dans son petit coin,
y comprenait quelque chose.

--Mon cher petit, disait la jeune femme  demi-voix, sur une mlope
tranante, semblable  un chant, mon cher petit, tu t'en iras bientt,
et quand tu seras parti, je m'en irai aussi...

Elle berait doucement l'enfant endormi, et semblait oublier le monde,
dans la mlancolie rsigne qui appelait ses regards vers le ciel.

--Madame Rabof, dit Galkine tout bas, pour ne pas l'arracher trop
brusquement  son rve, qu'est-ce que vous lui dites,  ce chrubin? Il
me semble que vous ne lui chantez pas des berceuses bien gaies?

--La vie n'est pas gaie, fit la jeune femme sans se retourner pour le
voir. Elle savait l'me de ce jeune homme compatissante et douce,
incapable de la railler ou de l'affliger.

En ce moment les clats de rire de madame Mrief rsonnrent dans toute
la maison, et ceux de Paul lui firent cho; Xnie tait vaincue sans
doute, car aprs un instant de silence elle prit bravement son parti et
se mit  rire aussi.

--Il y a pourtant des gens qui s'amusent, reprit Galkine, d'un ton
encourageant; coutez-les plutt!

--Les destines sont diffrentes, rpondit la jeune femme avec la mme
douceur. Il y a de gens qui sont ns pour tre heureux, d'autres pour
pleurer longtemps, d'autres pour s'en aller de ce monde parce que la vie
ne veut pas d'eux... Xnie est une heureuse...

--Ce n'est pas mon opinion, dit Galkine avec fermet; mademoiselle Xnie
mne une existence des plus pnibles, si pnible que souvent je me
demande comment elle peut y suffire.

Anna le regardait avec tonnement; elle ne le voyait pas cach dans
l'ombre, mais lui la voyait; il continua.

--Votre tante est aimable et gaie depuis que vous tes ici, mais ni vous
ni personne ne pouvez savoir combien elle est avec sa fille injuste et
capricieuse; ce n'est pas sa faute, c'est celle de son mal, car elle est
trs-bonne, se hta d'ajouter l'honnte garon, ne voulant pas se
permettre mme le simple fantme d'une mdisance; mais elle est malade,
et la vie de mademoiselle Xnie auprs d'elle est un vritable martyre.
Vous pouvez comprendre maintenant pourquoi elle accepte avec tant de
joie la distraction que lui apporte votre prsence...

--Pas la mienne, rectifia la jeune femme; celle de Paul.

--Cela se comprend, reprit Galkine un peu troubl; ils se connaissent
depuis longtemps, ils taient grands amis, n'est-ce pas? Ils ont des
milliers de millions de choses  se dire... c'est trs-naturel.

--Certainement, dit Anna.

--Ce sont des gens trs-instruits, voyez-vous, chre madame; nous sommes
ignorants, nous autres... c'est de moi que je parle, et aussi des
voisins...

--Vous pouvez en dire autant de moi, interrompit la jeune femme; je ne
sais presque rien, mais je ne m'en tais pas aperue avant de venir ici
cette anne.

--En ce qui me regarde, je sais que je n'ai jamais t un fameux savant,
reprit Galkine avec un bon rire; au gymnase, j'tais dans les dix
derniers de ma classe... Que voulez-vous! il faut bien qu'il y ait des
derniers, n'est-ce pas? puisqu'il y a des premiers; eh bien, jamais je
ne m'tais dout que cela pouvait servir  quelque chose, d'tre dans
les premiers... Nos amis ne sont pas de mme... ils sont tout  fait 
la tte de la classe...

Anna ne sourit mme pas; elle tait compltement dcourage.

--Cela donne envie de s'instruire, reprit Galkine, enhardi par
l'obscurit, et par le dsir de secouer la tristesse de madame Rabof. Si
mademoiselle Xnie le voulait, je serais capable d'apprendre par coeur
n'importe quel livre... j'espre qu'elle voudra bien m'ordonner un jour
de faire quelque chose de trs-difficile; je serais si heureux de lui
obir.

--Vous en tes amoureux? fit Anna en s'appuyant lgrement sur le bras
de son fauteuil.

--J'ai demand sa main! dit Galik en affectant une confiance qu'il tait
loin d'avoir en ralit.

--Ah! fit la jeune femme en s'animant un peu. Et elle, qu'est-ce qu'elle
en dit?

--Elle ma ordonn d'attendre; elle n'a pas positivement refus, vous
savez; elle est si bonne!

--Et vous pensez qu'elle consentira un jour? demanda Anna, en jetant sur
Galik un regard plein de commisration.

--Pourquoi pas? Je ne suppose pas qu'elle devienne amoureuse de moi; moi
aussi je me suis aperu depuis quelque temps de tout ce qui me
manque,--mais si elle croit que ce soit bien, que ce soit noble,--elle
m'pousera, j'en suis sr! Elle a l'me trs-grande, voyez-vous, notre
Xnie; si elle pensait jamais en s'amusant faire tort  quelqu'un
qu'elle aime, ou simplement l'affliger, elle trouverait moyen de s'en
punir... renoncer  ce qui lui plat ne serait pas assez pour elle, elle
chercherait une expiation, j'en suis certain!

Il s'tait approch de la jeune femme et lui parlait avec une chaleur
enthousiaste; elle le regarda, et vit  la lueur des toiles et du ciel
clair que ce jeune homme tait sincre.

--Elle est bonne, dit Anna pensive, oui, elle est bonne... j'en avais un
peu dout depuis quelques jours,--mais vous avez raison...

--Si elle fait du mal, reprit Galkine, c'est qu'elle l'ignore, je vous
le jure. Alors, on ne peut pas lui en vouloir, n'est-ce pas?

--Naturellement on ne peut pas lui en vouloir... je vais coucher bb;
bonsoir, monsieur Galkine.

Anna se dirigea vers une porte oppose  celle du salon, l'ouvrit sans
bruit et disparut avec son cher fardeau. Le jeune homme resta pensif un
instant, puis rentra dans la grande salle.

--Galik, d'o sortez-vous? Vous avez l'air d'un papillon de nuit? Ne
vous cognez pas aux chaises, mon cher ami! s'cria Xnie; voici un
fauteuil, asseyez-vous et fermez les yeux, vous n'en verrez que plus
clair ensuite.

--J'y vois fort bien, rpondit Galkine, effectivement un peu bloui par
l'clat des lampes au sortir de l'obscurit.

--Et Anna? que fait-elle? pourquoi ne vient-elle pas? Qu'avez-vous
complot l dedans tous deux?

--Madame Rabof est alle coucher son bb.

--Et moi, je vais coucher le mien, dit tout  coup Xnie. Tu as l'air
fatigu, maman; veux-tu dormir?

--J'ai trop ri, rpondit madame Mrief: tu as raison, le repos me fera
du bien.

--Attendez-moi, Paul, dit Xnie en prenant le bras de sa mre, ds que
maman sera couche je reviendrai; nous avons  nous quereller.

Paul sourit. Il avait l'air parfaitement heureux; ce brio, cette dpense
d'esprit lui faisaient autant de bien qu' Xnie; depuis des semaines,
ds mois entiers, il n'avait trouv de contradicteur aussi vaillant,
d'ides aussi neuves; ce grand plaisir de la discussion, ncessaire 
quelques esprits, lui faisait cruellement dfaut dans sa vie retire,
auprs de sa femme triste et de l'enfant souffrant.

Xnie sortit avec sa mre; Paul fit quelques tours dans le salon,
soudain apais; il fredonna un air d'opra, feuilleta un livre, regarda
Galkine dont le visage honnte et franc lui plaisait, changea quelques
paroles avec lui, puis se jeta sur un canap, et parut se recueillir.

--Madame Rabof ne revient pas, dit doucement le jeune provincial.

Paul se souleva  demi et le regarda.

--Elle est sans doute retenue auprs de son petit garon, continua
Galkine; cela lui arrive souvent.

--C'est vrai, pauvre Anna! Je vais la voir; vous direz  ma cousine que
je reviens  l'instant, n'est-ce pas?

Sans attendre de rponse, il sortit d'un pas rapide. Galkine le suivit
des yeux en souriant. Il pensait peut-tre,  part lui, qu'aprs tout,
les gens d'esprit ne sont pas plus difficiles  mener que les autres. Il
demanda ses chevaux, et en attendant, revint au salon, o Xnie le
rejoignit au bout de quelques minutes.

--Eh bien, Paul? dit-elle en entrant. Tiens, c'est vous, Galik; o est
mon cousin?

--Il est all voir son fils, et m'a charg de vous dire qu'il revient 
l'instant... Mademoiselle Xnie?

--Quoi? fit la jeune fille en arrangeant d'un air distrait les fleurs
dans les vases.

--Madame Rabof a beaucoup de chagrin.

--Je sais, son enfant l'inquite.

--Ce n'est pas seulement son enfant, continua hroquement Galkine,
c'est aussi son mari...

Mademoiselle Mrief se tourna vers lui, les lvres lgrement
tremblantes, et devenant soudain trs-ple dit: Je ne comprends pas.

--Pardon, vous comprenez, chre mademoiselle, sans quoi vous ne me
regarderiez pas avec ces yeux colres. Madame Rabof est jalouse de vous;
non pas qu'elle vous en veuille, la pauvre femme, elle vous aime trop!
Elle sait bien aussi que vous ne pouvez ni ne voulez lui faire aucun
tort; mais quand son mari a caus plusieurs heures avec vous, il
s'ennuie avec elle, elle souffre, et pense parfois que sa vie n'est
bonne  rien...

--Elle vous a dit cela! s'cria Xnie les yeux flamboyants.

--Non, certes, je l'ai entendue le chanter  son enfant malade...

La colre de Xnie tomba tout  coup. Elle baissa la tte et sembla
rflchir.

--Je ne suis qu'un imbcile, reprit doucement Galkine, et je n'entends
rien  toutes les questions qui vous intressent si vivement, vous et M.
Rabof; mais il me semble que cette jeune dame souffre inutilement, que
sa jalousie enfantine est sans fondement, et qu'alors...  quoi bon lui
donner l'illusion d'un chagrin qui n'a pas d'existence relle? Je suis
bien hardi, mademoiselle, et je vous prie d'agrer mes excuses pour mes
paroles dplaces; ne les prenez pas en mauvaise part, je vous en
conjure.

--La calche est avance, dit le domestique sur le seuil de la porte.

Galkine salua profondment Xnie et fit un pas pour sortir: elle le
retint.

--Vous ne croyez pas alors qu'il y ait de fondement rel  ce chagrin de
madame Rabof, dit-elle en regardant bravement le jeune homme.

--Non certes! rpondit-il, en soutenant son regard avec la mme
franchise.

--Vous tes un honnte homme, Galkine, reprit Xnie en lui serrant la
main. Je ne vous connaissais pas... Savez-vous que j'ai failli vous
mettre  la porte tout  l'heure?

--Je m'en doute, dit-il en souriant; mais, moi parti, vous auriez
pourtant mnag un peu cette pauvre femme.

Mademoiselle Mrief resta pensive un instant; le jeune homme suivait ses
rflexions sur son visage mobile, mais il ne pouvait les deviner toutes.
Elle releva la tte avec un soupir.

--La vie est faite du sacrifice de nos joies, mme des plus pures,
dit-elle. Cependant je n'oublierai pas qu'aujourd'hui vous m'avez montr
mon chemin, Galkine; je vous en remercie.

Elle lui tendit encore une fois sa main qu'il porta  ses lvres, puis
il sortit, et le bruit des roues annona  Xnie qu'il avait quitt la
maison.

Paul entra presque en mme temps dans le salon, et s'approcha de la
jeune fille. Elle lui sourit, mais avec un mlange de tristesse
railleuse qui le surprit...

--Qu'y a-t-il? demanda Rabof.

--Les vents ont chang, berger! comme chantait ma grand'tante, rpondit
Xnie; nous sommes de grands enfants, mon ami, ce qui nous dispense pour
le moment d'tre de grands coupables. Anna est malade et triste,--c'est
notre faute. N'avez-vous pas remarqu qu'elle s'assombrit de jour en
jour?

--C'est possible! dit Paul sans grand remords.

--C'est notre faute, mon ami. Vous l'avez nglige, et c'est moi qui en
suis la cause. Il ne faut pas permettre que cette innocente crature
souffre de nos plaisirs; ce serait odieux. Elle est votre femme. C'est
moi qui vous l'ai donne.--Renonons  nos ternels entretiens,  tout
ce qui pourrait lui donner de l'ombrage...

--Xnie, dit Paul d'une voix grave, savez-vous qu'en vous obissant, je
perds la seule joie de ma vie?

Elle le regarda et recula un peu, comme effraye.

--Ne dites pas cela, oh! Paul, ne dites pas cela! Ne faites pas passer
sur moi toute l'horreur, tout le dgot du pch...

Il se tut, inquiet; elle reprit:

--Le mot que vous venez de dire me trace mon devoir. Partez, partez
demain, et ne revenez jamais, quoi que ma mre vous crive, quoi que
moi-mme, dans un moment de folie, je puisse vous demander. Jamais,
Paul, entendez-vous, jamais!

--Oh! Xnie, oh! ma joie, dit-il tout bas, oh! mon unique amour!
permettez-moi de verser ma vie une seule fois  vos pieds. Ne craignez
rien; mes paroles sont de celles que vous pouvez entendre, et ma main ne
cherchera pas la vtre! Vous avez fait de moi le mari de cette pauvre
femme,-je ne vous en veux pas: vous avez cru bien faire; mais en lui
donnant mon nom, en essayant de me donner moi-mme, pensez-vous que
j'aie russi  renier tout ce qui m'appelait vers vous: l'intelligence,
la force, la science, et, de plus, cet amour indestructible qui lie
invinciblement ceux qui sont faits pour s'aimer? Je l'ai pouse, j'ai
tent d'tre un bon poux... Je l'ai t, je le crois... Mais c'est vous
que j'aime, et que j'aimerai toujours...

Xnie coutait silencieuse; de grosses larmes roulaient sur ses joues.

--Adieu, lui dit-elle enfin; vous partirez demain. Emmenez-la, soyez bon
pour elle, au nom de vos devoirs, au nom mme de votre tendresse pour
moi. Soyez bon pour elle, afin que je n'aie pas de remords, afin que
j'accomplisse jusqu'au bout la tche filiale qui m'est impose, afin que
je n'aie pas de rvoltes, pas de regrets, pas de colres... Oh! mon ami,
la coupe du sacrifice me sera moins amre, si je pense que je suis seule
 la boire...

--Madame ne peut pas dormir et demande mademoiselle, vint dire une femme
de chambre qui disparut aussitt...

--Adieu, reprit Xnie, adieu,--non pas au revoir... C'est la mort qui
nous dlivrera. D'ici l, mon ami, tchons d'tre bons, indulgents,
charitables, afin que chacun de nous pense  l'autre avec joie et se
dise: C'est un brave coeur.

--Vous m'crirez? insista Paul.

Elle hsita.

--Ah! dit-elle enfin, je devrais dire non; je n'en ai pas le courage.
Oui, j'crirai,--non  vous, mais  Anna, et vous, vous crirez  ma
mre. Adieu!

Elle lui tendit la main; il la serra avec tant de force que la place de
ses doigts resta marque plusieurs heures sur la chair dlicate de
Xnie; puis elle traversa le salon. Arrive  l'extrmit, au moment
d'ouvrir la porte, elle lui adressa un dernier geste, o, sans le
savoir, elle mit tout ce qu'elle avait jusque-l rserv dans son me,
et elle disparut.

Rest seul, Paul s'aperut qu'il avait pleur.

--Allons, se dit-il, ne soyons pas moins courageux qu'elle! La vie est
un devoir.

Le lendemain, prtextant une lettre, il partit, emmenant sa femme et son
enfant, et la vie reprit  Mra, telle qu'elle tait autrefois.




XXIII


--Oui, je vous entends trs-bien, Galik, quoique vous soyez plus muet
qu'une carpe; mais je ne puis vous rpondre, mon ami Galik. Votre
langage est de, ceux que l'on comprend sans parler soi-mme.

--Rpondez-moi dans le langage que vous voudrez, mademoiselle: venant de
vous, je les comprendrai tous.

Xnie sourit. Elle s'tait attache  ce brave garon, si modeste, si
honnte. Certes, il ne ralisait pas le plus haut idal de l'homme
intelligent et cultiv, mais c'tait un tre aimable et bon, malgr ses
petites imperfections.

--Mademoiselle Xnie, je ne vous demande pas de m'aimer, je vous supplie
seulement de m'pouser! dit le jeune homme d'une voix mue.

Il n'osait regarder sa belle amie, qui paraissait fort absorbe dans la
comparaison de deux cheveaux de laine  peu prs semblables. Elle les
rejeta tous les deux dans la corbeille, se pencha sur son mtier, fit
quelques points, et dit enfin:

--Je n'ai pas le sou, Galik; je suis pauvre comme Job; tout ce que j'ai
appartient  ma mre.

--Et tant mieux! s'cria le jeune soupirant, redevenant soudain
trs-brave. C'est ainsi que je vous aime, orne seulement de vos
vertus...

--Et de quelques chiffons, ajouta Xnie, qui sourit et rougit  la fois,
si bien qu'elle en parut plus belle aux yeux enthousiastes de son
chevalier. Mais ce n'est pas tout, Galik,--je ne puis quitter ma mre;
il faudrait donc qu'un poux me prt avec cette charge. C'est une lourde
charge, mon ami; parfois, ma patience n'y peut suffire; comment celle
d'un tranger pourrait-elle y rsister?

--Oh! mademoiselle, il faudrait bien peu vous aimer pour ne pas accepter
avec vous toutes les charges! Celle dont vous parlez ne fait que vous
rendre  mes yeux plus chre et plus digne de tendresse.

Xnie soupira et se tut. Levant son aiguille, elle compta les points sur
le canevas:

--Six, sept, huit, neuf... Galik, je vous assure que vous tes un jeune
fou! Il me semble  moi que je suis votre grand'mre! On n'pouse pas sa
grand-mre!

--Vous, si jeune...

--Vingt-quatre ans, rectifia Xnie.

--Et si belle! conclut-il nanmoins.

Elle secoua la tte, et piqua son aiguille avec une sage lenteur pour ne
pas faire de noeud dans la soie dlicate qu'elle employait.

--Je me sens vieille comme les rues, dit-elle tout en travaillant. Il y
a un sicle ou deux que je suis assise  ce mtier, brodant un tapis
pour notre glise. J'ai vcu du temps de Mathusalem, j'ai endur toutes
les misres... du moins, je n'ai pas dans l'me le souvenir d'une
impression jeune...

La vision du bal du club du Commerce lui revint tout  coup, et faisant
monter  ses joues ambres la rose de la premire jeunesse, lui donna un
clatant dmenti.

--Or, quand je m'en souviens, reprit-elle, c'est comme dans un rve! Mon
me est vieille, mes yeux sont vieux... la tapisserie me fait mal, et je
vais m'acheter des lunettes... Ah! Galik, je suis une belle ruine,
allez!

--Vieillir avec vous, en vous pargnant les chagrins, croyez-vous que ce
ne soit pas un sort digne d'envie? dit Galkine du mme ton rsolu et
passionn. On trouve jeunes jusqu'au tombeau ceux qu'on aime
vritablement!

--C'en est trop, Galkine, et je crois que vous allez vaincre, rpondit
Xnie, moiti souriante, moiti mue, et par-dessus le march, vous
m'avez fait casser mon aiguille! Vous n'avez pas besoin de me regarder
comme a d'un air si constern, j'ai deux paquets d'aiguilles absolument
semblables dans le petit meuble sous votre bras gauche... allongez la
main jusqu'au fond, n'ayez pas peur, les aiguilles  tapisserie ne
peuvent piquer, elles n'ont pas de pointe!

Le jeune homme obissant apporta l'objet demand, et resta debout devant
le mtier, attendant une rponse plus dfinitive.

--Vous avez l'air d'un chien qui attend du sucre, continua la railleuse
Xnie, mais je ne puis rien vous octroyer pour le moment; je suis en
puissance de mre, mon cher ami; si maman garde la clef de la boite 
sucre, il faudra vous retourner sans rcompense!

--Votre mre fait tout ce que vous voulez, insista d'un air radieux le
jeune homme qui avait compris l'allgorie.

--Autrefois, mon ami, c'tait vrai, mais il y a bien longtemps, c'tait
sous Pricls, probablement quand les rues taient jeunes et moi
aussi... Depuis les croisades, mon pauvre Galik, il n'y a plus ici
qu'une volont: le caprice, et qu'une certitude: l'imprvu! Enfin on
verra.

--Vous lui en parlerez? s'cria Galkine perdu de joie, en levant les
bras au ciel.

Xnie fit un signe de tte dcidment affirmatif, et regarda son
prtendant d'un air srieux.

--C'est parce que vous tes un honnte homme, dit-elle. Vous
souvenez-vous du jour o vous m'avez parl en faveur de la petite Anna?

Galkine s'en souvenait, certes!

--C'est ce jour-l... mon Dieu, que c'est loin! Voil huit mois passs
dj! C'est ce jour-l que j'ai commenc  vous prendre au srieux. Je
ne vous aimerai jamais d'enthousiasme, mon bon Galik; mais si l'amiti
peut vous suffire...

Elle dtourna tristement les yeux; il s'approcha d'elle et lui prit la
main.

--Je sais, Xnie, dit-il, je sais combien je suis loin de ressembler 
ce qu'il faudrait tre pour mriter autre chose; je sais aussi, du moins
je crois deviner, que vous n'accorderez plus jamais votre amour 
personne.

Elle tressaillit violemment et le regarda avec angoisse; il la rassura
d'un sourire.

--... parce que vous n'aimez que le beau, le bon, le bien: des choses
qui n'existent pas, que vous voyez avec votre esprit et qui...

--Pour l'amour de vous-mme, Galik, ne faites pas de philosophie
transcendante! Laissez cela  ce pauvre M. Victor Cousin. Vous ne
connaissez pas Victor Cousin? C'est un Franais de beaucoup
d'imagination; il en avait tant qu'il n'a aim qu'une femme, et elle
tait morte depuis deux cents ans...

--C'est comme vous, alors, dit gravement Galkine; vous ne pouvez aimer
que des choses aussi perdues que si elles taient mortes;--et de
celles-l, je ne suis pas jaloux.

Xnie lui effleura les yeux de la main.

--Pauvre petit, dit-elle, si bon, si bon qu'il finit par avoir plus
d'esprit que moi! Allons, j'en parlerai  maman.

--Quand?

--Ce soir, demain,  la premire occasion. Seulement, je vous en
conjure, tenez-vous tranquille, n'est-ce pas? Pas d'enthousiasme, pas de
grands bras,--mais soyez calme, et prenez votre mal en patience.

--Je puis rester aujourd'hui?

--Mais certainement! qu'est-ce que je ferais si vous n'tiez pas l pour
me chercher mes laines? Et vous pourrez mme revenir demain. Quelle
chance, dites!

La journe s'coula sans que rien d'extraordinaire vint en troubler le
cours. Madame Mrief n'tait pas de l'humeur la plus aimable, et
Galkine, dsormais averti, s'aperut qu'en effet ce n'tait plus Xnie
qui gouvernait sa mre, mais elle, au contraire, qui en subissait les
caprices sans cesse changeants. Il tcha de se rendre aimable, mais par
un singulier effet de l'esprit de contradiction, ses gracieusets furent
prises au rebours, et il s'attira plusieurs rebuffades d'ailleurs sans
importance.

Lorsqu'il fut parti, bien  regret, sans avoir pu obtenir un mot ou un
regard de Xnie, les deux femmes restrent silencieuses pendant quelque
temps. Madame Mrief, renverse dans son grand fauteuil, protge contre
les courants d'air par une sorte de petite gurite faite avec des
paravents, jouissait du plaisir d'entendre siffler le vent et battre la
pluie contre les doubles vitres. La lampe clairait doucement, tout
tait tranquille dans la maison bien close.

--Quel temps affreux! dit Xnie; ce pauvre Galkine va tre mouill!

--C'est bien fait, rpliqua vertement madame Mrief; tant mieux pour
lui!

--Quelle frocit, ma mre adore! Que t'a-t-il fait, ce pauvre garon,
le meilleur des clibataires?

--Il m'ennuie, rpondit schement madame Mrief. Il est toujours aprs
toi; a me dplat.

Xnie devint trs-srieuse, et regarda sa mre avec plus d'attention.

--Dis-moi, maman, c'est aujourd'hui que date cette antipathie, n'est-ce
pas? Tu l'aimais assez autrefois?

Madame Mrief dtourna son visage, soudain dcompos, et un mouvement
convulsif agita ses paules. Xnie se leva, la prit dans ses bras, et la
fora  lever les yeux.

--Tu pleures? Qu'est-ce que cela veut dire? s'cria-t-elle, le coeur
serr, pressentant encore quelque nouveau chagrin.

--Je vois bien ce que c'est, dit madame Mrief en pleurant  chaudes
larmes, comme un enfant grond, ce garon veut t'pouser; tu ne me
soutiendras pas le contraire...

--Non, maman, car c'est la vrit, fit Xnie d'une voix calme.

--Et toi, tu ne voulais pas, auparavant; mais depuis que Paul et Anna
sont partis, je ne sais pas ce qui t'a pass par la tte, tu as permis 
cet imbcile de Galik,--car il n'est qu'une bte, et je le dteste,--de
venir ici tous les jours; il a fait le bon aptre avec moi: tout a pour
m'enjler, et maintenant, tu vas l'pouser, et je mourrai toute seule,
toute seule!

Elle termina sa phrase par un gmissement si plaintif que Xnie,
quoiqu'elle ft en mme temps trs-afflige et trs-irrite, ne put
s'empcher de rire.

--Voyons, maman, dit-elle, tu as l'air d'un agneau qu'on mne  la
boucherie; calme-toi, essuie tes yeux... attends, je vais les essuyer
moi-mme.--L!  prsent, dis-moi pourquoi tu dtestes Galik; car, en
vrit, le fait d'avoir t avec toi aussi gentil que possible ne
constitue pas une offense digne de rancune.

--C'est parce que tu l'pouseras que je le dteste, avoua navement
madame Mrief. Est-ce que tu crois que je pourrai supporter d'tre la
dernire dans ton coeur aprs avoir t la premire?

--Ah! maman, je t'aimerai toujours mieux que n'importe qui! soupira
Xnie.

--On dit cela, et puis les enfants viennent, et on aime ses enfants
mieux que n'importe qui. Enfin, Xnie, tu es majeure: naturellement tu
peux te marier, et je ne peux pas t'en empcher; mais le jour de ton
mariage, je partirai pour Samara, et j'irai  l'asile pour les vieilles
dames nobles.

--Maman! s'cria Xnie tout  fait en colre, vous n'tes pas
raisonnable,  la fin! Vous feriez perdre patience  un saint avec vos
ides.

--J'irai  l'asile, rpta obstinment madame Mrief; je vois bien
depuis longtemps que tu ne m'aimes plus! Je ne te manquerai pas, bien
certainement, et tu auras ton mari pour te consoler.

Xnie se mit  marcher de long en large, comme elle faisait dans ses
grandes luttes avec elle-mme. Sa mre la suivait du coin de l'oeil,
sans cesser de pleurer. Madame Mrief, jadis si franche, avait pris
depuis l'amoindrissement de ses facults une sorte de ruse enfantine, de
sournoiserie maligne, bien d'accord avec son mal, et qui dnaturaient
compltement son ancien caractre. Comme les enfants, elle feignait les
larmes et la colre, pour en arriver  ses fins; cette fois elle tait
plus d' moiti sincre, mais elle n'en conservait pas moins la
possession d'elle-mme, assez pour observer le rsultat des mditations
de sa fille sur ce beau visage toujours mobile. Xnie s'arrta enfin
devant sa mre, et lui mit les deux mains sur les paules, pour
l'obliger  la regarder en face.

--coutez, maman, et ne pleurez pas; il faut m'entendre; je ne puis ni
plaisanter ni cder aujourd'hui, c'est--dire que je ne cderai qu' la
raison, et nullement au caprice. Vous me comprenez?

Madame Mrief fit un signe qu'elle comprenait et continua  regarder sa
fille.

--Je n'ai pas d'amour pour Galkine, reprit Xnie, mais je me suis
assure depuis longtemps que c'est un excellent garon; de plus, j'ai eu
la preuve, il y a quelque temps dj, que c'est un brave coeur et un
trs-honnte homme. Il me propose de m'pouser, sans que je me spare de
vous; il vous aime et promet d'tre pour vous un fils irrprochable.
Voici que j'ai vingt-quatre ans; vous vouliez autrefois me voir marie 
tout prix, et c'est moi qui ne voulais pas. Aujourd'hui, si je
consentais  pouser Galkine, quelles objections pourriez-vous faire?

--Ah! s'cria madame Mrief, tu me parles comme si tu tais fche; je
vois bien que tu ne m'aimes plus. Mon Dieu! pourquoi ai-je vcu assez
longtemps pour devenir  charge  ma propre fille! Est-ce que vous ne me
ferez pas bientt la grce de me laisser mourir!

Il fut impossible  Xnie de tirer autre chose d'elle. La nuit fut
trs-agite, et, aprs un court sommeil, le lendemain, madame Mrief
recommena  se plaindre de son sort. Vers une heure de l'aprs-midi,
Galkine arriva fivreux et impatient. Au bruit des clochettes de son
quipage, madame Mrief leva les bras au ciel et s'enfuit dans sa
chambre en s'criant:

--Jamais, jamais! qu'il ne paraisse pas devant mes yeux! Je ne veux pas
le voir, c'est un goste abominable, qu'il aille au diable!

Pendant une heure Xnie essaya vainement d'obtenir, tantt par les
caresses, tantt par la svrit, quelque adoucissement  tant de
rigueur; ce fut peine perdue: pour toute rponse, elle n'obtint que des
larmes et des reproches. Prenant un grand parti, elle laissa sa mre au
soin d'une femme de chambre, qui l'inondait d'ther et de gouttes
calmantes, et se rendit au salon, o Galkine l'attendait avec une grande
angoisse.

--Mon cher ami, lui dit-elle en s'asseyant auprs de lui, je suis une
crature prdestine; je ne puis apporter que du chagrin  ceux qui
m'aiment. J'avais rsolu d'tre votre femme,--non par amour, vous me
l'avez dit vous-mme, mais par estime et par amiti. Ma mre ne le veut
pas. J'ai rencontr une rsistance absurde, mais invincible; elle a
pass la nuit et tout le jour dans des attaques de nerfs qui me font
craindre pour elle... il y aurait de la cruaut  insister davantage.
Pardonnez-moi de vous avoir donn de fausses esprances, et n'en parlons
plus. Mes sentiments pour vous n'en seront pas changs d'une ligne.

Elle se tut et resta immobile, les mains tendues sur ses genoux. Son
visage tait rigide comme celui d'une desse en marbre; elle ne
souffrait pas dans son me, mais elle renonait  tout, avec cette
fermet stoque qui par elle-mme est dj un renoncement. Galkine ne
put retenir les larmes qui montrent soudain  ses yeux bleus.

--Je perds tout le bonheur de ma vie, dit-il, en manire d'excuse.

--Et moi, j'y perds la vie mme, dit Xnie en tournant vers lui ses
grands yeux mornes, dans lesquels il lut tant de dsespoir, qu'il en
oublia son propre chagrin. Mon existence est trace dsormais. Les
annes vont succder aux annes, en apportant sur cette tte chrie un
poids de plus en plus pesant; dj maintenant, elle est l'ombre de ce
qui a t ma mre, et bientt elle n'en sera plus que le corps, un corps
sans intelligence, auquel je dois pourtant la mme dfrence et les
mmes soins qu'autrefois; l'idole de ma jeunesse est une ruine, et je
suis condamn  lui rendre les mmes devoirs... Je vais vieillir, isole
de tout ce qui fait la vie intellectuelle...

--Ce n'est pas moi qui pouvais le remplacer pour vous, fit humblement le
bon Galkine, proccup seulement d'adoucir chez Xnie une amertume
qu'il sentait profonde et mortelle.

--Vous m'auriez donn la vie du coeur au moins, celle de la famille,
l'esprance d'un avenir, reprit Xnie en lui serrant doucement la main.
Je renonce  cela avec le reste; je serai une vieille fille, quand mon
pauvre cher fardeau tombera de mes paules, et la vie ne m'aura rien
donn, si ce n'est son fiel que j'aurai bu jusqu' la lie...

--Xnie, dit Galkine  voix basse, je resterai  vos cts...

--Elle ne veut plus vous recevoir! rpondit mademoiselle Mrief avec
emportement. Votre visage lui est devenu odieux... elle n'a pas plus de
raison qu'un enfant! Non, mon ami, c'est fini; vous ne reviendrez plus
ici,  moins que plus tard elle ne change d'avis... J'essayerai de la
faire voyager, si elle y consent; quand nous reviendrons ici, elle aura
peut-tre oubli sa colre sans motif...

Elle se tut et resta longtemps immobile, absorbe dans une pnible
mditation que Galkine n'osait troubler. Ses beaux traits taient
devenus svres, et ses yeux regardaient froidement la vie devant elle,
comme pour la juger. Enfin l'expression de son visage se dtendit.

--Vous tes un bon garon, dit-elle  son ami; j'espre que vous serez
heureux. Il voulait protester; elle fit un geste comme pour carter les
paroles qu'il allait prononcer.--Non, dit-elle, il ne faut pas faire de
serments; si vous trouvez occasion de vous marier, mariez-vous; votre
femme sera la bienvenue ici; et dans ce temps-l, ma mre n'aura plus de
griefs contre vous. Soyez heureux, mon cher Galkine, et allez-vous-en,
afin que je retourne auprs de mon enfant gte...

Il lui baisa tristement la main et sortit sans faire d'objection. Elle
le suivit des yeux par la fentre, et au moment o il regardait une
dernire fois la maison en tournant le coin de la route, elle agita son
mouchoir en signe d'adieu, et retourna vers sa mre. C'tait encore une
des portes de la vie qui venait de retomber sur elle pour lui interdire
l'accs  tout ce qui fait le prix de l'existence.




XXIV


Madame Mrief n'avait tmoign aucun tonnement en ne voyant pas
reparatre Galkine; elle tait trop heureuse de voir que Xnie ne lui en
parlait plus, pour rveiller un sujet de discussion si pnible. Elle
accepta sans observation la prsence continuelle de sa fille, et la
solitude de plus en plus complte autour de la maison. Pour sa part,
elle tait heureuse. Xnie lui faisait la lecture pendant des heures,
jouait du piano tous les jours,  plusieurs reprises, ne refusait jamais
l'excution d'un morceau favori, et ds que quelque voisin ou voisine,
attir par la bonne chre proverbiale de Mra, faisait une apparition,
elle jouait le whist avec une patience et une habilet sans gales. Que
pouvait demander de plus la mre de Xnie?

La petite Anna crivait de temps en temps, et ses lettres, d'abord un
peu froides et formalistes, taient devenues de plus en plus
affectueuses  l'gard de sa cousine. Un jour d'avril, peu aprs Pques,
Xnie en reut une qui lui procura de singulires motions.

J'ai le sentiment d'un tort envers toi, lui crivait sa cousine; c'est
la semaine dernire, en remplissant mes devoirs religieux, que j'ai
ouvert les yeux sur ma conduite. Je crains de m'tre montre ingrate
envers toi, et cependant, Dieu qui voit dans mon me sait que je n'ai
jamais prononc ton nom qu'avec reconnaissance. Pendant mon sjour 
Mra, j'ai t bien maussade, et j'ai la conscience de voir abrg par
ma maussaderie une visite que Paul avait d'abord l'intention de
prolonger. Je t'en demande pardon, bonne Xnie, et je te supplie de ne
pas attribuer  des sentiments mchants ce qui n'est que la faute de mon
esprit triste et malade. Mon bb va mieux depuis quelque temps, et la
joie que cette faveur de la Providence a mise dans mon coeur m'a inspir
le dsir de me rconcilier avec toi,--non pas que tu m'aies jamais
montr du mcontentement, mais parce que je sentais mes torts sans que
ni toi ni Paul y eussiez fait la moindre allusion.

--Que veut-elle dire? se demanda Xnie. Elle tait donc jalouse pour
tout de bon? Et elle ne l'est plus?

Une flche aigu traversa le coeur de mademoiselle Mrief; Paul avait d
tre bien bon, bien affectueux avec sa femme pour dissiper ainsi les
nuages de l't prcdent!

--Eh bien, quoi? se dit-elle aussitt, est-ce que j'aurais le front de
trouver mauvais qu'il lui tmoignt la tendresse qu'il lui a jure et
qu'elle mrite si bien?

Xnie fut trs-svre avec elle-mme pendant les quelques jours qui
suivirent, et fit son examen de conscience avec une rigueur
extraordinaire. Elle avait si peur de donner asile en elle-mme 
quelque mauvais sentiment qu'elle ne se permettait mme pas les plus
lgrement douteux. Enfin, aprs s'tre fait une guerre acharne pendant
une quinzaine, elle se relcha un peu de sa svrit, et se permit sur
le compte de son prochain de province quelques innocentes malices, afin
de ne pas laisser tout  fait rouiller son esprit.

Mais la vie de province n'est amusante qu' condition de s'y abandonner
corps et me; pour l'apprcier comme il faut, il est ncessaire de
connatre  fond les voisins, leur histoire, la vraie, et puis l'autre,
la lgende, qui leur prte des ridicules et des torts fantastiques. Il
faut aimer les belles goinfreries, les repas ternels, qui recommencent
 peine achevs, aprs avoir pass par la station intermdiaire du th
et des petits gteaux. Il faut savoir  qui madame X... veut marier sa
fille, et qui M. Z... ne veut pas pouser... bref, il faut tre au
milieu des commrages et des mchancets, comme un poisson dans l'eau...
La bonne volont ne manquait pas  Xnie pour participer  ces
divertissements, mais elle ne put y prendre assez d'intrt pour s'en
occuper uniquement, et si sa malice occasionnelle lui procura les
avantages d'une position suprieure, l'indiffrence qu'elle ressentait
au fond pour ceux qui l'entouraient lui laissa le loisir des longues
mditations douloureuses, et la fatigue des heures de dcouragement.

L't ramena les lassitudes et les somnolences de madame Mrief; depuis
son refus de revoir Galkine, elle s'tait affaiblie de plus en plus, et
Xnie en tait arrive  regretter les belles colres sans raison o sa
mre se mettait autrefois sous le plus lger prtexte; c'tait alors au
moins un signe de vie; la stupeur prsente lui paraissait cent fois plus
pnible et plus redoutable.

Souvent, par les chaudes soires de juin, elle s'arrta dans sa
promenade dans le jardin, pour regarder le blanc visage, entour de
cheveux blancs, qui, sous la lueur attarde du jour teint, semblait si
morne et si lass. Plus d'une fois Xnie se demanda jusqu' quel point
elle avait agi sagement en se retirant avec sa mre de la vie active des
villes pour mener l'existence engourdie des nobles campagnards;
peut-tre le bruit et le mouvement d'une capitale eussent-ils secou
cette intelligence endormie, ranim l'esprit qui s'teignait faute
d'aliment. Cette interrogation, ce doute, devinrent si poignants pour
Xnie, qu'elle prit le parti de consulter l'ancien mdecin de sa mre, 
Saint-Ptersbourg, avec lequel elle entretenait de rares relations de
correspondance. Elle lui exposa l'tat rel de la malade, et lui demanda
une consultation dfinitive, aimant mieux prvoir mme une catastrophe
que d'assister immobile  cette sombre descente d'un esprit autrefois si
brillant, d'une me toujours si chre, dans le gouffre effroyable de
l'imbcillit.

La rponse se fit attendre; le vieux praticien n'tait pas 
Ptersbourg, et la lettre de Xnie dut courir aprs lui dans diverses
villgiatures. Les jours de courrier taient devenus pour mademoiselle
Mrief de vritables jours de fivre; elle ouvrait le sac d'une main
fivreuse, en parpillait le contenu sur la table, et n'y trouvant point
l'criture qu'elle cherchait, elle renonait parfois  lire le courrier
jusqu'au lendemain. Le vieux docteur seul pouvait lui dire quelque chose
d'intressant; le reste n'existait pas.

Elle pensait parfois  Galkine avec un bon sourire ml de tristesse; le
brave garon promenait son ennui chez tous les propritaires des
environs, et, en rponse aux commentaires malins sur son bannissement de
la maison Mrief, il prenait si chaleureusement la dfense de la mre et
de la fille que les bonnes langues ne savaient plus que dire. Xnie le
savait et n'en aimait que mieux ce chevalier errant toujours prt 
rompre une lance en son honneur; mais au fond, elle prouvait un grand
soulagement  penser qu'elle ne l'pouserait pas. Elle avait accept
l'ide de ce mariage comme une solution  sa vie dsespre, elle
s'tait dit qu'elle pouvait ainsi se rendre utile  quelqu'un lorsque sa
mre ne serait plus;--mais avec quelle joie secrte elle avait repris
possession d'elle-mme! La pense qu'elle pouvait se vouer uniquement 
son idal perdu avait pour elle tant de douceur qu'elle ne songea plus 
ces joies de la vie, entrevues et regrettes dans une autre disposition
d'esprit. D'ailleurs un grand dsir de locomotion s'tait empar d'elle,
et, dans sa lettre au docteur, elle avait gliss l'insinuation d'un
voyage  l'tranger comme une chose praticable s'il tait ncessaire. La
vie stagnante et contemplative de Mra lui devenait absolument odieuse.

Le courrier du jour s'talait sur la table, et Xnie, aprs l'avoir
examin sommairement, le repoussait avec humeur, voyant que la rponse
attendue ne s'y trouvait pas, lorsque l'criture d'Anna attira son
regard; elle prit la lettre et l'ouvrit sans empressement. Aux premiers
mots, elle s'arrta, envoya les journaux  sa mre et courut au jardin
pour y lire  loisir ce que lui crivait sa cousine.

Chre Xnie, lui disait la jeune femme, le malheur longtemps attendu
est tomb sur moi: l'enfant est retourn au ciel, et j'espre l'y
rejoindre bientt. Tant qu'il a vcu, j'ai eu des forces et du courage;
maintenant je vois bien que ce n'est pas la peine de vivre, et je vais
m'en aller tout doucement, sans souffrance, s'il plat  Dieu.

Pendant les mois passes auprs du cher petit, j'ai pens  bien des
choses; je me suis rappel comment, la veille de mon mariage, j'avais
pri Dieu de te donner le bonheur, quand mme ce bonheur serait une part
du mien. Je crois, chre Xnie, que je vais te le laisser tout entier,
et sans regrets, car je n'en ai plus besoin; mon rle est fini sur la
terre.

Tu as vu que j'aimais Paul et tu me l'as donn: chre, bien chre amie,
ce n'est pas moi qu'il aimait, et il m'a pouse uniquement par
obissance. C'est toi seule qui aurais d tre sa femme, je l'ai compris
trop tard; mais heureusement ma mort arrangera tout.

Je te le donne, Xnie, ce cher mari que j'aime de toute mon me: qu'il
soit heureux par toi; il a t pour moi aussi bon, aussi tendre, que la
femme la plus jalouse et pu le souhaiter. J'avais tort, je n'tais pas
raisonnable, quand l't dernier je l'accusais de ne pas m'aimer assez:
je ne pouvais tre  ses yeux qu'une enfant, et il a t si gnreux, si
indulgent pour cette enfant incapable de le comprendre, que jusqu' mon
dernier souffle je le bnirai et le remercierai.

Ne trouve pas mauvais, ma bonne Xnie, si je te dis adieu sans demander
 te revoir: le docteur veut que j'aille  Cannes, pour l'hiver, si je
dois vivre encore tout l'hiver; moi, je crois que je mourrai avant, mais
naturellement personne ne peut le savoir. Eh bien, j'aime mieux ne pas
te revoir; je voudrais passer seule avec Paul le peu de temps qui me
reste  vivre. Sa tendresse m'est si douce que j'ai peur d'en perdre la
moindre parcelle; tu auras le temps de l'avoir, toi! J'espre que pour
vous deux la vie sera longue et douce, que vous aurez des enfants qui
vivront... Je t'en supplie seulement, ma chre Xnie, toi qui m'avais
donn si gnreusement  lui, ne lui laisse pas oublier son premier-n;
moi, cela me ferait moins de peine, mais le petit ange, vraiment
j'aurais du chagrin si je croyais que son pre ne songera jamais  lui.

Je ne dis pas  Paul que je t'cris; il t'annoncera lui-mme notre
malheur et notre voyage; c'est seulement quand la dernire heure sera
venue que je lui dirai de quel grand coeur, avec quelle joie je te le
donne. Ne m'cris rien qui puisse lui faire deviner le sujet dont je
t'entretiens; j'ai si peur de l'affliger, que je me reproche mme ma
mort, qui doit le dlivrer. Je voudrais pouvoir, m'vanouir comme un
nuage aux rayons du soleil, afin de lui pargner les tristesses de la
mort. Souhaite-moi seulement un bon voyage, et je comprendrai toutes tes
penses.

--Xnie, cria madame Mrief d'une voix irrite en apparaissant  la
fentre,  quoi penses-tu l, dans le jardin? il y a une heure que le
djeuner est sur la table.

--Je viens, maman? rpondit la jeune fille en se dirigeant vers la
maison.

Elle s'assit et servit sa mre avec le soin ordinaire, mais son esprit
tait loin.

--Que tu es ennuyeuse aujourd'hui! fit observer madame Mrief, tu ne dis
mot, tu es triste comme un bonnet de nuit! Cause un peu, au moins! Y
a-t-il des nouvelles aujourd'hui?

--Tu as eu les journaux, rpondit Xnie sans se troubler. C'est  toi de
me les dire.

--Ce n'est pas des journaux que je parle; y a-t-il des lettres
amusantes?

--Non, fit Xnie, triste au fond de l'me; il n'y a que des lettres
d'affaires.

Madame Mrief n'aimait pas les lettres d'affaires, et elle retourna 
son assiette.

Les mditations de Xnie furent longues cette nuit-l, et le jour vint
sans qu'elle et dormi.

Malgr elle, son coeur bondissait dans sa poitrine, avec des battements
douloureux qui la faisaient rougir et plir,  la pense que Paul allait
rester seul. Certes elle aimait Anna, et  la pense de la mort
prochaine de cette aimable et douce crature, elle se sentait
navre,--mais Paul restant libre, Paul donn  elle par celle-l seule
qui et pu se dresser entre eux aprs sa mort pour les sparer
encore,--il y avait l quelque chose de si troublant, de si affreusement
doux, qu'elle se prenait la tte  deux mains pour n'y pas songer.

--Qu'importe, se dit-elle tout  coup, avec un regain d'amertume qui
tomba tout  coup sur ses penses tumultueuses et qui les mit en droute
comme un vol d'oiseaux,--qu'importe la gnrosit d'Anna, qu'importe sa
mort,--tout cela ne peut me librer, moi. Ma chane est rive, et la
pauvre jeune femme elle-mme ne peut me dtacher! O mre, jamais tu ne
sauras combien tu as t aime, jamais tu ne sauras ce que tu m'as
cot! Chane lourde et sacre, obstacle chri de mon bonheur, vis
longtemps, pauvre mre adore, afin que je n'aie aucun remords de ce que
je viens d'prouver tout  l'heure. Paix, mon coeur! le bonheur n'est
pas fait pour toi.

Elle s'endormit pour une heure, et au rveil reprit ses devoirs avec son
maintien de tous les jours.




XXV


La poste suivante apporta la rponse du docteur. Il conseillait
l'tranger, certainement; non pas les pays chauds o la douceur du
climat ne pourrait qu'affaiblir encore la malade, mais l'air de Normandie
on de Bretagne, dont les brises fortifiantes opreraient peut-tre un
heureux changement.

Sur-le-champ, Xnie fit ses prparatifs de dpart,  l'insu de sa mre,
et c'est la veille seulement du jour o elles devaient quitter Mra
qu'elle lui annona le voyage de Saint-Ptersbourg.

Madame Mrief se montra enchante, battit des mains comme une enfant, et
voulut partir tout de suite;  grand peine, sa fille put-elle obtenir
qu'elle contint son impatience jusqu'au lendemain, et toute la nuit elle
ne fit que rveiller sa femme de chambre pour lui demander l'heure, afin
de ne pas s'attarder  dormir.

Laissant sa mre  l'htel, ds son arrive  Ptersbourg, Xnie se
rendit chez ses frres qui l'attendaient, prvenus de sa visite.

--J'ai pris toutes les charges sur moi, leur dit-elle, et j'ai accept
des dispositions testamentaires dont, aussi bien que moi, vous
connaissiez l'injustice. Depuis quatre ans, j'ai travaill pour vous,
augmentant sans cesse vos revenus, et ne demandant aucun salaire;
aujourd'hui, il s'agit de la vie mme de ma mre: je suis impuissante 
lui fournir les moyens de passer l'hiver  l'tranger; ce n'est pas avec
ma part que je puis parer  de telles dpenses; que voulez-vous faire
pour elle?

Honteux de leur long abandon, les jumeaux s'excutrent de bonne grce,
et Xnie fut assure que sous le rapport matriel sa mre n'aurait rien
 dsirer.

La visite du docteur fut moins rassurante.

--Si j'avais vu votre mre, dit-il  Xnie, je ne vous aurais pas donn
le conseil d'entreprendre un voyage aussi difficile. Son tat est sans
remde, et peut se prolonger trs-longtemps; il peut aussi se terminer
inopinment par la mort... Puisque vous avez dj accompli une grande
partie du trajet, allez tout de mme en France; si votre mre n'y gagne
rien, probablement vous vous en trouverez mieux vous-mme, et ce n'est
pas  ddaigner, car je vous trouve singulirement change.

Xnie voulut voir Paul,--mais il avait dj quitt Ptersbourg avec sa
femme depuis une quinzaine, et tout le monde s'accordait  reconnatre
qu'il avait bien fait de se hter, car Anna dclinait si rapidement que
ses jours taient compts. Mademoiselle Mrief retournait  l'htel
tristement proccupe; les quelques souhaits affectueux qu'elle avait
envoys  la courte lettre par laquelle Rabof lui annonait ce qu'elle
savait dj par Anna, ne lui semblaient pas une rponse suffisante 
l'panchement gnreux de sa petite amie. Elle et voulu trouver un
message plus tendre, sans pour cela enfreindre la dfense de la jeune
femme. En traversant la Perspective, charge d'emplettes indispensables
faites aux Gostinno Dvor, elle rencontra un gros garon dont le visage
lui parut familier, sans qu'elle pt retrouver un nom appropri dans sa
mmoire. Le gros garon s'arrta court devant elle, et
s'cria:--Mademoiselle Xnie!

--Ah! fit la jeune fille, je sais  prsent; mon Dieu, que vous avez
engraiss, Ladine!

--N'est-ce pas! dit-il en souriant d'un air embarrass; c'est que ma
femme est fine cuisinire, et nous avons une Finnoise qui est un vrai
cordon bleu! C'est  s'en lcher les doigts! tes-vous  Ptersbourg
pour longtemps?

--Non, rpondit Xnie, tirant parti de la situation avec sa promptitude
ordinaire, mais vous allez me porter tout a jusqu' l'htel.

Elle le chargea de ses paquets, qu'il accepta avec une parfaite bonne
grce, et tout en le promenant de magasin en magasin, pour complter ses
emplettes, elle lui apprit leur rsolution de voyager.

--Quel dommage que je n'aie pas su! fit Ladine plein de mlancolie; ma
femme avait envie d'aller  Paris, et j'aurais si bien pu obtenir un
cong. Voil deux ans que je n'ai pris un seul jour de vacances!

--Demandez un cong! rpliqua Xnie; j'ai une commission  vous donner
pour madame Rabof.

--Ah! fit le brave garon tout surpris. Et pourquoi ne la faites-vous
pas vous-mme?

--Je vais  l'Ouest; elle est dans le Midi;--vous comprenez que nos
itinraires n'ont rien  voir ensemble!

--Mais j'aurais voulu aller  Paris, et avec vous! fit observer Ladine,
non sans quelque bon sens.

--Vous verrez Paris en revenant, et moi ensuite, riposta sur-le-champ
mademoiselle Mrief; il ne s'agit pas de cela. Il faut obtenir votre
cong tout de suite, et partir sans perdre une heure. Ma commission est
presse.

--Vous ne pourriez pas l'envoyer par la poste? suggra Ladine.

--Impossible. Si c'tait praticable, est-ce que je vous dirais de partir
pour Cannes?

Il n'y avait rien  rpliquer. Ladine soucieux suivit Xnie jusqu'
l'htel, o madame Mrief, rajeunie par le plaisir de voir un visage
d'autrefois, lui fit cent taquineries jusqu' ce qu'il et promis de
faire tous ses efforts pour obtenir un cong.

--Et envoyez-moi votre femme, que je la convertisse, conclut Xnie.

--Oh! ne vous donnez pas de mal pour cela, c'est tout fait, rpondit
Ladine; elle me perscute depuis que nous sommes maris, et je ne sais
pas,  vrai dire, pourquoi nous n'avons pas fait ce voyage jusqu'ici,
car c'tait la chose la plus simple du monde; mais vous savez, un
changement d'habitudes.....

--Surtout quand on engraisse, ajouta Xnie; a devient de plus en plus
difficile. Allez chercher votre femme et amenez-la  dner.

Au premier moment, madame Ladine battit des mains et sauta de joie;
c'tait une aimable petite boulotte, d'une figure agrable et d'un
esprit conciliant; la seule ruse de sa vie avait t celle qu'elle
s'tait permise pour s'assurer la personne de son mari, et elle tait
d'autant plus excusable, qu'un violent amour en avait t la seule
cause. Xnie trouva en elle une aide incomparable pour l'excution de
son projet;  elles deux, elles bousculrent si bien Ladine, que
celui-ci, par ricochet, perscuta et ahurit ses chefs au point d'obtenir
en huit jours un cong qu'il faut ordinairement trois mois pour mener 
bien. Mais Ladine avait l'air si boulevers qu'on crut dans son
ministre  des vnements de famille qu'il voulait tenir cachs, et,
sans questions indiscrtes, on lui remit son passe-port d'un air de
commisration profonde.

--J'ai mon cong, dit-il  Xnie en arrivant aussitt.

--Faites voir, rpondit la prudente personne, qui examina le papier
officiel. Eh bien, c'est parfait, nous partons demain.

--Demain, trs-bien, rpta docilement Ladine. Mais  prsent que c'est
arrang, dites-moi, mademoiselle Xnie, car je n'ai jamais eu le temps
de vous le demander, quelle est la commission dont vous voulez me
charger pour cette pauvre madame Rabof.

--Lui remettre cette lettre, dit Xnie en prenant dans son buvard une
toute petite enveloppe; Ladine la regarda avec des yeux effars.

--Tout cela? dit-il; vraiment il me semble, mademoiselle, que vous
auriez pu la mettre  la bote sans dranger mes chefs... Ce n'est pas
que je regrette mon voyage, il y a longtemps que je dsirais
l'entreprendre, mais cependant...

--On a toujours tort d'interrompre, rpliqua Xnie; on rpond souvent de
travers, soit dit sans vouloir vous donner de leon, mon ami Ladine.
Vous remettrez cette lettre  madame Rabof quand vous serez seul avec
elle,--tout seul, ou avec votre femme. Il ne faut pas que Paul en ait
connaissance. C'est une fantaisie de malade;--non, c'est un voeu de
mourante que j'excute ici, et vous serez bien rcompens de votre
peine, par l'expression de son visage, mme si elle ne remercie pas tout
haut.

--Un mystre, alors? dit Ladine, qui avait toujours t romanesque.

--Un mystre, mon ami, et je vous prie de remarquer quelle preuve
d'estime et de confiance je vous donne en vous chargeant de cette
mission.

Radieux, Ladine courut fermer ses malles, et le lendemain, les quatre
voyageurs quittrent Ptersbourg dans un coup de chemin de fer
trs-confortable.

Xnie avait vraiment eu une bonne ide en emmenant M. et madame Ladine:
ils n'taient ni trs-amusants, ni trs-instructifs, mais leur prsence
tait pour madame Mrief une distraction continuelle, et la jeune fille
pouvait de temps en temps se laisser bercer par le mouvement du wagon
qui endormait ses penses. Elle allait vers l'inconnu, sans grand espoir
pour sa mre, avec un grand dcouragement en ce qui concernait
elle-mme, mais c'tait un changement, et la vie monotone de Mra lui
tait devenue si pnible que le bruit et la fatigue mme du voyage
taient les bienvenus.

Quand ils arrivrent  Paris, madame Mrief tait si fatigue que Xnie
se repentit presque de sa rsolution. Un spcialiste, consult aussitt,
conseilla l'air de la mer sans perdre un jour, et indiqua une petite
plage perdue o la malade pourrait vivre toujours en plein air,  l'abri
de la curiosit des baigneurs, car les Parisiens n'aiment pas les plages
sans casino; pour eux, la vue de l'Ocan, sans musique, perd les trois
quarts de ses charmes.

Interrog par le tlgraphe, Paul rpondit qu'Anna s'affaiblissait avec
une extrme rapidit; Xnie ne permit pas  madame Ladine de s'attarder
dans les magasins; pour plus de sret, elle la mit avec son mari dans
un fiacre, la conduisit  la gare de Lyon, et promit de lui envoyer tout
ce qu'elle voudrait, en grande vitesse, ce qui consola un peu l'aimable
petite femme d'un dpart si prcipit.

--Songez, dit Xnie  Ladine, que si vous arriviez trop tard, vous
auriez fait ce voyage en pure perte!

Il partit, persuad en effet qu'il n'avait jamais eu d'autre but en
quittant Ptersbourg que de porter  madame Rabof le message de sa
cousine.




XXVI


La fentre de la chambre d'Anna donnait sur un parc plant de grands
arbres; au loin, on voyait la Mditerrane comme un rve bleu, se fondre
avec le ciel pur. La jeune femme, bien prs de sa fin, regardait le ciel
plus que la terre; elle y voyait une forme enfantine, vaguement voile
de blanc, monter lentement et s'vanouir vers le znith. Cette vision,
sans cesse renouvele, avait pour elle une douceur enivrante et
mortelle, qu'elle savourait avec dlices. Ordinairement, ceux qui s'en
vont de ce monde y laissent quelque tre aim, quelque dsir inassouvi,
quelque rve irralis... Anna ne laissait rien derrire elle, ni dsir,
ni rve; le seul tre aim, Paul, aprs le premier moment, serait plus
heureux par la mort de la jeune femme qu'il n'et jamais pu l'tre par
sa vie; la dernire heure serait la bienvenue.

Elle pensait beaucoup et souvent  Xnie. La prudence qui lui avait
dict l'ordre de ne pas rpondre  sa dernire lettre lui paraissait
maintenant inutile; ses jours s'coulaient plus vite qu'elle-mme
n'avait pens, et Paul, certain maintenant que la mort tait proche, la
regardait avec tant de tendresse et de douceur, qu'elle tait prte 
tout lui dire. Mais si Xnie n'acceptait pas le legs que lui faisait sa
petite amie? Si elle avait accept d'autres liens? C'taient des
questions si dlicates, qu'Anna, n'osait s'en ouvrir  son mari,-- lui
moins qu' tout autre,--et cette incertitude tait la seule pense
troublante dans l'azur assombri du ciel de la jeune mourante.

Elle tait prs de la fentre, sur sa chaise longue, recouverte et
environne de draperies blanches, fraches et douces  l'oeil. La
chaleur ne pntrait dans la chambre que juste assez pour y entretenir
un air facile  respirer, et madame Rabof, seule en ce moment,--elle
aimait  tre seule, et son mari, toujours  la porte de la voix,
respectait ce besoin de solitude,--madane Rabof regardait les
hirondelles tournoyer dans le ciel  l'approche du soir, en se demandant
combien de jours elle les verrait encore, lorsqu'on frappa  la porte de
sa chambre.

Paul se glissa par la porte entrouverte, et rencontrant les yeux d'Anna,
rpondit  leur question par un sourire affectueux.

--Es-tu bien, chre mignonne, lui dit-il, assez bien pour recevoir une
visite?

La jeune femme tourna la tte d'un air tonn: qui donc pouvait venir la
voir?

--Des amis de Ptersbourg, continua Paul, Ladine et sa femme, qui
t'apportent des nouvelles de Xnie.

--Xnie? rpta madame Rabof en se soulevant joyeusement... elle
m'envoie un message? Elle a crit?

--Oui, Ladine voudrait te remettre la lettre  toi-mme.

--Tout de suite! dit la jeune femme avec tant de joie dans le regard et
dans tous son tre que, sans sa maigreur diaphane, elle n'et pas paru
malade.

Ladine entra l'instant d'aprs, et ce brave garon fut si touch de
l'tat de son ancienne petite amie, qu'il ne put trouver le moindre
compliment. Il prit un sige et s'assit prs d'elle sans mot dire.

--Vous avez une lettre de Xnie? dit Anna. Sa voix s'tait attnue au
point d'tre aussi frle que sa personne.

Ladine leva les yeux sur Paul d'un air inquiet; Rabof comprit que sa
prsence tait inopportune et s'carta discrtement.

--J'avais ordre de ne la remettre qu' vous seule, dit le messager en
tirant la petite lettre de sa poche avec autant de respect que si c'et
t un firman. Mademoiselle Xnie m'a en outre charg de vous dire
qu'avec cette lettre elle vous envoyait tout son coeur.

Anna tenait la prcieuse lettre dans ses mains et n'osait l'ouvrir,
craignant par quelque mot ou quelque geste de rvler son secret.

--Quel singulier hasard que vous vous soyez trouv prt  partir pour
Cannes juste au moment o Xnie avait besoin de m'envoyer ce billet!
dit-elle en souriant.

--Ce n'est pas un hasard, rpondit navement Ladine; nous ne pensions
pas du tout  faire ce voyage, ma femme et moi; c'est mademoiselle Xnie
qui m'a engag  partir... c'tait faisable, et nous sommes venus.

--Vous avez travers l'Europe pour m'apporter ce petit papier? fit Anna
mue et surprise.

--Puisque mademoiselle Xnie le voulait! rpliqua Ladine d'un ton
convaincu. Vous savez que je n'ai jamais pu lui dsobir... elle est si
bonne! Et puis elle a une manire de vous prsenter les choses...

--Tu n'es pas fatigue, Anna? dit Paul en rapparaissant.

Anna, d'un signe, indiqua qu'elle dsirait tre seule, et son mari
emmena Ladine dans le salon.

Elle ouvrit alors sa lettre, et la lut lentement  deux reprises, 
demi-voix, comme pour s'en apprendre  elle-mme le contenu par coeur,
et pendant cette lecture, deux larmes vinrent perler au bout de ses
longs cils recourbs; elle laissa tomber ce papier sur ses genoux,
appuya sa tte sur l'oreiller, joignit les mains et pria intrieurement.

Le jour baissait rapidement, Paul rentra, un peu inquiet, pour fermer la
fentre; comme il s'approchait, il vit dans le crpuscule la main d'Anna
tendue vers lui; il comprit cet appel et se pencha sur elle.

--Que veux-tu, mon cher ange? lui dit-il doucement.

Anna l'attira faiblement  elle et garda sa main qu'elle tint sur son
coeur; les battements en taient dsordonns, tantt trs-lents et
forts, tantt rapides et presque insensibles; Paul effray voulut se
dgager pour appeler du secours.

--Non, dit-elle de sa voix pure, faible comme le tintement lointain d'un
mince cristal, reste avec moi, coute bien: Je t'ai immole, chre
victime, mais je croyais te rendre heureuse: pardonne-moi la faute qui
te cote la vie; j'accepte celui que tu me lgues; quand ma mre n'aura
plus besoin de moi, je serai tout entire  lui; jusque-l, je l'aiderai
 porter sa croix; qu'il m'aide  porter la mienne. Je bnirai ta
douceur jusque dans l'ternit.

--Anna, que dis-tu? fit Paul, craignant pour la raison de sa femme.

--C'est Xnie, cher Paul, c'est Xnie qui m'crit... je t'ai donn 
elle... je t'ai rendu, pour mieux dire, car elle s'tait arrach le
coeur pour me rendre heureuse! Tu l'pouseras, dis, mon Paul? tu me le
promets?

--Ne me parle pas de cela, ma chrie, je t'en supplie, murmura le jeune
homme,  genoux prs d'elle.

--Rponds-moi, je le veux. Tu l'pouseras? Vous penserez  moi de temps
en temps? Vous serez trs-heureux... n'oublie ni le petit ni moi... cela
m'ennuie de mourir ici, j'aurais voulu dormir  ct de lui... c'est si
loin!

--Ton voeu s'accomplira, dit Paul tout bas, le visage cach dans la robe
de la mourante.

--Bien sr? tu me reconduiras l-bas! Ah! je suis heureuse! Il ne me
manquait plus que deux choses, la lettre de Xnie, et cette promesse...
mon cher Paul, mon cher mari, j'ai mieux aim l'enfant que toi, je t'en
demande pardon... je suis heureuse...

Sa voix s'endormait, elle sonnait doucement, les battements de son coeur
devenaient de plus en plus rares et plus faibles... ils cessrent enfin,
et elle poussa un lger soupir.

--Anna! s'cria Paul en se relevant soudain et en courant chercher de la
lumire.

Elle souriait encore, mais elle tait morte.




XXVII


--Je vous remercie, mes chers amis, et je vous rends la libert, dit
Paul en serrant les mains de M. et madame Ladine, lorsque le cercueil
recouvert de drap d'argent, scell dans sa boite de plomb, fut remis au
chemin de fer.--Je m'en vais jusqu' Ptersbourg; tchez de faire un
tour d'Italie moins lugubre que votre voyage jusqu' prsent.

--Ce pauvre Paul! fit Ladine; si nous retournions avec lui, qu'en
dis-tu?

Madame Ladine ne faisait pas d'objections; cependant ses yeux erraient
avec regret sur la place gaiement claire par le soleil, qu'on
entrevoyait par la porte de la gare.

--Non pas! s'cria Rabof; ce serait abuser du dvouement, et d'ailleurs,
un peu de solitude me fera du bien; j'ai la tte trangement
douloureuse; depuis trois mois, il s'y est pass de singulires
rvolutions. Adieu, chers amis; soyez aussi heureux qu'on peut l'tre,
et sachez que je vous demeure ternellement reconnaissant.

--C'tait donc important, cette lettre que j'ai remise  la pauvre
dfunte? dit Ladine se souvenant tout  coup.

--C'est cette lettre qui lui a permis de mourir tranquille et contente,
et moi... tu ne sauras jamais ce que je te dois... peut-tre un jour! Ce
jour-l, tu comprendras. Adieu, chers amis!

Il monta en wagon, et partit l'instant d'aprs pour ne se reposer que
lorsque le cercueil d'Anna serait plac tout contre celui de leur
enfant, dans le caveau de famille.

Il n'crivit pas  Xnie. Ladine lui avait fait savoir en mme temps son
arrive, la remise de la lettre et la mort de la pauvre jeune femme.
Paul prfrait laisser  une main trangre le soin d'apprendre  son
amie tous ces dtails matriels; si prs de la dernire heure, il ne
pouvait prendre sur lui d'crire des paroles banales, pas plus qu'il ne
devait se laisser aller  dvoiler d'autres sentiments. Ladine avait
reu un tlgramme de Xnie, indiquant comme lieu de son sjour ce petit
port inconnu de la cte normande recommand par le docteur.--Paul prit
l'adresse, et cette simple indication lui suffit. Quand il aurait rempli
tous ses devoirs, il saurait bien retrouver Xnie.

Celle-ci continuait  lutter avec la vie, et ne trouvait pas la lutte
aise. Madame Mrief tait, comme presque toutes les dames russes quand
elles ont atteint un certain ge, pleine de manies et de caprices; il
lui fallait certains objets particuliers, certaines dispositions
spciales, le lit tourn contre la lumire, pas de volets ferms, etc.
Les courants d'air la mettaient en fureur; elle trouvait les servantes
btes et la nourriture indigeste; en un mot, Xnie eut beau faire, elle
ne parvint pas  contenter sa mre un seul jour, ni mme une heure.

Une seule chose fut un adoucissement  ses fatigues: madame Mrief
tombait dans des somnolences rgulires, d'une heure au moins, souvent
davantage, pendant lesquelles Xnie pouvait chapper  la chambre de
malade, et courir sur la cime des falaises respirer l'air de la mer et
remplir ses yeux d'immensit. Elle avait essay d'entraner sa mre sur
ces routes capricieuses, faites d'herbes et de roches, o l'on va sans
savoir o, et o l'oeil est toujours rcompens de la fatigue des
jambes; mais madame Mrief devenait de plus en plus atone; l'atmosphre
de l'Ocan semblait n'avoir surexcit en elle que la mauvaise humeur;
elle se portait mieux, incontestablement, et reprenait un peu de vie,
mais c'tait pour gronder et se plaindre.

C'est donc seule que Xnie s'chappait de la maison, ds que sa mre
tait endormie; elle montait en courant sur la croupe rocailleuse de la
falaise, et s'asseyait tout en haut, sur un rocher nomm par des gens du
pays le _Heur au Loup_ (le Mont du Loup), et de l contemplait le ciel,
les les, la mer de couleur changeante, les nuages aux formes et aux
nuances infinies;--suivant que le ciel tait sombre ou dor, elle
sentait son me pleine de deuils ou d'esprances.

Parfois, elle esprait; sa mre se rtablirait peut-tre, c'est--dire,
elle pourrait tomber dans une douce ignorance des maux de la vie, comme
une paysanne qu'elle avait vue  l'extrmit de la ville. C'tait une
bisaeule, parvenue  un si grand ge, que personne ne savait au juste
l'poque de sa naissance. Elle vivait dans un fauteuil, paralyse du bas
du corps, mais les mains encore agiles, et maniait sur ses genoux les
bobines d'un ancien mtier  dentelles, qui jadis lui avait servi de
gagne-pain. Les bobines ne contenaient plus de fil, mais elle les
faisait jouer machinalement, dessinant dans le vide les points
imaginaires que son cerveau avait oublis, mais que ses doigts
retenaient encore. Elle tait contente de son sort, ne savait plus rien
de la vie, ignorait le nom des petits enfante qui l'entouraient, mais
posait avec bont sa main ride sur leurs boucles blondes; elle ne
parlait presque pas, mais elle souriait toujours, pourvu que son mtier
ft dans le rayon de soleil qui clairait tout le jour la fentre orne
de graniums o elle avait travaill pendant vingt ans.

--Si elle pouvait devenir ainsi, pensait Xnie, les jours o le soleil
faisait de l'Ocan une coupe blouissante d'or fondu.--Si elle devenait
inerte, mais contente! Si elle pouvait sembler reconnaissante des
efforts que je fais pour lui plaire! Si, au lieu de reproches et de
plaintes amres, elle me parlait avec ses yeux, si beaux, si profonds,
si doux, qui maintenant n'expriment plus jamais que de la colre!
Peut-tre s'apaisera-t-elle, peut-tre dans ce grand calme de la
campagne, sous l'influence vivante de cette population active, fortifie
par cet air qui ranimerait les mourants, tant il est vivifiant, elle
deviendra plus douce, plus indulgente et plus forte...

Elle s'asseyait alors sur sa roche favorite et regardait l'immensit qui
semblait lui sourire. Le soleil ne l'aveuglait pas, elle ne craignait
pas le hle pour son teint ambr; son chapeau de paille tait plus
souvent nou  son bras que sur sa tte, et les gens de l'endroit, qui
l'appelaient la belle demoiselle russe, lui souriaient volontiers, car
elle tait une brave demoiselle et hardie  la mer.

Mais l'automne approchait; le soleil se voila pour plusieurs jours sous
d'pais nuages gris, la pluie fine et cruelle vint battre les vitres
pendant des journes entires, le vent d'orage emporta les dernires
feuilles des htres roussis, et le paysage, toujours svre, mais par
les jours de soleil clatant et solennel comme un Claude Lorrain, devint
douloureux et tourment comme un Ruysdal.

--L'affreux pays! dit un soir madame Mrief, pendant que le vent
rugissait par rafales autour de la maison, et portait au loin le bruit
des coups de mer contre le granit des falaises; c'tait bien la peine
d'y venir pour s'y ennuyer comme je le fais! Xnie, je veux m'en aller.

--Soit, maman, dit docilement la jeune fille. O veux-tu que nous
allions?

--Partout, n'importe o! Je veux voir du pays, voir des visages humains,
voir du soleil... Je suis lasse de tout; tout m'ennuie! Tu ne fais rien
pour me dsennuyer.

Xnie sentit soudain une grande motion dans son me dsole. Sa mre
s'en irait-elle de ce monde Sans lui laisser pour adieu d'autres paroles
que des durets? Elle concentra toute sa force, toute son attention, et
se pencha vers le fauteuil de la malade.

--Mre, est-ce que je vous ennuie aussi, moi? dit-elle en la regardant
fixement.

Madame Mrief s'agita avec un malaise nerveux.

--Pourquoi me dis-tu vous? c'est comme lorsque tu es fche?

--C'est parce que je suis srieuse. coutez-moi, maman, vous savez que
depuis bien des annes je fais tout ce qui vous plat; en votre me et
conscience, croyez-vous vraiment que je ne pense qu' moi, que je
recherche seulement mon plaisir, en un mot que je me prfre  vous?
Dites, maman, le croyez-vous?

Les yeux de madame Mrief errrent  et la autour de la chambre; une
chambre trange, bien diffrente de oe qu'ils taient accoutums 
rencontrer; le grand lit carr entour de rideaux d'indienne foncs, les
murs blanchis  la chaux, les deux armoires normes en chne sculpt, si
vieux qu'il tait noir... Elle ramena sur sa fille son regard qui ne
trouvait o se reposer et dit d'une voix piteuse:

--Je ne prtends pas cela, Xnie; ne me tourmente pas.

--Mre, insista la jeune fille en posant ses mains souples et tides sur
les doigts gonfls et inertes de la malade, regardez dans mes yeux, mes
yeux qui vous aiment et dites-moi si vous y avez jamais vu trace
d'gosme. Faites un effort, maman, souvenez-vous! Lorsque mon pre est
mort en me laissant  peine le pain quotidien, ne m'avez-vous pas dit
que vous n'auriez plus la force de lutter pour vivre?

Madame Mrief fit un vague signe d'assentiment. Elle ne pouvait plonger
dans ces profondeurs du pass, mais les mots familiers qui frappaient
son oreille avaient encore un sens pour elle.

--Qu'ai-je fait alors, moi? J'ai travaill pour nous deux; j'ai t 
Mra l'intendant de toute la famille, j'y ai gagn par mon intelligence
le logement, le bois, la nourriture, les quipages, tout enfin,--except
nos plaisirs et nos toilettes, et l'argent de nos revenus a suffi
simplement  nous procurer l'un et l'autre. J'avais vingt ans, quand
j'ai ainsi renonc au monde; dites-moi, ma mre chrie, est-ce
uniquement pour moi que j'ai accept cet humble rle? N'aurais-je pas eu
plus de chance de bonheur  Ptersbourg o je pouvais gagner
honorablement ma vie en donnant des leons, mais  condition d'tre
loign de vous tout le jour? Est-ce pour moi seule que je me suis
ensevelie vivante?

--Tu es une bonne enfant, murmura madame Mrief en faisant un effort
pour suivre le raisonnement de sa fille; oui; tu es une bonne enfant, je
n'ai jamais dit le contraire.

--Eh bien, mre, puisque j'ai t pour vous une bonne enfant, reprit
Xnie en lui caressant les mains, soyez bonne pour moi, vous aussi; ne
me grondez plus ce soir, et dites-moi, comme vous me l'avez dit jadis:
Ma fille, je t'aime, et je te bnis.

Elle s'tait affaisse devant sa mre, et, la tte pose sur les genoux
de la malade, elle attendait ce geste de bndiction.

--Je t'aime et je te bnis, rpta madame Mrief en posant sa main sur
les cheveux noirs de Xnie. La main s'y reposa avec une caresse, et
soudain du pauvre coeur bris de la courageuse fille, jaillit un torrent
de sanglots qu'elle ne put contenir.

--Qu'as-tu? s'cria madame Mrief, toute bouleverse.

--Rien. Oh! maman, laissez-moi pleurer ainsi, sur vos genoux, sous votre
main! voil tant d'annes que je pleure seule, je ne peux plus, je ne
peux plus ainsi porter ma douleur; c'est au-dessus de mes forces!

--Xnie, tu perds l'esprit! s'cria la mre en se levant. Mon Dieu! elle
devient folle!

D'un bond Xnie fut sur ses pieds; d'un geste rapide et superbe, elle
tordit ses cheveux dnous qu'elle fixa sur sa tte, et elle essuya ses
yeux o elle refoula les pleurs avec un mouvement tragique.

--Ce sont mes nerfs qui sont malades; n'y fais pas attention, c'est le
vent; je te demande pardon, maman, dit-elle.

Son visage tait d'une pleur livide, et ses yeux brillaient d'un feu
concentr, mais sa voix tait ferme.

--Tu m'as fait peur! soupira madame Mrief en se laissant retomber dans
son fauteuil.

--Je t'en demande pardon, maman; cela ne m'arrivera plus, dit Xnie. Je
vais dire qu'on nous serve le th; nous partirons aprs-demain pour
l'endroit que tu choisiras toi-mme sur la carte.




XXVIII


Le lendemain soir, aprs l'heure o le soleil se couche, Xnie gravit la
falaise et alla s'asseoir sur son rocher. Il n'y avait pas de coucher de
soleil ce jour-l; le ciel sombre et gris annonait une srie de
journes pluvieuses; la mer encore agite de la bourrasque prcdente
roulait des vagues lourdes, de couleur plombe, qui venaient s'abattre
tout d'une pice avec un fracas lugubre sur les rocs dchirs. L'air
tait froid, l'horizon rtrci; une tristesse sans fond rgnait partout
depuis le pauvre gazon brout ras par les moutons, jusqu'au znith sans
lumire.

Xnie avait mont vite, enveloppe dans son grand manteau, sans regarder
autour d'elle; tout le jour, proccupe des prliminaires du dpart,
elle n'avait pu s'chapper un instant, et pourtant elle tenait  venir
s'asseoir une fois encore  cette place o elle avait rv si souvent.
Quand elle y fut, et qu'elle put regarder autour d'elle cette mer grise,
ce ciel noir, d'o la lumire se retirait rapidement, elle sentit un
grand dsespoir entrer dans son me.

Les amas de rochers, si beaux dans leurs formes tranges, quand la
lumire du soleil les dore, devenaient lugubres comme les monuments
funraires de quelques gants oublis; les silhouettes noires se
dtachaient sur un ciel menaant; la nuit et la mort semblaient
s'avancer  grands pas, se tenant les bras l'une  l'autre pour
ensevelir Xnie dans leur embrassement... Elle eut peur et se fit toute
petite, comme pour laisser passer au-dessus d'elle l'effroyable
rencontre; son coeur se serra, et elle dsira mourir.

Il y a des jours o l'on est  bout de forces, o le fardeau qu'on a
port longtemps sans trop de murmures devient soudain si lourd qu'il
s'incruste dans la chair meurtrie et fait crier la victime. Ce jour
tait venu pour Xnie; elle cria vers le ciel, en lui tendant les bras,
 ce ciel morne et muet;--le fracas des vagues sans cesse crases sur
le roc lui rpondit d'en bas: La mer aussi se brise ternellement et ne
peut pas mourir.

Xnie sentit qu'elle tait encore forte et jeune; sa vie serait une
agonie, mais elle vivrait, sans cesse brise, pour se briser encore!

--Ah! j'aurai tout souffert! se dit-elle en se levant pour retourner au
logis; et tout inutilement; nous avons t victimes de notre destin.

Anna est morte, Paul est seul; je suis broye par la lassitude, et elle,
ma pauvre chrie, son esprit s'enfonce de plus en plus dans la nuit...
Au moins, j'aurai bien souffert; c'est la seule consolation qui me
reste, l'orgueil de ma douleur!

Elle jeta un dernier regard autour d'elle, pour dire un ternel adieu 
ce sombre paysage, si beau, qu'elle ne devait jamais oublier, et fit
quelques pas pour redescendre.

Un homme venait  elle dans le sentier, trop troit pour y marcher deux;
elle remonta sur le plateau pour lui cder le pas, paysan ou douanier.
Il arriva devant elle, et au lieu de passer outre, s'arrta, portant la
main  son chapeau.

La nuit tait tombe sur la terre, mais le rivage offrait encore cette
clart grise particulire aux ctes, qui suit le crpuscule pendant
quelques instants; elle regarda celui qui la saluait pour lui rendre son
salut, et resta immobile.

--Xnie, dit le nouveau venu d'une voix grave.

Elle regardait, craignant de se tromper, sentant qu'elle ne pourrait
rsister au chagrin d'une erreur si elle se laissait aller  croire.

--Xnie, je suis venu. Nous avons assez souffert; je veux vous aider 
porter votre croix.....

--Paul! s'cria-t-elle en tendant les bras; Paul... Ah! oui, j'ai assez
souffert; je n'en puis plus, soutenez-moi!

Il la retint dans ses bras, car elle alliait tomber; il l'assit avec
prcaution sur la roche glissante, et se mit auprs d'elle, comme s'ils
ne s'taient jamais quitts.

--Je suis venu pour vous aider dans votre tche, dit-il de cette voix
grave qui lui tait devenue ordinaire. Anna dort auprs de mon
fils;--ils n'ont plus besoin de moi, tandis que vous, ici, seule avec
l'effroyable fardeau que le destin vous a confi, vous me faisiez peur,
et j'avais mal pour vous dans tout mon tre. Je vous suivrai o vous
voudrez aller, jusqu' ce que vous soyez libre.

Xnie ne le remercia pas; il n'avait pas l'air d'un homme qu'on
remercie; il parlait comme il sentait, d'une faon toute simple.

--Ma mre y consentirait-elle? dit enfin mademoiselle Mrief.

--Je l'ai vue; elle est enchante. Elle croit Anna dans le Midi, avec
son enfant, et elle veut aller la rejoindre.

--Que ferons-nous?

Xnie entrait dan le plan de Paul sans le discuter; elle n'en avait
plus la force.

--Nous poursuivrons toujours une Anna imaginaire, qui fuira devant nous
de ville en ville.....

--Et le monde, que dira-t-il? fit lentement Xnie, en levant sur lui des
yeux soudain navrs.

--Madame Mrief est ma tante; quand il en sera temps, j'en ferai ma
mre.....

Xnie rougit.

--Comme vous voudrez, dit-elle, tout ce que vous voudrez, mais ne me
quittez plus.

Il lui prit la main et la serra virilement, comme  un ami; ce furent
toutes leurs fianailles.

Quelques semaines aprs, sur un point ensoleill du littoral de la
Mditerrane, madame Mrief se trouva un soir entre ses deux enfants.
Elle aimait Paul et le craignait un peu; il savait dominer ses caprices
par sa gravit sereine; aussi Xnie n'avait-elle plus  se plaindre des
anciennes durets de sa mre.

--Ai-je rv, ou m'a-t-on dit, fit tout  coup madame Mrief, que votre
femme tait morte, Paul?

Les deux amis se regardrent surpris; il fallait que la lumire se ft
faite dans l'esprit de la malade par de vagues indices, des mots
recueillis  et l; Paul se chargea de rpondre.

--Elle est morte, ma tante; nous voulions vous le taire pour ne pas vous
affliger; mais puisque vous le savez, il est inutile de mentir plus
longtemps.

Madame Mrief les regarda tour  tour de ses yeux de plus en plus
atones, o brillait pourtant en ce moment une vive lueur de tendresse.

--Vous vous marierez, dit-elle; ce sera trs-bien.

Ils se penchrent sur elle et baisrent chacun une joue de la vieille
femme.

L'instant d'aprs, elle parla d'autre chose et sembla avoir tout oubli.

Un jour de printemps, dans la jolie glise russe de Nice, Paul et Xnie
furent unis, sans autre assistance que les tmoins indispensables.

--Nous sommes maris, maman, dit Xnie en rentrant, mais a ne fait
rien, je ne te quitterai pas davantage pour cela.

Madame Mrief approuva de la tte, c'tait un geste instinctif; elle
n'avait pas compris. Elle mourut quelques semaines aprs, et sa
dpouille fut ramene auprs de celle d'Anna, dans cette terre de la
patrie, que les Russes ont tant  coeur d'avoir pour dernier asile.

Le premier-n de Xnie porte le mme nom que le premier-n d'Anna.

FIN.




PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.




[Fin de _L'hritage de Xnie_ par Henry Grville]
