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Titre: La Cour du Grand-Duc
Auteur: Guinot, Eugne (1812-1861)
Illustrateur: Anonyme
Illustrateur: J. L.
Date de la premire publication: 1843
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: L'Illustration,
   No. 14, 15 et 16 (les 3, 10 et l7 juin 1843)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   28 aot 2011
Date de la dernire mise  jour:
   28 aot 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 844

Ce livre lectronique a t cr par Rnald Lvesque






                   Extrait du journal hebdomadaire
                          L'Illustration,
                       numros 14, 15 et 16.
                            (Juin 1843)




                       La Cour du Grand-Duc

                             NOUVELLE.

                         De Eugne Guinot.


La fin de l'anne dramatique avait ramen  Paris les troupes licencies
des thtres de province. Tout un peuple, toute une Bohme d'acteurs
cosmopolites, s'taient replis vers le centre commun, dans ce vaste
bazar parisien o les directeurs des dpartements viennent se pourvoir
chaque anne et organiser l'assortiment de comdiens qu'ils offrent 
leur public. Quand le temps est mauvais, le march se tient dans un
obscur caf du quartier Saint-Honor; quand il fait beau, les acheteurs
et la marchandise se rencontrent sous les tilleuls du Palais-Royal. Ce
chapitre de la traite des blancs fournit de singuliers dtails, de
piquants pisodes, qui pourraient nous entraner bien loin hors de notre
sujet, se nous nous amusions  peindre ces curieuses figures comiques,
tragiques, lyriques, hommes et femmes, jeunes et vieux, cherchant
fortune, dissimulant leur misre, et se drapant  l'espagnole dans la
plus ample de toutes les vanits. coutez-les parler de leurs succs
rcents: que de bravos! quel enthousiasme! Ils ont plus de laurier que
de chapeau. Le midi les pleure; s'ils vont  l'ouest, le nord ne se
consolera pas. Du reste, peu leur importe; pourvu que l'engagement leur
donne de quoi vivre, ces artistes nomades changent de garnison avec une
insouciance toute militaire.....

C'tait donc par une belle journe d'avril: le soleil brillait, et parmi
les promeneurs qui affluaient dans le jardin du Palais-Royal, on
remarquait plusieurs groupes de comdiens. Il tait facile de les
reconnatre  leur physionomie,  leur costume, et  un je ne sais quoi
dramatique qui se rvlait dans toute leur personne. La saison tait
dj fort avance; toutes les troupes taient formes, et ceux qui
restaient n'avaient plus qu'une bien faible chance d'engagement; leur
anxit se lisait sur leur visage. Un homme d'une cinquantaine d'annes
passa devant ces groupes, et les comdiens le salurent profondment,
avec respect, avec espoir; il jeta sur eux un rapide regard, puis ses
yeux se reportrent avec une feinte application sur le journal qu'il
tenait  la main. Quand il fut loin, les artistes qui avaient pris de
belles attitudes pour captiver son attention, voyant que leurs peines
taient perdues, laissrent clater leur mauvaise humeur:

Balthazard est bien fier, dit l'un d'eux; il ne daigne pus nous
adresser un mot en passant.

--Peut-tre n'a-t-il besoin de personne, reprit un autre; je crois qu'il
n'a pas de thtre cette anne.

--Ce serait tonnant; car il passe pour un habile directeur.

--S'abstenir est quelquefois une preuve d'habilet, quand les conditions
ne sont pas avantageuses. Aujourd'hui la province devient si difficile!
les dpartements lsinent d'une faon si choquante sur le chapitre des
subventions!...... Ah! mes pauvres amis, l'art est bien bas!

Pendant que les comdiens mcontents continuaient cette conversation,
Balthazard abordait avec empressement un jeune homme qui venait d'entrer
dans le jardin par le passage du Perron. Ils allrent s'asseoir ensemble
 une des tables que le caf de Foy place sous les arbres aussitt que
les premires feuilles le permettent.

[Illustration: Balthazard au palais du Grand-Duc.]

--Eh bien! mon cher Florival, demanda le directeur, ma proposition vous
convient-elle? serez-vous des ntres? Quand j'ai appris que vous aviez
rompu avec mon confrre Ricardin, j'en ai t enchant; car vous tes un
sujet prcieux, un jeune-premier comme il y en a peu, joli garon, bien
tourn, portant galement bien le frac et l'uniforme; et puis du talent,
de la chaleur, de l'me et une voix charmante.... Oh! je ne mnagerai
pas votre modestie, et je ne vous pargnerai pas tout le bien que je
pense de vous. Avec de pareilles qualits vous devriez tre engag 
Paris, ou du moins sur une des premires scnes de la province; mais
vous tes encore jeune, et quoique ce soit un beau dfaut pour un
amoureux et un tnor lger, vous savez que la routine prfre les
rputations faites et consacres par le temps. Votre emploi est
gnralement tenu par des Cladons de quarante-cinq ans, amplement
fournis de rides, de cheveux gris et de bonnes traditions, chantant
d'une voix raille, mais avec une excellente mthode. Mes confrres
veulent avant tout prsenter des noms au public; vous tes nouveau, vous
n'avez encore que du talent, je m'en contente; de votre ct,
contentez-vous de ce que je vous offre; les temps sont durs, la saison
est avance, les places soit rares; beaucoup de vos camarades ont pris
le parti d'aller chercher fortune au del des mers. Nous n'irons pas si
loin;  peine franchirons-nous les frontires, de notre ingrate patrie.
L'Allemagne nous tend les bras; c'est une nourrice fconde, et le vin du
Rhin n'est pas  ddaigner. Voici comment l'affaire s'est arrange: j'ai
dirig longtemps et jusqu' prsent plusieurs entreprises dramatiques
dans les dpartements de l'est, en Alsace, en Lorraine. L'anne
dernire; l't me permettant quelques loisirs, je me suis pass la
fantaisie d'une excursion aux eaux de Bade. Il y avait l, comme 
l'ordinaire, tout le beau monde de l'Europe. On combinait les princes,
on marchait sur les altesses; on ne pouvait faire quatre pas sans se
trouver nez  nez avec un souverain. Ces ttes couronnes, rois,
grands-ducs, lecteurs, se mlaient de la meilleure grce du monde avec
les gens de rien. L'tiquette est bannie des eaux de Bade; dans cette
aimable rsidence, les grands personnages, tout en gardant leurs titres,
se donnent la libert et les agrments de l'incognito. Parmi les
plaisirs qui embellissaient ce sjour, on comptait pour fort peu de
chose un petit thtre o de mauvais comdiens allemands jouaient deux
ou trois fois par semaine devant des banquettes. Ces pauvres diables
d'artistes et leur infortun directeur seraient morts de faim sans la
subvention que leur accordait la banque des jeux. J'allais souvent
assister  leurs reprsentations si ddaignes, et parmi les rares
spectateurs dissmins dans la salle, je remarquai que je n'tais pas le
seul habitu. Je retrouvai toujours,  la mme place de l'orchestre, un
monsieur d'une figure distingue, modestement vtu et paraissant prendre
un assez vif plaisir au spectacle; ce qui prouvait qu'il n'tait pas
trs difficile. Un soir il m'adressa la parole au sujet de la pice
qu'on reprsentait; la conversation s'engagea sur l'art dramatique; il
reconnut que j'avais des connaissances spciales, et aprs le spectacle
il m'invita  prendre avec lut quelques rafrachissements. J'acceptai.
Nous nous quittmes  minuit. En rentrant chez moi, je rencontrai un
joueur de mes amis, qui me dit:--Je vous fais mon compliment! vous avez
de belles connaissances! C'tait une allusion  la socit dans
laquelle je me trouvais tout  l'heure au caf, et j'appris que mon
compagnon n'tait rien moins que son altesse srnissime le prince
Lopold, souverain du grand-duch de Noeristhein.

Oui, mon cher Florival, continua Balthazard, j'avais eu l'insigne
honneur de passer une soire tout entire dans la familiarit d'une tte
couronne. Le lendemain matin, en me promenant dans le parc, je
rencontrai Son Altesse, et comme, aprs avoir salu profondment, je me
tenais  une distance respectueuse, le prince vint  moi et me proposa
de faire un tour de promenade avec lui. Avant d'accepter cet honneur, la
dlicatesse me faisait un devoir d'apprendre au grand-duc qui j'tais,
et je le fis d'un air  la fois modeste et digne.--Eh bien! rpliqua le
prince, je l'avais devin; oui, d'aprs votre manire d'envisager les

questions dramatiques, et surtout d'aprs quelques mots assez
significatifs qui vous sont chapps dans notre conversation d'hier, je
me doutais bien que j'avais affaire  un directeur de thtre.


--Cela dit, le prince m'invita du geste  l'accompagner, et dans un long
entretien il me manifesta l'intention de possder dans sa capitale une
troupe d'artistes franais jouant la comdie, le drame, le vaudeville et
chantant l'opra comique. Il faisait construire  grands frais une
magnifique salle qui devait tre acheve  la fin de l'hiver, et il
m'offrit le privilge de ce thtre  des conditions avantageuses.
Jamais proposition n'arriva mieux. Prcisment je venais de rompre avec
le conseil municipal de la ville de M, dont j'avais exploit le thtre
pendant cinq ans, et qui voulait diminuer ma subvention. Je ne voyais
aucune ressource en France pour l'anne qui s'ouvre, et je me trouvais
rellement dans l'embarras. Le Grand-Duc de Noeristhein me faisait beau
jeu: mes frais assurs, une gratification et de superbes chances de
bnfices. Je n'hsitai pas un seul instant, et nous changemes nos
paroles. C'tait un march conclu.

D'aprs nos conventions, je dois tre rendu  Carlstadt, capitale des
tats du grand-duc Lopold, dans les premiers jours de mai. Nous n'avons
pas de temps  perdre. Dj ma troupe est  peu prs forme; mais il me
manque encore plusieurs sujets importants, et entre autres un jeune
premier de comdie et un tnor d'opra comique. Vous pouvez remplir ce
double emploi, et je compte sur vous.

--Ce que vous me proposez, rpondit le jeune artiste, me conviendrait
parfaitement; mais il y a un obstacle, une affaire de coeur. Oui, mon
cher Balthazard, je suis pris srieusement, et tout autre intrt
s'efface devant le sentiment qui me domine. Si j'ai rompu avec votre
confrre Ricardin, c'est qu'il n'a pas voulu engager celle que
j'aime.....

--Ah! c'est une actrice?

--Au thtre depuis deux ans; belle, charmante, adorable; de l'esprit,
de la grce, du talent et une voix ravissante; c'est une premire
chanteuse comme il n'y en a pas  l'Opra-Comique.

--Elle est sans engagement?

--Oui, mon cher, oui, la ravissante Dlia est disponible par une suite
de hasards qu'il serait trop long de vous numrer. Sachez seulement que
dsormais je m'attache  ses pas. O elle ira, j'irai; je veux que le
mme thtre nous runisse, qu'elle me voie dans mes beaux rles,
qu'elle m'coute lorsque je lui adresserai les tendres vers de nos
potes et la prose brlante du drame moderne. Alors peut-tre
j'obtiendrai d'elle un regard de sympathie, et, ralisant le plus cher
de mes voeux, nous unirons nos destines par le lien sacr du mariage.

--Trs bien! s'cria Balthazard en se levant; indiquez-moi vite la
demeure de cette merveille; j'y cours, j'y vole, je fais les plus grands
sacrifices, je vous engage tous les deux et nous partons demain.

On avait raison de dire que Balthazard tait un habile directeur. Nul
mieux que lui ne s'entendait  composer lestement une troupe; il avait
du got et de l'adresse; il possdait l'art de dcider les indiffrents
et de sduire les rebelles.

Une heure aprs l'entretien du Palais-Royal, il avait obtenu la
signature de mademoiselle Dlia et du jeune premier Florival, deux
acquisitions excellentes et qui devaient lui faire le plus grand honneur
en Allemagne. Le soir du mme jour sa petite troupe se trouvait
complte, et le lendemain, aprs un diner substantiel, elle se rendait
avec armes et bagages  la diligence de Strasbourg. Dix places avaient
t retenues; personne ne manquait  l'appel, et chacun emportait les
plus brillantes esprances dans cette campagne dramatique qui promettait
gloire, plaisir et profit.

Voici comment se composait la troupe:

Balthazard, directeur, tenant l'emploi des pres nobles, premire rles
marqus, financiers, raisonneurs;

Florival, jeune-premier, amoureux, premier tnor;

Rigolet, comique, jouant les Arnal, les Bouss, les Alcide Tousez, etc.

Similor, les valets dans la haute comdie et les Martin dans l'opra
comique;

Anselme, deuxime et troisime rles, grande utilit;

Lebel, chef d'orchestre;

Mademoiselle Dlia, premire chanteuse et jeunes premiers rles en tous
genres, dans l'opra et la comdie, emplois de madame Damoreau et de
mademoiselle Plessy:

Mademoiselle Foligny, Dugazon, les seconds rles dans la comdie,
soubrettes, travestis, Djazet;

Mademoiselle Alice, ingnue;

Madame Pastourelle, premiers rles marqus, dugnes, emplois de
mademoiselle Mante, de madame Boulanger et de madame Guillemin.

Ce personnel devait suffire, si l'on considre que ces artistes taient
pleins de zle et prts  sacrifier leurs prtentions  toutes les
exigences du rpertoire. On devait aisment trouver dans la capitale du
grand-duch des sujets capables de remplir les fonctions de comparses:
au besoin, d'ailleurs, la plupart des pices pouvaient subir la
suppression de quelques rles peu importants.

Aucun incident remarquable, aucune aventure digne d'tre cite ne
signala le voyage. A Strasbourg, Balthazard accorda trente-six heures de
repos  ses pensionnaires, et il profita de cette halte pour crire au
grand-duc Lopold et le prvenir de sa prochaine arrive; puis la troupe
se remit en marche, passa le Rhin sur le pont de Kehl et posa le pied
sur le territoire allemand. Au bout de trois jours, et aprs avoir
travers plusieurs petits tats, les voyageurs arrivrent  la frontire
du grand-duch de Noeristhein, et s'arrtrent dans un petit village
nomm Krusthal.

Il n'y avait que quatre lieues de la frontire  la capitale, mais les
moyens de transports manquaient. Une seule voiture faisait le service du
grand-duch, mais son dpart de Krusthal ne devait avoir lieu que le
surlendemain, et d'ailleurs cette voiture ne pouvait contenir que six
personnes. L'endroit n'offrait aucune autre ressource, il fallait
absolument attendre, et c'tait la une assez triste ncessit.

Nos pauvres artistes faisaient mauvaise mine  ce mauvais gte. La
patience n'tait pas leur passion dominante, et ils avaient quelque
peine  prendre leur parti bravement. Seuls entre tous, le jeune premier
et la premire chanteuse ne se montraient nullement mus de cette
msaventure. A Krusthal, comme ailleurs, ne se trouvaient-ils pas l'un
prs de l'autre? et pouvaient-ils redouter l'ennui en pareille
compagnie?--Car il faut dire que mademoiselle Dlia, tout en conservant
pour sa dfense les dehors d'une extrme rserve, n'tait pas insensible
aux soins dlicats et aux tendres empressements de son aimable camarade.

Cependant Balthazard, plus impatient que les autres, et moins prompt 
se dcourager, aprs avoir parcouru le village pendant deux heures,
reparut aux yeux des siens en vritable triomphateur, mont sur un char
lger que tranait rsolument un vigoureux cheval du Mecklembourg.
Malheureusement ce char n'avait que les proportions d'un troit
cabriolet.

Je vais partir seul, dit Balthazard. Aussitt arriv, j'irai trouver le
grand-duc, je lui ferai part de votre position, et je ne doute pas qu'il
n'envoie tout de suite ici deux ou trois de ses carrosses pour vous
transporter honorablement  Carlstadt.

Ces paroles rassurantes furent accueillies par de vives acclamations. Le
conducteur, qui tait un petit paysan de quatorze ou quinze ans, fit
claquer son fouet, et le vigoureux Mecklemhourgeois partit au petit
trot. Chemin faisant, Balthazard interrogea son guide sur l'tendue, la
richesse et la prosprit du grand-duch; mais il ne put obtenir aucune
rponse satisfaisante; le jeune paysan tait d'une ignorance profonde
sur toutes ces questions. Les quatre lieues furent faites en trois
petites heures, ce qui est le train de la poste et des estafettes
allemandes. Dj le jour commenait  s'teindre, lorsque Balthazard fit
son entre dans Carlstadt. Les rues taient  peu prs dsertes et les
magasins ferms; car dans ces heureux pays situs sur la rive droite du
Rhin, on se repose de bonne heure. Le voyageur ne pouvait donc pas juger
de l'importance d'une ville entrevue dans cet tat de calme et
d'obscurit. Bientt la voiture s'arrta devant une maison d'assez,
belle apparence.

Vous m'avez demand de vous conduire au palais de notre prince, nous y
voici, dit le conducteur en mettant pied  terre. Balthazard descendit,
paya la course, en franchit le seuil de la porte cochre, sans tre le
moins du monde inquit par le fantassin qui faisait nonchalamment sa
faction en comptant les toiles.

Dans le vestibule, matre Balthazard rencontra un suisse qui le salua
gravement; il passa outre, et inversa une antichambre entirement vide.
Dans une premire salle, o devaient se tenir les gentilshommes
ordinaires, aides-de-camp, cuyers et autres dignitaires grands et
moyens, il ne vit personne; dans un second salon, clair par un seul
quinquet maigre et fumeux, il aperut, demi-couch sur une banquette, un
monsieur entirement vtu de noir, vieux et poudr, qui se leva
lentement  son entre, le regarda avec un air de surprise, et lui
demanda ce qu'il y avait pour son service.

Je dsirerais voir Son Altesse Srnissime le grand-duc Lopold,
rpondit Balthazard.

--Mais on n'entre pas ainsi chez le prince, surtout  pareille heure.

--Je suis attendu, reprit matre Balthazard avec un certain aplomb.

--Ah! c'est diffrent. Je vais voir si Son Altesse peut vous recevoir.
Qui faut-il annoncer?

--Le directeur privilgi du thtre de la cour.

--Vous dites?

Matre Balthazard rpta sa phrase d'une voix claire et en dtaillant
nettement les syllabes. On le laissa seul un instant; et dj il
commenait  douter du succs de son audace et de son mensonge,
lorsqu'il reconnut la voix du prince qui disait:

Faites entrer!

Il entra. Le prince tait assis dans un vaste fauteuil  la Voltaire,
devant une table couverte d'un tapis vert, sur laquelle se trouvaient
ple-mle des papiers, des journaux, une critoire, un sac  tabac, deux
flambeaux, un sucrier, une pe, une assiette, des gants, une bouteille,
des livres et un verre en cristal de Bohme artistement grav. Son
Altesse se livrait  une occupation toute nationale; elle avait aux
lvres une de ces longues pipes que les Allemands ne quittent que pour
manger et pour dormir.

Le directeur privilgi du thtre de la cour s'inclina trois fois,
comme s'il se ft prpar  faire une annonce au public; puis il garda
le silence, attendant le bon plaisir du prince, Mais,  dfaut de
paroles, le visage de Balthazard tait si expressif, que le prince lui
rpondit.

Eh bien! oui, vous voil... Certainement je vous reconnais, et je me
souviens de ce dont nous sommes convenus dans notre rencontre  Bade.
Mais vous arrivez dans un bien mauvais moment, mon cher monsieur!

--Je demande pardon  Votre Altesse si je me suis prsent  une heure
indue, rpondit Balthazard en s'inclinant de nouveau.

--Il ne s'agit pas de l'heure, reprit vivement le prince. Ah! si ce
n'tait que cela! Tenez, voici votre lettre, je la lisais tout 
l'heure, et je regrettais qu'au lieu de m'crire il y a trois jours, 
moiti chemin de votre voyage, vous ne m'eussiez pas averti deux ou
trois semaines avant de vous mettre en route.

--J'ai eu tort.

--Plus que vous ne le pensez; car si vous m'aviez prvenu d'avance, je
vous aurais pargn un voyage inutile.

--Inutile! s'cria Balthazard avec effroi... Est-ce que Votre Altesse
aurait chang d'ide?

--Non, j'aime toujours le spectacle et je serais enchant d'avoir ici un
thtre franais; sous ce rapport, mes ides et mes gots n'ont pas
vari depuis l't dernier; mais, par malheur, je ne puis plus les
satisfaire. Tenez, venez voir, continua le prince en se levant.

Il prit Balthazard par le bras, et le conduisit devant une fentre qu'il
ouvrit.

Je vous avais dit l'anne dernire que je faisais construire dans ma
capitale un magnifique thtre.

--Oui, monseigneur.

--Eh bien! regardez, de l'autre ct de la place, en face de mon palais:
le voil!

--Mais, monseigneur, je ne vois qu'un emplacement vide, des
constructions commences et  peine sorties de terre.

--Prcisment, c'est le thtre.

--Votre Altesse m'avait dit que ce monument serait termin avant la fin
de l'hiver!

--Alors je ne prvoyais pas que je serais forc de suspendre les travaux
faute d'argent pour payer les ouvriers, car telle est ma situation
aujourd'hui. Si je n'ai pas de salle  vous offrir, si je ne puis vous
prendre  ma solde vous et votre troupe, c'est que mes moyens ne me le
permettent pas. Les coffres de l'tat et ma cassette particulire sont
vides,... Vous me regardez d'un air constern! Que voulez-vous?
l'adversit ne respecte personne, pas mme les grands-ducs; mais je
supporte ses atteintes avec philosophie; tchez de faire comme moi. Et
d'abord, pour vous remettre, fermons cette croise, asseyez-vous dans ce
fauteuil, prenez une pipe, versez-vous un verre de cette liqueur, et
buvez avec moi au retour de ma prosprit. Vous savez que je ne suis pas
fier, maintenant moins que jamais; d'ailleurs, je vous dois des
explications, et vous qui recevez le contre-coup de ma mauvaise fortune,
et je vous les donnerai franchement... Je n'ai jamais eu beaucoup
d'ordre dans mes dpenses; cependant,  l'poque o je vous ai
rencontr, j'avais toutes sortes de raisons pour croire mes affaires
dans une bonne situation. Le dficit ne s'est dclar que plus tard,
vers le mois de janvier dernier. L'anne avait t mauvaise; la grle
avait ravag nos rcoltes, les rentres s'opraient difficilement. Un
arrir assez considrable tait d aux officiers de ma maison, et leurs
murmures arrivrent jusqu' moi. Pour la premire fois je me fis rendre
des comptes dtaills, et j'appris que depuis mon avnement au trne
j'avais continuellement dpens au del de mes revenus. Mon premier acte
de souverainet avait t une forte diminution sur les impts pays 
mes prdcesseurs. Le mal datait de l; chaque anne l'avait empir, et
aujourd'hui je suis ruin, charg de dettes, et ne sachant trop comment
rparer ce dsastre. Mes conseillers intimes m'avaient bien propos un
moyen: c'tait de doubler les impts, de frapper de nouvelles
contributions, en un mot de pressurer mes sujets. Joli moyen! faire
payer  de pauvres diables les fautes de mon imprvoyance et de mon
dsordre! Il se peut que cela se pratique ainsi en d'autres pays, mais
ce ne sera jamais moi qui aurai recours  un procd aussi peu dlicat.
Je veux tre juste avant tout, et j'aime mieux rester dans l'embarras
que de faire souffrir mon peuple.

--Excellent prince! s'cria Balthazard, touch de ces bons sentiments,
si rares chez les souverains.

--Eh bien! reprit le grand-duc Lopold en souriant, n'allez-vous pas
maintenant remplir auprs de moi l'office de flatteur? Prenez garde! La
tche serait rude. Car vous ne trouveriez ici personne pour vous aider.
Je n'ai plus de quoi payer la flatterie: les courtisans sont partis. En
entrant chez moi, vous avez travers des salles dsertes, vous n'avez
rencontr ni chambellan ni cuyers sur votre passage. Ces messieurs ont
donne leur dmission; ma maison civile et ma maison militaire, mes
gentilshommes, secrtaires, aides-de-camp et autres m'ont quitt sous
prtexte que je ne pouvais pas payer leurs appointements et leurs gages.
Me voil seul; je n'ai plus que quelques domestiques fidles et
patients, et le plus grand personnage de ma cour, aujourd'hui, est le
brave et honnte Wilfrid, mon vieux valet de chambre.

Il y avait dans les dernires paroles du prince abandonn un accent de
douce tristesse qui toucha Balthazard; deux larmes brillrent aux yeux
du directeur, qui savait mal contenir ses motions. Le grand-duc reprit
en souriant:

Oh! ne me plaignez pas; Je ne me trouve nullement malheureux de ne plus
avoir autour de moi ces visages menteurs; au contraire, je me sens fort
aise d'tre affranchi d'un crmonial pesant, d'tre dbarrass de
quelques sots et d'autant d'espions qui m'entouraient du matin jusqu'au
soir.

Le prince pronona ces mots de l'air le plus dgag, et avec un ton de
franchise qui excluait le doute. Balthazard ne put s'empcher de le
fliciter sur son courage.

Il m'en faut plus que vous ne le pensez, continua Lopold, et je ne
rpondrais pas d'en avoir assez pour supporter les nouveaux coups qui me
menacent. L'abandon de mes courtisans ne serait rien, si je ne le devais
qu'au mauvais tat de mes finances; ds que je serais en fonds, si
l'envie m'en prenait j'en achterais d'autres, ou bien je me donnerais
le plaisir de reprendre les anciens pour les tenir sous ma botte et me
venger d'eux tout  mon aise; mais leur insolente dfection me fait
entrevoir des orages  l'horizon politique, comme disent nos diplomates.
La disette seule n'aurait pas suffi pour chasser du palais ces hommes
affams d'honneurs autant que d'argent; ils auraient attendu des jours
meilleurs, et leur vanit aurait fait prendre patience  leur avarice.
S'ils sont partis, c'est qu'ils ont senti le terrain trembler sous leurs
pieds, c'est qu'ils sont d'accord avec mes ennemis. Je ne saurais me
dissimuler le danger qui me menace, je suis mal avec l'Autriche;
Metternich me regarde de travers;  Vienne on me trouve trop libral,
trop populaire: on dit que je donne un fcheux exemple: on me reproche
de gouverner  bon marche et de ne pas faire sentir le joug  mes
sujets. Ce sont l de mauvaises raisons qu'on amasse pour me jouer un
mauvais tour. Un de mes cousins, colonel au service de l'Autriche,
convoite mon grand-duch;--quand je dis grand, il n'a que dix lieues de
long sur huit de large, mais tel qu'il est, je le trouve  ma
convenance; j'y suis fait, j'ai l'habitude de le grer, et si je le
perdait, il me manquerait quelque chose. Le cousin qui veut me
remplacer s'est avis de me chicaner sur mes droits incontestables; il a
ouvert le procs devant le conseil antique, et, quoique ma cause soit
excellente, je pourrais bien la perdre, car je n'ai pas d'argent pour
clairer mes juges; mes ennemis sont puissants, la trahison m'environne,
on cherche  profiter de mes embarras financiers, afin de me conduire 
la dchance par la banqueroute. Dans ces circonstances critiques je ne
demanderais pas mieux que d'avoir des comdiens pour me distraire de mes
ennuis, mais je n'ai ni salle de spectacle, ni argent. Il m'est donc
impossible de vous garder, vous et les vtres, mon cher directeur, et
j'en suis vraiment aussi contrari que vous. Tout ce que je pourrai
faire sera de vous donner sur le peu qui me reste une lgre indemnit
pour couvrir vos frais de voyage et faciliter votre retour en France.
Revenez me voir demain matin; nous rglerons cette affaire, et je
recevrai vos adieux.

Les malheurs du prince avaient tellement absorb l'attention et la
sensibilit de Balthazard, que le souvenir de ses propres embarras
s'tait compltement effac pendant cette soire o le grand-duc lui
avait rvl les secrets de sa position politique et financire. Ce ne
fut qu'aprs tre sorti du palais, qu'il fit un retour sur lui-mme.
Comment se tirer d'affaire avec les acteurs engag et amens  deux cent
lieues de Paris sur la foi des traits? que leur dire, et comment leur
faire entendre raison? Le malheureux directeur passa une mauvaise nuit.
Aussitt que parut le jour, il se leva, demandant  la fracheur du
matin de calmer ses esprits agits, et de lui inspirer quelque bonne et
habile manoeuvre pour sortir de ce mauvais pas. Dans une promenade de
deux heures, il eut tout le loisir de parcourir Carlstadt et d'admirer
les agrments de cette capitale. Carlstadt tait une ville lgante,
coquette, oisive, avec des rues larges et droites qui la peraient de
part en part, de jolies maisons bien alignes, dont les fentres taient
armes de petits miroirs indiscrets qui refltaient les passants et
transportaient dans les appartements les scnes de la voie publique; de
sorte que les habitants pouvaient, grce  ce daguerrotype anim,
satisfaire leur curiosit sans se dranger. C'est l une innocente
rcration que se donnent volontiers les bourgeois allemands. Du reste,
la capitale du Grand-Duch de Noeristhein paraissait ne s'occuper que
fort peu d'industrie et de commerce; le mouvement y tait modr, le
luxe en tait banni, et sa prosprit tenait surtout aux gots modestes,
 la philosophie flegmatique de ses citoyens.

Une troupe de comdiens, ne pouvait pas faire fortune dans un pareil
pays.--Il faudrait absolument reprendre le chemin de la France, pensa
Balthazard aprs avoir fait le tour de la ville; puis il consulta sa
montre, et, jugeant que l'heure tait convenable, il se dirigea vers le
palais, o il entra sans plus de faon que la veille. Le fidle Wilfrid,
remplissant les fonctions de gentilhomme ordinaire le reut comme une
vieille connaissance, et s'empressa de l'introduire dans le cabinet du
grand-duc. Son Altesse lui parut plus soucieuse que la veille. Le prince
marchait  grands pas, le front baiss, les bras croiss, et tenant  la
main des papiers dont la lecture l'avait videmment contrari. Pendant
quelques instants il garda le silence; puis, s'arrtant devant
Balthazard, il lui du tristement:

Vous me trouvez ce matin moins calme qu'hier soir; c'est que je viens
de recevoir d'assez mauvaises nouvelles, et je ne sais pas me dfendre
contre une premire impression... Ah! vraiment, tout cela me pse, et je
leur abandonnerais de grand coeur cette pauvre souverainet, cette
couronne d'pines qu'ils me disputent, si l'honneur ne me commandait de
soutenir jusqu'au bout mes droits lgitimes... Oui, en ce moment je
n'ambitionne qu'un sort paisible, et je donnerais volontiers mon
grand-duch, mon titre, ma couronne, pour aller vivre tranquillement 
Paris en simple particulier, avec trente mille livres de rentes.

--Je le crois bien! s'cria Balthazard qui, dans ses plus beaux rves,
n'avait jamais lev si haut ses voeux tmraires.

Cette nave exclamation fit sourire le prince. Il ne fallait que peu de
chose pour chasser ses ennuis et lui rendre cette lgre dose de bonne
humeur qui flottait habituellement  la surface de son caractre.

--Je comprends, reprit-il gament; vous trouver, que je ne suis pas
dgot! Dpenser trente mille francs de revenu dans l'indpendance et
les plaisirs de la vie parisienne est un sort plus digne d'envie que
gouverner tous les grands-duchs du monde. Vous avez, raison, et je le
sais par exprience, car il y a une dizaine d'annes, lorsque je n'tais
encore que prince hrditaire, j'ai pass six mois  Paris, libre,
riche, insouciant, et mes souvenirs me disent que ces jours l ont t
les plus beaux de ma vie.

--Eh bien! est-ce qu'en liquidant tout ce que vous avez ici vous ne
pourriez pas raliser cette fortune? D'ailleurs, ce cousin dont vous me
faisiez l'honneur de me parler hier vous assurerait avec plaisir vos
trente mille francs de rente, si vous lui cdiez votre place qu'il
envie... Mais, monseigneur, voulez-vous que je vous parle franchement?

--Je ne demande pas mieux.

--Une existence paisible et modeste aurait sans doute beaucoup de charme
pour vous, et vous le dites dans la sincrit de votre me; mais d'un
autre ct vous tenez essentiellement  votre couronne, et ce n'est pas
seulement par ces raisons d'honneur que vous invoquiez tout  l'heure.
On a beau dire et s'exagrer les douceurs du calme et de la retraite
dans un moment de fatigue et d'orage, un trne, tout boiteux qu'il soit,
est un sige que l'on ne saurait quitter sans regrets... Voil mon
opinion, forme  l'cole dramatique; c'est peut-tre une rminiscence
de quelque ancien rle, mais on trouve parfois la vrit au thtre. Or
donc, puisque,  tout prendre, ce qui vous convient le mieux est de
rester en place, vous devriez... Mais pardon, mes paroles sont peut-tre
trop libres...

--Parlez en toute libert, mon cher directeur, je vous le permets et je
vous en prie. Je devrais donc, disiez-vous?...

--Vous devriez, au lieu de vous livrer au dcouragement et aux ides
potiques, ne pas attendre le coup qui vous frappera, ne pas vous
contenter de tomber noblement. Les circonstances sont favorables, vous
n'avez plus de ministres ni conseillers d'tat pour vous induire en
erreur et vous embrouiller dans vos projets. Fort de votre bon droit et
de l'amour de vos sujets, il est impossible que vous ne trouviez pas un
moyen d'assurer votre position et de rtablir vos finances.

--Il n'y en a qu'un seul.

--Cela suffit.

--Un bon mariage.

--Au fait, c'est vrai, je n'y pensais pas, vous tes garon!... Eh bien!
vous voil sauv, un bon mariage!... C'est comme cela que les grandes
maisons se consolident quand elles sont menaces de tomber en ruines.
pousez-moi une grosse hritire, la fille unique de quelque riche
banquier.

--Vous n'y pensez pas! une msalliance!

--Ah! si vous faites le fier!...

--Ce n'est pas moi, je n'ai pas de prjugs; mais que dirait l'Autriche
si je me permettais de droger? Ce serait un nouveau grief dont on ne
manquerait pas de se servir contre moi. Et puis, les millions d'un
banquier ne me suffiraient pas; il me faut une alliance avec une famille
puissante sur laquelle je puisse m'affermir. Cette alliance, telle que
je la souhaite, s'offrait  mes voeux; il y a quelques jours encore je
pouvais prtendre  ce moyen de salut. Un de mes voisins, le prince
Maximilien de Hanau, qui est trs bien en cour de Vienne, a une soeur 
marier: la princesse Edwige est jeune, belle, aimable et riche; c'est un
excellent parti, et j'avais dj entam les prliminaires d'une demande
en mariage; mais deux dpches que j'ai reues ce matin renversent
toutes mes esprances. Voil le motif de l'abattement dans lequel vous
m'avez trouv tout--l'heure.

--Voyons reprit Balthazard. Votre Altesse est peut-tre trop prompte 
se dcourager.

--Jugez-en vous-mme. J'ai un rival, l'lecteur Biberick; ses tats sont
moins considrables que les miens, mais il est plus solidement tabli
dans sont petit lectorat que je ne le suis dans mon grand-duch.

--Permettes, monseigneur, j'ai vu l'anne dernire  Bade l'lecteur de
Biberick, qui s'y trouvait en mme temps que nous; sans flatterie, ce
prince ne saurait soutenir aucune comparaison avec Votre Altesse: vous
avez  peine trente ans et il en a plus de quarante; vous tes bien fait
de votre personne, il est lourd, pais et mal bti; vous avez le visage
agrable et noble, sa figure est commune et disgracieuse; vos cheveux
sont du blond le plus pur et les siens d'un rouge flamboyant. La
princesse Edwige ne peut manquer de vous donner la prfrence.

--Fort bien, mais on ne lui laissera pas le choix; elle dpend de son
auguste frre, qui la mariera sans la consulter.

--Voil ce qu'il faut empcher.

--Comment?

--En inspirant de l'amour  la jeune personne. Il y a tant de ressources
dans le sentiment! On voit tous les jours des mariages de convenances
dtruits et rompus au profit d'un mariage d'inclination.

--Oui, cela se voit dans les comdies...

--Qui fournissent d'excellentes leons...

--Aux gens d'un certain monde; mais nous autres princes, nous n'avons
pas le bnfice de ces suites de combats o l'accord de deux coeurs bien
pris fait plier tous les obstacles.

--Sur ce point-l, monseigneur, j'ose ne pas tre entirement de votre
avis. Les matres de l'art que j'tudie et que je pratique depuis trente
ans m'ont appris que ces sortes d'affaires se traitent dans les palais 
peu prs comme ailleurs; toute la diffrence est dans la forme, plus
pompeuse chez vous. Du reste, pourquoi ne feriez-vous pas une tentative?
Si j'avais un conseil  vous donner, ce serait de vous mettre en route
ds demain, et d'aller faire une visite au prince de Hanau.

--C'est inutile. Pour voir le prince et sa soeur je n'ai pas besoin de me
dranger; une de ces dpches m'annonce leur prochaine arrive 
Carlstadt. Comprenez-vous maintenant tout le malheur de ma position? Ils
arrivent! Au retour d'un voyage qu'ils viennent de faire en Prusse, ils
traversent mes tats et s'arrtent dans ma capitale, o ils me demandent
l'hospitalit pour deux ou trois jours. Vous voyez bien que je vais tre
perdu dans leur esprit. Que penseront-ils de moi quand ils me trouveront
seul, abandonn, dans mon palais dsert? Croyez-vous aprs cela que la
princesse soit tente de partager mon sort et de passer sa vie dans ma
triste solitude? L'anne dernire elle est alle  Biberick; l'lecteur
l'a dignement reue. Il avait du moins  lui offrir les plaisirs d'une
cour anime; il pouvait mettre  ses ordres des gentilshommes, des
chambellans; il pouvait lui donner des concerts, des ftes, des bals. Et
moi, rien! Suis-je assez malheureux! assez humili! Et pour qu'aucun
affront ne me soit pargn, mon rival veut que son mariage soit ngoci
ici mme; oui vraiment! l'lecteur me brave  ce point! Il vient de
m'expdier un ambassadeur, le baron Ppinster, charg, dit-il, de
conclure un trait de commerce qui serait fort avantageux pour moi; mais
cette affaire n'est qu'un vain prtexte. Le baron n'a d'autre mission
que de s'entendre avec le prince de Hanau; cette rencontre est
habilement mnage, pour que la ngociation conjugale s'accomplisse
secrtement et sans appareil. Voil ce qu'il me faudra voir! Je serai
contraint de subir cet outrage, de dvorer l'injure, de donner au prince
et  sa soeur le spectacle de ma misre, de mon abaissement!... Ah! que
ne ferais-je pas pour me soustraire  cette honte!

--Il y aurait peut-tre un moyen! s'cria Balthazard aprs un instant de
rflexion.

--Un moyen? Parlez, quel qu'il soit, je l'adopte.

--Un moyen bizarre et hardi! continua Balthazard.

--N'importe! je suis prt  tout risquer.

--Il vous faut dissimuler votre abandon, repeupler ce palais, avoir une
cour?

--Oui.

--Pensez-vous que les courtisans qui vous ont dlaiss rpondraient 
votre appel, consentiraient  revenir?

--Jamais. Ne vous ai-je pas dit qu'ils taient gagns par mes ennemis?

--Pourriez-vous en trouver d'autres parmi vos sujets les plus
distingus?

--Impossible! Il n'y a que trs peu de gentilshommes parmi mes sujets
Ah! si une cour pouvait s'improviser! duss-je prendre les derniers
bourgeois de Carlstadt...

--J'ai mieux que cela  vous offrir.

--Quoi donc?

--Mes comdiens.

--Comment? vous voulez que je me compose une cour avec vos acteurs?

--Oui, monseigneur, et vous ne sauriez trouver mieux. Remarquez que mes
comdiens sont habitus  jouer tous les rles, et qu'ils seront tout de
suite  leur aise dans l'emploi de grands seigneurs. Je vous rponds de
leur talent comme de leur discrtion et de leur probit. Ds que vos
illustres visiteurs seront partis, ds que vous n'aurez plus besoin
d'eux, ils donneront leur dmission Songez d'ailleurs que vous n'avez
pas  choisir. Le temps presse, le danger est  vos portes, il ne vous
est pas permis d'hsiter.

--Mais, cependant, si une pareille ruse venait  se dcouvrir!...

--Ceci n'est qu'une supposition, une crainte chimrique. Si, au
contraire, vous ne voulez pas risquer la partie que je vous propose,
votre malheur est certain.

Le grand-duc se laissa aisment persuader. Sous une apparence
insouciante et molle, son caractre ne manquait ni de rsolution, ni
d'un certain penchant vers les entreprises tranges et hasardeuses. Il
n'ignorait pas que la fortune favorise ceux qui osent, et il avait toute
l'audace que donne une situation dsespre.--L'expdient de Balthazard
fut donc adopt avec une joyeuse intrpidit.

A merveille! s'cria le directeur; vous ne vous repentirez pas de votre
dtermination. Vous voyez en ma personne un chantillon de vos futurs
courtisans, et puisqu'il s'agit ici de se partager les honneurs et les
grandes charges de l'tat, nous allons, si vous voulez, bien, commencer
par moi. Je crois tre dj dans l'esprit de mon rle en vous adressant
cette requte. Un homme de coeur doit toujours demander, toujours se
hter, et profiter de l'absence de ses rivaux pour obtenir ce qu'il y a
de mieux. Que votre altesse soit donc assez bonne pour me nommer premier
ministre.

--Accord! rpondit gament le prince. Votre excellence peut entrer
immdiatement en fonctions.

C'est ce que mon excellence ne manquera pas de faire, en vous demandant
votre signature au bas de quelques actes dont je vais m'occuper tout de
suite. Mais d'abord, souffrez, monseigneur, que je vous adresse deux ou
trois questions, afin de me mettre au courant. Quand on est nouveau venu
dans un pays et novice au ministre, on a besoin de s'instruire.... S'il
vous fallait dployer l'appareil de la force pour faire excuter vos
ordres, le pourriez-vous?

--Mais, sans aucun doute.

--Votre altesse a des soldats?

--Un rgiment.

--Combien d'homme?

--Cent vingt environ, sans compter la musique.

--Sont-ils obissants, dvous?

--Obissance passive, dvouement sans bornes; soldats et officiers se
feraient tuer pour moi.

--C'est leur devoir. Maintenant autre chose: Avez-vous une prison dans
vos huis?

--Certainement.

--Mais, je veux dire, une bonne prison, forte et bien garde, des murs
pais, de solides barreaux, des geliers incorruptibles et farouches?

--J'ai tout lieu de croire que le chteau de Ranfrang possde toutes ces
qualits. Le fait est que je m'en suis trs peu servi: mais il a t
bti par un homme qui s'y entendait, mon aeul, le grand-duc Rodolphe
l'Inflexible.

--Beau surnom pour un souverain! Celui-l, j'en suis sr, n'a jamais
manqu d'argent ni de courtisans. Vous, monseigneur (souffrez que votre
ministre vous parle le langage de la vrit), vous avez peut-tre eu
tort dlaisser sans locataires ce domaine de la couronne, une prison a
besoin d'tre entretenue par l'habitation. Aussi le premier acte de
l'autorit que vous avez bien voulu me confier sera consacr  une
salutaire mesure d'incarcration. Je pense que le chteau de Ranfrang
peut contenir une vingtaine de prisonniers?

--Quoi! vous voulez, faire enfermer vingt personnes?

--Peut-tre plus, peut-tre moins; car je ne sais pas au juste Combien
votre ancienne cour contenait de grands dignitaires. Ce sont ces
dserteurs que je veux mettre  l'ombre des hautes murailles
construites: par Rodolphe l'Inflexible C'est indispensable.

--Mais c'est illgal!

--Vous dites?... Pardon, monseigneur; vous vous tes servi d'un mot que
je ne comprends pas bien. Il me semble que, dans un bon gouvernement
allemand, ce qui est absolument ncessaire est ncessairement lgal;
voil ma politique. D'ailleurs, en qualit de premier ministre, je suis
responsable. Que vous faut-il de plus? Vous sentez bien que si nous
laissions libres vos courtisans, il n'y aurait pas moyen de jouer la
comdie que nous prparons; ils nous trahiraient. Le salut de l'tat
exige donc que ces messieurs soient emprisonns, et ce sera justice; car
enfin ils remplissent leur office depuis douze ou quinze ans, terme
moyen; et quel est, je vous prie, le courtisan qui en douze ou quinze
ans n'a pas mrit quelques jours de prison? D'ailleurs, vous l'avez dit
vous-mme, ce sont des tratres, ne les mnagez donc pas; et pour votre
Sret, pour le succs de vos projets qui doivent assurer le bonheur de
votre peuple, crivez les noms des coupables, signez l'ordre, et
infligez sans remords  ces dserteurs le trop doux chtiment d'une
semaine de captivit.

Le grand-duc crivit les noms et signa plusieurs ordres qui furent
aussitt remis aux officiers les plus alertes du rgiment, avec
injonction d'excuter sur l'heure leur mission, et de conduire les
prisonniers au chteau de Ranfrang situ  trois quarts de lieue de
Carlstadt.

Il ne reste plus  prsent qu' faire venir votre cour, dit Balthazard.
Votre altesse a-t-elle des carrosses?

--Oui, certes! une berline, une calche et un cabriolet.

--Et des chevaux?

--Six de trait et deux de selle.

--Je prends la berline, la calche et quatre chevaux; je vais 
Krusthal, je ramne ce soir nos acteurs que je mets au fait de leur
rle; nous arrivons  la nuit et nous nous installons au palais, pour
vous servir, monseigneur.

--Trs bien; mais, avant de partir, rpondez, je vous prie, au baron
Ppinster qui me demande une audience.

--Deux lignes bien sches, bien ministrielles, qui l'ajourneront 
demain. Il faut qu'il nous trouve sous les armes... Voil le billet
crit, mais comment signer? Le nom de Balthazard ne convient gure  une
excellence allemande.

--Vous avez raison; il vous faut un autre nom, accompagn d'un titre; Je
vous fais comte de Lipandorf.

--Merci monseigneur. Je porterai noblement ce titre, et je tous le
rendrai fidlement, avec mon portefeuille, lorsque la comdie sera
finie.

Le comte de Lipandorf signa le billet que Wilfrid fut charg de remettre
au baron de Ppinster; puis aussitt que les voitures furent atteles,
il partit pour Krusthal.

[Illustration.]

Le lendemain matin, le prince Lopold eut son grand lever, auquel
assistrent tous les seigneurs de sa nouvelle cour.

Ds qu'il fut habill, il reut les dames avec une grce parfaite.

Dames et seigneurs s'taient revtus de leurs plus beaux costumes de
thtre; le grand-duc se montra trs satisfait de leur tenue et de leurs
manires. Aprs les premiers compliments, on passa  la distribution
gnrale des titres et des emplois.

Le jeune-premier, Florival, fut nomm aide-de-camp du grand-duc, colonel
de hussards et comte ne Reinsberg.

Le premier, comique, Rigolet,--chambellan et baron de Fierbach.

Similor, le valet de comdie,--grand cuyer et baron de Kockembourg.

Anselme, deuxime rle et grande utilit,--gentilhomme ordinaire et
chevalier de Grillemsell.

Lebel, chef d'orchestre, passa tout naturellement  l'emploi de matre
de chapelle, et surintendant de la musique et des menus-plaisirs de la
cour, avec le titre de chevalier d'Arpgaz.

Mademoiselle Dlia, premire chanteuse, fut cre comtesse de Rosenthal,
intressante orpheline qui devait avoir pour dot la charge hrditaire
de premire dame d'honneur de la future grande-duchesse.

Mademoiselle Foligny, dugazon, fut nomme veuve d'un gnral, et baronne
d'Allenzau. Mademoiselle Alice, ingnue, devint mademoiselle de
Fierbach, fille du chambellan de ce nom, riche hritire.

Enfin, la dugne, madame Pastourelle, fut intitule Grande marchale du
palais gouvernante des demoiselles d'honneur, et baronne de Bichelizkops.

Chacun des nouveaux dignitaires reut un nombre de dcorations
proportionn  son rang. Le comte Balthazard de Lipandorf, premier
ministre, eut pour sa part deux plaques et trois grands cordons;
l'aide-de-camp, Florival de Reinsberg, attacha cinq croix sur sa
poitrine de colonel.

Les rles tant distribus et appris, on fit une rptition qui marcha
parfaitement bien. Le grand-duc daigna s'occuper de la mise en scne, et
donner quelques indications relatives au crmonial.

Le prince Maximilien de Hanau et son auguste soeur devaient arriver le
soir mme, Les moments taient prcieux.

En attendant, et pour exercer sa cour, le grand-duc donna audience 
l'ambassadeur de Biberick.

Le baron Ppinster fut introduit dans la salle du Trne; il avait
demand la permission de prsenter sa femme en mme temps que ses
lettres de crances; on lui avait accord cette faveur.

A l'aspect du diplomate, les nouveaux courtisans, peu familiers encore
avec le dcorum, eurent beaucoup de peine  conserver leur gravit. Le
baron tait un homme de cinquante ans, dmesurment grand, curieusement
maigre, abondamment poudr, portant bravement la culotte et le bas de
soie blanc sur ses jambes de cerf, Une queue longue et mince se
balanait sur son dos flexible. Il avait le visage d'un oiseau de proie,
de petits yeux ronds, un menton fuyant, et un immense nez en bec de
corbin. Il tait difficile de le regarder sans rire, surtout lorsqu'on
le voyait pour la premire fois. Une profusion de broderies tincelait
sur son habit vert-pomme. Sa poitrine tant trop troite pour contenir
ses dcorations en ligne horizontale, il les avait places verticalement
sur deux colonnes qui descendaient de son cou jusqu' sa ceinture. Rien
ne manquait  cette caricature vivante, qui se dandinait agrablement,
le tricorne sous le bras et l'pe au ct.

Mais en revanche, l'pouse de ce singulier personnage, madame la baronne
Ppinster, tait une jolie petite femme de vingt-cinq ans, toute ronde,
 la mine veille,  la tournure engageante. Elle avait l'oeil vif, le
nez retrouss, le sourire maill de perles; les fraches couleurs de la
rose fleurissaient son teint. Sa toilette seule prtait au ridicule.
Pour venir  la cour, la petite baronne avait revtu ses plus riches
atours; elle tait pavoise de rubans, couverte de pierreries et de
plumes; mais elle avait beau faire, son plus haut panache s'levait 
peine jusqu' l'paule de son sublime mari.

L'entre du baron et de la baronne, se donnant la main, tous deux fiers,
superbes, et marchant  pas compts, produisit un effet que la
description ne saurait rendre. Un svre coup d'oeil de Balthazard,
plac  la droite du grand-duc, arrta le rire qui allait clater de
toutes parts. Les comdiens se rappelrent qu'ils taient gens de cour,
et que leur visage devait rester impassible.

Tout entier  son rle de premier ministre, qu'il prenait au srieux,
Balthazard dressa sur-le-champ ses batteries. Sa pntration naturelle
lui montra le dfaut de la cuirasse du diplomate. Il comprit que le
baron, vieux et laid, devait tre jaloux de sa femme, jeune et vive.

Il ne se trempait pas. Ppinster tait jaloux comme un chat-tigre. Mari
depuis peu de temps, le long et maigre diplomate n'avait pas os laisser
sa femme seule  Biberick, de peur d'un accident; il ne voulait pas la
perdre de vue, comptant sur sa vigilance plus que sur toute autre chose,
et il l'avait amene avec lui  Carlestadt, dans cette orgueilleuse
pense qu'en sa prsence le danger disparatrait.

Aprs avoir chang avec l'ambassadeur quelques paroles de haute
politique, Balthazard alla trouver l'aide-de-camp Florival, l'entrana
dans une embrasure de croise, et lui donna de secrtes instructions. Le
brillant jeune-premier passa la main dans ses cheveux, rajusta son
splendide dolman de hussard, et s'approcha de la baronne Ppinster.
L'ambassadrice rpondit gracieusement  son salut, et l'accueillit avec
distinction; elle avait dj remarqu la taille lgante et la figure
avantageuse du beau colonel; elle fut bientt charme de son esprit et
de sa galanterie. Florival ne manquait pas d'imagination, et, de plus,
il possdait une foule de mots sduisants et de tirades sentimentales
emprunts  son rpertoire. Il parla moiti d'inspiration, moiti de
mmoire, et il fut favorablement cout.

La conversation s'tait engage en franais, et pour cause.

--Tel est l'usage  ma cour, avait dit le grand-duc  l'ambassadeur; la
langue franaise est seule admise dans en palais; c'est une rgle que
j'ai eu quelque peine  introduire, et, pour en venir  bout, il m'a
fallu dcrter qu'une forte amende serait paye pour chaque mot allemand
prononc par une des personnes attaches  mon service. Aussi, ces
messieurs et ces dames observent maintenant, et vous ne les prendrez pas
en faute. Mon premier ministre, le comte Balthazard de Lipandorf, a seul
une dispense qui lui permet de s'oublier quelquefois et de se servir de
sa langue maternelle.

Balthazard, qui avait longtemps exerc ses fonctions de directeur en
Alsace et en Lorraine, parlait allemand comme un brasseur de Francfort.

Cependant le baron Ppinster tait plong dans la plus vive inquitude.
Tandis que sa femme causait tout bas avec le jeune et bel aide-de-camp,
l'impitoyable premier ministre le tenait par le bras et lui droulait
tout son systme  propos du fameux trait de commerce. Pris  ce pige,
le malheureux diplomate se dmenait de la faon la plus grotesque; ses
traits bouleverss exprimaient de douloureuses angoisses; un mouvement
convulsif agitait ses jambes grles; il faisait de vains efforts pour
abrger son supplice; mais le cruel Balthazard ne lchait pas sa proie.

Wilfrid, transform en premier matre d'htel, vint annoncer que son
altesse tait servie. L'ambassadeur et sa femme avaient t invits 
dner, ainsi que tous les courtisans. L'aide-de-camp fut plac  ct de
la baronne, et le baron  l'autre bout de la table. Le supplice se
prolongeait. Florival continua le doux entretien qui plaisait fort 
madame Ppinster. Le diplomate ne mangea pas.

Il y avait une autre personne  qui la conduite de Florival donnait de
l'ombrage; c'tait mademoiselle Dlia, comtesse de Rosenthal. Aprs le
dner, Balthazard,  qui rien n'chappait, la prit  part et lui
dit:--Vous voyez bien que c'est un rle qu'il joue dans la pice que
nous reprsentons depuis ce matin. Seriez-vous trouble s'il faisait en
scne une dclaration d'amour  une de vos camarades? Ici, c'est la mme
chose; tout cela n'est qu'un jeu de thtre; le rideau baiss, il vous
reviendra.

Un courrier annona que les augustes voyageurs taient au dernier
relais,  une lieue de Carlestadt. Le grand-duc s'empressa d'aller 
leur rencontre, suivi du comte de Reinsberg et de quelques officiers.

Il taient nuit lorsque le prince Maximilien de Hanau et sa charmante
soeur arrivrent au palais; ils ne firent que traverser la grande salle,
o toute la cour tait runie sur leur passage, et ils se retirrent
dans leurs appartements.

Allons! dit le grand-duc  son premier ministre, la partie est engage
maintenant; que le ciel nous soit en aide!

--Ayez confiance! rpondit Balthazard. Il m'a suffi d'entrevoir la
figure du prince Maximilien pour juger que les choses se passeront
parfaitement bien, et sans veiller le moindre soupon. Nous tenons dj
le baron Ppinster par la jalousie, et mon petit amoureux lui donnera
trop de tracas pour qu'il ait le loisir de songer aux intrts de son
matre. Vos affaires sont en bon chemin.

A leur rveil, le prince et la princesse furent salus par une aubade
que leur donna la musique militaire. Le temps tait superbe; le
grand-duc proposa une promenade dans les environs de Carlestadt; il
tait bien aise de montrer  ses htes ce qu'il avait de mieux dans ses
tats: une campagne dlicieuse, des sites pittoresques qui faisaient
l'admiration des paysagistes allemands. Cette partie de plaisir tant
accepte, les dames montrent en voiture et les hommes  cheval. Le but
de la promenade tait le vieux chteau de Fuderzell, magnifiques ruines
du moyen-ge. Lorsque la brillante caravane fut arrive  une petite
distance du chteau, qu'on apercevait au sommet d'une colline boise,
la princesse Edwige voulut descendre de voiture et faire le reste du
chemin  pied. Tout le monde l'imita. Le grand-duc lui offrit son bras;
le prince donna le sien  mademoiselle la comtesse Dlia de Rosenthal,
et, sur un signe de Balthazard, madame la baronne Pastourelle de
Bichelizkops s'empara du baron Ppinster, pendant que la smillante
baronne acceptait Florival pour cavalier.

Tout tait pour le mieux. Les jeunes gens marchaient d'un pas leste et
rapide. L'infortun baron aurait bien voulu les suivre avec ses longues
jambes et se tenir prs de sa lgre moiti; mais la dugne, charge
d'un majestueux embonpoint, mettait un frein pesant  son ardeur et le
forait  former avec elle l'arrire-garde. Par respect pour la grande
marchale, le baron n'osait ni se rvolter ni se plaindre.

Dans les ruines du vieux chteau, l'illustre socit trouva une table
servie avec abondance et dlicatesse. C'tait une agrable surprise, et
le grand-duc eut tout l'honneur d'une ide qui lui avait t fournie par
son premier ministre.

La journe se passa tout entire  parcourir la belle fort de
Ruderzell; la princesse se montra d'une humeur charmante; les seigneurs
furent parfaits, les dames dployrent la plus grande amabilit, et le
prince Maximilien flicita sincrement le grand-duc d'avoir une cour
compose de personnes aussi distingues et aussi accomplies. La baronne
Ppinster, dans un moment d'enthousiasme, dclara que la cour de
Biberick tait bien moins agrable que celle de Noeristhein; elle ne
pouvait rien dire de plus contraire  la mission de son mari. En
entendant ces dsastreuses paroles, le baron fut sur le point de tomber
en dfaillance.

Pleine de got et d'lgance, la princesse Edwige avait une prdilection
marque pour les modes parisiennes. Tout ce qui venait de France lui
semblait ravissant; elle parlait admirablement bien franais, et elle
approuva fort le grand-duc de ce qu'il avait dcrt cette langue
obligatoire  sa cour. Du reste, ce n'tait pas l une chose
extraordinaire; on parle franais dans toutes les cours du Nord.
Seulement la princesse trouva trs originale la dfense de prononcer le
moindre mot allemand sous peine d'amende. Elle essaya, par pure
plaisanterie, de mettre en faute un des seigneurs ou une des dames de la
socit, mais elle y perdit ses peines.

Au retour de la promenade, les princes et la cour se runirent dans les
petits appartements du palais. Une piquante conversation fit les
premiers frais de la soire; puis le surintendant de la musique s'tant
plac au piano, mademoiselle Dlia chanta un grand air de l'opra
nouveau. Ce fut un vritable triomphe. Le prince Maximilien avait t
trs attentif pour la comtesse de Rosenthal pendant la promenade; les
grces et l'esprit de la jeune comdienne avaient bauch une sduction
que le charme pntrant d'une belle voix devait achever. Passionn pour
la musique, le prince tait dans le ravissement; les accents de Dlia
lui allaient  l'me. Quand elle eut achev son premier morceau, il lui
en demanda un second, et l'aimable cantatrice chanta un duo
avec;'aide-de-camp tnor Florival de Reinsberg, et puis, sur de
nouvelles instances, un trio d'opra-comique auquel prit part le grand
cuyer Similor, baron et baryton de Kockembourg.

Nos artistes taient l sur leur vritable terrain; leur triomphe fut
complet. Malgr sa rserve, le prince Maximilien daigna manifester son
motion, et la baronne Ppinster, toujours imprudente dans ses propos,
dclara qu'avec une pareille voix de tnor, un aide-de-camp tait fait
pour arriver  tout.

Vous jugez quelle figure fit le baron!

Le jour suivant, le grand-duc offrit  ses htes le plaisir de la
chasse. Le soir, on dansa, il avait t question d'inviter les familles
les plus considrables de la bourgeoisie pour peupler les salons du
palais, mais le prince et la princesse avaient demand de rester en
petit comit.

--Nous sommes quatre dames, avait dit la princesse en montrant la
premire chanteuse, la dugazon et l'ingnue, c'est autant qu'il en faut
pour former une contredanse.

Les cavaliers ne manquaient pas:--Le grand-duc, le jeune-premier, le
valet, le comique, la grande utilit et l'aide-de-camp du prince
Maximilien, le comte Darius de Mobrieux, qui n'tait pas insensible aux
attraits de la Dugazon.

Je regrette de n'avoir pas une cour plus nombreuse, dit le grand-duc;
mais j'ai t oblig de la diminuer de moiti il y a trois jours.

--Pourquoi cela? demanda le prince Maximilien.

--Imaginez-vous, prince, reprit le grand-duc Lopold, qu'une douzaine de
courtisans, combls de mes bonts, avaient os tramer un complot contre
moi, au bnfice d'un mien cousin qui habite Vienne. Ds que j'ai eu
dcouvert cette trame, j'ai fait jeter mes conspirateurs dans les
cachots de ma bonne citadelle de Ranfrang.

--C'est trs bien! de l'nergie, de la vigueur, j'aime cela, moi!... Et
l'on disait pourtant que vous tiez d'un caractre faible! Comme on nous
trompe! comme on nous calomnie!

Le grand-duc adressa un regard de reconnaissance  Balthazard.

Le premier ministre se trouvait aussi  son aise dans ses nouvelles
fonctions que s'il les avait pratiques toute sa vie; il commenait mme
 souponner que le gouvernement d'un grand-duch est beaucoup plus
facile que la direction d'une troupe de comdiens. Toujours actif et
toujours occup de la fortune de son matre, il manoeuvrait pour amener
la conclusion du mariage qui devait donner au grand-duc bonheur,
richesse et scurit; mais malgr toute son habilet, malgr les
tourments qu'il avait jets dans l'me jalouse du baron Ppinster,
l'ambassadeur employait au succs de sa mission les courts instante de
repos que lui laissait sa femme. L'alliance de Biberick plaisait au
prince Maximilien; il y trouvait de grands avantages: l'extinction d'un
vieux procs entre les deux tats, la cession d'un vaste territoire,
enfin le trait de commerce que le perfide baron avait apport  la cour
de Noeristhein pour le conclure au profit de la principaut de Hanau.
Muni de pleins pouvoirs, le diplomate tait prt  orner le contrat de
toutes ses clauses que le prince Maximilien aurait la fantaisie de lui
dicter.--Il faut dire ici que l'lecteur de Biberick tait passionnment
pris de la princesse Edwige.

Le baron devait donc triompher par la force des choses et par la volont
dcisive du prince de Hanau, si le premier ministre ne parvenait 
organiser de nouvelles machinations pour dtruire le crdit de
l'ambassadeur ou le forcer  la retraite. Dj Balthazard tait 
l'oeuvre et faisait la leon  Florival, lorsque le prince Maximilien,
le rencontrant dans le jardin du palais, lui demanda un moment
d'entretien particulier.

Je suis aux ordres de Votre Altesse, rpondit respectueusement le
ministre.

--J'irai droit au but. M le comte de Lipandorf, reprit le prince. Je
suis veuf d'une princesse de Hesse-Darmstadt que j'avais pouse pour
satisfaire  des exigences politiques. Trois fils sont ns de cette
union. Aujourd'hui je veux contracter de nouveaux liens; mais cette fois
je n'ai plus besoin de me sacrifier  des raisons d'tat; c'est un
mariage d'inclination que je mdite.

--Si Votre Altesse me faisait l'honneur de me demander un conseil, je
lui dirais qu'elle est parfaitement dans son droit. Aprs s'tre immol
au bonheur de son peuple, un prince doit tre libre de songer un peu au
sien.

--N'est-ce pas?... Maintenant, M. le comte, je vais vous rvler le
secret de mon choix. J'aime mademoiselle de Rosenthal.

--Mademoiselle Dlia?...

--Oui, Monsieur; mademoiselle Dlia, comtesse de Rosenthal; et
j'ajouterai que je sais tout.

--Que savez-vous donc. Monseigneur?

--Je sais qui elle est.

--Ah!

--C'tait un grand secret!

--Et comment Votre Altesse est-elle parvenue  le dcouvrir?

--C'est bien simple, le grand-duc me l'a rvl.

--J'aurais d m'en douter!

--Lui seul, en effet, le pouvait, et je m'applaudis de m'tre adress
directement  lui. D'abord, quand je lui ai demand tout  l'heure
quelle tait la famille de la jeune comtesse, le grand-duc a mal
dissimul son embarras; alors, la position de mademoiselle de Rosenthal
m'a donn  rflchir; jeune, belle et isole dans le monde, sans
parents, sans appui, sans guide, cela m'a paru suspect. J'ai frmi en
songeant  la possibilit d'une intrigue.. mais, pour dtruire un
injuste soupon, le grand-duc m'a tout avou.

--Et que dcide Votre Altesse?.... Aprs une telle confidence...

--Je ne change rien  mes projets: j'pouse.

--Comment! vous pousez?... Mais non, Votre Altesse plaisante.

--Apprenez, M. de Lipandorf, que je ne plaisante jamais. Que
trouvez-vous de si trange dans ma dtermination? Feu le pre du
grand-duc Lopold tait galant, romanesque; il a contract dans sa vie
plusieurs alliances de la main gauche; mademoiselle de Rosenthal est ne
d'une de ces unions. Peu m'importe l'illgitimit de sa naissance; elle
est d'un sang noble, d'une race princire, voil tout ce qu' il me faut.

--Oui, reprit Balthazard qui avait dguis sa surprise et compos son
visage avec le talent d'un homme d'tat et d'un comdien consomm...,
oui, je comprends  prsent, et je pense comme vous: Votre Altesse a le
don de ramener tout de suite les gens  son avis.

--Pour comble du bonheur, continua le prince, la mre est reste
inconnue: elle n'existe plus aujourd'hui, et, de ce ct, il n'y a pas
de trace de famille.

--Comme le dit Votre Altesse, c'est fort heureux. Et sans doute le
grand-duc est inform de vos augustes intentions au sujet de ce mariage?

--Non; je ne lui en ai encore rien dit, non plus qu' mademoiselle de
Rosenthal. C'est vous, mon cher comte, que je charge de faire ma
demande, qui, je l'espre, ne saurait rencontrer le moindre obstacle. Je
vous donne le reste de la journe pour tout arranger. J'crirai 
mademoiselle de Rosenthal; je veux tenir d'elle-mme l'assurance de mon
bonheur, et je la prierai de venir m'apporter sa rponse ce soir, dans
le pavillon du parc. Vous voyez que je me conduis en vritable amant; un
rendez-vous, un entretien mystrieux.....

Mais, allez, M. de Lipandorf, ne perdez pas de temps; je veux qu'un
double lien m'unisse  votre matre. Nous signerons en mme temps mon
contrat et le sien.  cette seule condition, je lui accorde la main de
ma soeur; sinon je traiterai ce soir mme avec l'envoy de Biberick.

Un quart-d'heure aprs cette ouverture du prince Maximilien, Balthazard
et mademoiselle Dlia taient en confrence avec le grand-duc.

Que faire? quel parti prendre? Le prince de Hanau tait entt,
opinitre. Il ne manquerait pas de bonnes raisons pour renverser les
objections et aplanir les difficults.

Lui avouer qu'on l'avait tromp, c'tait rompre pour jamais avec lui.

Mais, d'un autre cot, le laisser dans son erreur, lui faire pouser une
comdienne!... c'tait grave!--Et si un jour il dcouvrait la vrit, il
y avait de quoi soulever toute la confdration germanique contre le
grand-duc de Noeristhein.

Quel est l'avis de mon premier ministre? demanda le grand-duc.

--La retraite, la fuite. Que Dlia parte  l'instant; nous trouverons
une explication  ce brusque dpart.

--Oui, et ce soir mme, comme il l'a dit, le prince Maximilien signera
le contrat de mariage de sa soeur avec l'lecteur de Biberick... Mon
opinion,  moi, est que nous nous sommes trop avancs pour reculer. Si
le prince dcouvre un jour la vrit, il sera le premier intress  la
cacher. D'ailleurs, mademoiselle Dlia est orpheline, elle n'a ni
parents ni famille, je l'adopte, je la reconnais pour ma soeur.

--Ah! Monseigneur, que de bont! s'cria la jeune cantatrice.

--Vous tes de mon avis, n'est-ce pas, mademoiselle? continua le
grand-duc; vous tes dcide  saisir la fortune qui se prsente et 
braver les consquences d'une telle audace?

--Oui, Monseigneur.

Les femmes comprendront aisment la rsolution de mademoiselle Dlia.
Une tte peut bien tourner devant une couronne. Le coeur se tait
quelquefois en prsence de ces coups du sort inattendus, splendides,
enivrants. D'ailleurs, Florival, de son ct, n'tait-il pas infidle?
Qui sait o pouvaient le mener les tendres scnes qu'il jouait avec la
baronne Ppinster? Le prince Maximilien n'tait ni jeune, ni beau, mais
il offrait un trne. Sans parler des comdiennes, combien
trouveriez-vous de grandes dames qui, en pareille circonstance, seraient
rebelles  l'entranement de l'ambition, et refendraient par un refus?

Balthazard s'arma vainement de toute son loquence. Soutenue par le
grand-duc, Dlia accepta le rendez-vous du prince Maximilien.

--J'accepterai, dit-elle rsolument; je serai princesse souveraine de
Hanau. C'est un beau rve!

--Et moi, reprit le grand-duc, j'pouserai la princesse Edwige; et ce
soir mme, le pauvre Ppinster, honteux et confus, repartira pour
Biberick.

--Il serait bien parti sans cela, dit Balthazard... Oui, parti ce soir
mme, honteux, confus, dsespr; Florival enlevait sa femme.

--C'tait pousser les choses un peu loin, remarqua Dlia.

--Mais nous n'avons pas besoin de ce scandale, ajouta le grand-duc.

En attendant l'heure du rendez-vous, Dlia, mue, rveuse, se promenait
dans les alles du parc, lorsqu'elle aperut Florival, non moins mu,
non moins rveur, en dpit de ses ides de grandeur, elle sentit son
coeur se serrer, et ce fut avec un sourire forc qu'elle adressa au
jeune homme ces paroles pleines de reproche et d'ironie:

--Bon voyage, monsieur l'aide-de-camp!

--Je vous ferai le mme compliment, rpondit Florival; car bientt, sans
doute, vous partirez pour la principaut de Hanau!

--Mais, oui, et comme vous le dites, ce sera bientt.

--Vous en convenez?

--O est le mal; L'pouse doit suivre son poux; une princesse doit
rgner dans ses tats.

--Princesse!... comment l'entendez-vous?... pouse!... Vous
laisseriez-vous abuser par d'extravagantes promesses?....

Le doute injurieux de Florival s'effaa devant la formelle explication
que Dlia se plut  lui donner. Il y eut alors une scne touchante, o
le jeune homme, un instant gar, sentit renatre tout son amour, et
trouva, pour exprimer ses regrets et sa passion, des paroles qui
allrent  l'me de Dlia. Les jeunes coeurs ont de ses retours soudains
et puissants qui dissipent les vaines fumes de l'ambition, et qui se
jouent des plus grands sacrifices.

Vous allez voir si je vous aime, dit Florival  Dlia. J'aperois le
baron Ppinster; je vais l'amener dans ce pavillon; il y a un cabinet o
vous vous cacherez pour m'entendre, et puis vous dciderez, de mon
sort.

Dlia entra dans le pavillon et se cacha dans le cabinet. Voici ce
qu'elle entendit:

Que me voulez-vous? monsieur le colonel, demanda le baron.

--Je veux vous parler d'une affaire qui vous intresse, monsieur
l'ambassadeur.

--Je vous coute; mais soyez bref, je vous prie; on m'attend ailleurs.

--Moi aussi.

--Il faut que j'aille rendre au premier ministre ce projet de trait de
commerce qu'il m'a remis et que je ne puis accepter.

--Et moi, il faut que j'aille au rendez-vous que me donne cette lettre.

--L'criture de la baronne!

--Oui, baron. C'est votre femme qui a bien voulu m'crire. Nous partons
ensemble ce soir; la baronne doit m'attendre en chaise de poste 
l'endroit indiqu dans cet crit, trac par sa blanche main.

--Et vous osez me rvler cet abominable projet de rapt?

--C'est moins gnreux  moi que vous ne le pensez. Nos mesures sont
prises, et j'enlve la baronne en tout bien tout honneur. Vous n'ignorez
pas qu'il y a dans votre acte de mariage un vice de forme entranant la
nullit. Nous ferons casser le contrat; nous obtiendrons le divorce, et
j'pouserai la baronne... Par exemple, vous aurez la bont de me
restituer sa dot, un million de florins, qui compose, je crois, toute
votre fortune.

Le baron, ananti, tomba sur un fauteuil. Il n'avait pas la force de
rpondre.

Aprs cela, baron, continua Florival, il y aurait peut-tre moyen de
s'arranger. Je ne tiens pas absolument  pouser votre femme en secondes
noces.

--Ah! monsieur, reprit l'ambassadeur, vous me rendez la vie!

--Oui, mais je ne vous rendrai pas la baronne sans conditions.

--Parlez, que vous faut-il?

--D abord ce trait de commerce, que vous signerez tel que le comte de
Lipandorf l'a rdig.

--J'y consens.

--Ce n'est pas tout: vous irez au rendez-vous  ma place, vous monterez
dans la chaise de poste et vous partirez avec votre femme; mais d'abord,
pour ne pas manquer aux convenances diplomatiques, vous crirez la, sur
cette table, une lettre au prince Maximilien; vous lui direz que, ne
pouvant accepter les conditions qu'il vous propose, vous renoncez, au
nom de votre matre,  son auguste alliance.

--Mais, Monsieur songez que mes instructions...

--Soit, remplissez-les exactement; soyez bon ambassadeur et mari
malheureux, ruin, mari sans femme et sans dot... Vous ne retrouverez
jamais le double trsor que vous perdez la, baron! Une jolie femme et un
million de florins, on n'a pas deux fois en sa vie pareille chance.
Faut-il vous faire mes adieux? Songez que la baronne attend!

--J'y vais... Donnez ce papier, cette plume, et veuillez dicter, car je
suis si troubl!...

La lettre crite et le trait sign, Florival indiqua au baron le lieu
du rendez-vous.

J'exige de vous une promesse, ajouta le jeune homme: c'est que vous
vous conduirez en gentilhomme avec votre femme et que vous lui
pargnerez de trop vifs reproches. Songez au vice de forme! Elle peut
faire casser l'acte au profit d'un autre que moi. Les amateurs ne
manquent pas.

--Qu'ai-je besoin de vous promettre? rpondit le baron... Ne savez-vous
pas que ma femme fait de moi tout ce qu'elle veut! Ce sera sans doute
encore moi qui aurai besoin de me justifier et de lui demander pardon.

Ppinster sortit. Dlia se montra et tendit la main  Florival.

--Je suis contente de vous, dit-elle.

--La baronne n'en dira pas autant...

--Mais elle mritait bien cette leon. A votre tour d'entrer dans ce
cabinet et de m'couter: le prince va venir.

--Je l'entends, et je me sauve.

--Charmante comtesse, dit le prince en entrant, je viens chercher mon
arrt.

--Que voulez-vous dire. Monseigneur? reprit Dlia en affectant de ne pas
comprendre ces paroles.

--Vous me le demandez? Le grand-duc ne vous a-t-il donc fait aucune
communication de ma part.

--Non, Monseigneur.

--Ni le premier ministre?

--Non, Monseigneur.

--Est-il possible!

--Quand j'ai reu votre lettre, j'allais moi-mme vous demander un
entretien secret... oui, une grce que je voulais solliciter de vous.

--Serais-je assez heureux!... Ah! disposez de moi! toute ma puissance
est  vos pieds.

--Je vous remercie, Monseigneur. Vous m'avez dj tmoign tant de
bont, que je me suis sentie encourage  vous prier de faire au
grand-duc...  mon frre... une rvlation que je n'ose lui faire
moi-mme... Il s'agit de lui apprendre qu'un mariage secret m'unit
depuis trois mois au comte de Reinsberg.

--Grand Dieu! s'cria Maximilien en tombant sur le fauteuil o venait de
siger le baron Ppinster.

Ds qu'il eut retrouv ses esprits et ses force, le prince se leva et
rpondit d'une voix faible:

C'est bien, Madame, c'est bien!...

Puis il quitta le pavillon.

Aprs avoir lu la lettre du baron Ppinster, le prince fit de sages
rflexions. Ce n'tait pas la faute du grand-duc si la comtesse de
Rosenthal ne montait pas sur le trne de Hanau.--Il y avait empchement
de force majeure, obstacle invincible.--Le dpart prcipit de
l'ambassadeur de Biderick tait une insolence dont il fallait se venger
promptement.--Du reste, le grand-duc Lopold tait un homme rempli de
bonne volont, habile, nergique, parfaitement conseill.--La princesse
Edwige le trouvant de son got et n'imaginant pas de sjour plus
agrable que cette cour si bien compose d'aimable seigneurs et de
femmes charmantes.--Toutes ces raisons dterminrent le prince, et le
lendemain fut sign le contrat de mariage du grand-duc de Noeristhein
avec la princesse Edwige de Hanau.

La clbration du mariage eut lieu trois jours aprs.

La comdie tait joue. Les acteurs avaient rempli leurs rles avec
intelligence, avec esprit, avec un noble dsintressement. Ils prirent
cong du grand-duc, lui laissant une grande alliance, une femme belle et
riche, un beau-frre puisant, et un trait de commerce qui devait
remplir les coffres de l'tat.

Leur dpart fut expliqu  la grande-duchesse par des missions, des
ambassades et des disgrces. Ensuite les portes de la citadelle de
Ranfrang s'ouvrirent, et les anciens courtisans, amnistis  l'occasion
du mariage, vinrent reprendre leurs emplois.

La nouvelle fortune du grand-duc tait une garantie de leur dvouement.

                                                         Eugne Guinot.




[Fin de La Cour du Grand-Duc, par Eugne Guinot]
