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Titre: Les Gouttelettes
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1904
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Montral: Beauchemin, 1904 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   7 juillet 2008
Date de la dernire mise  jour:
   7 juillet 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 141

Ce livre lectronique a t cr par:
Mark Akrigg et Rnald Lvesque




                         Les Gouttelettes

                          Pamphile LeMay

                             SONNETS




MONTREAL
Librairie Beauchemin ( responsabilit limite)
256, rue Saint-Paul

1904

Enregistr conformeraient  l'acte du parlement du Canada, en l'anne
mil neuf cent quatre, par Pamphile Le May, dans le bureau du ministre de
l'Agriculture.




                            MES SONNETS


MES SONNETS

Que le ciel bienveillant te garde des prils,
Moisson que mes sueurs ont souvent arrose!
Qu'il rpande sur toi sa lumire rose,
Et que ta gerbe mre embaume les fenils!

Vous tremblez, mes pauvrets, comme une larme aux cils,
Comme aux lvres, l'aveu, comme aussi la rose
Qu'un baiser de l'aurore a, sans bruit, dpose
Sur le feuillage vert, tout plein de gais babils.

Au sort qui vous attend il faudra vous soumettre.
Vous auriez plus d'clat, si j'avais os mettre
Un vtement pompeux  la simple raison.

Mais la raison est belle en sa nudit chaste.
Gouttelettes, tombez. Tombez; dans le champ vaste
Il germera peut-tre une humble floraison.




                         SONNETS BIBLIQUES


EVE

--Un dsir inconnu, mystrieux levain,
Soulve et fait gmir mon me merveille.
Des songes enivrants, quand je suis veille,
Passent devant mes yeux dans un orbe sans fin.

Quel est-il donc ce bien que je souponne en vain?
Est-ce l'ambition? Elle m'est conseille.
Dieu serait-il jaloux, et suis-je surveille?
Garde-t-il pour lui seul tout son pouvoir divin?

Je sens que je suis libre, et je veux tre heureuse,
Mais d'une autre faon. Je secoue, un instant,
Le joug quelquefois lourd d'un bonheur trop constant.

Obis, vaste terre,  la loi rigoureuse
Qui te fait, chaque jour, rouler sur ton essieu,
Moi, je n'obis pas car je ressemble  Dieu!



ADAM

--Et le mal nous a pris, sduisant, enjleur,
Comme un filet de soie en ses brillantes mailles.
Eve a senti l'amour embraser ses entrailles;
Elle a, bnissant Dieu, fait l'homme de douleur.

Dieu m'a dit irrit: "Tu scelles ton malheur.
Il faut que chaque jour tu souffres et travailles.
Mon ciel vous est ferm comme par des murailles,
Et vos regrets tardifs n'ont gure de valeur."

J'ai rpondu, courb sous l'amre sentence:
--Nous avons fait le mal, nous ferons pnitence,
Mais laissez  nos fronts leur cleste fiert.

Puis j'ai dit suppliant:--Lve donc l'anathme,
Et vois ce que je fais de notre libert...
Je pourrais te har,  mon Matre! et je t'aime.



ABEL ET CAIN

La terre verdissait, qui venait d'merger
Des primitives eaux. L'antre au sombre orifice
Etait, en ces jours-l, son unique difice,
Et l'homme vagabond y pouvait hberger.

Or, deux frres vivaient: un semeur, un berger.
Ils offrirent  Dieu le premier sacrifice.
Le berger fut bni. L'autre, usant d'artifice,
L'attira sur son coeur afin de l'gorger.

La terre qui grandit dans la magnificence,
S'enivre encore, hlas! du sang de l'innocence,
Et garde la blessure ouverte dans son sein.

Et le bien et le mal seront toujours en lutte;
Et les derniers enfants de la dernire hutte
Seront peut-tre encore un Abel, un Can.



LE DELUGE

Et Dieu dit, regrettant l'excs de sa bont:
--La terre que j'ai faite est livre au dsordre;
Elle ignore mon nom et mprise mon ordre;
Demain son dernier jour enfin sera compt.

Il verse des torrents; et c'est sa volont
Que ces eaux de vengeance aillent couvrir ou mordre
Des gorges et des reins que l'amour fait se tordre.
Mais l'amour ne meurt pas et l'homme est indompt.

Ton oeuvre, Dieu puissant, tristement se dlabre,
Et la terre s'en va, masse mouvante et glabre,
Comme aux jours primitifs de ses sentiers obscurs.

Et, pour mieux outrager ta justice suprme,
Elle porte  son front, comme un fier diadme,
Les enlacements nus des cadavres impurs.



LA MER MORTE

Prs des monts de Jude, arides, sans fracheurs,
Et des monts de Moab aux sves fcondantes,
L'Asphaltite maudit berce ses eaux mordantes,
O jamais ne tomba le filet des pcheurs.

Les rocs nus sont rays de sinistres blancheurs.
Serait-ce un reste froid de vos cendres ardentes,
Impudiques cits? Les vagues abondantes
Ont-elles pu laver le front de vos pcheurs?

La vie a-t-elle l plac l'ultime borne?
Nul chant n'y rjouit la solitude morne;
A ne fleurir jamais ces bords sont condamns.

Dors en ton gouffre amer, sur ton lit de bitume;
Ta coupe est dcevante et pleine d'amertume...
N'es-tu pas faite,  mer! des pleurs de tes damns?



LE VEAU D'OR

Mose, agenouill sur le mont Sina,
Plus haut que les rochers o l'aigle pend son aire,
Reoit devant le ciel, aux clats du tonnerre,
La table de la loi des mains d'Adona.

Le peuple qui l'attend se sent tout envahi
Par un souffle infernal. Ingrat et mercenaire,
Il faonne un veau d'or, l'exalte et le vnre,
Au mpris du Dieu bon qu'il a cent fois trahi.

Saisi d'une ire sainte,  cet aspect, Mose
Jette sur le sol dur la table qui se brise,
Prend le glaive et punit Isral constern.

O Juif! une autre loi descend d'une autre cime,
Mais tu vois au fourreau le glaive qui dcime,
Et devant le veau d'or tu restes prostern.



JAHEL

Isral, effray de ses pchs nombreux,
De nouveau gmissait auprs des tabernacles.
Il vint  Dbora qui rendait ses oracles
Au sommet d'Ephram, sous un palmier ombreux.

La prophtesse dit:--Arme dix mille Hbreux.
Barac verra tomber devant lui les obstacles.
L'impie est condamn. Par de nouveaux miracles
Notre Dieu rendra vains ses complots tnbreux.

Au pied du mont Thabor luttrent les armes.
Isral reconquit ses villes opprimes,
Et Cisara, vaincu, s'enfuit sans savoir o.

Jahel, femme d'Haber, le reut dans sa tente,
Et, pendant qu'il dormait, d'une main palpitante,
En pleurant, lui planta dans la tte un grand clou.



BOOZ

Dans le champ de Booz, un bni du Seigneur,
Glane, depuis l'aurore, une humble Moabite.
C'est avec Nomi la veuve qu'elle habite,
Veuve aussi... Toutes deux sont des femmes d'honneur.

Elles ont vu, l-bas, s'crouler leur bonheur.
Aprs le travail long la ruine subite...
Le soir, belle en son deuil, Ruth s'approche et dbite
L'histoire de ses maux au riche moissonneur.

Booz dit  ses gens:--Enlevez la javelle,
Mais prenez en piti la glaneuse nouvelle,
Et laissez le grain mr lui former un tapis.

Booz des temps nouveaux, l'heure du travail sonne,
Dans le champ plantureux que ton peuple moissonne,
Laisse les indigents glaner quelques pis.



SAMSON

L 'invincible Samson, le fils de Manu,
Qui s'enfuyait avec les portes d'une ville,
Qui tuait, luttant seul, les Philistins par mille,
Et narguait leur pouvoir enfin diminu,

Depuis longtemps incline un corps extnu
Sous les rires moqueurs, dans un labeur servile;
Et le ressentiment de la nation vile
Ne s'est pas, il lui semble, encore attnu.

La plbe sans merci le raille et le provoque.
Il garde le silence, et sa pense voque
Les pchs qui l'ont fait un objet de mpris.

Quel dmon a soudain nou la trame infme?
De quel vertige trange a-t-il donc t pris?
Qui l'a vaincu, ce fort?... Le baiser d'une femme!



LES PHILISTINS

Ils rendent  Dagon leurs devoirs ngligs.
Le Dieu, peu rancunier, sourit  leur hommage.
Dans son temple superbe, et devant son image,
Ils se gorgent de vins aux festins obligs.

Ils ne gmissent plus comme des affligs,
Mais ils chantent l'amour. C'est un joyeux chmage.
La nation perverse ainsi se ddommage
De la honte subie et des maux infligs.

Au milieu de l'enceinte et sous les draperies,
Samson, les yeux crevs, souffre leurs moqueries,
Pendant que Dalila joue avec ses cheveux.

Depuis assez longtemps en silence il expie.
Sa force est revenue, et de son bras nerveux
Il fait crouler le toit sur cette foule impie.



JUDITH

Bthune assige allait prir de faim...
Dans l'ombre, un soir, Judith que ce malheur consterne,
Vient offrir, toute belle, au vaillant Holopherne
De lui livrer la ville puise  la fin.

--Qu'on boive le nectar dans les coupes d'or fin!
Que le baiser suave avec le rire alterne,
Fit le guerrier! Il but. Or, fermant son oeil terne,
Il s'endormit bientt dans l'espoir et le vin.

La juive, sans trembler, prend le glaive farouche,
Et lui tranche la tte. Elle quitte la couche
O l'ardente liqueur se mle au sang vermeil.

Elle fuit emportant cette tte coupe.
La garde, qui souponne une folle quipe,
Lui sourit doucement en son demi-sommeil.




                        SONNETS EVANGELIQUES



LA VISITATION

L'envoy du Seigneur, Gabriel, est venu...
La vierge de Juda qu'un chaste rve obsde
Va se rendre  Kalem. Un ange la prcde.
Il conduira ses pas jusqu'au bourg inconnu.

Le grand mystre meut son esprit ingnu.
Ils sont loin. Un village au village succde.
Tout entire au bonheur que son me possde
Elle trouve riant le chemin triste et nu.

Pour elle dans le sable une source s'panche,
Les fruits naissent pour elle au rameau qui se penche,
Pour elle l'oiseau chante avec plus de douceur.

Et quand elle passa le seuil de Zacharie,
Elisabeth clamant:--Bnie es-tu, Marie!
Sentit frmir d'amour Jean, le saint prcurseur.



JOUET DIVIN

Des outils taient l: Ciseaux, compas, bdane...
Joseph,  l'tabli, ciselait un coffret
Pour y mettre l'encens que Nazareth offrait
Sur l'autel des parfums, devant le pontife Hane.

L'aeule est dans un champ qu'on moissonne. Elle glane.
Jsus travaille aussi, tout pensif, le pauvret!
Il s'arrtait souvent. On et dit qu'il souffrait
De voir les copeaux d'or se tordre sous la plane.

La Vierge s'approcha. Son grand oeil bleu songeait.
Elle demande enfin:--Quel est donc cet objet
Que votre main novice,  mon Jsus! faonne?

Le doux enfant, pench sur son morceau de bois,
Rpond en mme temps que l'outil d'acier sonne:
--C'est un jouet divin... Il faisait une croix!



LE LIS

Des nuages, planant comme des vols d'autour,
Ombraient des pans de ciel et des coins de pelouse.
Nazareth regardait, souriante et jalouse,
Ses filles vers le puits s'en aller tour  tour.

Attendant de l'poux le fidle retour,
Sur la pierre du toit veillait la chaste pouse.
Judas qui devait tre, un jour, parmi les douze,
Jouait avec Jsus sur les prs d'alentour.

Un lis dans la verdure ouvrait son blanc calice.
L'Enfant-Dieu lui sourit. L'autre, dans sa malice,
S'en va de son pied nu froidement le briser.

Et Jsus, tout chagrin de ce plaisir farouche,
Prend la fleur et la porte  sa divine bouche...
Le lis garde toujours le parfum du baiser.



L'AGNEAU

Quelle parole ardente arrive des dserts!
Quel ascte nouveau prche la pnitence!
D'o vient-il? Savez-vous son nom, son existence?
Sa sagesse confond les Juifs les plus diserts.

Comme autrefois Elie enlev dans les airs,
Il brise des coeurs durs la longue rsistance.
La foule qui le suit demande avec instance:
--Est-ce le Dieu d'Abram, notre Dieu, que tu sers?

--Es-tu, dit-elle encor, le promis des prophtes?
Et lui, prche toujours:--Que vaut ce que vous faites,
Si le feu des remords ne vous a desschs?...

Or, Jsus traversait les pres solitudes.
Jean le voit, le devine, et crie aux multitudes:
--Voici l'Agneau de Dieu qui remet les pchs!



LES MARCHANDS DU TEMPLE

Jsus vient de monter des rives du Jourdain.
Le temple est plein de bruits, comme un lieu de discorde.
Les marchands, les docteurs, la foule, inique horde,
Changent en un comptoir le marbre du gradin.

Le Matre, tout d'abord, laisse voir son ddain.
Mais il songe  son Pre, et sa misricorde
Ne les protge plus. Il s'arme d'une corde
Et chasse des parvis ce commerce mondain.

L'ancien temple est dtruit, mais l'pre marchand reste.
Il ne vend ni l'oiseau, ni le produit agreste,
Ni le boeuf qu' l'autel on devait trangler;

Mais en ces temps de honte o notre foi s'enlise,
Sachant bien que nul bras n'osera le sangler,
Il vend nos liberts et dpouille l'Eglise.



MAGDELEINE

O scandale! voici, devant le Matre auguste,
La fille de pch, la belle Magdala.
Dans l'art d'aimer, jamais femme ne l'gala;
Son sourire est un vin qu'en tremblant on dguste.

Voyez donc se cambrer ou s'incliner son buste.
Jamais de pareils feux son me ne brla.
Quel regard enivrant! Oh! cette larme-l
Peut faire chanceler une vertu robuste.

Et voil que soudain, dans sa vive ferveur,
Elle se prcipite aux genoux du Sauveur,
Baise ses pieds sacrs, pleure et le glorifie.

Les aptres, surpris, s'entretenaient tout bas:
--Fallait-il la chasser?... Ils ne savaient donc pas
Qu'en s'approchant de Dieu l'amour se purifie.



LE PUITS DE JACOB

A Sichem o, tremblant, un vil peuple se range
Pour laisser chevaucher le froce turban;
A Sichem o jadis fleurissait l'oliban,
O la cime des monts semblait l'or d'une frange,

Jacob a fait creuser, victorieux de l'ange,
Un puits o descendrait le cdre du Liban.
C'tait pour ses troupeaux, quand il eut de Laban
Vaillamment repouss la haineuse phalange.

Or, un jour qu'une femme y vint puiser de l'eau,
Vers l'heure de midi, le prophte nouveau,
Jsus, tait assis sur l'antique margelle.

--Femme, j'ai soif, dit-il. Elle, d'un regard vif
Scrute cet tranger, et d'un mot le flagelle:
--Je suis Samaritaine et j'ai piti d'un Juif!



LE GARIZIM

Le Sauveur, soucieux, par d'antiques sentiers
Traversait, ce jour-l, l'impure Samarie.
Et c'tait l'heure chaude o la brise charrie,
Sur son aile de feu, le parfum des dattiers.

Chez les Samaritains, et chez les Juifs altiers,
La haine des aeux ne semblait pas tarie,
Et Sichem,--sans rougir de cette barbarie,--
Sichem chassait Juda de ses pieux quartiers.

Mais qu'importent le pige et la sombre manoeuvre?
L'heure est sonne enfin de commencer son oeuvre;
Il est venu pour tous; l'amour le presse; il va.

Comme un oeil de piti sur les grandes dtresses,
Il voit luire, au-dessus du temple des prtresses,
Sur le Garizim bleu, le nom de Jhova.



LA SAMARITAINE

Vers le puits de Jacob elle s'en vint alors,
Un vase sur la tte, aux pieds d'humbles sandales,
Son oeil rveur cherchait les amoureux ddales
O s'taient profans les charmes de son corps.

Un homme tait au puits. Ses ravissants dehors
L'murent. Mais pourtant, cachant ses doux scandales,
Du saint temple elle aurait bais les froides dalles,
Plutt que de l'aimer d'impudiques transports.

Peut-tre c'est cela qu'il tait de Jude.
Il lui parla longtemps. Elle, la dgrade,
Se sentait dfaillir sous l'oeil qui la scrutait.

Comment voyait-il donc tant de choses en elle?
Etait-il le prophte?... En vain elle luttait,
Des pleurs de repentir luirent dans sa prunelle.



L'EGALITE

Le Sanhdrin disait:--Le temple est profan.
Le fils du charpentier discute et prophtise.
Nos vertus  ses yeux ne sont qu'une btise;
Porte-t-il donc un front que le jene a fan?

D'o son pouvoir trange aurait-il man?
Il se met au-dessus de nos lois. Il pactise
Avec les publicains. Son discours fanatise.
Il pardonne au pcheur que nous avons damn.

Et pour se faire un nom, chose pire, il enseigne
Que les hommes partout sont gaux. Le coeur saigne
Quand on voit tant d'audace et de subtilit.

Oui, Jsus affirmait,  race de vipre!
Qu'il n'est grands ni petits aux yeux de Dieu son Pre,
Et le Verbe ternel fondait l'galit.



LE FIL DE LA VIERGE

--Le Sanhdrin ourdit un complot satanique,
Et je ne sais comment vous vous garantirez.
Ne pensez pas, mon fils, que vous convertirez
Nos docteurs si jaloux de leur loi tyrannique.

Ainsi parlait la Vierge  son doux fils unique.
--S'il le faut, reprit-elle, hlas! vous partirez.
J'ai le tissu nouveau que vous revtirez,
Et moi-mme, Jsus, coudrai votre tunique.

Mais j'y songe, comment? je n'ai fil ni denier.
Alors, un fil d'argent qu'un souffle printanier
Berait, vint effleurer la sainte crature.

Elle allait le saisir. Jsus sourit. Dj
La tunique tait faite. Elle tait sans couture.
Dans l'air le fil brillant depuis lors voltigea.



LE BAISER DE JUDAS

Une lune sanglante au ciel noir s'allumait.
Les oliviers, berant une trange harmonie,
Paraissaient sangloter. Puis, comme une ironie,
Des voix chantaient au loin, tout prs l'amour dormait.

Jsus pleurait du sang; mais le ciel se fermait,
Laissant se consommer la grande flonie.
--Loin de moi ce calice!... Oh! l'horrible agonie!
Le Dieu courbait la tte et l'homme s'abmait.

Dans l'ombre des rameaux l'Iscariote approche.
H embrasse son Matre. Insensible au reproche,
Il saura le livrer comme il a su l'offrir.

Et maintenant il fuit dans la clart douteuse...
Il fallait ce baiser d'une bouche menteuse,
Pour que l'amour comprt ce qu'il devrait souffrir.



SUR LA CROIX

Pilate a peur des Juifs et devient leur complice.
--Voil l'homme, dit-il.-Qu'il meure, ce faux roi,
Clame le Sanhdrin en invoquant sa loi,
Il s'est dit Fils de Dieu!... Que la loi s'accomplisse!

Puis, dans un trou bant la croix lourdement glisse.
Le Christ mourant pardonne. On l'apostrophe:--Eh quoi!
N'es-tu pas Dieu? Descends et nous croirons en toi.
Mais il reste clou sur le bois du supplice.

Et le Juif s'applaudit de l'avoir dfi.
Or, sur le Golgotha, le doux crucifi,
Dans un nimbe clatant, depuis lors se profile.

Et, parce qu'il n'est pas descendu de la croix,
Depuis lors devant lui l'humanit dfile,
Flchissant les genoux et s'criant:--Je crois!



LE SYMBOLE

C'tait prs de Sion que chantent les Psalmistes.
Draps dans leurs manteaux, plusieurs jeunes Romains
Qui cheminaient, un soir, au hasard des chemins,
S'approchrent d'un antre ombrag de palmistes.

Douze hommes taient l, comme des alchimistes
Qui voudraient cacher l'or fabriqu par leurs mains,
Parlant de Dieu, du ciel, du salut des humains.
Ils coutrent donc ces nouveaux rformistes.

--Des buveurs ou des sots, dirent-ils. Quels discours!
A quels dieux trangers demandent-ils secours?
En ont-ils dcouvert de plus grands que les ntres?

Ces hommes qu'ils croyaient pris de vin ou bien fous,
Vont branler le monde et le mettre  genoux.
Ils fondaient le Symbole, et c'taient les Aptres!



LES RESSUSCITES

Vous paraissiez bien morts. Les uns couverts de fleurs,
Les autres, sous les plis d'un sinistre suaire,
Vous alliez un par un  l'immense ossuaire.
Le marbre de vos fronts tait mouill de pleurs.

Or Jsus, dans Sion,  Bthanie, ailleurs,
Et ses aptres saints, en plus d'un sanctuaire,
Vous ont rendu la vie. Aprs l'obituaire,
Vos instants d'outre-tombe ont-ils t meilleurs?

Avez-vous dgust la coupe des dlices?
N'avez-vous pas souffert quelques brlants supplices?
Vous sentiez-vous heureux de ce retour permis?

Mais cette ternit si grande et si nouvelle,
Vous n'avez cependant rien dit qui la rvle...
Dans vos troits tombeaux n'tiez-vous qu'endormis?



L'EXILE

Les Juifs avaient fait peur  ce lche juriste.
Dans l'ennui de l'exil, au lointain Dauphin,
Il errait sombre et seul comme un contamin,
Et les remords rongeaient son me d'goste.

Il suivait sous les bois les btes  la piste,
Et honteux, devant l'homme il fuyait obstin.
A l'enfer ternel tait-il destin,
Que rien ne dridait sa face ple et triste?

Il croyait voir du sang dgoutter de ses mains,
Et, courant comme un fou, loin de tous les chemins,
Il cherchait une source o se laver en hte.

Mais l'eau coulait en vain, la souillure restait.
Un jour, pour ne plus voir ce sang qu'il dtestait,
Il se donna la mort... C'tait Ponce-Pilate.



HERODIADE

Elle voulait un trne et c'est l'exil qu'elle a;
L'idylle va finir dans la sauvage Gaule...
L'inceste tait lger  sa lascive paule;
Dans les bras d'Antipas, un jour, elle vola.

Le scandale fut grand et Jean le flagella.
Elle envoya l'ascte au cachot d'une gele,
Puis se fit apporter sa tte toute drle,
Sur un plat de mtal, dans un bal de gala.

Or, comme pour revoir sa belle Galile,
Souvent, vers le soleil qui monte radieux
Se tourne, tout en pleurs, l'impudique exile.

Mais de mme souvent,  spectacle odieux!
Ce n'est pas le soleil que voit son grand oeil triste,
C'est, sur le bronze ouvr, la tte du Baptiste.



JESUS

As-tu l'ennui du ciel, comme un feu lent qui ronge?
As-tu vu les palmiers, alors que tu souffrais,
T'inviter au repos sous leurs ombrages frais?
Le vent baiser ton front hant d'un triste songe?

Ton amour fut si grand qu'il parut un mensonge,
Et peu de ces humains pour lesquels tu t'offrais,
Te rpondent, Jsus, par des dvoments vrais.
Qui sait l'ingratitude o parfois l'me plonge?

Le sicle te maudit en de pompeux discours,
Mais le dshrit t'appelle  son secours;
La foi l'claire mieux qu'une page savante.

Je crois en ta parole,  Matre! et me soumets.
Je veux te suivre, moi. Je suis pris d'pouvante
Quand je songe combien ne te suivront jamais.



L'ARBRE DE LA CROIX

Arbre mystrieux, sous la dure cogne
Quelle forme prends-tu? Que vas-tu devenir?
Tes parfums vont manquer aux printemps  venir.
L'ouvrier jette loin ta branche ddaigne.

Qui saura de quels feux ta cime tait baigne?
De ton ombrage frais qui va se souvenir?
Au vieil ge bni tu n'as pu parvenir,
Et l'injure, arbre mort, ne t'est pas pargne.

Quoi! tu renais toujours, bel arbre mutil!
Dans le ciel obscurci ton fate a scintill
Comme, au-dessus des monts, un astre qui se lve.

Sur ton corce rude un signe s'est grav.
Voici qu'un sang divin est devenu ta sve,
Et ton ombre s'tend partout... _O crux, Ave!_




                           SOUFFLE RELIGIEUX



ASPIRATION

Nous n'avons de repos, hlas! sur nul rivage.
Combien d'efforts sont vains! Combien sont mpriss!
L'hymne des grands espoirs nous a pourtant griss,
Mais griss trop souvent comme un mordant breuvage!

L'homme voudrait, Dieu bon, sortir de l'esclavage,
Et prendre son essor loin de ses fers briss.
Les airs seront conquis et les vents, matriss;
Ne met-il pas dj tes foudres en servage?

Je ne blasphme point. J'adore ton dcret.
Mais je suis curieux de savoir le secret
De nos vices si bas, de nos vertus si hautes.

L'homme connat-il bien ta sainte volont?
Verra-t-il ton visage? Ou le poids de ses fautes
L'emportera-t-il donc, Seigneur, sur ta bont?



AU PAPE

Moi, je sais un vaisseau qui vogue, audacieux,
Toutes voiles au vent, sur la mer vaporeuse.
Je sais un phare aussi sur la cte pierreuse,
Et, dans le ciel obscur, un rayon gracieux.

Le front des matelots se penche, soucieux,
Quand le vaisseau gmit et que l'onde se creuse;
Mais, passant en vainqueur dans la nuit tnbreuse,
Le vieux pilote chante et regarde les cieux.

Le phare qui reluit sur la haute falaise,
C'est la croix. Le rayon, lvre de feu qui baise
Et fait tinceler les vagues, c'est la Foi.

Le navire puissant que bat l'ouragan sombre,
Qui franchit les cueils, fatigue, mais ne sombre,
C'est l'Eglise du Christ. Le pilote, c'est toi.



LA LAMPE DU SANCTUAIRE

Dans le temple pompeux ou la chapelle nue
Elle brle. Elle brle  l'aurore,  la nuit,
Lorsque tout prie et chante et lorsque meurt tout bruit.
Bnis les soins pieux qui l'ont entretenue!

Comme une toile d'or qui percerait la nue,
Dans l'encens de l'autel doucement elle luit.
Comme un souvenir pur, quand une amiti fuit,
Elle illumine l'me o la nuit est venue.

Elle donne  l'arceau de nouvelles ampleurs.
Elle sourit au juste; elle compte les pleurs
Que les pcheurs vaincus rpandent goutte  goutte.

Souvent sous sa lueur mon genou s'est pli,
Serait-elle un rayon de l'hostie oubli,
Avec l'cho des chants, sous l'adorable vote?



LA CLOCHE

Sonne en ton vieux beffroi la prire prescrite,
A l'aube comme au soir mon front est inclin.
Sonne joyeusement, voici qu'un homme est n,
Et le baptme saint le marque de son rite.

Sonne l'hymne d'amour en ta haute gurite,
Par un chemin de fleurs o tant ont butin,
S'avance vers l'glise un couple fortun.
Sonne pour tous les nids que le clocher abrite.

Sonne pour veiller les chos endormis
De nos bois odorants et de nos coeurs soumis,
Sonne l'allluia des tches acheves.

Tous ceux qui nous sont chers s'en vont comme les flots,
Et vers le ciel en vain nos mains se sont leves...
Sonne les longs adieux, sonne les longs sanglots!



L'EGLISE DU SAINT-SACREMENT

Garde, mon vieux Qubec, ainsi qu'une relique,
Ces murs qui frmissaient  l'appel des clairons;
Garde comme un soleil o nous nous clairons,
Parmi les fiers clochers, ta vieille basilique.

Baigne dans le ciel pur ton sommet catholique,
Voici qu'il va s'orner du plus beau des fleurons.
Nous qui sommes heureux, nous surtout qui pleurons,
Apportons notre pierre au parvis anglique.

Comme un astre nouveau, saint temple, tu surgis.
Dj bien des regards que les deuils ont rougis,
Se sont tourns vers toi, majestueux symbole.

Sous le dme o s'attarde un rayon du couchant,
Le doux Sauveur du monde,  spectacle touchant!
Mendie un peu d'amour, comme un pauvre, une obole.



IN TENEBRIS

C'est sur d'pres chemins qu'il faut se hasarder.
Si quelqu'un te montrait la route qu'on doit suivre,
Jeune homme dont l'espoir retentit comme un cuivre,
Ne te dtourne pas et sache regarder.

De mille appels trompeurs Dieu saura te garder.
Ne vide pas d'un trait la coupe qui t'enivre.
Que l'on ait du plaisir ou du regret  vivre,
Le terme n'est pas loin. Nul ne peut s'attarder.

A mesure qu'on monte au sommet de la vie
L'horizon bleu recule, et la route suivie
Semble bien tnbreuse  plus d'un voyageur.

Bien fou le rvolt. Mais souvent l'homme ignore
Comment, Dieu tout-puissant, tu veux que l'on t'honore,
Et devant tes dcrets il penche un front songeur.



LE BONHEUR

Est-ce un leurre divin vainement affich?
L'ouvrier le demande  sa hache,  sa lime;
Le pote le cherche en un rve sublime;
Le jeune homme perdu ne l'a pas dnich.

Il n'est point dans le sol prement dfrich.
Le vieillard croit le voir au pass qui s'abme;
Le riche le paierait de son dernier centime;
L'esprit fort dit que Dieu--s'il existe--a trich.

Ce qu'un jour nous apporte un autre nous l'enlve.
La coupe du plaisir, que notre main soulve,
Mle une amre lie  son rayon de miel.

Il n'est donc ici-bas nulle paix souveraine...
Vous avez vu, pourtant, plus d'une me sereine
Accepter la souffrance en souriant au ciel.



LES ANGES GARDIENS

Vous croyez  votre ange. Il marche  votre droite,
Vous couvre de son aile, en votre dnment,
Et son amour sacr vous parle ingnument,
Quand un plaisir mauvais devant vos yeux miroite.

Et moi, j'en connais deux dont la tendresse adroite,
Comme l'ange du ciel, nous guide srement.
On monte sans malheur, sous leur regard aimant,
La sente de la vie, hlas! souvent troite.

L'un de ces anges bons vient, joyeux, se pencher
Sur les berceaux o dort l'innocence phmre,
Et d'un baiser scher les larmes. C'est la mre.

Et l'autre qui viendra doucement s'pancher
Dans une me virile et noblement jalouse,
Pour la faire revivre  jamais... c'est l'pouse.



DEUS SABAOTH

On t'appelle: Dieu bon, mais aussi: Dieu vengeur.
Quand il parle de toi l'homme te rapetisse.
S'il vante ta clmence il arme ta justice,
Et te prte parfois le bras d'un gorgeur.

Ne sent-il pas son front se couvrir de rougeur,
Quand il peint tes arrts comme empreints de malice?
Ne te point possder n'est-ce pas un supplice?
Et quel feu brle donc comme un remords rongeur?

N'es-tu pas le seul bien? Qu'importe donc le reste?
Tu puniras le mal, ta parole l'atteste,
Et nier un enfer ce serait blasphmer.

Mais j'attends sans effroi le tourment de sa flamme,
Car le ciel est partout o peut s'envoler l'me,
Et l'enfer, nulle part, lorsque l'on veut t'aimer.



LE MENDIANT

J'ai, d'un coeur simple, enfant, mendi les annes,
Pour voir courir les eaux et fleurir les buissons;
Jeune homme, j'ai souvent, sous d'tranges frissons,
Mendi des amours, hlas! vite fanes.

J'ai mendi la gloire, et, sous mes mains tannes,
La plume a de vains mots, la lyre a de vains sons.
J'ai mendi les biens, et toutes mes moissons
Ont t par l'envie ou la haine vannes.

J'ai mendi la joie ainsi que fait chacun,
La fidle amiti dont se flatta quelqu'un,
Le denier qu'au travail un matre juste accorde.

Et si j'ai demand quelque funeste don,
Dans la foule des biens que ma bouche recorde,
Dieu clment, je mendie aujourd'hui le pardon.



LE CALVAIRE

L-bas, sur le coteau, j'ai revu le calvaire
O nous allions prier, les dimanches d't...
Il flottait un parfum de douce pit
Au-dessus de nos fronts, dans la tide atmosphre.

La prire en commun avait un ton svre.
Le Christ penchait la tte en son anxit.
Les oiseaux rpondaient par des cris de gat;
Moi, j'oubliais l'amen devant la primevre.

Et les vieux sont partis et les jeunes sont vieux!
Je les connaissais tous, je ne connais personne,
Et ne tressaille plus alors que leur voix sonne.

Et toujours, le dimanche,  la clart des cieux,
La vieillesse dolente et la jeunesse fire,
Aux pieds du mme Christ font la mme prire.




                               HOMMAGE



L'UNIVERSITE
(A Mgr Mathieu)

C'est l'atelier mystique o s'apprend le devoir,
Le nid d'o l'aile vole  l'immortelle sphre.
Quand sort le bachelier, ses hauts chssis de verre
Semblent des yeux aims qui s'ouvrent pour le voir.

Ce que savent ses murs je voudrais le savoir.
Ils ont l'auguste aspect du temple qu'on rvre.
Aux thses d'un docteur, aux stances d'un trouvre
Leur me de granit sait parfois s'mouvoir.

Et quand sonne l'appel, comme en d'tranges rves,
On voit de toute part accourir les lves,
Tout pleins, jeunes et vieux, d'un mme doux moi.

Et l'on entend monter du grand laboratoire,
De l'tude enfivre et du saint oratoire,
Le vol de la science et l'hymne de la foi.



LAURIER

Grand citoyen, salut! Quelle douce clart,
Comme un reflet du ciel, baigne ton front austre?
Tu reviens triomphant, et le trait du sectaire
Devant tant de valeur soudain s'est cart.

Salut! Le peuple heureux t'acclame avec fiert.
De nos brillants destins Dieu t'a fait mandataire.
Sur les arpents de neige insults par Voltaire,
Avec les bls nouveaux, fleurit la libert.

La foule t'applaudit, les rois t'ouvrent leur porte.
Poursuis, vaillant lutteur, ton droit chemin, et porte
Le drapeau de la gloire avec humilit!

Que l'envieux se cache et dvore sa honte!
Les grands hommes, Laurier, font les grands peuples, monte,
Sur l'aile du gnie,  l'immortalit!



MERCIER

Comment es-tu tomb, meneur d'hommes puissant?
Notre peuple t'aimait et tu l'aimais de mme.
Hardi jusqu' l'audace et froid sous l'anathme,
Tu voulais notre sol pour ceux de notre sang.

Tu parlais  l'Eglise en fils obissant.
Tes ennemis ont dit, nouveaux Juifs--Il blasphme!
La trahison t'a pris d'un bras de Polyphme,
Et tu fus terrass comme un boeuf mugissant.

La haine triomphait. Souvent le patriote
A senti le baiser mordant d'Iscariote,
Et l'envie a voil de beaux soleils levants.

Mais ta gloire a grandi de toute ta dfaite,
Et ta vengeance enfin doit tre satisfaite...
La vengeance des morts, c'est l'amour des vivants!



FRECHETTE

Depuis le feu sacr qu'un premier rve allume,
Et les frles pis d'un premier messidor;
Depuis le vieux collge et le long corridor
O nous scandions ensemble un idal volume,

Combien, noble ouvrier, sur ta vaillante enclume,
As-tu, sombre ou joyeux, forg de rimes d'or?
Combien de vers, hardis comme un vol de condor,
Se sont jusqu' la nue lancs de ta plume?

Qu'importe la morsure et qu'importe un lambeau?
Ta main sait promener la verge ou le flambeau,
Et ton nom retentit comme un buccin sonore.

Par l'clat des honneurs beaucoup sont blouis,
Reste simple en ta force, et les Muses, Louis,
Diront qu'en t'acclamant notre peuple s'honore.



LA FRANCE DE CARTIER
(A Botrel, le barde Breton)

C'est l'ombre de Cartier qui plane encor sur nous.
Notre langage antique a l'air un peu farouche,
Mais, quand il a pass par une frache bouche,
Il dgage un parfum qui semble de chez vous.

Ton nom sonne l'appel et nous accourons tous.
Ici la libert n'a pas un regard louche,
Et la loi nous protge, homme et Dieu. Nul me touche
Aux humbles croix de bois que nous pendons aux clous.

Barde, sur tes couplets  l'allure si franche,
Quand tu chantes, l'on voit voltiger l'me blanche
Que donne  son enfant la mre d'un Breton.

Dans ton vol glorieux, chante donc, pieux barde,
La France de Cartier! Demande que Dieu garde
Et fasse panouir cette fleur en bouton!



A * * *

Entends-tu les vivats de tes heureux rivaux?
Leur front est couronn, leur me est en dlire.
Ils chantent un pome o tu ne sais pas lire,
Et nul ne descend plus aux ambes dvots.

Or, parmi les anciens et parmi les nouveaux,
Plus d'un n'a pas rempli sa pauvre tirelire,
Plus d'un avec colre a rejet sa lyre,
Et le doute a souvent hant de grands cerveaux.

Ton aile qui voulait mesurer les espaces,
N'veille pas de bruits dans l'azur o tu passes,
Et tu pleures songeant que ton nom va prir.

Pour que le coeur s'chauffe  tes divines fivres,
Pour que ton nom muet monte  toutes les lvres,
O pote, il te manque une chose: mourir!



A M. ALBERT LOZEAU

L 'aile atteinte en son vol n'aura plus, dsormais,
Ces frissons de plaisir qui troublaient la ramure;
La moisson parfois souffre avant que d'tre mre;
L'arbre un jour abattu ne refleurit jamais.

Et te voil gisant comme l'arbre mort. Mais
Sur ta lvre plie il court un doux murmure.
Tu portes la douleur comme on porte une armure,
Et ton aile brise effleure des sommets.

Nul cri de rvolt n'est sorti de ta bouche,
Et la Muse attendrie effeuille, sur ta couche,
Des fleurs dont le parfum a la chaleur du vin.

Des chants inattendus traversent les bruines,
Et des nimbes sacrs couronnent nos ruines,
Quand descend un rayon du grand foyer divin.



LUSIGNAN

Un rayon descend-il, ami, dans vos prisons?
A travers le linceul, dans les plis de verdure,
Peut-on voir quelques fleurs? Ta couche est-elle dure?
Est-ce qu'aux souvenirs aims nous nous grisons?

Mais ton vol a franchi nos ples horizons.
Qu'importe le soleil? qu'importe la froidure?
Tu ne sens plus le mal que l'me humaine endure,
Et les parvis divins n'ont pas de trahisons.

Te souviens-tu des chants, des rires, des bruits d'aile?
Vois-tu le gage offert par l'amiti fidle?
Te mles-tu, cher mort,  nous comme jadis?

Garde-t-on son coeur d'homme au sjour du mystre?
Ecoute-t-on, ravi, monter, de notre terre,
Et les allluias et les De profundis?




                           DANS L'ANTIQUITE



LES PYRAMIDES

Comme au milieu des mers d'immobiles vaisseaux,
Depuis des milliers d'ans vous dormez dans vos sables,
Et sur vos fronts, pour vous crer imprissables,
La force et le gnie ont imprim leurs sceaux.

Vainement la lumire, en radieux faisceaux,
Pleut sur vous, vos secrets restent insaisissables.
L'antiquit, voyant vos traits ineffaables,
Croirait se rveiller auprs de vos berceaux.

Avec l'ge qui vient,  monuments austres!
Vous cachez plus avant vos tranges mystres,
Et vous portez plus haut des fronts plus solennels.

Mais l'homme disparat bien vite, quoi qu'il fasse,
Et le nom de ces rois qui vous font ternels,
Avec l'ge qui vient de plus en plus s'efface.




                           CHEZ LES ROMAINS



UNE RENCONTRE

Rome pour tout un jour dpouille son air morne.
Escort de consuls, de femmes, de valets,
Nron, vtu de pourpre, a quitt son palais,
Et le peuple bloui l'acclame et le flagorne.

Un vieillard voulait voir.--Monte sur cette borne,
Lui dit en le haussant un joueur d'osselets;
Mais ses yeux sont chargs de foudre, vite-les;
Courbe tes cheveux blancs quand sonnera la corne.

Le cortge parut; une clameur jaillit.
Le vieillard resta droit, et Nron tressaillit
Sous le brlant rayon de sa lourde paupire.

Cet homme, un tranger sans science et sans arts,
Venait avec la croix prendre Rome aux Csars,
Pour la donner au Christ. C'tait l'aptre Pierre.



LE COLISEE

On admire toujours, sous le beau ciel romain,
Ses vieux gradins massifs et ses hautes arcades,
Flots de pierres pareils aux immenses cascades
Que l'hiver boral suspend sur son chemin.

Les Csars orgueilleux, d'un signe de la main,
Faisaient dfiler l de fires cavalcades;
Ils faisaient s'lancer, de leurs mille embuscades,
Les fauves qu'appelait le grand peuple inhumain.

L'amphithtre est vide. Un vent d'amour soupire
En passant sur l'arne o grondaient les lions,
O les bourreaux tuaient les saints par millions.

Les sicles ont broy le merveilleux empire,
Et la croix a vaincu les autels des faux dieux,
Mais ton gnie,  Rome! est toujours radieux!



POMPEI

Par des chemins de fleurs, au temple qu'on voit l,
Des prtresses s'en vont. Leurs bandes triomphales
Dansent cyniquement au rythme des crotales.
Jamais tissu discret alors ne les voila.

Vnus veut des honneurs. C'est sa fte, et voil
Que la ville s'veille. Et les chastes Vestales
S'enfoncent tour  tour dans l'ombre de leurs stalles,
Et le dieu de l'amour sourit dans sa cella.

Mais quel clat nouveau, quel merveilleux effluve,
Environnent ton front, malheureuse cit?
Le ciel met-il un nimbe  ta lubricit?

Sur la ville en amour, l'implacable Vsuve
Etendait, lourdement, ce grand linceul de feu
Que vingt sicles d'efforts n'ont soulev qu'un peu!




                               AU FOYER



LE FOYER

Heureux qui nat et meurt au rustique foyer
O l'aeul a laiss son souvenir! Quel charme
Dans les murs blancs de chaux o pend une vieille arme!
Dans l'tre o l'on verra les bches flamboyer!

Les jeunes d'autrefois y venaient festoyer.
Le vieux temps n'avait pas une rigueur de carme.
On dirait qu'un cho de l'amusant vacarme,
Sous le plafond noirci vient encore ondoyer.

Au foyer des aeux la vie est plus intense,
Et rien, nous semble-t-il, n'a rompu l'existence
Des gnrations qui nous ont devancs.

Moi, je me sens perdu dans la foule des tres;
Mes jours semblent plus courts et plus mal dpenss,
Car je n'ai pas vieilli sous le toit des anctres.



MA MERE

Un jour que je rentrais au village natal,
Je la vis au jardin de notre vieille auberge.
Elle priait, pendant que l-bas, sur la berge,
Une cloche chantait de sa voix de mtal.

Prs d'un cierge allum, sur un blanc pidestal,
Un grand vase de fleurs embaumait une vierge.
Des gouttes d'eau tombaient  la lueur du cierge,
Car il tait trop plein le vase de cristal.

Ce souvenir est loin. Notre coeur est un vase
Que les soins d'une mre ont seuls pu faonner.
Il est large et profond; l'amour le fait sonner.

D'une aile infatigable un rve doux le rase.
Dieu lui verse en secret ivresses et douleurs,
Et quand il est trop plein on voit tomber des pleurs.



A MA FEMME

Restons  l'tre clair qu'un lger souffle attise;
Les pieds sur les chenets, causons si tu le veux.
Ton oeil noir garde encor la douceur de ses feux,
Ta lvre a des baisers plus doux que le cytise.

Et nous avons chant, tout pleins de vaillantise,
La chanson des berceaux. C'tait selon nos voeux.
Depuis le jour lointain de nos premiers aveux,
Nous suivons un sentier que l'amour potise.

Et voici la vieillesse. Il n'en faut pas gmir.
Ensemble nous irons sous l'oeil de Dieu dormir,
Laissant  nos enfants l'honneur pour hritage.

Au culte du pass l'on est toujours enclin.
Si j'prouve un regret,  femme!  mon dclin,
C'est de n'avoir point pu te chrir davantage.



A MES ENFANTS

Vivre, enfants, c'est aimer et souffrir un instant.
Vous cherchez le plaisir et le plaisir vous lasse;
De ses mailles de fer la douleur vous enlace;
L'esprit est curieux et le coeur, inconstant.

Le spectacle du monde est souvent attristant.
Mainte fois le coeur chaud se heurte au coeur de glace.
L'intrigant mainte fois s'assied  votre place;
L'un se gave au banquet, l'autre n'a qu'un restant.

Mais le travail est bon. Penchez votre front blme
Sur la glbe maudite ou l'aride problme;
Le travail est 'un bien et non un dshonneur.

Le succs vient toujours lorsque l'on persvre.
Enfants, n'ayez point peur de monter au calvaire,
L'preuve fortifie... Ayez peur du bonheur.



A JEAN-MARCEL Le MAY
(Mon petit-fils)

Volez, douces chansons, autour de son berceau.
Plein de molles lueurs, son oeil vient de se clore.
Que nul souffle mauvais n'agite ou ne dflore
La vertu de l'enfant, la fleur de l'arbrisseau!

A quoi peut-il rver? A la balle? au cerceau?
Il ne sait point courir. Aux fleurs qu'il voit clore?
Aux baisers de sa mre? A l'ange qu'elle implore?
Il rve  ces jouets qu'on entasse en monceau.

Et quand il sera grand, d'autres jouets, sans doute,
L'amuseront encor. Ceux-l, qu'il les redoute...
C'est l'amour, c'est la gloire, ou l'or aux reflets doux.

Jusqu' ce que surpris de l'humaine ignorance,
Dans une heure d'angoisse, il les brisera tous,
Pour n'en garder qu'un seul peut-tre: l'esprance.



A JEANNE-MARCELLE ST-JORRE
(Ma petite-fille)

Que ta main rose joue avec ma barbe blanche,
Je te tiens sur mon coeur, tu n'chapperas pas.
Et puis, ferais-tu bien toute seule deux pas?
Reste comme une fleur sur une vieille branche.

Menace si tu veux; mets le poing sur la hanche;
On ne peut effrayer un grand-pre. En tout cas
Je puis lutter encore, et je ne suis point las
De voir luire en tes yeux ta petite me franche.

Tu veux toucher  tout.-N'est-ce pas vrai, voyons?
Mme  l'toile vive,  l'clat des rayons.
Serais-tu curieuse autant que grand'mre Eve?

Ce sont l des jouets d'anges; voici les tiens.
Mais tu cherches ailleurs depuis que tu les tiens...
En commenant la vie on commence le rve.



EPANCHEMENT

Frappe donc,  douleur! frappe donc sans merci!
Je suis comme un mtal soumis au martelage.
J'ai tran mes regrets loin de mon cher village,
Et j'ai vu chez les grands plus d'un coeur endurci.

Peut-tre qu'on va rire en entendant ceci,
Et croire que je fais de mes maux talage.
En se communiquant la peine se soulage;
Dites-moi, coeurs broys, s'il n'en est pas ainsi?

L'illusion s'envole et nul mal ne m'tonne.
De cheveux blancs dj ma tte se festonne;
Les noeuds les plus troits doivent se dlier.

Je ne jetterai plus ni plaintes ni sarcasmes.
Je veux sourire encor. La terre a des miasmes,
Mais elle a des parfums qui les font oublier.



VIEILLESSE

Seul, un soir, je marchais prs du ruisseau qui court
Sous les pins odorants de mon petit domaine;
Je rvais au pass que rien ne nous ramne,
Et tout le temps vcu me paraissait bien court.

L'ennui, comme un boulet, rendait mon pas plus lourd;
J'prouvais les rancoeurs du gueux que l'on surmne;
Je cherchais le pourquoi de toute vie humaine;
Je n'avais plus d'espoirs; mon coeur devenait sourd.

Arbres, fleurs et gazon, fleuve aux profondes vagues,
Chansons des nids, soupirs des bois, murmures vagues,
Tout tait l. Pourtant, je n'ai pas tressailli.

Elles m'ont laiss froid, ces choses si troublantes,
Et j'ai vu des oiseaux, des insectes, des plantes,
Se dire avec tristesse:--Hlas! il a vieilli!



A MA PETITE IRENE
(Le jour de sa premire communion)

Dans ton voile de neige, oh! comme tu te drapes!
Par ce rose matin d'o viens-tu rose aussi?
Ta joue a des rayons. Le printemps que voici
A-t-il donc secou sur ta tte ses grappes?

Tu viens de festoyer aux clestes agapes.
C'est la premire fois. Approche, approche ici,
Que je baise ton front serein. C'est comme si
Une miette pour moi tombait des saintes nappes.

A tes chastes frissons ne l'as-tu pas compris?
Jsus t'a regarde et ton coeur s'est pris,
Et tu pleures, disant qu'un voile le drobe.

Pour le voir, lui si beau, dans son ciel azur,
Sur ton paule, enfant, garde ta blanche robe,
Et garde dans ton coeur le tendre amour jur.



A UNE JEUNE MERE

Avec quel soin jaloux ta tendresse l'arrange,
Cet enfant qui vagit sur son blanc traversin!
Chacun de ses soupirs fait tressaillir ton sein;
Le regard qui le couvre est plus chaud que son lange.

Tu vois monter vers lui l'encens de la louange.
Tu fais son me grande, et son corps, noble et sain.
Tu le dis le plus beau de tout le jeune essaim
Qui s'lve  la gloire avec des ailes d'ange.

Berce-le, jeune mre, au souffle du dsir,
Et dfends-le du mal qui pourrait le saisir,
Pendant qu' ta chanson il dort son lger somme.

Puisque c'est le bonheur que tu cherches pour lui,
Borne tes voeux et chasse un inutile ennui:
Tout enfant est heureux que l'on fait honnte homme.



UN SOUVENIR

Depuis que mes cheveux sont blancs, que je suis vieux,
Une fois j'ai revu notre maison rustique,
Et le peuplier long comme un clocher gothique,
Et le petit jardin tout entour de pieux.

Une part de mon me est reste en ces lieux
O ma calme jeunesse a chant son cantique.
J'ai remu la cendre au fond de l'tre antique,
Et des souvenirs morts ont jailli radieux.

Mon sans gne inconnu paraissait malhonnte,
Et les enfants riaient. Nul ne leur avait dit
Que leur humble demeure avait t mon nid.

Et quand je m'loignai, tournant souvent la tte,
Ils parlrent trs haut, et j'entendis ceci:
--Ce vieux-l, pourquoi donc vient-il pleurer ici?



RESIGNATION

J'esprais voir ma nef voguer sur un flot clair,
Mon esprit s'envoler dans une vive ide.
J'ai pris la coupe amre et l'ai toute vide.
Je voudrais m'endormir sous le feu d'un clair.

Un sort dur m'a suivi comme un chien par son flair.
J'ai dompt la souffrance ou ma foi l'a guide.
Mon existence fuit. Elle s'est dvide
Comme un maigre cheveau dont le brin flotte en l'air.

Et pourtant je ne sais quel regret nous empoigne,
Quand au soir de la vie une amiti s'loigne,
Une esprance meurt, un doux rve se fond.

Mais qu'importe,  mes jours! que le ciel vous prolonge,
Le monde n'est-il pas un abme qu'on longe?
Et plus on marche loin, plus l'abme est profond!




                       GLANE DANS NOTRE HISTOIRE



JACQUES CARTIER

Il s'embarque. Voyez flotter son pavillon.
O va-t-il? Quel motif: soudain le dtermine?
Aux agrs, matelots! Au large, Grande Hermine
Petite Hermine, vogue, et vogue, Emerillon!

L'aube donne  la voile un reflet vermillon,
Les voix meurent. Le bruit de la mer les domine.
L'humble flotte, qu'un peu de soleil illumine,
Ouvre dans le flot sombre un glorieux sillon.

Le jour aprs le jour apparat et s'efface.
La mer semble agrandir sa houleuse surface,
Et rouler au hasard vers des bords incertains.

Les vents poussent toujours la frle caravelle.
Cartier cherche, anxieux, les horizons lointains
O doit enfin surgir une France nouvelle.



ARESKOUI

--Dchirez votre chair, et, d'un oeil rjoui,
Regardez votre sang s'couler goutte  goutte.
Jenez tout un long jour, et que pas un ne gote
Au chevreuil dlicat sous la cendre enfoui.

Votre mpris des Blancs s'est-il vanoui?
Pour les vaincre, demain, et les mettre en droute,
Offrez le chien qui hurle et le renne qui broute.
Ainsi, guerriers vaillants, le veut Areskoui.

Areskoui le veut, prenons l'arc et la flche.
Le sacrifice est prt. Dj la flamme lche
Le flanc souple du daim que le dieu veut manger.

Nos scalpels sont adroits aux larges ciselures,
Nos carquois sont remplis, qu'importe le danger?
Allons faire un collier de mille chevelures!



DAULAC

Et les guerriers chantaient:--"La vengeance est ourdie.
La danse et le festin sont dj termins.
Les trangers pervers seront extermins;
Ils ont peur des tourments; leur me est engourdie."

Longtemps l'onde se plaint sous la flotte alourdie.
Maintenant sur des bords que la vague a mins
Les cruels Iroquois se sont achemins,
Et par le bruit des flots leur marche est assourdie.

Mais, dans un fort de pieux qui domine le lac,
Quelques preux de la France,  l'appel de Daulac,
Accourent djouer la noire flonie.

Ils meurent tous. Alors, trange dnoment,
Le vainqueur, effray d'un pareil dvoment,
S'arrte l... Nos morts sauvaient la colonie.



CHAMPLAIN

Quand tu rves, soldat du galant Navarrois,
Ton regard inspir cherche-t-il  connatre
Si ton jeune pays va grandir, ou doit n'tre
Qu'un fleuron sans valeur aux couronnes des rois?

Lis-tu dans l'avenir le triomphe des droits?
Vois-tu sourire au ciel la rustique fentre?
Et le rocher superbe, o ta ville va natre,
Sent-il la libert frmir en ses parois?

Ton me est valeureuse et saintement trempe.
Tu flchis devant Dieu les genoux; ton pe
Soutient l'honneur jaloux et le droit chancelant.

Et sans doute, parfois, d'avance tu contemples
Les bronzes des hros et les flches des temples,
Qui feront  Qubec un nimbe tincelant.



KONDIARONK

Quel souffle avait pass sur la sombre fort,
Quand te conut ta mre, en sa hutte d'corce?
D'o venait ton gnie et d'o venait ta force?
Tu fus donc enfant par un cleste arrt?

Ton inculte grandeur comme un rve apparat.
Trouvas-tu dans la gloire une allchante amorce,
Dmosthne des bois, ou ton me retorse
Fut-elle, un jour, sensible au sordide intrt?

Ta voix fait retentir les sauvages retraites.
Les tribus que ta ruse  nos lois a soustraites
Bondissent aussitt comme un fougueux torrent.

Mais Ononthio parle  tes passions fauves;
Ceux qui devaient prir, voil que tu les sauves,
Et tu chantes la paix sur ton luth de mourant.



LE CHATEAU BIGOT

L-bas, sous des forts que le sang a rougies,
Bigot, l'intendant fourbe, eut son petit chteau.
Le vice s'y rendait sans voile ni manteau;
On priait le colon de solder les orgies.

Les convives s'aimaient sous le feu des bougies;
Les oiseaux, plus nafs, volaient au chapiteau.
Le temps a tout broy comme dans un tau.
Deux pans restent debout, inutiles vigies.

Loin du wigwam aim, la fille d'un grand chef,
Souple comme le jonc, avec un torse d'ambre,
Y mourut de douleur dans une obscure chambre.

Et le soir, quelquefois, on entend derechef,
Parmi les gais chos du bois qui l'environne,
Les sanglots touffs de la jeune Huronne.



WOLF ET MONTCALM

O Wolf! soldat heureux, tu voulus, sur tes pas,
Par un coup tmraire enchaner la victoire;
Tu voulus buriner une page d'histoire,
A quel prix! un vaillant ne s'en occupe pas.

Dans ta fiert de preux, Montcalm, tu te drapas,
Car ton nom rsonnait sur plus d'un territoire.
Ton glaive s'est bris sur notre promontoire,
Mais dans quel flot de sang d'abord tu le trempas!

La foudre  votre voix clate sur nos cimes.
Albion va remplir les rangs que tu dcimes,
O Montcalm! et la France, hlas! nous laisse seuls.

Et vous tombez tous deux sur le champ de bataille!
Mais la mort vous grandit, et la gloire vous taille,
Dans vos drapeaux aims, deux immortels linceuls.



LA DERNIERE VICTOIRE

Rien ne consolait plus nos mes alarmes;
La royaut dchue,  France, tu le sais,
Oubliait ses malheurs en d'infmes excs,
Quand sonna de nouveau le clairon des armes.

Des phalanges de preux s'taient encor formes;
Lvis vengeait l'honneur du vieux drapeau franais.
Hroque triomphe, inutile succs,
L'Anglais ne rouvrit pas les murailles fermes.

Et l'on et dit qu'un astre, en ce jour dcevant,
Pour s'en aller s'teindre en la mer du levant,
Lentement descendait de notre promontoire.

C'tait le drapeau blanc qui retournait l-bas,
Emportant dans ses plis la poudre des combats
Et ta gloire immortelle,  dernire victoire!



LE MONUMENT DES BRAVES

C'est le signet qui marque un lugubre pisode:
Nos suprmes combats et nos murs asservis,
Et le triomphe vain du valeureux Lvis,
Et du vieux drapeau blanc le douloureux exode.

Des gloires du pass c'est l'immortel rapsode.
Notre grand promontoire, ombr comme un lavis,
Le porte avec orgueil. Peuple qui te survis,
Il redit ta vaillance et chante comme une ode.

Sur nos morts glorieux, inbranlable et fier,
Il veillera demain comme il veillait hier.
Il verra devant lui s'incliner les fronts graves.

Et sous la plaine morne et le jardin fleuri,
O le dernier espoir de la France a pri,
Il entend tressaillir la poussire des braves.



NOS REMPARTS

Le drapeau de nos rois y droula ses plis.
Les preux disaient mourant:--La France nous regarde.
La France a dtourn sa figure hagarde,
Et d'un chagrin mortel nos coeurs se sont remplis.

Plus d'un sicle a pass sur les faits accomplis.
Le sceptre d'Albion jalousement nous garde.
Les ntres maintenant promnent la cocarde
Sur les hauts parapets... Les dos sont assouplis.

Et le long de ces murs qui soutinrent des siges,
Vers la nuit vont s'asseoir, sur le bois dur des siges,
Des couples d'amoureux qu'ennuie un ciel trop clair.

On entend des soupirs et des frissons de lvres...
Juchs sur leurs affts, gueule bante, en l'air.
Les vieux canons anglais s'chauffent  ces fivres.



LES PATRIOTES DE 1837

O ple envie, un jour, ces hommes que tu mords
Ont secou les fers de leur race opprime!
Leur sublime folie, hlas! fut rprime,
Mais gare au peuple bon qui se souvient des morts.

Ils semblaient des coursiers qui font saigner leurs mors.
Peuple, ta volont par eux s'est exprime.
Nulle tache  leurs fronts ne s'est donc imprime,
Et leurs sanglants tombeaux n'ont pas eu de remords.

Sous le chaume longtemps on dira leur vaillance.
De leur sang gnreux ils ont, sans dfaillance,
Pay nos liberts  de cruels bourreaux.

La lutte pour le droit n'est jamais inutile,
Et ces fous glorieux que le glaive mutile
Sont ceux que l'avenir appelle des hros.




                        GRAINS DE PHILOSOPHIE



VIEUX ARBRES ET VIEUX HOMMES

Quand les arbres sont vieux, leurs rameaux dpouills
Ne sentent plus courir les frissons de la sve,
En un gmissement leur murmure s'achve,
Les oiseaux les ont fuis, les vers les ont souills.

Quand les hommes sont vieux, ils vont, les yeux mouills,
Evoquer, loin du bruit, leur vie encor trop brve.
Souvent avec courage ils ont lutt sans trve,
Et le suprme appel les trouve agenouills.

Autour de l'arbre vieux qui lentement s'affaisse,
Avec ses nids dserts et ses ples festons,
On voit crotre et verdir de vaillants rejetons.

Autour de l'homme vieux et pour qui le jour baisse,
On entend les gais cris et le rire argentin
Des enfants que rveille un rayon du matin.



EVOLUTION

Qui sait de notre Dieu le merveilleux dessein?
D'o vient, beau papillon, la pourpre de ton aile?
Givre de mon carreau, feuille de ma tonnelle,
D'o vient, le savez-vous, votre savant dessin?

Quand la mort te fltrit de son baiser malsain,
Homme, o s'envole donc l'clair de ta prunelle?
O s'en vont les beauts de ta forme charnelle,
Et les vives ardeurs qui dvoraient ton sein?

Ta poussire est fconde. Elle devient la feuille,
L'insecte qui murmure ou la fleur que l'on cueille,
L'herbe de la prairie ou le grain de froment.

Et toute me qui nat prend de brillants atomes
Aux feuilles comme aux fleurs, aux fruits comme aux armes,
Afin de s'en couvrir comme d'un vtement.



PLUS LOIN

Le Seigneur nous fait-il un destin anormal?
Il nous faut le bonheur. Douloureuse merveille!
Nos pleurs noieront, demain, les rires de la veille,
Et plus d'un malheureux jalouse l'animal.

Sous le ciel printanier ou sous le ciel brumal,
Quand frissonne l'hiver, quand le printemps s'veille,
Dans le vin de la coupe ou dans l'eau de la seille,
On cherche le bonheur, mais on le cherche mal.

Le vieillard inclin sur la glbe fltrie
Regarde, pars et morts en son me meurtrie,
Les rves arrangs avec un si grand soin.

Et le jeune homme en vain, l'clair dans la paupire,
Debout sur les sommets des collines de pierre,
Recule l'horizon... Le bonheur est plus loin.



GRACE!

Il est triste de voir la tempte accourir
Sur la plaine qu'on a vaillamment cultive,
De voir que la moisson ne s'est pas releve,
Et qu'avant d'tre mrs les pis vont pourrir.

Il est triste de voir soudainement mourir
Et la vierge qui boit  la coupe rve,
Et le jeune ouvrier qui rit  sa corve.
Dieu, laisse l'homme vivre et le sillon mrir!

Mais quand, au rythme doux des sylvestres sonates,
Les champs ensoleills bercent l'or de leurs nattes,
Le faucheur radieux peut venir moissonner.

Et quand l'homme a vieilli, que sa force dcline,
Et que le saint fardeau de ses oeuvres l'incline,
Il aspire au repos et la' mort peut sonner.



LE DRAME

Il est bon ou mauvais, drle, pudique, obscne,
Comme on veut. Quelques-uns le trouvent ennuyeux,
D'autres le trouvent beau. C'est un festin joyeux
Qui devient pour chacun une dernire cne.

Sans nul souci des coups que la critique assne,
Nous reprenons le rle aprs tous nos aeux,
Et d'autres aprs nous viendront... C'est curieux,
Ces fugitifs acteurs d'une si longue scne.

Si l't resplendit, les insectes, alors,
Viennent se reposer de leurs vaillants essors,
Dans la poussire, aux champs qui furent leurs dlices.

Et nous faisons comme eux. Le linceul secou,
Nous revenons en foule errer dans les coulisses,
Pour suivre encor le drame o nous avons jou.



SOURCE ET COEUR

Sous les saules qu'on voit l-bas, plants en talle,
Une source jaillit comme un rayonnement.
L'oiseau vient du ciel clair y puiser pleinement,
La fleur mouille  ce bain son gracieux ptale.

Le coeur est une source o maint nouveau Tantale,
Pour apaiser sa soif, se penche vainement.
Le rve autour de lui voltige ingnument;
Il se trouble au toucher d'une haleine brutale.

La source va chantant par la friche et les bls,
Et les coeurs que le ciel a largement combls,
Les coeurs tout pleins d'amour semblent intarissables.

N'allez pas, source ou coeur, loin des souples roseaux,
Egarer vos chemins sur les arides sables,
Car les sables boiront, coeur ou source, vos eaux.



LE VIEILLARD

Il chemine, rveur, courb sur un bton,
Lui qu'on a vu jadis marcher d'un pas allgre;
Il ne laisse tomber aucune parole aigre,
Et pourtant la vieillesse est pesante, dit-on.

Souvent pour nous parler il prend un humble ton.
Il montre avec orgueil, parfois, de son doigt maigre,
Dans l'ombre du pass, toute une vie intgre,
Et son nom a franchi la borne du canton.

Or, rien, lui semble-t-il, n'est chang que lui-mme.
On rit comme autrefois, comme autrefois on aime;
La jeunesse fleurit partout. Lui seul est vieux.

L'ombre autour de lui monte. Il hsite, il ttonne.
Une larme descend de son grand oeil atone,
Quand il songe qu'un jour il fit des envieux.



BONHEUR FACILE

Celui-l ferait mal de froncer les sourcils,
Qui ne lse personne et se croit quitable,
A du feu dans son pole et du pain sur sa table,
Une femme fidle et des enfants gentils.

Et pourquoi cet heureux, ronflant sur des coutils
Prs d'une bouche rose et d'un coeur charitable,
Ne se croirait-il pas un heureux vritable?
Le bonheur se fabrique avec d'humbles outils.

Il vieillit, ce bonheur, sans avoir de nvrose.
Il ne fatigue point. C'est un pome en prose
O chaque personnage est proprement vtu.

Il a de la douceur s'il n'a pas d'hrosme.
Il peut n'tre pourtant qu'un grand fonds d'gosme
O s'alignent, ross, des profils de vertu.



LE CONCERT

Je vous entends monter vers les cieux ternels,
Hymne de l'esprance et chant patriotique,
Cantate de l'amour et prire mystique,
Joyeux allluias, hosannas solennels.

Je vous entends aussi, souffles des feux charnels,
Blasphmes de l'impie et rires du sceptique,
Rles des moribonds devant le Viatique,
Sanglots des parias, complots des criminels.

Vous murmurez, ruisseaux, nids, vous chantez l'aurore,
Champs, vous reverdissez, fleurs, vous allez clore,
Sans demander jamais de quoi tout cela sert.

O terre, es-tu l'cho d'une orgie insense?
Que l'homme lve donc le vol de sa pense,
Et qu'il rende les cieux jaloux de ton concert!



ARBRES ET COEURS

Le ciel n'a plus d'azur, le ciel n'a plus d'toiles,
Et le dernier rayon s'teint frileux au nord.
J'entends les bois gmir sous le vent qui les tord;
Les nuages pesants tombent comme des toiles.

Dedans, l'rable dur qui fait gronder les poles,
Dehors, des tourbillons qui hurlent. Le froid mord,
La neige monte, monte.... On dirait que la mort
Etend sur les champs nus ses blancs et tristes voiles.

Les bois, comme les coeurs, tressaillent-ils souvent?
Les coeurs, comme les bois, s'effeuillent-ils au vent?
L'angoisse ou les regrets suivent-ils les ivresses?

Oui, mais au souffle amer qui les met en lambeaux,
Sous les flocons de neige ou le poids des dtresses,
Les arbres et les coeurs apparaissent plus beaux.




                          SONNETS RUSTIQUES



LE SOL

Quand le coutre de fer en longs sillons le tranche;
Quand le hoyau le mord de ses coups violents;
Quand la bche le creuse avec des efforts lents,
Il semble qu'il gmit et que son coeur s'panche.

Se rvolterait-il? Aurait-il sa revanche?
Il demeure insensible  des soins vigilants;
Il se dessche, ici, sous des soleils brlants,
Il prend, l, sous les eaux, l'aspect d'une mer blanche.

La grange sera vide et la table, sans pain.
L'oiseau chante,  son nid, sans peur du lendemain,
Mais au nid du semeur l'esprance chancelle.

Pourtant, dans les labours o sont morts tous les bruits,
Au milieu des parfums, l'or des fleurs et des fruits,
Au jour marqu par Dieu, tout  coup tincelle.



LES COLONS

Entendez-vous chanter les bois o nous allons?
Sur les pins droits et hauts comme des colonnades,
Les oiseaux amoureux donnent des srnades,
Que troubleront, demain, les vigoureux colons.

Entendez-vous gmir les bois? Dans ces vallons
Qui nous offraient, hier, leurs calmes promenades,
Les coups de hache, drus comme des canonnades,
Renversent bien des nids avec les arbres longs.

Mais dans les dfrichs o tombent la lumire,
L't fera mrir, autour d'une chaumire,
Le bl de la famille et le foin du troupeau.

L'me de la fort fait place  l'me humaine,
Et l'humble dfricheur taille ici son domaine,
Comme dans une toffe on taille un fier drapeau.



LA SUCRERIE

Les chemins sont durcis comme par le rouleau,
Et la lune les montre en des clairs de glaive.
La neige des tapis, que nul vent ne soulve,
Donne une teinte chaste au sylvestre tableau.

Une vaste chaudire o dj chante l'eau
Verse un grisant arme et la cuisson s'achve.
Ecoutez le babil de la goutte de sve
Qui tombe de l'rable en l'auge de bouleau.

Et la cabane est l, sous l'paisse rame.
J'aime son toit moussu d'o monte la fume,
Et sa table sans nappe avec ses bols d'tain.

Si vous mordez ensemble aux cristaux de la _tire_,
Elles et vous, les gars. Alors, faut-il le dire?
La bouche est imprudente et le baiser, certain.



FEU DE FORET

C'est la nuit. Le couchant a l'clat d'un brasier;
On dirait le retour d'un sanglant crpuscule.
A travers la fort l'pouvante circule,
Et l'on croirait entendre clater l'obusier.

Tout brle sur le sol, chne comme arbousier.
La tte vers le ciel, en haut d'un monticule,
Le fauve jette alors, au torrent qui l'accule,
Les hurlements plaintifs de son rauque gosier.

Fume en orbes noirs, tourbillons d'tincelles,
Sinistres craquements, plaintes universelles,
C'est le chaos, la fin, et rien ne restera.

Erreur! l mme, un jour, uniront leurs prires
Oiseaux et moissonneurs, vergers, fleurs ou bruyres,
Car rien n'teint la vie, et ce qui fut sera.



LE REVEIL

Laissons l'tre mourir; courons  l'aventure.
Le brouillard qui s'lve est largement trou;
La fontaine reprend son murmure enjou;
La clmatite grimpe  chaque devanture.

Le ciel fait ondoyer les plis de sa tenture;
Une tide vapeur monte du sol hou;
L'air doux est plein de bruits; les bois ont renou,
Dans les effluves chauds, leur discrte ceinture.

L'aile gament s'envole  l'arbre o pend le nid;
L'enfant rit; le vieillard n'a plus de tons acerbes;
Les insectes mus s'appellent sous les herbes.

O le joyeux rveil! Tout chante, aime et bnit!
Un lan pousse  Dieu la nature fconde,
Et le rire du ciel s'grne sur le monde.



LE LEVAGE

Chante, scie, en mordant chevrons et soliveaux!
Sonnez, haches! Que nul des outils ne se taise!
C'est comme un cliquetis d'armes. Et l'on est aise,
Car pour mettre l'entrain coulent des vins nouveaux.

Il pleut de la gat sur ces rudes travaux,
L'un siffle une romance en creusant sa mortaise,
L'autre ajuste un tenon et formule une thse,
Et comme des refrains s'lancent les bravos.

Prenant, sous le soleil, un air de hardiesse,
La rustique maison s'lve pice  pice.
La porte, ouverte  tous, n'aura pas de loquet.

Saluez, travailleurs, le toit qui se dessine;
Votre force grandit et pousse une racine...
Le pignon est debout, clouez-y le bouquet!



L'AUMONE DU CIEL

Lacs et bois, prs et monts cessent d'agoniser.
Des vols sillonnent l'air; le gazon luit et grouille;
La fontaine jaillit; le chaos se dbrouille,
Et tout, autour de nous, cherche  s'harmoniser.

La terre, semble-t-il, va se diviniser.
Reprends, barde plaintif, ta lyre qui se rouille.
Ouvrons  l'amiti la porte qu'on verrouille;
La floraison des coeurs devrait s'terniser.

Le bl germe enfoui dans le sillon qui fume;
La gnisse s'bat, et l'agneau craintif hume,
Sur l'arbuste embaum, la sve des bourgeons.

Dans l'oeil mouill des vieux le pass se reflte;
Le gueux voit s'adoucir le sort qui le soufflette...
C'est l'aumne du ciel que nous nous partageons.



LE NID

Il est, depuis longtemps, sur un vieux cornouiller,
Cach dans les rameaux comme en une alvole.
Un rayon lui faisait parfois une aurole,
Et l'on voyait alors les gais oiseaux grouiller.

Je venais, chaque soir, l'entendre gazouiller.
Il avait la douceur d'une chanson crole,
Il est vide aujourd'hui. Le souffle amer d'Eole
Agite l'arbre en deuil et va le dpouiller.

Le froid a-t-il tu la petite famille?
Cherche-t-elle un vallon o l'insecte fourmille,
O les vents sont lgers et les bls, parfums?

Mon coeur ressemble au nid que la bise fait taire.
Rameaux, ne bercez plus l'humble nid solitaire,
Ne bercez plus mon coeur,  mes rves aims!



LE LABOURAGE

Les chevaux et les boeufs, piqus par l'aiguillon,
Dans les champs reverdis promnent la charrue.
On entend, tout le jour, crier: dia! crier: hue!
Et le sillon s'allonge  ct du sillon.

L'air attidi s'irise au vol du papillon
Qui cherche vainement une fleur disparue.
Le moineau, fatigu du dner de la rue,
Vole se rgaler d'un ver ou d'un grillon.

Sous le labour fumant qu'un chaud rayon caresse,
Insectes comme fleurs ont leur anxit,
Et meurent tout  coup, dans la premire ivresse.

C'est le prix des moissons que va mrir l't.
Nul n'y songe peut-tre, et nul ne s'en effraie,
Toute vie est, hlas! un bien que la mort paie!



JEUNES EPOUX

Ils sont comme les fruits qu'on met dans le pressoir.
Le soleil a cuivr leur figure rougeaude.
Lui, dans son champ qu'il bche, heureux, il chafaude
De modestes bonheurs qu'il faut parfois surseoir.

Elle, dans sa maison arrange tout. Le soir,
Quand le marmot sommeille en sa couche bien chaude,
Elle prend, au panier, les bas qu'elle ravaude,
Et vient prs de son homme en souriant s'asseoir.

Ils parlent du jardin... Il faut qu'on le ratisse.
Ils parlent des agneaux, des laines qu'elle tisse,
Et du grain qu'il va battre et porter au moulin.

Il tire de sa pipe une longue bouffe,
Puis ils vont au berceau, d'une marche touffe,
Pour voir l'ange qui dort sous un voile de lin.



LE SEMEUR

Ds l'aube il a quitt la paille de l'alcve,
Car l'amour du travail est un vif aiguillon.
Au clocher dort encor le pieux carillon;
Il s'agenouille et dit la prire qui sauve.

Il puise le grain d'ambre au sac de toile fauve,
Et, d'un geste rythm, le rpand au sillon,
Comme un prtre, l'eau sainte avec le goupillon.
Son rve voit mrir la plaine encore chauve.

Et les corbeaux goulus volent derrire lui
Pour se gorger avant qu'il promne la herse.
C'est une aumne aussi que le printemps leur verse.

Donne au sol le froment. Quand le jour aura fui,
Entre, vaillant semeur, dans ta chambrette close...
Donne au sol le froment, au foyer l'enfant rose.



LE RUISSEAU

Ou vas-tu, ruisseau clair sorti du noir rocher?
O vas-tu quand tu cours avec un gai murmure?
Quand tu passes muet sous la sombre ramure,
O vas-tu, clair ruisseau? Moi, je vais chevaucher.

Par les bois odorants que le temps va faucher,
Par le bourg qui surgit, la ville qui se mure,
Par la lande dserte ou la campagne mre,
Tu vas loin de ta source et moi, loin du clocher.

L'orage, quelquefois, te grossit et te souille;
Quelquefois Dieu me frappe, et mon regard se mouille
Retrouve ton flot pur, j'ai ma srnit.

Htons-nous. Moi, je peine; arrose les valles...
Nos mes,  tous deux, seront bien vite alles,
L'une au fleuve profond, l'autre  l'ternit.



LA JEUNE JARDINIERE

Elle a, tout en chantant, plant de nombreux choux.
Un merle, beau jaseur, avec plaisir l'accueille.
En des cornets lgers sa main poudreuse cueille
Des graines qui, parfois, ont l'air de vrais bijoux.

Puis elle sme alors, avec un soin jaloux,
Rave pourpre et persil  l'odorante feuille.
Voici qu'elle s'arrte et longtemps se recueille
Devant une poussire aux reflets noirs et doux.

Et puis, elle murmure, en des poses lascives,
Mais sans songer  mal:--L'oignon, l'ail et les cives,
Cela donne la faim au lieu de l'apaiser.

Je n'en goterai pas, leur odeur empoisonne...
Or, quand on est jolie et que l'amour foisonne,
On ne saurait toujours refuser un baiser.



LE MANNEQUIN

Un oiseau vient. Il plane. Agite un peu ta loque;
Fais croire que tu vis, mon petit mannequin.
Cet oiseau-l, vois-tu, c'est peut-tre un coquin
Qui cherche quelqu'endroit o l'on bat la breloque.

Ecoute, je suis sr qu'il fait un soliloque
En regardant mon champ, je ne suis pas mesquin,
Mais je ne puis nourrir, tout l't, ce faquin.
Si je veux qu' l'hiver la faim ne me disloque.

S'il vient un maraudeur, il est bien entendu
Que tu ne bouges pas. Tu seras un pendu.
Peut-tre oubliera-t-il de mordre dans mes pommes.

Pour qui trame le mal tout devient alarmant,
Les btes  l'afft ont peur d'un mouvement,
Et l'immobilit dconcerte les hommes.



LA LAITIERE

Le sarrasin fleuri verse un parfum de miel,
Et le moineau, gorg des bls mrs qu'il saccage,
Vole  son nid. L'rable et le pin du bocage
Dentellent, au ponant, les champs pourpres du ciel.

C'est le soir. Dans l'air pur, monte un vibrant appel,
Et soudain le troupeau qu'on a mis au pacage,
Par la sente connue ou par le marcage,
Accourt lcher la main d'o s'graine le sel.

La gnisse rumine auprs de la barrire.
Avec un bruit de source, au fond d'une chaudire,
De sa lourde mamelle il tombe un flot de lait.

La laitire caresse un rve. Elle prsume
Qu'avec deux fois le prix de cette blanche cume
Elle peut trenner un joli mantelet.



FENAISON

Les baisers du soleil endorment le foin mr,
La feuille odorante et le flot d'meraude.
L'insecte crie et trotte, et le moineau maraude
Pour nourrir ses petits nichs sur un vieux mur.

Le paysan se hte. Il fauche d'un bras sr.
Il rit au mil pesant, et souvent son oeil rde
Pour voir si la prairie a retenu, par fraude,
La marguerite blanche et le bluet d'azur.

L'air est tout embaum. L'herbe que la faux coupe
Enivre l'ouvrier comme une pleine coupe,
Et le champ large et nu garde encor des splendeurs.

Comme le foin tomb sous l'acier qui le fouille,
L'me du malheureux que l'preuve agenouille
Autour d'elle rpand de suaves odeurs.



SECHERESSE

Les champs o les troupeaux s'en allaient festoyer,
Sont nus. Rien ne fleurit. Tristement l'agneau ble.
A pleurer comme un glas la clarine se fle.
On voit sur les chemins la poussire ondoyer.

Un souffle desschant ne cesse d'aboyer.
Les ruisseaux sont taris. L'pre chardon se mle,
Sur les maigres sillons, aux tiges du bl grle,
Et partout le soleil se plat  flamboyer.

Mais si le ciel serein pleuvait sa frache onde,
La terre, qui gmit comme une infconde,
Verrait de beaux pis hrisser le labour.

Quand l'esprance en Dieu nous semblera prie,
Dans l'me dessche ainsi que la prairie
Nos pleurs feront germer une moisson d'amour.



A UN POMMIER

Aux amis comme toi, c'est un culte qu'on voue.
Je t'ai vu bien petit et te voil bien grand;
Mais quand j'y pense un peu, cela ne me surprend,
Car moi-mme en effet j'ai vieilli, je l'avoue.

Au sol qui t'a vu natre un sort bni te cloue.
Tu ne sais rien du mal que l-bas on apprend.
Sous tes rameaux fleuris l'oiseau chante. Il comprend
Que ta feuille tressaille au nom du Dieu qu'il loue.

As-tu prt souvent ton ombre aux malheureux?
As-tu laiss tomber tes blanches fleurs sur eux?
As-tu vers le baume  l'me tracasse?

A qui manquait de pain ton fruit s'est-il offert?
Mais que vois-je pourtant? Une branche casse?...
Ton coeur, comme le mien, vieil arbre, a donc souffert?



LA FORET

Elle semble un grand lac aux immobiles eaux.
L'horizon bleu la borne, et nul ne sait son ge.
Il y flotte parfois un vol lourd de nuage,
Et la voile qui s'ouvre est l'aile des oiseaux.

Elle a des pins altiers; elle a d'humbles roseaux,
Des rayons de lumire o le papillon nage,
Des effluves grisants, des odeurs de carnage
Et de fauves sentiers o blanchissent des os.

Quelquefois, au-dessus de ses noires ramures,
Luisent des clochers blancs, admirables jalons
Que laisse sur sa route un peuple de colons.

Fort, quand tu te plains, frissonnes ou murmures,
Quand tu grondes, gmis ou chantes, l'oeil humain
Voit un clavier sublime o Dieu pose la main.



LES BLES

Une frache rose a mouill vos pis,
Et sous leurs cils luisants, rudes comme des armes,
Les grains drus sont pareils  ces brlantes larmes
Que gardent bien souvent nos chagrins assoupis.

Parfois le vent se joue en vos mouvants tapis,
Et vous semblez la mer d'o montent tant d'alarmes;
Parfois, envelopps d'un calme plein de charmes,
Vous semblez le sommeil des grands fauves tapis.

Quand la brise s'lve, en flexions profondes,
Inclinez devant moi, bls mrs, vos ttes blondes,
Avec le bruit troublant des longs baisers d'adieu.

Et moi, la moisson faite, en habits du dimanche,
J'irai, vieux paysan, pencher ma tte blanche
Devant l'ostensoir d'or o vous serez, mon Dieu.



LA MOISSON

Le soleil a mri les moissons. Sur le sol,
Au crissement des faux, tombent l'avoine et l'orge.
La javelle est pesante, et l'oiseau qui se gorge
Paie avec des chansons en reprenant son vol.

Sous l'orme chevelu qui s'ouvre en parasol,
Le moissonneur, brl comme par une forge,
Vient s'asseoir en songeant  l'aire qui regorge,
Et, pour se rafrachir, boit le lait  plein bol.

Si le nuage monte au couchant, il sourcille
Et d'une main fivreuse il reprend sa faucille.
Sous le ciel menaant son courage a doubl.

Et puis, aux jours d'hiver, comme il fera ripaille!
O le calme sommeil sur la nouvelle paille!
Dans la huche un peu vide,  le bon pain de bl!



L'ORAGE

Une ombre paisse monte au ciel bleu. L'air s'embrase,
Il passe dans le calme un frisson alarmant.
Soudain l'clair jaillit. Un affreux grondement
Fait trembler, semble-t-il, la terre sur sa base.

Le nuage grandit. Sur la fort qu'il rase,
Bientt, flot tnbreux, il crve lourdement,
Et le ruisseau se change en torrent cumant,
Et la moisson gmit sous le vent qui l'crase.

Puis, lorsque la tempte a fui vers d'autres lieux,
Le soleil souriant claire des ruines,
Et l'on entend chanter les oiseaux oublieux.

Quand, pour chasser loin d'elle un voile de bruines,
L'me demande un souffle et que l'orage vient,
Elle ne chante pas, mais elle se souvient.



L'ENGERBAGE

S'il fallait engerber les grains laisss pars,
Aux jours dj lointains de mes jeunes annes,
Nous portions au lieur les javelles fanes,
Et les gerbes criaient sous l'treinte des harts.

Vous avez, aujourd'hui, l'industrie et les arts;
Tout se fait vite. Et puis, vos machines damnes
Travaillent mieux que l'homme avec ses mains tannes.
Les choses du vieux temps font sourire les gars.

Mais le soleil joyeux qui mrissait les orges,
Bronzait nos fronts sereins et les vaillantes gorges
Des filles qui chantaient en revenant du clos.

Et dans nos coeurs aimants, paysans, paysannes,
Nous sentions s'infiltrer des rayons diaphanes
Qui formaient comme un nimbe au dernier rve clos.



A UN VIEIL ARBRE

Tu rveilles en moi des souvenirs confus.
Je t'ai vu, n'est-ce pas? moins triste et moins modeste.
Ta tte sous l'orage avait un noble geste,
Et l'amour se cachait dans tes rameaux touffus.

D'autres, autour de toi, comme de riches fts,
Poussaient leurs troncs noueux vers la vote cleste.
Ils sont tombs, et rien de leur beaut ne reste;
Et toi-mme, aujourd'hui, sait-on ce que tu fus?

O vieil arbre tremblant dans ton corce grise;
Sens-tu couler encore une sve qui grise?
Les oiseaux chantent-ils sur tes rameaux gercs?

Moi, je suis un vieil arbre oubli dans la plaine,
Et, pour tromper l'ennui dont ma pauvre me est pleine,
J'aime  me souvenir des nids que j'ai bercs.



LA GROSSE GERBE

C'est la serre enfin, le grain est javel.
Bni le front soumis que la sueur arrose!
La lumire s'tend comme une nappe rose
Sur le moissonneur humble et le champ nivel.

Chaque automne, chez nous, on a renouvel
Cette fte o jamais aucun front n'est morose.
Aux rustiques beauts, alors, plus d'un gars ose
Faire un aveu que l'oeil a dj rvl.

Il faut avec deux harts lier la grosse gerbe.
Choisissez les pis et faites-la superbe;
Couronnez-la de fleurs, parez-la de rubans.

Qu'elle entre dans la grange au son des tambourines.
Chantez, parlez d'amour,  lvres purpurines,
Et plus tard,  l'glise, on publiera des bans.



FRUITS MURS

C'est aot qui flambe. Au bois comme au champ tout est mr.
Le sauvage raisin offre son jus qui grise;
Le soleil a pourpr la pomme et la cerise;
La ronce est toute noire et l'airelle est d'azur.

Fruits mrs les seigles blonds que fauche l'acier dur,
Les vierges du foyer dont l'oeil doux lectrise,
Les brillants papillons dont le jardin s'irise,
Les oiseaux dont les nids chantent le soir obscur.

Et sous les grands vergers que la lumire lustre,
Dans l'enivrante odeur, fruit mr le poupon rustre
Qu'une mre caresse et fait boire  son sein.

Ah! sur ma lvre et dans mon coeur, quoi qu'on en dise,
Devant tant de fruits mrs qui s'offrent  dessein
Je sens se rveiller l'antique gourmandise!



LE BROYAGE

Le rouissage est bon. Au fond de la coudraie,
Sur un grand chariot, transportez chanvre et lin.
Dans l'alcve, tout prs du ruisseau cristallin,
L'chafaud s'tendra comme une sombre raie.

Que l'on entende au loin les chos de la braie.
Le chanvre a son arme et l'oeil, son feu malin.
Prenez garde. Le boeuf tombe sous le merlin,
Et, sous un doux regard, l'homme que rien n'effraie.

La coupe du ruisseau vous offre sa liqueur;
Le vent murmure doux comme un chant de flibres;
Un sourire, un baiser attendent le vainqueur.

Broyez, filles, garons, de vos mains de gens libres,
Pour voiler votre paule, un lin aux blanches fibres,
Un chanvre parfum pour lier votre coeur.



LE FOSSOYAGE

Jusque sous les chevrons les grains sont entasss,
Les rudes paysans se courbent sur la bche,
Car ils ne chment pas. Il faut qu'on se dpche,
L'automne, les beaux jours sont si vite passs.

Et tous, poitrine  nu, jusqu'aux genoux chausss,
Ceux-ci d'un front soumis, ceux-l d'un air revche,
Pour voir scher en mai la terre humide et frache,
Ils creusent, maintenant, rigoles et fosss.

Et dans un autre champ que la mort fertilise,
Un champ plant de croix, tout auprs de l'glise,
Il est en mme temps, un autre fossoyeur.

Fixant le sol bnit de ses regards funbres,
Il creuse lentement ces chemins de tnbres
Par o tous--eux et lui--s'en iront au Seigneur.



LA DANSE DES FEUILLES

Elles ont revtu de brillantes toilettes,
Et l'on dirait des fleurs. Les bois en sont couverts.
Les unes ont du pourpre avec des ourlets verts,
Les autres, des fils bleus comme les violettes.

Elles ont pour joyaux de claires gouttelettes.
Elles veulent jouir avant les longs hivers.
Les folles, voyez-les voltiger  travers
Les arbres dpouills comme de grands squelettes.

La brise a ranim leur vif trmoussement,
Et la fort sourit au nouveau bruissement.
Elle n'a plus sommeil... Mais tout plaisir s'mousse.

La fatigue survient et, lasses de bonheur,
On les voit tour  tour s'tendre sur la mousse
O les foule bientt le pied du promeneur.



PREMIERE NEIGE

Le ciel pse sur nous. Les flocons des brouillards
Tombent, en tournoyant, comme des feuilles blanches.
Ils vont mettre un linceul sur l'teule des planches
O venaient braconner tous les oiseaux pillards.

Plus de soleil ardent, plus de chants grillards.
La porte s'est ferme au tintement des clenches;
Les flots sont noirs; le vent a dpouill les branches,
Et le calme est profond dans les nids babillards.

Rien ne me sourit plus. Ma flamme est refroidie.
En vain contre le ciel mon me s'est roidie,
Tout m'chappe, et l'espoir ne me dit plus ses chants.

Et partout je suis seul! Mais pourquoi m'tonn-je?
Sur mon front qui s'incline, ainsi que sur les champs,
Voici les blancs flocons de la premire neige.



LE MOULIN

Sur la route que suit cette lourde voiture,
Au pied de la chausse o l'eau gronde si fort,
C'est le moulin. Il est solide comme un fort,
Et mille sacs de grains logent sous sa toiture.

O les bls rutilants que la meule triture
Avec un grand bruit sourd et comme sans effort!
Et la meunire chante, en songeant au confort
Que Dieu donne au moulin qui fait bonne mouture.

Un brouillard argent s'tend jusques au fond.
Tout est blanc: le meunier, les murs et le plafond,
Et dans cette blancheur un rayon de ciel danse.

Pendant que les bluteaux s'agitent follement,
Dans l'air tout satur de l'odeur du froment
Le paysan se grise et rve l'abondance.



L'HIVER

Sans voiles sont nos eaux, et nos cieux sont sans ailes.
Les champs se sont draps dans leur manteau d'argent
Les toiles jamais n'ont tant lui. L'indigent
Lve, tout anxieux, ses mains froides vers elles.

Voici que vos clameurs,  vents! sont comme celles
Des mers o disparat le vaisseau diligent!
Voici qu'en tourbillons passent, au ciel changeant,
Des flocons radieux comme des tincelles.

Nul chant ne monte plus des grands bois dentels.
Tous les logis sont clos, les fleuves sont gels,
Et dans le jour douteux mille spectres se forment.

L'hiver de notre vie est triste ainsi pourtant.
Sous nos cheveux de neige, hlas!  jamais dorment
Les suaves espoirs que nous caressions tant.



LE BATTEUR DE GRAIN

Il neige et tout est blanc: champs, maisons et praux.
Des granges,  et l, paraissent claires.
Sous leurs poutres de pin les gerbes d'or, serres,
Ont l'aspect curieux des murs fauves et hauts.

Dans le calme profond, voil que des flaux
Tombent dru, tour  tour, sur les blondes aires.
Et ds les matins clairs jusqu'aux sombres soires
Les pis mrs, battus, font pleuvoir leurs joyaux.

Et puis, de temps en temps, dressant sa forte taille,
Un vieux batteur de grain, dans un rve, dtaille
Le nombre des boisseaux quand tout sera moulu.

"Que chaque gerbe ainsi s'grne en avalanche,
Pense-t-il, souriant, c'est du pain sur la planche,
Bonne dme au cur, pques au temps voulu,"



LA FILEUSE

Jusqu' ce que la nuit effeuille ses pavots,
Le rouet grondera comme l'oiseau gazouille.
Les agneaux sans dfense ont livr leur dpouille;
Elle a fil la laine en soyeux cheveaux.

Et voici maintenant le tour des lins nouveaux.
Ils ont t gards des baisers de la rouille.
Elle chante et sourit; puis, devant sa quenouille
Passent des espoirs doux et des rves dvots.

--Que sera ce beau fil, tout  coup se dit-elle?
Des nappes pour la table et des draps pour les lits,
Une chemise blanche, une frle dentelle...

Il est douteux, enfant, l'avenir que tu lis.
Quelque fil que l'on donne  son rouet avide,
C'est parfois un linceul que le fuseau dvide.



AURI SACRA FAMES

Au-dessus des foins verts et de la blonde avoine
Vos rves de bonheur prennent un fol lan.
Vous voulez voir tomber tout rti l'ortolan;
Vous en avez assez d'une table de moine.

Mais faut-il pour cela quitter le patrimoine
O vos aeux peinaient jusques au bout de l'an?
S'il vous plat de grossir votre mince bilan,
Faites mrir des bls o fleurit la pivoine.

Prenez garde; le rve est parfois dcevant.
Vous voyez luire l'or comme un soleil levant,
Sur les bords du Klondyke et les glaciers du ple.

Que ces reflets lointains ne vous fascinent pas,
Il est de l'or partout pour celui dont l'paule
Veut bien porter ici le fardeau de l-bas.



NOS CROIX

Au bord du fleuve immense et le long des chemins,
Comme un pome doux qu'on fait stance aprs stance,
Nos pres ont plant, de distance en distance,
De hautes croix de bois qui sont nos parchemins.

A genoux  leur pied, parmi les blancs jasmins,
Ils venaient implorer la divine assistance,
Pour que le champ nouveau donnt la subsistance
Et que l'humble foyer et d'heureux lendemains.

Quand on passe devant, homme ou femme, on salue.
Chez nous, bons campagnards  l'me rsolue,
Patriotisme et foi sont fortement ancrs.

Elles sont l toujours sous l'azur ou l'averse;
Et pour que nos enfants aient des abris sacrs,
On les remet debout quand le temps les renverse.



LE SANCTUS A LA MAISON
(Tableau de Ch. Huot)

Par la fentre ouverte on voit la floraison.
C'est l'heure de la messe. Au loin un clocher brille.
Tout le monde est parti; seule, une jeune fille
Vaque aux soins du mnage en la pauvre maison.

Une croix noire pend  la blanche cloison.
Dans son corsage neuf l'enfant est bien gentille.
L'eau bout, la vapeur monte. Un chat luisant se grille
Au pole d'o s'chappe un reflet de tison.

Mais voici que l'airain tinte dans le ciel rose.
Sanctus! Sanctus! Sanctus!... La jeune fille pose
Le chou vert sur un banc, au clou le gobelet.

Sanctus! Sanctus!... Avant que la cloche se taise,
Elle tombe  genoux et, les bras sur sa chaise,
Elle incline la tte et dit son chapelet.



NOSTALGIE

Ce n'tait pas chez nous... Rien ne me consolait
De ne plus voir mes bois, ni mes oiseaux en fte.
D'autres bois fleurissaient, je dtournais la tte;
Puis, je fermais l'oreille au chant qui s'envolait.

Je refusais de boire au ruisseau qui coulait,
De mordre au fruit pourpr qui s'chappait d'un faite.
J'allais regardant bas comme la pauvre bte;
Rien n'clairait mon coeur quand la nuit s'toilait.

Et j'voquais toujours vos souvenirs augustes,
Clochers, vieille maison, fort, ruisseaux, arbustes,
Qui m'aviez tant de fois vu plier les genoux.

Lorsque mai refleurit sous la brise lgre,
Pour me faire oublier, une belle trangre
M'offrit l'amour...--Fi donc! Ce n'tait pas chez nous!




                           DOMAINE POLITIQUE



AUX PUISSANTS

Vous voulez, dites-vous, que partout la paix rgne,
Pourquoi s'allument donc vos dvorants fourneaux?
Et pourquoi vos soldats montent-ils aux crneaux?
Est-ce pour blouir? Est-ce pour que l'on craigne?

Le peuple est libre. Est-il un Dieu qui le contraigne
A s'atteler jamais au char des tyranneaux?
N'osez pas  sa chane ajouter des anneaux,
Il saurait la briser avant qu'on ne l'treigne.

Votre gloire souvent germe dans les horreurs.
Comptez moins de soldats et plus de laboureurs,
La poitrine de l'homme est un rempart fragile.

O puissants! faites taire et clairons et tambours,
Fermez vos codes faux et rouvrez l'Evangile,
Vous verrez que vos plans sont tracs  rebours.



A MES COMPATRIOTES ANGLAIS

Vous ne nous aimez pas, cela nous le savons.
Nous avons nos dfauts et vous avez les vtres.
Vous tes des marchands, nous sommes des aptres;
Vous achetez la terre, et nous, nous la sauvons.

Notre langue est trs belle et nous la conservons.
Nous sommes tous gaux et vos droits sont les ntres.
Amassez des louis, disons des patentres,
Et servons librement le Dieu que nous servons.

L'Eglise,  ses autels, dans toute la patrie,
Pour notre souverain avec foi chante et prie,
Et tous, agenouills, nous rpondons: Amen.

Pourquoi donc des soupons? pourquoi des mots acerbes?
La paix soit avec nous! Nos deux races superbes
Doivent s'unir, un jour, dans un fcond hymen.



APRES LA GUERRE

C'est un coin de l'Afrique. Il n'a pas de rival
Pour ses copje, ses rocs, ses sables, ses marnires,
Pour l'clat de son ciel et l'or de ses minires,
Pour ses troupeaux et pour ses prs. C'est le Transval.

Dans sa campagne en deuil, au long d'un joli val,
Sur le sol dfonc par de grises ornires,
Et les cheveux flottant aux brises printanires,
Deux Bors, un jeune, un vieux, s'en allaient  cheval.

Le jeune s'tonnait des creux dans la verdure.
--La guerre, mon enfant, la guerre longue et dure...
L dorment des hros! dit l'autre avec fiert.

Il regardait toujours les innombrables fosses.
Tout  coup il joignit ses mains rudes et grosses
Et jeta ce sanglot:--L gt la libert!




                            SOUFFLE D'AMOUR



SOUFFLE D'AMOUR

Son oeil m'enveloppait comme l'azur cleste;
C'tait l'enivrement dans la srnit.
J'aurais voulu la voir toute une ternit,
Sa main me dit adieu d'un adorable geste.

Elle partit, courant sur les fleurs d'un pied leste,
Et je crus voir se fondre une divinit.
Aussitt j'entendis comme une infinit
De chants et de soupirs dans ma retraite agreste.

Descendaient-ils des nids cachs dans les rameaux
De la cime des bois qu'une brise balance?
Du violon plaintif d'un barde des hameaux?

Violon, bois et nids faisaient partout silence,
Et rien n'veillait plus les chos d'alentour...
C'est mon coeur qui vibrait au souffle de l'amour.



ROSEE

Elle avait repouss plus d'un amour banal,
Et son me chantait une idale stance.
Nous tions--mais j'oublie en quelle circonstance--
Au jardin que berait un souffle matinal.

Un papillon, cach dans un lis virginal,
S'enivrait de rose. Il paya d'inconstance.
Nous le vmes s'enfuir une longue distance,
Et la fleur, sembla-t-il, pleura l'adieu final.

Elle la prit alors de ses beaux doigts de fe,
La mit  son corsage ainsi qu'un fier trophe,
Et le parfum semblait s'exhaler de son coeur.

Elle tourna vers moi sa figure rose,
Et dans son oeil humide, ouvert comme la fleur,
Comme le papillon je bus de la rose.



LE BAL

Venez par les flots bleus, venez par les bosquets,
Venez sur vos coursiers, venez sur vos gondoles,
Venez tourbillonner au feu des girandoles,
Avec des regards doux et des rires coquets.

Les parfums sur vos pas monteront des parquets.
Femmes belles, rgnez! Vous tes des idoles.
Dansez galops, polkas, valses et farandoles;
La danse grise plus que le vin des banquets.

Quels accords! Bercez-vous au rythme qui s'envole.
Un jour sans volupt, c'est un jour que Dieu vole,
Disent d'un ton hardi les jeunes libertins.

Mais le vin et l'amour troublent plus d'une tte...
Lorsque s'ouvre le bal bien des coeurs sont en fte,
Quand le bal est fini bien des coeurs sont teints!



AMES ET FEUILLES

La source a droul sa dentelle de givre;
L'insecte ne court plus  son joyeux festin;
Le champ s'est dpouill de son riche butin,
Et l'oiseau, dirait-on, dans l'air froid voltige ivre.

Et voici que la feuille au vent d'hiver se livre.
Comme une aile de pourpre, une fleur de satin,
Sans regrets elle vole  son nouveau destin;
Elle tombe et les bois se ferment comme un livre.

Nos mes, tout  coup, avant les blancs hivers,
S'effeuillent quelquefois comme les arbres verts;
C'est quand passe l'amour en ardentes flambes.

Et toujours, dsormais, dans leur triste pleur,
Les feuilles resteront sous les bois sans chaleur,
Mais Dieu relvera bien des mes tombes.



PREMIERE FAUTE

Elle est belle et pourtant son front est nuageux.
Son oeil bleu flotte vague et son rire fascine.
Sa bouche enivre et ment. L'aurore capucine
Luit dans ses cheveux blonds prs du muguet neigeux.

Prendre ou briser des coeurs, c'est pour elle des jeux,
Mais l'amour en secret a pouss sa racine.
Dans son esprit mu l'imprudente dessine
Des chemins de lumire et des sentiers fangeux...

Maintenant elle pleure et sa beaut se fane;
Et comme des vols noirs dans le ciel diaphane,
Passent sur sa pauvre me un essaim de remords.

Emportez, emportez  jamais, heures lentes,
Ces souvenirs cuisants! Sous des cendres brlantes
Les bonheurs entrevus depuis longtemps sont morts!



CREPUSCULE

Aux vallons endormis la nuit glisse en silence.
Mes vieux pins sont draps dans leurs sombres manteaux.
On n'entend plus monter le rythme des marteaux,
On ne voit plus la nef que la vague balance.

Une fauve lueur, comme un clair de lance,
Embrase un coin du ciel, au-dessus des cteaux.
Les cimes ont de l'or dans leurs noirs chapiteaux.
Vers ces derniers rayons le vol des coeurs s'lance.

Et c'est le soir pour moi! Loin mon joyeux matin,
Loin le midi de flamme o mon coeur libertin,
Martel par l'amour, sonnait comme une enclume!

Mais au fond de mon me o le soleil a lui,
Crpuscule nouveau qu'un souvenir allume,
Je vois un doux reflet de mon bonheur enfui.



PREMIER REVE

Mes souvenirs d'amour ont toujours leur fracheur.
J'avais une voisine et je l'aimais en rve;
J'avais un lis aussi, recueilli sur la grve
Un soir que j'attendais le retour du pcheur.

Pauvre lis, il souffrait et perdait sa blancheur,
Et je souffrais de mme, et de mme sans trve.
Notre vie  tous deux allait tre fort brve.
Nous serions, au printemps, la moisson du faucheur.

Un rayon de soleil, par la fentre ouverte,
Est venu ranimer mon lis dj perdu.
Mon lis est encor blanc, sa feuille est encor verte.

Un regard de tendresse est sur moi descendu;
Le mal qui m'oppressait s'en est all sur l'heure.
L'amour n'est plus un rve et la vie est meilleure.



SOIR

Les nuages s'en vont, ploys comme des tentes.
Pendant qu'au foyer ple on jette les sarments
Le dsir se rveille, et sous de chauds ferments
L'me berce, en la nuit, des lueurs clatantes.

C'est l'heure des soupirs, c'est l'heure des attentes;
L'espoir, comme la crainte, a d'amers serrements.
Aveugle et fou, l'amour prodigue ses serments.
Les fauves ont aussi de secrtes ententes.

Laisse flotter, beau soir, l'ombre de ton rideau,
Le paria lass dpose son fardeau,
Si des pensers troublants inclinent bien des ttes,

Avec ses rves doux l'amour est un sommeil;
Hommes aventureux ou caressantes btes,
Si l'amour vous endort prenez garde au rveil.



SOUVENIR LOINTAIN

Le pass nous est cher, et c'est pour qu'il renaisse
Que l'me mue voque un souvenir lointain.
Je l'aimais. Cette flamme a fix mon destin.
Son nom... Mais il n'importe ici qu'on le connaisse.

Son oeil sous des cils noirs ptillait de finesse.
De son amour alors je n'tais pas certain.
Je redoutais un peu son petit air mutin
Et les effrois charmants de sa chaste jeunesse.

Ma lvre, un jour, osa caresser ses cheveux,
Et je balbutiai:--Sais-tu ce que je veux?
--Que m'importe, fit-elle? Et puis, je la vis rire.

Ce fut comme un stylet qui venait m'effleurer.
--Je veux, repris-je triste et ne sachant quoi dire,
Le baiser des adieux... Et je la vis pleurer.



LEVER DE SOLEIL

Les sommets du levant se teintent de vermeil.
Une lueur s'tend, encore molle et basse,
Et puis, le feu jaillit. Sur la campagne lasse
De dormir, les oiseaux vont sonner le rveil.

Et moi je peux vous dire un lever de soleil
Qui ne dore jamais les lointains de l'espace.
Il rayonne pourtant, et son clat surpasse
Le lever d'orient que l'on dit sans pareil.

L'un embrase le ciel et l'autre nous embrase.
Notre me le contemple en une ardente extase,
Et dans un trouble extrme elle attend son retour.

Ce lever ravissant qui nous jette en dmence,
C'est l'oeil ivre qui s'ouvre  l'appel de l'amour,
Et promet la flambe au beau jour qui commence.



COUCHER DE SOLEIL

Le ciel semble, au ponant, un ocan vermeil.
Les pins bercent les nids et chantent  voix basse.
Le soleil ne luit plus; sur l'eau la rame est lasse.
Le travail reprendra son grand hymne au rveil.

Moi je sais cependant un coucher de soleil
Dont les fauves clarts ne rosent point l'espace.
Il ne rayonne pas au ciel. Rien ne surpasse
Sa navrante tideur. Nul n'en sait un pareil.

Il est comme un foyer qu'aucun souffle n'embrase.
Il tire sans piti l'me de son extase,
Et l'ombre qui le suit fait craindre son retour.

Ce coucher que je hais jusques  la dmence,
Ce coucher noir, c'est l'oeil qui se ferme  l'amour
Et refuse une toile  la nuit qui commence.



A DES JEUNES MARIES

Malheur  qui vit seul! disent d'anciens crits.
Pour le coeur sans piti que l'ennui soit sans trves!
La vie  deux est bonne et ses heures sont brves,
La force et la beaut, ce matin, l'ont compris.

Votre jeunesse expire, et vos calmes esprits
Ne seront plus troubls par d'inutiles rves.
Comme des flots mourant sur le sable des grves,
Vos doux espoirs combls feront taire leurs cris.

Une porte se ferme, une autre porte s'ouvre,
Une terre promise  vos yeux se dcouvre,
O votre amour bni va tracer un sillon.

Et votre libert, craignez qu'on vous la rende;
Vous croyez fermer l'aile et vous l'ouvrez plus grande...
La chrysalide meurt quand nat le papillon.



PREMIER BAISER

Pourquoi dire cela s'il n'en est pas besoin?...
Un nuage, au couchant, semblait un banc de craie,
Et, perant la ramure, une clatante raie
Argentait un ruisseau qui se perdait au loin.

Nous marchions au soleil, dans les fleurs et le foin,
En causant tendrement de notre amiti vraie.
Nos coeurs taient pareils  des bls sans ivraie.
De nos graves serments un oiseau fut tmoin.

Elle prit au buisson une blanche glantine,
Et la baisa disant d'une voix enfantine:
--C'est comme une autre bouche, et combien pure, va!

Et moi, je rpondis, d'une me un peu tremblante,
En effleurant sa lvre o le mot s'acheva:
--C'est comme une autre fleur, mais combien plus troublante!



CANDEUR

Nous coupions l'orge dense au soleil de septembre;
Nos faucilles d'acier disaient les mmes chants.
Le soir, les bras mordus par des pis mchants,
Elle rentrait sans bruit dans sa modeste chambre.

Avec les papillons, sur la javelle d'ambre,
Dans l'air chaud des midis et le baume des champs,
Il voltige toujours des rves allchants,
Et le coeur indompt sous l'aiguillon se cambre.

Un jour elle pleura. Je ne sais pas mentir,
Dans son grand regard bleu flottait le repentir,
Et sa vertu farouche accusait une faute.

Griss par les parfums qui montaient du gramen,
Nous avions modul, d'une voix un peu haute,
L'hymne dont un baiser est quelquefois l'Amen.



COEURS ET NIDS

Et j'entendais l'amour retentir comme un cor.
Je vis sur les rameaux des nids pleins de tendresse.
Les petits essayaient, avec des cris d'ivresse,
Leur aile o le matin peignait des reflets d'or.

Un champ d'orge, tout prs, leur offrait son trsor;
La brise qui passait leur donnait sa caresse.
Or, du fate lev comme une forteresse
Ils pourraient jusqu'au ciel prendre, un jour, leur essor.

L'hiver emporta loin les feuilles dessches.
Je voulus voir encor les joyeuses niches,
Seuls des flocons de neige toilaient les buissons.

Tous les coeurs sont des nids o chante l'esprance,
Et les flocons de neige, avec indiffrence,
Des coeurs comme des nids font taire les chansons.



LE CHEMIN DE L'ECOLE

Nous allions nous aimer quand on nous spara...
C'tait aux jours de feu de la jeunesse folle;
Nous fmes connaissance en allant  l'cole,
Un jour que le hasard coquin nous gara.

Nous arrivmes tard, et vite elle narra
Une plaisante histoire au matre bnvole.
Le matre, souriant, ne dit qu'une parole:
--"Suivez le bon chemin, tout se rparera."

Aprs de longs hivers, en fouillant dans les cendres,
Nous avons retrouv ce souvenir charmant.
Nous n'y vmes d'abord rien de bien alarmant.

Le chemin de l'cole, o l'on fait des esclandres,
Mne loin quelquefois, j'oserais l'affirmer...
Quand on nous spara nous allions nous aimer.




                              LES ASTRES



LES ASTRES

Mondes qui, chaque soir,  mes regards ravis
Publiez la grandeur du Crateur suprme,
Passez-vous les premiers dans un lointain extrme,
Ou d'autres sont-ils morts, que vous avez suivis?

A d'implacables lois tes-vous asservis?
La route parcourue est-elle encor la mme?
Et, comme les fleurons autour d'un diadme,
Rayonnez-vous autour des clestes parvis?

Est-il parfois chez vous un coeur qui s'apitoie?
Est-il un gueux qui pleure, un riche qui festoie?
O mondes clatants, vos sentiers sont-ils vieux?

Nous cherchez-vous aussi dans votre impatience?
Direz-vous vos secrets, un jour,  la science,
Ou faudra-t-il mourir pour vous connatre mieux?



LA TERRE

Comment parat la terre, en ces champs infinis
O le verre savant hte ses dcouvertes,
Quand de neige ou de fleurs ses plaines sont couvertes
Et quand, sur ses labours, flottent les bls jaunis?

Comment, avec ses bois comme des flots unis?
Avec ses mers de sable et ses oasis vertes?
Ses nuages pareils  des ailes ouvertes?
Ses fleuves vagabonds et ses rochers brunis?

Esclave rsigne ou superbe rebelle,
Cette vivante terre est trangement belle,
Et le pied du Seigneur en fait son escabeau.

Elle est comme une ruche o peinent les abeilles;
Elle a tous les parfums des clestes corbeilles,
Tous les chants de l'amour, mais elle est un tombeau.



A NOTRE MONDE

Dois-tu n'avoir, un jour, qu'un vol de fainant,
Comme un oiseau lass d'une course inutile?
Iras-tu, quand il faut pour te rendre fertile
Des ans par millions, en un jour au nant?

Sais-tu la profondeur de l'espace bant?
Le temps qui nous dtruit, est-ce qu'il te mutile?
Et la vie et la mort, sur ton champ qui scintille,
Verront-elles la fin de leur combat gant?

Le sourire du ciel ne cesse de descendre
Sur tes espoirs naissants et sur ta tide cendre...
N'es-tu pas un berceau? N'es-tu pas un bcher?

Soufflez, vents du printemps! fleurs, versez vos armes!
Nous vivons du mystre, et dans les divins dmes
Le rve de ce monde ira toujours jucher.



A LA LUNE

Quand tu luis au-dessus de la fort mouvante,
On dirait que des feux s'allument tout au fond.
Tu donnes un baiser  l'ocan profond,
Et l'ocan frmit comme une me vivante.

Es-tu notre compagne? Es-tu notre servante?
Ton clat nous ravit, ton pouvoir nous confond.
Sous ton voile brillant comme l'or qui se fond,
N'es-tu qu'un astre mort o rgne l'pouvante?

Donne au toit sans lumire un rayon de piti,
Au rve du pote, une aile audacieuse,
Et sur les nids d'amour plane silencieuse.

Tu ne te laisses voir cependant qu' moiti.
C'est comme nous ici. Blonde lune que j'aime,
Cachons-nous des dfauts par ce vieux stratagme?




                              FANTAISIE



LE SOMMEIL

Ferme-toi, ma paupire. Il est bon de dormir
Alors qu'on est lass de remuer la boue;
Quand un espoir s'en va, quand un projet choue,
Le sommeil nous repose et vient nous raffermir.

Les veilles dans l'ennui nous avaient fait blmir;
Nous dormons, et bientt un reflet pourpre joue
Sur notre front serein, sur notre maigre joue;
L'me s'ouvre  la joie; on cesse de gmir.

Bien des fois j'ai bni sa suprme assistance.
Quand la nuit sonnera, reviens avec constance,
Sommeil dont le mystre a toujours tant d'attraits.

O merveilleux sommeil, n'es-tu bien qu'une trve
Alors qu'on a vid le calice  longs traits?
N'es-tu pas une vie o le vrai, c'est le rve?



LES YEUX

Il est un oeil si doux et si plein de candeur
Qu'on dirait une toile en la nuit presqu'teinte.
La mer au fond d'un autre a mis sa fauve teinte.
Un troisime est fait d'ombre. Et tous ont leur splendeur.

Sous leurs cils velouts il n'est pas de froideur
Quand le coeur aime. Et nul ne peut fuir leur atteinte.
L'me vibre bientt comme un mtal qui tinte,
Quand ils plongent brlants jusqu'en sa profondeur.

L'oeil d'azur est rempli de promesses suaves;
L'oeil noir semble parfois foudroyer ses esclaves;
Comme la mer l'oeil gris a d'tonnants rveils.

Et ces yeux, si divers par l'clat et le charme,
Seront plus beaux encore et deviendront pareils
Quand ils regarderont  travers une larme.



L'AVENIR

J'tais bien jeune alors... Par les seigles jaunis
Je descendis, un soir, jusqu'au bois de la rive,
Et je rvais de lutte et de chane qu'on rive,
De chemins escarps et de sentiers unis.

L'heureux temps! Tout  coup, dans les deux rembrunis,
Comme une voile blanche allant  la drive,
Glisse un ange. Le bruit de son aile m'arrive
Plus suave, je crois, que la chanson des nids.

Et je le vis passer sous les rameaux sans nombre,
Aussi pur qu'un rayon, aussi lger qu'une ombre,
Et la mousse et les fleurs semblaient le soutenir.

Il me parla. Jamais un accent aussi tendre
Ne s'est, depuis ce jour,  mon coeur fait entendre:
--Viens  moi, me dit-il, viens, je suis l'avenir.



LE PASSE

Fatigu de l'espoir qui m'avait tant leurr,
J'errais au champ des morts. Pour toute me dolente
Le cimetire est bon, la croix est consolante,
Car les morts ont aim comme nous, et pleur.

Jamais le sol bnit n'avait ainsi fleur.
Je prolongeai longtemps ma promenade lente.
Dans les muets sentiers, de son aile opulente
Un brillant papillon m'a soudain effleur.

Je cours, je veux le prendre et voil que je tombe.
Il s'loigne toujours, volant de tombe en tombe
Comme l'esprit errant de quelque trpass.

--En vain par ma splendeur ta pauvre me est sduite,
Me dit-il, le regard peut me suivre en ma fuite,
Mais nul ne me saisit, car je suis le pass.



LE FEU FOLLET

On y croit sous le chaume, on y croit au chalet.
Vive langue de feu, le long de la bruyre,
Ou sur les molles eaux de quelque fondrire,
Lorsque la nuit est sombre, on le voit, ce follet.

Il brille quelquefois, gracieux et mollet,
Comme une lampe sainte  la vitre ouvrire.
Pour lui, dans ces soirs-l, l'enfant dit sa prire
Et l'aeule rcite un pieux chapelet.

Celui qui le poursuit se fatigue et s'gare.
Ses appels sont trompeurs. Il faut que l'on se gare
De ce mauvais chrtien que le Seigneur punit.

A demander sa grce en vain l'on s'gosille.
Il retrouve sa forme, et sa peine finit,
Quand on le fait passer dans le chs d'une aiguille.



MA PENDULE

Je trouve qu'il est tard et demande, incrdule,
Si comme au temps jadis l'aiguille marque vrai.
Que je sois au labeur, que je sois dsoeuvr,
Elle marche grand train maintenant ma pendule.

Dans la paix des vieux ans mon coeur rcapitule
Les doux moments inscrits  son cadran cuivr.
Son timbre vivre encor, mais il semble navr;
Ce n'est plus le refrain des espoirs qu'il module.

Devant elle, anxieux, je m'arrte parfois
Comme si j'allais voir, en bandes affoles,
Remonter du nant mes heures envoles.

Ah! c'est qu'elle a sonn, d'une joyeuse voix,
Le rveil de mes jours dans une humble demeure,
Et qu'elle va bientt sonner ma dernire heure!



FIDELE

Quand vers les bois pais je m'en allais, rveur,
Le front ceint de feuillage, elle tait  l'ore,
Pour verser un dictame  mon me plore
Et me dire des mots d'une trange saveur.

Je ne mendiais pas de coupable faveur.
Jamais un souffle impur ne l'avait dflore.
Je l'ai ds mon enfance ardemment implore,
Et sa main m'a conduit loin du monde viveur.

Son oeil tombait sur moi comme un reflet de perle.
Le flot bleu qui se berce et mollement dferle
Etait comme l'cho de son pas gracieux.

Elle avait le baiser qui jette en frnsie
Et l'treinte qui brle... O sainte posie,
Tu m'as t fidle, allons ensemble aux cieux!



RIRE ET LARME

Quelquefois elle est gaie, affable, discoureuse.
Ses cils blonds sont pareils aux fils d'or d'un ourlet;
La grce a faonn son buste rondelet.
Quelquefois elle est triste et peut tre amoureuse.

Comme un cygne  son chant, sur l'onde vaporeuse
On la suivrait, le soir, aux plaintes du tolet.
On la voit dans les flots mouiller son blanc mollet,
Et parmi les joncs verts s'enfuir toute peureuse.

Quand son rire s'grne en l'air calme, au canton,
Chacun la croit heureuse. Aprs tout qu'en sait-on?
Le bonheur n'est pas fait d'un seul clat de rire.

Quand son oeil est mouill, son oeil ensorceleur,
"Comme elle souffre, hlas! se hte-t-on de dire!"
Une larme pourtant ne fait pas la douleur.



AU CROQUEMORT

Tu cherches la maison qu'enveloppe le deuil;
Tu supputes la fin de chaque me vivante;
Tu vois sans tressaillir une angoisse mouvante,
Et tu fermes ton coeur quand tu rouvres un seuil.

C'est  parer la mort que tu mets ton orgueil.
Ta main tend le linceul d'une faon savante.
Et, pour que leur aspect jette moins d'pouvante,
Tu parsmes de fleurs les planches du cercueil.

Les mnes descendus en des lieux de tnbres,
Pour traverser plus tt le Styx et l'Achron,
Appelaient  grands cris le vieux passeur Charon.

Mais ils sont tous muets tes voyageurs funbres.
Dans ta voiture sombre o les mnes-tu? Dis...
Aux portes de l'enfer ou dans le paradis?



OU?

O va l'oiseau lger lorsque son vol s'enfonce
Dans l'azur aussi doux qu'un voile de satin?
O va la barque noire avec son lourd butin
Quand s'lve la brise et que la mer se fronce?

O va, dans les beaux soirs, par un sentier de ronce
Qui mettra de la pourpre  son pied incertain,
La vierge qui sourit  l'avenir lointain,
A l'toile qui brille, au nom qu'elle prononce?

L'oiseau, par le ciel bleu, vole  son humble nid;
La barque avec le vent fuit vers une autre grve;
La jeune fille va dans l'amour par le rve.

Garde au ciel bleu, Seigneur, l'oiseau qui te bnit;
Garde la barque au vent qui souffle dans ses toiles;
Garde  l'amour l'enfant qui sourit aux toiles.



LES ECHOS

Le sifflet d'un navire, un tintement de cloche,
L'appel de la trompette ou le bruit des canons,
Rveillent des chos dont nous nous tonnons,
Quand l'air est immobile ou que l'orage est proche.

Comme sur une eau calme une pierre ricoche,
Ils s'en vont, ces chos. Ils redisent des noms
Qui firent tressaillir le roc o nous planons,
Et qui sont une gloire... et peut-tre un reproche.

Car nous parlons encor, pauvres agonisants,
Des braves d'autrefois, soldats ou paysans,
Qui rvaient follement de voir la dlivrance.

Mais quand  l'artimon de quelques fiers vaisseaux,
Tout  coup bat au vent le pavillon de France,
C'est du fond de nos coeurs que montent les chos.



VIEUX NID

Il git sur le rameau qui berait ses chansons,
L'autre printemps, au jour de la douce tendresse,
Le vieux nid vide et nu. L'abandon, la dtresse
Ont succd bientt aux amoureux frissons.

A btir pour un jour, sur les mmes buissons,
Les oiseaux qui l'ont fait rivalisent d'adresse.
Il faut un nouveau nid  leur nouvelle ivresse,
Et pour eux le pass n'a gure de leons.

Le vieux nid, il est froid. L'aile jeune l'vite;
L'amour n'y chante plus; il est oubli vite.
Chaque orage qui passe en emporte un lambeau.

Ainsi le coeur. Un jour, le soleil le dserte.
Il est sur le chemin une masure ouverte,
Mais o l'en n'entre pas lorsque le ciel est beau.



L'INFIDELE

Les insectes s'aimaient sur les fleurs purpurines;
Sur les sillons fumants passait le vieux semeur.
Il montait des vallons une sourde rumeur,
Que dchirait gaiement la chanson des clarines.

Les grands boeufs humaient l'air de leurs larges narines.
La feuille miettait son murmure dormeur,
Et, prs du fleuve sombre o voguait un rameur,
Nous cheminions tous deux dans les herbes marines.

Son rire tait moqueur, mais son oeil, invitant.
Je veux la retenir sur mon coeur palpitant;
Elle fuit. Je l'appelle et ma voix l'importune.

Le flot allait toujours et ne revenait plus.
L'infidle de mme. O dsirs superflus!
Je n'ai pu la rejoindre encor!... C'est la fortune!



AME ET FLEUR

O fleur qui nais d'un souffle et d'un rayon de jour,
Dans l'or de la jonche ou l'ambre de l'teule,
Comme l'me qui souffre on te voit souvent seule,
Et sous l'effluve froid tu tombes sans retour!

Ame qui viens du ciel sur l'aile de l'amour,
Comme la fleur, parfois, tu te penches bien veule!
Tes rves sont broys comme un champ sous la meule,
Et ton parfum s'envole aux mes d'alentour.

Vous vivez de lumire et de divines fivres:
Soleil ou charit. La soif brle vos lvres,
Et goutte  goutte l'eau descend: rose ou pleur.

Mais qui donc tes-vous? Fleur aux ailes de flamme
Et faite de soleil, chaste fleur, es-tu l'me?
Ame dont le parfum m'enivre, es-tu la fleur?




                               PAYSAGES



PAYSAGE

C'est un large ruisseau qu'une digue barrait,
Et dans une chancrure o le nnuphar pousse,
Tout prs d'un vieux moulin  la toiture rousse,
C'est le tronc d'un vieux chne o le bac s'amarrait.

Attard trop longtemps, un couple reparat
Par-del le labour, sur les sentiers de mousse.
Dans le dernier rayon d'une lumire douce,
Plus loin, et tout au fond, c'est un coin de fort.

C'est ainsi que la toile avait t rve.
Le peintre a d sourire  son oeuvre acheve,
Et ressentir l'orgueil de l'athlte vainqueur.

Mais Dieu seul peut donner  la fleur son arme,
Au ruisseau son murmure,  la fort son dme,
Aux sillons les pis et la tendresse au coeur.



LE LAC BEAUPORT

Le roc vers toi descend comme un sombre escalier,
Et sur tes bords l'oiseau gazouille, le bois fleure.
Ne te rveille pas quand une aile t'effleure,
Quand une barque passe au chant du batelier.

Dors sur les blancs cailloux qui te font un collier;
Mais si le vent allait te fouetter tout  l'heure,
Viens jusques  mes pieds, comme un ami qui pleure;
Avec les malheureux moi je suis familier.

Tout entier je te vois de mon rustique sige,
Et je sais, qu'il n'est point,  lac! de tratre pige
Sous l'clat de ton voile et sous tes plis pais.

Que l'orage du ciel t'agite ou t'clabousse,
Tu ressembles au juste, et jamais la secousse
N'a de tes profondeurs troubl la longue paix.



LA CHUTE MONTMORENCY

Du haut de la falaise, alerte, elle bondit
Et jette son cume aux vagues du grand fleuve.
Que le ciel soit d'azur, que le nuage pleuve,
Elle est une avalanche o le ciel resplendit.

Sa menace pouvante et son rle tourdit.
Que de sicles ont vu sa beaut toujours neuve!
C'est l'urne qu'un Titan,--pour que nul ne s'abreuve,--
Dans une heure de rage, autrefois rpandit.

Et les eaux que les bois ombrageaient de leurs palmes,
Ou qu'azurait le ciel, murmurantes ou calmes,
Sans jamais s'arrter vont au gouffre bant.

Elles tombent jetant des clameurs de colre.
Nos volupts d'Eden, nos tourments de galre
Ainsi tombent toujours au gouffre du nant.



SOLEIL COUCHANT,

Le soir coupe l'azur d'une livide strie;
La voile s'est ferme au vent qui la gonflait;
La campagne tranquille, o s'attarde un reflet,
D'ombres et de lueurs semble toute ptrie.

Les champs beuglent, les bois chantent, la cloche prie.
Un nid vient de jeter des strilles de sifflet;
Le fleuve qui s'endort gronde comme un soufflet;
Le fardeau va tomber de l'paule meurtrie.

Comme un voile de neige, au fond du vallon noir,
Une vapeur s'tend sur le toit du manoir.
Avec le jour qui fuit plus d'un espoir s'croule.

Mais voici qu'inond de feux blouissants,
Un sommet orgueilleux o le nuage roule
Parat comme un autel d'o s'lve l'encens.



LE MIRAGE

C'est le dsert lugubre aprs l'pre savane,
Le ciel de feu, le sable pais, l'air touffant.
D'une terreur trange  peine on se dfend.
Seul, en ces lieux maudits, l'arabe se pavane.

L des sources sans eaux, un palmier qui se fane;
L des crnes ouverts par un cheik triomphant.
Mais voici que le ciel  l'horizon se fend,
Et des frissons d'espoir poussent la caravane.

Devant elle, l-bas, dans les sables houleux,
Elle a vu tout  coup resplendir des flots bleus.
Sa soif brlante enfin sera donc assouvie.

Haletante, elle court secouant sa torpeur,
Vers l'horizon de flamme o luit ce lac trompeur...
Et c'est ainsi, mon Dieu! qu'on traverse la vie!




                              SUR LES EAUX



LE DEPART

L'ancre monte du fond. Les anneaux de la chane,
D'o ruissellent les eaux, apparaissent flambants.
Dans le ciel, des rayons qui semblent des rubans
Annoncent aux marins la bourrasque prochaine.

La voile se droule au mt grand comme un chne;
Un sifflement subit s'exhale des haubans;
L'cume met sa neige au tuf sombre des bancs;
Comme un nid au rameau se berce la carne.

Sur le sable mouvant, les jeunes et les vieux,
A genoux ou debout, suivent la nef des yeux,
Et lancent des jurons ou font une prire.

Ils ont le parler dur, ces rudes matelots;
Mais ils savent aussi que l'onde est meurtrire,
Et que bien des marins ont pour tombe les flots.



AU LARGE

L'ancre est leve. Il vente. Au large le chaland
Qui dormait sur les eaux depuis une huitaine!
La voile qui se gonfle et fait plier l'antenne
Semble, dans sa blancheur, l'aile d'un goland.

Le vaisseau tangue et berce, et son essor est lent.
Le port est loign, l'arrive, incertaine.
La mer a ses secrets; mais le vieux capitaine
Sait la scruter encor de son oeil vigilant.

Tout l-bas, sur l'cueil qui geint comme une enclume,
Avec la vague sombre et les flocons d'cume,
On entend se briser la chanson des marins.

La vie est une mer souvent bouleverse,
Et les hommes s'en vont--ternels plerins--
Chantant avec les vents pendant la traverse.



LA TRAVERSEE

C'est l'automne et dj tout se fltrit. Alerte,
L'oiseau vient de quitter son doux nid de duvet,
Son nid qui chantait tant quand l'aube se levait,
Et vers des cieux nouveaux son aile s'est ouverte.

La voile sur le mt ne tombe plus inerte.
Loin des tranquilles bords o mon me rvait,
Dans le brouillard qui semble un funbre chevet,
La voile a disparu l-bas sur la mer verte.

Le flot gronde toujours, le ciel se rembrunit.
Qu'importe au voyageur dont la course finit
Que le matin soit loin et que le jour dcroisse?

Comme l'oiseau qui fuit vers un soleil lointain,
Et la barque qui cherche un refuge incertain,
On traverse la vie au milieu de l'angoisse.



LE LABOUREUR ET LE MARIN

--Sur les champs o mes boeufs tranent la lourde herse,
Les grains mrs pencheront leurs pis velouts.
--Ouvrant de longs chemins dans les flots redouts,
J'emporte les moissons qu'un ciel heureux te verse.

--Dans l'herbe, sous mes pieds, je vois la fleur qui perce,
Et j'entends les oiseaux dans les rameaux vots.
--Les chants moelleux des bois ne sont gure gots
Quand sifflent les haubans et que la mer nous berce.

--Mon sommeil est paisible et mon rveil, joyeux;
Puis, quand derrire moi se fermera ma porte,
Je m'en irai dormir o dorment les aeux.

--Mon sommeil est bni, car chaque nuit m'apporte,
Dans un rve enivrant, la femme et les marmots...
Il se mit  pleurer aprs ces derniers mots.




                                 SPORT



LES PUGILISTES

Vive Dieu! les voici tous deux sur le terrain.
Dans leur coeur angoiss bout une haine trange.
Se sont-ils jamais vus?... N'importe, qu'on se range,
C'est le duel aim du peuple souverain.

Leurs muscles sont d'acier et leur me est d'airain.
Quelle adresse! quels coups! Comme leur chair s'effrange!
Leurs poings lourds tombent dru comme, dans une grange,
Les flaux des batteurs sur les gerbes de grain.

La colre et l'orgueil ont dcupl leurs forces.
Le sang coule et rougit les faces et les torses.
Quel tau peut broyer comme ces bras humains?

On entend comme un bruit de fort qui s'embrase;
C'est la foule qui clame, approuve et bat des mains...
Mais elle gmira sur un chien qu'on crase.



LE CHASSEUR

Taaut! Pars, chasseur! Que saint Hubert te garde!
Le jour parat. Le vent tord les nuages gris.
Les livres sont cachs sous les pins rabougris.
Ne tire pas ta poudre aux moineaux, par mgarde.

Piti pour le chanteur dont l'oeil doux te regarde,
Et piti pour la bte aux longs flancs amaigris!
Comme nous quelquefois les fauves sont aigris
Par la haine de l'homme et par la faim hagarde.

Pars, l'alouette chante au-dessus des ajoncs,
Les mauves rasent l'eau pour happer les goujons,
Et parmi les galets sautille la bcasse.

Voir tomber du ciel bleu le gai vol des oiseaux,
Voir des gouttes de sang empourprer les roseaux,
Cela s'appelle donc le plaisir de la chasse!



LE PECHEUR

Il court tout palpitant, en apptant sa ligne,
Le long d'un ruisseau creux sous les grands bois perdu.
Il a vu fuir, tantt, un goujon perdu,
Mais il l'a ddaign. Vrai pcheur ne forligne.

Il s'arrte aux remous qu'un tronc couch souligne.
Il se penche. Il s'appuie au vieux saule tordu.
Il lance l'hameon. Toc, toc!... On a mordu.
Vite il tire. Echapp!... La dveine maligne!

Il tait gros. Le gros mord de cette faon.
Le pcheur restera jusqu'au soir pour le prendre,
Et mettra sans regret son meilleur hameon.

Si le poisson savait comme on va le surprendre,
Il s'en faudrait un peu, certes! qu'il le happt,
Mais il est comme nous faible devant l'appt.




                             ULTIMA VERBA



ULTIMA VERBA

Mon rve a ploy l'aile. En l'ombre qui s'tend,
Il est comme un oiseau que le lacet captive.
Malgr des jours nombreux ma fin semble htive;
Je dis l'adieu suprme  tout ce qui m'entend.

Je suis content de vivre et je mourrai content.
La mort n'est-elle pas une peine fictive?
J'ai mieux aim chanter que jeter l'invective.
J'ai souffert, je pardonne, et le pardon m'attend.

Que le souffle d'hiver emporte, avec la feuille,
Mes chants et mes sanglots d'un jour! Je me recueille
Et je ferme mon coeur aux voix qui l'ont ravi.

Ai-je accompli le bien que toute vie impose?
Je ne sais. Mais l'espoir en mon me repose,
Car je sais les bonts du Dieu que j'ai servi.




                          TABLE DES MATIERES

MES SONNETS.

SONNETS BIBLIQUES

Eve.
Adam.
Abel et Can.
Le dluge.
La Mer Morte.
Le Veau d'or.
Jahel.
Booz.
Samson.
Les Philistins.
Judith.

SONNETS EVANGELIQUES

La Visitation.
Jouet divin.
Le lis.
L'Agneau.
Les marchands du temple.
Magdeleine.
Le puits de Jacob.
Le Garizim.
La Samaritaine.
L'galit.
Le fil de la Vierge.
Le baiser de Judas.
Sur la Croix.
Le Symbole.
Les ressuscites.
L'exil.
Hrodiade.
Jsus.
L'arbre de la Croix.

SOUFFLE RELIGIEUX

Aspiration.
Au Pape.
La lampe du Sanctuaire.
La cloche.
L'glise du Saint-Sacrement.
In tenebris.
Le bonheur.
Les anges gardiens.
Deus Sabaoth
Le mendiant.
Le Calvaire.

HOMMAGE

L'Universit.
Laurier.
Mercier.
Frchette.
La France de Cartier.
A ***.
A M. Albert Lozeau.
Lusignan.

DANS L'ANTIQUITE

Les pyramides.

CHEZ LES ROMAINS

Une rencontre.
Le Colise.
Pompi.

AU FOYER

Le foyer.
Ma mre.
A ma femme.
A mes enfants.
A Jean-Marcel LeMay.
A Jeanne-Marcelle St-Jorre.
Epanchement.
Vieillesse.
A ma petite Irne.
A une jeune mre.
Un souvenir.
Rsignation.

GLAN DANS NOTRE HISTOIRE

Jacques Cartier.
Areskoui.
Daulac.
Champlain.
Kondiaronk.
Le chteau Bigot.
Wolf et Montcalm.
La dernire victoire.
Le monument des braves.
Nos remparts.
Les patriotes de 1837.

GRAINS DE PHILOSOPHIE

Vieux arbres et vieux hommes.
Evolution.
Plus loin.
Grce!
Le drame.
Source et coeur.
Le vieillard.
Bonheur facile.
Le concert.
Arbres et coeurs.

SONNETS RUSTIQUES

Le sol.
Les colons.
La sucrerie.
Feu de fort.
Le rveil.
Le levage.
L'aumne du ciel
Le nid.
Le labourage.
Jeunes poux.
Le semeur.
Le ruisseau.
La jeune jardinire.
Le mannequin.
La laitire.
Fenaison.
Scheresse.
A un pommier.
La fort.
Les bls.
La moisson.
L'orage.
L'engerbage.
A un vieil arbre.
La grosse gerbe.
Fruits mrs.
Le broyage.
Le fossoyage.
La danse des feuilles.
Premire neige.
Le moulin.
L'hiver
Le batteur de grain.
La fileuse.
Auri sacra fams.
Nos croix.
Le Sanctus  la maison.
Nostalgie.

DOMAINE POLITIQUE

Aux puissants.
A mes compatriotes anglais.
Aprs la guerre.

SOUFFLE D'AMOUR

Souffle d'amour.
Rose.
Le bal.
Ames et feuilles.
Premire faute.
Crpuscule.
Premier rve.
Soir.
Souvenir lointain.
Lever de soleil.
Coucher de soleil.
A des jeunes maris.
Premier baiser.
Candeur.
Coeurs et nids.
Le chemin de l'cole.

LES ASTRES

Les astres.
La terre.
A notre monde.
A la lune.

FANTAISIE

Le sommeil.
Les yeux.
L'avenir.
Le pass.
Le feu-follet.
Ma pendule.
Fidle.
Rire et larme.
Au croquemort.
O?
Les chos.
Vieux nids.
L'infidle.
Ame et fleur.

PAYSAGES

Paysage.
Le lac Beauport.
La chute Montmorency.
Soleil couchant.
Le mirage.

SUR LES EAUX

Le dpart.
Au large.
La traverse.
Le laboureur et le marin.

SPORT

Les pugilistes.
Le chasseur.
Le pcheur.

ULTIMA VERBA

Ultima verba.


FIN DE LA TABLE.




[Fin du livre _Les Gouttelettes_ par Pamphile Le May]