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Titre: Un plerin d'Angkor
Auteur: Loti, Pierre [Viaud, Julien] (1850-1923)
Date de la premire publication: 1912
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Calmann-Lvy, 1912
   [premire dition]
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   17 mai 2011
Date de la dernire mise  jour:
   17 mai 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 789

Ce livre lectronique a t cr par:
   Mireille Harmelin, Rnald Lvesque,
   et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
    http://www.pgdpcanada.net
    partir d'images gnreusement fournies par
   la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)






UN PLERIN D'ANGKOR

CALMANN-LVY, DITEURS


        DU MME AUTEUR

        Format grand in-18.

AU MAROC                                  1 vol.
AZIYAD                                   1 --
LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT    1 --
LES DERNIERS JOURS DE PKIN               1 --
LES DSENCHANTES                         1 --
LE DSERT                                 1 --
L'EXILE                                  1 --
FANTME D'ORIENT                          1 --
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT           1 --
FLEURS D'ENNUI                            1 --
LA GALILE                                1 --
L'INDE (SANS LES ANGLAIS)                 1 --
JAPONERIES D'AUTOMNE                      1 --
JRUSALEM                                 1 --
LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT        1 --
MADAME CHRYSANTHME                       1 --
LE MARIAGE DE LOTI                        1 --
MATELOT                                   1 --
MON FRRE YVES                            1 --
LA MORT DE PHIL                          1 --
PAGES CHOISIES                            1 --
PCHEUR D'ISLANDE                        1 --
PROPOS D'EXIL                             1 --
RAMUNTCHO                                 1 --
RAMUNTCHO, pice                          1 --
REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE               1 --
LE ROMAN D'UN ENFANT                      1 --
LE ROMAN D'UN SPAHI                       1 --
LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE     1 --
VERS ISPAHAN                              1 --

        Format in-8 cavalier.

OEUVRES COMPLTES, tomes I  XI          11 vol.

        _ditions illustres._

PCHEUR D'ISLANDE, format in-8 jsus, illustr
de nombreuses compositions de E. RUDAUX                    1 vol.

LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16
colombier, illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT          1 --

LE MARIAGE DE LOTI, format in-8 jsus. Illustrations
de l'auteur et de A. ROBAUDI                               1 --


        E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY



        PIERRE LOTI
        DE L'ACADMIE FRANAISE


        UN
        PLERIN D'ANGKOR




        PARIS
        CALMANN-LVY, DITEURS
        3, RUE AUBER, 3



Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays.

Copyright, 1912, by CALMANN-LVY.

_Il a t tir de cet ouvrage_

CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE _et_
VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPRIAL DU JAPON,
_tous numrots_.



A

MONSIEUR PAUL DOUMER


_Cher ami_,

_Vous gouverniez l-bas--et avec quelles facults merveilleuses!--la
dernire fois que j'y suis all. Je dois  votre hospitalit exquise
d'avoir pu, en trs peu de jours, pntrer jusqu' Angkor; veuillez donc
accepter la ddicace de ce rcit, comme un tmoignage de mon affectueuse
reconnaissance, et aussi de mon admiration._

_Et puis, pardonnez-moi d'avoir dit que notre empire d'Indo-Chine
manquerait de grandeur et surtout manquerait de stabilit,--quand vous
avez travaill, si glorieusement et pacifiquement, pour lui assurer de
la dure! Que voulez-vous, je ne crois pas  l'avenir de nos trop
lointaines conqutes coloniales. Et je pleure tant de milliers et de
milliers de braves petits soldats, qu'avant votre arrive nous avons
couchs dans ces cimetires asiatiques, alors que nous aurions si bien
pu pargner leurs vies prcieuses, ne les risquer que pour les suprmes
dfenses de notre cher sol franais..._


        PIERRE LOTI.




UN
PLERIN D'ANGKOR




I


Je ne sais pas si beaucoup d'hommes ont comme moi depuis l'enfance
pressenti toute leur vie. Rien ne m'est arriv que je n'aie obscurment
prvu ds mes premires annes.

Les ruines d'Angkor, je me souviens si bien de certain soir d'avril, un
peu voil, o en vision elles m'apparurent! Cela se passait dans mon
muse d'enfant, trs petite pice, en haut de ma maison familiale, o
j'avais runi beaucoup de coquillages, d'oiseaux des les, d'armes et de
parures ocaniennes, tout ce qui pouvait me parler des pays lointains.
Or il tait dcid tout  fait  cette poque, par mes parents, que je
resterais prs d'eux, que jamais je n'irais courir le monde, comme mon
frre an qui venait de mourir l-bas en Extrme-Asie.

Ce soir-l donc, colier toujours inattentif, j'tais all m'enfermer au
milieu de ces choses troublantes, pour flner plutt que de finir mes
devoirs, et je feuilletais des papiers jaunis, revenus de l'Indo-Chine
dans les bagages de mon frre mort. Des carnets de notes. Deux ou trois
livres chinois. Ensuite un numro de je ne sais quelle revue coloniale
o tait conte la dcouverte de ruines colossales perdues au fond des
forts du Siam; il y avait une image devant laquelle je m'arrtai saisi
de frisson: de grandes tours tranges que des ramures exotiques
enlaaient de toutes parts, les temples de la mystrieuse Angkor! Pas un
instant d'ailleurs je ne doutai que je les connatrais, envers et contre
tous, malgr les impossibilits, malgr les dfenses.

Pour y songer mieux, j'allai m'accouder  la fentre de mon muse,
celle de toute la maison d'o l'on voyait le plus loin; il y avait
d'abord les vieux toits du tranquille voisinage, puis les arbres
centenaires des remparts, au del enfin la rivire par o les navires
s'en vont  l'Ocan.

Et j'eus cette fois la prescience trs nette d'une vie de voyages et
d'aventures, avec des heures magnifiques, presque un peu fabuleuses
comme pour quelque prince oriental, et aussi des heures misrables
infiniment. Dans cet avenir de mystre, trs agrandi par mon imagination
enfantine, je me voyais devenant une sorte de hros de lgende, idole
aux pieds d'argile, fascinant des mes par milliers, ador des uns, mais
suspect et honni des autres. Pour que mon personnage ft plus
romanesque, il fallait qu'il y et une ombre  la renomme telle que je
la souhaitais... Cette ombre, que serait-ce bien?... Quoi de chimrique
et d'effarant?... Pirate peut-tre... Oui, il ne m'et pas trop dplu
d'tre souponn de piraterie, tout l-bas, sur des mers  peine
connues...

Ensuite m'apparut mon propre dclin, mon retour au foyer, bien plus
tard, le coeur lass et les cheveux blanchissants. Ma maison familiale
serait reste pareille, pieusement conserve,--mais  et l, perces
dans les murs, des portes clandestines conduiraient  un palais de Mille
et une Nuits, plein des pierreries de Golconde, de tout mon butin
fantastique. Et, comme la Bible tait en ce temps-l mon livre
quotidien, j'entendais murmurer dans ma tte des versets d'_Ecclsiaste_
sur la vanit des choses. Rassasi des spectacles de ce monde, tout en
rentrant, vieilli, dans ce mme petit muse de mon enfance, je disais en
moi-mme: J'ai tout prouv, je suis all partout, j'ai tout vu,
etc...--Et, parmi tant de phrases dj tristement chantantes qui
vinrent alors me bercer  cette fentre, l'une, je ne sais pourquoi,
devait rester grave dans mon souvenir, celle-ci: Au fond des forts du
Siam, j'ai vu l'toile du soir se lever sur les grandes ruines
d'Angkor...

Un coup de sifflet,  la fois imprieux et doux, me fit soudain
redevenir le petit enfant soumis qu'en ralit je n'avais pas cess
d'tre. Il partait d'en bas, de la cour aux vieux murs enguirlands de
plantes. Je l'aurais reconnu entre mille: c'tait l'appel coutumier de
mon pre, chaque fois que j'tais lgrement en faute. Et je rpondis:
Je suis l-haut dans mon muse. Que veux tu, bon pre? Que je
descende?

Il avait d entrer dans mon bureau et jeter les yeux sur mes devoirs
inachevs.

--Oui, descends vite, mon petit, finir ta version grecque, si tu veux
tre libre aprs dner pour aller au cirque.

(J'adorais le cirque; mais je peinais cette anne-l sous la frule d'un
professeur excr que nous appelions le Grand-Singe-Noir, et mes devoirs
trop longs n'taient jamais finis.)

Donc, je descendis m'atteler  cette version. La cour, nullement triste
pourtant, entre ses vieux petits murs garnis de rosiers et de jasmins,
me sembla trop troite, trop enclose, et je jugeai trop nbuleux, un peu
sinistre mme, le crpuscule d'avril qui y tombait  cette heure:
j'avais en tte le ciel bleu, l'espace, les mers,--et les forts du Siam
o s'lvent, parmi des banians, les tours de la prodigieuse Angkor.



II

_Samedi, 23 novembre 1901._


Environ trente-cinq ans plus tard.

Une pluie chaude, pesante, torrentielle, se dverse de nuages plombs,
inonde les arbres et les rues d'une ville coloniale qui sent le musc et
l'opium. Des Annamites, des Chinois demi-nus circulent empresss,  ct
de soldats de chez nous qui ont la figure plie sous le casque de lige.
Une mauvaise chaleur mouille oppresse les poitrines; l'air semble la
vapeur de quelque chaudire o seraient mls des parfums et des
pourritures.

Et c'est Sagon,--une ville que je ne devais jamais voir, et dont le nom
seul jadis me paraissait lugubre, parce que mon frre (mon an de
quinze ans) tait all, comme tant d'autres de sa gnration, y prendre
les germes de la mort.

Aujourd'hui, il m'est depuis longtemps familier, ce Sagon d'exil et de
langueur; je crois mme que je ne le dteste plus. Quand j'y tais venu
pour la premire fois--dj un peu sur le tard de ma vie--combien
j'avais trouv son accueil tristement trange et hostile! Mais je me
suis fait  son ciel plomb,  l'exubrance de ses malsaines verdures, 
la bizarrerie chinoise de ses fleurs,  son isolement au milieu de
plaines d'herbages semes de tombeaux, aux petits yeux de chat de ses
femmes jaunes,  tout ce qui est sa grce morbide et perverse.
D'ailleurs, je m'y sens dj des souvenirs, comme un semblant de pass;
j'y ai presque aim, j'y ai beaucoup souffert. Et dans son cimetire
immense, envahi d'herbes folles, j'ai conduit plusieurs de mes camarades
de campagne.

A mes prcdents sjours, nous tions sur un perptuel qui-vive, pendant
des expditions de guerre, en Annam, au Tonkin ou en Chine; impossible
de trouver le temps d'une profonde plonge dans l'intrieur du pays,
vers ces ruines d'Angkor. Mais enfin, pour une fois,  Sagon me voil
au calme; notre action maritime tant termine dans le golfe de Pkin,
le lourd cuirass que j'habite est certainement amarr ici pour plus
d'un mois, contre le quai nostalgique, prs de cet arsenal morne et
quasi abandonn o le sol est rouge comme de la sanguine sous des
feuilles trop magnifiquement vertes.

Et c'est ce soir, aprs de si longues annes d'attente, que je pars
cependant pour ma visite aux grandes ruines. La pluie tombe sur Sagon,
diluvienne comme d'habitude; tout ruisselle d'eau chaude. Une voiture
m'emmne au chemin de fer (il commence banalement, mon voyage) et fait
jaillir  flots une boue rougetre, sur les torses nus des passants ou
sur leurs habits de toile blanche. Autour de la gare, des quartiers o
l'on se croirait en pleine Chine, bien plutt qu'en une colonie
franaise.

Le train part. Dans les wagons, on touffe malgr l'arrosage de
l'averse. Au crpuscule, qui est plus htif sous les pais nuages, il
nous faut traverser d'abord de mlancoliques tendues d'herbe, que
jalonnent tant de vieux mausoles chinois couleur de rouille; toute la
_Plaine des Tombeaux_, o dj l'on y voit gris; n'tait cette chaleur
persistante, le soir de novembre sur ce steppe exotique serait pareil
aux plus brumeux soirs de chez nous. Et ensuite la nuit nous prend, dans
l'infini des rizires...

Aprs deux heures de course, le train s'arrte; nous sommes  Mytho et
c'est la tte de ligne, la fin de ce modeste petit chemin de fer
colonial. Ici, changement  vue, comme il arrive en ces rgions; tous
les nuages ont fondu au ciel, et le bleu nocturne s'tend limpide,
merveilleux, avec son semis d'toiles. Nous sommes auprs d'un grand
fleuve tranquille, le Mkong; pour me porter d'abord au Cambodge, en
remontant ces eaux, une mouche  vapeur doit m'attendre par l, non
loin. La route qui m'y conduit, le long de la berge, est comme l'avenue
d'un parc soign; mais les arbres, qui la couvrent de leurs branches,
sont plus grands que les ntres, et les lucioles y font danser partout
leurs feux lgers. Paix et silence; le lieu serait adorable, sans cette
lourdeur de l'air toujours, et ces senteurs alanguissantes. Quelques
lumires, en ligne parmi la verdure, indiquent les rues, les alles
plutt, de l'humble ville provinciale qui fut trace d'un seul coup sur
la plaine unie. Et comment dire la tristesse, le recueillement songeur,
pendant les nuits, de ces coins de France, de ces semblants de patrie
gars au milieu de la grande brousse asiatique, isols de tout, mme de
la mer... Par petits groupes, des soldats en vtements de toile blanche
font dans ce chemin leur monotone promenade des soirs, et, en les
croisant, je distingue des voix qui ont l'accent de Gascogne, d'autres
de ma province natale; pauvres garons, que des mamans anxieuses
attendent au foyer trop lointain, et qui vont consumer ici une ou deux
des plus belles annes de leur vie! Peut-tre y laisseront-ils de ces
mtis, qui peu  peu infiltrent le sang franais  cette inassimilable
race jaune: ensuite ils rentreront chez eux, anmis pour longtemps par
ce climat; ou bien n'y rentreront pas, mais s'en iront dormir avec des
milliers d'autres dans la terre rouge de ces cimetires,--qui sont
inquitants d'tre si vastes et si envahis d'herbes folles...

La mouche  vapeur appareille ds que je suis  bord; nous commenons 
remonter le Mkong, suivant de prs les rives o les arbres tendent
comme un rideau intensment noir, et o les lucioles continuent leur
danse d'tincelles. Avant d'atteindre la lisire des forts du Siam,
j'aurai  traverser tout l'tat du Cambodge; mais je m'arrterai 
Pnom-Penh, la capitale du bon roi Norodon, o j'arriverai dans la nuit
de demain.



III

_Dimanche, 24 novembre 1901._


Mon petit bateau  vapeur toute la nuit a refoul le courant du fleuve
majestueux, et march vers le Nord. Le lever du jour nous trouve
continuant la mme navigation paisible, le long de cette brousse
indo-chinoise dont les interminables rideaux taient si noirs sous les
toiles, mais sont devenus si clatants sous le soleil. Des bananiers,
des cocotiers, des paltuviers, des bambous, des joncs, serrs les uns
aux autres en masse compacte et sans fin. A premire vue, on croirait
qu'il est inhabit, ce pays;  mieux regarder, cependant, on s'aperoit
combien son opulent manteau vert est dj sournoisement travaill en
dessous par le microbe humain. De distance en distance, des espces de
foules, comme en tracent les fauves, dbouchent de dessous bois et vont
au fleuve; c'est elles qui dnoncent d'abord la prsence des villages;
quand on passe tout auprs, des puanteurs animales viennent se mler aux
senteurs des plantes; de pauvres cabanes se rvlent, blotties parmi les
branches, et des hommes apparaissent, bien humbles et comme ngligeables
sous l'ternelle verdure souveraine. Annamites grles, au torse couleur
de safran. Jeunes filles souvent gracieuses de corps et de visage, mais
repoussantes ds qu'elles sourient,  cause de ces dents laques de noir
qui font ressembler leur bouche  un trou sombre. Une trs petite
humanit enfantine et dj vieillotte qui n'a gure volu depuis
l'anctre prhistorique, et que la puissante flore tropicale dissimule
depuis des sicles dans ses feuilles.

Beaucoup de pirogues sur ce fleuve, des pirogues faites chacune d'un
tronc d'arbre creus. Et, partout contre les berges, des engins
primitifs pour la pche, sortes de claies en jonc, en bambou, affectant
diverses formes singulires; la plupart ressemblent  d'normes cocons
et sortent  peine du fouillis vert pour ne plonger qu' moiti dans
l'eau; presque l'on s'imaginerait voir les chrysalides d'o naissent ces
bonshommes jaunes: sortes de vers, de mites, qui rongent ici l'admirable
revtement des plaines. Et, en plus de tant de piges tendus, il y a les
innombrables oiseaux pcheurs, aux longues pattes, au long cou, au long
bec cruel toujours prt  saisir. Hommes et chassiers guettent ces
myriades de vies silencieuses, rudimentaires, qui passent dans le
fleuve; de toute antiquit leur chair s'est nourrie de la chair plus
froide des poissons.

Plus d'une fois mon pilote s'gare, dans la monotonie de ses rives sans
cesse pareilles; il s'engage dans des petits affluents trompeurs,
bords toujours des mmes rideaux de verdure. Et l nous nous chouons,
il faut rebrousser chemin.

Sur le soir, le type humain change. Ces rares habitants des berges,
entrevus dans les roseaux, ont le type plus hindou, plus aryen; les yeux
sont grands et _droits_, avec des sourcils bien dessins; des moustaches
ombragent les lvres des hommes. Les habitations changent en mme temps,
se font plus hautes, leves sur pilotis. Nous ne sommes plus en
Cochinchine; nous venons d'entrer au Cambodge.

Et,  une heure aprs minuit, nous nous amarrons  un quai, devant la
ville de Pnom-Penh qui dort sous les toiles.



VI

_Lundi, 25 novembre 1901._


L'air, ici, est dj moins accablant qu' Sagon, moins charg
d'lectricit et de vapeur d'eau. On se sent mieux vivre.

Et une mlancolie tout autre mane de cette ville, qui est perdue dans
l'intrieur des terres, qui n'a ni grands navires, ni matelots, ni
animation d'aucune sorte. Voici relativement peu d'annes que le roi
Norodon a confi son pays  la France, et dj tout ce que nous avons
bti  Pnom-Penh a pris un air de vieillesse, sous la brlure du soleil;
les belles rues droites que nous y avons traces, et o personne ne
passe, sont verdies par les herbes; on croirait l'une de ces colonies
anciennes, dont le charme est fait de dsutude et de silence...

Aujourd'hui cependant se trouve tre le troisime jour de la
traditionnelle fte des eaux, et, le soir, quand le soleil tourne au
rouge de cuivre, les bords du grand fleuve tout  coup s'animent. Dans
l'une des jonques royales, dont l'avant reprsente l'norme tte d'un
monstre de rve cambodgien, j'assiste, en compagnie d'une vingtaine de
Franais et de Franaises en rsidence d'exil  Pnom-Penh, au dfil
des longues pirogues de course; elles passent dans des remous furieux
d'cume, menes par des hommes demi-nus qui pagayent debout en de belles
attitudes, s'excitant par des cris.



V

_Mardi, 26 novembre 1901._


A l'cart, sur la rive du fleuve, les vastes quartiers du roi
s'tendent, environns de silence; avec leurs praux dnuds, ils
forment comme une sorte de clairire au milieu de ce pays,  ct de
cette ville que les arbres envahissent, et les chemins de terre
rougetre qui les entourent sont cribls de larges empreintes par la
promenade quotidienne des lphants.

Aujourd'hui, au premier soleil de six heures et demie du matin, errant
seul, je franchis la porte d'une cour de ce palais, une cour qui est
trs grande et pave de blanc; au milieu, isole dans ce vide si clair,
une svelte pagode blanche et or, dont le toit se hrisse de pointes
d'or, et, isols aussi sur les cts de cette petite solitude, deux
hauts clochetons d'or tonnamment aigus, que supportent des rocailles
garnies d'orchides et de mille plantes rares. Je n'aperois personne
nulle part. Mais le silence ici prend une forme spciale; un bruissement
s'y mle, en sourdine, sans le troubler, une vague musique arienne que
l'on ne dfinit pas tout de suite,--et c'est le concert des petites
sonnettes argentines suspendues  chaque pointe des clochetons et des
toits; le moindre souffle qui passe les fait tinter doucement.

Elle est toute neuve, cette pagode; elle blouit par la blancheur de ses
marbres, et ses ors tincellent. Ses fentres ont des couronnements d'or
qui, sur le fond neigeux des murailles, se dcoupent comme de nettes
joailleries et finissent en pointe de flche. Quant  ses toits,
couverts de cramiques dores, ils ont des cornes  tous les angles,
mais des cornes trs, trs longues, qui s'inclinent, se redressent,
menacent en tous sens! A ct de ces cornes-l, celles des pagodes
chinoises vraiment paratraient rudimentaires,  peine pousses; on
dirait que plusieurs taureaux gants ont t dcoiffs pour orner
l'trange temple.--Les diffrents peuples de race jaune restent hants
depuis des sicles par cette conception des toitures cornues sur leurs
difices religieux; mais ce sont les Cambodgiens qui les dpassent tous
en extravagance...

Des pas s'approchent, des pas lourds... Ah! trois lphants!... Sans
prendre garde  moi ils traversent la cour, avec des airs entendus,
empresss, comme des gens qui savent ce qu'ils ont  faire. Le bruit de
leur marche et des sonnettes pendues  leur collier trouble une minute
le concert olien qui tombe discrtement d'en haut, et puis, ds qu'ils
ont pass, revient ce musical silence, qui est adorable ici, dans la
puret et la quasi-fracheur du matin.

Les portes ouvertes de la pagode m'invitent  entrer.

A son plafond,  ses murailles, des ors trop vifs brillent partout, et
mon pas rsonne sur des plaques d'argent bien neuves, dont elle est
entirement dalle. Il y a donc encore  notre poque des pays o l'on
songe  construire de tels sanctuaires!...

Presque aussitt, par une porte diffrente, quatre petites cratures
m'apparaissent, toutes jeunes, toutes menues, les cheveux coups ras
comme des garons, et une fleur de gardnia pique sur l'oreille. Les
belles soies qui les couvrent, dessinant leurs gorges  peine formes,
indiquent des femmes du palais,--sans nul doute des ballerines,
puisqu'il n'y a gure que cela, parat-il,  la cour du vieux roi
Norodon. Au mouvement que je fais pour me retirer, elles rpondent par
un gentil signe timide, qui signifie: Restez donc, vous ne nous gnez
pas. Et je les remercie d'un salut. Cette courtoisie humaine, que l'on
nous a apprise aux deux bouts opposs du monde et dont nous venons de
faire vaguement l'change, est d'ailleurs notre seule notion commune...
J'avais dj rencontr dans ma vie bien des femmes-poupes, bien des
femmes-bibelots, mais pas encore des Cambodgiennes _chez elles_, et je
regarde celles-ci voluer sur les dalles d'argent  pas silencieux, avec
tant de grce aise et nave; leurs torses, tous leurs membres ont d
tre assouplis ds l'enfance par ces longues danses rituelles, qui sont
d'usage ici, aux ftes et aux funrailles. Qui les amne si matin vers
ce temple, quel chagrin puril? Et quelles sortes de prires peuvent
bien formuler leurs petites mes, qui en ce moment se rvlent anxieuses
dans leurs yeux?...

La chaleur est dj lourde quand je reviens au quartier des Franais,
pour chercher l'ombre  bord de mon petit bateau amarr contre la berge.
Accablement et silence, dans ces rues si bien traces mais vides, o
l'herbe envahit les trottoirs. A part quelques forats cambodgiens, tout
nus, l'air nonchalant et heureux, qui arrosent les pelouses des jardins
aux bizarres fleurs, je ne rencontre plus personne: la ville du roi
Norodon va s'endormir jusqu' la tombe du jour, sous l'blouissement
de son soleil. Et dcidment ce petit coin de France, qui est venu se
greffer l, ne semble pas viable, tant il a pris, en peu d'annes, un
air de vtust et d'abandon.

A trois heures de l'aprs-midi, je fais appareiller pour continuer mon
voyage vers les ruines d'Angkor, en remontant le cours du Mkong.

Aussitt disparat Pnom-Penh. Et la grande brousse asiatique recommence
de nous envelopper entre ses deux rideaux profonds, en mme temps que se
rvle, partout alentour, une vie animale d'intensit fougueuse. Sur les
rives, que nous frlons presque, des armes d'oiseaux pcheurs se
tiennent au guet, plicans, aigrettes et marabouts. Parfois des
compagnies de corbeaux noircissent l'air. Dans le lointain, se lvent
des petits nuages de poussire verte, et, quand ils s'approchent, ce
sont des vols d'innombrables perruches.  et l, des arbres sont pleins
de singes, dont on voit les longues queues alignes pendre comme une
frange  toutes les branches.

De loin en loin, des habitations humaines, en groupe perdu. Toujours un
fuseau d'or les domine, pointant vers le ciel: la pagode.

Mes hommes ayant demand de s'approvisionner de fruits pour la route, je
fais arrter,  l'heure du crpuscule, contre un grand village bti sur
pilotis tout au bord du fleuve. Des Cambodgiens souriants s'avancent
aussitt, pour offrir des cocos frais, des rgimes de bananes. Et,
tandis que les marchs se discutent, une norme lune rouge surgit
l-bas, sur l'infini des forts.

La nuit vient quand nous nous remettons en route. Cris de hiboux, cris
de btes de proie; concert infini de toutes sortes d'insectes  musique,
qui dlirent d'ivresse nocturne dans les inextricables verdures.

Et puis, sur le tard, les eaux s'largissent, tellement que nous ne
voyons plus les rives: nous entrons dans le lac immense, form ici
chaque anne, aprs la saison des pluies, par le puissant fleuve qui
priodiquement inonde les plaines basses du Cambodge et une partie des
forts du Siam. Pas un souffle de brise. Comme sur de l'huile, nous
traons, en glissant sur ce lac de la fivre, des plissures molles, que
la lune argente. Et l'air tide, que nous fendons vite, est encombr par
des nues de bestioles tourdies, qui s'assemblent en tourbillon 
l'appel de nos lanternes et s'abattent en pluie sur nous: moucherons,
moustiques, phmres, scarabes ou libellules.

Vers minuit, alors que nous venions de nous endormir, fentres ouvertes
et demi-nus, tout  coup nous arrive un essaim d'normes scarabes
noirs, bards de piquants comme des chtaignes, mais d'ailleurs
inoffensifs, qui se promnent en hte, explorant notre poitrine et nos
bras.



VI

_Mercredi, 27 novembre 1901._


Sur le lac, grand comme une mer, voici le lever du soleil. Et en
quelques minutes tout se colore. A l'horizon de l'Est, l'air limpide
devient tout rose, et une ligne d'un beau vert chinois indique la
continuation sans fin de la fort noye. Par contraste, du ct de
l'Ouest--o la rive est trop lointaine pour tre vue--il y a des
amoncellements de choses sombres, chaotiques, terrifiantes, qui psent
sur les eaux; des choses qui se tiennent debout, ainsi que des blocs de
montagnes, et se dcoupent aussi nettes que des cimes relles dans le
ciel pur, mais que l'on dirait prtes  des croulements formidables
comme ceux des fins de monde; l'ensemble de tout cela est ravin,
creus, tourment, avec des tnbres dans les replis, avec des rougeurs
de cuivre sur les saillies. Et juste au-dessus, comme pose, la vieille
lune morte, la grande pleine lune couleur d'tain, commence  plir
devant ce soleil qui surgit en face. Tout ce ct de l'Ouest serait  ne
pas regarder,  faire peur, si l'on ne savait ce que c'est: un orage,
d'aspect cent fois plus terrible que les ntres, qui couve avec un air
de dormir, et vraisemblablement n'clatera pas.

C'est de l que nous taient venues, sur la fin de la nuit, cette
chaleur et cette sorte de tension lectrique si nervantes; avec
l'habitude de ces climats, nous avions devin, avant de le voir, qu'il y
avait quelque part dans l'air un pouvantail de ce genre. Mais voici que
cela se dforme, s'attnue, cesse de donner l'illusion de la
consistance, et on respire mieux  mesure que tout achve de se
dissoudre: des nuages quelconques  prsent; bientt aprs, de simples
vapeurs, qui restent pour embrumer chaudement la partie occidentale de
cette petite mer, o nous passons seuls.

Pas une jonque en vue; pas plus de trace de l'homme qu'avant son
apparition dans la faune terrestre. Mais  et l de longues tranes,
d'un blanc ros, font des marbrures sur les eaux verdtres satures de
matires organiques, et ce sont des compagnies de plicans qui dorment
et se laissent flotter.

Jusqu'au milieu du jour, nous continuons de cheminer sur le lac inerte,
qui a des luisances d'tain poli. A l'horizon de l'Est, une espce de
moutonnement vert se prolonge sans fin, toujours semblable  lui-mme:
grands arbres, qui baignent jusqu'aux branches et dont les dmes
seulement mergent encore. Ce n'est qu'un faux rivage, puisque sous la
verdure le lac ne cesse de s'tendre  d'imprcises distances; ce n'est
que la limite des eaux plus profondes, o la vgtation perdrait pied.

Trente lieues, quarante lieues de fort noye dfilent ainsi, tant que
dure notre course paisible vers le Nord. Zone immense, inutilisable en
cette saison pour l'homme, mais rservoir prodigieux de vie animale;
ombrages pleins d'embches de guets-apens, de griffes, de becs froces,
de petites dents venimeuses, de petits dards aiguiss pour les piqres
mortelles. Des ramures plient sous le poids des graves marabouts au
repos; des arbres sont si chargs de plicans que, de loin, on les
croirait tout fleuris de grandes fleurs plement roses.

Aux instants o nous naviguons en frlant presque cette fort au vert
ternel, les htes des branches s'peurent, prennent leur vol. Et
alors, de prs, nous voyons des cheveaux de lianes, comme dvids sur
les arbres, les rattachant les uns aux autres, tellement que tout cela
se tient pour ne former qu'une seule masse indmlable.

A une heure, nous prenons notre mouillage,  l'ombre, dans une petite
baie, enclose de folle verdure. C'est, parat-il, le point o doivent
venir me chercher les grands sampans commands d'avance au chef du plus
prochain village sur la route d'Angkor; la mouche  vapeur qui m'a
conduit jusque-l ne pourrait du reste s'avancer davantage sous bois.

Ils apparaissent vers six heures du soir, ces sampans  toiture, sortant
l'un aprs l'autre de dessous les lianes en fouillis. Le grand soleil
rouge vient de se coucher quand j'y prends place, avec mon serviteur
franais, mon interprte cambodgien, mon boy chinois, notre petit bagage
de nomades. Et nous commenons de nous enfoncer  l'aviron dans le
ddale des arbres, au coeur de la fort noye qui se referme sur nous,
tandis que la nuit vient nous envelopper, presque soudaine, sans
crpuscule.

La rgion que nous allons traverser n'est que pendant six mois par an
transforme en lac; bientt les eaux se retireront, laissant reparatre
la terre qui va htivement se couvrir d'herbages. Et les hommes
reviendront btir des huttes pour la saison sche, ramenant leurs
troupeaux et suivis de l'invitable cortge des tigres et des singes;
la vie pastorale reprendra pied ici, jusqu'aux pluies prochaines.

Tous ces grands arbres, immergs jusqu' la naissance des branches,
simulent dans l'obscurit nos chnes ou nos htres; on dirait un pays
inond de nos climats, s'il n'y avait cette chaleur lourde, ces excs de
senteurs, ces excs de bruissements partout, cette plthore de sve et
de vie. Le ciel s'est de nouveau rempli de nues d'orage et l'air
redevient accablant. Nuit sans toiles et sans lune. Dans cette zone,
point de silhouettes de palmes. Les normes touffes noires, qui se
suivent en procession indfinie sur notre passage, rappellent les cimes
de nos arbres, bien qu'elles soient d'essences inconnues; on les voit,
malgr la nuit, se ddoubler dans le miroir obscurci des eaux, et leurs
vagues images renverses suffisent  maintenir pour nous le sentiment de
l'inondation, de l'anormal, du cataclysme. A tout instant nous heurtons
les feuilles paisses, d'o retombent sur nos paules des lzards qui
dormaient, des phmres par myriades, des petits serpents ou bien des
sauterelles. Souvent nos rameurs s'garent, s'interpellent en lugubres
cris asiatiques, et changent de route. Les ruines auxquelles nous allons
faire visite sont vraiment bien gardes, par une telle fort...

Au bout de deux heures cependant nous russissons  sortir de dessous
bois, pour entrer dans un marcage, parmi des herbes gantes. L,
sommeille une rivire trs troite, dont nous commenons  remonter le
cours, frls par les joncs, les plantes de toute sorte. Nuit de plus en
plus noire. Au passage, nous faisons lever de grands oiseaux qui
s'effarent, ou bien une loutre, ou quelque biche que l'on entend fuir
avec des bonds lgers. Et vers dix heures enfin, tandis que nos
bateliers continuent de ramer sans arrt, nous nous tendons sous nos
moustiquaires, pour dormir aussitt d'un confiant sommeil.



VII

_Jeudi, 28 novembre 1901._


Environ deux heures du matin. Nous sommes rveills, mais dlicieusement
et  peine, par une musique lente, douce, jamais entendue et si
trange... Ce n'est ni trs loin, ni trs prs... Des fltes, des
tympanons, des cithares; on dirait aussi des carillons de clochettes, et
des gongs argentins rythmant la mlodie en sourdine. En mme temps nous
percevons que le bruit des rames a fait trve, que le sampan ne marche
plus. Donc, nous voici au terme de notre voyage par eau, et amarrs sans
doute contre la rive pour dbarquer ensuite au lever du soleil. La
musique persiste, monotone, rptant toujours les mmes phrases, qui ne
fatiguent pas mais qui bercent. Et nous nous rendormons bientt, ayant
dit en nous-mmes, pendant ces minutes d'un demi-rveil: C'est bon,
nous sommes arrivs au Siam, devant quelque village, et il y a fte
nocturne... dans la pagode... en l'honneur des dieux d'ici...

Six heures et demie du matin. Rveil encore, mais pour tout de bon cette
fois, car il fait jour; entre les planches qui nous abritent, nous
voyons filtrer des rais de lumire rose. La musique n'a pas cess,
toujours douce et pareille, mle maintenant  l'aubade sonore des coqs,
aux bruits de la vie diurne qui revient.

Et c'est un enchantement de regarder au dehors! Si la vgtation de la
fort noye, sur laquelle nos yeux s'taient ferms, rappelait celle de
nos climats, ici la plus extravagante flore tropicale s'ploie en toutes
sortes de palmes, de grandes plumes vertes, de grands ventails verts.
Nous sommes devant un village, sur une petite rivire aux berges de
fleurs. A travers les roseaux, le soleil levant jette partout ses
flches d'or. Des maisonnettes de chaume, sur pilotis, s'alignent le
long d'un sentier de sable fin. Des gens demi-nus, sveltes, aux torses
cuivrs, circulent parmi la verdure. Ils passent et repassent, un peu
pour nous voir, mais les regards sont discrets, souriants et bons. Les
fleurs embaument: une odeur de jasmin, de gardnia, de tubreuse. Dans
la pure lumire qui renat, ce naf va-et-vient matinal semble une scne
des vieux ges o l'homme avait encore la tranquillit. Et puis,
habitus comme nous l'tions  la laideur des filles d'Annam, qui n'y
voient qu'entre des paupires brides, par deux petits trous obliques,
combien cela nous change et nous repose d'arriver au milieu d'une
population qui ouvre ses yeux  peu prs comme nous ouvrons les ntres!

Et nous mettons pied  terre,--au Siam[1]. L-bas, sous un hangar 
toiture de nattes qui est la pagode, les musiciens de cette nuit, qui
ont cependant fait silence, se tiennent accroupis auprs de leurs
tympanons, de leurs fltes et de leurs cithares. Ils avaient donn tout
ce concert pour d'humbles images bouddhiques, peinturlures de bleu, de
rouge et d'or, qui sont l pendues et devant lesquelles se fanent des
offrandes de fleurs: lotus, nnufars et jasmins.

      [Note 1: On sait que des arrangements rcents pris avec le Siam
      ont cd le territoire d'Angkor au Cambodge, autrement dit  la
      France.]

Arrivent maintenant mes charrettes  boeufs, commandes depuis hier au
chef du district; cinq charrettes, car il n'y a place dans chacune que
pour une seule personne, tout contre le dos du cocher. Elles ressemblent
 des espces de mandolines qui seraient poses sur des roues et que
l'on aurait atteles par leur long manche, courb en proue de gondole.

Il faut se hter de partir, afin d'arriver  Angkor avant le midi
brlant. Et le voyage commence en suivant l'troite rivire par un
sentier de sable bord de roseaux et de fleurs; c'est sous une colonnade
de hauts cocotiers d'o retombent des guirlandes de lianes, fleuries en
grappes. Il fait une fracheur matinale exquise, sous ces grandes
palmes; nous traversons des villages, tranquilles et jolis comme  l'ge
d'or, o les gens nous regardent passer avec des sourires de
bienveillance timide. La race semble de plus en plus mlange de sang
indien, car beaucoup de jeunes filles ont de grands yeux noirs, ombrs
comme ceux des bayadres.

Halte au bout d'une heure  Siem-Reap, presque une ville, mais tout 
fait siamoise, avec ses maisonnettes toujours perches sur pilotis, et
sa pagode qui se hrisse de cornes d'or. Il y a cependant un petit
bureau de poste, tout campagnard, o l'on peut affranchir ses lettres
avec des timbres  l'effigie du roi Chulalongkorn. Et un petit bureau de
tlgraphe, car on m'apporte une dpche ainsi conue: Rsident
suprieur de Pnom-Penh  gouverneur de Siem-Reap. Vous prie faire
prvenir M. Pierre Loti qu'il trouvera quatre lphants  Kompong-luong
 son retour. C'est  souhait; les quatre lphants, je les avais fait
demander au bon roi Norodon, afin de pouvoir me rendre, aprs le
plerinage d'Angkor,  la pagode o reposent les cendres de la reine
mre du Cambodge, au milieu des bois.

Aprs Siem-Reap, nos charrettes  boeufs quittent la rivire, pour
tourner dans un autre chemin de sable qui plonge en pleine fort. Alors
c'est fini tout  coup des grandes plumes vertes au-dessus de nos ttes;
toute cette vgtation de cocotiers et d'arkiers se localisait au bord
de l'eau; nous pntrons sous des feuillages qui ressemblent  ceux de
nos climats, seulement les arbres qui les portent seraient un peu des
gants  ct des ntres. Malgr tant d'ombre, la chaleur,  mesure que
monte le soleil, devient de minute en minute plus accablante. Suivant
le vague sentier,  travers la futaie dmesure et la brousse
impntrable, nos charrettes sautillent, au trot de nos boeufs, entre
deux ranges de buissons ou de fougres. Et les singes prudents grimpent
au plus haut des branches.

C'est au bout de deux heures environ de cette course en fort que la
ville fabuleuse tout  coup se rvle  nos yeux, quand dj nous nous
sentions pris par le sommeil,  force de cahots, de bercement et de
chaleur.

Devant nous voici de l'espace libre qui se dveloppe; un marais envahi
par les herbes et les nnufars; puis toute une vaste coupe, pour nous
dgager enfin de ces bois o nous cheminions enferms. Et plus loin, au
del de ces eaux stagnantes, voici des tours ayant forme de tiare, des
tours en pierre grise, de prodigieuses tours mortes qui se profilent sur
le ciel pli de lumire! Oh! je les reconnais tout de suite, ce sont
bien celles de la vieille image qui m'avait tant troubl jadis, un soir
d'avril, dans mon muse d'enfant... Donc, je suis en prsence de la
mystrieuse Angkor!

Cependant je n'ai pas l'motion que j'aurais attendue. Il est trop tard
sans doute dans ma vie, et j'ai dj vu trop de ces dbris du grand
pass, trop de temples, trop de palais, trop de ruines. D'ailleurs, tout
cela est comme estomp sous l'blouissement du jour; on le voit mal,
parce qu'il fait trop clair. Et puis, surtout, midi approche, avec sa
lassitude, avec son invincible somnolence.

Ces enceintes colossales et ces tours, qui viennent de nous apparatre
comme quelque mirage de la torride chaleur, ce n'est pas la ville mme,
mais seulement _Angkor-Vat_, son principal temple,--auprs duquel nous
devons camper pour ce soir. La ville, Angkor-Thom, on nous dit qu'elle
gt plus loin, immense et imprcise, ensevelie sous la fort tropicale.

Pour conduire  cette basilique-fantme, un pont des vieux ges,
construit en blocs cyclopens, traverse l'tang encombr de roseaux et
de nnufars; deux monstres, rongs par le temps et tout barbus de
lichen, en gardent l'entre; il est pav de larges dalles qui penchent
et, par places, on le dirait prs de crouler dans l'eau verdtre. Au pas
de nos boeufs, nous le traversons, presque endormis;  l'autre bout
s'ouvre une porte, surmonte de donjons comme des tiares, et flanque de
deux gigantesques serpents cobras qui se redressent, ployant en
ventail leurs sept ttes de pierre.

Et, cette porte franchie, nous voici en dedans de la premire enceinte,
qui a plus d'une lieue de tour: une morne solitude enclose, simulant un
jardin  l'abandon; des broussailles, enlaces de jasmins qui embaument,
et d'o l'on voit  et l surgir des dbris de tourelles, des statues
qui ferment les yeux, ou bien des ttes multiples de grands cobras
sacrs. Le soleil nous brle, maintenant que nous avons quitt l'ombre
des paisses ramures. Une avenue dalle de pierres grises allonge devant
nous sa ligne fuyante, s'en va droit jusqu'au sanctuaire, dont la masse
gigantesque domine  prsent toutes choses; avenue sinistre, passant au
milieu d'un petit dsert trop mystrieux, et pour mener  des ruines,
sous un soleil de mort. Mais, plus nous approchons de ce temple, que
nous pensions vou au dfinitif silence, plus il semble qu'une musique
douce arrive  nos oreilles,--qui sont un peu troubles,  dire vrai,
par la fivreuse chaleur et le besoin de dormir... C'est bien une
musique pourtant, distincte du concert des insectes et du grincement de
nos chariots; c'est quelque chose comme une lente psalmodie humaine, 
voix innombrables... Qui donc peut chanter ainsi dans ces ruines, et
malgr les lourdeurs accablantes de midi?...

Quand nous sommes au pied mme des crasantes masses de pierres
sculptes, des terrasses, des escaliers, des tours qui pointent dans le
ciel, nous rencontrons le village d'o montent ces prires chantes:
parmi quelques hauts palmiers frles, des maisonnettes sur pilotis, en
bois et en nattes, trs lgres, avec d'lgantes petites fentres
festonnes, qui se garnissent aussitt de ttes curieuses, pour nous
voir venir. Ce sont des personnages au crne ras, tous uniformment
vtus d'une robe couleur citron et d'une draperie couleur orange. Ils
chantent  demi-voix et nous regardent sans interrompre leur litanie
tranquille.

Trs singulier village, o il n'y a point de femmes, point de btail,
point de cultures; rien que ces chanteurs, jaunes de figure et vtus en
deux nuances de jaune. Environ deux cents bonzes du Cambodge et du Siam,
prposs  la garde des ruines sacres, vivent l dans les continuelles
prires, psalmodiant nuit et jour devant l'amas des blocs titanesques
accumuls en montagne.

Tout de mme l'arrive de nos charrettes, de nos boeufs, de nos
bouviers, interrompt un instant leur monotone rve. Pour nous faire
accueil, deux ou trois d'entre eux descendent des maisonnettes perches,
et, le crne luisant sous le soleil, s'avancent  notre rencontre, sans
hte et  l'aise, dans cette chaleur qui tombe d'aplomb sur la terre et
que la terre renvoie plus malsaine et plus mouille.

Ils nous offrent comme gte le grand abri qui sert aux fidles pendant
les plerinages: c'est, sur pilotis comme leurs maisons, un plancher 
claire-voie et une toiture de chaume que supportent des colonnes en bois
rougetre. Point de muraille; nous n'aurons jour et nuit pour nous
enfermer que les draperies transparentes de nos moustiquaires. Pour
mobilier, rien qu'un vieil autel bouddhique, aux dieux d'or mourant,
devant lesquels des petits tas de cendre attestent qu'on leur a brl
beaucoup de baguettes parfumes[2].

Nous campons l sur des nattes, derrire nos mousselines htivement
tendues, heureux de pouvoir enfin nous allonger,  cinq ou six pieds
au-dessus de la terre o rampent les serpents, heureux de sentir nos
ttes protges par un vrai toit, qui donne, sinon de la fracheur, du
moins de l'ombre paisse. Et, cherchant l'ombre aussi, nos boeufs se
couchent sous notre maison, contre le sol humide et chaud.

      [Note 2: Depuis qu'Angkor appartient  la France, on a bti,
      parat-il, une maisonnette dans le genre d'un _bungalow_ indien
      pour loger les visiteurs d'Europe.]

S'il y avait de l'air, il nous en viendrait de partout, mme d'en bas,
puisque le plancher est  jour; mais il n'y en a nulle part,  cette
heure o tout est brlant, immobile et languide. La torpeur mridienne
achve d'teindre les bruits, de figer les choses; l'ternelle psalmodie
des bonzes, le murmure mme des insectes semblent mettre une pdale
sourde et se ralentir. A travers la mousseline comme  travers une
brume, nous continuons de voir, tout prs, tout prs, les normes
soubassements du temple, dont nous devinons les tours se perdant
l-haut, dans de l'incandescence blanche. La lourdeur et le mystre de
ces grandes ruines qui emplissent la moiti du ciel, m'inquitent
davantage  mesure que mes yeux se ferment; et c'est seulement lorsque
le sommeil est prs de me faire sombrer dans l'inconscience que je
reconnais bien comme accompli mon souhait de jadis, que je me sens tout
 fait arriv  Angkor...

Je dois avoir dormi deux ou trois heures, quand par degrs la conscience
me revient... Qu'est-ce donc que je rvais? Cela se passait dans un pays
sans nom o il faisait tristement sombre; prs de moi, sur une plage
blanchtre, le long d'une mer confuse et noire, s'agitaient des
silhouettes humaines,--que peut-tre j'ai aimes au cours de quelque
existence prcdente; qui sait, car mon coeur se serre un peu quand la
grande lueur relle, tout  coup revenue, les chasse dans le non-tre
sans retour... O suis-je bien?... Sur quelle rgion de la Terre se
rouvrent mes yeux?... Il fait chaud, d'une chaleur molle, comme si je
m'tais couch au-dessus d'une vasque d'eau bouillante... De l'ombre sur
ma tte. Mais, autour de moi, encadres par ces espces de franges qui
retombent de la toiture en roseaux, des choses proches clatent dans une
lumire trop vive: ce sont des feuillages inonds de soleil et
d'interminables alignements de pierres grises, dont la rverbration
m'blouit. Et puis dans l'air il y a des chants, comme des plaintes, sur
un rythme inconnu.--Ah! les litanies des bonzes.--Et ces pierres
grises?--Oui, je me rappelle: les assises colossales ds ruines... Je
dormais depuis midi au pied du grand temple d'Angkor, dans cette
clairire qui est garde par des fosss et des petits murs, et que, de
toutes parts, en silence, la fort tropicale environne de ses pais
linceuls verts.

Trois heures et demie, l'instant o chacun s'veille ici, aprs
l'accablement diurne. Sous le plancher  claire-voie, j'entends les
boeufs qui se relvent, les bouviers qui recommencent  parler. Les
mouches bourdonnent en _crescendo_ et les bonzes psalmodient plus fort.



Aucun nuage au ciel, aucune menace. Toute la vote resplendit, plement
bleue, au-dessus des normes tours. Sans doute l'arrosage tropical va
faire trve encore pour ce soir. Que l'on attelle donc  nouveau les
charrettes: au lieu d'entrer dans le temple, j'irai plutt voir la
ville, l-bas sous le suaire des arbres. Elle est loin, cette ville
ensevelie. Tandis qu'il y a dix mtres  peine entre ma maisonnette
suspendue et les marches qui mnent aux premires galeries du
sanctuaire; il me sera toujours facile de m'y rendre, sous n'importe
quelle onde.

Avec les mmes grincements de roues, la mme lenteur berante, nous
retraversons le bocage enclos, ensuite le portique du seuil, le pont o
se tiennent en sentinelle les grands serpents  sept ttes.

Et, par les vagues sentiers de brousse, nous nous replongeons sous le
couvert infini de la fort. Alors la chaleur, qui continue de peser
aussi lourdement sur nos paules, se fait tout  coup ombreuse et
mouille; des tourbillons de moustiques nous enveloppent, et nous
respirons cette malaria spciale qui donne la _fivre des bois_.

Nous cheminions depuis une heure  travers la futaie ininterrompue,
parmi les fleurs tranges, quand enfin les remparts de la ville se
dressent devant nous, toujours en pleine nuit verte, sous l'enlacement
des ramures. Ils taient dfendus jadis par des fosss de cent mtres de
large, que la terre et les feuilles mortes achvent de combler, et ils
avaient plus de quatre lieues de pourtour. On croirait  prsent des
rochers, tant ils sont hauts et frustes, dforms par le travail patient
des racines, envahis par les broussailles et les fougres. Et la Porte
de la Victoire, sous laquelle nous allons passer, on dirait, au premier
aspect, l'entre d'une caverne frange de lianes...

A des poques imprcises, cette ville, depuis des sicles ensevelie, fut
une des splendeurs du monde. De mme que le vieux Nil, avec son limon
seul, avait fait clore dans sa valle une civilisation merveilleuse,
ici le Mkong, pandant chaque anne ses eaux, avait dpos de la
richesse et prpar l'empire fastueux des Khmers. C'est
vraisemblablement  l'poque d'Alexandre le Macdonien qu'un peuple
migr de l'Inde vint s'implanter sur les bords de ce grand fleuve,
aprs avoir subjugu les indignes craintifs (des hommes  petits yeux,
adorateurs du serpent). Les conqurants amenaient  leur suite les dieux
du brahmanisme, les belles lgendes du Ramayana, et,  mesure que
croissait leur opulence sur ce sol fertile, ils levaient partout des
temples gigantesques, cisels de mille figures.

Plus tard--quelques sicles plus tard, on ne sait trop, car l'existence
de ce peuple s'est beaucoup efface de la mmoire des hommes--les
puissants souverains d'Angkor virent arriver, de l'Occident, des
missionnaires en robe jaune, porteurs de la lumire nouvelle dont
s'merveillait le monde asiatique: le Bouddha, devancier de son frre
Jsus, venait d'clairer l'Inde, et ses envoys se rpandaient vers
l'Extrme-Asie, pour y prcher cette mme morale de piti et d'amour que
les disciples du Christ avaient rcemment donne  l'Europe. Alors les
farouches temples de Brahma devinrent des temples bouddhiques; les
statues de leurs autels changrent d'attitude et baissrent les yeux
avec des sourires plus doux.

Il semble que, sous le bouddhisme, la ville d'Angkor connut l'apoge de
sa gloire. Mais l'histoire de son rapide et mystrieux dclin n'a pas
t crite, et la fort envahissante en garde le secret. Le petit
Cambodge actuel, conservateur de rites compliqus au sens perdu, est un
dernier dbris de ce vaste empire des Khmers, qui depuis plus de cinq
cents ans a fini de s'teindre sous le silence des arbres et des
mousses...

Donc,  travers l'ombre, nous arrivons  la Porte de la Victoire, qui
d'abord nous semblait l'entre d'une grotte. Cependant elle est
surmonte de monstrueuses figures de Brahma, que nous cachaient les
racines enlaantes, et, de chaque ct, dans des espces de niches, sous
les feuilles, se tiennent embusqus d'informes lphants  trois ttes.

Au del de cette porte, couronne de sombres visages, nous pntrons
dans ce qui fut la ville immense. Il faut le savoir, car,  l'intrieur
des murailles, la fort se prolonge, aussi ombreuse, aussi serre,
ployant aussi haut ses ramures sculaires. Nous quittons l nos
charrettes pour nous avancer  pied par des sentiers  peine tracs, des
foules de bte fauve; comme guide, j'ai mon interprte cambodgien, qui
est un familier des ruines;  sa suite, nos pas s'touffent dans
l'herbe, et nous n'entendons que le glissement discret des serpents, la
fuite lgre des singes.

Cependant de mconnaissables dbris d'architecture apparaissent un peu
partout, mls aux fougres, aux cycas, aux orchides,  toute cette
flore de pnombre ternelle qui s'tale ici sous la vote des grands
arbres. Quantit d'idoles bouddhiques, petites, moyennes ou gantes,
assises sur des trnes, sourient au nant; on les avait tailles dans la
pierre dure et elles sont restes, chacune  sa mme place, aprs
l'croulement des temples, qui devaient tre en bois sculpt; presque
toujours de pieux plerins leur ont construit des toits en chaume pour
les abriter contre les averses d'orage; on leur a mme brl des
baguettes d'encens et apport des fleurs; mais il n'y a point de bonzes
habitant  leurs cts,  cause de la terrible fivre des bois qui ne
permet pas de dormir sous l'paisseur des cimes vertes, et, mme aux
poques des grands plerinages, on les laisse passer leurs nuits dans la
solitude.

Voici o furent des palais, voici o vcurent des rois prodigieusement
fastueux,--de qui l'on ne sait plus rien, qui ont pass  l'oubli sans
laisser mme un nom grav sur une pierre ou dans une mmoire. Ce sont
des constructions humaines, ces hauts rochers qui, maintenant, font
corps avec la fort et que des milliers de racines enveloppent,
treignent comme des pieuvres.

Car il y a un enttement de destruction mme chez les plantes. Le Prince
de la Mort, que les Brahmes appellent Shiva, celui qui a suscit 
chaque bte l'ennemi spcial qui la mange,  chaque crature ses
microbes rongeurs, semble avoir prvu, depuis la nuit des origines, que
les hommes tenteraient de se prolonger un peu en construisant des
choses durables; alors, pour anantir leur oeuvre, il a imagin, entre
mille autres agents destructeurs, les paritaires, et surtout ce
figuier des ruines auquel rien ne rsiste.

C'est le figuier des ruines qui rgne aujourd'hui en matre sur
Angkor. Au-dessus des palais, au-dessus des temples qu'il a patiemment
dsagrgs, partout il dploie en triomphe son ple branchage lisse, aux
mouchetures de serpent, et son large dme de feuilles. Il n'tait
d'abord qu'une petite graine, seme par le vent sur une frise ou au
sommet d'une tour. Mais, ds qu'il a pu germer, ses racines, comme des
filaments tnus, se sont insinues entre les pierres pour descendre,
descendre, guides par un instinct sr, vers le sol, et, quand enfin
elles l'ont rencontr, vite elles se sont gonfles de suc nourricier,
jusqu' devenir normes, disjoignant, dsquilibrant tout, ouvrant du
haut en bas les paisses murailles; alors, sans recours, l'difice a t
perdu.

La fort, toujours la fort, et toujours son ombre, son oppression
souveraine. On la sent hostile, meurtrire, couvant de la fivre et de
la mort;  la fin, on voudrait s'en vader, elle emprisonne, elle
pouvante... Et puis, les rares oiseaux qui chantaient viennent de faire
silence, et qu'est-ce que c'est que cette obscurit soudaine? Il n'est
pas l'heure cependant; il doit y avoir autre chose que l'paisseur des
verdures, l-haut, pour rendre les sentiers si sombres... Ah! un
tambourinement gnral sur les feuilles, une averse diluvienne!
Au-dessus des arbres, nous n'avions pas vu que tout  coup le ciel
devenait noir. L'eau ruisselle, se dverse  torrents sur nos ttes;
vite, rfugions-nous l-bas, prs d'un grand Bouddha songeur,  l'abri
de son toit de chaume.

Cela dure longtemps, l'hospitalit force de ce dieu,--et c'est
infiniment triste, dans le mystre de dessous bois, au baisser du jour.

Quand le dluge enfin s'apaise, il serait temps de sortir de la fort
pour ne pas s'y laisser surprendre par la nuit. Mais nous tions presque
arrivs au _Bayon_, le sanctuaire le plus ancien d'Angkor et clbre
par ses _tours aux quatre visages_;  travers la futaie semi-obscure, on
l'aperoit d'ici, comme un chaos de rochers. Allons quand mme le voir.

En pleine mle de ronces et de lianes ruisselantes, il faut se frayer
un chemin  coups de bton pour arriver  ce temple. La fort l'enlace
troitement de toutes parts, l'touffe et le broie; d'immenses figuiers
des ruines, achevant de le dtruire, y sont installs partout jusqu'au
sommet de ses tours qui leur servent de pidestal. Voici les portes; des
racines, comme des vieilles chevelures, les drapent de mille franges; 
cette heure dj tardive, dans l'obscurit qui descend des arbres et du
ciel pluvieux, elles sont de profonds trous d'ombre devant lesquels on
hsite. A l'entre la plus proche, des singes qui taient venus
s'abriter, assis en rond pour tenir quelque conseil, s'chappent sans
hte et sans cris; il semble qu'en ce lieu le silence s'impose. On
n'entend que de furtifs bruissements d'eau: les feuillages et les
pierres qui s'gouttent aprs l'averse.

Le guide cambodgien insiste pour partir; nous n'avons pas de lanternes 
nos charrettes, dit-il, et il faut rentrer avant l'heure du tigre. Soit,
allons-nous-en; mais nous reviendrons, exprs pour ce temple infiniment
mystrieux.

Tout de mme, avant de m'loigner, je lve la tte vers ces tours qui me
surplombent, noyes de verdure,--et je frmis tout  coup d'une peur
inconnue en apercevant un grand sourire fig qui tombe d'en haut sur
moi,... et puis un autre sourire encore, l-bas sur un autre pan de
muraille,... et puis trois, et puis cinq, et puis dix; il y en a
partout, et j'tais surveill de toutes parts... Les _tours  quatre
visages!_ Je les avais oublies, bien qu'on m'en et averti... Ils sont
de proportions tellement surhumaines, ces masques sculpts en l'air,
qu'il faut un moment pour les comprendre; ils sourient sous leurs grands
nez plats et gardent les paupires mi-closes, avec je ne sais quelle
fminit caduque; on dirait des vieilles dames discrtement narquoises.
Images des dieux qu'adorrent, dans les temps abolis, ces hommes dont on
ne sait plus l'histoire; images auxquelles, depuis des sicles, ni le
lent travail de la fort, ni les lourdes pluies dissolvantes n'ont pu
enlever _l'expression_, l'ironique bonhomie, plus inquitante encore que
le rictus des monstres de la Chine...

Nos boeufs trottent bon train pour le retour, comme devinant qu'il faut
sortir avant la nuit de cette fort, mouille d'eau chaude, qui dj se
fait obscure presque soudainement, sans crpuscule. Et le souvenir des
trop grandes vieilles dames, qui sourient l-bas derrire nous,
discrtes au-dessus des amas de ruines, continue de me poursuivre
pendant cette fuite sautillante et cahote  travers la brousse.

Quand je retrouve enfin l'air libre, devant les larges fosss de
nnufars,  l'entre du pont cyclopen, le ciel dblay a repris une
limpidit de cristal, et c'est l'instant o commencent  palpiter les
toiles. Au bout de la clairire rapparue, les tours du temple
d'Angkor-Vat se dressent trs haut; elles ne sont plus, comme  midi,
plies par un excs de soleil, presque nbuleuses; d'une nettet
violente,  prsent, elles dcoupent  l'emporte-pice, sur fond d'or
vert, leurs silhouettes de tiares  plusieurs rangs de fleurons, et une
grande toile, l'une des premires allumes, scintille au-dessus,
magnifiquement... Alors revient chanter en moi la phrase enfantine de
jadis: Au fond des forts du Siam, j'ai vu l'toile du soir se lever
sur les grandes ruines d'Angkor.

Aprs l'touffement des votes d'arbres, aprs la fort pleine
d'embches, on a dj une impression de scurit et de chez soi 
rentrer dans l'immense enclos du temple o les broussailles n'ont gure
plus que la taille humaine et o l'avenue dalle s'en va droite et sre
vers un semblant de village. Le chant des bonzes est aussi l pour me
faire accueil, et quand je remonte par la petite chelle dans ma
maisonnette sur pilotis et sans murailles, tout cela me semble
hospitalier.

C'est  nuit close, prcd d'un Siamois porteur de torche, que je
franchis enfin le seuil de ce temple colossal d'Angkor-Vat. J'avais
cependant pris mon parti de n'y commencer mon plerinage que demain au
lever du jour; mais il est l, si voisin, surplombant presque de sa
masse terrible mon logis frle!

Quelques marches de granit  monter et m'y voici, dans une premire
galerie infiniment longue qui a l'intimidante sonorit des cavernes et
qui en avait d'abord le silence, mais qui tout de suite s'emplit de
bruissements...

C'est la galerie extrieure, celle qui forme un carr de deux cent
cinquante mtres de ct et qui entoure, comme un somptueux chemin de
ronde, tout l'enchevtrement tage des constructions centrales... Les
dalles y sont feutres d'on ne sait quoi de mou qui s'crase sous les
pas en rpandant une odeur de musc et de fiente. Et, aux bruissements de
l'arrive, s'ajoutent  prsent des petits cris aigus qui se propagent
devant nous dans ces lointains si obscurs...

La torche en passant me rvle, sur les parois d'un gris sombre, une
mle inextricable de guerriers qui gesticulent avec fureur; tout le
long du chemin, un bas-relief ininterrompu droule  perte de vue des
batailles, des combattants par milliers, des lphants caparaonns, des
monstres, des chars de guerre... Je ne prtends pas m'aventurer cette
nuit dans le dangereux ddale du milieu, dans le temple proprement dit,
mais au moins voudrais-je en faire le tour, par ces galeries si
droites, qui semblent si faciles, et continuer de suivre jusqu'au bout
le droulement du bas-relief... Cependant ils me troublent, ces petits
cris aigus qui se multiplient en concert, comme pousss par des milliers
de rats, au-dessus de ma tte!... Et puis, l-haut, en guise de pierres
de vote, ne dirait-on pas un tremblotement d'toffes noires?... Oh! les
adorables cratures inscrites  et l aux parois, sans doute pour
reposer les yeux de la longue bataille: un lotus  la main, elles se
tiennent deux par deux, ou trois par trois, calmes et souriantes sous
leurs tiares archaques. Et ce sont les Apsaras divines des thogonies
hindoues. Avec amour, les artistes d'autrefois ont cisel et poli leurs
gorges de Vierges... Qui dira ce qu'est devenue la cendre des belles sur
qui furent copis ces torses parfaits?... Horreur! voici que les votes
s'abaissent vers nous, ou du moins les tremblotantes toffes noires qui
y paraissent suspendues!... Elles descendent  toucher nos cheveux, on
sent le vent qu'elles font comme  grands coups d'ventail... Des corps
poilus, agitant trs vite de longues membranes chauves... Et c'tait
cela qui criait l-haut comme des rats... Nous sommes frls de toutes
parts... D'normes chauves-souris, en nuage, en avalanche, affoles,
agressives!... Elles vont teindre notre pauvre lumire falote. Sauve
qui peut! Courons vers les portes... Ce temple, videmment, ne veut pas
qu'on le profane aux heures solennelles de la nuit.

Au dehors, paix soudaine, srnit du ciel et splendeur des toiles.
Nous arrtons notre course de fuite pour respirer dlicieusement; il y a
des jasmins qui embaument l'air, et la tranquille psalmodie des bonzes,
aprs ces milliers de cris  nos oreilles, semble une musique exquise.
Toutes ces figures tourmentes qui peuplaient les murailles et tous ces
attouchements d'ailes affreuses!... De quel cauchemar nous venons de
sortir!...

Du reste, c'est l'heure enchante dans ces rgions, l'heure o le
brasier du soleil s'est teint et o la rose mauvaise n'a pas commenc
de mouiller toutes choses. Dans l'immense clairire au milieu de
laquelle trne le temple, et que dfendent des fosss et des murs, on a
une impression de scurit parfaite, malgr l'ambiance et les grandes
forts. Les tigres ne franchissent point les ponts de pierre, bien que
les portiques n'en soient plus jamais ferms;  part quelques singes
curieux, toutes les btes des bois respectent le bocage enclos o des
hommes habitent et chantent.

Et la grande avenue est l, qui s'en va devant moi, droite et sre,
blanchtre dans la nuit, entre les touffes sombres des arbustes aux
senteurs de jasmin et de tubreuse; sans but, je me mets  cheminer
doucement sur ses dalles, m'loignant du temple, entendant de moins en
moins le chant des bonzes qui par degrs se perd, derrire ma route,
dans l'infini silence.

J'ai march, march, et voici les fosss aux lotus, avec le pont de
sortie que gardent les serpents  sept ttes. La fort, sur l'autre
rive, dresse trs haut son rideau noir; elle m'attire, avec son sommeil
et son mystre. Sans y entrer, si j'allais seulement jusqu' l'ore de
ses futaies pleines de nuit o tant d'oreilles aux aguets doivent dj
m'entendre... Et je passe avec prcaution le portique, m'assurant de
chaque dalle o mon pied s'appuie comme  ttons; en pareille obscurit,
ce pont est imposant  franchir.

Mais il me semble que j'entends courir derrire moi  pas lgers... Des
hommes ou des singes?... Avant que j'aie eu le temps de me retourner, je
me sens pris par la main, oh! trs gentiment, et deux silhouettes
humaines surgissent qui veulent me retenir. Tout de suite je les
reconnais: deux de mes braves Siamois, conducteurs de boeufs; que me
veulent-ils? Pour nous expliquer, nous ne savons aucun mot commun dans
aucune langue. Mais ils me font signe que c'est tmraire d'aller plus
loin: il y a des embches, et il y a des btes avec des dents, qui
mordent. Alors, soit, je me laisse ramener par eux.

Ils me conduisent en un coin d'lection o d'autres nafs bouviers,
galement de mon cortge, sont tendus  fumer des cigarettes en
prenant le frais. C'est sur le mur d'enceinte, bas et large, qui forme
terrasse au-dessus des fosss de dfense. Il parat que je dois
m'tendre aussi; sur le sol ce serait impossible,  cause de tous les
venins sournois qui rampent dans l'herbe; mais, sur ces vieilles dalles
bien nettes, on ne risque rien. L'un d'eux enlve le vtement mince qui
couvrait son torse de cuivre, le roule en peloton et en fait un oreiller
pour ma tte; aprs quoi il faut allumer une de leurs cigarettes qui a
je ne sais quelle agrable et anesthsiante odeur d'herbe brle. Nous
ne pouvons pas causer, bien entendu; mais--sans doute parce que le
silence, ici, a quelque chose de trop terrible--un des jeunes bouviers
entonne en fausset trs doux une petite chanson  dormir qui semble la
plainte de quelque Esprit des ruines; rien qu' l'couter je me sens
trs loin, dans un pays d'inconnu et d'incomprhensible. Et de mme les
constellations, qui, au-dessus de ma tte renverse, scintillent sur le
bleu noir de l'infini, me font  leur manire un permanent signal
d'exil: la Grande Ourse, qui trnait  demeure dans nos nuits de France,
semble avoir gliss dans le ciel; elle est presque tombe sous
l'horizon, et, du ct inverse, je vois briller, trs indicatrice, la
Croix du Sud.

C'tait, au premier abord, une sensation dlicieuse de reposer ainsi,
demi-nu, se confiant  la tideur gale et caressante d'une atmosphre
qui ne peut  aucun moment se refroidir et o l'on sait que jamais ne se
lvera un souffle trop vif. Mais les instants de bien-tre sont compts
en ces climats; autour de nous un petit susurrement, discret pour
commencer, s'enfle de minute en minute et se gnralise: les moustiques
s'assemblent, ayant flair de loin l'odeur inusite de la chair. Et puis
dj la toile dont je suis vtu s'amollit, s'imbibe d'humidit:
l'ternelle mouillure de ces rgions, qui avait fait trve une heure ou
deux, reparat  prsent sous forme de rose. Nous sommes saupoudrs de
gouttelettes d'eau; il faut revenir chercher un abri au pied du grand
temple, dans le hameau des bonzes chanteurs, au hangar de plerins.

C'est sous ce hangar, et protg par son petit autel  Bouddha, que je
vais enfin m'endormir. Les pilotis m'loignent du sol o courent les
btes venimeuses, et une mousseline tendue est ma protection contre les
btes qui volent. Autour de moi s'installent les bouviers jaunes de ma
suite; comme ils n'ont pas de moustiquaire, il dcident de se relayer
pour entretenir jusqu'au matin, sous le plancher  claire-voie de notre
logis, un grand feu d'herbes qui nous enveloppera tous d'un nuage
protecteur. Et, berc par les chants bouddhiques, je m'abme bientt
dans le sommeil, au milieu d'une odorante fume.



VIII

_Vendredi, 29 novembre 1901._


veill  l'aube, par le _crescendo_ matinal des psalmodies. Il y a eu
tant d'humidit, tant de rose que, malgr le toit de chaume, tout est
mouill autour de moi et sur moi, comme aprs une averse.

A la quasi-fracheur de l'extrme matin, je monte  nouveau les premiers
degrs du temple entre les rampes frustes, ronges par les pluies des
sicles. Et, me souvenant des chauves-souris gardiennes, j'entre avec un
excs de prcautions, sans faire plus de bruit qu'un chat. Elles dorment
toutes l-haut, mes ennemies d'hier au soir, la tte en bas, pendues par
les griffes au plafond de pierre, et simulant  cette heure des myriades
de petits sacs en velours sombre. Me voici dans la place sans qu'elles
aient boug; je reconnais la galerie, aux sonorits de caveau, que
dcore  perte de vue l'interminable bas-relief des batailles;
cependant, comme elle se rvle cette fois d'ensemble, fuyant en
perspective toute droite, elle me parat encore plus infiniment longue;
un demi-jour verdtre remplace tout  coup ici la belle lumire qui
naissait dehors; ainsi que dans les souterrains, on y sent une odeur de
moisissure, mais que domine la puanteur musque des fientes de
chauves-souris, dposes en couche sur le sol, comme si, de la vote, il
pleuvait constamment des graines brunes.

Pour clairer le dploiement du bas-relief, qui couvre toute la paroi
intrieure de la galerie, des fentres de distance en distance ouvrent
sur le bocage d'alentour, donnant une lumire attnue que verdissent
les feuillages et les palmes. Trs somptueuses fentres d'ailleurs:
elles s'encadrent de si dlicates ciselures que l'on croirait des
dentelles plaques sur la pierre, et elles ont des barreaux annels qui
semblent des colonnettes de bois, prcieusement travailles au tour,
mais qui sont en grs, comme le reste des murailles.

Ce bas-relief, qui prolonge sa mle de personnages, sur une longueur
d'un kilomtre, aux quatre faces du temple, s'inspire de l'une des plus
antiques popes conues par les hommes d'Asie,--ces Aryens nos
anctres.

Jadis,  l'ge appel Kuta, vivaient les fils de Kyacyapa, qui taient
d'une force et d'une beaut surhumaines. Deux soeurs leur avaient donn
le jour, Diti et Aditi. Mais les fils d'Aditi taient dieux, tandis que
les fils de Diti taient dmons.

Un jour qu'ils s'taient runis en conseil pour chercher un moyen de
se soustraire  la vieillesse et  la mort, ils dcidrent de cueillir
toutes ces plantes des bois que l'on nomme des simples, de les jeter
dans la mer de lait, et ensuite de baratter la mer; il en rsulterait un
magique breuvage qui vaincrait la mort et les rendrait  jamais
vigoureux et beaux.

Ils firent donc une baratte avec une montagne, une corde avec le grand
serpent sacr Vasouki, et se mirent  baratter sans trve.

Bientt, des eaux remues, sortirent les Apsaras, danseuses et
courtisanes clestes qui taient d'une incomparable beaut. Elles
devinrent les femmes des demi-dieux Gandharwas et donnrent naissance 
la race des singes.

Ensuite sortit en personne la belle Varouni, fille de l'Ocan, que les
fils d'Aditi prirent pour pouse. Enfin,  la surface de la mer, on vit
se former le breuvage merveilleux qui devait triompher de la mort. Mais,
pour le possder, une guerre d'extermination commena entre les fils de
Diti et les fils d'Aditi. Et les fils d'Aditi furent les vainqueurs.

Tel est le thme rsum du Ramayana, cette lgende ancestrale venue
jusqu' nous grce au pieux Valmiki, saint ermite de la montagne qui a
pris soin, dans la nuit des temps, de la transcrire et de la fixer en un
pome de vingt-cinq mille distiques.

Le barattement de la mer de lait occupe  lui seul un panneau de plus
de cinquante mtres de long. Viennent ensuite les batailles des dmons
et des dieux, ou celles des singes contre les mauvais esprits de l'le
de Ceylan qui avaient enlev  Rama la belle Sita son pouse.

Tous ces tableaux, qui jadis taient peints et dors, ont pris, sous les
suintements de l'humidit ternelle, une triste couleur noirtre avec,
par places, des luisances de chose mouille. En outre, jusqu' porte
humaine, le bas-relief (qui a cinq mtres de haut) est us par le
frottement sculaire des doigts,--car, aux poques de plerinage, toute
la multitude se fait un devoir de le toucher.  et l, dans les parties
qu'clairent les belles fentres aux colonnes torses, on voit encore
des traces de coloriage sur les vtements ou les figures; et, parfois,
aux tiares des Apsras, un peu d'or pargn par le temps continue de
briller. En m'avanant, je ne cesse d'pier l-haut les gardiennes
veloutes; les dalles sonnent creux, et, quand mon pas fait trop de
bruit, quelques paires de membranes chauves se dplient; une
chauve-souris s'tire, en veille une autre, et un remuement commence;
alors je m'immobilise, comme ptrifi, jusqu' ce que tout se rendorme.

Ce qui est incomprhensible, c'est que la muraille  personnages semble
d'un seul morceau sur des centaines de mtres de longueur; il faut
regarder de tout prs pour dcouvrir les jointures des pierres normes
qui ont t mises  la file sans le secours d'aucun ciment et ajustes
avec une prcision rigoureuse, comme dans les monuments de l'antiquit
gyptienne.

Au milieu de chaque face du quadrilatre, un portique s'ouvre dans ce
chemin de ronde et donne accs  la cour centrale o s'lve la pagode
proprement dite, le prodigieux amas de grs sculpt escaladant le ciel
bleu. L, j'hsite  pntrer, intimid peut-tre, ou fatigu d'avance,
par un tel enchevtrement d'escaliers, de terrasses et de tours, par une
telle complication de lignes, une telle lourdeur dans le silencieux
ensemble. Plutt que d'entrer, je m'attarde encore  suivre le
bas-relief du pourtour.

Dans la galerie du quatrime ct, rencontre de deux
enfants-bonzes,--robe jaune citron et draperie jaune orange. Que
viennent-ils faire l avec une brouette, une pelle et un balai? Ah! tout
bonnement ramasser de la fiente de chauve-souris pour fumer quelque
petit jardin monacal. Et combien de milliards d'insectes mangs en l'air
reprsentent ces tas de graines brunes, dans leur brouette, qui vont
servir  fconder des fleurs, lesquelles nourriront d'autres insectes,
lesquels seront mangs par d'autres chauves-souris!

Mais ils commencent  faire trop de bruit, ces jeunes bonzes--quoiqu'ils
en fassent  peine--car, l-haut, les dormeuses de velours s'veillent.

Pour viter leurs ailes chauves, par l'un des portiques je me jette
dcidment dans la cour centrale. Et, ainsi, aprs avoir tourn
longtemps autour du chaos embroussaill des sanctuaires, j'y aborde
enfin, avec brusquerie, d'un lan de fuite.

C'est  un instant o la lumire baisse tout  coup, comme si le soleil
subissait quelque grande clipse. Au-dessus des amas de terrasses, de
portiques et d'escaliers, qu'enchevtrent des verdures fougueuses, les
nuages viennent d'tendre soudain une vote de tnbres; une pluie
diluvienne va encore se dverser sur ces ruines. Et toutes les btes qui
habitent l sous les feuilles ou dans les trous des murailles font
silence, attentives  ce qui va tomber.

Ce temple est un des lieux du monde o les hommes ont entass le plus de
pierres, accumul le plus de sculptures, d'ornements, de rinceaux, de
fleurs et de visages. Ce n'est pas simple comme les belles lignes de
Thbes ou de Baalbeck. C'est droutant de complication aussi bien que
d'normit. Des monstres gardent tous les perrons, toutes les entres;
les divines Apsras, en groupes rpts indfiniment, se montrent
partout entre les lianes retombantes. Et,  premire vue, rien ne se
dmle; on ne peroit que dsordre et profusion dans cette colline de
blocs cisels, au fate de laquelle ont jailli les grandes tours.

Mais, ds que l'on observe un peu, une symtrie parfaite s'affirme au
contraire du haut en bas. La colline de sculptures forme une pyramide
carre,  trois gradins, dont la base a plus d'un kilomtre de pourtour,
et c'est sur le troisime de ces gradins, tout en haut, que se trouve
sans doute le lieu saint par excellence. Il faut donc monter--je m'y
attendais--monter, par des marches roides et djetes, entre les Apsras
souriantes, les lions accroupis, les serpents sacrs talant comme un
ventail leurs sept ttes, et les verdures languides qu'aucun souffle en
ce moment ne remue, monter en hte, pour avoir le temps d'arriver avant
que l'onde commence. En venant ici, ce matin, j'avais prvu que cette
ascension se ferait sous le soleil et le ciel bleu, avec des souffles
d'air agitant les branches, avec partout des bruits d'oiseaux,
d'insectes ou de reptiles en fuite devant mes pas. Mais ces mornes
immobilits m'intimident; je n'tais pas prpar  ce silence d'attente,
ni  ce ciel noir... Non, mon arrive n'veille aucun mouvement, aucun
bruit, et mme je ne perois plus qu' peine, au lointain, le chant de
ces bonzes qui psalmodient sans trve aux pieds du temple.

Cependant me voici sur la premire des trois plates-formes. Et l se
dresse devant moi le second tage, _d'une hauteur double de celle du
premier_, m'offrant des escaliers plus abrupts, plus gards par des
sourires ou des rictus de pierre. Il est entour sur ses quatre faces
d'une galerie vote, sorte de clotre immense et pompeusement superbe,
avec cet excs de ciselures, ces portiques trop couronns d'tranges
frontons, avec ces fentres trop troites dont les barreaux de grs,
dj trop massifs, se rapprochent comme pour mieux vous emprisonner.
Dlabrement extrme partout. A l'intrieur, dcoration plus simple que
dans les couloirs d'en bas; il y fait humide, sombre, et on y sent une
intolrable odeur de chauve-souris: elles garnissent la vote, ces
dormeuses suspendues!... A cette hauteur, on n'entend plus rien de la
litanie des bonzes, et le silence est si profond que l'on ose  peine
marcher.

Seconde plate-forme entoure comme la premire de son clotre aux
faades aussi ouvrages que les plus patientes broderies. L, on aurait
le droit de se croire presque arriv; mais voici que le troisime tage
surgit, _d'une hauteur double de celle du second_, et le monumental
escalier qui y mne, avec ses marches uses o l'herbe pousse, est roide
 donner le vertige; les dieux sans doute veulent se faire plus
inaccessibles  mesure que l'on essaie de s'en rapprocher. Vraiment on
dirait que le temple grandit, s'allonge, s'tire vers le ciel obscur, et
c'est un peu comme dans ces rves fatigants o l'on s'acharne vers un
but qui s'enfuit... Il doit y en avoir quatre, de ces escaliers que les
Apsras surveillent, un sur chacune des faces de l'norme pidestal;
mais je n'ai pas le temps de choisir le meilleur, car l'ombre des
nuages s'paissit toujours et l'onde est proche. Je monte, en courant
presque, et la fort, la fort souveraine, semble monter en mme temps
que moi; elle commence  dployer de toutes parts son cercle  l'horizon
comme une mer.

Troisime plate-forme carre, ayant de mme son clotre de bordure, aux
faades ciseles plus magnifiquement encore. En haut-relief sur les
murailles, toujours les Apsras qui se tiennent par groupes,
m'accueillant avec des sourires de moquerie discrte, les yeux  demi
clos. A cet tage suprieur, o j'atteins la base des grandes tours et
les portes mmes du sanctuaire, je dois tre  plus de trente mtres
au-dessus des plaines. Maintenant l'illusion se fait inverse: il me
semblerait plutt que c'est le temple qui vient de s'affaisser dans la
fort;  le voir d'ici, on le dirait submerg, noy au milieu de la
verdure; au-dessous de moi, trois assises gradues de clotres, des
portiques  haute couronne, des votes somptueuses,  peine inflchies
par les sicles, ont comme plong dans les arbres, dans la muette
tendue des arbres dont les cimes, au loin et  perte de vue, simulent
des ondulations de houle...

La pluie! Quelques premires gouttes, tonnamment larges et pesantes,
pour avertir. Et puis, tout de suite, le tambourinement gnral sur les
feuilles, des torrents d'eau qui s'abattent en fureur. Alors, par un
portique, dont le fronton surcharg imite des flammes et des cornes,
j'entre en courant m'abriter enfin dans ce qui doit tre le sanctuaire
mme.

J'attendais une salle immense o je serais seul, et ce n'est encore
qu'une galerie infiniment longue, mais troite, oppressante,
sinistre,--o je frmis presque de rencontrer, dans le demi-jour de
l'averse et des fentres trop grilles, beaucoup de monde immobile, du
monde mang par les vers, des dieux-cadavres, des dieux-fantmes, assis
ou effondrs le long des parois.

La plupart ont la taille humaine, mais quelques-uns sont gants, et
d'autres sont nains; il y en a d'un gris terreux, il y en a d'une
rougeur sanguinolente, et  et l des dorures, comme aux masques des
momies, brillent encore sur certains visages; beaucoup n'ont plus de
mains, plus de bras, plus de tte, et un amas de fiente de chauve-souris
enfle leur dos, dforme leurs paules... Oh! Ds qu'on lve les yeux,
quel dgot! Ici, plus encore qu'en bas, elles tapissent entirement les
plafonds de pierre, ces petites pochettes en velours qui pendent
accroches par des griffes et que le moindre bruit dplierait toutes
pour en faire un tourbillon d'ailes... Intrieurement les paisses
parois noirtres, dpourvues de tout dessin, disparaissent  moiti sous
de fines draperies, comme des crpes funraires, qui sont l'oeuvre
d'araignes innombrables. Au dehors, on entend l'averse qui fait rage,
tout est inond, tout ruisselle en cascades. On respire de la vapeur
chaude,  la fois ftide et musque. Dans cette longue galerie, on se
sent trop enferm par le rapprochement des murailles aussi bien que par
l'normit des fuseaux de grs masquant les ouvertures;--et cependant le
cercle de l'horizon, aperu entre ces barreaux des fentres, maintient
la notion de l'altitude: on n'oublie pas que l'on domine, du haut de
cette sorte de prison arienne, l'infini de la fort mouille.

Le voil donc ce sanctuaire qui hantait jadis mon imagination d'enfant
et o je ne suis mont qu'aprs tant de courses par le monde, quand
c'est dj le soir de ma vie errante! Il me fait lugubre accueil; je ne
m'tais pas reprsent ces torrents de pluie, cet enfermement parmi les
toiles d'araigne, ni ma solitude de cette heure au milieu de tant de
dieux-fantmes. Il y a surtout un personnage l-bas, rougetre comme un
cadavre corch, dont les pieds s'miettent de vermoulure et qui, pour
ne pas choir encore, s'appuie de travers contre la muraille, renversant
 demi son visage aux lvres ronges: c'est de lui, semble-t-il,
qu'manent tout le silence et toute l'indicible tristesse du lieu.

Prisonnier l tant que va durer l'orage, d'abord je m'approche d'une
fentre, instinctivement, pour chercher plus d'air, chapper  l'odeur
des chauves-souris. Et, entre les rigides barreaux fusels, je regarde
dvaler au-dessous de moi la masse architecturale que je viens de
gravir. Aux flancs des ruines, toutes les verdures flchissent et
tremblent, accables par le tumultueux arrosage; les lgions d'Apsras,
les grands serpents sacrs et les monstres accroupis aux seuils
d'escaliers, semblent courber la tte sous le dluge quotidien qui,
depuis des saisons sans nombre, les use  force de les laver. On entend
de plus en plus l'eau crpiter, fuir par mille ruisseaux.

Pour discerner le plan d'ensemble de cette troisime et plus haute
plate-forme, il faudrait pouvoir sortir; mais la lumire continue de
baisser, comme si c'tait le crpuscule au lieu du matin, l'horizon des
forts s'embrume tout  fait sous les rideaux plus opaques de la
pluie,--donc cela durera bien une heure. Force m'est de rester 
l'abri, et, dans cette persistante pnombre d'clipse, me sentant suivi
par les sourires cadavreux de toute cette assemble de Bouddhas qui me
regardent, je m'avance vers ce qui doit tre le centre et le coeur mme
d'Angkor-Vat.

Je marche doucement sur les couches de poussire et de fiente semes de
plumes de hibou. Les grosses araignes velues, qui ont tiss les
multiples draperies, se tiennent immobiles et au guet.

En plus de ce qui tombe sans cesse de la vote, des petits tas de fleurs
fltries et d'encens brl s'lvent devant toutes les idoles, attestant
qu'on les vnre toujours. Pourquoi cependant ne pas les pousseter un
peu quand on vient leur faire visite? Et puis, dans quel dsordre on
les a laisses! Les petites, les grandes, les colossales, ple-mle
comme aprs une droute. A l'poque indtermine du sac de la ville et
du pillage du temple, on a d les renverser toutes et les traner 
terre. Plus tard, la pit des Siamois les a remises debout, autant que
possible, mais en groupement quelconque le long des murailles, celles en
grs dur ou celles en bois vermoulu qui s'miettent au moindre contact,
celles qui n'ont plus de couleur, ou celles qui ont encore des robes
rouges et des visages dors. (Et, de crainte d'en oublier une seule dans
leurs hommages, les plerins qui viennent ici passent des heures,
parat-il,  parcourir les galeries sans fin o elles reposent.)
Statues bouddhiques, dj plusieurs fois centenaires, elles furent
cependant des nouvelles venues, des intruses toutes neuves dans ce
temple d'un culte beaucoup plus ancien; mais, aprs avoir supplant les
images de Brahma, dieu primitif d'Angkor, les voici qui tombent  leur
tour, dtruites par le temps.

Les dalles sont assez feutres d'immondices et de cendre pour assourdir
mon pas, et, sans que les milliers de petites oreilles m'entendent
l-haut, je puis m'acheminer vers le fond plus obscur de la galerie,
entre les deux rangs de personnages muets. Ce fond, c'tait jadis le
Saint des Saints, le lieu o devait trner le Brahma suprme; mais il a
t mur en des temps que l'on ne sait plus.

Et, devant ce mur--qui sans doute enferme encore l'idole terrible et
peut-tre la conserve aussi intacte qu'une momie dans son sarcophage--un
Bouddha trs gigantesque, dominateur et doux, est venu depuis des
sicles s'asseoir, croisant les jambes et fermant  demi ses yeux
baisss; depuis tant de sicles que les araignes l'ont patiemment drap
de mousselines noires pour teindre ses dorures et que les
chauves-souris ont eu le temps d'amonceler sur lui leur fiente en pais
manteau. La peuplade des horribles petites btes somnolentes forme 
cette heure au-dessus de son front comme un dais capitonn de peluche
brune, et la pluie, qui s'obstine  ruisseler dehors, lui joue sa
plaintive musique de chaque jour. Mais son visage pench, que je
distingue malgr l'ombre, conserve ce mme sourire qui se retrouve sur
toutes les images de Lui, depuis le Thibet jusqu' la Chine: le sourire
de la Grande Paix, obtenue par le Grand Renoncement et la Grande Piti.

Le soir, quand je remonte au temple, aprs avoir dormi en bas,  ses
pieds, dans le hangar des plerins, pendant les heures trop brlantes,
le soir, on n'imaginerait jamais qu'il a plu  torrents toute la
matine. Au ciel, c'est une splendeur bleue que l'on croirait immuable;
la terre a eu vite fait de boire l'eau surabondante; le soleil torride a
sch les arbres de la fort et les verdures qui s'accrochent aux
ruines. Tout est lumineux, calme et chaud, bien plus encore que dans
nos plus belles journes d't. Les Apsras, les monstres, les
bas-reliefs  demi effacs, les amas de grandes pierres dfuntes,
baignent  prsent dans une sorte d'ironique et morne magnificence. Et
les milliers de petits envahisseurs du sanctuaire, ceux qui volent, ceux
qui courent ou ceux qui rampent, viennent de se remettre  butiner aprs
s'tre cachs pendant l'averse; on entend bruire partout des serpents,
des lzards, chanter des tourterelles et des oiselets, miauler des chats
sauvages; de larges papillons se promnent, semblables  des dcoupures
de soie prcieuse, et des mouches par myriades, en corselet de velours
ou d'or vert, mlent  la psalmodie des bonzes leur murmure comme un
bourdonnement de cloches lointaines. Seules, les chauves-souris, les
obsdantes chauves-souris, principales matresses d'Angkor-Vat, dorment
toujours  l'ombre perptuelle, colles sous les votes des clotres.

Avec le temps et l'abandon, chacune des assises superposes du temple
est devenue une sorte de jardin suspendu o les immenses feuilles des
bananiers se mlent aux touffes blanches d'un jasmin trs odorant,
fleuri en bouquets. Tout cela et mille autres plantes exotiques et de
longues herbes folles, tout cela, aprs avoir fait semblant de mourir
sous les coups de fouet de la pluie, s'est relev plus vigoureux et
d'une fracheur plus clatante, parmi la dcrpitude des pierres.

Sans me presser cette fois, puisque aucun nuage ne menace, je monte les
degrs ardus qui conduisent en haut chez les dieux! Oh! les gracieuses
et exquises ciselures jetes  profusion partout! Ces enroulements, ces
feuillages, ces rinceaux--comment s'expliquer cela?--ils ressemblent 
ceux qui apparurent chez nous  l'poque de Franois Ier et des Mdicis;
pour un peu l'on serait tent de croire, s'il n'y avait impossibilit,
que les artistes de notre Renaissance seraient venus chercher leurs
modles sur ces murailles,--qui, de leurs jours cependant, dormaient
dj depuis trois ou quatre centenaires au milieu de forts tout  fait
insouponnes de l'Europe.

Je monte sans hte, clair par un soleil d'blouissement et de mort.
Oh! combien de symboles effroyables, chelonns sur cette pnible route
ascendante! Partout des monstres, des combats de monstres; partout le
Naga sacr, tranant sur les rampes son long corps onduleux, et puis
dressant en pouvantail ses sept ttes viprines! Les Apsras, qu'elles
sont jolies et souriantes sous leurs coiffures de desses, avec pourtant
toujours cette expression de sous-entendu et de mystre qui ne rassure
pas... Trs pares, ayant des bracelets, des colliers, des bandeaux de
pierreries, de hautes tiares pointues ou des touffes de plumes, elles
tiennent entre leurs doigts dlicats, tantt une fleur de lotus, tantt
d'nigmatiques emblmes; toutes celles que l'on peut atteindre en
passant ont t si souvent caresses, au cours des sicles, que leurs
belles gorges nues luisent comme sous un vernis,--et ce sont les femmes
qui, pendant les plerinages, les touchent passionnment pour obtenir
d'elles la grce de devenir mres. Dans leurs niches brodes de
ciselures, elles demeurent adorables. Quel dommage que leurs pieds les
dparent, toujours normes, comme aux bas-reliefs de l'gypte, et
toujours inscrits de profil quand les jambes sont de face; mais aussi
ils commandent la mditation recueillie, ces pieds si maladroits, en
attestant que les belles desses furent l'oeuvre d'une humanit trs
primitive dont l'art se dbattait encore contre les difficults du
dessin, contre l'incomprhension du raccourci. Ce qu'en outre ils
ignoraient, les fastueux architectes d'Angkor-Vat, c'est la grande vote
dveloppe; les anctres ne leur avaient appris que celle qui se fait en
encorbellement et qui, par suite, reste troite et lourde. Aussi
n'ont-ils pu construire que des galeries touffantes, superposer des
clotres et des clotres, tager des gradins massifs, amonceler des
blocs par-dessus des blocs. Et ce temple est sans doute, avec celui du
Bayon effondr dans la fort proche, la plus pesante montagne de pierres
que les hommes aient os entreprendre, depuis les pyramides de Memphis.

Aprs chaque assise franchie, on a le rpit d'un instant  l'ombre, dans
l'humidit chaude du clotre de bordure.

Mais un soleil de feu darde sur le dernier escalier, deux fois plus haut
que le prcdent, et le plus roide de tous, celui qui mne  la
plate-forme extrme et parat grimper au ciel. En vrit, ce doublement
progressif des hauteurs, d'un tage  l'autre, est une trouvaille
architecturale pour agrandir le temple par une illusion  laquelle on
n'chappe pas; je l'prouve ce soir, de mme que je l'avais prouve ce
matin sous les nuages sombres: c'est comme si la demeure des dieux, 
mesure que l'on s'approche, vous fuyait en s'levant dans les airs.

Elle est voulue aussi, et trs habilement religieuse, cette dcroissance
successive de la dcoration intrieure, plus on avance vers le Saint
des Saints; j'avais dj remarqu l'emploi de moyens pareils dans des
temples brahmaniques de l'Inde,--en particulier dans ceux d'Ellora, o,
aprs une dbauche de sculptures le long des galeries basses, on finit
par trouver le symbole suprme au fond d'une salle farouche aux parois
grossires et nues; le lieu que le Divin habite ne devant plus rien
contenir qui puisse dtourner les visiteurs de l'adoration et de
l'effroi.

Arriv de nouveau jusqu' la dernire des terrasses successives, je
retrouve une galerie d'idoles-fantmes, comme celle o je m'tais
rfugi pendant l'averse, et conduisant dans l'ombre  une porte scelle
de pierres devant laquelle aussi un grand Bouddha, trs doux, sige en
veilleur. _Mais ce n'est pas la mme galerie que ce matin_; je ne
reconnais pas les personnages aux figures manges qui l'habitent, et, du
reste, j'y suis venu par des escaliers, des portiques diffrents.

Le soleil de cinq heures en ce moment rayonne dans ses ors un peu rougis
du soir. Plus aucune trace du dluge de la matine. Je puis me rendre
compte maintenant que, sur cette plate-forme du sommet, il y a quatre
galeries identiques, aussi longues, aussi peuples d'htes funbres,
tendues des mmes toiles d'araignes noires et ouates au plafond des
mmes chauves-souris dormantes. Toutes les quatre forment une croix 
branches gales et viennent aboutir au Saint des Saints qui marque le
centre du temple-montagne. Mais, aprs une telle prodigalit
d'ornementation dans les clotres d'en bas, ces plus hautes nefs--si
brodes pourtant au dehors--ne prsentent,  l'intrieur, que des
piliers carrs  peine dgrossis, que des murailles rudes et frustes:
c'est que l'on devait y entrer seulement pour la prire, aprs s'tre
dgag l'esprit de tous les mirages de ce monde; elles taient les
seuils de l'Invisible et de l'Inexprimable, il n'y fallait donc plus
rien pour rappeler nos vanits, nos luxes terrestres; et, dans leurs
profondeurs obscures, derrire les pareils Bouddhas gants, leurs
pareilles portes, aujourd'hui mures, ferment les quatre faces du rduit
suprme,--o peut-tre l'me du vieux temple subsiste encore, ensevelie
avec les quatre Brahmas terribles.

L'une de ces tours colossales  profil de tiare, qui apparaissent de si
loin dans la plaine, s'lve au bout de chaque branche de la croix
forme par les quatre nefs, et, au-dessus du Saint des Saints o ces
nefs se rejoignent, une cinquime tour encore, la plus tonnante et la
plus complique, surpassant toutes les autres, domine d'une hauteur
d'environ soixante-dix mtres l'pais linceul vert de la fort. D'aprs
un lettr chinois, qui visita ce mystrieux empire  la veille de son
dclin, vers le treizime sicle, et qui nous a laiss les seuls
documents connus sur sa splendeur, cette tour centrale tait couronne
d'un lotus d'or, si grand, que, de tous les points de la ville
aujourd'hui ensevelie, on voyait briller en l'air sa fleur sacre.

Dans la fort qui m'entoure et qui, sous le ciel pur de ce soir, se
prcise nettement jusqu'au cercle de l'horizon, je n'avais pas remarqu
ce matin quelques arbres  feuillage annuel,  et l, qui sont jaunis
ou dpouills parce que dcembre commence... C'est qu'en effet, pour
venir ici, j'ai march vers le Nord pendant trois ou quatre jours: ce
pays donc n'est dj plus absolument celui de l'immuable verdure, comme
tait la Cochinchine d'o j'arrive. Et malgr cette puissante chaleur
tranquille, une impression inattendue d'automne, d'effeuillement comme
dans les forts de chez nous, vient augmenter pour moi tout  coup la
mlancolie sans nom de ces ruines.

Je croyais tre bien seul  errer jusqu' la nuit dans les galeries
hautes. Mais--tandis que je suivais des yeux, entre les massifs barreaux
d'une fentre, le soleil qui, avant de s'teindre, incendiait tout--des
gens, derrire moi, arrivent  pas craintifs et velouts, des vieillards
portant barbiche blanche... Leurs costumes indiquent des plerins de la
Birmanie. Devant chaque Bouddha ils font un salut, dposent une fleur et
allument une baguette d'encens. Mme aux plus informes dbris tombs sur
les dalles, ils adressent en passant une rvrence, et, chaque fois que
le lambeau est encore un peu reconnaissable--un bras, un torse
vermoulu, une tte sans corps--ils s'arrtent pour planter auprs, entre
les joints du pavage, une de leurs baguettes allumes. Une fois de plus,
donc, l'air fade et moisi, dans lequel ces figures ou ces vestiges
achvent de retourner  la poussire, s'emplit pour un moment d'une
suave odeur.

L'un des plerins cependant, le chef de la bande, dit quelque chose qui
doit signifier: Htons-nous, la nuit approche et nous prendrait dans
les ruines. Alors, ils brusquent leurs dvotions, esquissent des
rvrences plus courtes; arrivs devant le grand Bouddha qui, au fond de
la galerie, dfend le sanctuaire mur, ils choisissent les places o la
dorure de ses jambes est le plus teinte, et, avec soin, ils y
appliquent des feuilles d'or qu'ils tirent d'un portefeuille. Aprs quoi
ils s'en vont; j'entends se perdre le bruit de leurs pas discrets qui
redescendent les roides escaliers de pierre.

Leur dpart a rendu tout  coup la solitude plus imposante et semble
faire baisser plus vite le jour. D'ailleurs la plonge du soleil est si
verticale et si rapide en ces rgions presque sans crpuscule!

Dj l'ombre envahit au-dessous de moi la masse architecturale, que je
regarde comme  vol d'oiseau, et aussi toute l'tendue de la fort
enveloppante o bientt vont s'ouvrir, innombrables, les yeux des btes
nocturnes. Seules, deux tours, qui se dressent l dans mon voisinage,
resplendissent encore comme des braises vives; les rayons rouges
clairent en apothose leur architecture inconnue, qui n'est ni hindoue
ni chinoise, qui ne ressemble  celle d'aucun autre pays de la terre; si
les ornements des murailles, les rinceaux et les feuillages rappelaient
notre Renaissance europenne, ces tours, au contraire, sont d'une
tranget frappante: conception d'une race  part qui a jet un vif
clat dans ce coin du monde, et puis qui a disparu sans retour. On
dirait un peu des gerbes de tuyaux d'orgue au-dessus desquels on aurait
pos, par rangs de taille, des couronnes  fleurons; il s'y mle aussi
des Apsras, des dieux trs bizarrement nimbs, des groupes de monstres.
Dans le ciel, qui dj change et tourne aux grisailles crpusculaires,
tout cela reste clatant pour quelques secondes encore: c'est du mtal
rougi au feu, ce sont les tours brlantes d'on ne sait quel palais
magique...

Jadis,  la place de cette mer de verdure, silencieuse  mes pieds, la
ville d'Angkor-Thm (Angkor-la-Grande) s'tendait au loin dans la
plaine; il suffirait d'laguer les branches touffues pour voir encore
l-dessous reparatre des murailles, des terrasses, des temples, et se
dvelopper les longues avenues dalles que bordaient tant de divinits,
de serpents  sept ttes, de clochetons, de balustres, effondrs
aujourd'hui dans la brousse. La fort profonde, la voil redevenue ce
qu'elle avait t depuis le commencement des ges, pendant des sicles
incalculables; on n'y reconnat plus l'oeuvre de ces aventuriers hindous
qui, environ trois cents ans avant notre re, taient venus y jeter la
cogne, y dblayer l'espace d'une ville de prs d'un million d'mes;
non, cela n'a dur qu'un millnaire et demi, cet pisode de l'empire des
Khmers, autant dire une bien ngligeable priode, en comparaison des
longvits du rgne vgtal; et c'est fini, la cicatrice s'est referme,
il n'y parat rien; le figuier des ruines tale partout ses dmes de
feuilles vertes.

De nos jours, il est vrai, d'autres aventuriers, venus d'un pays plus 
l'Occident (le pays de France), troublent quelque peu la fort
ternelle, car ils ont fond non loin d'ici un semblant de petit
empire. Mais ce nouvel pisode manquera de grandeur, et surtout manquera
de dure; bientt, lorsque ces ples conqurants auront laiss encore,
dans la terre indo-chinoise, beaucoup des leurs--hlas! beaucoup de
pauvres jeunes soldats irresponsables de l'absurde quipe--ils devront
plier bagage et fuir; alors on ne verra plus gure dans cette rgion
errer, comme je le fais, ces hommes de race blanche qui convoitent si
follement de rgir l'immmoriale Asie et d'y dranger toutes choses...

Les deux fantastiques donjons, quasi incandescents, que je regardais de
cette fentre, se refroidissent singulirement vite; se refroidissent
par leur base, sans doute parce qu'elle plonge dans le temple, lequel
plonge dans l'humide fouillis des arbres. Il n'y reste plus de feu rouge
qu' la pointe extrme, du feu qui tout de suite passe au violet et
achve de s'teindre.

La lumire de l'immense dcor se meurt comme celle d'une lampe sur
laquelle on a souffl, et la fort est dj pleine d'ombre sous un ciel
cendr o des phosphorescences jaunes et vertes indiquent seules le ct
du couchant. Les Bouddhas autour de moi commencent  m'inquiter; je
crois qu'ils s'amusent  enfler davantage les paules sous ces couches
de fiente brune, qui les dforment comme de trop grosses plerines en
fourrure.

Les ruines s'enveloppent d'une majest soudaine, tellement que je me
sens profanateur d'tre encore l. Et puis, une pouvante inconnue sort
des recoins les plus assombris o ces gants au dos vot, ces nains
bossus, prennent tout  fait l'air de fantmes; elle sort lentement, la
sournoise pouvante; dans la galerie, elle se trane comme une onde
paresseuse vers la fentre o j'tais; mais je devine qu'elle va emplir
le temple et que je n'y chapperai pas. Du reste, il faut s'en aller,
descendre, pour ne pas tre surpris par l'obscurit au milieu des
escaliers aux marches glissantes entraves de lianes. Et, au-dessus de
ma tte, voici des petits cris de rat qui se rpondent le long des
plafonds de grs sonore; c'est l'heure o toutes les membranes chauves
vont se dplier pour danser la ronde en vertige autour du vieux
sanctuaire, reprendre le tourbillonnement gnral de chaque soir, la
grande chasse, le grand massacre des moucherons et des phalnes.



IX

_Samedi, 30 novembre 1901._


Il y a eu dluge encore cette nuit de deux heures  quatre heures du
matin et, bien que le chaume du toit nous ait fidlement garantis, l'air
est si imprgn d'eau que nous nous veillons mouills comme par
l'averse mme.

Cependant le jour se lve dans une pure splendeur; le ciel tout bleu ne
se souvient plus de rien. Je fais donc atteler nos sautillantes petites
charrettes, pour retourner dans la fort et visiter ce temple du Bayon,
que je n'ai fait qu'entrevoir avant-hier sous le pluvieux crpuscule.

Le soleil surgit  peine quand nous sortons du bocage enclos pour nous
enfoncer, au trot de nos boeufs, dans la futaie profonde. Tout de suite
l'ombre verte s'tend sur nos ttes et il se fait autour de nous un
grand tapage d'oiseaux ou d'insectes en dlire de joie matinale. Le long
du sentier, au-dessus des impntrables fourrs pleins de fougres, de
cycas, d'orchides, les arbres s'lancent gigantesques. Il en est de
meurtris par les hommes--pourtant bien rares par ici et bien
furtifs--qui les ont entaills afin de recueillir, dans des pots en
terre, je ne sais quelle essence prcieuse,  la manire dont les
Landais chez nous recueillent la rsine de leurs pins. Il y en a
d'autres dont le tronc est tout gratign, jusqu' deux mtres de haut,
tout labour de dchirures cruelles; et ce sont ceux que les tigres,
maniaques autant que les chats, ont adopts pour s'y tirer les pattes
et s'y dgourdir les griffes, en se rveillant le soir aprs la longue
sieste du jour.

Il fait dj intolrablement chaud, d'une chaleur humide et malsaine,
sature des exhalaisons de la terre grasse et des plantes fougueuses.
Dans les rais de soleil qui  et l traversent les feuilles, on voit
des insectes danser en rond, et leurs petits corps  reflets de mtal
jettent des feux. Les moustiques, porteurs de la fivre, tourbillonnent
partout, en nuages de fine poussire. Des papillons, au corps trop lger
pour leurs longues ailes de soie, volent  la drive, comme s'ils
taient le jouet du moindre souffle, puis vont s'abattre sur quelque
singulire fleur d'ombre, aux nuances plies. Et tant d'oiseaux, qui
s'enfuient devant nous, semblent des fuses bleues ou rouges, que nous
lancerions au passage dans cette demi-obscurit de dessous bois.

Au bout d'une heure  peu prs, la muraille  crneaux de la tnbreuse
ville d'Angkor-Thm est l devant nous, sans que la vote des arbres en
soit interrompue, et nous mettons pied  terre, toujours dans la nuit
verte, devant cette Porte de la Victoire au-dessus de laquelle sourit
un colossal visage humain  chevelure de lianes.

Les remparts franchis, c'est par les sentiers plus vagues,  travers la
brousse plus paisse, que nous continuons de nous avancer.

Une demi-heure de marche environ, dans cette fort seme de dbris, qui
est le linceul d'une ville et o chaque pierre porte la trace d'une
antique sculpture, o des cailloux que l'on ramasse dans l'herbe
reprsentent un masque humain. Et puis nous voici en prsence d'un
informe amas de rochers, d'une sorte de montagne sur laquelle les
figuiers des ruines dploient superbement leurs grands parasols verts:
c'est l. Ces rochers furent rigs jadis par la main des hommes; ils
sont factices, ils sont les restes de l'un des plus prodigieux temples
du monde.

La destruction en est stupfiante; comment ces masses ont-elles pu se
djeter ainsi, se pencher, crouler, se confondre en chaos? Il y a des
tours qui semblent avoir gliss d'un seul bloc; tout d'une pice, elles
sont descendues de leurs soubassements. Et les lourdes terrasses ont
flchi. Et le sol a mont alentour; l'humus, au cours des sicles, a
commenc d'escalader les larges escaliers pour essayer de tout
engloutir.

Les grandes figures de Brahma, les vieilles dames dbonnaires, si
sournoises et peu rassurantes l'autre soir dans le crpuscule, je les
retrouve l partout au-dessus de ma tte, avec ces sourires qui tombent
sur moi, d'entre les fougres et les racines. Elles sont bien plus
nombreuses que je croyais; jusque sur les tours les plus lointaines,
j'en aperois toujours, coiffes de couronnes et le cou ceint de
colliers. Mais, en plein jour, combien elles ont perdu de leur pouvoir
effarant! Ce matin elles semblent me dire: Nous sommes bien mortes, va,
et bien inoffensives; ce n'est pas d'ironie que nous sourions ainsi les
paupires closes; non, c'est parce que nous avons  prsent la paix sans
rves...

Le temple dont les mconnaissables ruines sont devant moi reprsente la
conception prime-sautire, nave et farouchement puissante d'un peuple 
part, sans analogue au monde et sans voisins: le peuple khmer, rameau
dtach de la grande race aryenne, qui vint s'implanter ici par aventure
et s'y dveloppa loin de la souche originelle, spar de tout par
d'immenses tendues de forts et de marcages. Vers le neuvime sicle,
environ quatre cents ans plus tt qu'Angkor-Vat, ce sanctuaire, plus
norme et plus rude, tait dans toute sa gloire. Pour essayer de se
reprsenter ce que fut sa magnificence terrible, il faut d'abord, par la
pense, le dblayer de la fort, supprimer l'inextricable enlacement de
ces racines, et de ces branchages verdtres aux mouchetures blanches qui
sont pour ainsi dire les tentacules du figuier des ruines; non plus dans
cette ternelle nuit verte, mais  air libre, en plein ciel, il faut
redresser les tours  quatre visages--environ cinquante tours!--les
replacer d'aplomb sur leur monstrueux pidestal, qui avait trois gradins
comme le pidestal d'Angkor-Vat. Imaginer ensuite, aux environs,
beaucoup d'espace vide permettant de voir de loin l'crasante stature
d'ensemble; reconstituer les terrasses successives, les marches, les
somptueuses avenues qui menaient ici et que bordaient tant de colonnes,
de balustres, de divinits, de monstres effondrs aujourd'hui dans
l'herbe.

Ces tours, avec leurs formes trapues et leurs rangs superposs de
couronnes, on pourrait les comparer en silhouette,  de colossales
pommes de pin, mises debout. C'tait comme une vgtation de pierre qui
aurait jailli du sol, trop imptueuse et trop touffue: cinquante tours
de taille diffrente qui s'tageaient, cinquante pommes de pin
fantastiques, groupes en faisceau sur un socle grand comme une ville,
accoles presque les unes aux autres et faisant cortge  une tour
centrale plus gante, de soixante ou soixante-dix mtres, qui les
dominait, la tte fleurie d'un lotus d'or. Et, du haut de l'air, ces
quatre visages, qu'elles avaient chacune, regardaient aux quatre points
cardinaux, regardaient partout, entre les pareilles paupires baisses,
avec la mme expression d'ironique piti, le mme sourire; ils
affirmaient, ils rptaient d'une faon obsdante l'omniprsence du
dieu d'Angkor. Des diffrents points de l'immense ville, on ne cessait
de voir ces figures ariennes, les unes de face, les autres de profil ou
de trois quarts, tantt sombres sous les ciels bas chargs de pluie,
tantt ardentes comme du fer rouge quand se couchait le soleil torride,
ou bien bleutres et spectrales par les nuits de lune, mais toujours l
et toujours dominatrices. Aujourd'hui cependant leur rgne a pass: dans
la verdtre pnombre o elles se dsagrgent, il faut presque les
chercher des yeux, et le temps approche o on ne les reconnatra mme
plus.

Pour orner ces murailles du Bayon, des bas-reliefs sans fin, des
enroulements de toute sorte ont t conus avec une exubrante
prodigalit. Et ce sont aussi des batailles, des mles en fureur, des
chars de guerre, des processions interminables d'lphants, ou des
groupes d'Apsras, de Tvadas aux pompeuses couronnes; sous la mousse,
tout cela s'efface et meurt. La facture en est plus enfantine, plus
sauvage qu' Angkor-Vat, mais l'inspiration s'y rvle plus violente,
plus tumultueuse. Et une telle profusion dconcerte;  notre poque de
mesquinerie versatile, on arrive  peine  comprendre ce que furent la
persvrance, la richesse, la foi, l'amour du grandiose et de l'ternel,
chez ce peuple disparu.

Sous la tour centrale au lotus d'or,  une vingtaine de mtres au-dessus
de la plaine, se cache le Saint des Saints, un rduit obscur, touff
comme une casemate dans l'paisseur de la pierre. On y arrivait de
plusieurs cts, par tout un jeu de galeries convergentes, lugubres
autant que des chambres spulcrales. Mais l'accs aujourd'hui en est
difficile et dangereux, tant il y a eu d'boulements aux abords. On sent
que l'on est l sous la fort--puisque la fort couvre mme les
tours--sous le rseau multiple et innombrable des racines. Il y fait

presque noir; une eau tide y suinte de toutes les parois, sur quelques
dieux fantmes qui n'ont plus de bras ou qui n'ont plus de tte; on y
entend glisser des serpents, fuir d'imprcises btes rampantes, et les
chauves-souris s'veillent, protestent en vous fouettant de leurs
membranes rapides que l'on n'a pas vues venir. Aux temps brahmaniques,
ce Saint des Saints a d tre un lieu o les hommes tremblaient, et des
sicles de dlaissement n'en ont pas chass l'effroi; c'est bien
toujours le refuge des antiques mystres; les bruits que des btes
furtives y faisaient quand on y est entr cessent ds que l'on ne bouge
plus, et tout retombe aussitt dans on ne sait quelle horreur
_d'attente_,  forme par trop silencieuse.

Dans la fort d'ombre, quantit d'autres ruines s'indiquent, en amas
disjoints et bouleverss, sous les belles ramures triomphantes: dbris
de palais, de temples, de piscines o se baignaient des hommes et des
lphants; ils attestent encore la splendeur de cet empire des Khmers,
qui brilla pendant mille cinq cents ans, ignor de l'Europe, et puis
s'teignit aprs un brusque dclin, puis par tant de batailles contre
le Siam, l'Annam, ou mme la grande Chine immmoriale et stagnante.

Pour mes yeux d'Occidental, c'est surtout une impression
d'incomprhensible et d'inconnu qui se dgage de ces choses mortes. La
moindre sculpture, le moindre linteau sur un portique, le moindre de ces
couronnements imitant des flammes, sont pour me causer une stupeur,
comme la rvlation d'un monde lointain et hostile. Des monstres, en
pierre verdtre, assis dans des poses de chien et coiffs  la mode sans
doute de quelque plante sans communication avec la ntre,
m'accueillent avec des regards par trop tranges, avec des rictus
jamais vus mme dans les vieux sanctuaires chinois d'o j'arrive: Nous
ne te connaissons pas, me disent-ils. Nous sommes des conceptions 
jamais inassimilables pour toi. Que viens-tu faire chez nous? Va-t'en!
Du reste,  mesure que le soleil monte et flamboie davantage au-dessus
de la vote paisse des branches, une lourdeur progressive ralentit nos
pas; nous marchons comme envelopps de plus en plus par une sorte
d'agressive poussire, dansante et scintillante, qui est un tourbillon
de moustiques, et c'est avec une lassitude un peu fivreuse que nous
continuons d'errer dans cette fort des sombres enchantements. Assez! Il
est l'heure de nous replier vers la Porte de la Victoire, pour rentrer
avant midi dans l'enclos d'Angkor-Vat.

L'heure brlante est proche quand nous sommes abrits  nouveau sous ce
toit des plerins, o s'entend du matin au soir, comme une incantation,
la psalmodie des bonzes en robe jaune.

Et, aprs le repas de midi, l'irrsistible langueur tropicale revient
comme chaque jour nous engourdir. Mieux vaut alors quitter notre hangar
o l'on touffe et, malgr la morsure du soleil, franchir les quelque
dix mtres qui me sparent des premires galeries du temple: dans
l'ombre et l'humidit perptuelles des plafonds de pierre je trouverai
peut-tre un semblant de fracheur; que l'on tende l pour moi une
natte, aprs avoir balay une place en un point o la vote ne sera pas
trop tapisse de chauves-souris, et je dormirai sur les dalles
relativement froides, en me couvrant la figure d'un ventail pour me
garantir de ce qui pourrait tomber d'en haut.

Cependant le sommeil est lent  m'anantir, parce que je me suis couch
au pied mme de l'immense bas-relief des batailles et que, malgr moi,
mes yeux alourdis s'y intressent longuement: tourmente silencieuse;
fureur des grandes luttes passes et oublies, tueries que chantrent
les potes du Ramayana, mais dont personne ne se souvient plus;
confusion de bras et de jarrets musculeux, choc de l'arme des Gants
contre celle du Roi des Singes, chars de guerre crasant des blesss par
centaines... Dans l'ombre du lieu, tout cela qui est noirtre et comme
verni d'humidit, s'claire par endroits de demi-lueurs frisantes, et
ainsi les reliefs s'accentuent, un peu de vie revient aux rictus
effacs, aux contorsions mortes. J'ai perdu la notion de l'norme masse
architecturale d'alentour, mais je me sens devenu intime avec ceux des
guerriers ou des guerrires qui se dbattent  toucher ma tte... Tout
prs, une Apsara me sourit dans la mle; c'est elle que je perois
comme dernire image; quelques minutes encore je vois luire sa belle
gorge que l'on dirait moite, o semble perler une sueur tide... et
puis c'est fini, je sombre dans l'inconscience...

J'ai dormi une heure peut-tre, quand l'un de mes Siamois m'apporte les
cartes de trois visiteurs. Des noms franais!... Oui, il faut les faire
entrer,--et ici mme, dans ma salle de rception splendide; mais c'est
bien la dernire chose que j'aurais attendue: recevoir des visites 
Angkor!

Trois Franais en effet. On les a envoys au Siam pour des tudes
archologiques et depuis hier ils campent non loin de moi, sous un abri
de chaume, dans le saint enclos[3]. Ils sont rudits et aimables.
D'ailleurs, aprs des jours de solitude et de silence, en voyage sans
compagnons, c'est une dtente d'changer des penses avec des hommes de
France.

      [Note 3: L'un d'eux, fils d'un clbre sculpteur franais, n'a pas
      tard  y mourir de la fivre des bois.]

--Je devrais rester, me disent-ils, car la fort est pleine de ruines
inconnues; en plus des grands temples o tout le monde vient, on trouve
un peu partout, au bord des rivires ou des marcages, quantit de
monuments en terre cuite, d'un art plus singulier, remontant au
quatrime sicle ou aux premiers ges du vaste empire khmer.

--Mais non, je persisterai  partir aujourd'hui, au dclin du soleil.
D'abord il y a les lphants du bon roi Norodon avec lesquels j'ai pris
rendez-vous pour aprs-demain  Kampong-Luong. Et puis, surtout,
comment oublierais-je que je ne suis en somme qu'un modeste aide de camp
dont la permission est limite et que je dois rentrer, dans les dlais
voulus,  bord du cuirass qui m'attend  Sagon?

J'ai donn l'ordre de prparer le dpart pour cinq heures. Et, pendant
que l'on attelle mes charrettes  boeufs, pendant que l'on replie mon
bagage, une dernire fois je monte au temple.

Aucun dluge n'est tomb depuis cette nuit, pour dsaltrer les plantes
suspendues, mouiller les monceaux de pierres, et en ce moment c'est une
intolrable chaleur de braise qui mane des terrasses, des murailles,
des sculptures sur lesquelles le soleil vient de darder tout le jour;
mais les divines Apsras, qui depuis des sicles ont l'habitude d'tre
ainsi brles de rayons, me sourient pour l'adieu, sans se dpartir de
leur aisance ni de leur gracieuse ironie coutumire.--En prenant cong
d'elles, je ne m'imaginais pas que bientt, par le fastueux caprice du
roi de Pnom-Penh, j'allais les revoir, une nuit, au son vocateur des
vieilles musiques de leur temps; les revoir non plus mortes, avec ces
sourires ptrifis, mais en pleine vie et jeunesse; non plus avec ces
gorges de grs rigide, mais avec de palpitantes gorges de chair, et
coiffes de vritables tiares d'or, et constelles de vritables
pierreries...

Le soleil est dj bas et commence d'clairer rouge quand mon petit
cortge de charrettes se met en marche, s'loignant pour toujours
d'Angkor, par l'avenue dalle, entre les broussailles aux fleurs
blanches qui embaument le jasmin. Aprs les larges fosss pleins de
roseaux et de lotus, aprs le pont, les derniers portiques et les grands
serpents  sept ttes gardiens du seuil, voici le sentier du dpart qui
se prsente  nous: il plonge sous des arbres, prts  nous cacher
aussitt le mystrieux temple. Je me retourne alors pour jeter derrire
moi un regard d'adieu. Ce plerinage, que depuis mon enfance j'avais
souhait faire, est donc maintenant une chose accomplie, tombe dans le
pass comme y tombera demain ma brve existence humaine, et jamais plus
je ne reverrai se dresser dans le ciel les grandes tours tranges. Je ne
puis mme pas, cette dernire fois, les suivre longtemps des yeux, car
la fort tout de suite se referme sur nous, amenant soudain le
crpuscule.

Vers sept ou huit heures, nous sommes rentrs au village siamois de
Siem-Reap, au bord de la rivire, dans la rgion des grandes palmes. Il
fait nuit noire, et les gens, qui circulent demi-nus sous les votes
d'arbres, s'clairent en agitant des brandons enflamms, comme il est
aussi d'usage aux Indes,  la cte du Malabar. Ils s'empressent  nous
accueillir, et nous installent au bord de l'eau dans la maisonnette des
voyageurs plerins, qui a l'air d'avoir des chasses tant elle est haut
perche sur pilotis.



X

_Dimanche, 1er dcembre 1901._


Une heure encore en charrettes  boeufs, le long de la petite rivire, 
la fracheur de l'extrme matin, traversant des villages dniques,
parmi des palmes et des guirlandes de lianes fleuries.

En un point de la berge, nous attendait le sampan qui nous avait amens,
le grand sampan dont la toiture est en forme de couvercle de cercueil.
Alors, quittant nos attelages, nous commenons de redescendre au fil de
l'eau, frls par les joncs, les gramines gigantesques. D'abord des
marais, de plus en plus inonds. Et puis, la fort noye, qui nous
enlve le peu d'air respirable, en nous enveloppant de son ombre
empoisonne; une heure et demie  l'aviron, pour traverser le presque
sombre ddale, naviguant  mi-hauteur des arbres normes, parmi les
branches emmles de lianes. C'est vers midi seulement que nous
chappons  l'oppression de cette fort, et que le grand lac, s'ouvrant
enfin devant nous, droule  nos yeux, tout  coup blouis, l'tendue
d'une mer d'tain luisant.

La mouche  vapeur qui doit me ramener au Cambodge est l, seule,
amarre aux branches de ce semblant de rivage, comme perdue au milieu de
ce dsert de verdure et d'eau chaude. Qu'on allume les feux et partons
ds qu'il sera possible.

Tout l'aprs-midi, tout le soir se passent  glisser, d'un mouvement
rapide et monotone, sur ce lac qui aujourd'hui n'a pas de limites
visibles, tant il dgage de brume, pour estomper l'horizon; le soleil
semble le vaporiser, le boire,--un soleil tout embu d'humidit lui
aussi presque trouble, mais sournois et terrible. Pas un souffle nulle
part, et une tension lectrique  en mourir. Notre course dessine sur
l'eau morne des rides toujours pareilles qui se font et se dfont en
silence; nous naviguons sur je ne sais quel mtal fondu, sans doute trop
nonchalant ou trop lourd pour bruire comme de l'eau ordinaire; et ainsi
nous berons au passage des compagnies de plicans, poss en longues
bandes d'un blanc rose, qui dorment et qui se drangent  peine  notre
approche. Partout, somnolence et torpeur, sous une lumire  la fois
excessive et diffuse. De temps  autre il se joue devant nous des
fantasmagories pour nous effrayer; c'est vers l'Ouest toujours; nous
voyons des choses sombres qui surgissent dans le lointain presque aussi
vite que monteraient les fumes d'un volcan; elles entnbrent tout un
ct du ciel, elles prennent des nuances de cuivre, elles affectent des
airs de rochers qui croulent, de montagnes qui vont s'bouler en chaos:
bauches d'orages qui n'clatent pas, mais qui tout aussitt se
transforment, s'attnuent et disparaissent comme les visions des rves.

Pas une barque en vue, pas une jonque, nous sommes seuls sur ce lac sans
bords. A travers toutes ces inconsistances du ciel et de l'eau, o ne
s'indique jamais un point de repre, notre pilote--un Siamois--se dirige
d'instinct sans doute, comme font les oiseaux voyageurs. Au crpuscule
cependant, quand il s'agit de trouver l'entre du grand fleuve dans
lequel nous devons nous engager, il est perplexe, il hsite et change de
route. Aucun danger d'ailleurs, mais seulement le risque d'tre retenus
l jusqu'au lever du jour.

Voici la nuit qui tombe, moite et languide, et nous ne savons plus gure
o nous sommes. L'eau n'a toujours pas de contours prcis. Des masses
noires, qui sont des nues d'orages tranant sur le lac, simulent  et
l des rives proches; nous voyons surgir des fantmes de montagnes, des
fantmes de forts.

De vagues toiles, embues aussi comme tait le soleil, se dgagent
enfin des brumes pour nous conduire; le pilote croit s'y reconnatre et
nous continuons notre marche  toute vitesse... Une secousse violente!
Le bateau se cabre et s'arrte, en mme temps qu'clate un fracas de
branches brises. Une masse d'ombre, qu'il avait prise pour un de ces
nuages trompeurs, tait rellement la berge; nous nous y sommes jets,
l'avant en plein dans les arbres, et, de la secousse, mille bestioles
qui dormaient dans la verdure tombent comme une pluie sur nous,
sauterelles, scarabes, lzards ou mauvais petits serpents... Machine en
arrire, et nous nous dgageons, sans avoir de mal; c'tait de la vase
molle et de frles paltuviers. Le Siamois d'ailleurs n'avait manqu
l'entre du fleuve que de quelques mtres, et maintenant nous y voici,
srs de notre marche, qui s'acclre, aide par le courant. C'est bien
le Mkong, et tout est pour le mieux. Allons dormir.



XI

_Lundi, 2 dcembre 1901._


Vers trois heures cette nuit, sous un dluge o se dversaient toutes
les nues d'hier, nous sommes venus nous amarrer parmi les roseaux du
grand fleuve, prs de ce village de Kampong-Luong, le lieu de la rive me
rapprochant le plus de certain temple, ddi aux mnes de la reine mre
du Cambodge, qui est l-bas dans la grande brousse et o je veux faire
en passant un plerinage.

A prsent,  la pointe de l'aube, des pas formidables me rveillent...
Ils font trembler la berge voisine et s'accompagnent d'une musique de
branches qui s'crasent. Par le sabord, ouvert prs de ma tte, je
regarde quels pesants visiteurs m'arrivent. Le jour  peine naissant
m'indique un fouillis de roseaux et d'arbustes mouills, qui semblent
d'un vert dj trop intense pour si peu de lumire, de mme que le sol
parat dj trop rouge. Et voici, dans ce dcor de l'extrme matin, des
btes colossales qui surgissent, s'battent avec des gaiets lourdes,
branlant la terre... On croirait quelque scne des premiers ges du
monde... Des lphants! Sans nul doute les quatre lphants promis; ils
arrivent, ponctuels au rendez-vous; quatre hommes vtus de blanc les
suivent, leur parlent avec douceur, et, d'un ordre donn presque  voix
basse, les immobilisent l juste en face de moi.

Quand les bons lphants sont sells, ayant chacun sur la nuque un
conducteur accroupi et sur le dos un palanquin semblable  une cabane
cambodgienne, on m'invite  prendre place, avec mon interprte et mes
deux serviteurs. Nous partons  la file, chacun de nous dans sa
maisonnette oscillante. D'abord le village  traverser. Ensuite le
march o s'agite un petit monde jaune, arriv de la brousse voisine 
pied ou en charrette; on vend des fruits, des graines, des poulets et
de bizarres poissons du Mkong; nos lphants, avertis de l'effroi
qu'ils vont causer, ne marchent plus ici qu' petits pas discrets; mais,
comme toujours, tous les boeufs, tous les buffles s'enfuient devant la
bte souveraine, et il y a des mannequins chavirs, des jattes de lait
renverses, du tumulte, des cris.

Aprs ce groupement isol de vie humaine, nous plongeons pour deux ou
trois heures dans la grande brousse o, sur notre chemin, nous ne
rencontrerons plus personne. Ce n'est pas la fort d'ombre comme au
Siam; non, la brousse, cette brousse indo-chinoise, inextricable,
toujours pareille, inutile et infinie. Nous suivons d'troits sentiers,
sur une terre d'un rouge de sanguine, entre deux rideaux d'arbustes
d'un vert trop clatant. Des feuillages qui nous sont trangers nous
emprisonnent de plus en plus dans leur multitude compacte: toute une
vgtation ternellement arrose, ternellement surchauffe, qui
cependant n'arrive pas  jaillir en futaie puissante, mais demeure
plutt chtive, molle, d'une exubrance malsaine. Du haut de nos
palanquins, nous voyons parfois des dploiements illimits de cette
triste verdure-l, qui dit l'exil et qui sent la fivre.

Au premier plan, devant soi, toujours la nuque de bronze du cornac, et
par instants deux normes oreilles grises qui se soulvent pour battre
l'air comme des ventails. On est royalement bien dans la maisonnette
balance,  l'abri du soleil de feu, cheminant d'une faon si solide et
sre, d'un pas qui ne bronchera jamais, avec une tranquillit qu'aucun
obstacle n'aura la force de troubler. Et cependant,  la longue, on a le
coeur serr par la monotonie de cette brousse, qui se referme derrire
vous en silence, sans cesse, sans merci,  mesure que l'heure passe...

Nous faisons la halte mridienne dans une vieille bonzerie, au pied de
la petite montagne qui sert de pidestal au mausole des rois
cambodgiens. Ici, il y a de l'eau courante, de vrais grands arbres et
c'est un coin paradisiaque au milieu du dsert de mauvaise verdure. Une
vaste salle en bois rougetre, au toit contourn, n'ayant gure pour
murailles que des stores de roseau, et dcore d'immenses images
bouddhiques, sur papier de riz, qui sont pendues aux piliers. Nous nous
y installons sur des nattes, trs dignement accueillis par deux ou trois
vieillards bonzes, et par une grand'mre bonzesse aux cheveux blancs
tondus ras, dont la figure parchemine porte cent ans. Nos lphants ont
t lchs dans la brousse, o ils vont manger pour leur dner quelques
jeunes arbres. En marchant sur la pointe du pied, la vnrable vieille
dame au religieux costume jaune nous apporte des oreillers, de forme
carre, pour appuyer notre tte, ou pour nous accouder; elle ne dit
rien, et rien ne bouge dans ses traits que figrent tant d'annes d'un
mysticisme inintelligible  nos mes... Aprs le repas de midi nous nous
endormons tendus sur des nattes, dans une sorte de paix monacale trs
particulire, entendant le bruit du ruisseau voisin qui donne une
illusion de fracheur.

Vers trois heures et demie, le rveil, pour nos gens comme pour
nous-mmes, et je commande de rappeler nos lphants, car il est l'heure
de se remettre en route.

Cette montagne qui surplombe la bonzerie est l'une de ces fantaisies
gologiques jetes  et l au milieu des rgions basses du Cambodge; un
de ces petits cnes abrupts, isols, inattendus, que l'on appelle ici
des _pnm_: presque tous sont sacrs et servent de base  un lieu de
prire. Celui-ci, dj trs pointu par lui-mme, est exagr encore par
le mausole qui le couronne, et qui est plus pointu, plus effil,
qu'aucune de nos flches de cathdrale;--c'est donc l-haut que dorment,
au milieu de cette jungle  tigres et  singes, le plus prs possible du
ciel plein d'orages, les vieux rois cambodgiens. Les cendres de la reine
mre viennent d'y tre montes rcemment, aprs une crmation accomplie
suivant des rites immmoriaux, avec un crmonial de danses et de
musiques remontant sans nul doute  l'poque d'Angkor.

Il faut une heure environ pour arriver de la bonzerie  la pagode
consacre aux mnes de cette vieille princesse, et but de mon
plerinage. C'est au baisser du soleil que nous l'apercevons, dans une
sorte de clairire au milieu de la brousse. Parmi des palmiers hauts et
frles, dont les plumets verts dominent la jungle d'alentour, elle nous
apparat tout illumine des feux de Bengale du couchant, doucement
clatante de dorures ternies comme une vieille orfvrerie prcieuse;
elle se mire dans un tang solitaire parsem d'lots de lotus roses;
elle a naturellement de longues cornes d'or, qui partent en tous sens
des angles de la toiture; elle est pose sur un pidestal  trois
gradins, au bord duquel des monstres aux attitudes moqueuses clatent de
rire, d'un effrayant rire de tte de mort. Et, entendant venir nos
lphants, des bonzes, vtus de jaune-citron et draps de jaune-orange,
ouvrent les portes, puis s'arrtent en groupes tages sur les marches du
seuil. C'est une vision intacte des vieux ges de l'Asie, qui nous
attendait dans le silence de ce lieu perdu et dans le rayonnement rouge
du soir.

Au dire de mon interprte, il serait plus discret de ma part et plus
_lgant_ de ne pas demander aux bonzes, qui n'oseraient me le refuser,
la permission de visiter l'intrieur de la pagode. Sans descendre de mon
palanquin, je me bornerai donc  en faire lentement le tour.

C'est l'art d'Angkor que l'on retrouve ici, dchu videmment de ses
proportions colossales, trop cherch peut-tre, trop manir, mais d'une
tranget tellement exquise! L-bas, les normes murailles taient
couvertes de broderies de pierre. Ici, sous cette toiture fantasque 
grandes cornes d'or, on dirait la pagode toute tendue d'un vieux brocart
somptueux, qui scintille sous les rayons mourants du soleil--et c'est un
rseau de minutieuses ciselures en stuc dor, o se mlent des parcelles
de cristal imitant des rubis et des meraudes. Quant aux portes, qui
brillent d'un clat diffrent et plus bleutre, elles sont en mosaque
de nacre.

Nos lphants, comme s'ils avaient compris que nous voulions regarder
sans hte, font le tour des terrasses avec une majest somnolente. L'une
aprs l'autre, chacune des statues postes sur les rebords nous adresse
au passage sa grimace d'ironie; elles ont des corps d'homme, mais des
figures d'pouvantail; elles reprsentent les Esprits gardiens des
seuils ternels; leur prsence suffit  indiquer un lieu mortuaire et 
commander le recueillement; toutes se tiennent les jambes cartes, les
mains poses sur les genoux plis, ayant l'air de se baisser ainsi pour
mieux rire--rire des fragilits humaines sans doute, rire de la
naissance et rire de la mort... Ainsi que les parois de la pagode, tous
les monstres en sentinelle sont couverts de ciselures dores et de
facettes de cristal, qui leur font des costumes de grand apparat, un peu
dfrachis, il est vrai, par les ans, et tachets de moisissure grise;
quant  leurs visages, ils nous sont dj connus; ils ont t copis
sur les bas-reliefs millnaires d'Angkor-Vat. Mais pourquoi ces
attitudes convulses par le rire macabre, dans ce lieu de l'apaisement
suprme? Pour nous, quel abme de mystre, qu'une telle conception des
tombeaux!...

Quand nous avons fini de contourner la pagode, quand nous revenons
devant les portes de nacre, il n'y a plus que les ors de la toiture, ses
courbes un peu chinoises et ses longues cornes qui brillent d'un clat
ardent; le soleil achve de se noyer dans les verdures sans fin de la
plaine; il n'illumine plus les murailles, et nous voyons ces vieux
brocarts, dj fans par les pluies de beaucoup de saisons, s'teindre
en des nuances rares, o miroitent, par places seulement, des espces
de broderies de cristal. Les bonzes, pour nous faire honneur, sont
rests sur les marches. Et tout cela--pagode, personnages en robe jaune
qui ne bougent pas, esprits funraires qui rient au bord des terrasses
en s'appuyant des mains sur leurs genoux carts--se reflte dans les
eaux mortes de l'tang, o les lotus, fleurs du plein jour, commencent
de rapprocher et de fermer leurs larges ptales roses parce que l'ombre
du soir approche. Sur ces magnificences surannes, on sent de plus en
plus descendre, avec le crpuscule, la paix des isolements profonds.

Il est l'heure de nous en aller, et le pas de nos lphants redevient
rapide pour le dpart. Nous nous replongeons dans ces troits sentiers,
o tout le temps la verdure nous enserre et nous frle. Une fois de plus
la brousse se referme sur nous, l'ternelle brousse, se htant de nous
cacher la clairire magique o, peut-tre, rde encore un peu l'me
incomprhensible d'une vieille reine d'Extrme-Asie.

Nuit noire, quand les bonnes btes gantes s'agenouillent pour nous
dposer au village de ce matin, prs de la berge. Le bateau nous
attendait l sous pression, et je fais appareiller pour continuer de
redescendre le Mkong. C'est l'poque de l'anne o les eaux des lacs du
Siam se dversent dans le grand fleuve, et nous partons de toute la
vitesse de la machine, aide de la vitesse du courant. Un peu aprs
minuit, nous sommes de retour  Pnom-Penh, la ville presque coloniale
franaise, et amarrs devant les jardins du gouverneur.



XII

_Mardi, 3 dcembre 1901._


A Pnom-Penh jusqu'au minuit suivant, aprs quoi il faudra se replier sur
Sagon, pour tre rentr  bord dans les dlais militaires. Pluie chaude
et torrentielle tout le jour.

C'est ce soir,  neuf heures, que le vieux roi Norodon doit me recevoir.
Le gouverneur ayant eu l'extrme bont de lui dire que je n'tais pas un
simple aide de camp, mais un lettr de France, il parat que ce sera
une grande rception, o figurera le corps de ballet de la cour.

La pluie tombe encore en dluge quand la voiture du gouverneur vient me
chercher pour me conduire au palais. Nuit touffante, malgr l'arrosage
 grande eau qui nous vient du ciel noir, et trajet sous des arbres
confus, par des avenues obscures o rien ne semble vivre. Mais
blouissement de lumire  l'arrive, quand des serviteurs se
prcipitent avec de larges parapluies asiatiques pour nous faire
descendre, et nous protger jusqu' la salle de rception.

Elle est immense, cette salle, mais elle n'a pas de murailles, rien
qu'un toit soutenu en l'air par de trs hautes colonnes bleues. Dans
des girandoles et sur des torchres cambodgiennes en argent--o nagure
encore ne brlaient que des mches imbibes d'huile--la lumire
lectrique vient d'tre rcemment installe; un peu dconcertante ici,
elle clabousse avec brutalit la foule des princesses, des suivantes,
des serviteurs, des musiciens, les cinq ou six cents personnes
accroupies  terre sur des nattes: rien que des costumes blancs, des
draperies blanches, et beaucoup de bras nus, de seins nus d'une couleur
de bronze clair. L'orchestre, ds que nous paraissons, commence une
musique d'Asie qui tout de suite nous emporte dans les lointains de
l'espace et du temps. Elle est douce et puissante, donne par une
trentaine d'instruments en mtal ou en bois sonore que l'on frappe avec
des btons velouts. Il y a des tympanons, des claquebois au clavier
trs tendu, et des carillons de petits gongs qui vibrent  la faon des
pianos jous avec la pdale forte. La mlodie est triste infiniment,
mais le rythme s'acclre en fivre comme celui des tarentelles.

Sur une estrade, on nous fait asseoir prs du lit de repos aux matelas
dors o le vieux roi infirme et presque moribond va venir s'tendre.
Prs de nous, sur une table galement dore, on a pos des coupes 
champagne, et des botes en or rouge du Cambodge remplies de cigarettes.
Nous dominons la salle, dont le milieu, tapiss de nattes blanches et
assez vaste pour y faire manoeuvrer un bataillon, reste vide: c'est l
que le spectacle du ballet nous sera offert. Des potiches trop grandes,
o trempent des feuillages nuancs comme des fleurs, sont poses au pied
de chacune de ces colonnes bleues, qui laissent paratre dans leurs
intervalles, au-dessus de la foule en vtements clairs, le noir de la
nuit pluvieuse, l'obscurit profonde du ciel; en ce moment elles
laissent surtout paratre la pluie, qui s'abat en dluge plus furieux et
dont les moindres gouttelettes, en passant dans cette vive lumire
lectrique, jettent tous les feux du prisme, brillent tellement qu'on
croirait voir tomber des pierreries par milliers, des diamants en
cascade. Deux portes l-bas donnent sur l'intrieur du palais, et c'est
par l que vont arriver les ballerines. La chaleur reste accablante,
malgr les larges ventails que des serviteurs ne cessent d'agiter
au-dessus de nos ttes. Et partout des vols d'insectes, affols par
l'clat des girandoles, tourbillonnent innombrables, moustiques,
phmres, scarabes bruissants ou grandes phalnes.

Il tardait  paratre, le roi, et maintenant des serviteurs apportent et
dposent sur un coussin prs de nous sa couronne et son sceptre d'or,
garnis de gros rubis et de grosses meraudes. Il est dcidment trop
malade[4], il nous prie de l'excuser et nous envoie les attributs
souverains, pour bien nous marquer que la rception quand mme est
royale.

      [Note 4: Il est mort peu de temps aprs. Et c'est son successeur,
      le roi Sisovath, qui est venu en France, o il a commis l'aimable
      faute de montrer aux Parisiens quelques-unes des ballerines de la
      cour; on ne devrait pas profaner et diminuer de tels spectacles en
      les produisant ainsi en dehors de leur cadre.]

Le spectacle va donc commencer sans lui. La musique, tout  coup, se
fait plus sourde et plus mystrieuse, comme pour annoncer quelque chose
de surnaturel. L'une des portes du fond s'ouvre; une petite crature
adorable et quasi chimrique se prcipite au milieu de la salle: une
Apsara du temple d'Angkor! Impossible d'en donner l'illusion plus
parfaite; elle a les mmes traits parce qu'elle est de la mme race
pure, elle a le mme sourire d'nigme, les paupires baisses et
presque closes, la mme gorge de toute jeune vierge,  peine voile sous
un mince rseau de soie. Et son costume est scrupuleusement copi sur
les vieux bas-reliefs, mais copi en joyaux vrais, en toffes
magnifiques; des espces de gaines en drap d'or emprisonnent ses jambes
et ses reins. Le visage tout blanc de fard et les yeux allongs
artificiellement, elle porte une trs haute tiare d'or, mouchete de
rubis, dont la pointe s'effile comme celle d'un toit de pagode, et, aux
paules, des espces d'ailerons, de nageoires de dauphin, en or et
pierreries. En or galement et en pierreries, sa large ceinture, les
anneaux qui ornent ses chevilles et ses bras nus couleur d'ambre un peu
rose. Seule d'abord en scne, la petite Apsara des vieux ges, chappe
du bas-relief sacr, fait des signes d'appel vers cette porte du
fond--qui devient pour nous la porte des apparitions feriques--et deux
de ses soeurs accourent la rejoindre, deux nouvelles Apsras, aussi
tincelantes, les hanches moules dans les mmes gaines rigides, portant
les mmes tiares d'or et les mmes ailerons d'or. Elles se prennent par
la main toutes trois. Ce sont des reines d'Apsras sans doute, car un
trne a t prpar pour les faire asseoir. Mais elles changent une
mimique d'inquitude, et recommencent des signes d'appel, toujours vers
cette mme porte... On tait dj merveill d'en voir trois. Est-ce que
par hasard il en viendrait d'autres?... Et c'est par groupes qu'elles
arrivent, dix, vingt, trente, pares en desses comme les premires,
tout le trsor du Cambodge est sur leurs ttes et sur leurs paules
charmantes.

Devant les trois reines assises, elles vont excuter des danses
rituelles, qui sont des danses presque sur place et plutt des
frmissements rythms de tout leur tre. Elles ondulent comme des
reptiles, ces petites cratures sveltes, adorablement muscles et qui
semblent n'avoir pas d'os. Parfois elles tendent les bras en croix, et
alors l'ondulation serpentine commence dans les doigts de la main
droite, remonte en suivant le poignet, l'avant-bras, le coude, l'paule,
traverse la gorge, se continue du ct oppos, suit l'autre bras et
vient mourir aux extrmes phalanges de la main gauche, surcharge de
bagues.

Dans la vie relle, ces petites ballerines exquises sont des enfants
trs gardes, souvent mme des princesses de sang royal, que l'on n'a le
droit ni d'approcher ni de voir. On les assouplit ds le dbut de la vie
 ces mouvements qui ne paraissent pas possibles pour des membres
humains;  ces poses si peu naturelles, qui cependant sont de tradition
immmoriale dans ce pays, ainsi que l'attestent les personnages de
pierre habitants des ruines.

Elles vont mimer  prsent des scnes du Ramayana, telles que jadis
elles furent inscrites dans le grs dur, aux bas-reliefs du temple
ancestral. Et voici leurs beaux chars de guerre qui font leur entre,
copis en petit sur ceux d'Angkor-Vat. Mais, par une convention nave,
les lphants qui devraient les traner ont t remplacs par des
hommes, marchant  quatre pattes, tout nus et tout jaunes, coiffs de
grosses ttes en carton avec trompes et oreilles articules. Alors nous
assistons  des pisodes gracieux ou tragiques,  des combats contre des
monstres, surtout  des dfils de cortges pour clbrer des victoires.
On voit une petite reine de quatorze  quinze ans, trs constelle, trs
farde, idale sur son char de guerre, poursuivie par les dclarations
d'amour d'un jeune guerrier et les repoussant avec une grce infiniment
chaste; on voit mille choses dlicates et charmantes, qui tmoignent de
l'art le plus affin. Chaque fois qu'une thorie d'Apsras se retire par
l'une des portes du fond, une autre thorie apparat  l'autre porte et
vient lentement occuper la salle. Il en est quelques-unes, de ces
petites fes tout en or, qui peuvent bien avoir sept ou huit ans, et qui
dfilent, peintes comme des idoles, casques de trop hautes tiares, avec
des ailerons de pierreries aux paules, dignes et graves en des
attitudes hiratiques.

Une chaleur de plus en plus lourde s'exhale de cette foule, qui se
parfume au musc et aux fleurs; la pluie torrentielle continue d'emplir
le fond du tableau avec son ruissellement de gemmes brillantes; de
toute la brousse alentour, des myriades de bestioles ailes ne cessent
de se prcipiter vers les lustres et les torchres; il vient aussi de
grandes chauves-souris et des oiseaux nocturnes; l'exubrante vie
animale, dont l'air est rempli  l'excs, nous enveloppe et nous
pntre.

Maintenant voici le Roi des Singes qui arrive avec son masque d'or,
grimaant,--tel, il va sans dire, que je l'ai vu l-bas sculpt sur les
murs des vieux temples. Lui aussi prend des poses qui ne sont pas
naturelles, pas possibles (les poses des bas-reliefs, toujours); ses
membres jeunes ont t de trs bonne heure accommods  ces exigences de
la tradition. A sa suite, toute l'arme des Singes envahit la scne:
petites filles encore, petites princesses masques en pouvantail, mais
dont les gorges naissantes se dessinent sous les prcieuses soies
lgres. Et il s'agit, pour cette tonnante mais peu redoutable cohorte,
d'aller dlivrer la belle Sita, que des dmons tiennent captive, trs
loin, dans une le... Nous sommes en plein Ramayana, et les mmes
spectacles videmment devaient se donner  Angkor-Thm, on devait y
porter les mmes costumes; cette soire achve de nous faire concevoir
ce que furent les splendeurs de la ville lgendaire. Des temps que nous
croyions  jamais rvolus ressuscitent pour nos yeux; mais ce n'est pas
une reconstitution tudie qui les fait revivre; non, tout simplement
rien n'a chang ici, au fond des mes ni au fond des palais, depuis les
ges hroques. Malgr ses dehors si amoindris, ce peuple cambodgien
dchu est rest le peuple khmer, celui qui tonna l'Asie d'autrefois par
son mysticisme et son faste; on sait d'ailleurs qu'il n'a jamais perdu
l'espoir de reconqurir sa grande capitale, ensevelie depuis des sicles
sous les forts du Siam,--et c'est toujours le Ramayana, l'pope si
ancienne et si nbuleuse, qui continue de planer sur son imagination et
de guider son rve.

Puisse la France, protectrice(?) de ce pays, comprendre que le ballet
des rois de Pnom-Penh est un legs sacr, une merveille archaque  ne
pas dtruire!...

Vers une heure du matin, dans la nuit noire et sous la pluie chaude,
nous quittons le palais de Norodon, et je vais faire appareiller la
mouche  vapeur qui m'attend. Je recommence  descendre le cours du
Mkong, dans d'paisses et pesantes tnbres o s'vanouit pour moi la
vision des petites fes du Ramayana.

Et aprs-demain il faudra tre de retour  Sagon, la ville au mauvais
charme d'alanguissement et de mort, reprendre mon poste prs de
l'amiral, parmi mes compagnons d'exil; me reclotrer entre les
touffantes murailles en fer de ce cuirass, qui, depuis bientt
vingt-deux mois, vient de nous promener au milieu de toutes les houles
des mers de Chine, mais qui sommeille,  prsent, le long d'un quai
morbide o la verdure des arbres est trop verte et le sol tristement
rouge.



XIII

_Octobre 1910._


Prs de dix annes encore ont pass sur ce plerinage. Et maintenant
l'heure est venue trs vite,  pas de loup, l'heure qui me semblait ne
devoir jamais venir, l'heure crpusculaire de la vie o toutes les
choses terrestres s'loignent, diminuent, s'estompent en grisailles.

Aprs un peut-tre dernier t lumineux pass en Orient, je suis rentr
depuis ce matin dans ma maison familiale. Il fait beau aujourd'hui, dans
ce coin de France o mes yeux s'ouvrirent, il fait calme sous un ciel
bleu; mais le soleil, rest clair et chaud, a cependant un commencement
de pleur qui sonne le dclin de la saison, qui ajoute  la mlancolie
de mon retour.

Et voici que le hasard me ramne dans ce rduit qui fut mon muse
d'enfant,--une chambrette dont je ne songe pour ainsi dire jamais plus 
ouvrir la porte, mais que je laisse subsister comme lieu de souvenir;
les pauvres choses, qui me firent jadis tant songer  des pays
lointains, s'y desschent et s'y miettent dans leurs petites vitrines,
comme des momies  l'abandon dans leur hypoge.

On y sent une odeur vieillotte de camphre, d'oiseaux empaills, de je ne
sais quoi de mort, et il y fait triste, ce soir, indiciblement...
J'ouvre la fentre... Mais je crois que tout y est plus lugubre, au
contraire, quand j'y ai fait pntrer les rayons d'un soleil de soir
d'octobre... Ah! une gupe y est entre en mme temps... Oui, je me
rappelle qu'autrefois il y venait aussi beaucoup de gupes, car ce
cabinet donne sur des jardins, de vieux jardins de province un peu trop
enclos, mais dont les murs sont tapisss de vignes et de rosiers...

J'y pense tout  coup; ce numro surann d'une revue coloniale contenant
les images qui furent les premires  me rvler les ruines d'Angkor, il
doit tre toujours l, derrire un rideau. Comment donc n'ai-je pas eu
l'ide de le chercher  mon retour d'Extrme-Asie? Je vais tenter de le
trouver, dans ce recoin, sous la poussire dpose comme une impalpable
cendre.

Elle fut certainement dcisive, l'influence qu'exera ce muse sur
l'orientation de ma vie. Il en va de mme pour la plupart des hommes,
simples jouets de leurs impressions initiales; des riens, longuement
regards au premier ge, suffisent pour inflchir, dans un sens ou dans
un autre, toute la suite de leur destine. Et ce soir--est-ce parce que
je ne l'ai pas revu depuis de longs mois, ce minuscule muse--pour un
peu ses sortilges agiraient encore; les pauvres choses de ses tagres
me donneraient presque l'inquitude et le frisson de pays inconnus, vers
lesquels m'vader et courir... Quel mouvement puril! Mais c'est fini,
tout cela; de l'inconnu, il n'en existe plus, et j'ai vid la coupe des
aventures!... Derrire cette vitre, tel oiseau clatant qui me faisait
rver des _colonies_, mais j'ai err au plus impntrable des forts
qu'il habita. Telle humble calebasse aux dessins barbares, que je
considrais comme une prcieuse curiosit; mais j'ai vcu parmi les
noirs Yoloffs qui excellent  les graver ainsi,  l'ombre de leurs toits
de roseaux, devant leurs horizons de sables. Telle pagaie accroche
contre le mur et qui voquait pour moi les sauvages des les, mais
les Polynsiens m'ont appris  manoeuvrer les pareilles, en camaraderie
avec eux, dans leurs pirogues balances sur les houles du Grand Ocan...
Alors, vraiment, ce n'tait que a, le monde? Ce n'tait que a, la
vie?...

Ah! j'ai retrouv le numro de la revue coloniale, rvlateur d'Angkor.
Sur le papier jauni, les images, combien elles sont imparfaites et
maladroites, auprs des belles illustrations que l'on fait de nos jours;
c'est qu'elles datent dj d'un demi-sicle, hlas! Elles sont trs
fidles cependant et voici bien les hauts donjons  silhouette de tiare,
que maintenant j'ai contempls en ralit, au soleil tropical ou sous
les nues des orages de l-bas. Ds que j'ai revu les si modestes
gravures, tout de suite, bien entendu, les impressions de la premire
fois se reprsentent en foule  ma mmoire; mme ces phrases emphatiques
d'_Ecclsiaste_ qui avaient chant alors dans ma tte d'enfant, je les
retrouve comme si elles taient d'hier: J'ai tout essay, tout
prouv... Au fond des forts du Siam, j'ai vu l'toile du soir se lever
sur les ruines de la mystrieuse Angkor...

Eh! Mais c'est aujourd'hui ce morne retour au foyer dont j'avais eu le
pressentiment si net, le retour suprme, avec une me trs lasse et des
cheveux blanchissants! Il n'y a pas d'illusion  se faire, c'est
aujourd'hui, et le cycle de ma vie est clos...

Des gupes encore viennent d'entrer, et des mouches bourdonnantes;
devant les petites vitrines scelles et les petites choses mortes, elles
dcrivent leurs courbes folles; l'poque est proche cependant o elles
vont s'endormir ou mourir; mais c'est par esprit de tradition elles
aussi, sans doute, qu'elles ont tenu  reparatre gaiement dans ce lieu
si longtemps ferm o elles avaient l'habitude, autrefois, de danser
leurs rondes en ma compagnie. Les moindres bestioles, on le sait, refont
ternellement les mmes choses aux mmes places, ainsi que les moindres
mousses ou fleurettes sauvages revivent pendant des sicles dans le mme
coin des bois.

Pour feuilleter la vnrable revue dmode, je me suis assis prs de la
fentre ouverte. Le soleil de fin octobre s'abaisse sur cette plaine de
l'Aunis que j'aperois par-dessus les toitures proches et les remparts.
A l'horizon extrme, il y a encore ces mmes bois qui voisinent avec
ceux de la Limoise et dont la ligne de contours n'a pas t change.
Dans le lointain des prairies, la Charente dessine sa mince trane qui
brille,--et jadis elle reprsentait pour moi la porte de l'inconnu,
cette rivire par o les navires s'en allaient aux pays exotiques, aux
colonies; mais o donc me mnerait-elle  prsent, vers quels Ocans
que je n'aie pas explors?... Dans la revue pose sur mes genoux, je
dcouvre des images qui ne m'avaient pas frapp ou dont j'avais perdu le
souvenir: voici bien le grand masque de Brahma, avec son expression
moqueuse, tel qu'il m'apparut un soir dans la fort d'ombre, multipli
d'une faon effarante et me regardant du haut des _Tours  quatre
visages_; je ne me doutais pas qu'il ft rest tant d'annes  me
guetter ici, sur une tagre poudreuse, parmi les bibelots intimes de
mon enfance. Sur la page que je tourne ensuite, voici trois Apsras des
bas-reliefs, avec leurs gorges rondes copies sur des modles qui
palpitaient il y a mille ans; elles me ramnent  l'esprit le ballet des
rois de Pnom-Penh qui fut comme l'apothose terminant mon plerinage:
tout un scintillement d'or, de couleur et de lumire  peine possible 
concevoir ici, au milieu de ce cadre apais d'une arrire-saison en ma
province natale, pendant que volent autour de moi les dernires gupes
d'un t. Mes yeux distraits vont des feuillets que je parcours 
l'horizon, dor en tristesse par ce soleil couchant. Si rien n'a chang
dans mon muse d'autrefois, tout galement est rest pareil dans ces
quartiers de ma ville de plus en plus dsute, d'o la vie maritime peu
 peu se retire: les mmes pans de murs, garnis des mmes jasmins et des
mmes lierres, les mmes toits en tuiles romaines jaunis par la rouille
du temps, les mmes chemines dont je reconnais si bien tous les profils
sur le ciel de cette fin d'une journe d'automne. Les arbres des
jardins, qui taient dj vieux quand je commenais la vie, n'ont pas
sensiblement vieilli depuis. Les grands ormeaux des remparts, qui
taient dj sculaires, sont l toujours, formant une aussi magnifique
ceinture avec leurs mmes cimes vertes.[5] Et quand tout s'est conserv
immuable dans les entours, comment imaginer, admettre que l'on est
soi-mme non loin de finir, tout simplement parce que l'on atteindra
bientt le nombre d'annes compt sans merci  la moyenne des
existences! Mon Dieu, finir, quand on ne sent rien en soi qui ait
chang, et que le mme lan vous emporterait vers l'aventure, vers
l'inconnu s'il en restait quelque part! Est-ce possible, hlas! devant
cet humble mais immuable dcor qui devrait pourtant,  ce qu'il semble,
vous envelopper d'une protection, vous imprgner un peu de sa facult de
durer, devant tout cela qui si aisment s'ternise, avoir t un enfant
pour qui le monde va s'ouvrir, avoir t celui _qui vivra_, et ne plus
tre que celui _qui a vcu_!...

      [Note 5: Bien entendu, un conseil de pauvres petits diles, pour
      se conformer au mot d'ordre des nouvelles couches, vient de voter
      stupidement leur destruction.]

Et cependant, de cette vie si brve, parpille par toute la terre,
j'aurai retir quelque chose, une sorte d'enseignement qui ne suffit pas
encore, mais qui est dj pour apporter une bauche de srnit. Tant de
lieux d'adoration perdue que j'ai rencontrs sur ma route et qui
rpondent chacun  une forme particulire de l'angoisse humaine, tant
de pagodes, de mosques, de cathdrales, o la mme prire s'lve du
fond des mes les plus diverses! Tout cela ne m'a pas fait entrevoir
seulement cette demi-preuve si froide de l'existence d'un Dieu que l'on
indiquait dans les cours de philosophie de ma jeunesse, et qui est du
rabchage aujourd'hui: _la preuve par le consentement unanime des
peuples_. Non, mais ce qui importe infiniment plus, c'est qu'un tel
ensemble de supplications, de larmes brlantes, implique la confiance
presque universelle que ce Dieu ne saurait tre qu'un Dieu de piti. Oh!
certes, je ne prtends nullement dire l une chose un peu neuve; je ne
veux que joindre,  tant de milliers d'autres tmoignages, le mien,
parce qu'il est attendu peut-tre par quelques-uns de mes frres. A
mesure que les sicles s'accumulaient sur l'humanit, les dieux si
farouches qu'elle avait d'abord imagins au sortir de sa nuit originelle
ont graduellement fait place  des conceptions plus douces, moins
grossires et, sans doute, moins inexactes. A mesure que la piti des
uns pour les autres, la fraternelle piti prche par Bouddha et par
Jsus, faisait son chemin dans nos mes aux tendances plutt froces, la
notion se fortifiait en nous qu'il devait y avoir quelque part une Piti
suprme pour entendre nos cris,--et alors les sanctuaires devenaient de
plus en plus des lieux de supplications et de pleurs. Dans les mosques
de l'Islam, depuis le Moghreb jusqu' la Mecque, tous les jours des
hommes innombrables, le front battant la terre, font appel  la
Misricorde d'Allah! Le jaloux et sombre Jhovah des Hbreux s'est
effac devant le Christ,--et j'ai vu le Saint-Spulcre qui est bien le
lieu du monde o s'entendent le plus de confiants sanglots. Mme 
Angkor, des statues bouddhiques, au sourire de pardon, se sont assises
devant les quatre portes de la cella mure o des hommes d'il y a dj
plus de mille ans avaient senti qu'il fallait cacher le Dieu trop
terrible de leurs premires thogonies. La souveraine Piti, j'incline
de plus en plus  y croire et  lui tendre les bras, parce que j'ai
trop souffert, sous tous les ciels, au milieu des enchantements ou de
l'horreur, et trop vu souffrir, trop vu pleurer et trop vu prier. Malgr
les fluctuations, les vicissitudes, malgr les rvoltes causes par des
dogmes troits et des formules exclusives, l'existence de cette Piti
suprme, on la sent plus que jamais s'affirmer universellement dans les
mes hautes qui s'clairent  toutes les grandes lueurs nouvelles[6]. De
nos jours, il y a bien, c'est vrai, cette lie des demi-intelligences,
des quarts d'instruction, que l'actuel rgime social fait remonter  la
surface et qui, au nom de la science, se rue sans comprendre vers le
matrialisme le plus imbcile; mais, dans l'volution continue, le rgne
de si pauvres tres ne marquera qu'un ngligeable pisode de marche en
arrire. La Piti suprme vers laquelle se tendent nos mains de
dsesprs, il faut qu'elle existe, quelque nom qu'on lui donne; il faut
qu'elle soit l, capable d'entendre, au moment des sparations de la
mort, notre clameur d'infinie dtresse, sans quoi la Cration, 
laquelle on ne peut raisonnablement plus accorder l'inconscience comme
excuse, deviendrait une cruaut par trop inadmissible  force d'tre
odieuse et  force d'tre lche.

      [Note 6: En France, notre admirable Bergson qui vient de culbuter

      le dterminisme; en Amrique, William James et les disciples qui
      le continuent; aux Indes, quelques sages de Bnars et d'Hadyar.
      Les uns par l'irrfutable raisonnement, les autres par
      l'observation merveilleuse, tous aujourd'hui en viennent peu 
      peu  consolider ces espoirs que nos anctres, sans autant
      chercher, savaient trouver si bien et si naturellement derrire
      les symboles des religions intuitives.]

Et, de mes plerinages sans nombre, les futiles ou les graves, ce faible
argument si peu nouveau est encore tout ce que j'ai rapport qui vaille.


FIN


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--1452-1-12.




[Fin d'Un plerin d'Angkor, par Pierre Loti]
