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Titre: Tonio Krger [Tonio Krger (1903)], suivi de
   Le petit monsieur Friedemann
   [Der kleine Herr Friedemann (1898)],
   Heure difficile [Schwere Stunde (1905)],
   L'enfant prodige [Das Wunderkind (1903)],
   Un petit bonheur [Ein Glck (1904)]
Auteur: Mann, Thomas (1875-1955)
Traductrice: Maury, Genevive (dcde en 1956)
Prfacier: Jaloux, Edmond (1878-1949)
Date de la premire publication: 1923
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Stock, 1929
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   9 aot 2008
Date de la dernire mise  jour: 9 aot 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 157

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THOMAS MANN

TONIO KRGER

_Prix Nobel 1929_

_suivi de_

LE PETIT MONSIEUR FRIEDEMANN

HEURE DIFFICILE--L'ENFANT PRODIGE

UN PETIT BONHEUR

_OEuvres traduites de l'allemand par_

GENEVIVE MAURY

_Prface de_

EDMOND JALOUX

1929

NOUVELLE DITION

 L'OCCASION DU PRIX NOBEL

LIBRAIRIE STOCK

DELAMAIN ET BOUTELLEAU. PARIS.

7, _rue du Vieux-Colombier_

Paris

DE CET OUVRAGE IL A T TIR  PART,
SUR PAPIER DE HOLLANDE VAN GELDER,
DIX EXEMPLAIRES NUMROTS
DE I  X ET, SUR PAPIER PUR
FIL LAFUMA, CENT EXEMPLAIRES
NUMROTS DE 1  100.

Copyright 1923, by Delamain, Boutelleau et Cie, Paris.




TABLE DES MATIRES


Prface

Tonio Krger

Le petit monsieur Friedemann

Heure difficile

L'enfant prodige

Un petit bonheur




PRFACE

 LA PREMIRE DITION FRANAISE


Voici la premire fois qu'un ouvrage de Thomas Mann est traduit en
franais. Et Thomas Mann est sans doute le plus grand romancier allemand
contemporain. On a fait un succs  Hermann Sudermann, qui est un auteur
de quatrime ordre, mais on ne nous a pas rvl un admirable pote
comme Stefan Georg, ni un prosateur comme Thomas Mann. Pour Stefan
Georg, avouons-le, la question est plus difficile: la belle posie
allemande, et surtout la sienne, est  peu prs intraduisible, mais il
n'en est pas de mme de la prose de Thomas Mann, comme on le verra
ici-mme, par l'excellente traduction de mademoiselle Genevive Maury.

On nous dit que Thomas Mann est aujourd'hui nglig par les jeunes
crivains allemands au profit de son frre Heinrich, qui a publi, sous
le titre de _Sujet_, une si cruelle et si forte satire du bourgeois
allemand moyen, de l'homme _wilhelmis_, si on me permet ce nologisme.
Mais dans ces problmes de modes et de prfrences, la politique joue un
trs grand rle dans l'Allemagne contemporaine, et nous n'avons pas 
intervenir dans ces questions, Heinrich Mann n'est certes pas
ngligeable, mais il nous est ncessaire de connatre son frre, Thomas,
avant lui, d'abord parce qu'il est son an et ensuite parce que, des
deux, Thomas est certainement le plus artiste et plus capable de sduire
des esprits franais. On sera certainement de notre avis quand on aura
lu _Tonio Krger_, qui est une de ces oeuvres courtes et parfaites, o un
homme enferme le meilleur de soi-mme: russites presque involontaires,
comme _Manon Lescaut_, que l'on crit parfois en se jouant et qui
portent plus loin un nom que les gros livres auxquels on a donn tout
son effort.

* * *

Thomas Mann est d'autant plus prs de nous qu'il n'est pas tout  fait
un Allemand, sa mre tant une crole de race latine. Son pre tait un
important marchand de la ville de Lbeck o il est n lui-mme, le 6
juin 1875.

Ces vieilles villes hansatiques ont eu une antique civilisation
autonome qui remonte au moyen ge. C'est peut-tre dans leurs familles
patriciennes que la prussification de l'Empire, dans la seconde moiti
du dix-neuvime sicle, a rencontr le plus de sourdes rsistances. Ces
marchands opulents et orgueilleux avaient connu la libert. Ils avaient
une autre tradition que celle des hobereaux que l'on sait. Si j'indique
rapidement ces traits, c'est qu'ils font mieux comprendre la figure de
Thomas Mann et celle, aussi, de ce Tonio Krger, qui lui ressemble comme
un frre,--et dans les circonstances prsentes, mieux qu'un frre.

Cette naissance  Lbeck et cette double origine germanique et latine
expliquent une grande partie du talent de Thomas Mann; cela explique
surtout cette sorte de division intrieure qu'on lui voit et la part
norme qui, dans son oeuvre, est faite  la nostalgie.

La nostalgie est cependant un des thmes favoris de la littrature
allemande. La langue mme a ce terme profond et sourd de _senucht_ qui
exprime quelque chose qui n'est exprimable en aucune langue humaine,
sauf peut-tre en russe. Cette nostalgie secrte, cette aspiration
vhmente et confuse, cet appel  un mystre librateur, c'est le
sentiment que l'on trouve le plus chez les potes et les artistes
germaniques. Ils remplissent l'oeuvre entire de Novalis, qui a dit:
Notre vie n'est pas un songe, mais peut-tre en deviendra-t-il un. On
les retrouve dans _Tristan et Yseult_ comme dans _Parsifal_. Ils sont
chez Henri Heine comme chez Jean-Paul Richter; mais Thomas Mann a donn
 cette nostalgie un caractre vraiment moderne et, dans un sens,
presque baudelairien. C'est peut-tre dans son petit roman, _La Mort 
Venise_, qu'elle est le mieux et le plus compltement exprime, avec des
raffinements et des dessous psychologiques qui font de cet ouvrage un
des plus tranges et des plus accomplis de Thomas Mann.

Mais il serait injuste de voir surtout en Thomas Mann un artiste
pntrant, habile dans l'art de dpouiller la vie de l'me et d'en
montrer les tranges racines ou les plus mystrieuses et les plus rares
floraisons. Thomas Mann est aussi un grand romancier objectif, et son
meilleur titre  cette appellation est un considrable roman, clbre
dans tous les pays de langue allemande, et qui s'appelle _Les
Buddenbrooks_.

* * *

On pourrait presque dire que les _Buddenbrooks_, ce sont _les
Rougon-Macquart_ d'une famille de Lbeck; mais, aprs tout, cela serait
faux, d'abord parce que les _Buddenbrooks_ ne sont pas,  beaucoup prs,
une oeuvre aussi considrable que les _Rougon-Macquart_, et ensuite parce
que rien n'est diffrent de l'esprit d'mile Zola comme celui de Thomas
Mann. D'ailleurs, cet ouvrage, qui a paru en 1901, a t crit aprs que
le naturalisme eut cess d'tre  la mode. Cependant, comme beaucoup des
ouvrages qui ont subi son influence, les _Buddenbrooks_ suivent trs
nettement ce rythme acclr de chute  quoi se reconnaissent la plupart
des romans de cette poque.

Le rcit des _Buddenbrooks_ commence vers 1835. On y voit le souvenir de
Napolon planer encore sur l'Allemagne, puis on assiste  l'agitation
rvolutionnaire qui devait amener les vnements de 1848. On y assiste
d'un peu loin d'ailleurs et par des voies dtournes. C'est enfin la
transformation de l'Allemagne par la Prusse victorieuse que l'on
entrevoit  travers l'histoire des Buddenbrooks. D'un ct, ce roman
plonge dans la vie politique et dans la vie des affaires, de l'autre
dans la vie de famille des Buddenbrooks, et comme toujours, dans tout
roman, cette partie-l est suprieure aux autres.

Les Buddenbrooks sont une famille de grands ngociants de Lbeck, assez
semblable par l'esprit et les moeurs  ce que peut tre une grande
famille d'armateurs du Havre, de marchands d'huiles de Marseille ou de
marchands de vins de Bordeaux et telle que Charles Dickens nous a montr
 Londres la famille Dombey: robustes bastions sociaux, chez qui
l'orgueil de la fortune acquise donne des prjugs pareils  ceux d'un
clan patricien et une hauteur plus agressive encore.

L'esprit Buddenbrook,--car il y a un esprit Buddenbrook,--comme il y a
un esprit Dombey,--est incarn par Thomas, l'homme srieux de la
famille. C'est lui qui symbolise cette race de commerants actifs,
ordonns et impitoyables qui a cr,  force d'nergie et de svrit,
la fortune de la maison. Mais toute grande race a ses dfaillances;
Thomas a un frre fainant et noceur et une soeur que sa sentimentalit
et son dsordre conduisent  bien des dboires, et c'est l la tare des
Buddenbrooks.

Il y a quelque chose dans les _Buddenbrooks_ qui rappelle la _Saga des
Fossyte_, dans laquelle John Galsworthy a dpeint une famille de
patriciens anglais, avec ses grandeurs, sa duret et ses dfaillances.

* * *

J'aurais voulu parler aussi de deux rcits de Thomas Mann, qui sont
parmi ses meilleurs, _La Mort  Venise et Altesse Royale_, mais je ne
dsespre pas de les voir traduits en franais. Dans le premier, ce qui
se rvle surtout, c'est l'admirable artiste qu'est Thomas Mann et, par
certains cts, ce petit roman n'est pas sans rappeler _Tonio Krger_.
C'est aussi l'histoire d'un crivain, mais d'un crivain tent et chez
qui cette nostalgie dont je parlais plus haut prend les formes les plus
dangereuses,--si dangereuses qu'elles le conduisent  la mort. Thomas
Mann n'a certainement jamais cess d'entendre l'appel insidieux qui se
cache  peine dans la musique de Wagner. _La Mort  Venise_, il faut le
reconnatre, est une oeuvre profondment germanique, du moins par le
sentiment, sinon par la forme. Quant  _Altesse Royale_, c'est une de
ces peintures de petite principaut que l'on aime tant  lire et dont
l'attrait constitue un des agrments de la _Chartreuse de Parme_, comme
il a cr au dbut une des causes du succs de _Koenigsmarck_. Un humour
trs spcial, ml de tendresse, donne  l'histoire un ton de bonhomie
acerbe et douce  la fois, d'une saveur trs spciale.

On trouvera ici quelques exemples de cet humour dans les nouvelles qui
suivent _Tonio Krger_ et en particulier dans _Un petit Bonheur_; mais
cet humour, on le verra, contient plus de tendresse pudique que de
raillerie vritable, bien qu'il ne manque pas, quand il le faut, de
traits suffisamment empoisonns. Ces nouvelles feront voir, sous un jour
vari, diffrents aspects du talent de M. Thomas Mann, mais aspects en
quelque sorte mineurs; l'essentiel est d'une part dans le romancier des
_Buddenbrooks_ et d'autre part dans l'artiste qui a crit _Tonio Krger_
et _La Mort  Venise_.

_Tonio Krger_ est une de ces oeuvres courtes et parfaites, o l'on
s'tonne que l'auteur ait pu faire entrer tant de choses. Plusieurs vies
humaines, avec leurs traits essentiels, y sont rsumes en quelques
pages. Une oeuvre d'art,  ce point russie, reconnaissons-le, est rare
chez un Allemand.

J'ai un got personnel intense pour ces rcits puissants et concentrs
dans lesquels la substance humaine se cristallise pour ainsi dire, et,
merveilleusement rfracte, isole, sous une forme brillante et rduite
comme le quartz, un grand morceau d'exprience. _La Double Mprise_, _Le
Mouchoir Rouge_, _L'Inutile Beaut_ ne tombent-elles pas sous cette
dfinition,--et aussi _L'Histoire de Chlo_, de Meredith, _Le Tour de
Vis_, de Henry James, _L'Abandonne_, de Tourgueneff, _Une banale
Histoire_, de Tchkov, _La Soire avec M. Teste_, de Paul Valry?  ces
admirables rcits, je ne peux pas ne pas joindre _Tonio Krger_.

La donne en est simple dans son principe. Il s'agit de la diffrence
fondamentale qui spare ces deux races d'tres, ceux qui vivent en se
regardant vivre et ceux qui vivent sans leur propre tmoignage. En
ralit, Thomas Mann y traite de l'isolement profond de l'artiste dans
la socit et aussi des innombrables dsirs qui fourmillent dans son
me, altrent et vivifient sa personnalit. Cette douloureuse solitude
des tres d'exception est un des thmes familiers de cet crivain; on
en retrouve l'tude dans une de ses nouvelles: _Le Petit Monsieur
Friedemann_; on la retrouve surtout dans l'tude de l'crivain
Aschenbach dont les aventures remplissent l'trange roman de _La Mort 
Venise_. Dans les conversations, dans les lettres de Tonio Krger, cette
pense douloureuse est retourne sous toutes ses faces et prend un
caractre absolument gnral, qui donne  cette oeuvre sa grande porte.

 ct du malheureux Tonio, incertain, tourment et solitaire, on verra
l'admirable relief de deux figures en quelque sorte quotidiennes: Hans
et Inge. Ceux-l vivent pour leur compte, sans y rflchir; ils ne
s'analysent pas, ils ne rvent pas; ils s'abandonnent  leurs instincts
personnels et  leurs rglements sociaux. Et leur satisfaction fait un
curieux contraste avec le malaise constant  travers lequel se dveloppe
Tonio Krger.

* * *

En 1907, une revue demanda  Thomas Mann de tracer un portrait de
lui-mme. Il rpondit par cette page humoristique, que nous citons parce
qu'elle permettra de mieux connatre son auteur, mais aussi parce
qu'elle claire particulirement l'analyse de Tonio Krger lui-mme.

* * *

Mon pass est obscur et assez honteux. Si bien qu'il m'est extrmement
dsagrable d'en parler aux lecteurs. Potache, j'ai mal tourn. Ce n'est
pas que j'aie chou au baccalaurat,--en le disant, je me vanterais,
car je n'ai pas pu passer en rhtorique. En seconde, j'tais dj aussi
vieux que l'antique Westerwald. Paresseux, but, frivole, je prenais les
choses  l'ironie. Les professeurs du vnrable tablissement que je
frquentais,--d'excellents hommes,--me dtestaient, et  bon droit;
d'accord avec toutes les probabilits, toutes les donnes de
l'exprience, ils prdisaient ma perte certaine.  peine si, en vertu
d'une supriorit dont il est difficile de prciser la nature, je
jouissais d'une certaine considration auprs de quelques camarades. Les
annes ont ainsi pass jusqu' la dlivrance du diplme qui m'autorisait
 ne faire qu'une anne de service militaire.

chapp au gymnase, j'allai habiter Mnich, o ma mre s'tait
installe aprs la mort de mon pre, ngociant en grains  Lbeck, et
snateur de cette ville. Et, comme j'eusse t confus de m'abandonner
tout de suite et ouvertement  l'oisivet, j'entrai, entendant bien que
ce ft provisoirement, dans les bureaux d'une socit d'assurances
contre l'incendie. Mais, au lieu de me mettre au courant des affaires,
je me plaisais, passant les heures dans un fauteuil tournant,  inventer
en cachette des fictions,  crire, en y mlangeant des vers, une
histoire d'amour que j'envoyai  une revue d'avant-garde, et je ne
laissai pas d'tre fier de la voir publier.

Je quittai la compagnie d'assurances avant d'tre mis  la porte.
Feignant de vouloir devenir journaliste, je suivis pendant quelques
semestres les cours des Hautes tudes  Mnich: histoire, conomie
politique, lettres et beaux-arts, tout cela ple-mle et sans profit.
Subitement je plantai l tous les cours et j'allai vagabonder 
l'tranger,  Rome, o je flnai un an. Je passais mes journes 
crire,  dvorer ces lectures que l'on appelle littraires, et qu'un
homme comme il faut prend tout au plus pour se distraire quand il n'a
plus rien  faire,--mes soires taient consacres au punch et aux
dominos. J'avais juste de quoi vivre et m'offrir ces cigarettes de tabac
doux que dbite l'tat italien et dont je fumais alors jusqu' complte
ivresse.

De retour  Mnich, bruni, maigri et passablement dfait, je me vis
enfin oblig d'utiliser mon diplme de volontariat militaire.

N'attendez cependant point de moi plus d'aptitudes au service arm
qu'au reste; je vous dcevrais. Il ne fallut qu'un trimestre pour que
l'on me donnt mon cong. Mes pieds n'avaient pas voulu se faire  cette
marche idale et virile que l'on nomme pas de l'oie, et l'inflammation
d'une aponvrose me tenait constamment allong. Mais l'me est dans une
certaine mesure matresse du corps qu'elle anime, et si j'avais eu la
moindre tincelle du feu sacr, le mal n'et pas t insurmontable.

Bref, je quittai le service et en vtements civils je continuai ma vie
dissolue. Je fus quelque temps collaborateur du _Simplicissimus_,--vous
assistez  ma chute degr par degr,--et j'approchais de la quarantaine.

Et maintenant? Aujourd'hui? Vous me voyez, affaiss, l'oeil atone, un
cache-nez autour du cou, parmi d'autres enfants perdus, dans un caf
d'anarchistes? Tomb au ruisseau, comme il se devrait?

Non. Une gloire m'environne. Mon bonheur est sans gal. Je suis mari,
ma femme est jeune, belle extraordinairement,--une princesse, si l'on
m'en croit; la fille d'un professeur d'Universit, bachelire, sans
qu'elle m'en mprise pour cela, et elle m'a donn cinq enfants, en
parfaite sant, pleins d'avenir. J'ai un appartement splendide,
admirablement situ, lectricit, confort moderne, les plus beaux
meubles du monde, des tapis, des tableaux. Je donne des ordres  trois
servantes imposantes et  un chien de berger d'cosse.... Mes voyages
sont des triomphes. Les acadmies de province m'invitent, je parle en
habit, on m'applaudit ds que je parais. Je suis retourn dans ma ville
natale. Toutes les places taient vendues  la grande salle du casino;
on m'a tendu des couronnes de laurier, les petits lieutenants et les
jeunes femmes me demandent respectueusement de m'inscrire dans leur
album, et si demain on me dcorait je garderais mon srieux.

Et tout cela, comment? Par quels moyens? Pourquoi? Je n'ai pas chang,
je ne me suis pas amlior. J'ai continu de faire ce que j'ai toujours
fait, de rver, de lire les potes et d'crire comme eux... Ceux qui ont
parcouru mes crits auront remarqu la dfiance extrme que je n'ai
cess d'y tmoigner  la vie d'artiste, d'crivain.  vrai dire, les
honneurs que la socit rend  cette espce me causent une surprise dont
je ne reviens pas. Je sais ce que c'est qu'un pote, car j'en suis un
moi-mme, j'ai l'estampille. Un pote, soit dit en deux mots, est un
gaillard absolument inutilisable dans tous les ordres d'activit des
gens srieux; il ne pense qu' des futilits, non seulement il ne sert
pas l'tat, mais il nourrit des penses rebelles, il n'a mme pas besoin
d'tre particulirement intelligent, il lui arrive au contraire d'avoir
un esprit aussi lent et aussi obtus que le mien l'a toujours t,--par
ailleurs un enfant au fond, enclin  tous les drglements, un charlatan
dont il faut se mfier  tous gards, et qui ne devrait attendre de la
socit,-- vrai dire, il n'en attend rien d'autre,--qu'un silence
mprisant. Pourtant, c'est un fait que la socit permet  ce genre
d'individus de vivre dans son sein, d'y obtenir de la considration, d'y
acqurir le maximum de bien-tre.

Je ne dois pas m'en plaindre, j'en profite. Mais ce n'est pas dans
l'ordre. C'est de nature  encourager le vice, et c'est un scandale pour
les gens vertueux.

* * *

Il y aurait quelque chose  dire aussi du rle politique de Thomas Mann,
mais cela sortirait de notre cadre. Relatons pourtant qu'aprs avoir, en
1915, crit un trait  l'loge de Frdric II et de ses procds
guerriers, il semble aujourd'hui partisan de la Rpublique allemande et
revenu de son imprialisme.

En ralit, comme beaucoup d'intellectuels, Thomas Mann a de la peine 
se ranger dans un cadre politique formel; il a l'esprit trop satirique
et l'imagination trop idaliste pour qu'une forme de gouvernement,
quelle qu'elle soit, arrive aisment  le contenter. Il y a certainement
en lui un hritier de la sagesse de Goethe et de Nietzsche, un passionn
de culture europenne en mme temps qu'un fervent d'une aristocratie
intellectuelle. Mais cet aspect n'est pas,  notre avis, le plus
intressant de cette trange, puissante et changeante figure.

En ralit, moraliste politique, romancier ou conteur, Thomas Mann est
avant tout un artiste; c'est cet artiste capricieux, tourment,
gnreux, mais trs humain, que l'on admirera en lisant aujourd'hui
_Tonio Krger_ et bientt, j'espre, _La Mort  Venise_ et _Altesse
Royale_.

EDMOND JALOUX.

       *       *       *       *       *




TONIO KRGER




I


Le soleil d'hiver, cach derrire des couches de nuages, ne versait
qu'une pauvre clart laiteuse et blafarde sur la ville resserre entre
ses murailles. Les rues bordes de pignons taient mouilles et pleines
de courants d'air, et, par moments, tombait une espce de grle molle
qui n'tait ni de la glace ni de la neige.

L'cole tait finie.  travers la cour pave et hors de la grille, le
flot d'enfants rendus  la libert s'coulait, se divisait et s'enfuyait
 droite et  gauche. De grands lves serraient avec dignit leur
paquet de livres haut contre leur paule gauche, tandis que du bras
droit, ils ramaient contre le vent, dans la direction de leur repas de
midi; les petits partaient gaiement au trot, faisant rejaillir de tous
cts la neige fondue et s'entre-choquer l'attirail de la science dans
leurs cartables en peau de phoque. Mais de temps  autre tous, d'un air
vertueux, enlevaient leurs casquettes devant quelque professeur 
chapeau de Wotan ou  barbe de Jupiter qui s'loignait d'un pas grave.

Viens-tu  la fin, Hans? demanda Tonio Krger qui avait attendu
longtemps sur la chausse. Et il s'avana en souriant vers son ami qui
franchissait le portail en causant avec d'autres camarades et
s'apprtait dj  s'loigner avec eux.

--Quoi donc? demanda le jeune garon, et il regarda Tonio. Ah! c'est
vrai, nous allons encore faire un tour tous les deux.

Tonio ne dit rien et ses yeux se voilrent. Hans avait-il donc oubli,
se souvenait-il seulement maintenant, qu'aujourd'hui,  midi, ils
devaient aller se promener ensemble, alors que lui n'avait pas cess de
s'en rjouir depuis que la chose avait t convenue?

Oui, adieu vous autres! dit Hans  ses camarades. Je vais encore faire
un tour avec Krger. Et tous deux se dirigrent  gauche, pendant que
les autres s'en allaient en flnant  droite.

Hans et Tonio avaient le temps d'aller se promener aprs la classe,
parce qu'ils appartenaient tous deux  des familles dans lesquelles on
ne dnait qu' quatre heures. Leurs pres, de gros ngociants qui
exeraient des charges publiques, taient des personnages puissants dans
la ville. Les Hansen possdaient, depuis des gnrations dj, les
vastes chantiers au bord du fleuve, o, parmi les crachements et les
sifflements, de puissantes scies mcaniques dcoupaient des troncs.
Quant  Tonio, il tait le fils du consul Krger, dont on voyait chaque
jour vhiculer  travers la ville les sacs de grains marqus en larges
lettres noires du nom de l'entreprise, et la grande vieille maison de
ses anctres tait la plus belle de toute la ville... Les deux amis
devaient continuellement soulever leurs casquettes, car ils
rencontraient  chaque instant des connaissances, et bien des gens
saluaient mme les premiers ces gamins de quatorze ans.

Tous deux portaient leurs gibecires sur le dos, et tous deux taient
bien et chaudement habills; Hans d'une courte vareuse sur laquelle
tait rabattu, couvrant le dos et les paules, le large col bleu de son
costume marin, et Tonio d'un paletot gris  ceinture. Hans portait un
bret de matelot danois  rubans courts, hors duquel jaillissait une
mche de ses cheveux d'un blond de lin. Il tait remarquablement joli et
bien fait, large d'paules et mince de hanches, avec des yeux d'un bleu
d'acier, au regard vif et dgag. Mais sous le bonnet de fourrure rond
de Tonio, dans un visage brun, aux traits d'une finesse toute
mridionale, s'ouvraient deux yeux sombres, dlicatement ombrags, aux
paupires trop lourdes,  l'expression rveuse et un peu hsitante...
Les contours de la bouche et du menton taient d'une rare finesse. Sa
dmarche tait indolente et irrgulire, tandis que les jambes sveltes
de Hansen, dans leurs bas noirs, se mouvaient d'une faon
remarquablement lastique et rythme.

Tonio ne disait rien. Il souffrait. Tout en fronant ses sourcils un peu
obliques et en arrondissant ses lvres pour siffler, il regardait au
loin de ct, en penchant la tte. Cette attitude et cette expression
lui taient particulires.

Soudain Hans glissa son bras sous celui de Tonio tout en lui jetant un
regard  la drobe, car il comprenait trs bien de quoi il retournait.
Et Tonio, bien qu'il ft encore quelques pas sans parler, se sentit
subitement des dispositions trs tendres.

 vrai dire, je n'avais pas oubli, Tonio, dit Hansen en baissant les
yeux vers le trottoir devant lui, mais je pensais seulement
qu'aujourd'hui cela ne marcherait pas, parce qu'il fait si humide et si
vilain. Mais tout cela m'est bien gal, et je trouve trs chic que tu
m'aies tout de mme attendu. Je croyais dj que tu tais rentr  la
maison et j'tais fch...

Tout en Tonio se mit  bondir et  jubiler de joie  l'oue de ces
paroles.

Eh bien, allons maintenant sur les remparts, dit-il d'une voix mue,
sur le rempart du Moulin et sur celui du Holstein, et je te ramnerai 
la maison, Hans. Non, bien sr, cela ne me fait rien du tout de m'en
retourner seul; la prochaine fois, c'est toi qui m'accompagneras.

Au fond il ne croyait pas trs fermement aux explications de Hans, et il
sentait trs bien que celui-ci attachait la moiti moins d'importance
que lui  cette promenade  deux. Mais il voyait pourtant que Hans
regrettait son oubli, et avait  coeur de se faire pardonner, et
l'intention de retarder leur rconciliation tait bien loigne de son
esprit.

Le fait est que Tonio aimait Hans Hansen et avait dj beaucoup souffert
par lui. Celui qui aime le plus est le plus faible, et doit souffrir;
son me de quatorze ans avait dj appris de la vie cette simple et dure
leon; et il tait ainsi fait qu'il remarquait trs bien des expriences
de ce genre, qu'il les notait en lui-mme, et y trouvait dans une
certaine mesure du plaisir, sans du reste rgler sa conduite personnelle
en consquence, ni en tirer d'utilit pratique. Il trouvait aussi de
telles leons beaucoup plus importantes et plus intressantes que les
connaissances qu'on l'obligeait  acqurir  l'cole, et il employait la
plus grande partie des heures de cours passes dans les classes aux
votes gothiques,  puiser tout ce que ces dcouvertes pouvaient lui
faire prouver et  en approfondir compltement la signification.

Et cette occupation lui procurait une satisfaction tout  fait semblable
 celle qu'il prouvait lorsqu'il se promenait dans sa chambre avec son
violon (car il jouait du violon), mlant des sons aussi moelleux qu'il
pouvait les produire au clapotis du jet d'eau qui, en bas, dans le
jardin, montait en dansant sous les branches du vieux noyer.

Le jet d'eau, le vieux noyer, son violon et au loin la mer, cette mer
Baltique dont, pendant les vacances, il pouvait pier les rves d't,
c'taient l les choses qu'il aimait, dont pour ainsi dire, il
s'entourait, et parmi lesquelles se droulait sa vie intrieure, choses
dont les noms font bien dans les vers, et retentissaient effectivement
toujours  nouveau dans ceux que Tonio Krger composait parfois.

Le fait qu'il possdait un cahier de vers crits par lui tait venu  la
connaissance de son entourage par sa propre faute et lui faisait
beaucoup de tort, aussi bien auprs de ses camarades qu'auprs des
professeurs. D'un ct, le fils du consul Krger trouvait stupide et
vulgaire de s'en formaliser, et il mprisait l'opinion de ses
condisciples et celle de ses matres, dont les mauvaises manires lui
rpugnaient et dont il pntrait les faiblesses personnelles avec une
rare clairvoyance. Mais, d'un autre ct, il jugeait lui-mme
extravagant et  proprement parler inconvenant d'crire des vers, et il
tait forc de donner raison dans une certaine mesure  ceux qui
tenaient cette occupation pour trange. Toutefois, ce sentiment n'tait
pas assez fort pour l'empcher de continuer.

Comme il perdait son temps  la maison, qu'il montrait en classe un
esprit lent et distrait, et tait mal vu de ses matres, il rapportait
sans cesse  la maison les bulletins les plus dplorables, ce qui
causait  son pre, un grand monsieur vtu avec soin, qui avait des yeux
pensifs et portait toujours une fleur des champs  la boutonnire,
beaucoup de colre et de souci. Quant  la mre de Tonio, sa belle maman
aux cheveux noirs qui portait le prnom de Consuelo et ressemblait si
peu aux autres dames de la ville, parce que le pre avait t la
chercher jadis tout au bas du planisphre, les bulletins lui taient
totalement indiffrents.

Tonio aimait cette mre ardente et sombre, qui jouait si
merveilleusement du piano et de la mandoline, et il tait content
qu'elle ne se chagrint pas de la position douteuse qu'il occupait parmi
les hommes. Mais d'un autre ct, il sentait que la colre de son pre
tait beaucoup plus digne et respectable, et, bien que celui-ci le
grondt, il tait tout  fait d'accord avec lui, tandis qu'il trouvait
la sereine indiffrence de sa mre un peu lgre. Parfois, il se disait
 peu prs ceci: C'est bien assez que je sois comme je suis,
inattentif, indocile, proccup de choses auxquelles personne ne pense
et que je ne puisse ni ne veuille changer. Il convient au moins qu'on me
reprenne et qu'on me punisse srieusement pour cela, et non pas que l'on
passe l-dessus avec des baisers et de la musique. Nous ne sommes
pourtant pas des bohmiens dans une roulotte verte, mais des gens
srieux, le consul Krger, la famille Krger... Souvent il pensait
aussi: Pourquoi donc suis-je si bizarre, et en conflit avec tout le
monde, brouill avec mes matres, et comme tranger parmi les autres
garons? Voyez les bons lves et ceux qui se tiennent dans une solide
mdiocrit, ils ne trouvent pas les matres ridicules, ils ne font pas
des vers, et ils ne pensent que des choses que tout le monde pense et
que l'on peut dire tout haut. Comme ils doivent se sentir  leur aise et
d'accord avec chacun! Cela doit tre agrable... Mais moi, qu'est-ce que
j'ai donc, et comment tout cela finira-t-il?

Cette faon de se considrer lui-mme et d'envisager ses rapports avec
la vie jouait un rle important dans l'amour de Tonio pour Hans Hansen.
Il l'aimait d'abord parce qu'il tait beau, ensuite parce qu'il
apparaissait exactement comme son oppos en tout point. Hans Hansen
tait un excellent lve, et de plus un joyeux compagnon, qui montait 
cheval, faisait de la gymnastique, nageait comme un hros et jouissait
de la faveur gnrale. Les matres avaient pour lui presque de la
tendresse; ils l'appelaient par son petit nom et l'encourageaient de
toutes les manires; les camarades recherchaient ses bonnes grces, et
dans la rue les messieurs et les dames l'arrtaient, saisissaient la
mche de cheveux couleur de lin qui jaillissait de son bret danois, et
disaient: Bonjour, Hans Hansen, avec ta jolie mche! Es-tu toujours
premier? Salue papa et maman pour nous, mon beau petit gars...

Tel tait Hans Hansen et, depuis que Tonio Krger le connaissait, il
prouvait une douloureuse aspiration ds qu'il l'apercevait, une
aspiration mle d'envie qui lui causait une sensation de brlure au
haut de la poitrine. Ah! pensait-il, avoir des yeux bleus comme toi, et
vivre comme toi en rgle et en bonne harmonie avec tout l'univers. Tu es
toujours occup d'une faon raisonnable et que tout le monde respecte.
Quand tu as fini tes devoirs, tu prends des leons d'quitation, ou bien
tu travailles avec ta scie  dcouper; mme pendant les vacances au bord
de la mer, tu passes ton temps  ramer,  manoeuvrer la voile ou 
nager; tandis que moi je reste couch comme un fainant sur le sable,
perdu dans mes rveries,  regarder fixement les jeux de physionomie
changeants et mystrieux qui glissent sur le visage de la mer. Mais
c'est bien pour cela que tes yeux sont si clairs. Ah! tre comme toi...

Il n'essayait pas de devenir comme Hans Hansen, et peut-tre ce souhait
de lui ressembler n'tait-il pas mme trs srieux. Mais il dsirait
douloureusement, tel qu'il tait, tre aim de lui, et il sollicitait
son affection  sa manire, qui tait une manire lente, profonde, plein
d'abngation, de souffrance et de mlancolie, mais d'une mlancolie plus
brlante et plus dvorante que toute l'imptueuse passion que l'on
aurait pu attendre de son apparence trangre.

Et sa sollicitation n'tait pas tout  fait vaine, car Hans, qui
estimait en lui une certaine supriorit, une facilit de parole
permettant  Tonio d'exprimer des choses difficiles, comprenait trs
bien que l'affection en prsence de laquelle il se trouvait tait d'une
force et d'une dlicatesse rares, il s'en montrait reconnaissant, et
causait  Tonio bien des joies par sa faon d'y rpondre, mais aussi
bien des tourments, dus  la jalousie,  la dception et  l'inutilit
de tout effort pour tablir entre eux une communaut spirituelle. Car,
chose remarquable, Tonio, qui enviait la manire d'tre de Hans Hansen,
s'efforait cependant continuellement de le convertir  la sienne, ce
qui ne pouvait russir que par instants, et seulement d'une faon
illusoire.

Je viens de lire quelque chose d'admirable, quelque chose de
magnifique, disait-il. Ils marchaient, puisant en commun dans le cornet
de bonbons aux fruits qu'ils avaient achet pour deux sous chez
l'picier Iwersen, rue du Moulin. Il faut que tu le lises, Hans, c'est
_Don Carlos_ de Schiller. Je te le prterai, si tu veux...

--Non, non, laisse cela, Tonio, dit Hans Hansen, ce n'est pas une
lecture pour moi. J'aime mieux mes livres sur les chevaux, tu sais; il y
a dedans des illustrations patantes, je t'assure. Une fois que tu
viendras chez moi, je te les montrerai. Ce sont des photographies
instantanes, et l'on voit les btes en train de trotter, de galoper, de
sauter, dans toutes les positions que l'on ne peut pas du tout voir dans
la ralit, parce que cela va trop vite.

--Dans toutes les positions? demanda poliment Tonio. Oui, ce doit tre
joli. Mais, pour en revenir  _Don Carlos_, cela dpasse tout ce que
l'on peut imaginer... Il y a dedans des passages, tu verras, qui sont
tellement beaux que cela vous donne une secousse, que c'est comme si
quelque chose clatait.

--Comme si quelque chose clatait? demanda Hans Hansen. Comment cela?

--Il y a par exemple l'endroit o le roi a pleur parce que le marquis
l'a tromp... mais le marquis ne l'a tromp que par amour pour le
prince, auquel il se sacrifie, comprends-tu? Et voil que la nouvelle
que le roi a pleur parvient du cabinet dans l'antichambre.

Pleur? Le roi a pleur? Tous les courtisans sont consterns et chacun
est pntr d'effroi, car c'est un roi terriblement dur et svre. Mais
on comprend si bien qu'il ait pleur, et moi, j'ai plus de chagrin pour
lui que pour le prince et pour le marquis ensemble. Il est toujours
tellement seul et priv d'amour, et maintenant il croit avoir trouv un
tre  qui se fier, et cet tre le trahit...

Hans Hansen regarda de ct le visage de Tonio, et quelque chose dans ce
visage dut veiller son intrt pour le sujet, car il remit soudain son
bras sous celui de Tonio et dit:

De quelle faon le trahit-il donc, Tonio?

Tonio commena  gesticuler.

Le fait est, commena-t-il, que toutes les lettres pour le Brabant et
pour la Flandre...

--Voil Erwin Immerthal, dit Hans.

Tonio se tut. Qu'il aille  tous les diables, cet Immerthal!
pensait-il. Pourquoi faut-il qu'il vienne nous dranger? Pourvu qu'il ne
nous accompagne pas pour parler tout le long du chemin de la leon
d'quitation... Car Erwin Immerthal prenait aussi des leons
d'quitation. Il tait le fils du directeur de la Banque et il habitait
l, en dehors de la ville. Dj dbarrass de sa gibecire, il venait 
leur rencontre, avec ses jambes arques et ses yeux brids.

Bonjour, Immerthal, dit Hans. Je fais un tour avec Krger.

--Je dois aller en ville pour une commission, dit Immerthal, mais je
vais faire encore un bout de route avec vous... Ce sont des bonbons aux
fruits que vous avez l? Oui, merci, j'en veux bien quelques-uns. Demain
nous avons notre leon, Hans.--Il voulait parler de la leon
d'quitation.

--Chic! dit Hans. On va me donner des gutres de cuir, tu sais, parce
que j'ai eu la meilleure note dernirement en thme.

--Tu ne prends pas de leons d'quitation, Krger? demanda Immerthal; et
ses yeux n'taient plus que deux fentes brillantes.

--Non, rpondit Tonio d'une faon tout  fait indistincte.

--Tu devrais demander  ton pre qu'il t'en fasse prendre aussi, Krger,
remarqua Hans Hansen.

--Oui, fit Tonio,  la fois avec prcipitation et indiffrence. Sa gorge
se serra un instant, parce que Hans l'avait appel par son nom de
famille, et Hans parut le sentir, car il dit, en manire d'explication:

--Je t'appelle Krger, parce que ton prnom est si baroque, tu sais;
excuse-moi, mais je ne l'aime pas du tout. Tonio... ce n'est pas un nom
en somme. Du reste, tu n'y peux rien, bien sr.

--Non, sans doute que tu t'appelles ainsi justement parce que cela a une
allure trangre et que c'est un peu singulier, dit Immerthal en se
donnant l'air de parler pour arranger les choses.

Les lvres de Tonio tremblrent. Il se contint et dit:

Oui, c'est un nom stupide, Dieu sait que j'aimerais mieux m'appeler
Henri ou Guillaume, vous pouvez m'en croire! Mais j'ai t appel ainsi
d'aprs un frre de ma mre qui s'appelle Antonio; car ma mre n'est pas
d'ici, comme vous le savez...

Puis il se tut et laissa les deux autres parler chevaux et harnachement.
Hans avait pass son bras sous celui d'Immerthal et causait avec un
intrt et une animation qu'il et t impossible d'veiller en lui pour
don Carlos... De temps en temps, Tonio sentait l'envie de pleurer lui
monter en picotant dans le nez; et il avait de la peine  matriser son
menton qui se mettait continuellement  trembler...

Hans n'aimait pas son nom,--qu'y faire? Lui s'appelait Hans, et
Immerthal s'appelait Erwin, bon, c'taient l des noms universellement
reconnus, qui n'tonnaient personne. Mais Tonio avait quelque chose
d'tranger et de singulier. Oui, il avait quelque chose de singulier en
lui sous tous les rapports, qu'il le voult ou non, et il tait seul et
exclu du milieu des gens comme il faut et habituels, bien qu'il ne ft
pourtant pas un bohmien dans une roulotte verte, mais le fils du consul
Krger, de la famille des Krger. Mais pourquoi Hans l'appelait-il Tonio
tant qu'ils taient seuls, et avait-il honte de lui ds qu'un troisime
survenait? Parfois il lui tmoignait de la comprhension et de
l'affection, oui. De quelle faon le trahit-il donc, Tonio? avait-il
demand, et il avait gliss son bras sous le sien. Mais lorsque
Immerthal tait arriv, il avait tout de mme pouss un soupir de
soulagement, il l'avait dlaiss, et il lui avait reproch sans
ncessit son prnom tranger. Comme c'tait douloureux de voir clair
dans tout cela!... Hans Hansen l'aimait un peu au fond, quand ils
taient entre eux, Tonio le savait. Mais si un troisime survenait, Hans
avait honte de lui et le sacrifiait, et Tonio tait de nouveau seul. Il
pensa au roi Philippe. Le roi a pleur.

Mon Dieu, dit Erwin Immerthal, il faut maintenant vraiment que j'aille
en ville! Adieu, vous autres, et merci pour les bonbons!

L-dessus il sauta sur un banc qui se trouvait au bord du chemin, courut
tout le long avec ses jambes arques et partit au trot.

J'aime Immerthal, dit Hans avec conviction.

Il avait une faon d'enfant gt et sr de soi de proclamer ses
sympathies et ses aversions, de daigner pour ainsi dire les
distribuer... Puis il se remit  parler des leons d'quitation parce
qu'il tait lanc sur ce sujet. Du reste on approchait de la maison des
Hansen; le chemin par les remparts n'tait pas trs long. Ils serraient
fortement leurs coiffures et penchaient la tte contre le grand vent
humide qui grinait et gmissait dans les branches dnudes des arbres.
Et Hans Hansen parlait, tandis que Tonio jetait seulement de temps 
autre avec effort un tiens ou un oui, et restait insensible au fait
que Hans, dans le feu du discours, avait de nouveau pris son bras, car
ce n'tait l qu'un rapprochement apparent et sans signification.

Puis ils quittrent la promenade des remparts non loin de la gare,
virent un train passer en soufflant avec une hte pesante, s'amusrent 
compter les wagons et firent des signes  l'homme qui, emmitoufl dans
sa fourrure, tait assis tout au haut du dernier. Place des Tilleuls,
devant la villa des Hansen, ils s'arrtrent, et Hans fit voir en dtail
 son ami combien il tait amusant de grimper sur le portail et de le
faire aller et venir sur ses gonds de faon qu'ils grinassent. Ensuite,
il prit cong.

Maintenant, il faut que je rentre, dit-il. Adieu, Tonio, la prochaine
fois, c'est moi qui t'accompagnerai chez toi, je te le promets.

--Adieu, Hans, dit Tonio, nous avons fait une jolie promenade.

Leurs mains, qui se serraient, taient toutes mouilles et pleines de
rouille, d'avoir tenu le portail. Mais lorsque les yeux de Hans
rencontrrent ceux de Tonio, une vague expression de remords apparut sur
son joli visage.

Et puis, tu sais, je lirai bientt _Don Carlos_, dit-il vite. Cette
histoire du roi dans son cabinet doit tre trs chic.

L-dessus, il prit son sac sous son bras et partit en courant  travers
le jardin. Avant de disparatre dans la maison, il se retourna encore
pour faire un signe. Et Tonio Krger s'loigna tout radieux, et lger
comme s'il avait des ailes. Le vent le poussait par derrire, mais ce
n'tait pas seulement pour cela qu'il avanait si aisment.

Hans lirait _Don Carlos_, et alors ils possderaient ensemble quelque
chose dont ni Immerthal ni aucun autre ne pourrait parler avec eux!
Comme ils se comprenaient bien l'un l'autre! Qui sait, peut-tre
parviendrait-il encore  le convaincre d'crire aussi des vers?... Non,
non, il ne voulait pas essayer! Hans ne devait pas devenir comme Tonio,
mais rester tel qu'il tait, si clair, si fort, tel que tout le monde
l'aimait, et Tonio plus que tous les autres! Mais de lire _Don Carlos_
ne lui ferait tout de mme pas de mal... Et Tonio passa sous la vieille
porte trapue, longea le port, remonta les rues  pignons, raides,
mouilles et pleines de courants d'air, jusqu' la maison de ses
parents. Dans ce temps-l son coeur vivait; il contenait de douloureuses
aspirations, une mlancolique envie, un petit peu de ddain et une trs
chaste flicit.




II


La blonde Inge, Ingeborg Holm, la fille du docteur Holm, qui habitait
place du March, l o se dressait, pointue et fouille, la haute
fontaine gothique... ce fut elle que Tonio Krger aima quand il eut
seize ans.

Comment cela arriva-t-il? Il l'avait vue mille fois, mais un soir il la
vit claire d'une certaine faon, il la vit rejeter en riant d'une
certaine faon mutine sa tte de ct, pendant qu'elle causait avec une
amie; il la vit porter  la nuque d'une certaine faon sa main, une main
de fillette, ni particulirement belle ni particulirement fine, tandis
que sa manche de gaze blanche glissait au-dessus du coude; il l'entendit
accentuer d'une certaine faon sonore et chaude un mot, un mot
indiffrent, et un ravissement s'empara de son coeur, beaucoup plus fort
que celui qu'il prouvait parfois jadis, quand il contemplait Hans
Hansen, au temps o il n'tait encore qu'un petit nigaud.

Ce soir-l, il emporta dans son coeur l'image de l'paisse natte blonde,
des longs yeux bleus rieurs, du petit renflement lgrement marqu de
taches de rousseur au-dessus du nez; il ne put s'endormir parce qu'il
entendait toujours la sonorit particulire de la voix; il essaya
d'imiter doucement la faon dont elle avait accentu le mot indiffrent,
et en mme temps frissonna. L'exprience l'avertissait que ce qu'il
prouvait l c'tait l'amour. Mais, quoiqu'il st parfaitement que
l'amour lui apporterait beaucoup de souffrances, de tourments et
d'humiliations, qu'il dtruisait la paix de l'me et remplissait le coeur
de mlodies, sans qu'il ft possible de trouver le repos ncessaire pour
leur donner une forme prcise et crer dans le calme une oeuvre acheve,
il l'accueillit tout de mme avec joie, s'abandonna tout entier  lui,
et le nourrit avec toutes les forces de son me, car il savait que
l'amour rend riche et vivant, et il aspirait  tre riche et vivant
plutt qu' crer dans le calme une oeuvre acheve.

Ce fut dans le salon dmeubl de madame Husteede, la femme du consul,
dont c'tait le tour ce soir-l de recevoir le cours de danse, que Tonio
Krger tomba ainsi amoureux de la joyeuse Inge Holm. Ce cours tait
priv, seuls y assistaient les membres des meilleures familles, et l'on
se runissait  tour de rle chez les parents pour recevoir les leons
de danse et de maintien. Mais le matre de ballet Knaak venait chaque
semaine tout exprs de Hambourg pour les donner.

Il se nommait Franois Knaak, et il fallait voir le personnage!

J'ai l'honneur de _me vous prsenter_[A], disait-il, mon nom est
Knaak... et l'on ne dit pas cela pendant que l'on s'incline, mais une
fois que l'on s'est redress, d'une voix contenue et cependant
distincte. L'on n'est pas tous les jours dans une situation qui vous
oblige  vous prsenter en franais, mais quand on est capable de le
faire d'une faon correcte et impeccable dans cette langue, on peut tre
certain de s'en tirer aussi parfaitement en allemand...

Comme sa soyeuse redingote noire moulait bien sa taille grasse! Ses
pantalons tombaient en plis souples sur ses escarpins orns de larges
noeuds de satin, et ses yeux bruns se promenaient autour de lui, las et
heureux de leur propre beaut.

Chacun tait cras par l'excs de son assurance et de sa distinction.
Il marchait,--et personne ne marchait comme lui, de ce pas lastique,
ondoyant, balanc, royal--vers la matresse de maison, s'inclinait et
attendait qu'on lui tendt la main. La lui donnait-on, il murmurait un
remerciement, reculait d'un mouvement souple, tournait sur le pied
gauche, s'levait de ct sur la pointe du pied et s'loignait en
faisant osciller ses hanches...

L'on se dirigeait  reculons vers la porte en s'inclinant  plusieurs
reprises, lorsque l'on quittait une runion; l'on n'approchait pas une
chaise en l'empoignant par un pied, ou en la tranant sur le parquet,
mais on la portait lgrement par le dossier et on la dposait sans
bruit par terre. L'on ne se tenait pas assis l, les mains sur le ventre
et la langue dans le coin de la bouche, et s'il vous arrivait quand mme
de le faire, M. Knaak avait une faon de vous imiter qui vous inspirait
le dgot de cette attitude pour le reste de votre vie.

Voil pour ce qui concernait le maintien. Quant  la danse, M. Knaak y
dployait une matrise si possible encore plus complte. Dans le salon
dmeubl brlaient les flammes du lustre et les bougies de la chemine.
Le sol tait saupoudr de talc, et les lves se tenaient debout, tout
autour, en un silencieux demi-cercle. De l'autre cot de la portire,
dans la chambre attenante, les mres et les tantes taient assises sur
des chaises de peluche, et contemplaient  travers leurs lorgnettes
comment M. Knaak, pench en avant, tenant de chaque ct avec deux
doigts les bords de sa redingote, dmontrait de ses jambes lastiques
les diverses parties de la mazurka. Mais se proposait-il d'pater
compltement son public, il s'enlevait soudain et sans ncessit du sol,
en faisant tourbillonner ses jambes l'une sur l'autre avec une
vertigineuse vitesse, dcrivait une sorte de trille, et retombait sur
cette terre avec un plouf assourdi qui n'en branlait pas moins tout
sur sa base.

Quel singe impossible! se disait Tonio Krger. Mais il voyait bien
qu'Inge Holm, la joyeuse Inge, suivait souvent les mouvements de M.
Knaak avec un sourire ravi, et ce n'tait pas seulement pour cela que
toute cette magnifique matrise physique lui inspirait au fond une
sorte d'admiration. Quel regard calme et assur avaient les yeux de M.
Knaak! Ils ne pntraient pas les choses jusqu'au point o elles
deviennent compliques et tristes; ils ne savaient rien, sinon qu'ils
taient bruns et beaux! Mais c'est grce  cela que son attitude tait
si fire! Oui, il fallait tre bte pour pouvoir marcher comme lui, et
alors on tait aim, car on tait aimable. Il comprenait si bien
qu'Inge, la blonde, la dlicieuse Inge, regardt M. Knaak comme elle le
faisait. Mais lui, est-ce que jamais une jeune fille ne le regarderait
ainsi?

Oh si! cela arriva. Il y avait l Magdalena Vermehren, la fille de
l'avou Vermehren, avec son air doux et ses grands yeux noirs et francs,
srieux et sentimentaux. Elle tombait souvent en dansant; mais elle
allait le trouver lorsque c'tait aux dames de choisir leurs cavaliers,
elle savait qu'il composait des vers, et l'avait deux fois pri de les
lui montrer. Souvent elle le regardait de loin en penchant la tte. Mais
qu'est-ce que cela pouvait lui faire? Lui, il aimait Inge Holm, la
blonde, la joyeuse Inge, qui srement le mprisait parce qu'il composait
des posies... Il la regardait, regardait ses yeux allongs, bleus, qui
taient pleins de bonheur et de moquerie, et une aspiration jalouse, une
souffrance pre, torturante, de ce qu'il dt tre banni de sa prsence,
lui demeurer ternellement tranger, brlait dans sa poitrine.

Premier couple en avant! disait M. Knaak; et aucun mot ne peut rendre
l'tonnante faon qu'avait le personnage d'mettre la syllabe nasale.

On tudiait le quadrille, et au profond effroi de Tonio Krger, il se
trouvait plac dans le mme carr qu'Ingeborg Holm. Il l'vitait de son
mieux, et pourtant il se trouvait continuellement dans son voisinage; il
dfendait  ses yeux de l'approcher et pourtant son regard tombait
continuellement sur elle... Et maintenant elle s'avanait, conduite par
le roux Ferdinand Matthiessen, glissant et courant; elle rejeta sa natte
en arrire, et se plaa en reprenant son souffle juste en face de lui.
M. Hinzelmann, le tapeur, posa ses mains osseuses sur les touches; le
quadrille commena.

Elle se mouvait de ci, de l, devant lui, en avant et en arrire,
marchant et tournant; un parfum qui manait de ses cheveux ou de la
dlicate toffe blanche de sa robe, lui parvenait par instants, et sa
vue se troublait de plus en plus. Je t'aime, chre, douce Inge,
disait-il en lui-mme, et il mettait dans ces paroles toute sa douleur
de ce qu'elle se livrt avec tant d'ardeur et de joie  ce qu'elle
faisait, et ne prt pas garde  lui. Une admirable posie de Storm lui
vint  l'esprit: J'aimerais dormir, mais tu dois danser. Et il
souffrit de l'humiliante absurdit qu'il y avait  tre oblig de danser
alors qu'on aime.

Premier couple en avant! dit M. Knaak, car on commenait une nouvelle
figure. Compliments! Moulinet des dames! Tour de main! et nul ne peut
dcrire la grce avec laquelle il avalait le _e_ muet du de.

Deuxime couple en avant! C'tait au tour de Tonio Krger et de sa
danseuse. Compliments! Tonio Krger s'inclina. Moulinet des dames!
et Tonio Krger, la tte basse et les sourcils froncs, plaa sa main
sur celles des quatre dames, sur celle de Inge Holm, et dansa le
moulinet.

Des murmures et des rires s'levrent alentour. M. Knaak prit une pose
de ballet qui exprimait une horreur stylise: Ah! malheur,
s'cria-t-il. Arrtez, arrtez! Krger s'est fourvoy parmi les dames!
En arrire, Mademoiselle Krger, en arrire, fi donc! tout le monde a
compris sauf vous. Oust, filez, reculez! Et il tira son mouchoir de
soie jaune et se mit  l'agiter devant Tonio Krger pour le chasser vers
sa place.

Tout le monde rit, les jeunes gens, les jeunes filles et les dames
derrire la portire, car M. Knaak avait fait de l'incident une chose
par trop comique, et l'on s'amusait comme au thtre. Seul M. Hinzelmann
attendait, avec un visage sec d'homme d'affaires, qu'on lui ft signe de
continuer, car il tait endurci aux simagres de M. Knaak.

Aprs cela on reprit le quadrille, et aprs cela il y eut un entr'acte.
La femme de chambre entra, accompagne du tintement d'un plateau charg
de boissons rafrachissantes, et la cuisinire s'avana dans son sillage
avec une cargaison de plum-cake. Mais Tonio Krger se glissa hors du
salon, gagna furtivement le corridor, et alla se placer les mains
derrire le dos, devant une fentre dont les jalousies taient baisses,
sans songer que l'on ne pouvait rien voir  travers, et qu'il tait par
consquent ridicule de rester devant, et de faire comme s'il regardait
dehors.

Mais c'est en lui-mme qu'il regardait, en lui-mme o il y avait tant
de chagrin et de douloureuse aspiration. Pourquoi, pourquoi tait-il
ici? Pourquoi n'tait-il pas dans sa chambre, prs de la fentre,  lire
_Immensee_ en regardant de temps  autre dans le jardin assombri par le
soir, o grinait lourdement le vieux noyer. L, il aurait t  sa
place. Bon pour les autres de danser de tout leur coeur et sans se
tromper... Et pourtant, non, non, sa place tait ici o il se sentait
dans le voisinage d'Inge, alors mme qu'il se tenait seul, loin d'elle,
essayant de distinguer au milieu du brouhaha des conversations, des
tintements de verres et des rires, sa voix o vibrait toute la chaleur
de la vie. Oh! tes yeux bleus, longs et rieurs, blonde Inge! On ne peut
tre beau et enjou comme toi que quand on ne lit pas _Immensee_ et que
l'on n'essaye jamais d'crire soi-mme rien de pareil. Voil le
malheur!...

Elle devait venir! Elle devait remarquer qu'il n'tait plus l, et
sentir ce qui se passait en lui, elle devait le suivre sans bruit,
mettre sa main sur son paule et dire: Viens, rentre avec nous, sois
content, je t'aime. Et il tendit l'oreille derrire lui, et attendit
avec une anxit draisonnable qu'elle vnt. Mais elle ne vint
nullement. Ces choses-l n'arrivent pas sur la terre.

Avait-elle ri de lui, elle aussi, comme les autres? Oui, elle avait ri,
si volontiers qu'il l'et ni pour l'amour d'elle et de lui-mme. Et
pourtant ce n'tait que parce qu'il tait si absorb par sa prsence
qu'il avait dans le moulinet des dames. Et qu'est-ce que cela pouvait
faire? L'on cesserait peut-tre un jour de rire! Est-ce qu'un journal
n'avait pas dernirement accept une posie de lui, encore que ce
journal et cess de paratre avant que la posie pt tre imprime?
Vienne le jour o il serait clbre, o tout ce qu'il crirait serait
publi; et alors on verrait si cela ne ferait pas d'impression sur Inge
Holm... Non, cela ne ferait aucune impression sur elle, voil la vrit.
Sur Magdalena Vermehren, celle qui tombait toujours, oui, mais jamais
sur Inge Holm, sur la joyeuse Inge aux yeux bleus, jamais. Et alors 
quoi bon?...

Le coeur de Tonio Krger se serra douloureusement  cette pense. Sentir
s'agiter et se jouer en soi des forces merveilleuses et mlancoliques,
et savoir en mme temps que ceux vers lesquels vous porte votre ardente
aspiration demeurent  leur gard dans une sereine inaccessibilit,
cela fait beaucoup souffrir. Mais quoiqu'il se tnt solitaire, exclu, et
sans espoir devant une jalousie baisse, et qu'il feignt dans son
affliction de regarder au travers, il tait quand mme heureux. Car dans
ce temps-l son coeur vivait. Il battait ardemment et tristement pour
toi, Ingeborg Holm, et son me treignait ta petite personnalit blonde,
claire, mutine et quelconque, et se reniait elle-mme avec bonheur.

Plus d'une fois il se tint, le visage brlant, dans quelque endroit
solitaire, o le son de la musique, le parfum des fleurs et le tintement
des verres ne parvenaient qu'affaiblis, cherchant  distinguer dans le
lointain bruissement de la fte le timbre de ta voix, souffrant  cause
de toi, et malgr tout heureux. Plus d'une fois il se sentit vex de ce
qu'il pouvait causer avec Magdalena Vermehren, celle qui tombait
toujours, de ce qu'elle le comprt, et rt et ft srieuse en mme temps
que lui, tandis que la blonde Inge, mme lorsqu'il tait assis prs
d'elle, lui paraissait lointaine, trangre et trange, car son langage
n'tait pas le sien; et malgr tout il tait heureux. Car le bonheur, se
disait-il, n'est pas d'tre aim: il n'y a l qu'une satisfaction de
vanit, mle de dgot. Le bonheur est d'aimer et peut-tre d'attraper
 et l de petits instants o l'on a l'illusion d'tre proche de la
personne aime. Et il nota cette pense dans son coeur, en approfondit
compltement la signification et puisa tout ce qu'elle pouvait lui
faire prouver.

Fidlit! pensait Tonio Krger. Je veux tre fidle et t'aimer, chre
Ingeborg, tant que je vivrai! Telles taient ses bonnes intentions. Et,
cependant, un sentiment de crainte et de tristesse lui chuchotait tout
bas qu'il avait bien oubli compltement Hans Hansen, quoiqu'il le vt
tous les jours. Et l'odieux et le pitoyable de l'affaire fut que cette
voix chuchotante et un peu malicieuse eut raison, que le temps passa et
qu'un jour vint o Tonio Krger ne fut plus tout  fait aussi prt 
mourir sans conditions pour la joyeuse Inge, car il se sentait le dsir
et le pouvoir d'accomplir  sa manire dans le monde une quantit de
choses remarquables.

Et il fit avec prcaution le tour de l'autel o brlait la chaste et
pure flamme de son amour; il s'agenouilla devant, l'attisa et la nourrit
de toutes les faons, parce qu'il voulait tre fidle. Et, au bout de
quelque temps, sans qu'on y prt garde, sans tapage et sans clat, elle
s'teignit tout de mme.

Mais Tonio Krger se tint encore un certain temps devant l'autel
refroidi, tonn et du que la fidlit ne ft pas possible sur la
terre. Puis il haussa les paules et s'en alla.




III


Il suivit le chemin qu'il devait suivre, d'un pas indolent et
irrgulier, en sifflotant et en regardant au loin, la tte incline de
ct, et s'il fit fausse route, c'est que pour certains tres il
n'existe pas de vritable chemin.

Quand on lui demandait ce qu'il pensait devenir, il donnait des rponses
variables, car il avait coutume de dire (et il l'avait dj not) qu'il
portait en lui les possibilits d'une quantit d'existences, jointes 
la conscience secrte qu'elles taient au fond de pures impossibilits.

Dj avant qu'il quittt la ville aux murailles resserres o il tait
n, les chanes et les liens par lesquels elle le retenait s'taient
doucement relchs. La vieille famille des Krger s'tait peu  peu
miette et dsagrge, et les gens avaient des raisons de considrer
la manire d'tre particulire de Tonio Krger comme un indice de cet
tat de choses. La mre de son pre, la doyenne de la famille, tait
morte, et peu aprs son pre, le long monsieur pensif, vtu avec soin,
qui portait toujours une fleur des champs  la boutonnire, mourut
aussi. La grande demeure des Krger fut mise en vente avec tout son
vnrable pass, et la maison de commerce cessa d'exister. Quant  la
mre de Tonio, sa belle et ardente maman qui jouait si merveilleusement
du piano et de la mandoline, et  qui tout tait compltement
indiffrent, elle se remaria au bout d'un an, cette fois avec un
musicien, un virtuose qui portait un nom italien et qu'elle suivit dans
les lointains bleus. Tonio Krger trouva cela un peu lger; mais
tait-il qualifi pour l'en empcher? Il crivait des vers et ne pouvait
pas mme dire ce qu'il pensait devenir...

Et il quitta la tortueuse ville natale, et ses pignons autour desquels
le vent humide sifflait, il quitta le jet d'eau et le vieux noyer, les
confidents de sa jeunesse; il quitta aussi la mer qu'il aimait tant, et
il n'en prouva aucune tristesse. Car il tait devenu grand et
raisonnable, il avait pris conscience de lui-mme, et il tait plein de
raillerie pour l'existence lourde et mesquine qui l'avait si longtemps
retenu captif.

Il se livra tout entier  la puissance qui lui apparaissait comme la
plus leve sur terre, au service de laquelle il se sentait appel, qui
lui promettait la grandeur et la rputation: la puissance de l'esprit et
de la parole qui rgne en souriant sur la vie inconsciente et muette. Il
se donna  elle avec sa juvnile passion; elle le rcompensa par tout ce
qu'il est en son pouvoir de donner, et lui prit impitoyablement tout ce
qu'elle a coutume de prendre en change.

Elle aiguisa son regard et lui fit percer  jour les grands mots qui
gonflent les poitrines des hommes, elle lui ouvrit l'me des autres et
la sienne propre, le rendit clairvoyant, lui montra l'intrieur du
monde, et ce qui se trouve tout au fond, sous les actions et les
paroles. Et ce qu'il vit fut ceci: ridicule et misre--misre et
ridicule.

Alors vint, avec le tourment et l'orgueil de la connaissance, la
solitude, parce qu'il lui tait impossible de demeurer dans la socit
des gens candides,  l'me insouciante et obscure, et que le signe qu'il
portait sur son front les troublait. Par contre, il trouvait une joie de
plus en plus douce dans la poursuite du mot et de la forme, car il
avait coutume de dire (et il l'avait aussi not) que la connaissance de
l'me mnerait infailliblement  la mlancolie, si le plaisir que donne
la recherche de l'expression ne nous maintenait alerte et gai.

Il vivait dans de grandes villes et dans le Midi, dont le soleil,
esprait-il, ferait mrir son art d'une faon plus luxuriante. Peut-tre
tait-ce le sang de sa mre qui l'attirait l-bas. Mais comme son coeur
tait mort et sans amour, il tomba dans des aventures charnelles,
s'enfona trs avant dans la volupt et le pch brlant, et en souffrit
d'une manire indicible. Peut-tre tait-ce en lui l'hritage de son
pre, le grand monsieur pensif  la tenue soigne et  la boutonnire
orne d'une fleur des champs, qui le faisait tant souffrir dans les
bas-fonds o il se trouvait, et rveillait parfois en lui la nostalgie
vague de joies spirituelles, jadis siennes, qu'il ne retrouvait plus
parmi tous ses plaisirs.

Un dgot et une haine des sens le saisit, une soif de puret,
d'honntet paisible, tandis qu'il continuait  respirer l'atmosphre de
l'art, la tide et douce atmosphre sature de parfums d'un printemps
continuel, o tout pousse, bouillonne et germe dans la secrte ivresse
de la procration. Aussi il en rsulta seulement que, tiraill entre les
tendances les plus extrmes, ballott entre une spiritualit de glace et
une dvorante sensualit, il menait parmi les tourments de conscience
une vie puisante, une vie extraordinaire, drgle, extravagante, que,
lui, Tonio Krger, dtestait au fond. Quel garement! pensait-il
parfois. Comment ai-je pu tomber dans toutes ces aventures bizarres? Je
ne suis pourtant pas un bohmien, n dans une roulotte verte...

Mais dans la mesure o sa sant s'affaiblissait, son sens artistique
s'affinait, devenait difficile, dlicat, exquis, fin, irritable 
l'gard de la banalit et extrmement susceptible dans les questions de
tact et de got. Lorsqu'il sortit pour la premire fois de son silence,
les gens comptents exprimrent beaucoup d'approbation et de
satisfaction, car il livra au public une oeuvre de valeur, pleine
d'humour et d'exprience de la souffrance. Et trs vite son nom, ce mme
nom par lequel jadis ses matres l'avaient interpell pour le gronder,
dont il avait sign ses premires rimes sur le noyer, le jet d'eau et la
mer, cet assemblage de sonorits mridionales et septentrionales, ce nom
bourgeois sur lequel on avait souffl un peu d'exotisme, devint une
formule qui voquait des qualits de premier ordre; car  la profondeur
douloureuse de son exprience, se joignait une application rare,
opinitre, ambitieuse, qui, en lutte avec la dlicate irritabilit de
son got, produisait, au prix de violentes angoisses, des oeuvres
remarquables.

Il ne travaillait pas comme quelqu'un qui travaille pour vivre, mais
comme quelqu'un qui ne veut rien faire d'autre que travailler, parce
qu'il ne se compte pour rien en tant qu'tre vivant, ne veut tre
considr que comme crateur, et le reste du temps va et vient, terne et
insignifiant, semblable  l'acteur dbarrass de son fard qui n'existe
que lorsqu'il est en scne. Il travaillait en silence, enferm chez lui,
invisible et plein de mpris pour les petits crivains dont le talent
n'tait qu'une parure de socit, et qui, riches ou pauvres,
circulaient, sauvages et dbraills, ou bien exhibaient des cravates
recherches, croyaient tre heureux, charmants et artistiques au plus
haut point, et ignoraient que les oeuvres bonnes ne naissent que sous la
pression d'une vie mauvaise, que celui qui vit ne travaille pas, et
qu'il faut tre mort pour tre tout  fait un crateur.




IV


Je ne vous drange pas? demanda Tonio Krger sur le seuil de l'atelier.
Il tenait son chapeau  la main et s'inclinait mme lgrement, quoique
Lisaveta Iwanowna ft son amie  laquelle il disait tout.

--Je vous supplie, Tonio Krger, entrez sans crmonie! rpondit-elle
avec son accent chantant. L'on sait que vous avez joui d'une bonne
ducation et que vous connaissez les usages. En parlant ainsi, elle
plaait son pinceau dans sa main gauche avec la palette, lui tendait la
droite, et le regardait dans les yeux, en riant et en hochant la tte.

--Oui, mais vous tes en train de travailler, dit-il. Laissez-moi
voir... Oh! vous avez avanc. Et il regardait alternativement les
esquisses colories qui taient appuyes  des chaises de chaque ct du
chevalet, et la grande toile couverte d'un rseau de lignes carres, sur
laquelle, parmi l'bauche au fusain confuse et vague, les premires
taches de couleur commenaient  surgir.

C'tait  Munich,--dans une maison situe derrire la rue Schelling, 
un des tages suprieurs. Dehors, derrire les larges fentres orientes
au nord, rgnaient le ciel bleu, les gazouillements d'oiseaux, le
soleil; et le souffle jeune et doux du printemps, qui entrait  flots
par un vasistas ouvert, se mlait  l'odeur du fixatif et des couleurs 
l'huile qui remplissait le vaste lieu de travail. La lumire dore de la
claire aprs-midi inondait sans rencontrer d'obstacles la spacieuse
nudit de l'atelier, clairait honntement le plancher un peu endommag,
la table grossire couverte de flacons, de tubes et de pinceaux, sous la
fentre, et les tudes sans cadres contre les murs sans papier;
clairait le paravent de soie fendille qui dlimitait, dans le
voisinage de la porte, un petit coin habitable, meubl avec got, pour
les moments de loisir; clairait l'oeuvre commence sur le chevalet, et,
devant, le pote et l'artiste.

Elle pouvait avoir  peu prs son ge, c'est--dire un peu plus de
trente ans. Elle tait assise, enveloppe de son tablier bleu fonc
couvert de taches, sur un tabouret bas, et appuyait son menton dans sa
main. Ses cheveux bruns frisotts et dj grisonnants sur les cts,
couvraient ses tempes en ondes lgres et encadraient son visage brun,
au type slave, trs sympathique avec son nez pat, ses pommettes
saillantes et ses petits yeux noirs brillants. Tendue, dfiante et comme
irrite, elle examinait de biais, entre ses paupires  demi fermes,
son ouvrage.

Il se tenait  ct d'elle, la main droite appuye sur sa hanche, et
tournait rapidement de la main gauche sa moustache brune. Ses sourcils
obliques remuaient et se contractaient sombrement, tandis qu'il
sifflotait avec douceur comme  l'ordinaire. Il tait vtu d'une faon
extrmement soigne et cossue; il portait un costume d'un gris
tranquille et d'une coupe discrte. Mais sur son front tourment o les
cheveux foncs se partageaient d'une faon remarquablement simple et
correcte, passait un tressaillement nerveux; les traits de son visage au
type mridional taient dj trs accuss, comme tracs et creuss par
un dur burin, pendant que sa bouche gardait un dessin trs doux, et son
menton des contours infiniment dlicats.

Au bout d'un moment il passa sa main sur son front et sur ses yeux en se
dtournant.

Je n'aurais pas d venir, dit-il.

--Pourquoi pas, Tonio Krger?

--Je viens de quitter mon travail, Lisaveta, et ce qu'il y a dans ma
tte est exactement comme ce qu'il y a sur cette toile. Un canevas, une
ple bauche barbouille de corrections, et quelques taches de couleur,
voil: et je viens ici et je retrouve la mme chose. Et je retrouve
aussi le mme conflit, la mme contradiction qui me tourmente chez moi,
dit-il en humant l'air. C'est bizarre. Quand une pense s'empare de
vous, on la trouve exprime partout. On la flaire mme dans le vent:
l'odeur du fixatif et les parfums printaniers, n'est-ce pas? L'art et...
comment appeler l'autre chose? Ne dites pas la nature, Lisaveta, car
la nature n'puise pas. Non vraiment, j'aurais mieux fait d'aller me
promener quoiqu'il ne soit pas certain que je m'en serais mieux trouv.
Il y a cinq minutes, tout prs d'ici, j'ai rencontr un collgue,
Adalbert, le romancier. Maudit soit le printemps! m'a-t-il dit de sa
manire agressive. C'est la plus affreuse des saisons. Pouvez-vous
concevoir une ide raisonnable, Krger, pouvez-vous travailler avec
calme  aiguiser le plus petit trait,  obtenir le moindre effet, quand
tout votre sang fourmille d'une faon indcente, et qu'une masse de
sensations dplaces vous agitent, qui, sitt que vous les scrutez, se
rvlent compltement vulgaires et inutilisables? Pour ma part, je m'en
vais au caf. C'est un terrain neutre que n'affectent pas les
changements de saisons, voyez-vous, il reprsente, pour ainsi dire, la
sphre distante et suprieure de la littrature o il ne peut vous venir
que des ides nobles. Et il alla au caf; et peut-tre que j'aurais
bien fait d'aller avec lui.

Lisaveta s'amusait.

Pas mal, Tonio Krger. Le sang qui fourmille d'une faon indcente
n'est pas mal. Et il a raison dans une certaine mesure, car vraiment le
printemps n'est pas particulirement favorable au travail. Mais
maintenant faites attention. Je termine encore tout de mme cette petite
chose-l, ce petit trait ou ce petit effet, comme dirait Adalbert.
Ensuite nous irons dans le salon boire du th, et vous vous
dverserez; car je vois bien que vous en avez gros sur le coeur
aujourd'hui. En attendant groupez-vous  votre aise quelque part, par
exemple sur ce coffre-l, si vous ne craignez pas pour vos vtements
aristocratiques.

--Ah! laissez-moi tranquille avec mes vtements, Lisaveta Iwanowna!
Voudriez-vous que je me promne dans une jaquette de velours dchir ou
dans une veste de soie rouge? On est toujours suffisamment bohme
intrieurement quand on est un artiste. Extrieurement on doit bien
s'habiller, que diable, et se comporter comme un homme convenable...
Non, je n'ai rien sur le coeur, dit-il, regardant comment elle prparait
un mlange sur sa palette, il s'agit seulement d'un problme,
comprenez-vous, d'une contradiction qui me proccupe et qui m'empche de
travailler... Oui. De quoi parlions-nous donc? Ah! d'Adalbert le
romancier qui est un homme si fier et si fort. Le printemps est la plus
affreuse des saisons, a-t-il dit, et il est all au caf. Car on doit
savoir ce qu'on veut, n'est-il pas vrai? Voyez-vous, moi aussi le
printemps me rend nerveux, moi aussi je suis troubl par la charmante
vulgarit des sensations et des souvenirs qu'il rveille; seulement je
ne parviens pas  lui en faire un reproche et  le vouer au mpris 
cause de cela; car au fond, j'ai honte devant lui, j'ai honte devant sa
pure ingnuit et devant sa triomphante jeunesse. Et je ne sais si je
dois envier Adalbert ou le mpriser de ce qu'il n'prouve rien de ce
sentiment...

On travaille mal au printemps, bien sr, et pourquoi? parce que l'on
sent. Et parce qu'il faut tre un imbcile pour croire que celui qui
cre a le droit de sentir. Tout artiste vritable sourit de cette erreur
de naf et d'incapable; il sourit mlancoliquement peut-tre, mais il
sourit. Car ce que vous exprimez ne doit jamais tre pour vous
l'essentiel, mais seulement la matire indiffrente en soi, dont il
s'agit de composer, sans passion, en la dominant et comme en se jouant,
une image esthtique. Si vous tenez trop  ce que vous avez  dire, si
votre coeur bat trop vite pour votre sujet, vous pouvez tre sr d'un
fiasco complet. Vous serez pathtique, vous serez sentimental, vous
produirez une oeuvre lourde, gauche, austre, dnue de matrise,
d'ironie et de sel, ennuyeuse, banale, et le rsultat final sera
l'indiffrence chez le public, et pour vous la dception et le
chagrin... Car c'est ainsi, Lisaveta: le sentiment, le sentiment vivant
et chaud est toujours banal, inutilisable, et seules les vibrations,
les froides extases de notre systme nerveux corrompu, de notre systme
nerveux d'artiste ont un caractre esthtique. Il est ncessaire d'tre
dans une certaine mesure en dehors de l'humanit, d'tre un peu
inhumain, de vivre  l'gard de ce qui est humain dans des rapports
lointains et dsintresss, pour tre en tat, pour tre seulement tent
de le reprsenter, de jouer avec, de le reproduire avec got et succs.
Le don pour le style, la forme et l'expression prsuppose dj cette
attitude froide et distante  l'gard des choses humaines, oui, un
certain appauvrissement, un certain dpouillement. Car le sentiment sain
et vigoureux, il n'y a pas  en sortir, ne connat pas le got. C'en est
fait de l'artiste ds qu'il devient homme, et commence  sentir.
Adalbert le sait, et voil pourquoi il est all au caf, dans la sphre
suprieure, oui certes!

--Grand bien lui fasse, Batuschka, dit Lisaveta en se lavant les mains
dans un rcipient de fer-blanc, vous n'avez pas besoin de le suivre.

--Non, Lisaveta, je ne le suis pas et cela pour la seule raison qu'il
m'arrive, par ci par l, d'avoir un peu honte, vis--vis du printemps,
de ma qualit d'artiste. Voyez-vous, je reois parfois des lettres de
personnes inconnues, des pages de louanges et de remerciements que
m'adresse mon public, des ptres de gens mus, pleines d'admiration. Je
lis ces lettres et je me sens touch par cette sympathie spontane,
gauchement humaine, que mon art a veille, une sorte de piti me prend
 l'gard de la navet enthousiaste qui s'exprime dans ces lignes, et
je rougis en pensant combien l'tre honnte qui les a traces serait
dsenchant, s'il pouvait jeter un regard derrire les coulisses, si sa
candeur pouvait comprendre qu'au fond un homme droit, sain et normal
n'crit, ne joue, ni ne compose... Ce qui n'empche pas que je n'utilise
son admiration pour mon talent, pour me rehausser et me stimuler, que je
la prenne fort au srieux, en faisant une mine de singe qui joue au
grand homme... Ah! ne protestez pas, Lisaveta! Je vous dis que je suis
quelquefois las  mourir de toujours reprsenter ce qui est humain sans
y prendre part moi-mme... Au fond est-ce qu'un artiste est un homme?
Qu'on le demande  la femme! Je crois que nous autres artistes, nous
partageons tous un peu le sort de ce chantre pontifical qu'on... Nous
chantons de la faon la plus mouvante, mais...

--Vous devriez avoir un peu honte, Tonio Krger. Maintenant, venez
prendre le th. L'eau va tout de suite bouillir et voici des cigarettes.
Vous en tiez  la voix de soprano; continuez. Mais vous devriez avoir
honte. Si je ne savais pas avec quel fier enthousiasme vous vous adonnez
 votre vocation...

--Ne parlez pas de vocation, Lisaveta Iwanowna! La littrature n'est pas
une vocation, mais une maldiction, sachez-le. Quand cette maldiction
commence-t-elle  se faire sentir? Tt, terriblement tt;  une priode
de la vie o l'on devrait encore avoir le droit de vivre en paix et en
harmonie avec Dieu et avec l'univers. Vous commencez  vous sentir 
part, en incomprhensible opposition avec les autres tres, les gens
habituels et comme il faut; l'abme d'ironie, de doute, de
contradictions, de connaissances, de sentiments, qui vous spare des
hommes, se creuse de plus en plus, vous tes solitaire et dsormais il
n'y a plus d'entente possible. Quelle destine!  supposer que le coeur
soit rest vivant, assez _aimant_ pour en sentir l'horreur!... La
conscience de votre valeur s'allume parce que vous vous sentez marqu au
front entre mille et que vous savez que cela n'chappe  personne. J'ai
connu un acteur de gnie qui, dans la vie courante, devait lutter avec
une timidit et une veulerie maladives. Le sentiment aigu qu'il avait de
sa valeur, joint au fait de ne savoir que reprsenter, quel rle jouer
dans la vie, firent que cet artiste parfait et cet homme misrable... Un
artiste, un vrai, non pas un de ceux dont l'art est la fonction sociale,
mais un artiste prdestin et maudit, se reconnat sans qu'il soit
besoin d'une trs grande perspicacit au milieu d'une foule. Le
sentiment qu'il a d'tre  part, de ne pas appartenir au reste du monde,
d'tre reconnu et observ, quelque chose  la fois de royal et
d'embarrass se lit sur son visage. L'on peut observer le mme air sur
les traits d'un prince qui se promne en civil dans la rue. Mais l les
vtements civils ne servent  rien, Lisaveta! Dguisez-vous,
masquez-vous, habillez-vous comme un attach d'ambassade ou un
lieutenant de la garde en permission, vous aurez  peine besoin de lever
les yeux et de dire un mot, et tout le monde saura que vous n'tes pas
un tre humain, mais quelque chose d'tranger, d'trange, de
diffrent...

Mais _qu'est-ce_ qu'un artiste? Il n'y a pas de question vis--vis de
laquelle la nonchalance et la paresse humaines se soient montres plus
invulnrables. C'est un don, disent humblement les braves gens qui
subissent l'influence d'un artiste; et comme ils croient que des effets
sereins et nobles ne peuvent avoir que des causes galement sereines et
nobles, personne ne souponne qu'il s'agit peut-tre ici d'un don des
plus douteux, impliquant une contre-partie des plus dplorables... On
sait que les artistes sont trs susceptibles--on sait aussi que ce n'est
pas le cas pour les gens qui ont une bonne conscience et le sentiment
solidement fond de leur valeur... Voyez-vous, Lisaveta, je cultive au
fond de mon me,--spirituellement parlant-- l'gard du type de
l'artiste, tout le _mpris_ que chacun de mes trs honorables anctres,
l-haut dans la ville aux murailles resserres, aurait pu porter au
saltimbanque,  l'artiste errant qui se serait prsent  sa porte.
coutez un peu ceci: je connais un banquier, un homme d'affaires
grisonnant, qui possde le don d'crire des romans. Il fait usage de ce
don dans ses moments de loisir et ses oeuvres sont parfois tout  fait
remarquables. Malgr--je dis malgr--ce don sublime, cet homme n'est pas
absolument irrprochable; au contraire, il a t dj condamn  un
long emprisonnement, et cela pour des motifs bien fonds. Or, il s'est
trouv que c'est prcisment en prison qu'il prit pour la premire fois
conscience de ses dons, et ses expriences de prisonnier forment le
motif principal de toutes ses productions. On pourrait en conclure avec
quelque hardiesse qu'il est ncessaire pour devenir pote de connatre
une sorte quelconque de prison. Mais ne peut-on s'empcher de souponner
que les expriences faites en prison par cet homme sont moins intimement
lies aux origines de sa vocation d'artiste _que ce qui l'a conduit dans
cette prison_?--Un banquier qui crit des romans, c'est une chose rare.
Mais un banquier qui n'a pas commis de crime, un banquier irrprochable
et solide qui crit des romans, _cela ne s'est jamais vu_. Oui, riez si
vous le voulez, et pourtant je ne plaisante qu' moiti. Il n'y a pas au
monde de problme plus angoissant que celui de la production artistique
et de son action sur les hommes. Prenez la cration la plus prodigieuse
du plus typique, et pour cette raison du plus puissant des artistes,
prenez une oeuvre aussi morbide et aussi profondment double de sens que
_Tristan et Isolde_, et observez l'effet que produit cette oeuvre sur un
tre jeune, sain,  la sensibilit trs normale. Vous le verrez lev,
fortifi, rempli d'un ardent et noble enthousiasme, stimul peut-tre 
crer, lui aussi... Le brave dilettante! Le fond de notre me,  nous
autres artistes, est bien diffrent de ce que, avec son coeur ardent et
son sincre enthousiasme, il peut imaginer. J'ai vu des artistes
entours et fts par les femmes et les jeunes gens, tandis que, moi, je
_savais_... On ne cesse de faire, en ce qui concerne l'origine, les
manifestations et les conditions de la cration artistique, les
dcouvertes les plus surprenantes...

--Chez autrui, Tonio Krger--excusez la question--ou pas seulement chez
autrui?

Il ne rpondit pas. Il fronait ses sourcils obliques et sifflotait.

Donnez-moi votre tasse, Tonio. Il n'est pas fort, et prenez une
nouvelle cigarette. Vous savez trs bien du reste que vous envisagez les
choses comme il n'est pas absolument ncessaire de les envisager...

--C'est la rponse d'Horatio, chre Lisaveta: envisager les choses
ainsi, signifie les envisager de trop prs, n'est-ce pas?

--Je prtends qu'on peut les envisager d'aussi prs sous un autre jour,
Tonio Krger. Je ne suis qu'une stupide femme peintre, et si je puis,
somme toute, vous rpondre, si je puis un peu dfendre contre vous-mme
votre propre vocation, ce n'est assurment rien de nouveau que je vous
dirai, je ne ferai que vous rappeler ce que vous savez trs bien
vous-mme... N'est-ce pas envisager les choses de prs que d'avoir
prsents  l'esprit l'action purificatrice, sanctifiante de la
littrature, la destruction des passions par la connaissance et
l'expression, la puissance libratrice de la parole, la littrature en
tant qu'elle conduit  la comprhension, au pardon,  l'amour, l'esprit
littraire comme la plus noble manifestation de l'esprit humain, et
l'crivain comme un tre accompli, comme un saint?

--Vous avez le droit de parler ainsi, Lisaveta, et cela en considration
de l'oeuvre de vos potes, de l'admirable littrature russe, qui
reprsente si bien la littrature sainte dont vous parlez. Mais je n'ai
pas nglig vos objections, elles font partie de ce que j'ai aujourd'hui
dans la tte... Regardez-moi. Je n'ai pas l'air excessivement gai,
dites? Je parais un peu vieilli, creus, fatigu, n'est-ce pas? Eh
bien, pour en revenir  la connaissance, c'est ainsi qu'il faut se
reprsenter un homme qui, naturellement port  croire au bien, doux,
bien intentionn, un peu sentimental, serait compltement us et dmoli
par la clairvoyance psychologique. Ne pas se laisser accabler par la
tristesse du monde; observer, noter, faire usage de ses dcouvertes mme
les plus angoissantes, et avec cela tre gai, tout en ayant pleinement
conscience de sa supriorit morale sur l'affreuse invention qu'est
l'existence,--oui vraiment! Il y a tout de mme des moments o, malgr
les joies de l'expression, tout cela vous submerge un peu. Tout
comprendre, c'est tout pardonner? Je ne sais trop. Il existe un tat
d'esprit, Lisaveta, que j'appelle le dgot de la connaissance: l'tat
dans lequel il suffit  un homme de voir clair  travers un fait
quelconque pour se sentir dgot  mourir (et non point du tout dispos
 pardonner)--le cas de Hamlet le Danois, cet homme de lettres type. Il
savait ce que c'tait, lui, que d'tre appel  connatre, sans tre n
pour cela. Voir clair  travers la brume de larmes qui voile encore vos
yeux, reconnatre, noter, observer, et tre oblig de mettre en rserve,
avec un sourire, ce que vous avez observ, au moment o les mains
s'treignent encore, o les lvres se rejoignent, o le regard, aveugl
par la force du sentiment, s'teint... c'est infme, Lisaveta, c'est
vil, c'est rvoltant... mais  quoi sert de se rvolter?

Un autre ct non moins charmant de la question est l'indiffrence
blase, la lassitude ironique  l'gard de toute vrit; c'est un fait
qu'il n'y a rien de plus silencieux, rien de plus morne qu'un cercle de
gens intelligents et ayant fait le tour de tout. Toute connaissance est
use et ennuyeuse. Exprimez une vrit dont la conqute et la possession
vous a peut-tre procur une certaine joie juvnile; on rpondra  vos
banales lumires par un bref videmment... Ah oui, la littrature
fatigue, Lisaveta! Il peut arriver, je vous assure, que, par pur
scepticisme, et parce que vous vous abstenez d'exprimer votre opinion,
vous soyez considr parmi les hommes comme stupide, alors que vous tes
seulement fier et sans courage... Voil pour la connaissance. Quant 
l'expression, il s'agit peut-tre moins l d'une libration que d'un
moyen de refroidir, de glacer le sentiment. Srieusement, c'est quelque
chose de bien glacial, une bien rvoltante prtention que cette stupide
et superficielle dlivrance du sentiment par l'expression littraire.
Avez-vous le coeur trop plein, vous sentez-vous trop mu par un vnement
attendrissant ou pathtique, rien de plus simple! Vous allez chez
l'crivain, et en un rien de temps il y mettra bon ordre. Il analysera
votre affaire, la formulera, lui donnera un nom, l'exprimera, la fera
parler, vous dbarrassera du tout, vous y rendra indiffrent pour
toujours, et ne vous demandera aucun remerciement pour ses services. Et
vous vous en retournerez  la maison soulag, refroidi, clair, vous
demandant ce qui pouvait bien, il y a peu d'instants encore, vous
remplir d'un si doux tumulte. Et c'est ce froid et vaniteux charlatan
que vous voulez srieusement dfendre? Ce qui est exprim est rsolu,
dit sa profession de foi. Si le monde entier est exprim, le monde
entier est rsolu, libr, aboli... Trs bien! Je ne suis pourtant pas
un nihiliste...

--Non, vous n'en tes pas un, dit Lisaveta. Elle tenait justement sa
cuillre  th prs de sa bouche, et resta immobile dans cette attitude.

--Bon... bon... revenez  vous, Lisaveta! Je ne le suis pas, vous
dis-je, en ce qui touche le sentiment vivant. Voyez-vous, l'crivain ne
comprend pas que la Vie puisse encore continuer de vivre, qu'elle n'ait
pas honte de le faire, une fois qu'elle a t explique et rsolue.
Mais, voyez un peu, malgr toute libration par la littrature, elle
continue bravement  pcher sans se laisser branler; car toute action
est un pch aux yeux de l'esprit...

J'ai fini, Lisaveta. coutez-moi. J'aime la vie--ceci est un aveu.
Recueillez-le et conservez-le, je ne l'ai encore fait  personne. L'on a
dit, on a mme crit et fait imprimer que je hassais la vie, ou que je
la craignais, ou que je la mprisais, ou que je l'excrais. J'ai entendu
tout cela avec plaisir, cela m'a flatt; mais ce n'en est pas moins
faux. J'aime la vie... Vous souriez, Lisaveta, et je sais pourquoi.
Mais, je vous en conjure, ne prenez pas pour de la littrature ce que je
vous dis l! Ne pensez pas  Csar Borgia, ou  je ne sais quelle
philosophie ivre qui l'lve sur le pavois! Je le mprise, ce Csar
Borgia, je ne fais pas le moindre cas de lui, et je ne comprendrai
jamais comment on peut riger en idal l'extraordinaire et le
dmoniaque. C'est comme l'oppos ternel de l'esprit et de l'art,--et
non comme une vision de grandeur sanglante, et de sauvage beaut, non
comme l'extraordinaire, que la vie nous apparat,  nous qui sommes en
dehors de l'ordinaire. C'est le normal, le raisonnable, l'aimable, la
vie dans son attrayante banalit, qui constituent le royaume o vont nos
dsirs. Il s'en faut qu'il soit un artiste, ma chre, celui dont les
rves suprmes, les rves les plus profonds vont vers ce qui est
raffin, excentrique, satanique, celui qui ignore ce que c'est
qu'aspirer  la navet,  la simplicit,  la vie,  un peu d'amiti,
d'abandon, de confiance et de bonheur humain,--qu'aspirer secrtement,
prement aux joies de la vie habituelle!...

Un ami humain! Croyez-vous que cela me rendrait heureux et fier de
possder un ami parmi les hommes? Mais jusqu' prsent je n'ai eu d'amis
que parmi les dmons, les monstres, les gens les moins attrayants, les
fantmes rendus muets par la connaissance, en un mot parmi les gens de
lettres.

Parfois je monte sur une estrade, je me trouve dans une salle, en face
d'hommes qui sont venus pour m'entendre. Alors, voyez-vous, il arrive,
tandis que je regarde le public autour de moi, que je m'observe, que je
surprenne mon coeur cherchant secrtement dans l'auditoire celui qui est
venu pour moi, celui dont l'approbation et la reconnaissance montent
vers moi, celui auquel mon art m'unit par un lien idal... Je ne trouve
pas ce que je cherche, Lisaveta. Je trouve le troupeau, la communaut
que je connais bien, une assemble de premiers chrtiens, pour ainsi
dire, des gens avec des corps disgracieux et de belles mes, des gens
qui tombent toujours, en quelque sorte, vous comprenez ce que je veux
dire, pour qui la posie est une douce vengeance de la vie,--toujours
des gens qui souffrent, qui dsirent, des dshrits, et jamais
quelqu'un des autres, de ceux qui ont les yeux bleus, Lisaveta, et qui
n'ont pas besoin de l'esprit!...

Et ne serait-ce pas au fond une inconsquence regrettable que de se
rjouir s'il en tait autrement? C'est absurde d'aimer la vie et
cependant de s'efforcer par tous les moyens de l'attirer  soi, de la
gagner aux finesses, aux mlancolies,  toute la noblesse maladive de la
littrature. Le rgne de la littrature crot et celui de la sant et de
l'innocence dcrot sur la terre. On devrait conserver ce qui en reste
avec le plus grand soin, et ne pas vouloir induire  aimer la posie,
des gens qui lisent plus volontiers des livres illustrs de vues
instantanes sur les chevaux!

Car, finalement, quel spectacle plus lamentable peut-il y avoir que
celui de la vie s'essayant  l'art? Nous autres artistes ne mprisons
personne plus compltement que le dilettante, l'homme vivant qui
s'imagine pouvoir tre par-dessus le march,  l'occasion, un artiste.
Je vous l'assure, cette espce de mpris-l appartient  mon exprience
personnelle. Je me trouve dans une runion de gens bien levs; on
mange, on boit, on bavarde, on s'entend le mieux du monde, et je me sens
content et reconnaissant de pouvoir un moment me perdre parmi des gens
candides et normaux comme si j'tais leur semblable. Tout  coup (ceci
m'est arriv), se lve un officier, un lieutenant, un joli et vigoureux
garon que je n'aurais jamais cru capable d'une manire d'agir indigne
de son habit de soire, et il demande sans circonlocutions la permission
de lire quelques vers qu'il a composs. On lui accorde cette permission
avec des rires embarrasss, et il met son projet  excution, en lisant
son oeuvre crite sur un morceau de papier qu'il avait tenu jusque-l
cach dans un pan de son habit, quelque chose sur la musique et l'amour,
d'aussi profondment senti qu'insignifiant. Voyons, je vous demande un
peu; un lieutenant! un homme du monde! il n'avait vraiment pas
besoin!... Bon, il s'ensuit ce qui devait s'ensuivre: des figures
longues, un silence, quelques marques de fausse approbation, et un
profond malaise dans toute l'assistance. Le premier phnomne moral dont
je prends conscience est que je me sens une part de culpabilit dans le
trouble que ce jeune homme a apport au milieu de cette runion; il n'y
a pas de doutes, des regards moqueurs et refroidis se dirigent aussi
vers moi, dans le mtier duquel ce malheureux est venu bousiller. Mais
le second phnomne consiste en ceci: c'est que cet homme pour la
personne et la manire d'tre duquel j'avais, un instant plus tt, le
plus sincre respect, commence soudain  baisser, baisser, baisser dans
mon estime... Une piti bienveillante s'empare de moi. Je m'avance vers
lui avec quelques autres messieurs courageux et charitables, et je lui
adresse la parole: Mes flicitations, lieutenant, lui dis-je. Quel joli
don! C'est tout  fait charmant! Et il s'en faut de peu que je ne lui
tape sur l'paule. Mais la bienveillance est-elle le sentiment que doit
vous inspirer un lieutenant?... C'est sa faute! Il se tient l, expiant
dans une grande confusion l'erreur qu'il a commise en croyant que l'on
peut cueillir une petite feuille, une seule, du laurier de l'art, sans
la payer de sa vie. Non, sur ce chapitre je suis avec mon collgue, le
banquier criminel... Mais ne trouvez-vous pas, Lisaveta, que je suis
aujourd'hui d'une loquacit digne d'Hamlet?

--Avez-vous fini, Tonio Krger?

--Non, mais je ne dis plus rien.

--Et cela suffit aussi. Attendez-vous une rponse?

--En avez-vous une?

--Je crois que oui. Je vous ai bien cout, Tonio, du commencement  la
fin, et je veux vous donner une rponse qui convient  tout ce que vous
venez de me dire, et qui est la solution du problme qui vous a tant
tourment. Eh bien donc! La solution c'est que, tel que vous voil, vous
tes tout bonnement un bourgeois.

--Croyez-vous? demanda-t-il, et il s'affaissa un peu sur lui-mme.

--Cela vous parat cruel, n'est-ce pas? et il est invitable que cela
vous paraisse cruel. Aussi je veux un peu adoucir mon jugement, car je
le puis. Vous tes un bourgeois engag sur une fausse route, Tonio
Krger, un bourgeois fourvoy.

Silence. Puis il se leva rsolument et saisit son chapeau et sa canne.

_Je_ vous remercie, Lisaveta Iwanowna, maintenant je puis rentrer
tranquillement chez moi. _Mon cas est rsolu_.




V


Vers l'automne, Tonio Krger dit  Lisaveta Iwanowna:

Je pars en voyage, Lisaveta; il faut que je m'are, je m'en vais, je
prends la clef des champs.

--Quoi donc, petit pre, voulez-vous de nouveau aller en Italie?

--Mon Dieu, laissez-moi donc tranquille avec l'Italie, Lisaveta!
L'Italie m'indiffre jusqu'au mpris. Il est loin le temps o je
m'imaginais que c'tait l ma patrie. L'art, n'est-ce pas? Le ciel de
velours bleu, le vin gnreux, la douce sensualit... Bref cela ne me
dit rien. J'y renonce. Toute cette _bellezza_ me rend nerveux. Je ne
puis pas non plus souffrir tous ces tres terriblement vifs l en bas,
avec leurs noirs regards de btes. Ces peuples romans n'ont pas de
conscience dans les yeux... Non, je m'en vais un peu en Danemark.

--En Danemark?

--Oui, et je m'en promets beaucoup d'agrment. Il se trouve par hasard
que je n'y suis jamais all, bien que j'aie pass toute ma jeunesse prs
de la frontire, et pourtant j'ai de tout temps aim et connu ce pays.
Cet attrait que je ressens pour le Nord doit me venir de mon pre, car
les sympathies de ma mre allaient plutt vers la _bellezza_, pour
autant que tout ne lui tait pas indiffrent. Prenez les livres qui ont
t crits l-haut, ces livres profonds, purs et humoristiques,
Lisaveta, pour moi il n'y a rien au-dessus, je les aime. Prenez les
repas scandinaves, ces repas incomparables que l'on ne peut supporter
que dans un air fortement salin, (je ne sais du reste si je les
supporterais encore), et que je connais un peu, en vertu de mon origine,
car l'on mange dj tout  fait comme cela chez moi. Prenez simplement
les noms, les prnoms dont les gens sont pars l-haut, et qui sont
galement dj trs rpandus chez moi; un ensemble de sonorits tel que
Ingeborg, un accord de harpe de la plus potique puret. Et puis la
mer,--vous avez la mer Baltique l-haut!... En un mot je m'en vais
l-bas, Lisaveta. Je veux revoir la mer Baltique, je veux rentendre ces
prnoms, je veux lire ces livres dans leur cadre; je veux aussi fouler
du pied la terrasse de Kronborg o le fantme apparut  Hamlet et
apporta la tristesse et la mort au noble et malheureux jeune homme.

--Comment y allez-vous, Tonio? s'il m'est permis de le demander. Quelle
route prenez-vous?

--La route habituelle, rpondit-il en haussant les paules, et il rougit
visiblement. Oui, je touche ma... mon point de dpart, Lisaveta, aprs
treize ans, et cela peut tre assez comique.

Elle sourit.

C'est ce que je voulais vous entendre dire, Tonio. Partez donc et que
Dieu soit avec vous. Ne manquez pas non plus de m'crire, entendez-vous?
J'attends une lettre pleine d'expriences sur votre sjour en...
Danemark.




VI


Et Tonio Krger se mit en voyage pour le Nord. Il voyagea
confortablement (car il avait coutume de dire que, lorsqu'on a une vie
tellement plus pnible intrieurement que les autres gens, on a droit 
un peu de bien-tre extrieur), et il ne s'arrta pas avant de voir les
tours de la ville aux murailles resserres dont il tait parti jadis, se
dresser devant lui dans l'air gris. L il fit un court et trange
sjour.

Une aprs-midi terne s'inclinait dj vers le soir, lorsque le train
entra sous le hall troit, enfum et si trangement familier de la gare;
la vapeur s'arrondissait toujours en boules sous la toiture aux vitres
sales, ses lambeaux s'tiraient et allaient et venaient comme autrefois,
lorsque Tonio Krger tait parti de ce mme lieu, sans autre chose dans
le coeur que de la raillerie.

Il s'occupa de son bagage, ordonna qu'on le portt  l'htel, et quitta
la gare.

C'taient bien les voitures,  deux chevaux, noires, dmesurment hautes
et larges de la ville qui attendaient, alignes au dehors! Il ne prit
aucune d'elles, il les regarda seulement comme il regardait tout, les
pignons troits et les tours pointues qui semblaient le saluer
par-dessus les toits les plus proches, les gens blonds, indolents et
lourds avec leur faon de parler large et cependant rapide, et il fut
pris d'un rire nerveux qui avait une ressemblance secrte avec un
sanglot. Il se mit en marche lentement, la pousse continuelle du vent
humide dans le visage, franchit le pont dont la balustrade tait orne
de statues mythologiques et longea un moment le port.

Grand Dieu, que tout cela paraissait exigu et tortueux! Est-ce que de
tout temps, les troites rues  pignons avaient grimp vers la ville
avec une raideur si cocasse? Les chemines et les mts des bateaux se
balanaient doucement dans le vent et le crpuscule, sur le fleuve
terne. Monterait-il cette rue, l au coin, dans laquelle se trouvait la
maison  laquelle il songeait? Non, demain. Il avait trop sommeil
maintenant. La fatigue du voyage alourdissait sa tte, et des penses
lentes et brumeuses lui traversaient l'esprit.

Quelquefois, pendant ces treize annes, il avait rv qu'il tait de
nouveau chez lui, dans la vieille maison sonore, au bord de la rue en
pente, et que son pre aussi tait de nouveau l et le tanait vertement
au sujet de sa vie dprave,--ce qu'il avait chaque fois trouv tout 
fait dans l'ordre. Et maintenant l'heure prsente ne se distinguait en
rien d'un de ces rves trompeurs dont on ne parvient pas  dchirer les
mailles, au cours desquels on se demande s'ils sont illusion ou ralit,
o l'on est forc de se dcider en faveur de la dernire hypothse, pour
finir malgr tout par se rveiller.

Il suivait les rues peu animes et pleines de courants d'air en tenant
sa tte courbe contre le vent, et il se dirigeait comme en dormant dans
la direction de l'htel, le premier de la ville, o il voulait passer la
nuit. Un homme aux jambes arques, qui portait un bton au bout duquel
brlait un lumignon, marchait devant lui d'un pas balanc de marin, et
allumait les becs de gaz.

Qu'avait-il donc? Qu'tait-ce que ce feu qui, sous la cendre de sa
fatigue, sans jaillir en flammes claires, couvait si sombre et si
cuisant? Silence, silence. Pas un mot! Pas de paroles! Il serait
volontiers all longtemps ainsi, dans le vent,  travers les rues
crpusculaires et familires. Mais tout tait si serr et si rapproch.
On se trouvait tout de suite au but.

Dans le haut de la ville, il y avait des lampes  arc et elles
s'allumaient justement. L'htel tait l, et il reconnut les deux lions
noirs couchs devant l'entre, dont il avait peur quand il tait enfant.
Ils continuaient  se regarder l'un l'autre comme s'ils voulaient
ternuer, mais ils semblaient avoir beaucoup rapetiss. Tonio Krger
passa entre eux.

Comme il tait  pied, il fut reu sans beaucoup de solennit. Le
portier et un beau monsieur en noir qui faisait les honneurs et
repoussait constamment du petit doigt ses manchettes dans ses manches,
l'examinrent de la tte aux pieds, d'un oeil scrutateur, s'efforant
visiblement de dterminer un peu son rang, de le situer dans la
hirarchie sociale, et de lui assigner une place dans leur
considration, sans toutefois parvenir  un rsultat satisfaisant: en
raison de quoi ils se dcidrent pour une politesse modre. Un
sommelier, un homme  l'air doux, avec des favoris blonds couleur de
pain, un habit luisant de vieillesse et des pantoufles silencieuses,
ornes de rosettes, le conduisit au second tage, dans une chambre
meuble proprement et  l'ancienne mode.

Derrire les fentres, dans le demi-jour, s'tendait une vue pittoresque
et moyengeuse sur des cours, des pignons et les masses bizarres des
glises, dans le voisinage desquelles l'htel se trouvait. Tonio Krger
resta un moment debout devant cette fentre; puis il s'assit les bras
croiss sur le vaste sofa, frona les sourcils et se mit  siffloter.

On apporta de la lumire et son bagage arriva. Le sommelier  l'air doux
posa avec indiffrence le bulletin d'arrive sur la table, et Tonio
Krger y traa, la tte penche de ct, quelque chose qui ressemblait 
son nom, son tat et son origine. Ensuite il commanda un repas et
continua, du coin de son sofa,  regarder dans le vide. Lorsque la
nourriture fut devant lui, il demeura longtemps sans y toucher, prit
enfin quelques bouches, et se promena pendant une heure en long et en
large, s'arrtant parfois et fermant les yeux. Puis il se dshabilla
avec des gestes lents, et se coucha. Il dormit longtemps, en proie 
des rves embrouills, pleins de regrets et d'aspirations tranges.

Lorsqu'il se rveilla, il vit sa chambre inonde de lumire. Drout, il
se hta de se remmorer o il tait et se leva pour ouvrir les rideaux.
Le bleu dj un peu ple d'un ciel de fin d't tait travers de minces
lambeaux de nuages effilochs par le vent, mais le soleil brillait sur
sa ville natale.

Il mit encore plus de soin que de coutume  sa toilette, se lava et se
rasa de son mieux, et se fit aussi frais et aussi net que s'il avait eu
l'intention de rendre visite  des gens corrects et distingus, sur
lesquels il se ft agi de produire une impression d'lgance
irrprochable; et tout en s'habillant il coutait les battements anxieux
de son coeur.

Comme il faisait clair dehors! Il se serait senti plus  son aise si, de
mme qu'hier, le crpuscule avait assombri les rues; maintenant il lui
fallait passer sous les yeux des gens, dans la brillante lumire du
soleil. Allait-il tomber sur des connaissances, tre arrt, interrog,
et oblig de raconter comment il avait pass ces treize annes? Non,
Dieu soit lou, plus personne ne le connaissait, et ceux qui se
souvenaient de lui ne le reconnatraient pas, car il avait vraiment un
peu chang pendant tout ce temps. Il se considra attentivement dans le
miroir, et soudain il se sentit plus en sret derrire son masque,
derrire son visage prmaturment us, qui paraissait plus vieux que son
ge... Il fit venir le djeuner et sortit ensuite, sortit sous les
regards valuateurs du portier et du beau monsieur en noir,  travers le
vestibule, puis entre les deux lions, jusqu' l'air libre.

O allait-il? Il ne savait pas. C'tait comme hier.  peine se vit-il de
nouveau environn de cet assemblage trangement vnrable et
immmorialement familier de pignons, de tourelles, d'arcades, de
fontaines,  peine sentit-il de nouveau sur son visage la pousse du
vent, du vent fort qui portait avec lui un dlicat et cre arme de
rves lointains, qu'une sorte de voile, de tissu nbuleux entoura ses
sens... Les muscles de son visage se dtendirent; avec un regard apais,
il considra les hommes et les choses. Peut-tre que l-bas,  ce coin
de rue, il se rveillerait...

O allait-il? Il lui semblait qu'il y avait un rapport entre la
direction qu'il prenait et ses tranges rves nocturnes, si tristes et
pleins de regrets... C'est au march qu'il allait, en passant sous les
votes de l'htel de ville, o les bouchers pesaient leurs marchandises
avec des mains sanglantes,  la place du march o se dressait, pointue
et fouille, la haute fontaine gothique. L, il s'arrta devant une
maison troite et simple, semblable  beaucoup d'autres, avec un pignon
arqu et ajour, et se perdit dans sa contemplation. Il lut le nom
inscrit sur la porte et laissa son regard reposer un instant sur chaque
fentre, puis il se dtourna lentement pour s'en aller.

O allait-il?  la maison. Mais il prit un dtour, il fit une promenade
hors de la ville parce qu'il avait le temps. Il passa par le rempart du
Moulin et par le rempart du Holstein, serrant fortement son chapeau
contre le vent qui bruissait et grinait dans les arbres. Puis il laissa
la promenade des remparts non loin de la gare, vit un train passer en
soufflant avec une hte pesante, s'amusa  compter les wagons, et suivit
des yeux l'homme assis tout au haut du dernier. Mais, place des
Tilleuls, il s'arrta devant une des jolies villas qui se trouvaient l,
resta longtemps  observer le jardin et les fentres, et s'avisa pour
finir de faire aller et venir sur ses gonds la grille du jardin de faon
qu'elle grint. Ensuite il considra un moment sa main refroidie et
remplie de rouille, et il alla plus loin, passa sous la vieille porte
trapue, longea le port, et remonta la rue raide et pleine de courants
d'air, jusqu' la maison de ses parents.

Elle se dressait, enferme par les maisons voisines qui surplombaient
son pignon, grise et srieuse comme depuis trois cents ans; et Tonio
Krger lut le verset pieux inscrit en lettres  demi effaces au-dessus
de l'entre. Puis il reprit son souffle et entra. Son coeur battait
anxieusement, car il lui semblait que, d'une des portes du
rez-de-chausse devant lesquelles il passait, son pre allait sortir, en
vtement de bureau et la plume derrire l'oreille; qu'il allait
l'arrter et lui demander raison svrement de sa vie extravagante, ce
que Tonio aurait trouv tout  fait dans l'ordre. Mais il passa sans
tre inquit. La double porte n'tait pas ferme, mais seulement
pousse, ce qui lui parut critiquable, en mme temps qu'il lui semblait
tre le jouet d'un de ces rves lgers dans lesquels les obstacles
cdent d'eux-mmes devant vous, et o l'on avance sans entraves,
favoris par un bonheur merveilleux. Le vaste vestibule pav de grandes
dalles de pierre carres rsonna sous ses pas. En face de la cuisine,
dont ne venait aucun bruit, on voyait toujours comme autrefois, faisant
saillie hors de la muraille  une considrable hauteur, les
constructions de bois, bizarres, lourdes, mais proprement vernies, qui
servaient de chambres de bonnes, et que l'on ne pouvait atteindre que
par une sorte d'escalier isol montant du vestibule. Mais les grandes
armoires et le bahut sculpt qui se trouvaient l jadis n'y taient
plus. Le fils de la maison gravit le vaste escalier en s'appuyant sur la
rampe de bois ajour, vernie de blanc;  chaque pas il soulevait sa main
et au pas suivant, il la laissait retomber, comme s'il essayait
timidement de rtablir, avec cette vieille rampe solide, l'ancienne
intimit... Mais arriv sur le palier, devant la porte de l'entresol, il
s'arrta. Un criteau blanc tait fix  l'entre o l'on pouvait lire,
crit en lettres noires: Bibliothque Populaire.

Bibliothque Populaire? pensa Tonio. Il trouvait que ni le peuple, ni
la littrature n'avaient rien  faire ici. Il frappa  la porte,
entendit retentir un entrez, et obit  cette injonction. Sombre et
tendu, il dcouvrit du regard une transformation des plus dplaces.

L'appartement se composait de trois chambres en profondeur, ouvertes les
unes sur les autres. Les murailles taient tapisses jusque tout en haut
de livres uniformment relis, rangs en longues files sur des rayons de
bois sombre. Dans chaque chambre, derrire une sorte de comptoir, tait
assis un homme  l'aspect ncessiteux qui crivait. Deux d'entre eux
tournrent seulement la tte vers Tonio Krger, mais le premier se leva
vivement, s'appuya des deux mains sur le dessus de la table, pencha la
tte en avant, arrondit les lvres, leva les sourcils, et regarda le
visiteur avec un rapide clignement des yeux...

Pardon, dit Tonio Krger, sans dtourner les yeux de tous les livres,
je suis tranger ici, je visite la ville. Ceci est donc la bibliothque?
Me permettez-vous de jeter un coup d'oeil sur la collection?

--Certainement! dit le fonctionnaire, et il cligna encore plus fort...
Bien sr, l'entre est libre. Regardez  votre aise. Voulez-vous un
catalogue?

--Merci, rpondit Tonio Krger, je m'oriente facilement. L-dessus, il
commena  longer lentement les parois, en faisant semblant d'tudier
les titres inscrits sur le dos des livres. Finalement il prit un volume,
l'ouvrit et se plaa prs de la fentre.

Ici avait t la pice o l'on djeunait. L'on djeunait ici le matin,
et non en haut, dans la grande salle  manger o des statues de
divinits se dtachaient en blanc contre de la tapisserie bleue... L se
trouvait une chambre  coucher. La mre de son pre y tait morte aprs
une dure agonie, malgr son grand ge, car c'tait une femme mondaine,
attache aux jouissances terrestres, et elle tenait  la vie. Et plus
tard son pre lui-mme avait rendu ici le dernier soupir, son pre, le
long monsieur correct, un peu pensif et mlancolique,  la boutonnire
orne d'une fleur des champs... Tonio s'tait tenu assis au pied de son
lit de mort, les yeux brlants, sincrement et entirement livr  un
sentiment muet et puissant,  l'amour et  la douleur. Et sa mre aussi
s'tait tenue agenouille prs de cette couche, sa belle et ardente
maman, toute noye dans ses larmes; aprs quoi elle tait partie avec
l'artiste mridional pour les lointains bleus... Mais l derrire, la
troisime pice et la plus petite, maintenant aussi toute remplie de
livres surveills par un homme  l'aspect ncessiteux, avait t
longtemps sa propre chambre. C'est l qu'il tait rentr aprs l'cole,
aprs avoir fait une promenade comme celle de tout  l'heure; prs de
cette paroi tait place sa table, dans le tiroir de laquelle il gardait
ses premiers vers si profondment sentis et gauches... Le noyer... Une
mlancolie aigu le traversa soudain. Il regarda de ct par la fentre.
Le jardin tait abandonn, mais le vieux noyer se dressait  sa place et
grinait et bruissait lourdement au vent. Et Tonio laissa de nouveau
glisser ses yeux sur le livre qu'il tenait  la main; c'tait une oeuvre
potique de valeur qu'il connaissait bien. Il regarda ces lignes noires
et ces groupes de phrases, suivit un moment le cours plein d'art du
rcit, qui s'levait avec une passion ordonnatrice jusqu' un trait, un
effet, puis s'interrompait soudain d'une faon impressionnante...

Oui, c'est bien fait, dit-il, en dposant le volume, et il se retourna.
Alors il s'aperut que le fonctionnaire tait toujours debout et faisait
cligner ses yeux avec un mlange d'empressement et de mfiance
mditative.

--Une excellente collection, je vois, dit Tonio Krger. J'ai jet un
coup d'oeil rapide. Je vous suis bien oblig. Adieu.

L-dessus il gagna la porte, mais ce fut un dpart douteux, et il
sentait distinctement que le fonctionnaire, trs troubl par sa visite,
resterait encore plusieurs minutes debout,  cligner des yeux.

Il ne se sentait nulle envie de pousser plus loin ses investigations. Il
avait t  la maison. En haut, dans les grandes pices situes derrire
la galerie  colonnade, habitaient des trangers, il le voyait, car le
haut de l'escalier tait ferm par une porte vitre qui n'existait pas
autrefois, et un nom quelconque tait crit dessus. Il s'en alla,
traversa le vestibule sonore et quitta sa maison paternelle. Dans le
coin d'un restaurant, il avala, plong dans ses rflexions, un repas
lourd et gras, puis il retourna  l'htel.

J'ai fini, dit-il au beau monsieur en noir. Je pars ce soir.

Il commanda sa note, ainsi que la voiture qui devait le mener au port
pour prendre le bateau de Copenhague. Puis il monta dans sa chambre,
s'assit devant la table, et demeura l, immobile et droit, la joue
appuye dans la main, et fixant sur le tapis devant lui des yeux
absents. Plus tard, il rgla sa note et prpara ses affaires.  l'heure
fixe, on annona la voiture et Tonio Krger descendit, prt  partir.

En bas, au pied de l'escalier, le beau monsieur en noir l'attendait.

Pardon! dit-il en repoussant du petit doigt ses manchettes dans ses
manches. Excusez, Monsieur, si nous sommes obligs de vous retenir
encore une minute, M. Seehaase--le propritaire de l'htel--voudrait
vous dire deux mots. Une simple formalit... il est ici derrire...
Voulez-vous avoir l'obligeance de vous donner la peine... Ce n'est que
M. Seehaase, le propritaire de l'htel.

Et il conduisit Tonio Krger, en l'invitant  le suivre, par de nombreux
gestes, au fond du vestibule. L se trouvait en effet M. Seehaase. Tonio
Krger le connaissait depuis son enfance. Il tait petit, gras et avait
les jambes arques. Ses favoris tondus taient devenus blancs, mais il
portait toujours une jaquette largement taille et une culotte de
velours brode de vert. Au reste, il n'tait pas seul. Prs de lui,
devant un petit pupitre fix  la muraille, se tenait, casque en tte,
un agent de police, dont la main gante tait pose sur un papier
barbouill d'inscriptions plac sur le pupitre. Il regardait Tonio
Krger avec une honnte figure de soldat, comme s'il s'attendait  ce
que celui-ci rentrt sous terre  sa vue.

Tonio Krger les considra alternativement et prit le parti d'attendre.

Vous venez de Munich? demanda  la fin l'agent de police, avec une
bonne voix lourde.

Tonio Krger fit signe que oui.

Vous allez  Copenhague?

--Oui, je me rends dans une station de bains de mer, en Danemark.

--Une station de bains de mer? Bon. Veuillez produire vos papiers, dit
l'agent, en prononant le mot produire avec une satisfaction
particulire.

Des papiers... il n'avait pas de papiers. Il sortit son portefeuille et
regarda dedans; mais  part quelques notes acquittes, il ne s'y
trouvait rien que les preuves d'une nouvelle, qu'il pensait corriger
une fois arriv au but de son voyage. Il n'aimait pas avoir affaire 
des fonctionnaires, et ne s'tait encore jamais fait dlivrer de
passeport.

Je regrette, dit-il, mais je n'ai aucun papier sur moi.

--Ah! dit l'agent de police, aucun? Comment vous appelez-vous?

Tonio Krger se nomma.

Est-ce bien vrai? demanda l'agent de police; et il se tendit en avant
et carquilla soudain ses narines aussi largement qu'il put...

--Parfaitement vrai, rpondit Tonio Krger.

--Qu'tes-vous donc?

Tonio Krger avala quelque chose qui l'tranglait et indiqua d'une voix
ferme sa profession. M. Seehaase leva la tte et le dvisagea
curieusement.

Hum! dit l'agent. Et vous dclarez n'avoir rien de commun avec un
individu du nom de--il pela sur le papier barbouill d'inscriptions un
nom bizarre et romantique, qui semblait un compos aventureux de sons
provenant de races diverses, et que Tonio Krger oublia l'instant
d'aprs. Lequel, continua l'agent, de parents inconnus et d'origine
incertaine, est poursuivi par la police de Munich pour diverses
escroqueries et autres dlits, et a peut-tre pris la fuite pour le
Danemark?

--Je ne le dclare pas seulement, dit Tonio Krger faisant un mouvement
nerveux des paules.

Ceci produisit une certaine impression.

Comment? Ah oui, bien sr! dit l'agent. Mais c'est qu'aussi, ne pouvoir
absolument rien produire!...

M. Seehaase intervint  son tour d'une faon apaisante.

Tout cela n'est qu'une formalit, dit-il, rien de plus! Il faut vous
rappeler que le fonctionnaire ne fait que son devoir. Si vous pouvez
prouver votre identit d'une manire quelconque... un papier...

Tous se turent. Devait-il mettre un terme  l'incident en se faisant
connatre, en rvlant  M. Seehaase qu'il n'tait pas un chevalier
d'industrie, de condition incertaine, ni un bohmien n dans une
roulotte verte, mais le fils du consul Krger, de la famille des Krger?
Non, il n'en avait aucune envie. Et, au fond, ces gardiens de l'ordre
social n'avaient-ils pas un peu raison? Dans une certaine mesure, il
tait tout  fait d'accord avec eux... Il haussa les paules et resta
muet.

Qu'avez-vous donc l? demanda l'agent, l dans ce portefeuille?

--Ici? rien. Ce sont des preuves  corriger, rpondit Tonio Krger.

--Des preuves  corriger? Comment? Montrez un peu.

Et Tonio Krger lui tendit son oeuvre. L'agent de police la dploya sur
le pupitre et commena  lire. M. Seehaase s'approcha aussi pour prendre
part  la lecture. Tonio regarda par-dessus leurs paules pour voir 
quel endroit ils en taient. C'tait un passage russi, qui contenait un
trait, un effet, de premier ordre. Il tait content de lui.

Voyez-vous, dit-il, mon nom est crit l. C'est moi qui ai fait ceci,
et maintenant cela va tre publi, comprenez-vous?

--Bon, cela suffit! dit M. Seehaase avec rsolution.

Il rassembla les feuillets, les plia et les lui rendit.

Cela doit suffire, Petersen! rpta-t-il d'un ton bref, clignant des
yeux  la drobe et secouant la tte en signe de dngation. Nous ne
devons pas retenir Monsieur plus longtemps. La voiture attend. Je vous
prie, Monsieur, d'excuser le petit drangement. L'agent n'a fait que son
devoir, mais je lui ai dit tout de suite qu'il tait sur une fausse
piste.

--Ah? pensa Tonio Krger.

L'agent ne semblait pas tout  fait convaincu; il objecta encore quelque
chose o il tait question d'individu et de produire. Mais M.
Seehaase reconduisit son hte  travers le vestibule, en ritrant
l'expression de ses regrets, l'accompagna entre les deux lions jusqu'
la voiture, et ferma lui-mme avec toutes sortes de tmoignages de
considration, la portire sur le voyageur. Aprs quoi la voiture
ridiculement haute et large dgringola avec un bruit de vitres et de
ferraille le long des rues en pente jusqu'au port...

Tel fut l'trange sjour de Tonio Krger dans sa ville natale.




VII


La nuit tombait et la lune montait dj avec un flottant clat d'argent,
lorsque le bateau de Tonio Krger gagna la pleine mer. Il se tenait prs
du beaupr, envelopp dans son manteau  cause du vent qui devenait de
plus en plus fort, et il plongeait ses regards au-dessous de lui, dans
le sombre va-et-vient des vagues aux corps puissants et lisses, qui
s'enroulaient les unes aux autres, se rencontraient en claquant, se
sparaient dans des directions inattendues, et tout  coup
s'illuminaient d'cume.

Un ravissement doux et berceur emplissait son me. Il avait t un peu
dmoralis de ce que, dans sa patrie, on et voulu l'arrter comme
chevalier d'industrie, oui,--quoique, dans une certaine mesure, il et
trouv ce qui s'tait pass dans l'ordre. Mais ensuite, aprs s'tre
embarqu, il avait, comme parfois avec son pre quand il tait enfant,
regard charger les marchandises dont les dbardeurs emplissaient le
ventre profond du navire, en s'interpellant dans un mlange de danois et
de bas-allemand; il avait vu comment ils y faisaient descendre, en plus
des ballots et des caisses, un ours blanc et un tigre royal enferms
dans des cages  grillages pais, qui venaient sans doute de Hambourg et
taient destins  une mnagerie danoise. Tout cela l'avait distrait.
Ensuite, pendant que le bateau glissait le long du fleuve entre les
rives plates, il avait tout  fait oubli l'agent de police Petersen;
tout ce qui s'tait pass avant, ses rves nocturnes, doux, tristes et
pleins de regrets, la promenade qu'il avait faite, la vision du noyer
avaient repris de la force dans son me. Et maintenant, comme la mer
s'ouvrait devant lui, il voyait de loin la plage d'o, tant petit
garon, il avait pu pier les rves d't de la mer, il voyait la lueur
du phare et les lumires de l'htel o il avait habit avec ses
parents... La mer Baltique! Il appuya sa tte contre le fort vent sal
qui venait  vous libre et sans rencontrer d'obstacles, vous
enveloppait les oreilles, provoquait un doux vertige, un tourdissement
lger o le souvenir de tout ce qui tait mauvais, de toute souffrance,
de toute erreur, de tout vouloir et de tout effort s'anantissait dans
un sentiment de paresseux bonheur. Et dans les mugissements, les
claquements, les bouillonnements et les gmissements qui montaient
autour de lui, il croyait entendre les bruissements et les craquements
du vieux noyer et le grincement d'un portail... Il faisait de plus en
plus sombre.

Dieu, les toiles, regardez donc un peu les toiles, dit soudain une
voix  l'accent lourd et chantant qui semblait sortir d'un tonneau. Il
la connaissait. Elle appartenait  un homme blond-roux, simplement vtu,
aux paupires rougies et  l'aspect frais et humide de quelqu'un qui
sort du bain. Au dner, dans la cabine, cet inconnu avait t le voisin
de Tonio Krger, et avait aval avec des mouvements hsitants et
discrets des quantits tonnantes d'omelette au homard.  prsent il se
tenait appuy contre le bastingage et il regardait en l'air vers le
ciel, en serrant son menton entre le pouce et l'index. Sans aucun doute
il se trouvait dans un de ces tats d'esprit extraordinaires et
solennellement contemplatifs o les barrires entre les tres
s'effondrent, o le coeur s'ouvre mme  des trangers, o la bouche
laisse passer des choses qu'en tout autre temps elle aurait honte de
dire...

Regardez donc un peu les toiles, Monsieur. Elles sont l et elles
brillent, le ciel entier en est plein, Dieu m'est tmoin! Et maintenant,
je vous demande un peu, quand on regarde l-haut et que l'on pense que
beaucoup d'entre elles sont encore cent fois plus grandes que la terre,
est-ce que cela ne fait pas de l'impression? Nous autres hommes avons
invent le tlgraphe et le tlphone, et tant de conqutes des temps
modernes, oui, c'est vrai. Mais quand nous regardons l-haut, nous ne
pouvons faire autrement que de reconnatre et d'avouer que nous ne
sommes au fond que de la vermine, de la misrable vermine et rien
d'autre--est-ce que je me trompe oui ou non, Monsieur? Oui nous sommes
de la vermine! se rpondit-il  lui-mme, et il adressa au firmament un
signe de tte plein d'humilit et de contrition.

Non... celui-l ne fait pas de littrature, pensa Tonio Krger. Et au
mme moment une lecture rcente lui revint en mmoire, un fragment d'un
clbre crivain franais qui exposait une conception cosmologique et
psychologique du monde; un fameux bavardage  son avis.

Il fit  l'observation profondment sentie du jeune homme une manire de
rponse, puis ils continurent  causer ensemble, appuys contre le
bastingage, en plongeant les yeux dans la soire tumultueuse claire de
lueurs mouvantes. Il se trouvait que le voyageur tait un jeune
commerant de Hambourg qui employait son temps de cong  ce voyage
d'agrment.

Prends un peu le steamer jusqu' Copenhague, me suis-je dit, et me
voici ici, et jusqu' prsent c'est trs beau. Mais on a eu tort de nous
donner de l'omelette au homard, Monsieur, vous verrez, car nous aurons
une tempte cette nuit, le capitaine l'a dit, et avec une nourriture
aussi indigeste dans l'estomac, ce n'est pas une plaisanterie.

Tonio Krger coutait cet absurde bavardage avec un sentiment d'aise et
d'amiti.

Oui, dit-il, on mange en gnral trop lourdement dans le Nord. Cela
rend paresseux et mlancolique.

--Mlancolique? rpta le jeune homme, et il le regarda interdit... Vous
n'tes sans doute pas d'ici, monsieur? demanda-t-il tout  coup.

--Non, je viens de loin, rpondit Tonio Krger avec un geste vague et
dfensif du bras.

--Mais vous avez raison, dit le jeune homme; Dieu sait que vous avez
raison quand vous parlez d'tre mlancolique! Je suis presque toujours
mlancolique, mais surtout les soirs comme celui-ci, quand les toiles
brillent dans le ciel. Et il soutint de nouveau son menton avec son
pouce et son index.

Srement il doit crire des vers, pensa Tonio Krger, des vers de
commerant, profondment et honntement sentis...

La soire s'avanait et le vent tait devenu si fort qu'il empchait la
conversation. Aussi dcidrent-ils de dormir un peu et ils se
souhaitrent bonne nuit.

Tonio Krger s'tendit dans sa cabine, sur l'troite couchette, mais le
repos ne vint pas. Le vent violent et son acre arme l'avaient
trangement excit et son coeur tait agit comme par l'attente anxieuse
d'un doux vnement. De plus, l'branlement qui avait lieu quand le
bateau glissait au bas d'une montagne de vagues et que l'hlice, comme
prise de spasmes, tournait hors de l'eau, lui causait de pnibles
nauses. Il s'habilla de nouveau compltement, et monta  l'air libre.

Des nuages couraient devant la lune. La mer dansait. Les vagues ne
venaient pas  vous rondes et gales. Jusqu' l'horizon, sous une
lumire ple et vacillante, la mer tait dchire, fouette,
bouleverse; elle bondissait et lchait la nue de ses langues de gant,
effiles comme des flammes, lanait en l'air,  ct d'abmes
bouillonnants, des figures dchiquetes et bizarres, et semblait
parpiller en un jeu fou, de toute la force de bras monstrueux, l'cume
dans les airs. Le bateau avanait pniblement; il se frayait un chemin
en tanguant, en roulant et en gmissant  travers le tumulte, et par
moments on entendait l'ours blanc et le tigre qui souffraient de la
traverse, mugir  l'intrieur. Un homme en manteau de toile cire, le
capuchon sur la tte et une lanterne attache  la ceinture, allait et
venait sur le pont en cartant les jambes et en se balanant
pniblement; et l derrire, pench trs bas sur le bastingage, se
trouvait le jeune homme de Hambourg, dans un lamentable tat.

Seigneur, dit-il d'une voix creuse et mal assure lorsqu'il s'aperut
de la prsence de Tonio Krger, voyez un peu la rvolte des lments,
Monsieur! Mais il fut interrompu et se dtourna rapidement.

Tonio Krger se tenait  un cordage fortement tendu et contemplait cette
exubrance effrne. Un cri de joie montait de sa poitrine, qui lui
semblait assez puissant pour couvrir le bruit de la tempte et des
flots. Un chant  la mer, plein d'enthousiaste amour, retentissait en
lui. Sauvage amie de mon enfance, nous voil donc runis encore une
fois... Mais ici s'arrtait le pome. Il n'avait pas de fin, pas de
forme prcise et n'tait point, crite dans le calme, une oeuvre acheve.
Son coeur vivait...

Il resta longtemps ainsi; puis il s'tendit sur un banc, contre le rouf,
et regarda le ciel o les toiles vacillaient. Il s'assoupit mme un peu
et lorsque la froide cume jaillissait jusqu' son visage, il lui
semblait, dans son demi-sommeil, sentir comme une caresse.

D'abruptes falaises de craie qui avaient, dans le clair de lune, un
aspect fantomatique, apparurent et se rapprochrent. C'tait l'le de
Moen. Et de nouveau le sommeil le reprit, interrompu par des ondes
sales qui mordaient crement le visage et engourdissaient les traits.
Lorsqu'il se rveilla compltement, il faisait dj jour, un frais jour
gris ple, et la mer s'apaisait.  djeuner il revit le jeune
commerant, qui rougit fortement, honteux sans doute d'avoir exprim
dans l'obscurit des choses aussi potiques et aussi blmables, releva
de ses cinq doigts  la fois sa petite moustache rousse, lui lana un
bonjour d'une brivet militaire, pour l'viter ensuite avec le plus
grand soin.

Et Tonio Krger aborda en Danemark. Il sjourna  Copenhague, donna des
pourboires  tous ceux qui faisaient mine d'y avoir droit, parcourut la
ville au sortir de sa chambre d'htel pendant trois jours entiers, en
tenant son guide de voyage ouvert devant lui, et se comporta tout  fait
comme un parfait tranger qui dsire enrichir ses connaissances. Il
contempla le Nouveau March du roi, et le cheval qui se dresse au
milieu, leva les yeux avec respect sur les colonnes de la Frauenkirche,
resta longtemps debout devant les nobles et gracieuses statues de
Thorwaldsen, monta sur la Tour Ronde, visita des chteaux, et passa deux
soires varies  Tivoli. Mais ce n'tait pas  proprement parler tout
cela qu'il voyait.

Sur les maisons qui avaient parfois tout  fait l'aspect des vieilles
maisons de sa ville natale, avec leurs pignons arqus et ajours, il
voyait des noms qui lui taient connus depuis son enfance, qui lui
paraissaient dsigner quelque chose de dlicat et de prcieux, et en
mme temps enfermer en eux comme un reproche, une plainte et la
nostalgie d'un bonheur perdu. Et partout, tandis qu'il aspirait  longs
traits, pensivement, l'humide air marin, il voyait des yeux aussi bleus,
des cheveux aussi blonds, des visages exactement du mme genre, de la
mme forme que ceux entrevus dans les rves tranges, douloureux et
pleins de regrets qu'il avait faits lors de la nuit passe dans sa ville
natale. Il arrivait que, en pleine rue, un regard, la sonorit d'un mot,
un rire le remut jusqu'au fond de l'me.

Il ne lui fut pas possible de rester longtemps dans la ville gaie et
anime. Une douce et folle inquitude, moiti faite de souvenirs, moiti
faite d'attente l'agitait; et il ressentait aussi le dsir de pouvoir
s'tendre tranquillement quelque part, sur une plage, et de n'avoir plus
 jouer le touriste avide de s'instruire. Il s'embarqua donc de nouveau
et navigua par une sombre journe (la mer noircissait) dans la direction
du nord, le long des ctes du Seeland jusqu' Helsingr. De l il
poursuivit immdiatement son voyage en voiture, par la chausse, pendant
environ trois quarts d'heure, toujours surplombant un peu la mer,
jusqu' ce qu'il s'arrtt devant son but final et vritable, le petit
htel blanc  volets verts, bti au milieu d'une colonie de maisons
basses et dont la tour couverte en bois regardait la plage et la cte
scandinave. Il descendit, prit possession de la chambre claire qu'on lui
avait prpare, remplit les placards et l'armoire de ce qu'il avait
apport avec lui, et s'apprta  demeurer l quelque temps.




VIII


On tait dj au milieu de septembre; il n'y avait plus beaucoup d'htes
 Aalsgaard. Les repas que l'on prenait en bas, dans la grande salle 
manger au plafond  solives et aux hautes fentres donnant sur la
vranda vitre et sur la mer, taient prsids par la propritaire de
l'htel, une vieille fille aux cheveux blancs, aux prunelles incolores,
aux joues d'un rose tendre et  la voix inconsistante et gazouillante,
qui essayait sans cesse de disposer d'une faon un peu avantageuse ses
mains rouges sur la nappe. Il y avait en outre un vieux monsieur sans
cou,  la barbe de marin gris de fer, au visage tirant sur le bleu
fonc, un marchand de poisson de la capitale qui savait l'allemand. Il
paraissait compltement congestionn, et sous la menace d'une attaque,
car il respirait d'une faon courte et saccade, et portait de temps en
temps son index orn de bagues  l'une de ses narines pour la boucher et
procurer un peu d'air  l'autre, en soufflant fortement. Il n'en faisait
pas moins honneur  la bouteille de rhum place devant lui, aussi bien
au petit djeuner qu'aux repas de midi et du soir. Les seuls htes qu'il
y avait en plus taient trois grands jeunes Amricains et leur
prcepteur, lequel remuait silencieusement ses lunettes et jouait tout
le jour au football avec eux. Ils portaient leurs cheveux d'un jaune
roux partags par une raie et avaient de longues figures impassibles.
Please, give me the wurst-things there! disait l'un. That's not
wurst, that's schinken! disait un autre, et c'tait toute la
contribution qu'eux, aussi bien que leur prcepteur, apportaient  la
conversation; le reste du temps, ils demeuraient assis en silence et
buvaient de l'eau chaude.

Tonio Krger n'aurait pas souhait des compagnons de table diffrents.
Il jouissait d'tre en paix, coutait les gutturaux sons danois, les
voyelles claires et sourdes qu'mettaient le marchand de poisson et la
matresse de l'htel en causant parfois ensemble, changeant ici et l
avec le premier une remarque simple sur la position du baromtre, puis
se levait pour redescendre,  travers la vranda, vers la plage o il
avait dj pass de longues heures le matin.

Parfois il y rgnait une calme atmosphre d't. La mer reposait,
paresseuse et lisse, en bandes bleues, vert-glauque, ou rougetres, sur
lesquelles jouaient en scintillant des reflets argents. Le varech
schait au soleil, des mduses demeures l se volatilisaient. Cela
sentait un peu la dcomposition et aussi un peu le goudron de la barque
de pcheur  laquelle Tonio Krger tait adoss, assis dans le sable de
faon  voir l'horizon libre et non les ctes danoises; mais la
respiration lgre de la mer passait frache et pure sur tout cela.

Puis vinrent de gris jours de tempte. Les vagues courbaient leurs ttes
comme des taureaux qui s'apprtent  donner des cornes et couraient
rageusement contre la cte, qu'elles arrosaient trs haut et couvraient
d'algues, de coquillages luisants d'eau, et d'paves. Entre les longues
collines formes par les vagues, s'tendaient, sous le ciel couvert, des
valles d'un ple vert cumeux, pendant que l-bas,  l'endroit o le
soleil se cachait derrire les nuages, un clat blanchtre et velout
reposait sur les eaux.

Tonio Krger se tenait debout, envelopp par le bruissement du vent,
absorb dans ce fracas fatigant, tourdissant, continuel qu'il aimait
tant. S'il se dtournait et s'en allait, tout semblait soudain devenir
tranquille et chaud autour de lui. Mais il savait qu'il avait la mer
derrire lui; il entendait son appel, son salut, sa promesse. Et il
souriait.

Il se dirigeait vers l'intrieur du pays,  travers la solitude des
prairies, et bientt la fort de htres qui s'tendait, montueuse,
jusque loin dans la contre, l'accueillait. Il s'asseyait dans la
mousse, adoss  un arbre, de faon  apercevoir entre les troncs une
bande de mer. Parfois le vent lui apportait le bruit des vagues se
brisant contre les cueils; cela ressemblait au son de planches tombant
au loin les unes sur les autres. Au sommet des arbres, des cris de
corneilles enrous, monotones et perdus... Il tenait un livre sur ses
genoux, mais n'en lisait pas une ligne. Il jouissait d'un profond oubli,
croyait planer affranchi de l'espace et du temps, et c'est seulement par
moments qu'une brusque douleur traversait son coeur, un court et cuisant
sentiment d'aspiration et de regret, dont il tait trop paresseux et
trop absorb pour chercher le nom et l'origine.

Plusieurs jours s'coulrent ainsi; il n'aurait pu dire combien et ne se
souciait point de le savoir. Et puis, il en vint un o il se passa
quelque chose; cela se passa pendant que le soleil brillait au ciel, en
prsence d'tres quelconques, et Tonio Krger n'en prouva pas mme un
extraordinaire tonnement.

Ds l'aube, ce jour eut un caractre de fte et d'enchantement. Tonio
Krger se rveilla trs tt et tout  fait brusquement, surgit du
sommeil en proie  un vague et subtil effroi, et crut avoir devant ses
yeux un prodige, une illumination magique et ferique. Sa chambre, dont
la porte vitre et le balcon taient tourns vers le Sund, et qu'un
mince rideau de gaze blanche partageait en salon et chambre  coucher,
avait un papier de couleur tendre et des meubles lgers et clairs, de
sorte qu'elle offrait toujours un aspect lumineux et agrable. Mais en
ce moment ses yeux brouills de sommeil la voyaient transfigure et
illumine d'une faon irrelle, compltement baigne dans une lumire
rose, inexprimablement vaporeuse et charmante, qui dorait les meubles et
les murailles, et transformait le rideau de gaze en un rouge et doux
embrasement... Tonio Krger fut longtemps avant de comprendre ce qui se
passait. Mais lorsqu'il regarda dehors,  travers la porte vitre, il
vit que le soleil se levait.

Pendant plusieurs jours le temps avait t sombre et pluvieux; mais
maintenant le ciel se tendait comme une roide toffe bleu ple,
tincelant et clair au-dessus de la mer et du pays, tandis que, travers
et entour de nuages rouge et or, le disque du soleil s'levait
majestueusement sur la mer scintillante et ondule qui paraissait
frissonner et s'enflammer sous lui... Ainsi commena la journe. Troubl
et heureux, Tonio Krger se prcipita dans ses habits, djeuna avant
tout le monde dans la vranda, nagea dans le Sund jusqu' une certaine
distance du petit tablissement de bains, et marcha ensuite pendant une
heure le long de la plage. Quand il revint, plusieurs voitures, sortes
d'omnibus, taient arrtes devant l'htel, et, de la salle  manger, il
vit qu'un grand nombre de personnes, paraissant d'aprs leurs costumes
appartenir  la petite bourgeoisie, remplissaient le salon o se
trouvait le piano, ainsi que la vranda et la terrasse. Tout ce monde,
assis autour de tables rondes, buvait de la bire et mangeait des
tartines en causant avec animation. C'taient des familles entires,
vieux et jeunes; il y avait mme quelques enfants.

Au second djeuner (la table tait surcharge de viandes froides fumes,
sales et rties), Tonio Krger demanda ce qui se passait.

Des visiteurs, dit le marchand de poisson, des excursionnistes et des
danseurs d'Helsingr! Oui, Dieu nous protge, nous ne dormirons pas
beaucoup cette nuit! On doit danser, danser et faire de la musique, et
il est  craindre que cela ne dure longtemps. C'est une association de
familles, une partie de campagne en mme temps qu'une runion, bref une
course par souscription ou quelque chose de ce genre, et ils profitent
de cette belle journe. Ils sont venus en bateau et en voiture et
maintenant ils djeunent. Plus tard, ils iront excursionner encore plus
loin, mais ce soir ils reviendront et alors il y aura bal ici dans la
salle. Oui, le diable les emporte, nous ne pourrons pas fermer l'oeil!

--Cela fait une jolie diversion, dit Tonio Krger.

L-dessus, plus personne ne dit rien pendant un certain temps. La
propritaire disposa ses doigts rouges sur la table, le marchand de
poisson souffla  travers sa narine droite pour se procurer un peu
d'air, et les Amricains burent de l'eau chaude en faisant de longues
figures.

Alors, tout  coup, il se passa ceci: _Hans Hansen et Ingeborg Holm
traversrent la salle._

Tonio Krger tait appuy  sa chaise, agrablement fatigu par son bain
et sa marche rapide, et il mangeait du saumon fum sur du pain rti;--il
tait assis en face de la vranda et de la mer. Et soudain la porte
s'ouvrit, et le couple s'avana la main dans la main,--sans se hter,
d'une allure de flnerie. Ingeborg, la blonde Inge, tait habille de
clair, comme jadis aux leons de danse de M. Knaak. Sa robe lgre,
seme de fleurs, ne lui venait que jusqu'aux chevilles, et elle portait
autour des paules une large collerette de tulle blanc dcollete en
pointe qui dcouvrait son cou dlicat et flexible. Son chapeau pendait
par les rubans nous  l'un de ses bras. Elle tait peut-tre un peu
plus dveloppe qu'autrefois et elle avait maintenant sa magnifique
natte enroule autour de la tte; mais Hans Hansen tait toujours
exactement le mme. Il portait sa vareuse de marin  boutons d'or, sur
laquelle tait rabattu, couvrant le dos et les paules, le large col
bleu, et il tenait dans sa main pendante son bret de matelot  rubans
courts qu'il balanait de-ci de-l avec insouciance. Ingeborg dtournait
ses yeux longs, peut-tre un peu gne d'tre dvisage par les gens qui
dnaient. Mais Hans Hansen regardait droit vers la table d'un air de
dfi, et en examinait l'un aprs l'autre les htes, d'une faon
provocante et lgrement ddaigneuse; il lcha mme la main d'Ingeborg
et balana encore plus fortement son bret de-ci de-l, pour bien
montrer quelle sorte d'homme il tait. Ainsi, contre le fond calme et
bleu de la mer, sous les yeux de Tonio Krger, le couple passa, traversa
la salle dans toute sa longueur et disparut par la porte oppose, dans
la pice o se trouvait le piano.

Cela arriva vers midi et demi, et les pensionnaires taient encore 
table lorsque la bande des promeneurs  ct et dans la vranda se leva,
et, sans que plus personne ft entr dans la salle  manger, quitta
l'htel par le chemin latral. On les entendit plaisanter et rire en
s'installant dans les voitures; puis les vhicules s'branlrent l'un
aprs l'autre en grinant sur la route, et leur roulement s'loigna...

Alors, ils reviendront? demanda Tonio Krger...

--Oui, fit le marchand de poisson, et que le ciel ait piti de moi! Ils
ont command de la musique, vous saurez, et ma chambre est juste
au-dessus de la salle.

--C'est une jolie diversion, rpta Tonio Krger. Puis il se leva et
sortit.

Il passa la journe comme il avait pass les autres, sur la plage et
dans la fort, tenant un livre sur ses genoux et clignant des yeux au
soleil. Il n'agitait dans son esprit qu'une seule pense: ils allaient
revenir et danser dans la salle, ainsi que le marchand de poisson
l'avait promis, et il ne faisait rien d'autre que de se rjouir de cette
perspective avec une joie telle qu'il n'en avait pas prouve de si
anxieuse et de si douce pendant les longues annes mortes qu'il venait
de passer. Une fois, par une association d'ides quelconque, il se
souvint fugitivement d'une connaissance lointaine, Adalbert le romancier
qui savait ce qu'il voulait, et tait all au caf pour chapper au
printemps. Et il haussa les paules...

Le repas du milieu du jour eut lieu de meilleure heure, et l'on soupa
aussi plus tt que de coutume dans la pice o se trouvait le piano, car
dans la salle  manger on faisait dj des prparatifs pour le bal: tout
tait boulevers de la sorte en vue de la fte. Ensuite, comme il
faisait dj sombre et que Tonio Krger tait assis dans sa chambre, la
route et la maison s'animrent de nouveau. Les excursionnistes
revenaient; mme, de la direction d'Helsingr, arrivaient  bicyclette
et en voiture de nouveaux htes, et dj l'on entendait accorder un
violon, et une clarinette accomplir des roulades nasillardes. Tout
promettait un bal des plus brillants.

Maintenant le petit orchestre attaquait une marche: elle parvenait
assourdie et rythme: on ouvrait le bal par une polonaise. Tonio Krger
resta encore un moment tranquille sur sa chaise  couter. Mais
lorsqu'il entendit un temps de valse succder au rythme de la marche, il
se leva et se glissa doucement hors de la chambre.

Du corridor o elle donnait, on pouvait par un escalier de ct
atteindre la porte latrale de l'htel, et de l, sans passer par une
seule pice, gagner la vranda. Ce fut ce chemin qu'il prit, sans bruit,
furtivement, comme s'il se trouvait sur un terrain dfendu, ttonnant
avec prcaution dans l'obscurit, irrsistiblement attir par cette
musique bte et dlicieusement berante, dont les sons lui parvenaient
dj clairs et distincts.

La vranda tait vide et obscure, mais la porte vitre qui s'ouvrait sur
la salle abondamment claire par les deux lampes  ptrole, munies de
rflecteurs brillants, tait ouverte. Il s'y glissa sur la pointe des
pieds, et le plaisir de voleur qu'il prouvait  tre l dans
l'obscurit et  pouvoir regarder sans tre vu ceux qui dansaient  la
lumire, lui causait une sorte de chatouillement sur la peau. Son regard
se mit tout de suite avidement en qute de ceux qu'il cherchait...

La fte semblait extrmement anime, bien qu'elle ne durt que depuis
une demi-heure; mais on y tait venu dj plein d'entrain et
d'animation, aprs toute une journe passe dans une insouciante et
heureuse familiarit. Dans la pice du piano que Tonio Krger pouvait
apercevoir lorsqu'il avanait un peu plus, plusieurs messieurs d'ge mr
s'taient runis pour jouer aux cartes en fumant et en buvant; d'autres,
assis devant, sur des chaises de velours, prs de leurs pouses, ou le
long des murs de la salle, regardaient danser. Ils appuyaient leurs
mains sur leurs genoux carts, et gonflaient leurs joues d'un air
satisfait, pendant que les mres, leurs petites capotes sur la tte, les
mains jointes sur la poitrine et la tte penche de ct, regardaient
s'agiter l'essaim des jeunes gens. On avait difi une estrade contre
une des parois de la salle, et c'est l que les musiciens s'vertuaient.
Il y avait mme parmi eux une trompette, qui jouait avec une certaine
circonspection hsitante, comme si elle avait peur de sa propre voix,
mais mettait nanmoins  chaque instant des couacs.

Les couples se balanaient et tournaient, pendant que d'autres se
promenaient bras dessus, bras dessous, autour de la salle. On n'tait
pas en tenue de bal, mais simplement vtu comme pour un dimanche d't
qu'on passe  la campagne. Les danseurs portaient des costumes de coupe
provinciale, soigneusement pargns (on le devinait) pendant toute la
semaine, et les jeunes filles de lgres robes claires avec de petits
bouquets de fleurs des champs au corsage. Il y avait aussi dans la salle
quelques enfants qui dansaient entre eux  leur manire, mme quand la
musique s'interrompait. Un personnage  longues jambes, vtu d'un habit
 queue d'hirondelle, quelque lion de province avec un monocle et des
cheveux friss au fer, commis principal des postes ou quelque chose de
ce genre, paraissait tre l'ordonnateur et le chef du bal. On aurait dit
l'incarnation d'un personnage comique de roman danois. Empress,
transpirant, tout  son affaire, il tait partout  la fois, se pavanait
d'un air affair  travers la salle en se soulevant avec art sur la
pointe des orteils et en croisant d'une faon bizarre ses pieds chausss
de bottines pointues et vernies, levait les bras en l'air, donnait des
ordres, rclamait la musique, battait des mains, pendant que les rubans
de la grosse cocarde multicolore, insigne de sa dignit, qu'il portait
fixe  l'paule, et vers laquelle il tournait parfois la tte avec
amour, voltigeaient derrire lui.

Oui, ils taient l, les deux tres qui avaient pass aujourd'hui devant
Tonio Krger, dans la lumire du soleil, il les vit de nouveau et
ressentit une joie pleine d'effroi en les dcouvrant presque en mme
temps. Hans Hansen tait tout prs, contre la porte; fermement camp sur
ses jambes, et un peu pench en avant, il absorbait avec prcaution un
gros morceau de gteau, tenant sa main en creux sous son menton pour
recueillir les miettes. Et l-bas, contre la muraille, tait assise
Ingeborg Holm, la blonde Inge; et justement le commis principal
s'avanait vers elle en se pavanant et s'inclinait avec recherche, une
main pose sur le dos, l'autre gracieusement ramene contre la poitrine,
pour l'inviter  danser; mais elle secouait la tte, et faisait signe
qu'elle tait trop essouffle et dsirait se reposer un peu, sur quoi le
commis principal s'assit  ct d'elle.

Tonio Krger regardait les deux tres pour lesquels il avait jadis
endur le tourment d'aimer,--Hans et Ingeborg. C'taient eux, non pas
tant  cause de certaines particularits et de leurs costumes
semblables, qu'en vertu de l'identit de leur race et de leur type, de
leur manire d'tre lumineuse, aux yeux bleu d'acier et aux cheveux
blonds qui voquait une ide de puret, de limpidit, de srnit, en
mme temps que de fire, simple et inaccessible rserve. Il les
regardait, et il vit que Hans Hansen avait l'air plus hardi et mieux
fait que jamais, avec ses paules larges et ses hanches minces, sous ses
habits de marin; il vit Ingeborg rejeter sa tte de ct d'une certaine
faon mutine, porter  la nuque d'une certaine faon sa main, une main
de fillette, ni particulirement belle, ni particulirement fine,
tandis que la manche lgre glissait au-dessus du coude, et soudain une
nostalgie si douloureuse bouleversa son coeur, qu'il se recula
involontairement dans l'ombre, afin que personne ne pt voir la
contraction de ses traits.

Vous avais-je oublis? pensa-t-il. Non, jamais! Je n'avais oubli ni
toi, Hans, ni toi, blonde Inge! C'tait pour vous que je travaillais, et
lorsque j'entendais des applaudissements, je regardais  la drobe
autour de moi pour voir si vous y preniez part... As-tu maintenant lu
_Don Carlos_, Hans Hansen, comme tu me l'avais promis devant le portail
de votre jardin? Ne le lis pas! Je ne te le demande plus. Que peut te
faire le roi qui pleure parce qu'il est solitaire? Il ne faut pas que tu
troubles et que tu ternisses tes yeux clairs  fixer des vers et des
penses mlancoliques... tre comme toi! Recommencer encore une fois,
grandir comme toi, droit, joyeux, simple, normal, rgulier, d'accord
avec Dieu et les hommes, tre aim des insouciants et des heureux, te
prendre pour femme, Ingeborg Holm, et avoir un fils comme toi, Hans
Hansen,--vivre, aimer, se rjouir, exempt de la maldiction de connatre
et du tourment crateur, parmi les flicits de la vie habituelle!...
Recommencer depuis le commencement? Mais cela ne servirait de rien. Ce
serait de nouveau pareil--tout ce qui est arriv arriverait encore. Car
certains tres s'garent ncessairement, parce qu'il n'y a pas pour eux
de vrai chemin.

La musique se tut. Il y eut une pause et l'on passa des
rafrachissements. Le commis principal s'empressait en personne, avec un
plateau charg de salade aux harengs, et servait les dames. Devant
Ingeborg il mit mme un genou en terre, en lui prsentant la petite
coupe, ce qui la fit rougir de plaisir.

Cependant, on commenait, dans la salle,  remarquer le spectateur
debout sous la porte vitre, et de jolis visages chauffs tournaient
vers lui des regards tonns et investigateurs; mais il restait quand
mme  sa place. Ingeborg et Hans eux aussi l'effleurrent des yeux
presque en mme temps, avec cette parfaite indiffrence qui semble
presque du ddain. Mais soudain il eut conscience que, d'un point
quelconque de la salle, un regard le cherchait et se posait sur lui...
Il tourna la tte et immdiatement ses yeux rencontrrent ceux dont il
avait senti le contact. Une jeune fille se trouvait l, non loin de lui,
avec un visage ple, fin et allong. Elle n'avait pas beaucoup dans,
les cavaliers ne s'taient gure empresss autour d'elle, et il l'avait
vue s'asseoir solitaire, les lvres serres, contre la muraille.
Maintenant encore elle tait seule. Elle tait vtue d'une robe claire
et vaporeuse comme les autres, mais sous l'toffe transparente on
entrevoyait ses paules pointues et chtives, et son cou maigre
descendait si profondment entre ces pauvres paules, que la silencieuse
jeune fille paraissait presque un peu contrefaite. Elle tenait ses mains
couvertes de mitaines minces devant sa poitrine plate, de faon que ses
doigts se touchassent lgrement par le bout. La tte penche, elle
regardait Tonio Krger de bas en haut, avec des yeux noirs, noys. Il se
dtourna...

L, tout prs de lui, taient assis Hans et Ingeborg. Hans s'tait assis
prs d'elle, qu'on pouvait prendre pour sa soeur, et, entours d'autres
jeunes tres aux joues colores, ils mangeaient et buvaient, bavardaient
et s'amusaient, se lanaient des taquineries de leurs voix au timbre
clair, et riaient  gorge dploye. Ne pouvait-il pas un peu s'approcher
d'eux? Leur adresser  l'un ou  l'autre quelque plaisanterie qui lui
viendrait  l'esprit, et  laquelle ils rpondraient au moins par un
sourire? Cela le rendrait heureux, il dsirait ardemment le faire; il
retournerait ensuite plus content dans sa chambre, avec le sentiment
d'avoir tabli un petit lien entre eux et lui. Il rflchit  ce qu'il
pourrait dire, mais il ne trouva pas le courage de le dire. C'tait
aussi comme toujours: ils ne le comprendraient pas, ils l'couteraient
avec tonnement, car leur langage n'tait pas son langage.

 prsent la danse semblait devoir reprendre. Le commis principal
dployait une vaste activit. Il faisait en hte le tour de la salle,
invitant tous les messieurs  engager les dames, enlevait avec l'aide du
sommelier les chaises et les verres qui encombraient, donnait des ordres
aux musiciens, et poussait devant lui par les paules quelques
maladroits dpareills qui ne savaient que faire d'eux-mmes.  quoi se
prparait-on? Les couples, quatre par quatre, formaient des carrs... Un
affreux souvenir fit rougir Tonio Krger. On allait danser le quadrille.

La musique attaqua et les couples se croisrent en s'inclinant. Le
commis principal commanda; il commandait, Dieu m'est tmoin, en
franais, et prononait les syllabes nasales avec une distinction
incomparable. Ingeborg Holm dansait prs de Tonio Krger, dans le carr
qui se trouvait immdiatement prs de la porte vitre. Elle se mouvait
de-ci de-l, en avant et en arrire, marchant et tournant; un parfum qui
manait de ses cheveux ou de la dlicate toffe de sa robe lui parvenait
par instants et il fermait les yeux, en proie  un sentiment de tout
temps bien connu, dont il avait vaguement senti l'arme et le charme
amer tous les jours prcdents et qui, maintenant, le remplissait de
nouveau compltement de son doux tourment.

Qu'tait-ce donc? Aspiration? Tendresse? Envie et mpris de soi-mme?
_Moulinet des dames!_ As-tu ri, blonde Inge, as-tu ri de moi, lorsque je
dansais le moulinet et me rendis si lamentablement ridicule? Et
rirais-tu encore de moi, aujourd'hui que j'ai fini par devenir une sorte
d'homme clbre? Oui, tu rirais, et tu aurais trois fois raison! Et
quand bien mme j'aurais,  moi tout seul, produit les neuf
_Symphonies_, _le Monde comme volont et comme reprsentation_, et _le
Jugement dernier_, tu aurais ternellement raison de rire... Il la
regardait et un vers lui vint  l'esprit, auquel il n'avait pas pens
depuis longtemps, et qui, pourtant, lui tait si connu et familier!
J'aimerais dormir, mais tu dois danser. Il le connaissait si bien le
lourd sentiment d'une septentrionale mlancolie et d'une malhabile
profondeur qui s'exprimait dans ces mots. Dormir... Aspirer  vivre
simplement et uniquement pour le sentiment qui, sans tre oblig de se
convertir en action et en danse, repose doux et paresseux en vous, et
cependant danser, tre forc d'excuter, prompt et attentif, cette
difficile, difficile et dangereuse danse qu'est le combat de l'art, sans
jamais oublier compltement combien il est humiliant et absurde de
danser alors qu'on aime...

Soudain un mouvement fou, effrn s'empara de toute la bande. Les carrs
s'taient rompus et les danseurs se dispersaient en glissant et en
sautant; on terminait le quadrille par un galop. Les couples passaient
en volant devant Tonio Krger, au rythme endiabl de la musique, se
poursuivant, se prcipitant, se rattrapant les uns les autres, avec de
courts clats de rire essouffls. L'un d'eux approchait, entran par le
tourbillon gnral qui tournait et s'avanait avec bruit. La jeune fille
avait un ple visage fin, et de maigres paules trop hautes. Et soudain,
juste devant Tonio, un faux pas, une glissade, une chute... La jeune
fille ple tomba par terre. Elle tomba si rudement et si violemment
qu'il semblait que sa chute dt tre dangereuse, et son cavalier tomba
aussi. Celui-ci devait s'tre fait cruellement mal, car il en oubliait
tout  fait sa danseuse;  demi relev, il frottait son genou, en
faisant des grimaces, tandis que la jeune fille, sans doute compltement
tourdie par sa chute, demeurait toujours par terre. Alors Tonio Krger
s'avana, la prit avec prcaution par le bras et l'aida  se relever. 
bout de forces, confuse et malheureuse, elle leva les yeux sur lui, et
soudain son dlicat visage se colora d'une faible rougeur.

_Tak! O, mange Tak!_[B] dit-elle en le regardant de bas en haut avec
ses sombres yeux noys.

--Vous ne devriez plus danser, mademoiselle, dit-il doucement.

Puis il les chercha encore une fois des yeux, eux, Hans et Ingeborg, et
s'en alla; il quitta la vranda et le bal et monta dans sa chambre.

Il tait gris par cette fte  laquelle il n'avait pas pris part, et
malade de jalousie. Cela s'tait pass comme autrefois, tout  fait
comme autrefois! Il tait rest debout dans un coin obscur, le visage
brlant, souffrant  cause de vous, beaux tres blonds, de vous, les
vivants, les heureux, puis il s'en tait all solitaire! Mais maintenant
quelqu'un devait venir! Ingeborg devait venir, elle devait remarquer
qu'il n'tait plus l, elle devait le suivre sans bruit, lui mettre la
main sur l'paule et lui dire: Viens, rentre avec nous! Sois content!
Je t'aime!... Mais elle ne vint nullement. Rien de ce genre ne se
produisit. Oui, c'tait comme jadis, et comme jadis il tait heureux.
Car son coeur vivait. Mais, pendant tout le temps o il tait devenu ce
qu'il tait aujourd'hui, qu'est-ce qui avait exist? L'engourdissement,
le vide, un froid de glace; et l'esprit! et l'art!...

Il se dshabilla, se coucha, teignit la lumire. Il murmura deux noms
dans son oreiller, ces quelques syllabes du Nord, aux consonances
chastes qui symbolisaient pour lui sa manire propre et fondamentale
d'aimer, de souffrir, d'tre heureux, qui voquaient la vie, le
sentiment simple et profond, la patrie. Il repassa en imagination les
annes coules depuis son dpart jusqu' ce jour. Il pensa aux tristes
aventures des sens, des nerfs et de la pense qu'il avait vcues; il se
vit dvor par l'ironie et la rflexion, vid et paralys par la
connaissance,  demi consum par la fivre et les frissons de l'activit
cratrice, sans consistance et tiraill, au milieu des tourments de
conscience, entre les tendances les plus extrmes, entre la saintet et
la sensualit, raffin, appauvri, puis d'exaltations froides et
facticement provoques, gar, ravag, tortur, malade--et il sanglota
de repentir et de nostalgie.

Autour de lui tout tait silencieux et sombre. Mais d'en bas lui
parvenait, assourdi et berceur, le rythme  trois temps, doux et
vulgaire, de la vie.




IX


Du Nord o il sjournait, Tonio Krger crivait  son amie Lisaveta
Iwanowna, comme il le lui avait promis:

Chre Lisaveta, l-bas en Arcadie o je retournerai bientt,
crivait-il. Voici donc une espce de lettre, mais elle vous dcevra
sans doute, car j'ai l'intention de me tenir un peu dans les
gnralits. Non que je n'aie absolument rien  raconter, que je n'aie
pas vcu  ma faon quelques vnements; chez moi, dans ma ville natale,
on a mme voulu m'arrter... mais je vous raconterai cela de vive voix.
Il m'arrive maintenant,  certains jours, de prfrer exprimer
convenablement des ides gnrales plutt que de raconter des
histoires.

Vous souvenez-vous encore, Lisaveta, que vous m'avez appel une fois un
bourgeois, un bourgeois fourvoy! Vous m'avez appel ainsi un jour o,
entran par d'autres aveux qui m'avaient chapp auparavant, je vous
avais confess mon amour pour ce que je nomme la vie; et je me demande
si vous vous rendez compte  quel point vous disiez vrai en parlant
ainsi,  quel point mon essence bourgeoise et mon amour pour la Vie
sont une seule et mme chose. Ce voyage m'a fourni des occasions de
rflchir  cela...

Mon pre, vous le savez, tait un temprament du Nord, rflchi,
profond, correct par puritanisme et enclin  la mlancolie; tandis que
ma mre, d'une origine exotique indtermine, tait belle, sensuelle,
nave,  la fois nonchalante et passionne, et d'une impulsive lgret.
Sans aucun doute tout cela formait un mlange qui contenait des
possibilits exceptionnelles, mais aussi des dangers exceptionnels. Ce
qui en sortit fut ceci: un bourgeois qui se fourvoya dans l'art, un
bohme qui a la nostalgie des bonnes manires, un artiste tourment par
une mauvaise conscience. Car c'est ma conscience bourgeoise qui me fait
apercevoir dans toute activit artistique, dans tout ce qui sort de
l'ordinaire, dans tout gnie, quelque chose de profondment trouble, de
profondment suspect, de profondment douteux, qui me remplit de cette
amoureuse faiblesse pour ce qui est simple, naf, agrablement normal,
pour ce qui est dpourvu de gnie et raisonnable.

Je suis plac entre deux mondes, je ne me trouve chez moi dans aucun,
aussi la vie est-elle pour moi un peu pnible. Vous, artistes, vous
m'appelez un bourgeois, et les bourgeois sont tents de m'arrter... Je
ne sais ce qui des deux me blesse le plus cruellement. Les bourgeois
sont btes; mais vous, les adorateurs de la Beaut, qui me jugez
flegmatique et dpourvu d'aspirations, vous devriez penser qu'il existe
une vocation artistique si profonde, tellement impose, voulue par le
destin qu'aucune aspiration ne lui parat plus douce et plus digne
d'tre prouve que celle qui a pour objet les dlices de la vie
habituelle.

J'admire ceux qui, pleins de fiert et de froideur, s'aventurent sur le
chemin qui conduit  la beaut grandiose et dmoniaque, et qui mprisent
les hommes, mais je ne les envie pas. Car si quelque chose est capable
de faire d'un homme de lettres un pote, c'est bien cet amour bourgeois
que je ressens pour ce qui est humain, vivant et habituel. Toute
chaleur, toute bont, tout humour, viennent de lui, et il me semble
presque que c'est de cet amour dont il est crit que sans lui, celui-l
mme qui parlerait toutes les langues des hommes et des anges, n'est
qu'un airain qui rsonne et une cymbale qui retentit.

Ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien, pas grand'chose, autant que
rien. Je produirai des oeuvres meilleures, Lisaveta--ceci est une
promesse. Tandis que j'cris, le bruissement de la mer monte vers moi et
je ferme les yeux. Je plonge mes regards dans un monde  natre, un
monde  l'tat d'bauche, qui demande  tre organis et  prendre
forme; je vois une foule mouvante d'ombres humaines qui me font signe de
venir les chercher et les dlivrer; des ombres tragiques et des ombres
ridicules et d'autres qui sont l'un et l'autre  la fois--celles-l je
les aime particulirement. Mais mon amour le plus profond et le plus
secret appartient  ceux qui ont des cheveux blonds et des yeux bleus,
aux tres clairs et vivants, aux heureux, aux aimables, aux habituels.

Ne blmez pas cet amour, Lisaveta, il est bon et fcond. Il est fait
d'aspirations douloureuses, de mlancolique envie, d'un petit peu de
ddain, et d'une trs chaste flicit.


NOTES:

[A] En franais dans le texte.

[B] En danois: merci, merci beaucoup.




LE PETIT MONSIEUR FRIEDEMANN


Ce fut la faute de la nourrice. Madame Friedemann eut beau, ds qu'on
s'en fut aperu, l'exhorter trs srieusement  surmonter un tel vice,
elle eut beau lui donner chaque jour, en plus de la bire alimentaire,
un verre de vin rouge, cela ne servit  rien. On dcouvrit tout d'un
coup que cette fille allait jusqu' boire l'alcool destin au rchaud,
et avant qu'on et trouv  la remplacer, avant qu'on et pu la
renvoyer, le malheur tait fait. Un jour, la mre et ses trois grandes
filles, en rentrant d'une course, trouvrent le petit Jean, g  peu
prs d'un mois, gisant  terre avec un faible et affreux gmissement,
au pied de la table o on l'emmaillotait, tandis que la nourrice se
tenait auprs, l'air hbt.

Le docteur qui examina avec une fermet circonspecte les membres du
petit tre recroquevill, et tressaillant, prit un visage trs, trs
srieux; les trois grandes filles sanglotaient, debout dans un coin, et
madame Friedemann, dans la frayeur de son coeur, priait tout haut.

La pauvre femme s'tait vu enlever son mari, consul des Pays-Bas, encore
avant la naissance de l'enfant. Il avait t emport par une maladie
aussi soudaine que violente, et elle tait encore trop brise pour tre
seulement capable d'esprer que le petit Jean lui serait conserv.
Cependant, au bout de deux jours, le docteur lui dclara avec une
encourageante poigne de main qu'un danger immdiat n'tait dcidment
plus  redouter; la lgre affection crbrale avait, en tout cas,
compltement disparu, comme on pouvait le voir rien qu'au regard, qui
n'avait plus du tout l'expression fixe du dbut. Assurment, il fallait
attendre, voir comment les choses tourneraient, et avoir bon espoir,
comme on dit, avoir bon espoir.

La maison grise  pignon, dans laquelle grandit Jean Friedemann, tait
situe prs de la porte nord de la vieille ville marchande, d'importance
 peine moyenne. Par la porte d'entre, on pntrait dans un vaste
vestibule dall de pierres, d'o un escalier  la rampe peinte en blanc
conduisait aux tages suprieurs. Les tapisseries de la pice o l'on se
tenait au premier rang, montraient des paysages fans, et, tout autour
de la lourde table d'acajou couverte d'un tapis de peluche rouge,
taient rangs des siges  dossiers rigides.

* * *

C'est l que, souvent dans son enfance, il s'asseyait, prs de la
fentre devant laquelle s'panouissaient toujours de belles fleurs.
Install sur un petit tabouret, aux pieds de sa mre, il coutait
quelque merveilleuse histoire, en contemplant ses bandeaux gris et
lisses et son bon visage bienveillant, et en respirant le parfum lger
qui manait toujours d'elle. Ou bien encore, il se faisait montrer le
portrait de son pre, un monsieur affable avec des favoris gris. Il
tait au ciel, disait sa mre, o il les attendait tous.

Derrire la maison tait un petit jardin, dans lequel on avait coutume
en t de passer une bonne partie de la journe, malgr les effluves
doucetres que le vent apportait presque toujours d'une raffinerie
voisine. Un vieux noyer noueux s'y dressait, et le petit Jean se tenait
souvent assis  son ombre, sur un petit escabeau, occup  casser des
noix, pendant que madame Friedemann et les trois soeurs, maintenant dj
toutes grandes, taient runies sous une tente en toile  voile grise.
Mais le regard de la mre se levait souvent de son ouvrage  l'aiguille,
pour glisser vers l'enfant avec une affectueuse mlancolie. Il n'tait
pas beau le petit Jean, et lorsque, avec sa poitrine haute et pointue,
son dos prominent et ses bras beaucoup trop longs et maigres, il tait
accroupi de la sorte sur son tabouret, faisant craquer ses noix avec
dextrit, il offrait un trs singulier spectacle. Pourtant ses mains et
ses pieds taient fins et bien faits; il avait de grands yeux bruns
couleur chamois, une bouche dlicatement dessine et de beaux cheveux
brun clair. Quoique son visage ft si lamentablement enfonc entre ses
paules, on pouvait presque le qualifier de beau.

Lorsqu'il eut six ans, on l'envoya  l'cole, et les annes passrent
ds lors uniformes et rapides. Chaque jour il se dirigeait, avec cette
dmarche comiquement importante particulire parfois aux bossus, entre
les maisons  pignon et les magasins, vers la vieille cole aux votes
gothiques, et quand il avait fini ses devoirs chez lui, il lisait dans
ses livres orns de beaux frontispices coloris, ou bien il travaillait
dans le jardin, pendant que ses soeurs tenaient le mnage,  la place de
leur mre toujours souffrante. Elles allaient aussi dans le monde, car
les Friedemann appartenaient  la meilleure socit, mais
malheureusement elles n'taient pas encore maries, car elles ne
possdaient pas grand'chose et elles taient assez laides. Jean recevait
bien aussi  et l une invitation de la part des garons de son ge,
mais il ne trouvait pas grand plaisir  les frquenter. Il ne pouvait
pas prendre part  leurs jeux, et comme ils ne se dpartissaient pas 
son gard d'une rserve gne, aucune camaraderie ne pouvait s'tablir
entre eux.

Le temps vint o il les entendit souvent causer dans la cour de certains
sentiments qu'ils prouvaient; avec de grands yeux attentifs, il les
coutait parler de leur toquade pour telle ou telle petite fille, et il
ne soufflait mot. Il se disait que ces choses, dont les autres taient
visiblement tout remplis, faisaient partie de celles pour lesquelles il
n'tait pas n, de mme que la gymnastique et le jeu de ballon. Cela le
rendait parfois un peu triste, mais somme toute, il tait habitu de
tout temps  vivre  part et  ne pas partager les intrts des autres.

Cependant il arriva,--il avait alors seize ans,--qu'il prouva pour une
jeune fille de son ge une subite inclination. C'tait la soeur d'un
camarade de classe, une ptulante et joyeuse blonde, dont il fit la
connaissance chez son frre. Il se sentait trangement oppress dans son
voisinage, et la manire gne, l'amabilit voulue, avec laquelle elle
aussi le traitait, le remplissait de tristesse.

Une aprs-midi d't qu'il se promenait solitaire sur le rempart devant
la ville, il entendit un murmure derrire un buisson de jasmin, et
regarda avec prcaution entre les branches. L, sur un banc, la jeune
fille en question tait assise,  ct d'un grand garon  cheveux
rouges qu'il connaissait trs bien; le jeune homme avait pass son bras
autour d'elle, et pressait sur ses lvres un baiser qu'elle lui rendit
avec un petit rire touff. Lorsque Jean Friedemann eut vu cela, il fit
demi-tour et s'loigna sans bruit.

Sa tte tait plus enfonce que jamais entre ses paules, ses mains
tremblaient, et une douleur aigu, pntrante, lui montait de la
poitrine dans la gorge. Mais il l'avala et se redressa rsolument dans
la mesure o il le pouvait. Bon, se dit-il, voil qui est fini! Je ne
veux plus jamais m'occuper de tout cela. Cela procure aux autres du
bonheur et de la joie, mais  moi, cela n'apportera jamais que des
tourments et de la souffrance. Allons, c'est une affaire termine, une
question rgle. Plus jamais!

La rsolution lui fit du bien. Il renonait, renonait pour toujours. Il
alla  la maison et prit un livre, joua du violon, ce que, malgr sa
poitrine difforme, il avait appris  faire.

* * *

 seize ans, il quitta l'cole pour devenir ngociant, comme tout le
monde dans son entourage, et il entra dans le grand commerce de bois de
monsieur Schlievogt, en bas, au bord du fleuve. On le traitait avec
gards, et lui de son ct tait aimable et prvenant, et le temps
passait paisible et bien rgl. Lorsqu'il eut vingt ans, sa mre mourut
aprs de longues souffrances.

Ce fut pour Jean Friedemann un grand chagrin o il se complut longtemps.
Il en jouissait, il s'y abandonnait, comme on s'abandonne  un grand
bonheur, le nourrissait avec mille souvenirs d'enfance et l'exploitait
comme la premire motion forte qu'il et prouve.

La vie n'est-elle pas une chose bonne en soi, qu'elle tourne ou non pour
nous d'une faon qu'on appelle heureuse? Jean Friedemann sentait cela
et il aimait la vie. Personne ne sait avec quelle attention profonde,
lui qui avait d renoncer au plus grand des bonheurs qu'elle puisse nous
offrir, il savait savourer les joies qui lui taient accessibles. Une
promenade au printemps dans les jardins hors de la ville, le parfum
d'une fleur, le chant d'un oiseau,--ne pouvait-on tre reconnaissant
pour de semblables choses?

Et que la culture soit une source de jouissances, oui, que la culture ne
soit gure au fond qu'aptitude  jouir, il le comprenait aussi, et il se
cultivait. Il aimait la musique et assistait  tous les concerts que
l'on donnait dans la ville. Lui-mme tait parvenu  la longue  jouer
assez bien du violon, bien qu'il et, lorsqu'il se livrait  cette
occupation, un aspect des plus curieux, et il se rjouissait de chaque
son mlodieux et pur qu'il russissait  tirer. Il s'tait aussi peu 
peu,  force de lire, form un got littraire qu'il tait seul 
possder dans la ville. Il tait au courant de tout ce qui paraissait de
nouveau, dans le pays comme  l'tranger, savait apprcier le charme
rythmique d'une posie, laisser agir sur lui l'inspiration intime d'une
nouvelle bien crite,--oh! on pouvait presque dire qu'il tait un
picurien.

Il apprit  comprendre que l'on peut jouir de tout, et qu'il est presque
fou de distinguer entre les vnements heureux et les vnements
malheureux. Il faisait bon accueil  toutes ses sensations et tats
d'me et les cultivait, les tristes comme les gais, et ses voeux non
raliss aussi,--le _dsir_! Il l'aimait pour lui-mme et se disait
qu'avec l'accomplissement le meilleur s'en irait. La douce et
douloureuse attente, le vague espoir des calmes soirs de printemps
n'est-il pas plus dlicieux que toutes les ralisations que l't peut
apporter?--Oui, c'tait un picurien que le petit monsieur Friedemann!

Ils ne s'en doutaient gure, les gens qui le saluaient dans la rue avec
cette piti amicale  laquelle il tait accoutum depuis toujours. Ils
ne savaient pas que ce malheureux avorton qui marchait l, dans la rue,
avec son air d'importance comique, en pardessus clair et en huit
reflets--il tait chose curieuse un peu vaniteux--aimait tendrement la
vie, qui s'coulait pour lui doucement, sans grandes motions, mais
remplie du bonheur dlicat et paisible qu'il savait se crer.

Mais le got le plus vif de monsieur Friedemann, sa passion propre,
c'tait le thtre. Il possdait une sensibilit dramatique tout  fait
exceptionnelle; un effet scnique puissant, le dnouement catastrophal
d'une tragdie pouvaient faire trembler tout son petit corps. Il avait
sa place rserve au premier rang du thtre municipal et s'y asseyait
rgulirement; de temps  autre, ses trois soeurs l'accompagnaient.
Depuis la mort de leur mre, elles tenaient le mnage pour elles et leur
frre, dans la vieille maison qu'elles possdaient en commun avec lui.

Elles n'taient malheureusement toujours pas maries, mais elles avaient
depuis longtemps atteint un ge o l'on se rsigne, car Frdrike,
l'ane, avait seize ans de plus que monsieur, Friedemann. Elle et sa
soeur Henriette taient un peu grandes et maigres, tandis que Pfiffi, la
plus jeune, paraissait trop petite et corpulente. Cette dernire, en
outre, avait une drle de manire de se secouer  chaque mot qu'elle
prononait, et d'humecter du mme coup les coins de sa bouche.

Le petit monsieur Friedemann ne s'occupait pas beaucoup des trois
demoiselles; elles, par contre, se tenaient troitement unies et taient
toujours du mme avis. En particulier lorsque des fianailles se
produisaient dans leur entourage, elles affirmaient d'une seule voix que
c'tait l un vnement fort heureux.

Leur frre continua de demeurer chez elles, mme aprs qu'il eut quitt
le commerce de bois de monsieur Schlievogt et se fut rendu indpendant
en entreprenant une petite affaire quelconque, une agence ou quelque
chose de ce genre qui n'exigeait pas trop de travail. Il occupait
quelques pices du rez-de-chausse, de faon  n'avoir  monter les
escaliers que pour les repas, car il souffrait de temps en temps d'un
peu d'asthme.

Le jour de son trentime anniversaire, un clair et chaud jour de juin,
il se trouvait assis aprs le djeuner dans la tente de toile grise du
jardin, un nouveau coussin, qu'Henriette lui avait brod, dans le dos,
un bon cigare dans la bouche, et un bon livre  la main. De temps en
temps il posait celui-ci, coutait le gazouillement heureux des moineaux
poss dans le vieux noyer, et regardait le sentier de gravier bien net
qui conduisait  la maison, et la pelouse avec ses plates-bandes
multicolores.

Le petit monsieur Friedemann ne portait pas de barbe, et son visage
n'avait presque pas chang; les traits s'taient seulement un peu
accentus. Il portait ses beaux cheveux brun clair partags par une raie
et lisss de cot.

 un moment donn, comme il laissait le livre s'abaisser tout  fait sur
ses genoux et regardait en clignotant le ciel bleu et ensoleill, il se
dit: Voil donc trente annes derrire moi. Maintenant, il en viendra
peut-tre encore dix ou mme vingt autres. Dieu le sait. Elles viendront
et passeront doucement et sans bruit, comme celles dj coules, et je
les attends l'me en paix.

* * *

En juillet de la mme anne eut lieu ce changement  la tte de la
garnison qui mit tout le monde en moi. L'homme corpulent et jovial qui
avait occup ce poste durant de longues annes, avait t trs aim de
la bonne socit et on le vit partir  regret. Dieu sait par suite de
quelle circonstance, justement  ce moment-l, monsieur de Rinnlingen,
qui venait de la capitale, fut envoy ici.

Il ne semblait au reste pas qu'on dt perdre au change, car le
capitaine, qui tait mari mais sans enfants, loua dans le faubourg sud
de la ville une villa trs spacieuse, d'o l'on conclut qu'il comptait
recevoir. Dans tous les cas, le bruit selon lequel il tait
extraordinairement riche parut confirm par le fait qu'il amenait avec
lui quatre domestiques, cinq chevaux de selle et de trait, un landau et
un lger phaton.

Le couple commena, bientt aprs son arrive,  rendre visite aux
familles en vue et leur nom tait sur toutes les lvres; mais ce fut
dcidment non pas sur monsieur de Rinnlingen, mais sur son pouse que
se concentra l'attention. Les messieurs taient ahuris et m'avaient,
pour le moment, encore pas d'opinion; quant aux dames, elles
dsapprouvaient ds l'abord le genre et les manires de Gerda de
Rinnlingen.

Que l'on s'aperoive qu'elle a vcu dans la capitale, disait madame
Hagenstrom, c'est tout naturel. Elle fume, elle monte  cheval,--soit!
Mais, elle n'a pas seulement des allures libres, elle a des allures de
garon, et ce n'est mme pas encore le mot juste. Voyez, elle n'est
certainement pas laide, on peut mme la trouver jolie, et cependant
elle est dpourvue de tout attrait fminin; son regard, son rire, ses
mouvements n'ont rien de ce qui plat aux hommes. Elle n'est pas
coquette, et Dieu sait que je suis la dernire  l'en dsapprouver; mais
une aussi jeune femme--elle a vingt-quatre ans--doit elle vous faire
regretter l'absence de toute grce, de tout charme naturel? Ma chre, je
ne m'exprime peut-tre pas bien, mais je sais ce que je veux dire. Nos
messieurs sont pour le moment compltement abasourdis. Vous verrez que,
d'ici quelques semaines, ils se dtourneront d'elle compltement
dgots.

--Allons, dit mademoiselle Friedemann, elle s'est en tout cas fort bien
case.

--Son mari! parlons-en, s'cria madame Hagenstrom. Si vous saviez comme
elle le traite! Il faut voir cela! Vous le verrez! Je suis la premire 
soutenir qu'une femme marie doit, jusqu' un certain point, tenir
l'autre sexe  distance. Mais comment se comporte-t-elle vis--vis de
son propre mari? Elle a une faon glaciale de le regarder, et de
l'appeler cher ami d'un ton protecteur qui me rvolte! Car il faut le
voir avec elle: correct, nergique, chevalesque, un homme de quarante
ans admirablement conserv, un officier des plus brillants! Ils ont
quatre ans de mariage, ma chre!

* * *

L'endroit o pour la premire fois il fut donn au petit monsieur
Friedemann d'apercevoir madame de Rinnlingen, se trouva tre la grande
rue qui tait presque exclusivement borde de maisons de commerce, et
cette rencontre eut lieu vers midi, comme il revenait de la Bourse o il
avait t changer quelques propos.

* * *

Il se promenait, minuscule et important, aux cts du ngociant Stephen,
un homme extraordinairement grand, aux paules carres, aux favoris
arrondis et aux sourcils terriblement pais. Tous deux portaient des
chapeaux  haute forme et avaient,  cause de la grande chaleur, leurs
pardessus ouverts. Ils parlaient politique, tout en frappant en mesure
le trottoir de leur canne, mais, lorsqu'ils furent parvenus environ 
mi-hauteur de la rue, le ngociant Stephen dit tout  coup:

Le diable m'emporte si ce ne sont pas les Rinnlingen qui viennent l.

--Bon, cela se trouve bien, dit M. Friedemann de sa voix haute et un
peu perante, et il regarda devant lui, trs intress. Je ne les ai
pas encore aperus. Voici la voiture jaune.

C'tait en effet le phaton jaune dont madame de Rinnlingen se servait
ce jour-l, et elle conduisait en personne les deux lgants chevaux,
tandis que le domestique tait assis derrire elle, les bras croiss.
Elle portait une ample jaquette trs claire et sa robe tait claire
aussi. De sous son petit chapeau de paille rond, orn de rubans de cuir
brun, s'chappaient ses cheveux blonds roux, qui frisaient au-dessous
des oreilles et lui retombaient trs bas sur la nuque en une torsade
paisse. La couleur dominante de son visage ovale tait un blanc mat, et
dans les coins de ses yeux extrmement rapprochs s'amassaient des
ombres bleutres. Son nez court, mais trs joli de forme, tait surmont
d'un petit renflement couvert de taches de rousseur qui lui allait trs
bien; quant  sa bouche, on ne pouvait voir si elle tait belle, car
elle avanait et retirait continuellement la lvre intrieure en frlant
celle d'en haut.

* * *

Le ngociant Stephen salua avec une dfrence inusite quand la voiture
fut tout prs, et le petit monsieur Friedemann souleva aussi son
chapeau tout en regardant madame de Rinnlingen avec de grands yeux
attentifs. Elle abaissa son fouet, inclina lgrement la tte et passa
lentement, en examinant  droite et  gauche les maisons et les
devantures.

Quand ils eurent fait quelques pas, le ngociant dit:

Elle a fait une promenade et  prsent elle rentre chez elle.

Le petit monsieur Friedemann ne rpondit pas, il tenait les yeux baisss
sur le pav. Puis, tout  coup, il regarda le ngociant et demanda:

Que dites-vous?

Et M. Stephen rpta sa perspicace observation.

* * *

Trois jours plus tard, Jean Friedemann rentrait  midi de sa promenade
habituelle. On djeunait  midi et demi, et il se disposait  aller
encore pour une demi-heure dans son bureau, qui se trouvait
immdiatement  droite de la porte d'entre, lorsque la domestique
traversa le vestibule et lui dit:

Il y a des visites, monsieur Friedemann.

--Chez moi? demanda-t-il.

--Non, en haut, chez ces dames.

--Qui donc?

--Le capitaine et madame de Rinnlingen.

--Oh! dit M. Friedemann, alors je veux tout de mme...

Et il monta l'escalier. En haut, il traversa le vestibule, et il avait
dj dans la main la poigne de la haute porte blanche qui conduisait
dans la chambre des paysages, lorsqu'il s'arrta soudain, recula d'un
pas, fit demi-tour, et s'en retourna lentement comme il tait venu. Et
bien qu'il ft compltement seul, il dit  haute et intelligible voix:

Non, il vaut mieux pas.

Il descendit dans son bureau, s'assit devant sa table  crire, et prit
le journal. Mais au bout de quelques minutes, il le laissa retomber et
il regarda de ct vers la fentre. Il demeura dans cette position,
jusqu' ce que la domestique vnt et annont que le repas tait servi;
alors il se rendit en haut dans la salle  manger, o ses soeurs
l'attendaient dj, et il s'assit sur sa chaise qui tait surhausse par
trois livres de comptes.

Henriette qui servait la soupe dit:

Sais-tu, Jean, de qui nous avons eu la visite?

--Eh bien? demanda-t-il.

--Du nouveau capitaine et de sa femme.

--Vraiment, c'est trs aimable  eux d'tre venus.

--Oui, dit Pfiffi, en humectant le coin de ses lvres, je trouve que ce
sont tous deux des gens tout  fait charmants.

--En tout cas, dit Frdrike, nous ne devons pas tarder  leur rendre
leur visite. Je propose que nous y allions aprs-demain dimanche.

--Dimanche, dirent Henriette et Pfiffi.

--Tu viendras bien avec nous, Jean? demanda Frdrike.

--Cela va de soi! dit Pfiffi en se secouant. M. Friedemann n'avait pas
du tout entendu la question, et mangeait sa soupe d'un air taciturne et
anxieux. On aurait dit qu'il prtait l'oreille, on ne sait o,  quelque
inquitante rumeur.

* * *

Le jour suivant on donnait _Lohengrin_ au thtre de la ville, et tous
les gens cultivs y assistaient. La petite salle tait peuple du haut
en bas et toute remplie de rumeurs confuses, d'odeur de gaz et de
parfums. Mais, au parquet comme aux galeries, toutes les lorgnettes se
dirigeaient vers la loge 13, immdiatement  droite de la scne, car
pour la premire fois ce soir-l y taient apparus monsieur et madame
de Rinnlingen, et l'on avait enfin l'occasion d'examiner le couple en
dtail.

* * *

Lorsque le petit monsieur Friedemann, revtu d'un habit noir impeccable
avec un devant de chemise d'une blancheur clatante qui pointait en
avant, pntra dans sa loge,--la loge 13--il recula vivement sur le
seuil; il avait port la main  son front et ses narines s'largirent un
instant convulsivement. Mais ensuite il s'assit  sa place, le sige 
gauche de madame de Rinnlingen.

Elle le regarda un moment attentivement en avanant la lvre infrieure,
tandis qu'il s'asseyait, puis se dtourna pour changer quelques mots
avec son mari, qui tait assis derrire elle. C'tait un grand homme
robuste, avec des moustaches releves et un bienveillant visage brun.

Lorsque l'ouverture commena et que madame de Rinnlingen se pencha sur
le rebord de la loge, M. Friedemann coula de ct vers elle un regard
rapide et furtif. Elle portait une claire toilette de soire et tait
mme, seule de toutes les dames prsentes, un peu dcollete. Ses
manches taient trs larges et bouffantes, et ses gants blancs
remontaient jusqu' ses coudes. Sa tournure avait aujourd'hui quelque
chose d'opulent, ce que, l'autre jour, son ample jaquette n'avait pas
permis de remarquer; sa poitrine se soulevait avec plnitude et lenteur,
et la lourde torsade de ses cheveux blonds-roux lui retombait trs bas
sur la nuque.

M. Friedemann tait ple, beaucoup plus ple que de coutume, et de
petites gouttes se montraient sur son front, sous ses cheveux bruns bien
lisss. Madame de Rinnlingen avait enlev le gant de son bras gauche qui
reposait sur le velours rouge de la balustrade, et ce bras rond, d'un
blanc mat, qui, de mme que la main sans bagues, tait sillonn de
veines d'un bleu tout  fait ple, il le voyait tout le temps; il n'y
avait rien  y faire.

Les violons chantrent, les trompettes y mlrent leurs sons clatants,
Telramund tomba, une allgresse gnrale rgna dans l'orchestre, et le
petit M. Friedemann demeurait immobile, ple et silencieux, la tte
basse entre les paules, un index contre la bouche et l'autre main
passe dans le revers de son habit.

Pendant que le rideau tombait, madame de Rinnlingen se leva pour quitter
la loge avec son mari. M. Friedemann s'en aperut sans lever les yeux,
passa lgrement son mouchoir sur son front, se leva brusquement, alla
jusqu' la porte qui conduisait au corridor, revint, s'assit  sa place
et attendit l, sans bouger, dans la position qu'il avait auparavant.

Lorsque le timbre retentit et que ses voisins rentrrent, il sentit que
les yeux de madame de Rinnlingen reposaient sur lui, et, sans le
vouloir, il leva la tte vers elle. Lorsque leurs regards se
rencontrrent, elle ne dtourna nullement le sien, mais continua  le
considrer attentivement sans le moindre signe d'embarras, jusqu' ce
que, vaincu et humili, il baisst lui-mme les yeux. Il tait devenu
encore plus ple et une colre, dont la morsure lui tait trangement
douce, montait en lui. La musique commena.

Vers la fin de cet acte, il arriva que madame de Rinnlingen laissa
glisser son ventail et que celui-ci tomba  terre  ct de M.
Friedemann. Tous deux se penchrent en mme temps, mais elle saisit
elle-mme l'objet et dit avec un sourire:

Je vous remercie.

Leurs ttes s'taient trouves tout prs l'une de l'autre et il avait
t forc de respirer un instant le chaud parfum de sa poitrine. Son
visage tait boulevers, tout son corps se contractait et son coeur
battait si horriblement fort et pniblement qu'il en perdait le souffle.
Il resta encore assis une demi-minute, puis repoussa son sige, se leva
sans bruit et sortit sans bruit.

* * *

Il longea le couloir, suivi par les sons de la musique, se fit donner au
vestiaire son chapeau  haute-forme, son pardessus clair et sa canne et
descendit dans la rue. C'tait une chaude et paisible soire.  la
lumire des becs de gaz, les maisons grises  pignon se dressaient
silencieuses contre le ciel o les toiles claires brillaient doucement.
Les pas des rares promeneurs qui croisaient M. Friedemann rsonnaient
sur le trottoir. Quelqu'un le salua, mais il ne le vit pas; il baissait
la tte trs bas et sa haute poitrine en pointe tremblait, tant il
respirait difficilement. De temps  autre il murmurait tout bas:

Mon Dieu, mon Dieu!

Il voyait en lui-mme, avec un regard d'pouvante et d'angoisse, sa vie
affective, qu'il avait soigne avec tant de sollicitude, qu'il avait
toujours traite avec tant de douceur et d'intelligents mnagements, 
prsent dchire, bouleverse, ravage... Et soudain, compltement
subjugu, en proie  un tat de vertige, d'ivresse, de dsir et de
douleur, il s'appuya contre un rverbre et balbutia en tremblant:

Gerda!

Tout resta silencieux. De prs ou de loin il n'y avait  ce moment-l
personne en vue. Le petit M. Friedemann se redressa avec effort. Il
avait remont la rue dans laquelle se trouvait le thtre et qui
descendait vers le fleuve par une pente assez rapide; il suivait
maintenant la rue principale dans la direction du nord, vers sa demeure.

* * *

Comme elle l'avait regard! Comment donc? Elle l'avait forc  baisser
les yeux? Elle l'avait humili du regard. N'tait-elle pas une femme et
lui un homme? Et ses tranges yeux bruns n'avaient-ils pas vritablement
vibr de joie  ce moment-l?

Il sentait de nouveau monter en lui la mme haine impuissante et
voluptueuse, mais ensuite il pensa  l'instant o sa tte avait touch
la sienne, o il avait respir le parfum de son corps, et il s'arrta
pour la seconde fois, pencha en avant le haut de sa taille contrefaite,
aspira l'air entre ses dents, et murmura de nouveau, compltement
dsempar, dsespr, hors de lui:

Mon Dieu, mon Dieu!

Il reprit machinalement son chemin, lentement,  travers la soire
lourde, par les rues dsertes, jusqu' ce qu'il ft devant sa demeure.
Dans le vestibule il s'arrta un moment et huma la frache odeur de cave
qui y rgnait; puis il entra dans son bureau.

Il s'assit  la table  crire, devant la fentre ouverte, et fixa droit
devant lui une grosse rose jaune, que quelqu'un avait place l  son
intention dans le verre  boire. Il la prit et respira, les yeux ferms,
son parfum; mais au bout d'un instant, il la repoussa avec un geste las
et triste. Non, non, c'tait fini! Que lui importait  prsent un tel
parfum? Que lui importait  prsent tout ce qui, jusque-l, avait
constitu son bonheur?

Il se dtourna et regarda dehors dans la nuit silencieuse. De temps 
autre un bruit de pas naissait au loin et passait en rsonnant. Les
toiles au ciel scintillaient. Comme il se sentait devenir faible et
mortellement las! Sa tte tait si vide, et son dsespoir commenait 
se fondre en une mlancolie profonde et douce. Quelques vers
papillonnrent dans son esprit, la musique de _Lohengrin_ rsonna de
nouveau  ses oreilles. Il vit encore une fois la silhouette de madame
de Rinnlingen, son bras blanc contre le velours rouge, puis il tomba
dans un sommeil lourd, accabl de fivre.

* * *

Souvent il tait tout prs du rveil, mais il le redoutait et
replongeait chaque fois  nouveau dans l'inconscience. Mais lorsqu'il
fit tout  fait clair, il ouvrit les yeux et promena autour de lui un
long regard douloureux. Tout se prsentait clairement  son esprit;
c'tait comme si sa souffrance n'avait pas du tout t interrompue par
le sommeil.

Sa tte tait pesante et ses yeux brlants; mais quand il se fut lev et
qu'il eut mouill son front d'eau de Cologne, il se sentit mieux et il
s'assit de nouveau  sa place, prs de la fentre qui tait reste
ouverte. Il tait encore trs tt, environ cinq heures du matin. De
temps  autre passait un garon boulanger, sans cela on ne voyait
personne. Mais les oiseaux gazouillaient, et le ciel tait d'un bleu
tincelant. C'tait une magnifique matine de dimanche.

Un sentiment de bien-tre et de confiance envahit le petit M.
Friedemann. De quoi avait-il peur? Il avait eu un accs fcheux la
veille, c'tait vrai, mais cela ne devait pas se renouveler! Ce n'tait
pas encore trop tard, il pouvait encore tre sauv. Il devait viter
tout ce qui pouvait donner  l'accs l'occasion de se reproduire; il se
sentait assez de force pour vaincre le mal et l'touffer compltement en
lui-mme.

* * *

Lorsque huit heures sonnrent, Frdrike entra et posa le caf sur la
table ronde qui se trouvait devant le canap de cuir, contre le mur du
fond.

Bonjour Jean, dit-elle, voici ton djeuner.

--Merci, dt M. Friedemann. Et il ajouta:--Chre Frdrike, je regrette,
mais il vous faudra faire sans moi cette visite. Je ne me sens pas assez
bien pour vous accompagner. J'ai mal dormi, je souffre de la tte, enfin
il faut que je vous prie...

--C'est dommage, rpondit Frdrike. Tu ne pourras en tout cas te
dispenser compltement de faire cette visite. Mais, c'est vrai que tu as
l'air souffrant. Veux-tu que je te prte mon crayon  migraine?

--Merci, dit M. Friedemann, cela passera. Et Frdrike repartit.

Il but son caf, debout prs de la table, et mangea aussi un croissant.
Il tait content de lui et fier de sa rsolution. Quand il eut fini, il
prit un cigare et s'assit de nouveau prs de la fentre. Le djeuner lui
avait fait du bien et il se sentait heureux et plein d'espoir. Il prit
un livre, lut, fuma et regarda en clignotant dehors dans le soleil.

La rue tait maintenant tout  fait anime; le roulement des voitures,
le bruit des conversations et le timbre des tramways retentissaient
jusqu' lui, mais  travers tout on percevait le gazouillement des
oiseaux, et du rayonnant ciel bleu venait un souffle tendre et chaud.

 dix heures, il entendit ses soeurs traverser le vestibule, il entendit
la porte d'entre craquer et vit, sans y prter grande attention, les
trois dames passer devant la fentre. Une heure passa; il se sentait de
plus en plus heureux.

Une sorte d'exubrance intempestive commenait  s'emparer de lui. Que
l'air tait bon, et comme les oiseaux gazouillaient! S'il allait faire
un petit tour? Et alors soudain surgit en lui, compltement isole et
accompagne d'un doux effroi, cette ide: Si j'allais chez elle? Et
tandis qu'il touffait en lui-mme, par un vritable effort des muscles,
tout ce qui l'avertissait craintivement, il ajouta, avec une rsolution
qui l'inonda de bonheur: J'irai chez elle.

Il revtit son costume noir des dimanches, prit son chapeau 
haute-forme et sa canne, et traversa d'un pas rapide, en respirant trs
vite, toute la ville jusqu'au faubourg sud. Il levait et abaissait la
tte  chaque pas, sans voir personne, en proie  un tat de distraction
et d'exaltation complte, jusqu' ce qu'il se trouvt dans l'alle des
marronniers, devant la villa rouge, sur l'entre de laquelle on pouvait
lire le nom: Capitaine de Rinnlingen.

L un tremblement le saisit, son coeur battait convulsivement et
pniblement contre sa poitrine. Mais il traversa le vestibule et sonna.
Maintenant le sort en tait jet, il n'y avait pas moyen de revenir en
arrire.  la grce de Dieu, pensa-t-il. Un silence de mort se fit
soudain en lui.

La porte s'ouvrit brusquement, le domestique vint  sa rencontre 
travers le vestibule, prit sa carte et l'emporta en haut des escaliers,
qui taient couverts d'un tapis rouge. M. Friedemann demeura sans
bouger, les yeux fixs sur ce tapis, jusqu' ce que le domestique revnt
en annonant que Madame le faisait prier de bien vouloir monter.

En haut,  ct de la porte du salon o il dposa sa canne, il jeta un
coup d'oeil sur la glace. Son visage tait ple et ses cheveux se
collaient  son front, au-dessus de ses yeux rougis; la main avec
laquelle il tenait son chapeau tremblait irrsistiblement.

Le domestique ouvrit et il entra. Il se trouva dans une pice assez
grande,  demi-obscure; des rideaux voilaient les fentres.  droite, se
dressait un piano, et au milieu, autour d'une table, taient groups des
fauteuils de soie brune. Au-dessus du sofa, contre la paroi de gauche,
pendait un paysage dans un lourd cadre dor. La tapisserie tait fonce
aussi. Au fond, dans la vranda, il y avait des palmiers.

Une minute s'coula jusqu' ce que madame de Rinnlingen cartt la
portire  droite et s'avant sans bruit vers lui sur l'pais tapis
brun. Elle portait une robe de coupe trs simple,  carreaux rouges et
noirs. Une colonne de lumire, dans laquelle la poussire dansait,
tombait de la vranda juste sur ses lourds cheveux roux, de sorte qu'ils
brillrent un instant comme de l'or. Elle tenait ses tranges yeux fixs
sur lui d'un air scrutateur, et avanait comme de coutume la lvre
infrieure.

Madame, commena M. Friedemann, en levant les yeux en l'air vers elle,
car il ne lui atteignait qu' la poitrine, je dsirais moi aussi vous
prsenter mes respects. J'tais malheureusement absent, quand vous avez
honor mes soeurs de votre visite, et... l'ai vivement regrett...

Il ne savait absolument plus que dire, mais elle demeurait debout et le
regardait impitoyablement, comme pour le forcer  continuer de parler.
Tout son sang lui monta soudain  la tte. Elle veut me tourmenter et
se moquer de moi! pensa-t-il, et elle lit en moi! Comme ses yeux
vibrent!

Elle dit enfin d'une voix tout  fait claire et nette:

C'est aimable  vous d'tre venu. J'ai aussi regrett de vous avoir
manqu. Ne voulez-vous pas prendre place?

Elle s'assit prs de lui, posa ses bras sur les accoudoirs du fauteuil
et s'appuya en arrire. Il se tenait pench en avant, son chapeau entre
ses genoux. Elle dit:

Savez-vous qu'il n'y a pas un quart d'heure, mesdemoiselles vos soeurs
taient encore ici? Elles m'avaient dit que vous tiez malade.

--C'est vrai, rpondit M. Friedemann, je ne me sentais pas bien ce
matin. J'ai cru que je ne pourrais pas sortir. Je vous prie de
m'excuser si je suis venu si tard.

--Vous n'avez encore maintenant pas trs bonne mine, dit-elle, tout 
fait tranquillement, le regard toujours fix sur lui. Vous tes ple et
vos yeux sont enflamms. Votre sant n'est en gnral pas trs bonne?

--Oh!... balbutia M. Friedemann, dans l'ensemble je ne puis vraiment pas
me plaindre.

--Moi aussi, je suis souvent malade, continua-t-elle sans le quitter des
yeux. Je suis nerveuse et je passe par les tats les plus
extraordinaires.

Elle se tut, appuya son menton sur sa poitrine et le regarda de bas en
haut d'un air d'attente. Mais il ne rpondit pas. Il se tenait
tranquille sur sa chaise et la contemplait avec de grands yeux songeurs.
Comme elle parlait trangement, et comme sa voix claire et fluide
l'mouvait! Son coeur s'tait calm; il lui semblait qu'il rvait. Madame
de Rinnlingen reprit:

Si je ne me trompe, vous avez quitt le thtre bien avant la fin de la
reprsentation.

--En effet, Madame.

--Je l'ai regrett, vous tiez un voisin attentif, bien que l'excution
ne ft pas bonne, ou du moins seulement relativement bonne. Vous aimez
la musique? Jouez-vous du piano?

--Je joue un peu de violon, dit M. Friedemann. C'est--dire--il ne vaut
presque pas la peine d'en parler...

--Vous jouez du violon? demanda-t-elle; puis elle regarda dans le vide 
ct de lui et rflchit.

--Mais alors, nous pourrions de temps  autre faire de la musique
ensemble, dit-elle tout  coup. Je sais un peu accompagner. Je serais
heureuse d'avoir trouv quelqu'un ici... Viendrez-vous?

--Avec plaisir, Madame, je suis tout  votre disposition, dit-il,
toujours comme dans un rve. Une pause survint. Alors subitement
l'expression du visage de madame de Rinnlingen changea. Il vit un clair
 peine perceptible de moquerie cruelle le dfigurer, et ses yeux se
diriger de nouveau sur lui, insistants et scrutateurs, avec cette
vibration inquitante qu'ils avaient dj eue deux fois auparavant. Il
avait le visage en feu et sans savoir de quel ct se tourner,
compltement dsorient et hors de lui, il enfona sa tte entre ses
paules et regarda, tout dcontenanc, le tapis. Mais, comme un frisson
bref, la colre impuissante, doucement torturante, qu'il avait dj
ressentie, le parcourut de nouveau.

Lorsque, avec une rsolution dsespre, il leva de nouveau les yeux,
elle ne le dvisageait plus, mais regardait tranquillement par-dessus sa
tte, vers la porte. Il pronona pniblement quelques mots.

tes-vous  peu prs satisfaite de votre sjour dans notre ville,
Madame?

--Oh! certainement, dit madame de Rinnlingen, avec indiffrence.
Pourquoi ne serais-je pas satisfaite? Sans doute je me sens un peu 
l'troit, un peu surveille, mais... Du reste, continua-t-elle
immdiatement, nous avons l'intention de runir prochainement quelques
personnes, une petite soire tout  fait sans faon. On pourrait faire
un peu de musique... causer... Et puis, nous avons derrire la maison un
trs joli jardin; il va jusqu' la rivire. Enfin, vous et ces dames
recevrez naturellement encore une invitation, mais je vous prie de suite
de vouloir bien tre des ntres. Nous ferez-vous ce plaisir?

M. Friedemann avait  peine exprim ses remerciements et accept, que le
loquet de la porte fut nergiquement tourn et que le capitaine entra.
Tous deux se levrent, et pendant que madame de Rinnlingen prsentait
les deux messieurs l'un  l'autre, son poux s'inclinait avec la mme
politesse devant M. Friedemann et devant elle. Son visage brun tait
tout luisant de chaleur.

Tout en enlevant ses gants, il adressa de sa voix forte et brusque une
phrase quelconque  M. Friedemann, qui levait sur lui de grands yeux
absents et s'attendait  chaque instant  ce qu'il lui frappt avec
bienveillance sur l'paule. Toutefois le capitaine se tourna, les talons
rapprochs et le haut du corps lgrement inclin, vers son pouse, et
dit en attnuant sensiblement sa voix:

As-tu pri M. Friedemann de venir  notre petite runion, ma chre? Si
cela te convient, nous pourrions l'organiser pour d'aujourd'hui en huit.
J'espre que le temps se maintiendra et que nous pourrons aussi nous
tenir dans le jardin.

--Comme tu voudras, rpondit madame de Rinnlingen sans le regarder.

Deux minutes plus tard, M. Friedemann prit cong. Quand, prs de la
porte, il s'inclina encore une fois devant elle, il rencontra ses yeux
qui reposaient sur lui dnus de toute expression.

* * *

Il s'en alla, il ne retourna pas vers la ville, mais prit, sans le
vouloir, un chemin qui se dtachait de l'avenue, et conduisait 
l'ancien rempart, au bord du fleuve. L se trouvait un parc bien soign,
des chemins ombrags et des bancs.

Il marchait vite et sans en avoir conscience, les yeux baisss. Il avait
insupportablement chaud; il sentait des flammes monter et s'abaisser en
lui, et sa pauvre tte battre impitoyablement.

Est-ce que son regard ne reposait pas encore toujours sur lui? Non comme
tout  l'heure, vide et sans expression, mais comme auparavant, avec
cette vibration cruelle qu'il avait eue, juste aprs qu'elle lui avait
parl de cette faon si trange et paisible. Est-ce que cela l'amusait
donc de le plonger dans la dtresse et de lui faire perdre la tte? Ne
pouvait-elle, si elle lisait en lui, le prendre un peu en piti?

* * *

Il tait arriv au bord du fleuve, prs du rempart verdoyant, et il
s'assit sur un banc entour en demi-cercle par des buissons de jasmin.
L'air alentour tait rempli d'un parfum doux et lourd. Devant lui le
soleil dormait sur l'eau tremblante.

Qu'il se sentait las, puis, et pourtant quel cruel tumulte il y avait
en lui! Le mieux ne serait-il pas de regarder encore une fois autour de
soi, puis de descendre dans l'eau calme pour trouver la dlivrance aprs
une courte angoisse, et se rfugier dans le repos? Oui le repos, c'tait
le repos qu'il voulait! Mais pas le repos dans le nant vide et sourd;
non, une paix doucement ensoleille, remplie de bonnes et paisibles
penses.

Il sentit frmir en lui dans cet instant tout son tendre amour de la vie
et une profonde nostalgie de son bonheur perdu. Puis il contempla autour
de lui la paix silencieuse, infiniment indiffrente de la nature, il vit
comme le fleuve poursuivait son chemin dans le soleil, comme l'herbe se
remuait et tremblait, comme les fleurs se dressaient o elles avaient
fleuri pour se faner ensuite et se disperser au vent, il vit comme tout,
tout se courbait avec la mme muette soumission  la vie, et il se
sentit soudain envahi par ce sentiment d'amiti et d'entente avec la
ncessit qui procure une sorte de supriorit sur le destin.

Il pensa  cette aprs-midi de son trentime anniversaire o, heureux de
se sentir en paix, il avait cru envisager, sans crainte et sans espoir,
le reste de son existence. Il n'y avait distingu ni lumires, ni
ombres, mais son avenir entier s'tait dploy devant lui, baign d'un
doux demi-jour, jusqu' ce que tout se perdt presque insensiblement,
l-bas, dans les tnbres; et avec un sourire tranquille et dtach, il
avait regard s'avancer les annes  venir;--combien de temps y avait-il
de cela?

Alors cette femme tait venue, elle devait venir, c'tait son destin,
elle tait elle-mme son destin, elle seule! Ne l'avait-il pas senti ds
le premier instant? Elle tait venue, et quand bien mme il avait essay
de dfendre la paix de son me, tout ce qu'il avait refoul depuis sa
jeunesse, sentant que cela ne lui apporterait que ruine et tourment,
devait se rvolter en lui  cause d'elle. Une force terrible,
irrsistible s'tait empare de lui et l'entranait  sa perte.

Elle l'entranait  sa perte, il le sentait. Mais  quoi bon lutter et
se tourmenter encore? Que les choses aillent comme elles pourraient! Il
n'avait qu' suivre son chemin et  fermer les yeux pour ne pas voir le
prcipice bant l-bas, obissant au destin, obissant  la force
toute-puissante,  la fois torturante et douce,  laquelle il n'est pas
possible d'chapper.

L'eau scintillait, le jasmin exhalait son parfum pntrant et lourd, les
oiseaux gazouillaient alentour dans les arbres, entre lesquels
tincelait un lourd ciel de velours bleu. Mais M. Friedemann, le petit
bossu, resta encore longtemps assis sur le banc. Il se tenait pench en
avant, le front appuy dans ses deux mains.

* * *

Tout le monde tait d'accord que l'on passait son temps trs
agrablement chez les de Rinnlingen. Une trentaine de personnes environ
se trouvaient assises autour de la longue table dcore avec got, qui
se dressait d'un bout  l'autre de la vaste salle  manger; les
domestiques et deux valets engags pour l'occasion s'empressaient dj
de passer la glace. Un cliquetis d'argenterie, un tintamarre de
vaisselle, de chaudes exhalaisons de mets et de parfums remplissaient
l'air. Il y avait l de braves ngociants avec leurs pouses et leurs
filles, puis presque tous les officiers de la garnison, un vieux mdecin
trs aim dans la ville, quelques membres du barreau, et tout ce que la
bonne socit de l'endroit comptait d'autre. Un tudiant en mdecine, un
neveu du lieutenant en visite chez son parent, tait aussi du nombre; il
conversait sur les sujets les plus profonds avec mademoiselle Hagenstrom
qui se trouvait en face de M. Friedemann.

Celui-ci tait assis sur un beau coussin de velours rouge, au bas de la
table,  ct de la peu jolie pouse du directeur du collge, non loin
de madame de Rinnlingen, que le consul Stephen avait conduite  table.
C'tait tonnant quel changement s'tait opr chez le petit M.
Friedemann durant ces huit derniers jours. Peut-tre fallait-il
attribuer  l'intense lumire blanche, dont la salle tait remplie,
l'affreuse pleur de son visage; mais ses joues s'taient creuses, il y
avait dans ses yeux rougis et cerns une lueur indiciblement triste, et
l'on aurait dit que sa taille tait plus contrefaite que jamais. Il
buvait beaucoup de vin et adressait de temps  autre quelques mots  sa
voisine.

Madame de Rinnlingen n'avait pas encore chang un mot avec M.
Friedemann depuis qu'on tait  table;  la fin, elle se pencha un peu
en avant et lui dit:

Je vous ai attendu en vain, ces jours-ci, vous et votre violon.

Il la regarda un moment d'un air compltement absent avant de rpondre.
Elle portait une toilette claire et lgre qui dcouvrait son cou blanc,
et une rose Marchal Niel toute grande panouie tait fixe dans ses
cheveux lumineux. Ses joues taient ce soir-l teintes de rose, mais
il y avait, comme toujours, des ombres bleues au coin de ses yeux.

M. Friedemann baissa les yeux sur son assiette, fit une rponse
quelconque, puis il dut rpondre  la femme du directeur qui lui
demandait s'il aimait Beethoven. Mais  ce moment le capitaine, qui
tait assis tout au haut de la table, jeta un coup d'oeil  son pouse,
frappa sur son verre et dit:

Messieurs et Mesdames, je propose que nous passions  ct pour boire
le caf; du reste il ne doit pas non plus faire mauvais ce soir au
jardin, et si quelqu'un veut aller y prendre l'air, je le suivrai
volontiers.

Au milieu du silence qui suivit, le lieutenant de Deidesheim fit, avec
tact, une plaisanterie, de sorte que tout le monde se leva parmi de
joyeux rires. M. Friedemann quitta la salle un des derniers avec sa
voisine de table; il l'accompagna  travers la pice de style
vieil-allemand o l'on commenait dj  fumer, jusqu'au salon
confortable et  demi obscur, et prit cong d'elle.

Il tait habill avec soin; son habit tait impeccable, sa chemise d'un
blanc blouissant, et ses pieds troits et bien faits taient chausss
de souliers vernis. De temps en temps on pouvait voir qu'il portait des
chaussettes de soie rouge.

Il regarda dehors, dans le corridor, et vit que des groupes plus
nombreux descendaient dj l'escalier pour aller au jardin. Mais il
s'assit avec son cigare et son caf  la porte du fumoir, o quelques
messieurs se tenaient debout en causant, et il regarda dans le salon.

Immdiatement  droite de la porte, autour d'une petite table, plusieurs
personnes formaient un cercle, au centre duquel l'tudiant parlait avec
animation. Il avait mis l'assertion que l'on peut, par un point, mener
plus d'une parallle  une ligne droite; Madame Hagenstrom, la femme de
l'avou, s'tait cri: c'est impossible! et maintenant il prouvait sa
thorie d'une faon si convaincante, que tous faisaient comme s'ils
avaient compris.

Au fond de la pice, sur le divan,  ct duquel tait place une lampe
basse voile de rouge, Gerda de Rinnlingen causait avec Mademoiselle
Stephen. Elle se tenait lgrement renverse contre les coussins de soie
jaune, les jambes croises, et fumait lentement une cigarette, en
exhalant la fume par le nez et en avanant la lvre infrieure.
Mademoiselle Stephen se tenait devant elle, droite et comme taille dans
du bois, avec un sourire anxieux.

Personne ne prenait garde au petit monsieur Friedemann, et personne ne
remarquait que ses grands yeux taient continuellement dirigs sur
Madame de Rinnlingen. Il tait assis dans une attitude affaisse et il
la regardait. Il n'y avait rien de passionn dans ses yeux,  peine une
expression de souffrance; seulement quelque chose d'accabl et de mort,
un abandon de soi morne et dcourag.

Dix minutes environ s'coulrent ainsi; puis Madame de Rinnlingen se
leva brusquement, et, sans le regarder, comme si elle l'avait tout le
temps observ  la drobe, elle se dirigea vers l'endroit o il se
trouvait et resta debout devant lui. Il se leva, regarda en l'air vers
elle, et entendit les paroles suivantes:

Voulez-vous m'accompagner au jardin, monsieur Friedemann?

Il rpondit:

Avec plaisir, Madame.

--Vous n'avez pas encore vu notre jardin? lui dit-elle dans l'escalier.
Il est passablement grand. J'espre qu'il ne s'y trouve pas encore trop
de monde; j'aimerais bien pouvoir respirer un peu. J'ai la migraine
depuis le dner; peut-tre que ce vin rouge tait trop fort pour moi.
C'est par cette porte qu'il nous faut sortir.

C'tait une porte vitre qui les conduisit du vestibule  un petit
corridor froid; de l quelques marches menaient en plein air.

Dans la merveilleuse nuit chaude, toute claire d'toiles, le parfum des
fleurs montait de toutes les plates-bandes. La lumire de la lune
clairait en plein le jardin o les invits se promenaient en causant et
en fumant, par les alles dont le gravier blanc brillait. Un groupe
s'tait runi autour du jet d'eau, o le vieux mdecin trs aim
s'amusait  faire flotter des bateaux de papier au milieu de la gat
gnrale.

Madame de Rinnlingen passa avec un lger signe de tte et dsigna au
loin l'endroit o le jardin soign et odorant s'assombrissait en parc.

Descendons l'alle du milieu, dit-elle.

Deux oblisques bas et larges se dressaient  l'entre.

L-bas, au bout de l'alle de marronniers parfaitement rectiligne, ils
voyaient le fleuve, verdtre et luisant, briller au clair de lune.
Alentour il faisait sombre et frais. Ici et l se dtachait un chemin
latral, qui conduisait aussi sans doute au fleuve par un dtour. On
n'entendit longtemps pas le moindre bruit.

Au bord de l'eau il y a une jolie place o je me suis dj souvent
assise, dit-elle. Nous pourrions causer l un moment. Regardez, on voit
de temps en temps une toile scintiller entre les branches.

Il ne rpondit pas; il tenait les yeux fixs sur la surface verte et
brillante dont ils approchaient. On pouvait distinguer la rive d'en
face, la promenade du rempart. Lorsqu'ils quittrent l'alle pour
s'avancer sur la pelouse qui descendait vers le fleuve, madame de
Rinnlingen dit:

Voici notre place, l, un peu  droite; voyez, il n'y a personne.

Le banc sur lequel ils s'assirent tait adoss au parc,  six pas de
l'alle. Il faisait plus chaud l qu'entre les grands arbres. Le cri
strident des grillons montait de l'herbe qui, tout au bord de l'eau, se
changeait en roseaux minces. Le fleuve blanc de lune jetait une douce
lueur.

Ils restrent tous deux un moment silencieux, les yeux fixs sur l'eau.
Puis il dressa l'oreille, saisi d'motion, car l'intonation qu'il avait
entendue une semaine auparavant, cette intonation grave, pensive et
douce, lui parvenait de nouveau.

De quand date votre infirmit, monsieur Friedemann? demanda-t-elle.
Est-ce de naissance?

Il fit un mouvement pour avaler, car il se sentait la gorge comme
trangle. Puis il rpondit doucement et de bonne grce:

Non, Madame. On m'a laiss tomber quand j'tais enfant. C'est de l que
cela vient.

--Et quel ge avez-vous maintenant? demanda-t-elle encore.

--Trente ans, Madame.

--Trente ans, rpta-t-elle. Et vous n'avez pas t heureux pendant ces
trente ans?

Monsieur Friedemann secoua la tte et ses lvres tremblrent.

Non, dit-il, ce n'tait que mensonge et imagination.

--Vous avez donc cru tre heureux? demanda-t-elle.

--J'ai essay de l'tre, dit-il.

Elle rpondit:

C'tait courageux.

Quelques minutes s'coulrent. Seuls les grillons faisaient entendre
leur cri strident, et derrire eux les arbres bruissrent doucement.

Je m'y connais un peu en fait de malheur, dit-elle alors. De semblables
nuits d't au bord de l'eau, sont ce qui fait le plus de bien.

Il ne rpondit pas, mais montra d'un geste faible la rive oppose qui
reposait paisiblement dans l'ombre.

Je suis venu m'asseoir l il n'y a pas longtemps, dit-il.

--En sortant de chez moi? demanda-t-elle.

Il inclina seulement la tte.

Puis, tout  coup, il se dressa tout tremblant de son sige, poussa un
sanglot, fit entendre un son, une plainte qui semblait en mme temps
l'expression d'une dlivrance, et tomba lentement  ses pieds. Sa main
avait touch la sienne qui reposait sur le banc  ct de lui, et
maintenant il la serrait, s'emparait aussi de l'autre, et ce petit tre
compltement difforme, tout agit de tremblements et de mouvements
convulsifs, se tenait agenouill devant la jeune femme, et pressait sa
tte sur ses genoux en balbutiant d'une voix affreusement altre et
haletante:

Vous le savez... Laisse-moi... Je ne peux plus... Mon Dieu... mon
Dieu...

Elle ne le repoussa pas, elle ne se pencha pas non plus vers lui. Elle
demeurait assise, la taille haute, un jeu rejete en arrire, et ses
petits yeux rapprochs dans lesquels l'clat humide de l'eau semblait se
reflter, regardaient avec une expression fixe et tendue droit devant
eux, par-dessus sa tte  lui.

Et puis soudain, d'un coup, avec un rire bref, fier, mprisant, elle
arracha ses mains de ses doigts brlants, le saisit par le bras, le
renversa compltement de ct par terre, se leva d'un bond et disparut
dans l'alle.

Il gisait l, le visage dans l'herbe, tourdi, hors de lui, et  chaque
instant un tressaillement courait le long de son corps.

Il se releva pniblement, fit deux pas, et se jeta de nouveau par terre.
Il tait couch prs de l'eau.

Que se passa-t-il au juste en lui, lors de ce qui advint ensuite?
Peut-tre la haine voluptueuse qu'il avait ressentie ressemble
lorsqu'elle l'avait humili d'un regard, dgnrait-elle, maintenant
qu'il gisait  terre aprs avoir t trait comme un chien, en une
colre folle, avide de s'assouvir, ft-ce contre sa propre
personne,--ou peut-tre le mpris de lui-mme le remplissait-il de la
soif de s'anantir, de se mettre en pices, de se supprimer.

Il se trana sur le ventre encore plus avant, souleva le haut de son
corps et le laissa retomber dans l'eau. Il ne releva plus la tte; il ne
remua mme plus ses jambes, qui taient allonges sur la berge.

Au bruit que l'eau avait fait en rejaillissant, les grillons un instant
s'taient tus. Puis leur cri-cri recommena, un lger bruissement
parcourut le parc, et du fond de la longue alle parvint un clat de
rire affaibli.




HEURE DIFFICILE


Il se leva de son bureau, de son petit secrtaire branlant, il se leva
comme un dsespr, et alla, la tte basse, dans l'angle oppos de la
chambre, vers le pole qui tait haut et lanc comme une colonne. Il
posa ses mains contre les carreaux de faence, mais ils taient presque
tout  fait refroidis, car minuit tait depuis longtemps pass; il y
appuya donc son dos, sans avoir obtenu le petit rconfort qu'il
cherchait, rapprocha en toussant les pans de sa robe de chambre, hors
des revers de laquelle pendait le jabot de dentelle us par les
lessives, et aspira pniblement pour se procurer un peu d'air; car il
avait le rhume comme d'habitude.

C'tait un rhume particulier et inquitant qui ne le quittait jamais
compltement. Ses paupires en taient enflammes, les bords de ses
narines tout meurtris, et dans sa tte et ses membres ce rhume pesait
comme une lourde et douloureuse ivresse. Ou bien toute cette apathie et
cette lourdeur provenaient-elles de l'insupportable rclusion auquel le
mdecin le condamnait depuis des semaines? Dieu sait s'il avait raison.
Cet ternel catarrhe et des points dans la poitrine et le ventre
rendaient peut-tre cette prcaution ncessaire, et le mauvais temps
rgnait  Ina depuis des semaines et des semaines, c'tait vrai, un
temps misrable, atroce, que l'on sentait dans tous ses nerfs, rude,
sombre et froid; les hurlements du vent de dcembre dans le tuyau de
pole avaient quelque chose de si abandonn de Dieu, de si maudit, que
l'on songeait  une me errant sur la lande, dans les tnbres, la
tempte et le dsespoir. Mais elle n'tait pas bonne pour les ides et
pour le rythme du sang dont les ides naissaient.

La chambre hexagonale, nue, pauvre et dpourvue de confort, avec son
plafond blanchi sous lequel planait de la fume de tabac, sa tapisserie
 losanges, orne de silhouettes dans des cadres ovales, et ses quatre
ou cinq meubles aux pieds grles, tait claire par deux bougies qui
brlaient sur le secrtaire devant le manuscrit. Des rideaux rouges
pendaient  la traverse suprieure des fentres, de simples bandes de
cretonne symtriquement releves; mais ils taient rouges, d'un rouge
chaud et sonore, et il les aimait et ne permettait jamais qu'on les
enlevt, parce qu'ils mettaient un peu de luxe et de volupt dans
l'indigence austre et asctique de sa chambre.

Il se tenait prs du pole et regardait, avec un clignotement des yeux
rapide et douloureusement proccup, dans la direction de l'oeuvre loin
de laquelle il avait fui, de ce fardeau, ce poids, ce tourment de
conscience, cette mer qu'il fallait boire, ce terrible devoir qui tait
son orgueil et sa misre, son ciel et sa damnation. Cela se tranait,
s'interrompait, s'arrtait--de nouveau dj, de nouveau dj! C'tait la
faute du temps, de son catarrhe et de sa fatigue. Ou bien tait-ce le
sujet? L'oeuvre elle-mme? dont la conception tait malheureuse et sans
espoir?

Il s'tait lev pour mettre un peu de distance entre elle et lui, car
souvent l'loignement matriel du manuscrit permettait d'acqurir une
vue d'ensemble, un coup d'oeil plus tendu sur le sujet, et de trouver
des combinaisons nouvelles. Oui, il y avait des cas o le sentiment de
soulagement que l'on prouvait en s'cartant du lieu de la lutte
agissait d'une faon inspirante. Et c'tait une inspiration plus
inoffensive que celle procure par la liqueur ou le caf.--La petite
tasse tait sur le guridon. Si elle l'aidait  franchir l'obstacle?
Non, non, il ne voulait plus! Non seulement le mdecin, mais une seconde
personne encore, quelqu'un de plus considrable, lui avait prudemment
dconseill tout excitant de ce genre, l'Autre, l-bas,  Weimar, celui
qu'il aimait avec une amoureuse hostilit. Il tait sage, lui. Il savait
vivre et crer; il n'abusait pas de ses forces; il tait plein d'gards
pour lui-mme.

Le silence rgnait dans la maison. On n'entendait que le vent qui
descendait en sifflant la rue du Chteau, et la pluie quand, chasse par
la rafale, elle picotait les vitres. Tout dormait, le propritaire et
les siens, Lotte et les enfants. Et il veillait solitairement prs du
pole refroidi, regardant avec un clignotement angoiss l'oeuvre 
laquelle sa maladive exigence l'empchait de croire. Son cou blanc
s'allongeait hors de sa cravate, et entre les pans de sa robe de chambre
on apercevait ses jambes courbes en dedans. Ses cheveux rouges,
ramens en arrire de son front haut et dlicat, laissaient voir
au-dessus des tempes deux chancrures sillonnes de veines ples, et
couvraient les oreilles de boucles rares.  la racine de son grand nez
recourb, qui se terminait brusquement par une pointe blanchtre, les
forts sourcils, plus foncs que ses cheveux, se rejoignaient presque, ce
qui donnait au regard des yeux, profondment enfoncs et battus, une
expression tragique. Forc de respirer par la bouche, il ouvrait ses
lvres minces, et ses joues marques de taches de rousseur et plies par
l'air confin, pendaient flasques et creuses.

Non, l'oeuvre chouait, et tout tait inutile! L'arme! Il aurait fallu
montrer l'arme! L'arme tait la base de tout. Puisqu'il n'tait pas
possible de la mettre devant les yeux du spectateur,--pouvait-on
concevoir un art assez prodigieux pour l'imposer  l'imagination? Et le
hros n'tait pas un hros; il tait froid et manquait de noblesse! Le
plan tait mauvais, la langue tait mauvaise, et il n'avait crit qu'un
cours d'histoire sec, sans lan, verbeux, insipide et perdu pour la
scne!

Bon, c'tait donc fini. Une dfaite, une entreprise manque. Une
banqueroute. Il voulait l'crire  Krner, au bon Krner, qui croyait en
lui, s'attachait  son gnie avec une nave confiance. Il le raillerait,
le supplierait, tempterait,--l'ami; il lui rappellerait le Carlos qui
tait aussi n parmi les doutes, les fatigues, les hsitations et
s'tait finalement trouv tre, aprs tant de tourments, une oeuvre d'une
excellence universellement reconnue, un glorieux exploit. Oui, mais ce
n'tait pas la mme chose. Alors, il tait encore homme  empoigner une
besogne d'une main heureuse et  forcer la victoire. Des scrupules et
des luttes? Certes. Et il avait t malade, encore plus malade que
maintenant; il manquait de tout, il tait fugitif, brouill avec le
monde, cras par le sort, et pauvre comme Job de sympathie humaine.
Mais jeune, encore tout jeune! Chaque fois, si profondment que le sort
l'et courb, son esprit s'tait relev avec une prompte souplesse, et
aux heures d'affliction avaient succd les autres, les heures de foi et
de triomphe intrieur. Elles ne venaient plus maintenant, ou ne venaient
que bien rarement. Il fallait payer d'une semaine de tnbres et
d'engourdissement une nuit d'enthousiasme, o l'on entrevoyait soudain 
la lumire de la passion et du gnie ce que l'on pourrait crer, si
l'on restait toujours en possession d'une telle grce. Il tait fatigu,
il n'avait que trente-sept ans et il tait dj fini. La foi tait
morte, la foi dans l'avenir qui avait t son toile dans la misre. Et
voici, telle tait la dsesprante vrit: les annes de dnment et
d'obscurit qu'il avait considres comme des annes de souffrance et
d'preuve, c'taient en ralit elles qui avaient t des annes riches
et fcondes; et maintenant o un peu de bonheur lui tait venu, o il
avait cess d'tre un aventurier de l'esprit pour entrer dans une
certaine lgalit, contracter des liens sociaux, o il exerait une
charge honorable, o il possdait femme et enfants, maintenant il tait
puis, fini. Renoncer, renoncer--c'tait tout ce qui lui restait 
faire.

Il gmit, pressa ses mains devant ses yeux, et s'enfuit comme pourchass
 travers la chambre. La pense qu'il venait d'avoir tait si terrible
qu'il ne lui tait pas possible de demeurer  l'endroit o elle lui
tait venue. Il s'assit sur une chaise contre la muraille, laissa pendre
ses mains jointes entre ses genoux, et fixa des yeux mornes sur le
plancher.

Sa conscience... comme sa conscience l'accusait! Il avait pch, il
s'tait rendu coupable envers lui-mme durant toutes ces annes passes,
envers le fragile instrument de son corps. Les excs de sa fougue
juvnile, les nuits de veille, les jours passs dans une atmosphre
confine, enfume de tabac,  se surmener intellectuellement en oubliant
son corps, les excitants dont il avait us pour s'aiguillonner au
travail,--tout cela se vengeait, se vengeait  prsent!

Eh bien, si tout cela se vengeait, il braverait les dieux qui vous
induisaient en faute et vous punissaient ensuite. Il avait vcu comme il
fallait qu'il vive, il n'avait pas eu le temps d'tre sage, le temps
d'tre circonspect. Cette douleur toujours  la mme place, l,  cet
endroit de sa poitrine, lorsqu'il respirait, toussait, billait, ce
petit avertissement diabolique, transperant, lancinant, qui ne s'tait
pas tu depuis que, il y a cinq ans,  Erfurt, il avait eu la fivre
catarrhale, cette violente inflammation des poumons,--que
signifiait-elle? En vrit, il ne savait que trop bien ce qu'elle
signifiait,--le mdecin pouvait feindre de croire ce qu'il voulait. Lui
n'avait pas le loisir de se traiter avec de sages mnagements, de se
conduire suivant les principes d'une douce morale. Ce qu'il voulait
faire, il devait le faire bientt, aujourd'hui mme, vite.--La morale?
Mais comment donc se faisait-il que prcisment le pch, l'abandon de
soi  ce qui est dangereux, puisant, lui paraissait plus moral que
toute la sagesse et la froide discipline du monde? Non, ce n'tait pas
dans cette sagesse, ce n'tait pas dans l'art mprisable de conserver
une bonne conscience que rsidait la morale, mais dans la lutte et le
pril, la passion et la souffrance!

La souffrance... comme ce mot lui largissait la poitrine! Il se
redressa, croisa les bras, et son regard, sous ses sourcils rougetres
et rapprochs, s'anima d'une plainte loquente. L'on n'tait pas encore
misrable, pas encore tout  fait misrable, tant que l'on pouvait
gratifier sa misre d'un nom noble et fier. Ce qu'il fallait, c'tait le
courage de donner  sa vie de beaux et grands noms. Ne pas attribuer ses
maux  l'air confin et  la constipation! tre assez sain pour tre
pathtique--pour pouvoir regarder et sentir par del la vie corporelle!
N'tre naf que sur ce point, alors que sur tous les autres on n'tait
pas dupe! Croire, pouvoir croire  la souffrance... Mais il y croyait 
la souffrance, si profondment, si intensment, qu'en vertu de cette
foi, ce qui naissait dans la souffrance ne pouvait tre ni inutile, ni
mauvais. Son regard se porta vivement sur le manuscrit et ses bras se
croisrent plus fermement sur sa poitrine.--Le talent mme--n'tait-il
pas une souffrance? Et si, l-bas, cette oeuvre malencontreuse le faisait
souffrir, n'tait-ce pas dans l'ordre ainsi, n'tait-ce pas dj presque
un bon signe? Jamais encore il n'avait crit d'un jet, et il ne
commencerait rellement  se dfier que si cela lui arrivait. Il n'y
avait que les crivailleurs et les dilettantes qui crivaient d'un jet,
ceux qui se satisfaisaient facilement, qui ne savaient pas, ne vivaient
pas sous la tyrannie et la discipline du talent. Car le talent,
Messieurs et Mesdames qui tes assis l en bas, au parterre, le talent
n'est rien de lger ni de futile. Ce n'est pas un simple pouvoir. 
l'origine, c'est un _besoin_, une science critique de l'Idal, une
obligation imprieuse qui, seulement ensuite, se cre et augmente, non
sans tourments, ses moyens d'excution. Et c'est chez les plus grands,
les plus exigeants que le talent est le fouet le plus cinglant!--Ne pas
se plaindre! Ne pas se vanter! Considrer avec modestie, avec patience,
ce que l'on portait en soi! Et si pas un jour de la semaine, pas une
heure n'tait exempte de souffrance--qu'importait? Mpriser les soucis,
les efforts, les exigences, les tracas, les fatigues, ne pas y attacher
d'importance,--voil ce qui rendait grand!

Il se leva, tira sa tabatire et aspira avidement, jeta ses mains
derrire son dos et marcha avec tant d'imptuosit  travers la chambre
que les flammes des bougies vacillrent au courant d'air.--Grandeur!
Clbrit! Conqute du monde et immortalit! Que comptait le bonheur de
l'ternel ignor auprs de ce but? tre connu,--connu et aim des
peuples de la terre! Parlez si vous voulez d'amour exagr de soi, vous
qui ne savez rien de la douceur de ce rve et de cet ardent besoin!
Celui qui s'lve au-dessus de l'ordinaire s'aime toujours lui-mme,
dans la mesure o il souffre. Je voudrais vous y voir, pense-t-il, vous
qui n'avez pas de mission, pour lesquels la vie est tellement plus
facile! Et l'ambition dit: cette souffrance aura-t-elle t inutile? Il
faut qu'elle me rende grand!--

Les ailes de son grand nez taient tendues, son regard errait, menaant.
Sa main droite s'enfonait fortement et profondment entre les revers de
sa robe de chambre, tandis que son poing gauche pendait, ferm. Une
rougeur fugitive tait monte  ses joues maigres, une flamme jaillie
de son gosme d'artiste, de cette passion pour son moi qui brlait
inextinguible au fond de lui. Il la connaissait bien, la griserie
secrte de cet amour. Il lui suffisait quelquefois de contempler sa main
pour tre rempli  l'gard de lui-mme d'une tendresse enthousiaste, et
il dcidait alors de mettre au service de ce sentiment toutes les armes
du talent et de l'art qui lui avaient t donnes. Il en avait le droit,
il n'y avait  cela rien de vil. Car, plus profondment encore que cet
amour de soi, vivait la conscience de se consumer, de se sacrifier avec
un complet dsintressement pour quelque chose d'lev, sacrifice
auquel,  dire vrai, il n'avait pas de mrite, mais qu'il accomplissait
sous l'empire d'une ncessit. Et sur ce point il tait jaloux: personne
ne devait le dpasser, qui n'et aussi plus profondment souffert pour
monter si haut.

Personne! Il resta debout, la main sur les yeux, le haut du corps  demi
dtourn, comme pour se drober, fuir. Mais dj il sentait dans son
coeur l'aiguillon de l'invitable pense, la pense de _lui_, de l'autre,
de l'homme serein, instinctif, sensuel, divinement inconscient, qui
tait l-bas  Weimar et qu'il aimait avec une amoureuse hostilit.--Et
de nouveau, comme toujours, en proie  une agitation profonde,  une
impatiente ardeur, il sentit commencer en lui le travail qui suivait
cette pense: affirmer et dfinir sa propre personnalit, son propre art
par rapport  ceux de l'autre.--tait-il, cet autre, plus grand que lui?
En quoi? Pourquoi? S'il tait vainqueur, serait-ce en vertu d'un
sanglant quand mme? Sa dfaite offrirait-elle jamais un tragique
spectacle? Il tait un dieu, peut-tre,--mais pas un hros! Mais c'tait
plus facile d'tre un dieu que d'tre un hros!--Plus facile... L'autre
avait un sort plus facile! Sparer d'une main sage et heureuse la
connaissance de l'action cratrice, cela pouvait procurer la srnit,
la paix et une jaillissante fcondit. Mais s'il tait divin de crer,
connatre tait hroque, et il tait  la fois un dieu et un hros
celui qui crait en sachant!

Vouloir le difficile... Se doutait-on de toute la discipline, de tout
l'effort sur soi qu'une phrase, une pense forte lui cotaient? Car
somme toute il tait un ignorant, un indisciplin, un rveur paresseux
et extravagant. Il lui tait plus difficile d'crire une lettre du
_Julius_, que de composer la scne la meilleure,--et  cause de cela
n'tait-ce pas peut-tre justement ce qui avait le plus de valeur? De la
premire impulsion rythmique, ne du sens artistique intime, vers le
sujet, la matire, la possibilit d'une extriorisation,--jusqu' la
pense,  l'image, au mot,  la phrase: quelle lutte! quel calvaire!
C'taient des miracles d'aspiration passionne que ses oeuvres, des
miracles d'aspiration vers la forme, le contour, la dlimitation, la
matrialisation; d'aspiration vers le monde lumineux de l'autre qui, de
sa bouche divine, nommait immdiatement par leur nom toutes les choses
qui sont sous le soleil.

Et pourtant, en dpit de ce rival, qui donc tait un artiste, un pote
semblable  lui,  lui-mme? Qui tirait comme lui ce qu'il crait du
nant, de son propre coeur? Est-ce qu'un pome ne naissait pas dans son
me sous forme de musique, pure manifestation de l'tre, bien avant
qu'il et emprunt une figure et un vtement au monde des apparences?
Histoire, sagesse du monde, passion: des moyens, des prtextes pour
quelque chose qui appartenait  un tout autre domaine, qui avait sa
patrie dans des profondeurs orphiques. Les mots, les ides: des touches
seulement, que son art frappait pour faire rsonner une corde
cache.--Le savait-on? Les bonnes gens se louaient beaucoup pour la
puissance de conviction avec laquelle il frappait telle ou telle touche.
Et son mot prfr, son accent le plus pathtique, la grosse cloche, au
moyen de laquelle il convoquait aux grandes ftes de l'me, attirait
beaucoup de monde  lui.--Libert... en vrit, il entendait par l plus
ou moins qu'eux lorsqu'ils poussaient des cris d'allgresse.
Libert--que signifiait ce mot? Un peu de dignit bourgeoise, mais qui
cessait d'exister devant les trnes royaux. Rvez un peu  tout ce qu'on
peut avoir l'audace d'entendre par ce mot? Libert  l'gard de quoi? de
quoi encore? peut-tre mme  l'gard du bonheur, cette chane de soie,
ce tendre et dlicieux devoir.

Du bonheur... Ses lvres tremblrent; on aurait dit que son regard se
tournait en dedans, et lentement il laissa tomber sa tte entre ses
mains.--Il tait dans la chambre voisine. Une lumire bleutre tombait
de la lampe, et les rideaux sems de fleurs enveloppaient la fentre de
plis paisibles. Il alla prs du lit, se pencha vers la tte charmante
qui reposait sur l'oreiller... Une boucle noire s'enroulait contre la
joue d'une pleur de perle, et les lvres enfantines s'entr'ouvraient
dans le sommeil... Ma femme! Bien-aime! As-tu rpondu  mon rve, es-tu
venue  moi pour tre mon bonheur? Tu l'es, sois tranquille! et dors! Ne
relve pas maintenant ces chers longs cils ombreux pour me regarder,
comme tu le fais parfois, avec de grands yeux sombres qui semblent
m'interroger, me chercher! Par Dieu, par Dieu, je t'aime beaucoup!
Seulement, parfois, je ne puis pas trouver mon sentiment, parce que je
suis souvent trs fatigu de souffrir et de lutter avec cette tche que
mon propre moi m'impose. Et je n'ai pas le droit d'tre trop  toi,
d'tre jamais compltement heureux en toi,  cause de ma mission.

Il l'embrassa, se dtacha de la douce chaleur de son sommeil, regarda
autour de lui, s'en retourna. L'horloge lui rappela combien la nuit
tait dj avance, mais il lui sembla en mme temps qu'elle annonait
avec bienveillance la fin d'une heure difficile. Il respira, ses lvres
se fermrent rsolument; il s'avana et saisit la plume.--Il ne fallait
pas se noyer dans des rflexions. Il tait trop profond pour avoir le
droit de se noyer dans les rflexions! Il ne fallait pas descendre dans
le chaos; tout au moins pas s'y arrter. Mais tirer du chaos, qui est la
plnitude, jusqu' la lumire, ce qui est mr et prt  recevoir une
forme. Ne pas se noyer dans les rflexions! Travailler! dlimiter,
liminer, former, terminer!

Et elle fut termine l'oeuvre de souffrance. Peut-tre n'tait-elle pas
bonne, mais elle fut termine. Et lorsqu'elle fut termine, voyez, il se
trouva aussi qu'elle tait bonne. Et de son me, du royaume de la
Musique et de l'Ide, de nouvelles oeuvres luttaient pour natre, de
mlodieuses et chatoyantes images, dont la forme divine faisait
merveilleusement pressentir la patrie infinie, de mme que dans le
coquillage bruit la mer, hors de laquelle il a t tir.




L'ENFANT PRODIGE


L'enfant prodige apparat;--le silence se fait dans la salle.

Le silence se fait, puis les gens commencent  applaudir, parce que
quelque part, de ct, un personnage n pour dominer et diriger les
foules a, le premier, frapp dans ses mains. Ils n'ont encore rien
entendu, mais ils applaudissent, car une rclame puissamment organise a
prpar les voies  l'enfant prodige, et les gens sont dj blouis,
qu'ils le sachent ou non.

* * *

L'enfant prodige sort de derrire un magnifique paravent, tout brod de
couronnes empire et de fleurs fabuleuses, grimpe lestement les marches
de l'estrade, et entre dans les applaudissements comme dans un bain,
avec un petit frisson, un lger tressaillement, mais pourtant comme dans
un lment amical. Il s'avance au bord de l'estrade, sourit ainsi que
devant un appareil photographique, et remercie avec un timide et
gracieux petit salut de dame, bien qu'il soit un garon.

Il est tout habill de satin blanc, ce qui suscite dans la salle un
certain attendrissement. Il porte une petite veste de satin blanc, d'une
coupe fantaisiste, une charpe, et mme ses souliers sont en satin
blanc. Mais avec ses petites culottes de satin blanc contrastent
fortement ses petites jambes nues qui sont toutes brunes; car l'enfant
est grec.

Il s'appelle Bibi Saccellaphylaccas. Tel est son nom. De quel prnom
Bibi est le diminutif ou la forme d'affection, nul ne le sait,  part
l'imprsario qui considre la chose comme un secret commercial. Bibi a
ds cheveux lisses et noirs qui lui tombent presque sur les paules et
sont cependant spars de ct par une raie, et rattachs en arrire de
son front brun, finement bomb, par un mince bandeau de soie. Il a la
plus innocente petite figure d'enfant du monde, un petit nez indcis et
une bouche sans astuce; seule la partie du visage au-dessous de ses
yeux de souris, noirs comme du jais, est dj un peu fatigue et
nettement cerne de deux traits caractristiques. Il parat avoir neuf
ans, n'en compte rellement que huit, et on le prsente comme en ayant
sept. Les gens ne savent pas eux-mmes s'ils le croient vraiment.
Peut-tre ne sont-ils pas dupes et y croient-ils tout de mme, comme ils
ont coutume de faire dans tant de cas. Ils se disent qu'un peu de
mensonge fait partie de la beaut. Quelle dification, quelle exaltation
serait possible, au sortir de la vie quotidienne, si l'on ne mettait pas
un peu de bonne volont  ne pas y regarder de si prs. Et ils ont tout
 fait raison dans leurs cervelles de gens.

L'enfant prodige remercie, jusqu' ce que le crpitement qui l'a
accueilli s'apaise; puis il se dirige vers le piano et les gens jettent
un dernier coup d'oeil sur leur programme. D'abord vient Marche
solennelle, puis Rverie, puis Le hibou et les moineaux,--tout de
Bibi Saccellaphylaccas. Le programme entier est de lui, ce sont ses
compositions. Il ne peut,  dire vrai, pas les crire, mais il les
possde toutes dans son extraordinaire petite tte, et l'on est oblig
de reconnatre leur valeur artistique, ainsi que le fait remarquer,
d'un ton srieux et objectif, la notice que l'impresario a compose. Il
semble que l'impresario n'ait russi  arracher cet aveu  sa nature
critique qu'au prix des plus pnibles luttes.

L'enfant prodige s'assied sur le tabouret et essaie, avec ses petites
jambes, d'accrocher les pdales, qui grce  un mcanisme ingnieux, se
trouvent places beaucoup plus haut que d'habitude, afin que Bibi puisse
les atteindre. C'est son propre piano, qu'il emporte partout avec lui.
Il repose sur des supports de bois, et son vernis est passablement
fatigu par les nombreux transports; mais tout cela ne rend la chose que
plus intressante.

Bibi pose ses pieds de satin blanc sur les pdales, puis prend une
petite mine prcieuse, regarde droit devant lui et lve la main droite.
C'est une nave et bruntre main d'enfant, mais le poignet est robuste
et peu enfantin, et montre des os dvelopps par l'exercice.

Bibi fait sa mine pour les gens, parce qu'il sait qu'il doit un peu les
distraire. Mais lui-mme prouve,  part soi, son plaisir particulier,
un plaisir qu'il ne pourrait dcrire  personne. C'est ce bonheur qui
chatouille, ce frisson de joie cache, qui le parcourt chaque fois
qu'il est de nouveau assis devant un piano ouvert,--il ne perdra jamais
cela. De nouveau le clavier est l qui s'offre, ces sept octaves noirs
et blancs, parmi lesquels il s'est si souvent perdu dans des aventures
et des vicissitudes profondment mouvantes. C'est la musique, toute la
musique qui s'tend devant lui! Elle s'tend devant lui comme une mer
qui vous attire, et il peut se prcipiter dedans, et nager comme un
bienheureux, et plonger compltement dans la tempte, et cependant, en
mme temps, conserver la matrise de ses mains, gouverner, ordonner...
Il tient sa main droite en l'air.

Dans la salle on n'entend pas un souffle. La tension qui prcde la
premire note rgne... Comment cela commencera-t-il? Cela commence comme
a: Bibi de son index fait sortir le premier son du piano, un son d'une
force tout  fait inattendue, dans le mdium, semblable  un coup de
trompette. D'autres s'y joignent, une introduction s'ensuit,--les
membres des auditeurs se dtendent.

La salle, situe dans un htel moderne de premier ordre, est somptueuse,
avec ses tableaux aux murailles o apparaissent des nudits roses, ses
piliers chargs d'ornements, ses glaces entoures d'entrelacs, et le
nombre infini, le vrai systme mondial de lampes lectriques qui
jaillissent partout en grappes, en faisceaux entiers et font trembler 
travers la pice une lumire plus claire que celle du jour, une lumire
fluide, dore, cleste... Pas une chaise n'est inoccupe, il y a mme
des gens debout au fond et dans les alles de ct. Sur le devant o la
place cote douze marks (car l'impresario professe le principe des prix
qui imposent le respect), s'alignent les gens distingus. La haute
socit tmoigne d'un vif intrt pour l'enfant prodige. L'on voit
beaucoup d'uniformes, des toilettes d'un got recherch... Et il y a
mme l quelques enfants qui laissent pendre leurs jambes de leurs
chaises d'un air bien lev, et contemplent avec des yeux brillants leur
petit collgue en satin blanc favoris du ciel...

En avant,  gauche, est assise la mre de l'enfant prodige, une dame
extrmement corpulente, avec un double menton poudr et une plume sur la
tte; et  ct d'elle, l'impresario, un personnage de type oriental qui
porte de larges boutons d'or  ses manchettes trs apparentes. Enfin,
au milieu du premier rang, se trouve la princesse. C'est une vieille
petite princesse, ride et ratatine, mais elle favorise les arts, dans
la mesure o ils ne blessent pas la dlicatesse. Elle est assise dans un
profond fauteuil de soie rouge, et  ses pieds sont tendus des tapis
persans. Elle tient ses mains croises tout contre sa poitrine, sur sa
robe de soie raye de gris, incline la tte, et offre l'image d'une paix
pleine de distinction, tandis qu'elle regarde l'enfant prodige se
dmener.  ct d'elle se trouve sa dame d'honneur, qui porte s'il vous
plat une robe de soie raye de vert. Mais elle n'en est pas moins
seulement une dame d'honneur, et n'a mme pas le droit de s'appuyer 
son dossier.

Bibi termine en grande pompe. Avec quelle vigueur ce petit bout de rien
manie le piano! On n'en croit pas ses oreilles. Le thme de la marche,
une mlodie entranante et victorieuse, clate encore une fois,
pleinement harmonis, large et magnifique, et Bibi rejette  chaque
temps son corps en arrire, comme s'il s'avanait triomphalement dans un
cortge. Puis il termine avec puissance, se pousse de ct, en se
courbant,  bas du tabouret, et guette en souriant les
applaudissements.

Et les applaudissements se dchanent, unanimes, mus, enthousiastes.
Voyez donc quelle lgante tournure a cet enfant lorsqu'il excute son
petit salut de dame! Battez des mains, battez des mains! Attends que
j'enlve mes gants. Bravo, petit Saccophylax, ou comment t'appelles-tu
donc?--Mais c'est tout  fait un gaillard!

Bibi doit ressortir trois fois de derrire le paravent, avant qu'on le
laisse tranquille. Quelques retardataires, des arrivants de la dernire
minute, se poussent en avant depuis le fond et se casent avec difficult
dans la salle pleine. Puis le concert continue.

Bibi susurre sa Rverie, qui est toute compose d'arpges au-dessus
desquels s'lve parfois sur de faibles ailes un petit bout de mlodie;
puis il joue Le hibou et les moineaux. Ce morceau a un succs
foudroyant, lectrise tout le monde. C'est un vrai morceau d'enfant,
remarquablement expressif.  la basse est perch le hibou, clignant en
mesure d'un air chagrin ses yeux voils, tandis qu' l'octave d'en haut
les moineaux le narguent, en ppiant d'une faon  la fois hardie et
inquite. Bibi est rappel trois fois aprs ce morceau. Un domestique de
l'htel, vtu d'une livre  boutons brillants, lui apporte sur
l'estrade trois grandes couronnes de laurier et les tient devant lui, de
ct, pendant que Bibi salue et remercie. Mme la princesse participe
aux applaudissements, en agitant tout  fait dlicatement ses mains
plates l'une contre l'autre, sans que cela produise le moindre bruit...

Comme ce petit rus s'entend  prolonger le succs! Il se fait attendre
derrire le paravent, s'attarde un peu sur les marches de l'estrade,
examine avec un plaisir enfantin les noeuds de satin des couronnes,
quoique depuis longtemps ils l'ennuient, et laisse aux gens le temps de
donner libre cours  leur exaltation, afin que rien ne soit perdu du
prcieux tapage de leurs mains. Le hibou est mon clou, pense-t-il; car
il a appris cette expression de l'impresario. Ensuite, vient la
Fantaisie qui est, au fond, bien meilleure, surtout le passage o l'on
passe en ut dise. Mais toi, Public, tu raffoles de ce hibou, quoique ce
soit la premire et la plus stupide chose que j'aie faite. Et il
remercie gracieusement.

Puis il joue une Mditation et puis une tude;--le programme est
extrmement nourri. La Mditation ressemble tout  fait  la
Rverie, ce qui n'est pas une objection contre elle, et, dans
l'tude, Bibi dploie sa technique d'excutant, laquelle est du reste
un peu au-dessous de ses dons d'invention. Mais ensuite vient la
Fantaisie. Elle est son morceau prfr. Il la joue chaque fois un peu
diffremment, la traite d'une faon trs libre, et se surprend parfois
lui-mme par des trouvailles, des modulations nouvelles, les soirs o il
est bien dispos.

Il est assis et joue, tout petit et brillant dans son habit blanc,
devant le grand piano  queue noir, seul, lu d'entre les mortels, sur
l'estrade, au-dessus de la masse humaine indistincte qui ne possde
toute ensemble qu'une me morne, difficile  mouvoir, sur laquelle il
doit agir avec son me individuelle et isole. Ses fins cheveux noirs
ont gliss sur son front avec le bandeau de soie blanc, ses poignets
entrans, aux os saillants, se dmnent, et l'on voit trembler les
muscles de ses brunes joues enfantines.

Parfois viennent des secondes d'oubli et de solitude, o ses tranges
yeux de souris, entours d'une cerne ple, glissent de ct, loin du
public, vers la paroi peinte prs de lui, qu'ils transpercent pour se
perdre dans des espaces remplis d'vnements et de vie vague. Mais un
regard jet du coin de l'oeil retourne vivement vers la salle, et il se
retrouve devant le public.

Plaintes et cris d'allgresse, essor et chute profonde.--Ma Fantaisie!
pense Bibi avec amour. coutez, voil l'endroit o cela passe en ut
dise! Et il presse sur la pdale, au moment o cela passe en ut dise.
Le remarquent-ils? Mais non, bien sr, ils ne le remarquent pas! Il
lance du moins un joli coup d'oeil au plafond, pour qu'ils aient tout de
mme quelque chose  regarder.

Les gens sont assis en longues ranges et regardent l'enfant prodige.
Ils pensent aussi toutes sortes de choses dans leurs cervelles de gens.
Un vieux monsieur avec une barbe blanche, une bague  cachet  l'index,
et une protubrance bulbeuse sur sa calvitie, une excroissance si l'on
veut, se dit  part soi: On devrait vraiment avoir honte. On n'a jamais
pu aller plus loin que les Trois chasseurs du Palatinat, et l'on est
assis l avec ses cheveux gris,  couter bouche be ce phnomne pas
plus haut qu'une botte. Mais il faut penser que cela vient d'en-haut.
Dieu dispense ses dons, et l'on n'y peut rien, et ce n'est pas une honte
d'tre un homme ordinaire. C'est un peu comme avec l'Enfant Jsus. L'on
peut s'incliner devant un enfant sans en avoir honte. Quel bien trange
cela fait!--Il n'ose pas penser: comme c'est doux!--doux serait peu
convenable pour un nergique vieux monsieur. Mais il le sent! Il le sent
tout de mme!

L'Art... pense l'homme d'affaires au nez de perroquet. Oui, srement,
cela met un peu d'clat dans la vie, un peu de tintamarre et de satin
blanc. Du reste c'est une assez bonne affaire. Il y a largement
cinquante places  douze marks de vendues, rien que cela fait six cents
marks,--et en plus tout le reste. Si l'on dduit le loyer de la salle,
l'clairage et les programmes, il reste bien mille marks. Cela vaut la
peine.

Allons, c'tait du Chopin, ce qu'il vient de nous servir l! pense la
matresse de piano, une dame au nez pointu, parvenue  l'ge o les
esprances s'endorment et o le discernement devient plus aigu. On peut
dire qu'il n'a pas beaucoup d'originalit. Je dirai plus tard: il manque
d'originalit. Cela sonne bien. De plus la tenue de sa main est tout 
fait dfectueuse. On doit pouvoir placer un thaler sur le dessus de la
main... Je le dresserais au moyen de la rgle.

Une jeune fille au teint de cire qui se trouve  un ge inquiet o des
penses dlicates peuvent trs bien vous venir, pense  part elle: Mais
qu'est-ce que c'est que cela? Qu'est-ce qu'il joue l! C'est la passion
qu'il joue l! Mais ce n'est pourtant qu'un enfant? S'il m'embrassait,
ce serait comme si mon petit frre m'embrassait,--ce ne serait pas un
baiser. Existe-t-il donc une passion dtache, une passion en soi et
sans objet terrestre, qui ne serait qu'un ardent jeu d'enfants? Bon, si
je disais cela tout haut, on m'administrerait de l'huile de foie de
morue. C'est comme cela qu'est le monde.

Contre un pilier se tient un officier. Il considre le glorieux Bibi et
pense: Tu es quelqu'un, et je suis quelqu'un, chacun  sa manire! Au
demeurant il joint les talons et paie  l'enfant prodige le tribut de
respect qu'il paie  toutes les puissances tablies.

Mais le critique, un homme vieillissant, vtu d'un habit luisant et de
pantalons retrousss et clabousss, est assis  sa place non payante et
pense: Voyez un peu ce Bibi, ce petit drle! Comme individu il a encore
un bout de chemin  faire, mais comme type, comme type de l'artiste, il
est dj compltement achev. Il a en lui la noblesse de l'artiste et
son absence de dignit, sa charlatanerie et son tincelle sacre, son
ddain et son ivresse secrte. Mais je ne puis pas crire ceci, c'est
trop bien. Allez, je serais moi-mme devenu un artiste, si je ne voyais
pas si clair dans tout cela...

Voici que l'enfant prodige a fini, et une vraie tempte s'lve dans la
salle. Il doit sortir et sortir encore de derrire son paravent. L'homme
aux boutons brillants trane de nouvelles couronnes sur l'estrade,
quatre couronnes de laurier, une lyre en violettes, un bouquet de roses.
Il n'a pas assez de bras pour prsenter  l'enfant prodige tous ces
dons, l'impresario se rend personnellement sur la scne pour lui venir
en aide. Il passe une couronne autour du cou de Bibi, il caresse
tendrement ses cheveux noirs. Et soudain, comme subjugu, il se penche
et donne  l'enfant prodige un baiser, un baiser retentissant, juste sur
la bouche. Alors la tempte s'enfle en ouragan. Ce baiser traverse la
salle comme une secousse lectrique, parcourt la foule d'un frisson
nerveux. Un besoin fou de faire du bruit s'empare des gens. De bruyants
vivats se mlent au crpitement dchan des mains. Quelques-uns des
petits camarades insignifiants de Bibi, l en bas, agitent leurs
mouchoirs... Mais le critique pense: Naturellement, ce baiser
d'impresario devait venir. Un vieux tour qui ne rate jamais son effet.
Ah! Seigneur Dieu, si l'on ne voyait pas si clair dans tout cela!

Et le concert de l'enfant prodige se termine. Il a commenc  sept
heures et demie,  huit heures et demie il est termin. L'estrade est
pleine de couronnes et deux petits pots de fleurs se dressent sur les
supports  lampes du piano. Bibi joue comme dernier numro sa Rhapsodie
grecque, qui s'achve par l'hymne grec, et ses compatriotes prsents
chanteraient bien avec, s'il ne s'agissait pas d'un concert distingu.
Ils se ddommagent  la fin par un vacarme norme, un tapage dlirant,
une vraie dmonstration nationale. Mais le critique vieillissant pense:
Naturellement, l'hymne devait venir. On transporte l'affaire sur un
autre terrain, on ne nglige aucun moyen d'augmenter l'enthousiasme.
J'crirai que ceci n'est plus de l'art. Mais peut-tre, au contraire,
est-ce justement de l'art. Qu'est-ce que l'artiste? Un pitre. La
critique est trs au-dessus. Mais je ne puis pas crire cela. Et il
s'loigne dans ses pantalons clabousss.

Aprs neuf ou dix rappels, l'enfant grec ne se retire plus derrire le
paravent, mais descend vers sa maman et vers l'impresario, dans la
salle. Les gens se tiennent debout entre les chaises confondues et
applaudissent et se poussent en avant pour voir Bibi de prs.
Quelques-uns veulent aussi voir la princesse: deux cercles compacts se
forment devant l'estrade, autour de l'enfant prodige et autour de la
princesse, et l'on ne sait pas bien lequel des deux fait centre. Mais la
dame d'honneur, sur l'ordre de sa matresse, se rend auprs de Bibi;
elle tiraille et lisse un peu sa veste de soie, pour le rendre digne de
paratre en cour, le conduit par le bras devant la princesse et lui fait
signe avec gravit de baiser la main de Son Altesse. Comment fais-tu,
enfant? demande la princesse. Est-ce que cela te vient tout seul dans
l'esprit, quand tu t'assieds?--Oui Madame, rpond Bibi. Mais en
lui-mme, il pense: Stupide vieille princesse, va!... Puis il se
dtourne d'un air effarouch et gauche et va de nouveau vers les siens.

Dehors, devant le vestiaire, rgne une foule compacte. L'on tend ses
numros, l'on reoit  bras ouverts, par-dessus la table, les fourrures,
les manteaux, les caoutchoucs. La matresse de piano est debout quelque
part parmi des connaissances et leur exprime ses critiques: Il a peu
d'originalit, dit-elle tout haut, et elle regarde autour d'elle...

Devant un des grands miroirs, une lgante jeune dame se laisse enfiler
son manteau de soire et ses souliers fourrs par deux sous-lieutenants,
ses frres. Elle est ravissante avec ses yeux bleu d'acier et son visage
clair et aristocratique, une vraie demoiselle de la noblesse.
Lorsqu'elle a fini, elle attend ses frres: Ne reste pas si longtemps
devant la glace, Adolphe! dit-elle tout bas, d'un air contrari,  l'un
des deux qui ne peut se dtacher de la vue de son joli visage naf.
Allons, allons! avec votre permission, le sous-lieutenant Adolphe
boutonnera tout de mme son paletot devant la glace, si cela lui
convient!--Puis ils s'en vont, et dehors, dans la rue o les lampes 
arc rpandent une lumire trouble  travers le brouillard neigeux, le
sous-lieutenant Adolphe, le col relev, commence un peu  agiter ses
pieds, les mains dans les poches en biais de son manteau,  excuter sur
la neige durcie par le gel une petite danse ngre, parce qu'il fait si
froid.

Un enfant! pense la jeune fille mal coiffe qui marche derrire eux les
bras ballants, accompagne d'un jeune homme sombre. Un aimable enfant!
L'autre l-dedans tait digne de respect... Et d'une voix haute et
monotone elle dit: Nous sommes tous des enfants prodiges, nous autres
crateurs.

Bon! pense le vieux Monsieur qui n'a jamais t plus loin que les _Trois
Chasseurs du Palatinat_, et dont la protubrance est maintenant
recouverte d'un chapeau  haute-forme, qu'est-ce que c'est que cela? Une
sorte de Pythie  ce qu'il me semble.

Mais le jeune homme sombre qui la comprend  demi-mot incline lentement
la tte.

Puis ils se taisent et la jeune fille mal coiffe suit des yeux les
trois aristocratiques jeunes gens. Elle les mprise, mais elle les suit
des yeux, jusqu' ce qu'ils aient disparu au coin de la rue.




UN PETIT BONHEUR


Silence, nous allons regarder dans une me. Au vol, pour ainsi dire, en
passant, et seulement pendant quelques pages; car nous sommes
extrmement occups. Nous venons de Florence, des sicles passs; il
s'agit, l-bas, de rsoudre des situations malaises. Quand ce sera
fait, o irons-nous? Peut-tre  la cour, dans un chteau royal, qui
sait? D'tranges choses brillent faiblement, sur le point de prendre
forme... Anna, petite baronne, Anna, nous n'avons pas beaucoup de temps
pour toi!

Musique  trois temps, bruit de verres qui s'entrechoquent, brouhaha,
fume, bourdonnement des conversations, pas de danse: on nous connat,
on connat nos petites faiblesses. Est-ce parce que la souffrance a l
ses yeux les plus profonds et les plus douloureux, que nous aimons en
secret  demeurer dans les lieux o la vie clbre sa simple fte?

Aspirant! cria  travers toute la salle le baron Harry, le capitaine
de cavalerie, en s'arrtant de danser. Il entourait encore sa danseuse
du bras droit, et appuyait sa main gauche sur sa hanche. Ce n'est pas
une valse que vous nous jouez l, mon garon, mais une marche funbre!
Vous n'avez pas de mesure dans le corps; vous ne faites, comme cela, que
flotter et planer. Lieutenant de Gelbsattel, jouez de nouveau, pour que
nous ayons au moins un peu de rythme! Allez-vous-en, aspirant! Dansez,
si vous vous entendez mieux  la danse!

Et l'aspirant se leva, joignit les talons, et fit place silencieusement
sur l'estrade au lieutenant de Gelbsattel, qui commena aussitt  taper
avec ses grandes mains blanches, largement cartes, sur le piano plein
de vibrations et de rsonances.

Le baron Harry, lui, avait de la mesure dans le corps, des mesures de
valises et de marches, de l'entrain et de la fiert, du bonheur, du
rythme, et de la foi au succs. La veste de hussard  brandebourgs d'or
seyait admirablement  son jeune visage chauff, qui ne montrait pas la
moindre trace de souci ou de rflexion. Son teint tait rougi par le
soleil, comme d'habitude chez les blonds, bien que ses cheveux et ses
moustaches fussent bruns, particularit qui plaisait aux dames. La
cicatrice rouge, au-dessus de la joue droite, donnait  son visage
ouvert une expression martiale. On ne savait pas si on devait
l'attribuer  un coup d'pe ou  une chute de cheval,--dans tous les
cas  quelque chose de splendide. Il dansait comme un dieu.

Mais l'aspirant flottait et planait, s'il est permis d'employer
l'expression du baron Harry au figur. Ses paupires taient beaucoup
trop longues, de sorte qu'il ne parvenait jamais  ouvrir compltement
les yeux; son uniforme aussi tait trop vaste et mal adapt  son corps,
et Dieu sait comment il avait t amen  entrer dans la carrire
militaire. Il n'avait pris part qu' contre-coeur  cette farce de casino
avec les hirondelles, mais il tait venu tout de mme, parce qu'il
devait prendre garde de ne pas veiller les suspicions; car
premirement il tait d'origine bourgeoise, et deuximement il existait
de lui une sorte de livre, une srie d'histoires en vers, qu'il avait
crites lui-mme, composes, comme on dit, et que tout le monde pouvait
acheter dans les librairies, fait qui devait veiller une certaine
dfiance  l'gard de l'aspirant.

La salle du casino des officiers  Hohendamm tait longue, large, et, 
vrai dire, beaucoup trop spacieuse pour les trente couples qui s'y
divertissaient ce soir-l. Les parois et l'estrade des musiciens taient
ornes de fausses draperies de stuc peint en rouge; du plafond de
mauvais got pendaient deux lustres fausss, sur lesquels des bougies
brlaient de travers, en laissant tomber des gouttes de cire; mais le
parquet avait t frott toute l'aprs-midi par six hussards dpchs
par ordre, et, finalement, mme messieurs les officiers ne pouvaient
pas, dans un coin perdu, un trou, une Abdre comme Hohendamm, exiger
plus de splendeur. Du reste, ce qui pouvait manquer  la fte tait
compens par les dispositions spciales de joie maligne qui donnaient 
la soire son caractre particulier, par le plaisir dfendu et os qu'il
y avait  se trouver en compagnie des hirondelles. Mme les stupides
ordonnances riaient sous cape, en plaant de nouvelles bouteilles de
champagne dans les seaux  glace, prs des tables couvertes de nappes
blanches qui taient dresses sur trois cts de la salle. Ils
regardaient autour d'eux et baissaient les yeux en souriant, comme des
serviteurs qui prtent un concours silencieux et dgag de toute
responsabilit  une entreprise risque,--tout cela  cause des
hirondelles.

Les hirondelles, les hirondelles?--Eh bien, bref, c'taient les
hirondelles de Vienne! Elles traversaient le pays comme une bande
d'oiseaux migrateurs, prenaient leur essor de ville en ville, au nombre
environ d'une trentaine, et paraissaient dans les music-halls et les
thtres de cinquime ordre, en chantant, avec des allures libres et des
voix allgres et gazouillantes, leur chant de prdilection:

    Quand les hirondelles reviendront,
    Elles s'tonneront, elles s'tonneront...

C'tait un joli chant, d'un humour facile  saisir, et elles le
chantaient au milieu de l'approbation de la partie comprhensive du
public.

C'est ainsi que les hirondelles taient venues  Hohendamm, et
avaient chant dans la brasserie de Gugelfing. Tout un rgiment de
hussards tenait garnison  Hohendamm; elles taient donc en droit de
s'attendre  rencontrer plus d'intrt que d'habitude auprs des cercles
comptents. Elles trouvrent plus, elles trouvrent de l'enthousiasme.
Jour aprs jour les officiers non maris venaient s'asseoir  leurs
pieds, coutaient le chant des hirondelles, et buvaient la bire
blonde de Gugelfing  la sant des jeunes filles; avant peu, les
officiers maris se trouvrent aussi du nombre, et, un soir, le colonel
de Rummler tait apparu en personne, avait suivi le programme avec une
sympathie des plus vives, et s'tait, pour finir, exprim de divers
cts d'une faon pleinement approbative sur le compte des
hirondelles.

C'est alors que, parmi les lieutenants et les capitaines, avait mri le
plan de recevoir les hirondelles dans l'intimit, un choix d'entre
elles, environ dix des plus jolies, de les inviter au casino pour une
soire amusante, o l'on ferait du vacarme et o l'on boirait du
champagne. Les officiers suprieurs ne devaient, par gard pour
l'opinion, rien savoir de l'entreprise, et s'abstenir, de coeur lourd,
d'y participer; quant aux autres, non seulement les sous-officiers
clibataires, mais aussi les lieutenants et les capitaines maris y
prenaient part, et mme (l rsidait le piquant, le sel particulier de
la chose), et mme en compagnie de leurs femmes.

Des obstacles, des scrupules? Le lieutenant de Levzahn avait dcouvert
ce principe admirable que, pour les soldats, les obstacles et les
principes n'existent qu'afin d'tre surmonts et jets au vent! Les bons
habitants de Hohendamm pouvaient bien, s'ils apprenaient la chose,
s'indigner de ce que les officiers aient runi leurs femmes aux
hirondelles,-- la vrit, eux n'auraient pas pu se permettre cela.
Mais il existe des hauteurs, il existe des rgions aventureuses et
extrmes de la vie, o il est de nouveau loisible de faire ce qui, dans
des sphres plus basses, souillerait et dshonorerait. Et puis, les
honorables habitants de l'endroit n'taient-ils pas habitus 
s'attendre, de la part de leurs hussards,  toutes sortes
d'extravagances? Les officiers montaient  cheval sur les trottoirs,
sous le clair soleil du bon Dieu, si cela leur plaisait. C'tait arriv.
Une fois, vers le soir, on avait tir des coups de pistolet sur la place
du march, ce qui, galement, n'avait pu tre que le fait des officiers.
Et quelqu'un s'tait-il permis de grogner? Maintes personnes affirment
l'authenticit de l'anecdote suivante.

Un matin, entre cinq et six heures, le capitaine baron Harry revenait
fort joyeusement, avec quelques camarades, d'une runion nocturne; il y
avait l le capitaine de Hhnemann, ainsi que les lieutenants et
sous-lieutenants Le Maistre, Truchsess, de Trautenau et de Lichterloh.
Comme ces messieurs passaient sur le vieux pont, ils rencontrrent un
garon boulanger qui portait sur l'paule une grande corbeille remplie
de petits pains, et suivait son chemin  travers le frais matin, en
sifflant avec insouciance. Donne cela! cria le baron Harry, et il
saisit la corbeille par son anse, lui fit dcrire trois cercles en
l'air, si adroitement que pas un petit pain ne s'en chappa, et la lana
ensuite, suivant un arc de cercle qui tmoignait de la force de son
bras, loin dans les flots troubles. Le gamin, tout d'abord saisi de
frayeur, leva, lorsqu'il vit flotter et disparatre ses petits pains,
les bras en l'air, poussa des cris lamentables et se comporta comme un
dsespr. Mais, aprs que ces messieurs se furent amuss un moment de
sa frayeur enfantine, le baron Harry lui jeta une pice d'argent qui
valait trois fois le contenu de la corbeille, puis les officiers
continurent en riant leur route. Alors le gamin comprit qu'il avait eu
affaire  des gens nobles, et se tut.

Cette histoire avait vite fait le tour du pays, mais nul ne se serait
seulement risqu  faire la grimace! En souriant ou en grinant des
dents, il fallut, de la part du baron Harry et de ses camarades, avaler
la chose. Ils taient les matres! Les matres de Hohendamm! Et c'est
ainsi que les femmes des officiers se trouvrent runies aux
hirondelles.

Sans doute l'aspirant ne s'y entendait-il pas plus  danser qu' jouer
des valses, car, sans engager personne, il s'assit en s'inclinant  une
table,  ct de la petite baronne Anna, la femme du baron Harry, et lui
adressa quelques mots timides. S'entretenir avec les hirondelles lui
tait impossible. Il avait une vraie terreur d'elles, car il s'imaginait
que cette sorte de jeunes filles le regarderait, quoi qu'il dise, avec
tonnement, et cette ide faisait souffrir l'aspirant. Mais, comme la
musique la plus mauvaise le plongeait dans un tat d'esprit taciturne,
las et rveur, ainsi que c'est le cas pour beaucoup de natures molles et
incapables, et que la baronne Anna,  qui il tait parfaitement
indiffrent, ne lui rpondait que d'une faon distraite, ils se turent
bientt tous les deux, avec un sourire fixe et un peu crisp qui leur
tait trangement commun.

Les bougies des lustres vacillaient et gouttaient tellement qu'elles
taient compltement dformes par des excroissances rugueuses et 
demi-figes de starine. Au-dessous d'elles, les couples tournaient et
glissaient au rythme enflamm du lieutenant de Gelbsattel. Les pieds
avanaient en s'appuyant sur la pointe, tournaient avec lasticit, et
se coulaient plus loin. Les longues jambes des messieurs
s'inflchissaient un peu, s'enlevaient, rebondissaient et s'lanaient
au del. Les habits flottaient. Les vestes aux couleurs vives des
hussards s'entre-croisaient en tourbillonnant, et les danseuses, avec
une inclination de tte voluptueuse, appuyaient leur taille aux bras des
danseurs.

Le baron Harry tenait une hirondelle tonnamment jolie assez fortement
presse contre sa poitrine galonne, et, son visage trs prs du sien,
la regardait fixement dans les yeux. Le sourire de la baronne Anna
suivait le couple. L-bas, l'immense sous-lieutenant de Lichterloh
faisait rouler avec lui une petite hirondelle grasse, ronde comme une
boule, et excessivement dcollete. Mais, sous un des lustres, Madame la
capitaine de Hhnemann, qui aimait le champagne par-dessus tout,
tournoyait en personne, dans un complet oubli de ce qu'elle se devait,
en compagnie d'une troisime hirondelle, une mignonne crature marque
de taches de rousseur, dont le visage rayonnait compltement de
l'honneur inusit qui lui tait fait. Chre baronne, dit plus tard
Madame de Hhnemann  la femme du lieutenant de Truchsess, ces filles ne
sont pas du tout ignorantes, elles peuvent vous numrer sur le bout du
doigt toutes les villes de garnison de l'empire. Elles dansaient
ensemble parce qu'il y avait deux dames de trop, et ne s'apercevaient
pas du tout que, peu  peu, tout le monde se retirait de la scne pour
les laisser se produire toutes seules. Elles finirent tout de mme par
le remarquer, et restrent debout au milieu de la salle, compltement
accables par les rires, les applaudissements et les bravos.

Ensuite on but du champagne, et les ordonnances gantes de blanc
coururent de table en table pour remplir les verres. Puis les
hirondelles durent chanter encore une fois, oui, il fallait qu'elles
chantassent, peu importait qu'elles fussent hors d'haleine ou non.

Elles se tenaient alignes sur l'estrade qui occupait un des petits
cts de la salle, et jouaient des yeux. Leurs paules et leurs bras
taient nus, et leurs robes arranges de faon  former des vestes gris
clair avec des queues d'hirondelles plus fonces. Elles portaient en
outre des bas  jours gris, et des souliers trs dcouverts  talons
extrmement hauts. Il y en avait de blondes et de brunes, de grosses 
l'air jovial, et d'autres d'une intressante maigreur, certaines avaient
des joues d'un vieux rouge tout  fait particulier, et d'autres le
visage aussi blanc que des clowns. Mais la plus jolie de toutes tait
assurment la petite brune aux bras d'enfant et aux yeux taills en
amande que le baron Harry venait justement de faire danser. La baronne
Anna trouvait aussi que c'tait la plus jolie, et continuait  sourire.

Maintenant les hirondelles chantaient, tandis que le lieutenant de
Gelbsattel les accompagnait, la tte tourne vers elles, en rejetant le
haut du corps en arrire, et en allongeant les bras pour atteindre les
touches. Elles chantaient  l'unisson qu'elles taient de lgers
oiseaux, qui avaient dj parcouru le monde entier, et qu'elles
emportaient en s'envolant tous les coeurs avec elles. Elles chantrent un
chant extrmement mlodieux qui commenait par ces mots:

    Oui, oui, les militaires,
    Nous les aimons beaucoup...

et qui se terminait aussi tout  fait de la mme faon. Ensuite,  la
supplication gnrale, elles chantrent encore une fois le chant des
hirondelles, et les messieurs, qui le savaient dj par coeur aussi bien
qu'elles, reprirent avec enthousiasme:

    Quand les hirondelles reviendront,
    Elles s'tonneront, elles s'tonneront...

La salle tremblait de chants, de rires, du cliquetis et des
trpignements des pieds peronns qui marquaient la mesure.

La baronne Anna riait aussi de tant d'exubrance et des folies; elle
avait dj tant ri toute la soire, que la tte et le coeur lui en
faisaient mal, et qu'elle aurait aim fermer les yeux en paix dans
l'obscurit, si Harry ne s'tait pas amus avec tant d'ardeur. Ce soir,
je suis gaie! avait-elle dit auparavant  sa voisine de table, pendant
un instant o elle le croyait; mais cela lui avait valu un silence et un
regard moqueur, sur quoi elle s'tait souvenue que l'on n'avait pas
coutume, en socit, de dire des choses de ce genre. Si l'on tait gai,
on se conduisait en consquence; le constater et l'exprimer tait dj
risqu et bizarre; mais dire: Je suis triste, aurait t radicalement
impossible.

La baronne Anna avait grandi au milieu d'une si grande solitude et d'un
si grand silence, dans la proprit de son pre, au bord de la mer,
qu'elle tait toujours trop porte  ngliger de semblables vrits,
bien qu'elle craignt de paratre trange aux gens, et dsirt ardemment
tre tout  fait semblable aux autres, afin qu'on l'aimt un peu. Elle
avait des mains ples et des cheveux cendrs, beaucoup trop lourds pour
son mince petit visage  l'ossature dlicate. Entre ses sourcils clairs,
se creusait une ride verticale, qui donnait  son sourire quelque chose
de malheureux et de souffrant.

Il faut vous dire qu'elle aimait son mari.--Ne souriez pas! Elle
l'aimait mme encore  cause de l'histoire des petits pains, elle
l'aimait lchement et misrablement, bien qu'il la trompt et maltraitt
journellement son coeur comme un gamin; elle souffrait de l'aimer, comme
une femme qui mprise sa propre dlicatesse et sa propre faiblesse, et
sait que la force et le robuste bonheur ont tous les droits sur la
terre. Oui, elle s'abandonnait  cet amour et  ses tourments, comme
elle s'tait elle-mme abandonne  lui, avec le dsir assoiff d'une
crature solitaire et rveuse vers la vie, la passion et les temptes du
sentiment, jadis, lorsque, dans un court accs de tendresse, il avait
demand sa main.

Mesure  trois temps, bruit de verres qui s'entre-choquent, brouhaha,
fume, bourdonnement des conversations, pas de danses: c'tait l'univers
de Harry et son royaume, et c'tait le royaume de ses rves  elle,
parce que l se trouvaient le bonheur, la banalit, l'amour et la vie.

Vie mondaine! Innocente et joyeuse vie mondaine, poison nervant,
avilissant, sducteur, plein d'un strile attrait, coquette ennemie de
la pense et de la paix, tu es une chose terrible! Elle demeurait assise
l des nuits durant, torture par le contraste aigu entre le vide, le
nant alentour, et l'animation fivreuse, due au vin, au caf,  la
musique sensuelle et  la danse. Elle demeurait assise, et voyait Harry
charmer des femmes jolies et gaies, non parce qu'elles le rendaient
particulirement heureux, mais parce que sa vanit exigeait qu'il se ft
voir avec elles, comme un homme privilgi  qui rien ne manque, qui
n'est exclu de rien, ne connat aucun dsir. Comme cette vanit lui
faisait mal et pourtant comme elle l'aimait! Comme il tait doux de
constater qu'il tait beau, jeune, brillant et fascinant! Comme l'amour
que les autres femmes lui portaient enflammait douloureusement le sien!
Et quand c'tait fini, lorsque, aprs une fte qu'elle avait passe 
souffrir et  se tourmenter  cause de lui, il se rpandait en loges,
avec un inconscient gosme, sur la soire qu'il venait de passer, alors
venaient ces instants o sa haine et son mpris galaient son amour, o
elle le nommait dans son coeur vaurien, fat, et o elle essayait de
le punir par son silence, son silence ridicule et dsespr.

Est-ce bien cela, petite baronne Anna? Exprimons-nous bien tout ce qui
se cache derrire ton pauvre sourire, tandis que les hirondelles
chantent? Et puis vient cet tat pitoyable et humiliant o, tendue dans
son lit, vers le matin, aprs un peu de cette innocente vie mondaine, tu
puises les forces de ton esprit  rflchir aux plaisanteries, aux mots
spirituels, aux bonnes rponses que tu aurais d trouver pour tre
aimable, et que tu n'as pas trouvs. Puis viennent ces rves vers
l'aube, o, puise de douleur, tu pleures sur son paule, o il essaie
de te consoler d'une de ses paroles gentilles, vides, et quelconques,
et o tu es soudain traverse par la honte et le sentiment de
l'absurdit qu'il y a  pleurer sur son paule de ce que le monde soit
ce qu'il est.

S'il tombait malade, n'est-ce pas? Avons-nous bien devin? N'est-il pas
vrai que, d'un malaise insignifiant chez lui, surgit pour toi tout un
monde de rves, dans lesquels tu le vois souffrant et livr  tes soins,
o il gt devant toi, impuissant et bris, et enfin, enfin,
t'appartient? N'aie pas honte! Ne te prends pas en horreur! La
souffrance rend parfois un peu mauvais,--nous le voyons, nous le savons,
hlas, pauvre petite me, nous en avons vu bien d'autres dans nos
voyages! Mais tu pourrais bien t'occuper un peu du jeune aspirant aux
paupires trop longues, qui est assis  ct de toi, et unirait
volontiers sa solitude  la tienne. Pourquoi le ddaignes-tu? Pourquoi
le mprises-tu? Parce qu'il appartient  ton propre univers, et non pas
 l'autre, celui o rgnent l'entrain, la fiert, le bonheur, le rythme
et la foi au succs? Certes, il est dur de n'tre chez soi ni dans un
monde, ni dans l'autre,--nous le savons! Mais il n'y a pas de
rconciliation possible.

Les applaudissements clatrent au milieu des dernires mesures joues
par le lieutenant de Gelbsattel, les hirondelles avaient fini. Sans se
servir des marches elles sautrent  bas de l'estrade, avec lourdeur ou
lgret, et les messieurs s'empressrent de leur venir en aide. Le
baron Harry aida la petite brune aux bras d'enfant, il le fit avec
conscience et discernement. Il entoura le haut de ses cuisses d'un de
ses bras, de l'autre sa taille, lui laissa le temps de s'asseoir et la
porta presque jusqu' l'une des petites tables, o il remplit son verre
jusqu' le faire dborder, et trinqua avec elle lentement, en la
regardant dans les yeux avec un sourire vide et insistant. Il avait
beaucoup bu, et sa cicatrice ressortait en rouge sur son front blanc,
qui contrastait fortement avec son visage hl; mais il se sentait libre
et dispos, parfaitement joyeux, et aucune passion ne le troublait.

Sa table se trouvait en face de celle de la baronne Anna,  l'extrmit
oppose de la salle, et celle-ci, tout en changeant des paroles
indiffrentes avec quelqu'un qui se trouvait prs d'elle, tendait
avidement l'oreille aux rires qui s'levaient l-bas, piait
honteusement,  la drobe, chaque mouvement, en proie  cet tat
trange, plein de douloureuse tension, qui vous permet de poursuivre
machinalement, en conservant tous les usages du monde, un entretien
avec une personne, et d'tre, en mme temps, compltement absent
d'esprit, d'tre auprs de quelqu'un d'autre que l'on observe.

Une ou deux fois, il lui sembla que le regard de la petite hirondelle
effleurait le sien. La connaissait-elle? Savait-elle qui elle tait?
Comme elle tait belle! Comme elle tait hardie, insouciante, pleine de
vie, sduisante! Si Harry l'avait aime, s'tait rong pour elle, avait
souffert  cause d'elle, la baronne Anna le lui aurait pardonn, aurait
compris, sympathis. Et soudain, elle sentit que sa propre aspiration
vers la petite hirondelle tait plus ardente et plus profonde que
celle de Harry.

La petite hirondelle! Mon Dieu, elle s'appelait Emmy et tait
parfaitement quelconque, mais ravissante, certes, avec ses mches de
cheveux noirs, qui entouraient un visage large et avide, ses yeux en
amande, sa grande bouche pleine de dents blouissantes, et ses bras
bruns, tendres, aux rondeurs attirantes; ce qu'elle avait de plus beau,
c'tait les paules, qui, lorsqu'elle faisait certains mouvements,
glissaient dans leurs articulations avec une souplesse inexprimable. Le
baron Harry tait plein d'intrt pour ces paules; il ne voulait
absolument pas permettre qu'elle les couvrt, mais engagea une lutte
tumultueuse pour s'emparer du chle qu'elle s'tait mis dans la tte de
jeter autour,--et, durant tout cela, personne, de prs ni de loin, pas
plus le baron Harry que son pouse, ou quelqu'un d'autre, n'avait
remarqu que cette petite crature sans dfense, rendue sentimentale par
le vin, avait, pendant toute la soire, soupir aprs le jeune aspirant
chass du piano quelque temps auparavant pour son manque de rythme. Les
yeux las et le jeu du jeune homme l'avaient sduite; il lui paraissait
noble, potique, d'un autre monde, tandis que la manire d'tre du baron
Harry ne lui tait que trop connue et l'ennuyait. Elle tait tout  fait
malheureuse et dsole de ce que le jeune aspirant ne lui et, de son
ct, pas accord la moindre marque de sympathie.

Les bougies, presque consumes, rpandaient une lumire trouble 
travers la fume des cigarettes, qui planait en couches bleutres
au-dessus des ttes. Un parfum de caf flottait  travers la salle. Une
atmosphre fade et lourde, vapeurs de fte, exhalaisons humaines,
rendues plus paisses et troublantes par les parfums risqus des
hirondelles, reposait sur toutes choses, sur les tables couvertes de
nappes blanches, sur les seaux  champagne, sur les tres fatigus et
excits, sur le bourdonnement de leurs voix, leurs rires clatants ou
touffs, et leurs badinages amoureux.

La baronne Anna ne parlait plus. Le dsespoir et ce terrible assemblage
de dsir, d'envie, d'amour et de mpris de soi-mme que l'on nomme
jalousie, et qui ne devrait pas exister si le monde tait bon, avait
tellement submerg son coeur qu'elle n'avait plus la force de jouer la
comdie. Qu'il voie donc o elle en tait, et qu'il ait honte d'elle,
afin qu'il y ait dans son coeur au moins un sentiment la concernant!

Elle regarda de son ct. Le jeu, l-bas, allait un peu loin, et tout le
monde le suivait curieusement des yeux en riant. Harry avait invent une
nouvelle sorte de lutte tendre avec la petite hirondelle. Il
s'obstinait  vouloir faire l'change de leurs bagues; ses genoux
appuys contre les siens, il la maintenait fermement sur sa chaise, tout
en essayant, par une poursuite effrne, d'attraper sa main, et en
cherchant  ouvrir son petit poing fortement serr.

Enfin il y parvint. Parmi les bruyants applaudissements de l'assemble,
il lui enleva crmonieusement son troit anneau, et, triomphant, lui
passa de force sa propre alliance au doigt.

Alors la baronne Anna se leva. La colre et la douleur, le dsir de se
cacher dans l'obscurit avec sa souffrance et le cher sentiment de son
nant, le voeu dsespr de le punir par un scandale, d'attirer d'une
faon quelconque son attention, la dominrent compltement. Trs ple,
elle repoussa sa chaise, et se dirigea  travers la salle vers la porte.

Ce mouvement fit sensation. On changeait des regards graves et
dgriss. Quelques messieurs appelrent tout haut Harry par son nom. Le
bruit se calma.

Alors il se passa quelque chose de tout  fait singulier.
L'hirondelle,  savoir Emmy, prit, avec la plus vive nergie, fait et
cause pour Anna. tait-ce que l'instinct commun aux femmes pour la
souffrance et l'amour malheureux inspirait sa conduite, tait-ce que son
propre chagrin au sujet de l'aspirant aux paupires lasses lui faisait
voir dans la baronne Anna une camarade d'infortune? Toujours est-il
qu'elle agit  l'tonnement gnral.

Vous tes vulgaire! dit-elle tout haut, au milieu du silence qui
rgnait, en repoussant le baron Harry abasourdi. Ce seul mot: Vous tes
vulgaire!, et, d'un trait, elle fut auprs de la baronne Anna, qui
tenait dj la poigne de la porte.

Pardon! dit-elle tout bas, comme si personne d'autre autour d'elle
n'tait digne de l'entendre. Voici la bague! En mme temps elle
pressait l'alliance d'Harry dans la main de la baronne Anna. Et, tout 
coup, la baronne Anna sentit sur cette main la large et chaude petite
figure de la jeune fille, et la brlure d'un fervent et tendre baiser.
Pardon!, murmura encore une fois la petite hirondelle, et elle
s'enfuit.

Mais la baronne Anna se tenait dehors dans l'obscurit, encore tout
tourdie, attendant que cet vnement inattendu prt en elle un sens et
une forme. Et il arriva qu'un sentiment de bonheur, de doux, chaud et
secret bonheur lui ferma un instant les yeux.

Assez! pas plus loin! Voyez un peu le prcieux petit incident! Elle se
tenait l, toute charme et ravie, parce que cette folle petite
vagabonde tait venue lui baiser la main!

Bonsoir, baronne Anna, nous te quittons, nous mettons sur ton front un
baiser et nous nous sauvons. Adieu! Dors, maintenant. Tu vas rver toute
la nuit de la petite hirondelle qui est venue  toi, et pour quelques
instants tu seras heureuse.

Car un peu de bonheur, un petit frisson, un petit transport de bonheur
effleure l'me, lorsque ces deux mondes, entre lesquels erre le dsir,
se rapprochent en une courte et illusoire rencontre.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

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_Collection de traductions intgrales d'oeuvres trangres, in-18
grand jsus, tire  2.700 exemplaires numrotes sur papier d'alfa._

1. GEORGE MOORE, _Confessions d'un jeune anglais_ (Angleterre).

2. WYSPIANSKI, _Deux Tragdies_ (Pologne).

3. STRINDBERG, _La Chambre Rouge_ (Sude).

4. JEAN-PAUL, _Quintus Fixlein_ (Allemagne).

5. DOSTOIEVSKY, _La Voix souterraine_ (Russie).

6. TAGORE, _Le Cycle du Printemps_ (Inde).

7. KIVI, _Les Sept Frres_ (Finlande).

8. KARIN MICHAELIS, _Femmes_ (Danemark).

9. SCHNITZLER, _Mademoiselle Else_ (Autriche).

10. N. HAWTHORNE, _Contes_ (Etats-Unis).

11. HOFFMANN, _Les lixirs du Diable_ (Allemagne).

12. H. KINCK, _Les Tentations de Nils Brosme_ (Norvge).

13. ST. ZWEIG, _Amok ou le Fou de Malaisie_ (Autriche).

14. CHANDIDASA, _Les Amours de Radha et de Krichna_ (Inde).

15. R. DEL VALLE INCLAN, _Divines Paroles_ (Espagne).

16. TOLSTO, _La Mort d'Ivan Ilitch--Matre et Serviteur_ (Russie).

17. NOVALIS, _Journal intime, suivi des Hymnes  la Nuit et de
Fragments indits_ (Allemagne).

18. OSCAR WILDE, _Intentions_ (Trad. nouv.) (Angleterre).

19. PETER EGGE, _Hansine Solstad_ (Norvge).

20. T. STORM, _L'Homme au Cheval gris_ (Allemagne).

21. M. BARING, _Daphn Adeane_ (Angleterre).

22. STIJN STREUVELS, _L'Aot_ (Flandre).

23. KAT. MANSFIELD, _Flicit_ (Angleterre).

24. SEI-SHONAGON, _Notes de l'Oreiller_ (Japon).

25. H. DE KEYSERLING, _Figures Symboliques_ (Allemagne).

26. GOTTFRIED KELLER, _Les Gens de Seldwyla_ (Suisse allemande).

27. H. D. LAWRENCE, _Le Renard_ (Angleterre).

28. L. P. SMITH, _Miroitements_ (Angleterre).

29. VINSNES, _Le Carrefour_ (Norvge).

30. G. VERGA, _Cavalleria Rusticana_ (Italie).

31. VIRGINIA WOOLF, Mrs. _Dalloway_ (Angleterre).

32. OTTO RUNG, _Cortge d'ombres_ (Danemark).

33. KAT. MANSFIELD, _Garden Party_ (Angleterre).

34. H. JAMES, _Dans la cage, L'lve, L'autel des morts_ (Angleterre).

35. E.-T.-A. HOFFMANN, _Nouvelles musicales_ (Allemagne).

36. T. DE LA PARRA, _Mmoires de Maman Blanche_ (Argentine).




[Fin de _Tonio Krger_ par Thomas Mann,
traduit par Genevive Maury]