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Titre: Souvenirs d'un missionnaire en Colombie Britannique
Auteur: Morice, Adrien-Gabriel (1859-1938)
Date de la premire publication: 1933
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Winnipeg: Chez l'Auteur;
   St-Boniface: Au Juniorat des O.M.I.;
   Winnipeg: ditions de la Libert, 1933
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   22 aot 2010
Date de la dernire mise  jour: 22 aot 2010
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 600

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Souvenirs
D'un
Missionnaire
EN COLOMBIE BRITANNIQUE
PAR
Le R. P. A.-G. Morice, O.M.I.


WINNIPEG
Chez l'Auteur
200 Austin.


ST-BONIFACE
Au Juniorat
des O.M.I.


DITIONS DE LA LIBERT
619, AVENUE McDERMOT
Winnipeg, Manitoba, Canada
1933



Souvenirs
D'un Missionnaire.



Souvenirs
D'UN MISSIONNAIRE
En Colombie Britannique.

_Par_

Le R. P. A.-G. Morice, O.M.I.

[Illustration]

WINNIPEG                           ST-BONIFACE
Chez l'Auteur                      Au Juniorat
200 Austin                         des O.M.I.


DITIONS DE LA LIBERT
619, avenue McDermot
WINNIPEG, MANITOBA, CANADA.

1933




NIHIL OBSTAT
J. O. PLOURDE, O.M.I.
CENSOR LIBRORUM.


IMPRIMATUR
WINNIPEG, DIE 15a MAII, 1933
ALFRIDUS ARTHURUS, ARCHIEPISCOPUS WINNIPEGENSIS.


CUM PERMISSU SUPERIORUM
J. MAGNAN, O.M.I., PROV.
ST-BONIFACE, 12 MARS 1933.





AU
RVRENDISSIME PRE
THODORE LABOUR
SUPRIEUR GNRAL
DES OBLATS DE MARIE IMMACULE
CET HUMBLE VOLUME
EST AFFECTUEUSEMENT DDI
EN SOUVENIR
DES BEAUX JOURS D'ANTAN.




PRFACE


_Le prsent volume est une rponse  un voeu maintes fois exprim et le
gage d'un dsir sincre d'assister l'une des meilleures oeuvres qui se
puissent imaginer. Depuis que la Providence a permis qu'on mit un terme
 ma carrire de missionnaire, pour consacrer ce qui me reste de vie 
des travaux que d'aucuns voudraient croire tout aussi mritoires, j'ai
eu  donner nombre de confrences publiques et de causeries prives sur
les pripties de cette carrire. Je ne manquai jamais d'appuyer alors
sur les multiples aventures, doubles des incidents de mes explorations
gographiques, qui signalrent les vingt-huit ans que je passai en
Colombie Britannique,  une poque o presque tout y tait encore
primitif._

_Combien de fois ne m'a-t-on pas dit alors: "Pourquoi ne publiez-vous
pas ces anecdotes? Le public est fou de pareilles histoires, surtout
lorsqu'il sait qu'elles sont authentiques comme les vtres, et votre
livre aurait le plus grand succs"._

_C'est parfaitement vrai, et je le sais par exprience, en ce qui est
des lecteurs franais. Mon premier livre populaire, Au Pays de l'Ours
noir, qui parut  Paris en 1897, fut vite puis, bien qu'il n'ait put
contenir les faits autrement frappants du compagnon que je me permets de
lui donner aujourd'hui. Mais les lecteurs du Canada sont relativement
peu nombreux, et un ouvrage imprim en ce pays n'aurait aucun succs en
France, o l'on ne peut payer le prix correspondant aux frais
d'impression rclams ici._

_Aussi le tirage de ce volume et-il t plus de deux fois plus fort en
France que celui dont j'ai t oblig de me contenter. Malgr cela
puis-je m'attendre  un succs quelconque, surtout dans les temps
difficiles que nous traversons? J'en pourrais douter si une
circonstance toute particulire ne me semblait comme le prsage d'un bon
accueil de la part du peuple canadien et de son digne clerg, toujours
si ouverts aux inspirations de la charit chrtienne. Le Juniorat des
Oblats de Saint-Boniface, cette ppinire de futurs aptres qui a dj
donn des fruits savoureux, se trouve financirement dans une situation
peu brillante; on peut mme dire qu' moins d'un secours substantiel
qu'il est difficile de prvoir, son avenir est rien moins que rassurant.
Ne convenait-il pas qu'un ancien missionnaire essayt de venir en aide,
dans la faible mesure de ses forces,  une institution qui forme ceux
qui sont destins  lui succder dans l'un ou l'autre des nombreux
champs d'action de notre immense Ouest?_

_Ces Souvenirs d'un Missionnaire seront donc vendus au profit de
l'oeuvre en question, et cette considration devrait, ce semble,
stimuler la gnrosit des prtres, religieux et religieuses, ainsi que
des laques, qui pourront avoir connaissance de leur publication. En se
les procurant, ils coopreront au support de cette belle oeuvre
apostolique, et Celui qui a promis de ne pas laisser le don d'un verre
d'eau sans rcompense ne pourra voir avec indiffrence le lger
sacrifice qu'ils auront fait pour l'acqurir._

[Illustration]




Souvenirs
D'un Missionnaire.




CHAPITRE I.

_PREPARATION_


SOMMAIRE.--Vocation--Etudes prparatoires--Obdience Les
Tchilcotines--Leur caractre--Leurs hauts faits--Exceptions.


J'avais quinze ans lorsque, lve de quatrime au petit sminaire de
Mayenne, dans l'ouest de la France, l'institution o j'tudiais en vue
d'tre plus tard enrl dans la milice sacerdotale reut la visite d'un
saint.

C'tait le doux, humble et si zl Monseigneur Justin-Vital Grandin,
aptre des Indiens de l'extrme Nord-Ouest du Canada, et nous tions
dans la premire partie de 1874. Avec une simplicit touchante et un
accent de conviction qui ne pouvait qu'engendrer la sympathie, il nous
transporta dans les immenses prairies et les impntrables forts
septentrionales de l'Amrique, nous y montra les sauvages cris et
montagnais, dont beaucoup taient encore assis  l'ombre de la mort,
pendant que plusieurs, qui entrevoyaient la lumire, demandaient
instamment un prtre pour les en faire jouir.

Corollaire: Vous tes jeunes, mais vous avez de la bonne volont, et il
y en a beaucoup parmi vous qui ont du zle. Ne s'en trouvera-t-il point
qui auront assez de dvouement pour couter la voix du pauvre sauvage et
venir  son secours?

--Oui, pensai-je alors, il y en a au moins un, et, malgr la timidit de
mon ge, je pris sur moi d'aller trouver l'aptre, et lui demandai ce
qu'il fallait faire pour le suivre.

Il m'apprit alors que tous ses missionnaires taient Oblats de Marie
Immacule, comme lui-mme, et que, pour tre admis  prendre place dans
leurs rangs, il me fallait d'abord aller finir mon cours classique au
juniorat de ces religieux  Notre-Dame de Sion, en Lorraine,
c'est--dire  l'extrmit oppose de la France.

Puis, cdant  mes instances de nophyte, le bon prlat me donna sa
photographie, au dos de laquelle il avait bien voulu crire: _Transiens
in Americam veni adjuva nos_, passant en Amrique, venez nous aider, en
imitation de l'invitation de saint Paul  l'un de ses disciples.

J'tais heureux. J'entrevoyais en esprit les merveilles du continent
amricain o tout est grand: grands fleuves, comme le Saint-Laurent et
l'Amazone; grands lacs, Suprieur, des Esclaves et des Ours, dont
j'avais alors une trs faible ide; forts sans fin, dont Chateaubriand
m'avait rvl les mystres, et surtout mon imagination me reportait 
ces pauvres enfants des bois qui soupiraient aprs la lumire de
l'Evangile.

Missionnaire chez les sauvages, quel privilge! me disais-je. Peut-tre
me recevraient-ils mal, peut-tre me feraient-ils souffrir. Le climat de
leurs solitudes parat assez svre, leurs neiges abondantes, et les
distances entre leurs camps presque infinies. Tant mieux! On n'acquiert
point le ciel sans efforts. Pas de souffrances, pas de mrites, partant
pas de couronne.

Et, fier  la pense que je pourrais un jour aller aider le saint que
j'avais rencontr sur mon chemin, je partis en septembre pour l'est de
la France, o je devais passer trois belles annes sur les bancs du
juniorat qui couronne les hauteurs de N.-D. de Sion, tudiant, peut-tre
pas toujours de mon mieux, mais dvorant les Annales de la Congrgation
des Oblats de Marie Immacule, dans laquelle j'aspirais d'entrer.

De fait, grce  la toute spciale bienveillance du directeur, le P.
Alexandre Huart, je pus mme me dlecter  la lecture quotidienne de la
collection entire de ce qui en avait alors paru depuis 1862, m'arrtant
surtout aux rcits des missionnaires qui se dvouaient sans compter,
semant souvent dans les larmes pour ne rcolter parfois que dans une
allgresse mitige.

Quelquefois mme, comme les jours de pluie, alors que nous ne pouvions
prendre nos bats au grand air de la cour, je m'essayais  la parole
publique, et, entour d'enfants plus jeunes que moi--je portais la
soutane depuis ma seconde--leur faisais part de mes lectures. Tous
ensemble nous devenions des missionnaires en herbe, brlant du dsir
d'imiter nos ans sur leurs divers champs apostoliques.

                                 ***

Jours heureux de mon juniorat, o l'ardeur de mes seize ou dix-sept ans
dorait d'avance les pilules, d'ailleurs assez peu amres, de ma vie
ultrieure, o mon imagination me cachait les ombres pour mieux faire
resplendir la lumire et les joies indicibles de ma future carrire de
missionnaire, comment les rappeler sans me sentir treint par une
motion difficile  dcrire! Puissance du souvenir qui aurole les
incidents les plus vulgaires de la jeunesse! _Forsan et haec olim
meminisse juvabit!_ (_Enide_, 1, 203).

Mais la route est longue; inutile de m'attarder  ces rminiscences.

De Sion je me rendis en 1877  Nancy, o je fis mon noviciat et fus reu
Oblat par les premiers voeux que je prononai le jour de l'Assomption de
l'anne suivante; aprs quoi je passai  Autun, petite ville au centre
de la France, pour y faire mon scolasticat.

Je n'avais t que deux ans dans la sainte demeure, encore parfume du
souvenir de sainte Jeanne de Chantal, o taient alors forms les jeunes
Oblats,  l'ombre du clocher de la cathdrale, o s'illustrait le grand
Oratorien Monseigneur, plus tard Cardinal, Adolphe Perraud, lorsqu'un
dit de ces fanatiques qui prchent la libert (pour eux sans doute) et
rduisent en esclavage qui ne pense pas comme eux, proclama la
dissolution des Ordres religieux, et occasionna un exode de notre
studieuse jeunesse qui ne fut pas regrett de tous.

Plus d'une trentaine de scolastiques reurent d'un coup leur obdience
pour les missions trangres. C'tait pour le scolasticat comme une
vraie dbandade.

Quelle motion, quelle apprhension s'emparrent de moi lorsque je vis
mes frres en religion revenir de chez le Pre Suprieur, nantis d'une
obdience qui les condamnait avant le temps  une vie de sacrifices
sous les feux de Ceylan, dans les neiges du Nord amricain, ou dans les
dserts montagneux de l'Afrique australe! Allait-on m'appeler moi aussi,
ou bien allait-on m'oublier comme indigne d'un sort si glorieux?

--Frre Morice, le P. Suprieur vous demande, vint alors me dire un de
mes ans.

Et, deux minutes aprs, je recevais l'incomparable faveur d'un envoi aux
missions de la Colombie Britannique.

Pour les lecteurs d'Europe, s'il en est sous les yeux desquels ces
lignes tombent jamais, il peut tre bon d'ajouter que ce pays lointain
se trouve au Canada, juste  l'ouest des montagnes Rocheuses--contre
remarquable pour ses interminables forts de conifres, ses innombrables
montagnes, dont beaucoup sont couvertes de neiges perptuelles, et ses
belles pices d'eau, sur les bords desquelles grouillent diverses tribus
indiennes qui, en 1880, taient encore assez populeuses.

Ces tribus, ainsi que je ne devais pas tarder  l'apprendre, se
rattachaient toutes  six familles, ou races,  savoir, les _Koutenays_,
dans un coin du sud-est; les _Sliches_, dans le sud et la partie
mridionale de l'le Vancouver; les _Kwakioules_, sur la cte et
l'extrmit septentrionale de la mme le; les _Haidas_, dans les les
Charlotte; les _Tsimsianes_, sur la cte nord et un peu dans
l'intrieur, et les _Dns_, dans l'intrieur des terres jusqu'aux
Rocheuses inclusivement.

Les Koutenays sont les seuls qui ne forment qu'une seule tribu; les
Sliches en ont au moins sept, les Kwakioules trois, les Tsimsianes
autant et les Dns cinq.

Les Dns comptaient alors environ 2,500 mes, les Tsimsianes 4,400,
les Haidas 2,600, les Kwakioules 2,300 (ces deux derniers chiffres
reprsentant les dbris d'une forte population), les Sliches 11,000 et
les Koutenays 587.

Au point de vue psychologique, les Dns sont gnralement religieux et
de caractre plutt enfantin, les Sliches religieux mais plus rassis,
les Koutenays religieux, moraux et srieux, les Tsimsianes entichs de
leurs anciennes superstitions, comme sont du reste les deux autres
groupes, avec cela ambitieux et forts sur les apparences et l'apparat,
tandis que les Kwakioules et les Haidas, trs immoraux, sont encrots
dans leurs vieilles coutumes.

                                ***

Ce n'tait pas sans doute le champ d'action que j'avais rv. Je ne
reverrais point Mgr Grandin; mais j'allais quand mme travailler dans
l'une des parties les plus difficiles de la vigne du Bon Matre, et
passer ma vie chez les dshrits de la fortune--car alors ce pays
n'tait point un pays de blancs comme aujourd'hui: pouvais-je demander
mieux? Aussi tais-je heureux au-del de toute expression.

Donc point de retards inutiles, et, un mois plus tard, je dbarquais 
New-York en compagnie de deux autres jeunes Oblats. Le 26 juillet, de
grand matin, j'abordais  Victoria, capitale de la Colombie Britannique,
d'o un autre bateau me menait  New-Westminster, puis  la mission
Sainte-Marie, aujourd'hui Mission City, sur le Bas-Fraser. L'absence de
tout chemin de fer  l'ouest d'Ottawa avait rendu ncessaire le long
trajet _via_ San-Francisco.

Aprs deux ans passs dans la tranquille et frache thbade de
Sainte-Marie, o je continuais mes tudes thologiques, tout en
enseignant le catchisme aux petits sauvageons de l'Ecole industrielle
et en les initiant aux mystres de la musique instrumentale, sans
compter l'impression de petits travaux avec une machine qui tenait
beaucoup de la nature d'un jouet, je fus ordonn prtre le 2 juillet
1882 par le vnrable et trs aim Mgr Louis-Joseph D'Herbomez, O.M.I.,
qui m'avait lui-mme pris en affection.

Peu aprs, l'obissance m'envoyait  la mission Saint-Joseph du lac
William, Caribou, c'est--dire au centre de la Colombie Britannique.

Ce n'tait pas encore la terre promise, ou du moins l'objet de mes voeux.
La mission Saint-Joseph s'occupait bien des sauvages, des Chouchouapes
septentrionaux, et un peu aussi des Tchilcotines; mais mon sjour 
Sainte-Marie et le terrible rgime alimentaire que j'avais d y subir
m'avaient considrablement dbilit. On me disait de sant dlicate, et
mon excellent vque considrait l'vanglisation des Indiens comme une
tche au-dessus de mes forces.

Cette impression l'avait d'abord port  me consacrer au ministre chez
les blancs, et il me faisait prcher tous les dimanches en anglais,
langue que j'tais loin de possder  fond--ce qui, naturellement, ne
m'arrangeait gure. Et maintenant il me mettait  la tte d'une cole de
petits blancs et mtis!

C'tait une preuve, pas la seule de ma vie, que je traversai avec toute
la rsignation dont j'tais capable. Elle ne dura point, et le 29
janvier 1883 je recevais de mon suprieur une lettre qui me confiait
l'vanglisation des Tchilcotines, sauvages qui erraient  l'ouest du
Fraser. Je devais les desservir, tout en rsidant  la Mission,  l'est
de ce fleuve.

"Vous avez maintenant un beau champ ouvert devant vous", m'crivait le
vnrable prlat. "Vous y trouverez beaucoup  dfricher, mais c'est ce
que vous dsirez, le travail. Mettez-vous donc  l'oeuvre avec courage et
persvrance; armez-vous d'une bonne provision de patience et de zle
pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des mes. Dfrichez,
semez, arrosez, cultivez de votre mieux et demandez au bon Dieu de bnir
vos travaux en leur faisant produire des fruits abondants de salut. Je
n'ai pas besoin de vous dire que nos prires vous suivront partout."

Enfin j'tais missionnaire, et, ce qui tait mieux, missionnaire chez
les sauvages, de vrais sauvages ceux-l, et la feuille de route qu'on
m'envoyait n'exagrait certainement pas en me faisant prvoir un champ
assez ingrat  cultiver. Mais, ordonn avant l'ge canonique, j'tais
jeune, plein d'ambition et dsireux de faire le bien  ceux pour
lesquels j'avais tout quitt. Avec la bndiction de mon vque et le
ferme espoir d'amliorer le sort des Indiens qui m'taient confis, je
me mis rsolument  l'oeuvre.

                                   ***

On va voir si la condition matrielle et morale de mes premires
ouailles laissait  dsirer et si elle tait susceptible d'amlioration.
"Vous trouverez beaucoup  dfricher", m'avait crit Mgr D'Herbomez.
Parole de vrit, assurment, lettre piscopale des plus appropries qui
me traait tout un programme. Car je ne crois pas exagrer en affirmant
que la tribu que je devais vangliser formait alors, sous le double
point de vue matriel et spirituel, la peuplade aborigne la moins
avance de l'Amrique du Nord, la plus primitive sous tous les rapports,
aprs les Esquimaux, qui ne sont point des Peaux-Rouges.

Cette assertion demande l'appui de certains dtails dans lesquels il me
faut maintenant entrer.

Les Tchilcotines forment,  l'ouest des montagnes Rocheuses, la branche
la plus mridionale de la grande famille indienne des Dns,  laquelle
appartiennent aussi les Montagnais de feu Mgr Grandin et... les Apaches
des Etats-Unis, qu'il est inutile de caractriser. Ils doivent leur nom
distinctif  la rivire ainsi appele qui, prenant sa source par le 53e
degr de latitude nord, descend vers le sud-ouest pendant une centaine
de milles, fait une courbe  l'est et va, presque en ligne droite, se
jeter dans le Fraser aprs un cours d'environ 260 milles.

Mais leur territoire est loin d'tre resserr entre les limites troites
de sa valle. Comme ils taient alors nomades pour la plupart, on peut
regarder comme leurs terres de chasse et leurs rendez-vous de pche les
forts, ou plateaux-prairies, qui s'tendent entre les 51e et 52e 30'
degrs de latitude, avec les lacs, dont le principal est le lac Thatla,
compris dans ce primtre. A l'est et  l'ouest, leur habitat est born
respectivement par le Fraser et les monts Cascades.

Cette tribu est divise en quatre ou cinq bandes ayant chacune  sa tte
un chef dont l'autorit n'est souvent qu'apparente. Si  ces
sous-tribus, ou aujourd'hui villages, on ajoute deux autres camps dont
la population est forme en majeure partie de sauvages Porteurs, autre
tribu apparente avec laquelle nous ferons plus tard ample connaissance,
on obtiendra une ide assez exacte de l'tendue de la premire paroisse
qui m'chut en partage.

Courts et trappus, aux cheveux plats et d'un noir d'bne, aux pommettes
saillantes comme tous les aborignes d'Amrique, ces aborignes avaient
jusque-l joui d'un nom peu enviable, malgr l'tat primitif, partant de
simplicit primordiale, dans lequel une bonne moiti, appele
Tchilcotines des Rochers--par allusion aux monts Lillouet o ils
chassaient surtout--vivaient alors.

De fait, cette pithte leur convenait admirablement, vu qu'ils taient
encore pour la plupart vtus de peaux de btes, et je crois tre
aujourd'hui le seul missionnaire qui puisse se glorifier d'avoir
vanglis de purs sauvages, des populations qui se drapaient dans les
dpouilles des fauves auxquels elles donnaient la chasse.

Voyez, par exemple, cette grosse fille appele Marie, parce que, par une
trs rare exception, elle a t baptise dans son enfance. Elle s'abrite
dans les plis d'une espce de manteau en peaux de marmottes cousues
ensemble, avec les queues pendant  l'extrieur. Ce manteau est serr 
la taille au moyen d'une ceinture en cuir garnie de pendeloques, dents
de castor, griffes d'ours, sabots de faon, ds  coudre et autres
breloques, qui mettent pendant sa marche un discret cliquetis dont elle
parat trs fire.

Ses pieds sont emprisonns dans une paire de mocassins en peau de
chevreuil tanne, et ses jambes passent dans des mitasses, ou jambires,
de mme matire.

Comme ornements, elle porte des boucles d'oreille en nacre de facture
indienne, sans compter une touffe de rassade qui lui pend de chaque ct
aux cheveux des tempes. Un copieux vernis de vermillon lui sert de fard,
tandis qu'au lieu de peinture, ses mains sont couvertes d'une paisse
couche de... crasse.

Les hommes avaient gnralement pour couvre-chef une peau de petit
animal, castor ou belette, peut-tre leur totem personnel, enroule
autour de leur paisse chevelure, et leur septum, ou cloison nasale,
tait encore perc, bien que d'ordinaire dpourvu de la cheville, de
l'anneau ou de la rondelle qu'ils avaient prcdemment porte.

Par ailleurs,  peu prs aucune barbe sur ces visages  contours mongols
et fortement bronzs. La nature ne leur en avait jamais beaucoup donn,
et le peu qui leur poussait tait soigneusement pil au moyen de
pincettes en cuivre natif que les vieux portaient au cou comme nous
portons une mdaille.

                                 ***

Mais, toute rbarbative qu'elle tait, leur apparence ne pouvait
soutenir la comparaison avec leur caractre et dispositions psychiques.
Par nature extrmement violents, ils perdaient tout contrle sur
eux-mmes lorsqu'il leur arrivait de tomber sous l'influence de la
passion. Le coutelas et mme le fusil taient alors leurs meilleurs
amis, et trop souvent ils ne se faisaient pas faute de recourir  leurs
services.

Je ne voudrais pas mdire de mes anciennes ouailles, mais je dois la
vrit au lecteur. Je la dirai tout entire.

Nombreux sont ceux qui,  mon arrive parmi eux, avaient vers le sang
de leurs semblables. Leur principale bande avait pour chef un nomm
_Anarhm_, de beaucoup le plus influent de tous leurs notables. Or ce
grand homme pouvait se glorifier, ou s'accuser, d'avoir directement ou
indirectement caus la mort de trois Tchilcotines.

Les Porteurs du nord se souviennent encore d'un de leurs villages dont
les habitants furent presque tous massacrs en une nuit par les
Tchilcotines.

En 1864, alors que les mines d'or du Caribou attiraient tant d'trangers
dans la colonie, un parti de blancs ouvrait un chemin entre la mer (Bute
Inlet) et le fort Alexandre, sur le Fraser. Les Tchilcotines, pensant
que ces blancs venaient s'emparer de leur pays--d'aucuns disent pour se
venger des liberts qu'ils se permettaient avec leurs femmes--fondirent
sur eux, et, de vingt-quatre hommes dont se composait la bande, ils en
turent dix-huit et en blessrent d'autres.

Le gouvernement de la colonie fut oblig d'organiser contre les
meurtriers une expdition militaire trs dispendieuse, et aprs de
longues recherches et du sang rpandu des deux cts, il parvint 
s'emparer des principaux instigateurs du massacre, au nombre de huit, et
les livra  la justice. Deux furent retenus comme informateurs et
consquemment pargns; un fut condamn  la prison pour la vie, et cinq
furent pendus dans leur propre pays pour l'exemple.

Quelque douze ans avant mon arrive chez ces Indiens, un Irlandais qui
s'tait tabli dans leur voisinage dut cder  leurs menaces de mort et
abandonner le fruit de ses sueurs, pour aller se fixer dans une
claircie de la fort, non loin d'une place appele Soda-Creek. Ce colon
n'avait que trop de raisons pour dguerpir au plus vite: il pouvait se
rappeler le sort d'autres imprudents qui avaient t _supprims_ avant
lui, pour se faire une ide de celui qui lui tait rserv s'il n'avait
cd  la tempte.

Mais il n'est pas ncessaire de remonter si haut pour trouver dans leurs
annales des preuves non quivoques de leur esprit d'indpendance.
Quelques jours seulement aprs la premire visite que je leur fis, deux
sauvages, se trouvant un soir  l'embouchure de la rivire Tchilcotine,
entrrent dans une cabane de chtive apparence o vivaient deux Chinois.

Aprs avoir mang de ce qui leur fut offert de bonne grce, comme les
Chinois,  cause de l'exigut de leur logis, refusaient de les hberger
pendant la nuit, mes Tchicotines se saisirent de leurs fusils, et, sans
plus de faon, envoyrent  leurs htes deux balles qui les tendirent
morts  leurs pieds.

Puis, non contents de cet exploit, ils parcoururent le pays, volant et
pillant chez les blancs ce qui put leur tomber sous la main.

N'et t ma qualit de prtre, c'est--dire pour eux de grand sorcier,
j'aurais pu moi-mme tomber un jour sous leurs balles.

Comme je me rendais, absolument seul, chez l'Irlandais susmentionn,
John Salmon, o je devais faire mon premier mariage--avec un anneau de
plomb que nous fabriqumes dans sa maison--les meurtriers me
rejoignirent  mon insu comme je chevauchais dans l'troit sentier.

Ne les ayant point vus, je ne pus mme songer  m'en cacher, et rien
n'et t plus facile pour eux que de m'envoyer une balle dans le dos.

Le croira-t-on? ainsi qu'ils l'avourent plus tard, ce furent eux qui se
cachrent de moi, par suite d'une espce de respect superstitieux
difficile  expliquer d'autres meurtriers que des sauvages.

M'ayant laiss prendre les devants, ils me suivirent le lendemain chez
J. Salmon, auquel ils drobrent le meilleur de ses chevaux, et prirent
le large.

On dit mme qu'ils avaient form le projet d'gorger tous les blancs
dans la mme nuit, ce qui certes ne leur et pas t difficile. Mais
ceux-ci, mus du danger qui les menaait, s'improvisrent soldats et,
avant l'arrive de la police rgulire, purent, avec l'aide de quelques
Indiens mieux disposs, s'emparer par surprise de l'un des meurtriers.

Il fallut presque deux mois de courses et de recherches  une vingtaine
d'hommes arms avant de pouvoir mettre la main sur le second.

On les amena  Clinton pour les juger, et, comme on faisait subir  l'un
d'eux l'interrogatoire usit en pareil cas dans les tribunaux anglais:

--Pourquoi tant de questions? s'cria _Taratsilsinat_ impatient; je
vous l'ai dit et je vous le rpte, c'est moi qui ai tu ce Chinois. Mon
pre est mort par la corde; par la corde je veux mourir.

Il tait le fils de l'un des principaux fauteurs du massacre de 1864.

Pendant ce temps, les frres des prisonniers, sans doute pour perptuer
des traditions de famille, mritaient par leurs dprdations de se faire
arrter  leur tour.

De plus, au cours de son interrogatoire, l'un des deux meurtriers rvla
le nom d'un autre Tchilcotine qui, en 1880, tua un blanc avec sa femme
et ses deux enfants, et les brla ensuite avec tout ce qu'ils
possdaient.

                                  ***

Avant d'aller plus loin, il me vient  l'ide que ces mentions de blancs
attaqus par ces sauvages sont susceptibles de donner le change. La
plupart n'taient pas des gens du pays, et les Tchilcotines devaient
s'loigner de leur habitat proprement dit pour venir en contact avec
eux. Lors de mon premier voyage chez eux et tout le temps que je fus
leur missionnaire, trois seuls blancs vivaient dans leur valle, qui
offrait d'excellentes terres au cultivateur. En dehors de cet troit
territoire, c'tait le dsert, la solitude la plus complte.

Mais pourquoi cet apptit du sang et cette impatience de tout frein chez
ces aborignes? N'avaient-ils donc jamais entendu parler du joug suave
de Celui qui est doux et humble de coeur?

La rponse est facile. D'abord, tel tait naturellement leur caractre.
La famille aborigne  laquelle ils appartiennent est faite de
contrastes. Gnralement timides et pusillanimes, comme les Esclaves et
les Peaux-de-Livre du Mackenzie, ils ont pour congnres, c'est--dire
pour frres par la race, la peuplade amricaine qui passe pour la plus
froce, la plus sanguinaire, celle des Apaches des Etats-Unis du sud.

Ensuite, par impossibilit de suffire  tout, mes prdcesseurs  la
mission du lac William, qui comprend dans son pourtour le territoire des
Tchilcotines et pays circonvoisins, n'avaient encore pu s'occuper
srieusement de ces Indiens. Des visites fugitives et fort espaces d'un
homme qui ne parle point leur langue ne peuvent faire grande impression
sur des primitifs plus ou moins isols, dont on ne peut rencontrer
qu'une partie  la fois.

Aussi, tandis que presque partout o le prtre avait pntr  peu prs
tout le monde tait chrtien, ou du moins catchumne, il n'y avait
encore de baptis chez les Tchilcotines que ceux qui l'avaient t dans
leur enfance ou  l'article de la mort. Aucune surveillance du pasteur,
qui d'ailleurs ne rsidait point avec eux, n'avait suivi cette
initiation  la vie chrtienne, qui, pour cette raison, tait
parfaitement inconnue de ces pauvres gens.

Bref, leur ignorance des vrits de la foi tait telle qu'elle
justifiait pleinement ce que Mgr D'Herbomez m'avait crit en me les
confiant: "Vous trouverez beaucoup  dfricher", non pas, qu'on le
remarque bien,  cultiver:  peu prs rien de srieux n'avait encore t
fait parmi eux.

Il me fallait donc, pour obir  mon sagace Ordinaire, faire une bonne
provision de patience et de bonne volont, si je voulais en faire des
chrtiens passables.

Ce serait pourtant aller trop loin que d'appliquer  toute la tribu ce
que je viens de dire de quelques-uns de ses membres. Il serait injuste
de leur appliquer l'axiome: _Ab uno disce omnes._ Ils n'taient
certainement pas tous voleurs ou assassins, et l'un de mes successeurs,
le bon Pre Thomas, a depuis trouv parmi eux des lus comme il y en a
partout ailleurs.

Quant  moi, mon rle devait tre moins consolant: je devais faire acte
de prise de possession au nom de Celui que j'allais reprsenter, et me
contenter de jeter les premiers jalons; en un mot, faire oeuvre de
pionnier.

[Illustration]




CHAPITRE II


_PREMIERES ARMES_

SOMMAIRE.--La langue tchilcotine--Visite prliminaire--En route--La
valle--Premire mission--Chez les Porteurs--Touchante coutume.


Mon premier soin, lorsque je fus charg des Tchilcotines, fut de me
mettre  l'tude de leur langue. De grandes difficults m'attendaient
dans cette tude, mais la connaissance de l'idiome de la peuplade
vanglise est, pour ainsi dire, une condition _sine qu non_ de
succs.

Ce n'est certes pas chose facile que de pntrer, sans livre ou guide
d'aucune sorte, dans les arcanes d'une langue inconnue, dont le gnie
diffre autant du franais que le franais du chinois, pour en dcouvrir
et confier  la mmoire non seulement les mots, mais les rgles
grammaticales et les idiotismes qui lui sont propres.

Cette tche me fut grandement facilite par le concours d'une vieille
femme tchilcotine assez intelligente qui s'tait, avec son mari, un
ngre, tablie tout prs de la mission du lac William. La premire
difficult srieuse  vaincre tait ces explosions linguales ou
gutturales qui, appliques  une syllabe, en changent compltement le
sens.

Ainsi ts (pron. _tso_) veut dire grand'mre, en porteur, langue soeur,
mais _t's_ se traduit pruche et _t's_ avec le mme "click", ou
explosion vocale, ajout  une _s_ d'une sibilance toute spciale rend
notre ide de mamelle. De mme _ta_ signifie lvres; _'ta_, plume, et
_tha_, trois (choses). D'o ncessit absolue de se bien pntrer de
ces diffrences essentielles, et puis de les rendre par la voix.

Or,  part les savants qu'on appelle philologues, je n'ai encore trouv
personne qui pt prononcer correctement ces noms baroques. Ils me furent
de prime abord d'autant plus difficiles  exprimer moi-mme que mon
guide, familire avec eux depuis sa plus petite enfance, les rendait
nonchalamment, se contentant, quand je voulais l'imiter, de me faire
remarquer que je n'y parvenais point, sans pouvoir jamais me dire dans
quelle partie du mot j'tais fautif.

Comme j'tais alors jeune et dou d'une assez bonne oreille, m'adonnant
 la musique depuis longtemps, je pus, ds la premire leon, arriver 
prononcer correctement, et, plus tard, j'en vins mme, aid de ma
matresse d'cole,  traduire le catchisme, quelques prires et
quelques chants. Un dictionnaire d'environ six mille mots fut aussi l'un
des rsultats de nos tudes communes.

Sans tre aussi riche ni aussi complique que le porteur, la langue des
Tchilcotines est trs belle, mais assez difficile,  cause de son gnie,
de son mcanisme et de ses irrgularits, sans compter le fait que ses
conjugaisons changent selon que vous affirmez ou que vous niez, que vous
parlez d'une seule chose ou de plusieurs, que vous leur faites rendre
une ide de gnralit ou de particularit, selon que le verbe est
objectif ou frquentatif, actif ou passif, rflchi ou dnotant
rciprocit, etc.

Ce n'est pas tout. Vous ne saurez qu'imparfaitement cette langue si vous
n'en savez pas la musique. Car,  l'instar des Napolitains, les
Tchilcotines ont une manire de parler qui est un vritable chant. Il
m'arriva plus d'une fois de leur demander quelque chose en bon
tchilcotine sans parvenir  en tre compris. S'il y avait alors parmi
mes auditeurs un individu plus intelligent que les autres, il devinait
ma pense, rptait ma phrase dans les mmes termes, mais l'accentuant
d'une manire toute diffrente, en la chantant, pour ainsi dire, sur un
air tchilcotine.

                                ***

Ce qui prcde doit suffire, il me semble, pour faire connatre un peu
les Tchilcotines et leur langue. Je puis maintenant entrer dans quelques
dtails au sujet des missions que je leur donnai et la manire dont ils
rpondirent  mes efforts.

J'ai dit que ces sauvages avaient t forcment privs de la visite
rgulire des missionnaires du lac William. La cause principale de cet
abandon apparent tait moins la distance qui les sparait de la mission
que le fleuve Fraser qui,  certaines poques, est pour le prtre comme
une barrire infranchissable.

Le Fraser est la grande artre fluviale de la Colombie, et de Soda-Creek
au fort Yale, distance d'environ 400 milles, c'est un vritable torrent,
d'une rapidit extrme. Pour le traverser, en quelques endroits o ses
eaux sont un peu moins tumultueuses, hommes et bagages doivent se
confier  un tronc d'arbre creus dcor du nom de canot, tandis que le
cheval suit  la nage comme il peut.

Cette opration, toujours plus ou moins dangereuse, n'est pourtant pas
de nature  arrter le missionnaire. Mais comme, en raison de la
topographie du pays, fait surtout de montagnes, ou du moins de forts
accidents de terrain, ainsi que des normes couches de glace qui s'y
amoncellent au nord, le fleuve est sujet  des crues frquentes et trs
considrables--plus de cent pieds en 1894--il arrive souvent que le
canot qu'on croyait bien amarr est emport par le courant, et alors
comment traverser?

C'est cette considration qui, jointe  plusieurs autres, porta Mgr
D'Herbomez  permettre au missionnaire des Tchilcotines d'aller passer
quelque temps chez eux, pour les amener  btir une glise et une maison
pour le prtre.

Je fus heureux de pouvoir le premier profiter de cette autorisation, et,
 cet effet, me rendis au printemps de 1883, en compagnie du R. P.
Frdric Guertin, auquel je succdais, dans la valle de la Tchilcotine,
o nous choismes ensemble pour glise et rsidence l'emplacement qui
nous parut le plus favorable. Je dterminai alors aux Indiens le jour o
ils auraient  venir me chercher, et leur promis que le bon P. Georges
Blanchet, qui tait pass matre dans l'art de construire des glises
pour les sauvages, viendrait diriger leurs travaux.

De cette visite prliminaire je ne me rappelle aucun incident bien
remarquable, sinon que nous dmes  la bienveillante Providence qui
veille tout particulirement sur le missionnaire de ne pas nous tre
noys en traversant le Fraser.

Nous tions, je crois, au 5 avril 1883. Le fleuve tait libre de glace,
except juste  l'endroit o nous devions le traverser avec nos chevaux.
Ce que voyant, mon _cicrone_, le P. Guertin, me demanda:

--Vous voyez dans quel tat est la glace; vous sentez-vous assez brave
pour essayer de traverser quand mme?

--Si vous essayez vous-mme, je vous suis, rpondis-je sans trop de
bravoure.

S'tant alors muni d'une perche trs solide, mon compagnon s'en servit
pour sonder la glace dans tous les sens, aprs quoi il se dcida 
tenter le passage.

Nous atteignmes l'autre rive sans accidents. Mais un sauvage qui nous
avait rejoints avec quelques chevaux ne put se rsigner  risquer la
traverse et rebroussa chemin. Le jour mme, nous apprmes que le pont
de glace qui nous avait servi s'tait effondr deux heures aprs notre
passage.

Nous ne pmes visiter alors que les deux principaux camps, ou villages:
celui du chef _Tozi_, le plus proche du Fraser, et celui _d'Anarhm_,
plus populeux,  une distance assez considrable  l'ouest de ce fleuve.

Mes premires impressions? C'tait bien primitif, assez peu (que dis-je?
pas du tout) chrtien, et les toits de terre des huttes de ceux qui
voulaient approcher de notre civilisation n'taient pas faits pour
entretenir la propret--sans compter le reste...

On me regardait avec une curiosit dans laquelle je ne pouvais lire
beaucoup de sympathie. Que pensait-on de moi? Probablement que j'tais
bien jeune, et que je ne pouvais leur donner beaucoup de fil  retordre.
En quoi ils se trompaient, ainsi qu'ils devaient bientt l'apprendre 
leurs dpens; car si j'ai conscience d'avoir toujours t bon pour eux,
je ne m'en montrai pas moins constamment strict lorsqu'il tait question
de la morale. Par ailleurs, ils traduisirent plus tard d'une manire
significative leurs sentiments  cet endroit en m'appelant "le jeune
Prtre  la parole forte".

Tout tait si primitif chez eux que, pour le dner qu'ils nous
servirent, des pommes de terre frites dans la graisse de caribou, on ne
put nous trouver de fourchettes. N'tant pas comme eux habitus 
manger avec les doigts, nous nous fmes des espces de btonnets chinois
empoints  un bout, et pique dedans, _pitch in_, comme disent les
Anglais.

Puis, au jour dont nous convnmes alors, deux chefs, avec deux de leurs
gens, vinrent me chercher  la mission Saint-Joseph pour commencer chez
eux les exercices de mon ministre sacr.

Ils m'avaient promis de faire prparer les matriaux ncessaires pour la
construction de leur premire glise. Mais, entre ma visite
d'introduction et l'poque fixe pour ma seconde, le meurtre des deux
Chinois et les troubles qui s'ensuivirent taient survenus.
L'chauffement des esprits avait fait oublier les promesses faites au
prtre. Il semble mme que leur empressement  venir me chercher
provenait moins de leur zle pour la religion que de motifs politiques.

En effet,  leur arrive  la mission, ils n'eurent rien de plus press
que de me parler des troubles qui affligeaient leur pays. Ils me dirent
combien ils avaient le coeur malade de ce que les blancs venaient arrter
leurs amis, pour les emmener au loin dans la _maison forte_ (la prison).
Puis le grand chef Anarhm m'apprit qu'un grand nombre des siens
s'taient enfuis dans la fort, de peur d'avoir  subir le mme sort,
et, pour mettre un terme  l'incertitude qui pesait sur eux, il me
demanda d'crire...  qui?  la reine tout simplement.

Le brave homme avait appris que les blancs de ce pays avaient pour chef
suprme un tre quelconque, homme ou femme, qu'ils appelaient _Queen_
(reine), et il s'imaginait sans doute que cet tre mystrieux
s'empresserait de m'accorder tout ce que je lui demanderais.

N'ayant pas de mon influence sur Sa Majest Britannique une aussi haute
ide que le chef des Tchilcotines, je me contentai de lui promettre
d'crire au docteur Powell, le surintendant gnral des sauvages, si,
aprs un mr examen, je voyais que sa cause tait juste.

Et je me mis en route.

Nous tions au 2 juillet, jour de bon augure, puisque c'tait la fte de
la Visitation de notre bonne Mre et l'anniversaire de mon ordination.
Refaisons ensemble, ami lecteur, ce premier voyage qui fut les prmices
de mes si nombreuses tournes apostoliques.

Il est dj neuf heures du matin, il est temps de partir. Montant des
chevaux plus ou moins fringants, nous descendons d'abord la valle de la
Mission, longeons le lac William, pice d'eau de dimensions plutt
modestes compares  celles que je devais plus tard traverser dans tous
les sens, et nous trouvons  quelque quatre ou cinq milles du Fraser.

S'il y avait un canot sur le rivage, nous pourrions le traverser tout 
l'heure et abrger notre route de deux journes de marche. Mais le
courant a emport celui qui s'y trouvait il y a deux mois. Pour
atteindre la rive oppose, il nous faut remonter jusqu' Soda-Creek, 
quelque vingt-cinq milles au nord.

Inutile pourtant de nous perdre en regrets superflus. Contre mauvaise
fortune bon coeur. Voici la colline: en avant! Nous avons en la
gravissant un avant-got des nombreuses ascensions que nous aurons 
faire pendant le reste du voyage. Nos chevaux font voler la poussire,
soufflent avec effort et semblent demander grce.

Enfin nous voil sur le sommet. Maintenant,  part quelques ravins qu'il
nous faudra franchir, nous aurons un assez bon chemin--c'est--dire un
sentier de la largeur de nos montures, quelquefois moins.

Nous pntrons dans la fort. Elle est tapisse de fleurs, de baies
sauvages et de fraises odorifrantes, qui semblent nous inviter  faire
halte quelques instants.

Bref, le trajet serait trs agrable n'taient les branches d'arbres qui
nous fouettent le visage et surtout, pour ceux qui ne sont pas en tte
de la caravane, les nuages de poussire que soulvent les chevaux, et
dont il nous faut, bon gr mal gr, avaler une bonne partie.

D'un autre ct, le bon P. Blanchet, vieillard de 65 ans qui nous
accompagne, ne tarde pas  s'apercevoir qu'il a perdu l'habitude du
cheval, et, lorsque le soir nous arrivons  Soda-Creek, il se plaint de
la fatigue. Le lendemain et pendant tout le reste du voyage, il est
oblig, pour ne pas aggraver son tat, de faire  pied une bonne partie
du chemin.

A Soda-Creek, nous sommes hbergs par M. Peter Dunlevy, dont la femme
est une excellente catholique.

Le lendemain, nous traversons le Fraser aprs en avoir remont le rivage
prs d'un demi-mille sans l'ombre de sentier, au milieu des pines et
des broussailles, pour contrebalancer la fougue du courant qui, malgr
tous nos efforts, nous fera redescendre d'autant.

Nanmoins cette opration n'est pas toujours aussi facile. Lorsque je
traversai le fleuve au mme endroit, lors de mon voyage prcdent, les
banquises qui le bordaient formaient de chaque ct comme un rempart de
glace d'une douzaine de pieds d'paisseur, franchissable seulement par
une brche qu'on y avait pratique, et les glaons que le courant
charriait en grand nombre menaaient  chaque instant de faire chavirer
notre frle embarcation.

En franchissant la rampe qui forme l'autre rive du fleuve, l'un de mes
compagnons aperoit un ours et deux mouflons, et regrette vivement de
n'avoir pris ni fusil ni munitions. Savez-vous que c'est lorsqu'on n'est
point arm qu'on fait gnralement les plus belles rencontres dans nos
pays?

Nous sommes maintenant en territoire tchilcotine. Ici je me spare du P.
Blanchet qui,  cause de son tat de fatigue, ne nous suivra que de loin
et fera le voyage  petites journes.

                               ***

Nous traversons maintenant une vaste fort de conifres et de peupliers
trembles, puis entrons dans d'immenses prairies naturelles que nous
franchissons bride abattue.

Le lendemain, nous arrivons au village o la bande tchilcotine la plus
civilise a tabli ses quartiers d'hiver. Ce sont les gens de Tozi. O
sont-ils donc? Leurs cabanes en troncs d'arbres, au toit recouvert de
terre o florissent quantit de plantes qui n'ont jamais t semes,
sont dsertes.

Remontons un demi-mille le ruisseau que nous voyons  droite, et nous
les trouverons sous la tente, jouissant des douceurs de la vie de
campement. C'est bien plus agrable, parce que plus primitif, que de se
cabaner dans ces huttes enfumes par lesquelles on essaie, sans trop de
succs, d'imiter la culture des blancs!

Si vous avez l'oeil un tant soit peu observateur, vous ne manquerez pas
de vous apercevoir  leur insu que, bien qu'ils paraissent jouir d'une
excellente sant, ce ne sont, ds que nous nous montrons, que toux et
gmissements, comme s'ils taient sur le point de rendre l'me. Ne vous
en inquitez pas plus qu'il ne faut: c'est simplement leur manire de
nous demander les mdecines dont ils nous croient porteurs.

Nous les faisons donc participer aux bienfaits des remdes plus ou moins
infaillibles de notre pharmacie ambulante (plus ils sont forts,
meilleurs ils sont, va sans dire), et accompagnons leur dispensation de
quelques bons conseils. Puis nous poursuivons notre chemin, car nous
devons les revoir et les vangliser  notre retour.

Depuis hier nous avons quitt la fort. Dsormais nous traversons de
hauts plateaux couverts de _bunch-grass_ (herbe en touffe), par des
sentiers qui seraient dtestables en pays civilis, mais qui passent ici
pour excellents.

Aprs avoir chevauch plus d'une demi-journe, nous apercevons tout 
coup une valle profonde, arrose par un cours d'eau qui, des hauteurs
o nous sommes, nous apparat comme un filet d'argent.

C'est la rivire Tchilcotine et sa valle. Elle est l,  nos pieds, 
1,700 pieds de profondeur, et il ne nous faudra pas moins d'une heure
pour l'atteindre. Comme le Fraser, elle est trs rapide, et souvent
encaisse de montagnes qui, en maint endroit, forment un vritable
rempart  pente perpendiculaire, ou peu s'en faut.

Une fois dans la valle, il nous faut subir les ardeurs d'une chaleur
sngalienne, chaleur telle qu' mon retour  la mission, aprs une
absence de moins de six semaines, j'avais le teint basan comme un
Turc.

A mesure que nous approchons de l'endroit choisi pour l'glise
principale, la valle s'largit, les montagnes s'cartent pour faire
place  des forts de pins et  des prairies qui seraient assez belles
si elles taient plus fraches.

Mais pourquoi ces colonnes de fume qui obscurcissent l'horizon et ces
feux qui dvorent des forts entires? Qu'on le demande aux sauvages qui
les ont allums, et ils rpondront que cette fume leur pargne de
courir au loin pour retrouver leurs chevaux.

--Sans elle, vous diront-ils, nos chevaux, tourments par les
moustiques, s'enfuient dans le bois, croyant chapper  la poursuite des
insectes; avec elle, ils restent prs de nous, sachant bien que la fume
les protge de leurs atteintes.

C'est ingnieux, mais pas trs conomique.

Samedi soir, aprs quelques alles et venues dans la valle pour voir
une malade et baptiser un nouveau-n qui mourut le lendemain, nous
arrivons  l'emplacement du camp d'Anarhm.

Sur la rive gauche de la Tchilcotine, le regard s'tend sur une plaine
magnifique unie comme un lac congel, arrose par le _T'lo-then-khoh_
(rivire qui chemine dans l'herbe), joli ruisseau  l'eau limpide qui
descend de la colline, et, aprs quelques mandres dans la prairie, va
se jeter dans la rivire qui porte le nom des sauvages.

A environ un quart de mille de la Tchilcotine, la plaine se relve
soudain pour former,  une quarantaine de pieds au-dessus de son niveau,
un plateau de presque un demi-mille de large sur un mille de long,
accol  une hauteur escarpe qui forme le fond du paysage.

C'est sur ce plateau que les sujets d'Anarhm ont plant leurs tentes.
C'est l que le Souverain Matre du ciel et de la terre aura sa premire
rsidence parmi les Tchilcotines.

Ici il convient de faire remarquer qu'au camp de Tozi j'avais rencontr
le chef des sauvages du lac Louzkeuz. Se trouvant  Quesnel, petit
village de blancs alors compos d'une demi-douzaine d'habitants, il
avait appris que je devais bientt aller donner la mission aux
Tchilcotines, et il tait venu avec deux jeunes gens pour m'emmener chez
lui.

Il m'assura que, depuis prs de deux mois, les Indiens d'un camp situ 
trois journes de marche de sa place m'attendaient  ce village. Ils
n'avaient, disait-il, pas encore vu de prtre, et il craignait beaucoup
que le manque de vivres ne les contraignt  retourner dans leur pays si
je ne me pressais d'aller les voir.

De plus, il m'avait lui-mme longtemps attendu chez les Tchilcotines, et
il avait hte de revoir un de ses enfants qu'il avait laiss trs
malade.

M par ces considrations, je me dcidai  laisser le P. Blanchet avec
les sauvages d'Anarhm pour commencer leur glise, tandis que j'irais
moi-mme l o le devoir semblait m'appeler.

C'est pourquoi le lundi 9 juillet je me mettais de nouveau en route.

J'avoue que cette partie du voyage me parut longue et assez fatigante.
Nous tions ds lors en pleine sauvagerie, dans la fort vierge, ou peu
s'en faut.

Quatre longs jours durant, nous chevauchmes dans une sapinire
agrmente de distance en distance par des bouquets de trembles; fort
sans chants, sans fleurs et sans fruits. De quelque ct que vos
regards s'tendent, ils ne se reposent que sur l'ternelle verdure de
millions de conifres.  et l, une petite montagne se dtache du sein
de la fort, comme une le merge des profondeurs de l'ocan; mais elle
est invariablement revtue des immanquables pins et sapins.

Je ne dirai pas le nombre des rvrences  droite et  gauche qu'il me
fallut faire pour viter un peu les branches d'arbres qui, malgr mes
prcautions, me souffletaient  chaque instant. En dpit de mes
inclinations profondes, je crus plus d'une fois que le dos de ma lvite
allait tre emport par les arbres  demi tombs sur le sentier, qui
formaient des arcs de triomphe par trop modestes en lvation.

Mais ce qui rendit cette tourne particulirement pnible, fut l'norme
quantit d'arbres gisant sur le sol et formant un obstacle qui, un jour,
faillit m'tre fatal. Le chemin tait obstru par deux ou trois gros
arbres tombs les uns prs des autres sans pourtant se toucher. Inutile
de penser  les viter en faisant un dtour, la fort tant  cet
endroit littralement jonche de troncs d'arbres  une hauteur de trois
ou quatre pieds.

Devant cet obstacle, mon cheval s'arrte et refuse d'avancer. J'essaie,
en l'peronnant sans piti, de le faire enjamber ces arbres l'un aprs
l'autre. Mais, excit par mes instances, il recule soudain, puis, d'un
bond terrible, il franchit l'obstacle, me lanant sur un tronc d'arbre
o je tombe lourdement.

--Estropi pour la vie! pensai-je alors. Mais non, ce n'tait qu'un
vulgaire accident avec lequel je devais plus tard me familiariser.

Nanmoins, la blessure que cette chute me causa, jointe  une
indisposition continuelle due  la mauvaise nourriture et  l'eau de
marais, la seule que nous emes  boire plus d'une fois, me rendit le
reste du voyage trs pnible.

En outre, des bourbiers sans fond et les dbris sans nombre d'normes
blocs de rochers s'ajoutaient souvent aux troncs d'arbres du sentier
pour faire souffrir cheval et cavalier, d'autant plus que mon guide
avait hte de revoir son pays, et, pour acclrer la marche, semblait ne
voir ni bourbiers, ni pierres, ni troncs d'arbres.

Lorsque, chaque soir, nous pouvions trouver un endroit o nos deux
chevaux eussent un peu  manger, nous campions sous quelque tremble ou
sapin dont le feuillage nous servait de tente. Alors mes trois
compagnons, quoique non encore baptiss, ne manquaient jamais de faire 
haute voix leur prire et de chanter leurs cantiques, car pour eux les
ides de prire et de chant sont corrlatives; l'une ne va pas sans
l'autre.

Je me rappelle encore l'motion que j'prouvai lorsque, le premier soir,
pendant que je rcitais mon brviaire  la lueur du feu de bivouac, je
les entendis entonner leurs chants, que s'empressrent de rpter les
chos d'alentour.

--Combien de gens, me dis-je alors, ont t baptiss dans l'Eglise
catholique et combls des grces dont elle est la dispensatrice, qui
sont moins fidles  remplir leurs devoirs religieux que ces pauvres
enfants des bois qui ne voient le prtre qu'une fois par an et n'ont pas
encore t rgnrs par les eaux du baptme!

Le second jour, nous touchons  un lac qui est comme la tte d'une
chane de neuf ou dix petits lacs de deux  trois milles de longueur,
relis entre eux par une des branches de la rivire  l'Eau-Noire
(_Nazkhoh_) qui prend sa source dans le premier. Nous la traversons sept
ou huit fois sans pourtant, except le dernier jour, nous carter de sa
valle.

La veille de notre arrive, _Pekhen_, le chef qui me sert de guide,
m'avertit que dernirement deux de ses gens taient venus  notre
rencontre, mais que, ne nous trouvant point, ils taient retourns au
lac Louzkeuz.

--D'o tiens-tu ces renseignements? lui demandai-je.

Pour toute rponse il me montra une branche d'arbre plante dans la
cendre du foyer, marque de deux coches faites rcemment et incline
dans la direction du lac Louzkeuz.

J'admirai la simplicit du procd, et me dis,  part moi, que, sous
certains rapports, nos sauvages pouvaient encore en apprendre aux
blancs.

                              ***

Enfin le vendredi 13 juillet, aprs un voyage d'environ 150 milles, nous
atteignons l'extrmit du lac Louzkeuz, dont la valle est peuple par
des Porteurs. Ds le matin, le chef a pris les devants. Il est all
annoncer  ses gens l'arrive du _Ya'kestapa-yalhthek_ (le Parleur,
l'Interprte de Celui qui est au ciel), le prtre.

Bientt nous voyons dboucher des massifs de saules qui bordent le lac
deux cavaliers accourant bride abattue. Ce sont deux Indiens de la place
qui s'empressent de venir me souhaiter la bienvenue. Peu aprs, un, puis
deux, puis une dizaine leur succdent les uns aprs les autres. Aprs
une chaleureuse poigne de main et l'invitable _klarhaoyam_! (bonjour,
en jargon tchinouk), ils vont se placer les uns derrire les autres, et
forment dans l'troit sentier une procession d'une quinzaine de
sauvages  cheval  laquelle je prside.

C'est escort de ce cortge que je fis mon entre au village du lac
Louzkeuz.

Cette pice d'eau se trouve prs du 53e degr de latitude nord. C'est
une belle nappe en forme de fer  cheval renfl au centre, ou de
croissant  courbe exagre, dont les branches, effiles aux extrmits,
peuvent avoir de quatre  cinq milles de longueur. Le climat en est si
rigoureux,  cause, probablement, de la proximit des monts neigeux de
la Cte (ou Cascades), qu'on ne peut y rcolter ni crales d'aucune
sorte, ni mme de pommes de terre de taille convenable.

Tous les soirs, pendant les dix jours que j'y sjournai, il fallait
s'approcher d'un bon feu pour ne pas grelotter de froid, et cela au mois
de juillet. Par contre, le lac est trs poissonneux, abondant surtout en
une espce de carpe, appele _lhouz_; d'o son nom.

Les sauvages qui habitaient ses bords n'taient gure plus d'une
soixantaine, mais je les trouvai dans d'excellentes dispositions. Leur
empressement  s'instruire des vrits de la foi et  conformer leur
conduite aux enseignements du prtre me parut former un contraste
frappant avec la quasi-indiffrence d'un trop grand nombre de
Tchilcotines. Evidemment ils sentaient leur isolement au milieu de la
fort, et savaient que le prtre ne pouvait tre au milieu d'eux aussi
souvent qu'ils en avaient besoin.

Ds mon arrive, je m'enquis des sauvages qu'on m'avait annoncs comme
n'ayant pas encore vu de prtre. Malheureusement, aprs m'avoir attendu
deux mois, se trouvant  bout de provisions, ils avaient quitt la place
depuis deux jours seulement. Mais Pekhen, le chef local, avait dj
dpch un de ses gens pour faire revenir ceux qu'il pourrait rejoindre.

Le lendemain soir, il tait de retour avec deux familles qui s'taient
attardes  ramasser dans les bois des fruits et des racines et qui, en
rebroussant chemin pour me voir, firent tant de diligence qu'une petite
fille se cassa la jambe dans les embarras du sentier.

Ces sauvages mritaient certainement qu'on ft quelque chose pour eux.
C'tait, parat-il, la cinquime fois que leur bande venait
d'_Elh-ka-tcho_ au lac Louzkeuz pour profiter de la visite du
missionnaire, et chaque fois leurs esprances avaient t dues.

Aussi, sur les instances de ceux que je vis, promis-je que, l'anne
suivante, je ne manquerais pas d'aller les voir.

Je commenai la mission, ou retraite, ds que ces deux familles furent
revenues au camp. Je dois dire d'abord que tous les exercices en furent
suivis avec une rigoureuse exactitude. Tout le monde, hommes, femmes et
enfants, au premier son de la corne--les cloches taient encore
inconnues dans toute l'tendue de mon district--quittaient leurs tentes
et venaient  l'glise (qui, en pays quasi-civilis, et pass pour une
vieille bicoque), qu'ils saluaient, avant d'entrer, par une inclination
profonde accompagne d'un grand signe de croix.

Leur ponctualit tait d'autant plus mritoire que, ayant dpens toutes
leurs provisions dans un _tatezsan t'sekorollai_, ou festin funbre,
qu'ils avaient fait selon leurs habitudes traditionnelles--dont nous
aurons beaucoup  dire en temps et lieu--pour honorer le fils du chef
dcd deux jours avant mon arrive, ils taient obligs de vivre au
jour le jour de ce qu'ils pouvaient prendre dans le lac ou sur la
lisire de la fort.

Matin et soir, tout le temps que dura la retraite, je leur donnai une
instruction sur un sujet dogmatique ou moral, et, vers le milieu du
jour, je leur fis un catchisme qui dura ordinairement de deux  trois
heures.

Le reste du temps fut employ  faire mes propres exercices de pit et
 rpondre  leurs nombreuses questions.

A chaque instant, ils assigeaient ma tente, et m'accablaient de
questions dont on chercherait en vain la solution dans les _Casus
conscientiae_ de Gury.

Il fallait, par exemple, leur dire quel pch commettait celui qui
mangeait avant sa prire du matin, celui qui entrait dans l'glise sans
mocassins, qui, le dimanche, cueillait des fruits sauvages alors qu'il
n'avait rien  manger, etc.

Ces sauvages avaient une peur terrible du diable, et chaque fois que,
dans mes instructions, il m'arrivait de prononcer son nom, vieux et
vieilles ne manquaient pas de se signer avec leur mdaille.

Ils avaient aussi un trs grand dsir du baptme, et la seule difficult
srieuse qu'ils m'aient donne fut occasionne par mon refus de les
baptiser sans les connatre suffisamment. Cette dcision souleva une
vritable tempte. On me reprsenta que mon prdcesseur avait ainsi
remis d'anne en anne, et  la fin il n'tait point revenu. La mme
chose pouvait m'arriver.

En outre, ils taient bien misrables, loin du prtre, et avaient
grand'peur d'aller dans le _grand feu_ (l'enfer).

Nanmoins, je fus inbranlable, et me contentai de leur promettre qu'
une prochaine visite je baptiserais ceux d'entre eux qui seraient assez
instruits et qui, par leur bonne conduite, m'auraient donn des
garanties suffisantes de la sincrit de leurs promesses. Svrit
entache de jansnisme, dira peut-tre quelque lecteur peu au courant de
la mentalit indienne; prudence tout  fait recommandable, rpondra
quiconque la connat bien.

Ces Porteurs rcitaient chaque jour le chapelet en entier et taient
trs assidus  faire  l'glise leurs prires du matin et du soir, et
s'il arrivait  l'un d'eux de commettre une faute publique, il en tait
puni par une srieuse fustigation, qu'il devait subir devant tout le
monde, et qu'il acceptait dvotement, quand il ne la demandait pas
lui-mme, en expiation de son pch.

Ils avaient aussi une coutume, que je devais plus tard trouver
universellement observe par les Porteurs du nord, qui me parut bien
touchante. Lorsque vous arriviez  leur camp, vous remarquiez,
parpilles  et l, sur les petites minences qui dominaient leur
village, des espces de petites chapelles bigarres de rouge et de bleu
et surmontes de plusieurs croix. C'taient leurs spultures. C'est l
que reposaient ensemble les membres dfunts d'une mme famille.

Plusieurs fois par semaine, au sortir de l'glise aprs la prire du
matin, les parents et amis des dfunts se rendaient devant ces petites
chapelles qu'ils appelaient tombes, pour prier en commun pour leurs
morts.

Rien de pittoresque et d'mouvant comme ces groupes d'humbles enfants
des bois priant ensemble sur ces tertres funbres un Dieu qu'ils
connaissaient  peine, et lui demandant de prendre en piti ceux des
leurs qui n'taient plus. Et ces sauvages pour la plupart n'taient pas
encore baptiss!

Est-ce  dire qu'ils fussent dj parfaits? Non assurment; le _teyen_,
ou jongleur-mdecin, avait encore beaucoup d'influence sur eux en
l'absence du prtre, et ils taient encore loin de respecter les liens
du mariage comme ils l'auraient d. Mais comme ils me parurent dociles,
j'avais tout lieu d'esprer que ces abus disparatraient peu  peu.

Au cours de la mission, j'admis au catchumnat les deux familles dont
j'ai parl. Chacun fit son _rhenat'sekwelnek_, ou accusation publique de
ses fautes, et le dernier jour je confessai les vieillards et les
enfants qui taient baptiss. De ce chef, j'entendis seize confessions,
fis six baptmes et bnis deux mariages.

J'avais dcid que, eu gard  leur extrme pnurie, je ne prcherais
que cinq jours. A l'expiration de ce terme, ils me demandrent de leur
parler encore trois jours, ce que je fis sans trop me faire prier. Mais
quand, au bout de ces huit jours de mission, ils voulurent encore me
faire prolonger mon sjour au milieu d'eux, je leur dis que je n'tais
pas venu pour les faire mourir de faim, et, pour trancher la question,
je me mis  faire mes bagages.

Les adieux furent pnibles. On sentait qu'ils me voyaient partir avec
peine, et j'avoue que les regrets taient rciproques. Aprs mes
dernires recommandations, tout le monde prit le chemin de la fort,
tandis qu'avec mon interprte et un autre Tchilcotine je me mettais en
route pour rejoindre le P. Blanchet.

Adieu donc, chers enfants des bois; que le bon Dieu vous protge et vous
prserve de tout danger!

Je me suis quelque peu tendu sur ma premire visite au lac Louzkeuz. On
en comprendra la raison: c'est l que je fis mes premires armes comme
missionnaire, et l'on aime  se reporter  ses premires amours. Du
reste, les dtails qui prcdent serviront  donner une ide de mes
visites aux sauvages en gnral, et aux Porteurs en particulier, bien
que plus tard mes journes aient t bien plus charges chez ces
derniers.




CHAPITRE III

_CHEZ LES TCHILCOTINES_


SOMMAIRE.--Retour chez Anarhm--Pche au saumon--Par o commencer un
toit--Un pnitent malcommode--Le jeu--Froide nuit de Nol.


Comme il n'y avait pas une bouche en rserve au lac Louzkeuz lorsque
nous le quittmes, nous n'emes en revenant que ce que la poudre et le
plomb purent nous procurer. Mais il faut dire que la bonne Providence
veilla sur nous, et,  l'exception du dernier jour o nous ne pmes rien
tirer, les livres et les perdrix, ou poules sauvages, avaient toujours
soin de se faire tuer  point.

Un jour mme, je rcitais mon chapelet en longeant la rivire 
l'Eau-Noire lorsque tout  coup j'entendis Thomie, mon interprte, me
crier d'une voix comprime:

--Arrte! Arrte!

--Qu'y a-t-il donc? lui demandai-je en me retournant.

--Ne vois-tu pas... de l'autre ct de la rivire, un peu en arrire de
ce tremble?

Je regarde dans la direction indique, et j'aperois un ours norme se
rgalant paisiblement de racines qui poussent dans la valle.

Aussitt _Kwelh_, mon autre compagnon, inspecte ses armes et court vers
l'ours en se cachant le mieux qu'il peut. Mais l'animal avait l'oreille
fine: il entend mon homme et s'enfuit majestueusement. Celui-ci se met 
sa poursuite, et, lorsqu'il croit le moment favorable--peut-tre sans
grand espoir de succs--il lui envoie la charge de son fusil.

Mais la distance tait trop grande. La balle, au dire du chasseur--et
j'ai depuis acquis la certitude que nos Indiens peuvent la suivre des
yeux--ne fait qu'effleurer la peau de l'animal, qui nous dit adieu pour
ne plus revenir.

Au point de vue zoologique, notre district ne renfermait que deux
espces d'ours, l'ours noir (_Ursus americanus_) et l'ours gris (_U.
horribilis_). Le nom scientifique de ce dernier en dit long sur ses
moeurs et coutumes.

Mais nous avons en outre l'ours brun qui, pour les naturalistes et pour
nos sauvages eux-mmes, grands observateurs de la nature, n'est qu'une
varit du noir. De fait, l'un et l'autre se trouvent assez souvent dans
la mme porte. L'ours noir se rencontre trs frquemment dans le nord
de la Colombie Britannique. Sans prendre la peine de le chasser, et au
cours d'un seul voyage d't--il passe tout l'hiver endormi dans sa
bauge--il n'est pas rare d'en rencontrer une assez grande quantit.

Au point que je ne crus autrefois ne pouvoir mieux faire que d'intituler
_Au Pays de l'Ours noir_ mon premier livre franais (publi en 1897),
auquel plusieurs de ces pages sont empruntes avec d'autant moins de
scrupule qu'il ne s'est point vendu au Canada, et qu'il tait puis
bien longtemps avant la Grande Guerre.

Le lendemain de la rencontre susmentionne, pendant que nous faisions
scher au feu de bivouac nos habits qu'une pluie de plus d'une
demi-journe avait tremps jusqu'au dernier fil, j'aperus un chevreuil
qui venait se dsaltrer au mme cours d'eau: J'en avertis mes
compagnons, mais ils ne se pressrent pas assez, et lorsqu'ils allrent
le tirer, il avait repris le chemin de la fort.

J'omets maintenant les autres incidents de la route et arrive de suite
chez les Tchilcotines, au camp d'Anarhm o j'avais laiss le P.
Blanchet.

Je m'attendais  trouver l tous les sauvages de la place et  voir les
murs de l'glise  peu prs termins, vu qu'il y avait presque trois
semaines que j'avais quitt le camp. En outre, comme je n'avais mang
depuis un jour que les restes desschs d'une galette, je commenais 
avoir faim.

Quel ne fut donc pas mon dsappointement lorsqu'en arrivant sur le
plateau, je ne trouvai que quelques chevaux errant en libert, et
m'aperus que l'glise en tait encore  sa base! O sont alls les
sauvages? Qu'est devenu le P. Blanchet? Qu'est-il arriv pendant mon
absence? Et maintenant o aller?

Autant de questions qui se pressent dans mon esprit, demandant une
prompte rponse, et pas une me pour me la donner!

Cependant mon parti est bientt pris. A onze milles de l rside un des
rares blancs qui se sont tablis dans la valle: nous irons coucher chez
lui. Peut-tre pourra-t-il nous donner quelques renseignements.

Aussitt dit, aussitt fait. A huit heures du soir, nous frappons  la
porte de M. Tom Hance, et l j'apprends, par un billet laiss par le P.
Blanchet, que les Indiens ont quitt l'endroit depuis bientt deux
semaines.

"Lorsqu'ils ont appris l'arrive du saumon", me dit-il, "aucune
considration n'a pu les retenir. Ne pouvant rester seul, je suis
retourn  Saint-Joseph du lac William."

Je ne pouvais pourtant leur savoir mauvais gr d'tre partis. Le saumon
ne remonte les rivires qu' une poque dtermine et pendant un certain
temps. Or pour l'Indien, le saumon c'est la rcolte, c'est la richesse.
S'il ne profite de son passage pour en faire une bonne provision, il lui
faudra jener tout l'hiver et au-del.

                              ***

Je me rendis donc  leur campement sur les bords du Fraser, o j'arrivai
le lendemain.

Mais l, nouvelle dception; plus de la moiti des sauvages d'Anarhm et
tous ceux d'une autre bande, que j'esprais trouver runis avec leurs
chefs, taient absents. Ils taient alls, les uns  la chasse dans la
fort, les autres, en plus grand nombre, au fort Alexandre, soi-disant
pour y faire la pche au saumon, mais tout aussi vraisemblablement pour
tre  porte de se procurer des liqueurs enivrantes, que les blancs de
la place leur vendaient sans scrupule.

Comme je ne pouvais esprer les faire revenir avant plusieurs semaines,
je dus me rsigner  donner la mission  ceux qui restaient, cent vingt
personnes environ: chiffre bien modeste, on le voit; mais ces premiers
contretemps devaient rarement se reproduire dans la suite, et mes
auditoires subsquents furent gnralement assez satisfaisants, mme en
ce qui tait du nombre.

Nous tions alors camps sur une petite plaine dpourvue d'arbres. Nous
dmes donc, pour nous protger un peu contre les ardeurs du soleil,
former avec de petits sapins arrachs  la fort voisine comme une haie
en forme de fer  cheval qui nous servit d'glise. Au fond, nous
dressmes un autel rustique, sur lequel chaque matin la divine Victime
voulut bien descendre et nous bnir.

Inutile de faire remarquer que les exercices ne furent pas suivis comme
au lac Louzkeuz. Comme le saumon tait rare cette anne, les sauvages ne
pouvaient le prendre que pendant la nuit, et, pendant le jour, ils
taient plus disposs  se reposer qu' venir aux instructions.

Je pensais qu'une fois la retraite termine, j'irais visiter deux autres
bandes d'Indiens, ceux-l mme auxquels la vie nomade et la nature de
leur habitat ont valu le nom de Tchilcotines des Rochers. Ils taient
alors camps au pied de hautes montagnes couvertes de neiges
perptuelles, dont j'avais entrevu les blancs sommets en revenant du lac
Louzkeuz. Mais lorsque je voulus mettre mon projet  excution, je ne
pus trouver ni guide ni interprte.

Ces sauvages, me disait-on, taient trs loin, parpills de tous cts
dans la fort; le sentier qui conduisait  leur pays tait affreux, ou
plutt il n'y avait point de sentier; je serais trs malheureux chez
eux, car ils sont mauvais et je ne pourrais me faire  leur rgime
alimentaire, vu qu'ils ne vivent que de chasse, de racines et de
graines, ou fruits sauvages, etc.

Voyant que, malgr ces noirs pronostics, je persistais dans ma
rsolution, on finit par m'assurer que personne ne connaissait le
chemin, ce que naturellement je ne pus croire une minute.

Enfin on me fit observer que l'automne prochain, aux premires neiges,
ils reviendraient tous dans la valle de la Tchilcotine, et qu'alors je
pourrais facilement les voir et les vangliser. Cette dernire remarque
me porta  ne pas insister davantage, et, comme je ne pouvais plus rien
faire parmi eux, leur pche n'tant pas finie et devant tre
immdiatement suivie de leur chasse d'automne, je me dcidai  retourner
au lac William.

Dans cette tourne, je n'avais pu voir que trois camps, ou villages,
bien qu'il m'et fallu faire presque 600 milles.

J'ai mentionn le saumon. L'industrie  laquelle il donne lieu et son
importance conomique  l'ouest des montagnes Rocheuses demandent
quelques dtails avant de continuer le rcit de mes travaux chez les
Tchilcotines.

Ce poisson, vritable providence de l'enfant des bois, tait alors pour
lui ce que le bl est pour l'Europen, le riz pour le Chinois, la banane
pour l'Ougandais, le manioc pour le Congolais, le mas pour l'Iroquois
des jours d'antan et le veau marin pour l'Esquimau. Que le saumon vienne
en nombre, c'est l'abondance dans le camp et la joie au foyer
domestique; qu'il manque un seul t, c'est la famine et la dsolation.
Le silence rgne au village, la mlancolie gagne les coeurs.

Nous n'avons  nous occuper ici que du saumon rouge (_Salmo quinnat_),
celui qui sert de pain quotidien au sauvage. Pour le prendre, les
Indiens ont recours  une foule d'expdients, tous plus ingnieux les
uns que les autres. Ngligeant les diffrents piges usits au nord du
pays tchilcotine, chez les Porteurs dont nous avons dj entrevu les
postes avancs au cours de notre dernier chapitre, nous ne mentionnerons
pour le moment que les deux mthodes suivies par les Tchilcotines.

La premire, de beaucoup la plus difficile, la plus dangereuse et la
moins rmunratrice, consiste  darder le poisson  l'aide d'un double
harpon  pointes, ou barbes, en corne de mouflon et emmanch d'une trs
longue hampe.

Pour tre couronn de succs, cet exercice demande l'oeil exerc de
l'Indien, qui voit dans l'eau, mme trouble, comme nous voyons dans
l'air, non moins qu'une agilit peu commune.

La seconde mthode requiert l'usage de puises, grands filets en forme de
poche  fond pointu attachs au bout fourchu d'un long manche. Ainsi
prpare, la puise est maintenue dans l'eau jusqu' ce que le pcheur
sente, ou s'aperoive autrement, que quelque poisson s'y est laiss
prendre, alors que l'instrument est dextrement ramen  soi et le saumon
captur.

Cet exercice ne demande pas l'habilet du premier, mais quelle patience
il suppose! Il faut vraiment la perspective de la faim pour s'y adonner
volontairement, d'autant plus qu'il n'est gure praticable que longtemps
aprs le coucher du soleil.

Pour conserver le fruit de leur persvrance, Tchilcotines et Porteurs
suivent la mthode des Kamtchadales. Aprs avoir ouvert le poisson, ils
en retirent l'pine dorsale et les artes avec la chair adhrente, et
l'exposent  la chaleur et la fume, suspendu en longues broches sous
un hangar ouvert  tous les vents. Le saumon se trouve ainsi dessch de
manire  se conserver des annes entires.

Avec les ttes, les Indiens se procurent, en les faisant bouillir, une
huile dont ils sont aussi friands qu'elle est repoussante pour un palais
civilis. En fait de matire alimentaire, c'est tout simplement une
abomination, qu'il suffit de sentir, mme  distance, pour perdre tout
apptit.

Le saumon sec lui-mme est trs loin d'tre agrable au got. Je ne pus
jamais m'y habituer, et je crois qu'un aborigne peut seul en faire son
pain quotidien.

                              ***

L'hiver qui suivit la pose des fondations de l'glise d'Anarhm par le
bon P. Blanchet me revit au milieu de mes ouailles peu religieuses.
Cette fois, je fis parmi eux un sjour de deux mois, et l'utilisai non
seulement  des travaux manuels, mais encore et surtout  l'tude de
leur langue et de leur caractre.

Notre glise tait loin d'tre une cathdrale; et pourtant pour un
novice, comme je l'tais alors, dans ce genre de construction, il tait
assez difficile d'lever un difice comme le ntre. Btie en troncs
d'arbres quarris sur deux cts, cette glise devait avoir 30 pieds sur
20, avec un sanctuaire en proportion.

Chaque matin, j'avais  parcourir les loges du village en formation pour
exciter l'ardeur, gnralement assez peu apparente, de mes gens. Une
fois au chantier, tous, il faut pourtant l'avouer, travaillaient de leur
mieux--bien que, pourquoi le cacher? ce mieux tait souvent assez peu de
chose.

Tout alla assez bien tant que nous n'emes  nous occuper que des
grosses pices des murs. Mais quand il s'agit de poser la toiture,
personne ne sut comment disposer les bardeaux. Ce ne fut certes pas les
avis qui manqurent; chacun donnait le sien gratis, mais tous ces avis
taient plus impraticables les uns que les autres. C'tait une vraie
Babel.

Enfin un petit vieux, dcor du nom de _Noulhter_, ou Carcajou, qui
croyait en savoir plus que les autres parce qu'il avait visit quelques
blancs  l'est du Fraser, se leva et, s'adressant  l'assemble, dit:

--Franchement mes frres n'ont pas plus d'esprit que mon petit doigt. Il
va sans dire que pour couvrir un toit avec des bardeaux, il faut
commencer par le fate.

Puis, comme pour prvenir les compliments dus  sa trouvaille, il
ajouta:

--Voyez-vous, moi j'ai voyag.

--C'est vrai, c'est vrai, le Carcajou a raison, firent plusieurs voix en
choeur.

--Pas si presss, leur dis-je malgr ma propre ignorance. En commenant
par le fate, comment mettrez-vous les bardeaux les uns au-dessus des
autres?

Le Carcajou essaya bien de me donner une leon de charpenterie. Il
s'aperut vite de l'absurdit de sa proposition, et, devant l'hilarit
gnrale, il finit par s'esquiver.

Malgr notre inexprience, nous parvnmes, avec le temps et  force de
ttonner,  monter un toit presque passable.

Le gros de l'glise achev, la mission commena, et chacun fit, comme
d'habitude, l'accusation publique de ses fautes. Bien que les sauvages
tinssent beaucoup  cet exercice, il ne m'en fournit pas moins
l'occasion d'apprcier l'humeur de certaines de mes ouailles.

Chaque couple venait s'agenouiller devant le prtre et confesser ses
fautes publiques, afin de recevoir les conseils les plus appropris  sa
situation et prendre de bonnes rsolutions pour l'avenir.

Un jeune homme, fortement membr sans tre un colosse au point de vue de
la stature, venait de faire son accusation et paraissait contrit, quand
sa femme mit  son propre compte quelques peccadilles, dont elle eut
soin de rejeter toute la faute sur son conjoint.

--Il n'a point soin de moi, disait-elle; il ne m'coute jamais, bref je
ne suis rien pour lui; il traite bien mieux les autres femmes que moi.

Elle allait continuer sur ce ton, lorsque _'Kn-tcen_, son mari, qui
tait rest  genoux auprs d'elle, se leva soudain comme m par un
ressort:

--Vilaine garce, cria-t-il hors de lui-mme, c'est donc ainsi que tu me
rcompenses pour le bien que je t'ai fait!

Et des pieds et des mains, en prsence du prtre et des sauvages runis,
il administra  sa moiti une racle comme peu de femmes en ont jamais
reu. Ses yeux lanaient des clairs, et sa colre tait telle qu'il ne
put bientt articuler aucune parole. Il fallut deux ou trois hommes pour
en avoir raison.

                               ***

Aprs la mission donne au camp d'Anarhm, on vint me chercher pour me
mener chez les Tchilcotines des Rochers, enfin revenus  leurs
soi-disant maisons, grossires btisses commences depuis longtemps et
jamais finies.

Le messager envoy pour m'accompagner et veiller au transport de ma
chapelle tait un grand gaillard nomm _Ezous_, la Pie: excellent coeur
et bon caractre, mais esprit volage, lger et inconstant. Ajoutez 
cela babillard comme son homonyme.

Mes prparatifs de dpart termins, je l'envoyai chercher le cheval
qu'il avait amen pour porter mon bagage. La Pie ne bougea mie et se
contenta de baisser la tte. L-dessus, chuchotements et sourires
significatifs dans le cercle qui nous entourait.

Comme je rptais mon ordre, mon Roger Bontemps fit remarquer qu'il
n'avait point de cheval, ce qui ne fit qu'ajouter  l'hilarit des
assistants.

--Mais, lui fis-je remarquer, qu'as-tu fait de celui que tu montais hier
 ton arrive?

--Je ne l'ai plus, rpondit-il.

--Tu l'as vendu?

--Non.

--Tu l'as donn?

--Encore moins.

--On te l'a vol?

--Pas le moins du monde.

--Peut-tre qu'il s'est chapp?

--Nenni.

--Alors, qu'en as-tu fait?

La Pie, pour une fois dans sa vie, avait perdu sa loquacit. Tout le
monde le dvorait des yeux, et semblait se demander s'il allait risquer
un aveu. Il n'en fit rien. Mon homme se contenta d'observer qu'il tait
fort, avait de bonnes paules, et que ma chapelle ne lui pserait pas
plus qu'une plume.

S'il et t chrtien, il et avou qu'il avait pass la nuit prcdente
 jouer non loin du camp et avait perdu son cheval. Avec un peu de
franchise, il et pu ajouter qu'il avait aussi perdu son habit et son
couvre-chef, accident tout  fait mal venu au coeur de l'hiver o nous
tions alors...

Il serait difficile d'exagrer l'empire que la passion du jeu a sur le
primitif. Avant son baptme, il pourra jouer des jours et des nuits sans
se lasser. Son modeste mobilier, ses piges et ses collets, l'unique
couverture dans laquelle il se roule pour dormir, que dis-je? ses
propres habits y passeront. Il ne s'arrtera gure que lorsqu'il ne lui
restera rien  mettre en enjeu.

J'en ai vu qui taient rduits  un tat de nudit complte, si bien
qu'ils avaient  se cacher dans leur couverture en peau de lapin en
guise de vtement.

Ce sont l naturellement des cas extrmes, et il convient d'ajouter que
la prdication du missionnaire, fconde par la grce d'en-haut, devait
finir par faire disparatre presque partout cette hideuse passion.

                               ***

Arrivons maintenant chez les Tchilcotines des Rochers. J'ai dj dcrit
leur costume et un peu aussi leur apparence physique. Ajoutons ici  ce
que j'en ai dit que tous, hommes et femmes, avaient la figure et maintes
fois les bras tatous.

Des lignes parallles convergeant aux commissures de la bouche, ou
perpendiculairement sur le menton, des croix, des figures d'oiseaux ou
de poissons taient les signes les plus recherchs par ceux qui
voulaient suivre les dernires modes de ce temps-l.

Encore plus primitifs que les autres, ces Tchilcotines me donnrent
certainement plus de consolations que ceux qui faisaient montre d'un peu
de connaissance des blancs. Leur simplicit mme tait un gage
d'innocence, qui ne les rendait que plus dociles  la voix du
missionnaire.

Ma visite de l'hiver suivant ne fit qu'accrotre chez eux ces bonnes
dispositions.

Pour punir les sujets du chef Tozi qui ne manifestaient aucun
empressement  btir leur glise, j'avais dcid de passer la fte de
Nol chez mes Tchilcotines des Rochers. A cet effet, et malgr un froid
de 35 degrs en-dessous de zro, je m'tais rendu  cheval au lieu o
ils avaient dress leurs cahutes en branches de sapin. Mal m'en prit: je
faillis me geler.

L'air tait si vif que nous ne pouvions avancer que lentement, mon
compagnon et moi. J'tais  me demander comment il se faisait que
celui-ci, d'ordinaire si passionn pour la course, se rsignait
maintenant  conduire sa monture  pied. En mme temps, je ne sais quel
malaise s'emparait de tout mon tre quand l'Indien, se tournant vers
moi, me fit remarquer que si je continuais  cheval j'allais
infailliblement me geler.

Je devinai alors et voulus descendre. Mais impossible de me servir de
mes jambes. Mon sauvage comprit mon cas: il me dposa sur la neige, et
constata que j'avais les genoux paralyss par le froid, quoique pas
encore assez gels pour inspirer de l'inquitude. De fortes frictions
ramenrent peu  peu le sang engourdi, et j'en fus quitte pour quelques
douloureux picotements qui ne m'empchrent pas de continuer mon chemin.

L'exprience s'acquiert  ses propres dpens.

En raison de la pauvret du local, notre fte de Nol fut assez triste.
Nous n'avions pu trouver pour nos runions qu'une grande masure ouverte
 tous les vents, qui tait les restes d'une loge construite plusieurs
annes auparavant dans un accs d'enthousiasme pour la civilisation
presque aussitt pass qu'arriv.

Le toit fut rpar tant bien que mal, et les interstices laisss vides
entre les troncs d'arbres qui en formaient les murs bouchs avec de la
mousse, d'autant plus facile  trouver, mme en hiver, que ces Indiens
en avaient toujours une bonne provision, du moins ceux qui avaient un
enfant au berceau, cette mousse servant de langes aux bbs sauvages.

Ce fut notre glise. Assurment, l'table de Bethlem ne pouvait tre
plus pauvre.

Cela n'empcha pas qu' minuit tout le monde s'y trouvait runi, priant
et chantant, pendant que j'offrais le Saint Sacrifice.

Nous emes mme notre illumination. Qu'on ne se scandalise pas de notre
extravagance: cinq bouts de chandelles de suif en faisaient tous les
frais. Cependant il est certain qu'aucun des assistants n'avait vu tant
de luminaire brler  la fois dans sa vie. Aussi en parla-t-on dans la
valle de la Tchilcotine.

Malgr cela, j'eus toutes les peines du monde  achever dcemment la
sainte messe. Le prcieux Sang gela dans le calice, et peu s'en fallut
que mes doigts en fissent autant.

Pendant tout le temps de l'office, les chiens-loups, ou Canids
sauvages, qui taient rests attachs au dehors pour prvenir les
mfaits dont ils sont coutumiers en l'absence de leurs matres, eux
aussi sentaient le froid, et remplissaient l'air de leurs hurlements
plaintifs, fournissant ainsi un accompagnement _non obbligato_ aux
chants de l'intrieur.

Ces chiens, disons-le en passant, sont tous de la mme couleur, comme
c'est le cas pour les animaux sauvages, contrairement aux animaux
domestiques. Ils sont, ou plutt ils taient (car je pense que leur race
est teinte mme chez les Tchilcotines), gris, avec des oreilles droites
et pointues comme de petits loups. Dans toute la valle, il n'y avait
alors qu'un seul chien _blanc_, qui tait, pour cette raison, pris
comme un phnomne.

On ne saurait se faire une ide de l'embarras o met le missionnaire
l'absence de toute glise dans un pays o toute maison convenable fait
galement dfaut. L't suivant, me trouvant  _Tles-khoh_, chez Tozi,
je dus me contenter d'un ravin pour y dresser un autel avec de petits
rondins de bois juxtaposs sur un chafaudage rectangulaire. Impossible
de trouver mme une seule planche pour servir de table d'autel.

Essayer de dire la messe ailleurs et t courir  un chec certain, vu
que, dans les conditions atmosphriques d'alors, le vent et bientt
teint les chandelles--les cierges, ou mme les chandelles de cire,
furent trs longtemps inconnus dans mes missions.




CHAPITRE IV

_PORTEURS DU SUD_


SOMMAIRE.--L'hiver en juin.--Le deuil--Dception--"Estes"--Le fort
Alexandre--Perdu--Remontant le torrent--Aux prises avec un ours.


Mon second voyage au lac Louzkeuz se fit dans les premiers jours de juin
1884, et, comme le premier, il fut fcond en rsultats consolants. De
plus, conformment  l'engagement que j'en avais pris l'anne
prcdente, je passai, cette anne-l, jusqu'au lac Elh-ka-tcho, o se
trouvait le village porteur qui n'avait jamais encore reu la visite du
prtre.

Le 18 juin, en compagnie de mon interprte et de deux autres Indiens, je
quittai donc mes enfants de Louzkeuz, et ensemble nous nous enfonmes
dans l'ouest.

Malgr la saison avance, nous emes un temps affreux. La neige tombait
 gros flocons, et eut bientt couvert le sol, qui s'tait dbarrass
quelques semaines auparavant de son manteau d'hiver. Aussi tions-nous
transis de froid lorsque nous nous arrtmes, le soir, aprs avoir
chevauch toute la journe vtus seulement de nos habits d't.

--Vite, une tasse de th pour nous ravigoter.

Telle fut la premire pense de mes gens en atteignant le lieu du
campement.

Quant  moi, qui n'ai jamais pu me faire  ce breuvage rput
indispensable par les races anglaise et... chinoise, je me contenterai
d'eau claire, comme d'habitude.

Mais o sont nos gobelets de voyage? Le cuisinier a beau fouiller son
sac, peine perdue: nous les avons oublis au lac Louzkeuz!

Le blanc, en pareille circonstance, et t pris au dpourvu. Mais
l'Indien ne se dconcerte pas pour si peu. En un clin d'oeil, _Nlhan_,
mon interprte, a fait une entaille  l'arbre sous lequel nous nous
sommes rfugis, repli les bouts de la pice d'corce qu'il en a
extraite, lui donnant ainsi la forme d'un vase qu'il maintient en
position  l'aide d'pines servant de rivets.

On se dsaltre tout aussi bien l-dedans que dans une coupe d'or.

Mon interprte se montre bien plus sensible au mauvais temps qu'au
manque de tasse. Aussi, ds le lendemain, il prtexte un malaise de je
ne sais plus quelle nature pour me planter l, et s'en retourne chercher
la sant qu'il a laisse au lac Louzkeuz. L'tat pitoyable du sentier,
les bourbiers sans nombre dans lesquels nos chevaux manquent  chaque
instant de rester sont aussi bien certainement autant de causes de son
indisposition.

Et cette condition peu satisfaisante des moyens de communication ne
saurait tonner si l'on veut bien se rappeler que, ces sauvages ne
possdant de chevaux que depuis fort peu de temps, ils ne sont point
encore pntrs de la ncessit d'avoir pour eux des chemins moins
troits que l'humble sentier des jours d'antan, alors qu'un arbrisseau
coup  et l, une branche d'arbre lague de distance en distance
suffisait pour le marquer.

De fait, ceux vers lesquels nous tendons n'ont encore aucune bte de
somme. L'homme se faufile l o le cheval ne peut pntrer: alors,
quelle ncessit pour eux de frayer une voie spciale  ce dernier?

Pendant que les deux compagnons qui me restent prparent notre frugal
dner, je remarque, dans l'claircie o nous nous sommes arrts, deux
espces de colonnes grossirement tailles, et se dressant au milieu de
la pelouse artificielle qui rvle l'emplacement d'un ancien village,
_Elrak_.

L'une est surmonte d'une bote carre, l'autre est partiellement
creuse, et son ouverture, ferme d'une planchette, laisse voir quelques
chiffons dont je m'efforce de m'expliquer la prsence. Me retournant, je
m'aperois que mes Indiens me regardent en souriant et chuchotent entre
eux.

--Qu'est-ce que cela? leur demand-je.

--Ce sont des os de morts, me rpondent-ils.

--Comment, des ossements humains?

--Cela mme.

--Et dans quel but les a-t-on perchs l-haut?

On m'explique alors que ce sont les restes calcins d'anciens sauvages
dont on avait brl les cadavres, selon l'usage traditionnel des
Porteurs.

Aussitt qu'un chasseur avait pass de vie  trpas, deux jeunes gens
taient dputs aux villages d'alentour, et le corps, peint de gai
vermillon et couvert de peaux tannes que lui offraient les assistants,
tait solennellement incinr pendant que sa veuve, ou ses veuves, se
tenant tout auprs, s'efforaient apparemment de se laisser brler avec
lui, en tmoignage de dsespoir.

Leurs cheveux taient alors coups ras par les parents du dfunt dont
elles devenaient les esclaves, et, le lendemain, tout en versant maintes
larmes plus ou moins sincres, elles se rendaient au lieu du bcher et
recueillaient pieusement les petits os qui avaient pu chapper aux
flammes.

Ces os taient alors dposs dans un petit sac en corce de bouleau que
la veuve, ou chacune des veuves, _portait_ ds lors sur son dos suspendu
au cou--d'o le nom de _Porteurs_ appliqu  toute la tribu. Cette
observance durait deux ou trois ans.

Puis, aprs toute une srie de _patlaches_, ou festins funbres en
l'honneur du dfunt, le sachet contenant ses restes tait formellement
dpos dans une colonne comme celles que j'avais sous les yeux.

Le mot de l'nigme tait donc trouv, et je savais dsormais  quoi m'en
tenir au sujet des humbles monuments du dfunt village d'Elrak.

                               ***

Le lendemain nous arrivions  Elh-ka-tcho, terme de notre voyage.

--Quel plaisir vont prouver ces pauvres enfants des bois  la vue du
premier prtre qui les honore de sa prsence! me disais-je quand le lac
nous apparut dans le lointain. Et comme j'allais moi-mme jouir de leur
bonheur!

Cruelle dception! Pas une me  la place; le camp est dsert! C'tait
donc bien la peine de venir de si loin et par de tels chemins pour ne
trouver personne!

Immdiatement nous nous demandons quelle peut tre la cause de leur
absence. Un de mes compagnons se rappelle alors avoir entendu dire que
la population entire s'tait rendue  la mer, et il ajoute que si ses
renseignements sont exacts, elle doit tre trs prochainement de retour.

--Probablement qu'elle se trouve dj  sa pcherie, dit-il.

Je m'enquiers de la distance qui nous spare de cet tablissement, et
j'apprends qu'elle ne peut pas tre de plus d'une journe de marche.

--En route donc pour la pcherie, m'criai-je.

Et nous partmes de nouveau.

Aprs une course d'une vingtaine de milles, nous nous trouvons tout 
coup en face d'une rivire large et trs rapide. C'est l'un des nombreux
cours d'eau qui portent le nom de rivire au Saumon en Colombie
Britannique.

--O est le canot pour traverser? demandai-je aux sauvages qui
m'accompagnaient.

--Il n'y a pas besoin de canot, me rpondirent-ils. Tu vois cet arbre,
de l'autre ct, en amont?... Bien, c'est un peu plus haut que nous
devons aborder.

En effet, je ne tarde pas  constater que le cours d'eau, qui parat
presque un fleuve, n'est pas aussi terrible qu'il en a l'air. C'est une
de ces rivires "plates", comme on dit en Amrique, c'est--dire larges
mais peu profondes, qui n'ont rien de bien redoutable que l'apparence.

Me guidant donc sur le point de repre indiqu de l'autre ct,
j'peronne mon cheval qui ne se met  l'eau qu' contre-coeur et semble
pouvant par les vagues que soulve le courant.

Il n'avait pas fait dix pas que je me sens enfoncer avec lui, tellement
qu'il est presque oblig de nager!

Je me retourne alors vers mes sauvages rests sur le rivage. Ils crient
et gesticulent  qui mieux mieux; mais le courant est si fort et les
vagues si tapageuses que je n'entends pas un tratre mot et par ailleurs
ne puis comprendre leurs signes.

Au lieu d'aller tout droit en biaisant, il faut remonter la rivire 
une certaine distance du rivage, puis traverser en formant un
demi-cercle.

C'est encore l de l'exprience acquise  mes dpens. Dsormais, quand
j'aurai  traverser  cheval un cours d'eau que je ne connais pas, je
laisserai le guide aller en avant.

Enfin, aprs avoir long un lac fort bien nomm _Tha-yz_ (Eau longue),
nous arrivons  une chute dans son dversoir, o se trouve la pcherie.

L, nouvelle dception; pour tous sauvages, nous ne trouvons qu'une
famille: un vieillard avec sa femme et deux enfants qui n'ont point
suivi le gros de la population  la mer.

Le premier est un type. _Estes_, c'est son nom, nous parat taciturne,
ne rpondant que par mono-syllabes. Il a les cheveux blancs comme la
neige, ce qui est extrmement rare chez les sauvages, mme gs; les
rides de son front lui donnent l'air d'une momie ressuscite, et le bout
de son nez semble avoir une telle attraction pour l'extrmit de son
menton, sec et osseux, qu'on lui donnerait au moins vingt ans de plus
qu'il n'a.

Ne pouvant rien faire pour lui et pour sa femme dans une si courte
visite, je me promets au moins la consolation de baptiser une de leurs
petites filles qui me parat ge de moins de sept ans.

--Et pourquoi ne pas baptiser l'autre? me dit la mre.

--Impossible; elle a l'ge de raison, et ne peut tre baptise sans
instruction pralable, rpondis-je.

--Et quel ge doit avoir un enfant pour que tu puisses le baptiser?

--Moins de sept ans.

--Mais ma fille n'a que six ans, fit sa mre.

J'eus beau nier et me montrer incrdule, Estes se mit de la partie et,
de concert avec sa femme, me soutint qu'il tait de mon devoir de
baptiser chacune des petites filles.

Pour ne pas trop les contrister, j'accdai  leur demande, mais crus
prudent d'instruire sommairement les enfants des principaux mystres de
la foi. J'ai su depuis que l'ane devait avoir prs de neuf ans.

Aucun sauvage n'est fix sur son ge ou l'ge de ses enfants,  moins
que ceux-ci n'aient pas plus de deux ou trois ans. Je me rappelle mme
une vieille femme qui s'indignait lorsque je refusais de la croire,
alors qu'elle assurait avoir au moins deux cents ans....

Pour en revenir  notre couple attard auprs d'une chute, en face du
paysage le plus pittoresque que j'aie jamais vu: monts neigeux 
l'horizon, valle profonde arrose par le torrent qui lui envoyait le
saumon dont elle se nourrissait, tonnerre perptuel de l'eau qui tombait
et se prcipitait furieusement entre les falaises, tout se combinait
pour en faire un endroit ferique.

Comme au moins le vieux pre de famille n'a jamais revu de prtre, il y
a tout lieu d'apprhender qu'il ne soit mort sans baptme.

Mais, au moment suprme, il fit, parat-il, preuve d'un amour naf de la
pnitence digne d'tre rcompens par Celui qui sonde les reins et juge
d'aprs les intentions.

Sentant sa fin approcher, et ne voulant pas quitter la terre charg du
poids de ses pchs, il se fit attacher les poignets ensemble comme un
criminel. Puis, aprs tre rest longtemps ainsi garrott, il dit  ceux
qui le veillaient:

--Maintenant dtachez-moi; mes pchs me sont remis.

_Utinam!_

Il expira peu aprs.

La manire de prendre le saumon  cette pcherie tait diffrente de
tout ce que je vis ailleurs. Un "pige" en treillis de la largeur de la
chute et recourb  sa base en forme de crmaillre est suspendu juste
au-dessus de l'eau. Le saumon, dont l'instinct est de monter en dpit de
tout obstacle, essaie de sauter la chute, et retombe dans la
crmaillre, d'o l'Indien le retire  loisir.

L'anne suivante, je fus plus heureux avec les nomades d'Elh-ka-tcho.
Impossible de dcrire la joie et les dmonstrations bruyantes avec
lesquelles je fus reu. On me dvorait des yeux. Pensez donc: on voulait
s'assurer si un prtre tait fait comme les autres, et s'il n'allait pas
faire quelque miracle pendant son court sjour!

Il me fallut en outre leur donner un chef rgulier et crer les
officiers: capitaine ou adjoint, surveillants et soldats, qui ont
coutume de participer au gouvernement d'un camp d'aborignes.

Ce mme t, je baptisai  Louzkeuz les quatre premiers adultes non en
danger de mort qui me doivent l'eau rgnratrice, et j'en pris occasion
pour accompagner la crmonie de toute la pompe possible dans les
circonstances.

                              ***

Vers la fin de 1883, Mgr d'Herbomez avait ajout trois villages de
Porteurs  ceux dont j'tais dj charg. Tout en agrandissant ainsi ma
sphre d'action, Sa Grandeur m'imposait de nouveaux devoirs.

Je connaissais dj individuellement presque tous les Tchilcotines, et
commenais  parler leur langue, au point que, un peu jaloux, les
Porteurs m'appelaient le "Petit Tchilcotine". Leurs besoins m'taient 
peu prs familiers, et j'tais au courant de leurs dfauts comme de
leurs bonnes qualits. Je partis pour aller faire connaissance avec mes
nouvelles ouailles.

C'est pourquoi je me trouvais, vers la mi-juillet 1884, au fort
Alexandre, la premire, parce que la plus mridionale, des nouvelles
places que j'avais  visiter.

Par fort, on entend dans le pays tout simplement un poste de traite de
la compagnie de la baie d'Hudson, corporation qui a longtemps joui du
monopole exclusif du commerce des fourrures dans le nord de la Colombie
Britannique.

Autrefois, quand les sauvages taient rputs dangereux, ces
tablissements taient entours d'une trs forte palissade avec
bastions, d'o leur vint leur nom. C'est l que les Indiens venaient, et
continuent  venir, troquer leurs peaux de castor, d'ours, de martre ou
de renard contre les vtements, munitions et provisions de bouche dont
ils ont besoin.

Le fort Alexandre, ainsi nomm en l'honneur d'Alexandre Mackenzie qui y
termina sa descente du Fraser dans son voyage de dcouverte en 1793,
tait jadis un poste important de l'intrieur. C'est de l que partaient
alors les "brigades" de berges, ou grands bateaux plats, qui remontaient
le fleuve et distribuaient l'quipement des diffrents forts de la
rgion des lacs, avec laquelle nous ferons bientt plus ample
connaissance.

Comme poste de traite, il est depuis longtemps abandonn. Quesnel,
quarante milles en amont, lui a succd comme entrept commercial.

Disons-le  la honte de la civilisation moderne, le voisinage des blancs
a t fatal au Peau-Rouge. Les liqueurs fortes et les drglements des
serviteurs de la Compagnie et autres ont presque ananti la population
aborigne de ces deux places.

Lors de ma premire visite chez eux, les Porteurs du fort Alexandre se
trouvaient camps tout prs d'un des deux blancs de l'endroit, et
naturellement je dus planter ma tente auprs d'eux.

Ces deux reprsentants de notre race taient la pierre d'achoppement des
pauvres sauvages. Tous deux dbitaient "l'eau-des-blancs" (eau-de-vie);
de fait, ils comptaient sur la population indigne pour vivre, en dpit
des lois prohibitives de la province.

Ils le niaient naturellement; l'un d'eux tait mme dcor du titre de
juge de paix, et comme tel charg de veiller  l'excution d'une loi
qu'il tait le premier  violer.

Nous tions donc camps dans le voisinage de l'un de ces corrupteurs des
pauvres enfants des bois, qui m'coutaient avec attention et me
traitaient de leur mieux, lorsqu'une dtonation d'arme  feu vint un
soir troubler notre repos.

Une heure plus tard, nous apprenions que, dans un moment d'ivresse, le
marchand de boisson avait tir un coup de fusil sur l'un de mes gens et
l'avait bless  la tte. Cet incident fournit naturellement matire 
rflexions, et m'inspira  moi le sujet d'un sermon plein d'actualit.

Les Porteurs du fort Alexandre vivaient sur la rive gauche du Fraser. Un
certain nombre de Tchilcotines s'taient tablis sur la rive droite, 
un mille ou deux du fleuve. Ma seconde visite fut pour eux, et les
rsultats de mes prdications furent assez satisfaisants.

De l, j'eus  me rendre  Quesnel, o se trouvait une plus forte
population indienne. Je le fis non par le grand chemin qui longe le
Fraser sur sa rive gauche, mais par un sentier qui, outre qu'il
abrgeait la distance, m'vitait la peine de traverser de nouveau le
Fraser. Un Tchilcotine devait m'accompagner, mais comme il ne pouvait
trouver son cheval  temps, je rsolus de prendre les devants.

Tout alla bien pendant les sept ou huit premiers milles. Le sentier
devint alors si peu fray que j'eus toutes les peines du monde  le
suivre. Le plus sr, videmment, tait d'attendre mon sauvage. Les
heures succdrent aux heures sans qu'il part.

Impatient, j'eus la tmrit de continuer quand mme, pensant que,
voyant le soleil baisser  l'horizon, il ne manquerait pas de se
presser.

--Un sauvage  cheval, c'est le vent, c'est la foudre, me disais-je; mon
Tchilcotine ne peut pas tarder  me rejoindre.

C'tait imprudence de ma part; j'eus  en ptir.

Le sentier devint bientt si peu visible que je me perdis dans la fort.
Que le bon Dieu me le pardonne: j'en attribuai toute la faute  mon
cheval qui, voulant apparemment faire le voyage de compagnie, n'avanait
qu' regret. Je crus donc devoir le traiter en consquence.

Cependant la nuit avanait, et les toiles brillaient au firmament sans
l'clairer suffisamment pour m'tre d'aucun secours. Que faire
maintenant? Inutile de penser  coucher l: mes couvertures taient
restes en arrire, et mon sauvage, ignorant ce qui m'tait arriv,
pouvait le lendemain matin pousser jusqu' Quesnel. Qui alors devinerait
ma msaventure? Qui songerait  me venir en aide?

Je me rappelai alors que j'tais l'oblat de Marie Immacule, et suppliai
cette bonne Mre de me secourir.

Puis je remontai  cheval, peronnai ma monture et la laissai libre de
se guider elle-mme. Cinq minutes plus tard, j'tais dans le sentier, et
refaisais en galopant le chemin que j'avais inutilement parcouru pendant
le jour.

Vers minuit, je dbouchai dans une petite clairire, o je me heurtai 
un tas de foin sur lequel dormait mon sauvage, ronflant comme un
soufflet de forge.

Malgr cette aventure, je rptais le lendemain et jours suivants en
faveur des Indiens de Quesnel ce que j'avais fait pour leurs frres du
fort Alexandre.

                               ***

Quand je fus pour les quitter, une difficult se prsenta. Je devais
monter  Black-Water pour y donner la mission; qui m'y conduirait? A
cheval, le voyage est une promenade pour l'Indien; mais quand il s'agit
de remonter  force de rames ou  la perche un torrent comme le Fraser
et d'affronter un rapide comme celui de la rivire aux Trembles
(_Cottonwood Canyon_), les plus courageux hsitent.

Je trouvai pourtant deux bons bateliers, auxquels je persuadai que
donner au prtre c'est prter  Dieu qui le rendra au centuple.

Il faut rellement de semblables motifs pour entreprendre, sans autre
rmunration, une corve comme celle dont il s'agit. Il faut voir le
rapide que je viens de nommer pour s'en faire une ide exacte. Il n'y a
certainement pas de blanc assez prsomptueux pour s'y aventurer.

Qu'on s'imagine un fleuve charriant cinq ou six fois autant d'eau que
la Seine  Paris, qui se trouve tout  coup resserr entre deux
montagnes granitiques tombant  pic qui en rtrcissent le lit de prs
de moiti. Semez au fond de cette gorge d'normes blocs de rochers, et
voyez le rsultat. Les vagues s'en vont se heurtant et se brisant les
unes contre les autres, lanant en l'air des flots d'cume qui retombent
pour recommencer quelques mtres plus bas et produisent, entre les deux
falaises, un mugissement tellement assourdissant que la voix de votre
voisin se perd dans l'espace sans parvenir  vos oreilles, alors mme
qu'il crie  se rompre les poumons.

Tel est le rapide que mes deux dvous compagnons eurent  remonter,
tandis que, perch sur la hauteur d' ct, je les regardais manoeuvrer
et priais Dieu de les prserver de tout malheur.

Naturellement la perche et l'aviron ne peuvent gure servir dans pareils
gouffres. La corde de toue peut seule faire avancer votre canot, qui
s'en va dansant et pirouettant sur les vagues, et menace  chaque
instant de chavirer.

Mais pour touer une embarcation il faut aborder; or inutile d'observer
qu'il n'y a ici ni grve ni rivage proprement dit. L'Indien doit se
faire chamois et se cramponner comme il peut aux crevasses des rochers
qui bordent le fleuve affol, tandis que son partenaire rest dans le
canot empche celui-ci d'aller se mettre en pices contre les brisants
en l'en loignant avec l'aviron.

Le rapide de la rivire aux Trembles n'a pas moins d'un demi-mille de
long. Il nous fallut une demi-journe d'efforts surhumains pour le
remonter et  peu prs trois minutes pour le descendre.

Dans ce dernier cas,  moins que l'automne ne soit assez avanc, on
voyage gnralement avec deux canots; on fait le portage de l'un
jusqu'au pied du rapide, et l'on s'en sert pour rattraper l'autre qu'on
a lanc  l'eau.

Nos canots de voyage tant de bois, et non d'corce de bouleau comme 
l'est des montagnes Rocheuses, on ne fait le portage qu' la dernire
extrmit. Les seuls canots d'corce en usage parmi nos Indiens sont
ceux que fabriquent provisoirement les chasseurs au cours de leurs
expditions dans leur pays de chasse.

La population de Black-Water tait peu nombreuse, mais je la trouvai
compose d'assez bons chrtiens. Plusieurs manquaient au rendez-vous.
Une bande se trouvait  une dizaine de milles dans l'intrieur assistant
une jeune fille qui se mourait: je dus aller l'administrer.
Naturellement ses parents et amis profitrent de ma prsence pour se
rconcilier avec Dieu, car beaucoup de Porteurs taient dj baptiss.

Le retour  Quesnel fut aussi prompt et agrable que la premire partie
de notre voyage avait t lente et pnible.

Nous descendions rapidement, emports par les flots qui nous avaient
fait tant d'opposition, lorsque l'un de mes rameurs fit signe de garder
le plus profond silence, en dsignant un point noir sur la grve  un
quart de mille en aval. Ses yeux d'Argus avaient devin un ours.

Immdiatement les avirons sont remis sans bruit dans le canot; car si
Martin n'a pas bon oeil, il a en revanche l'oreille extrmement fine.

Un instant et l'animal s'enfonce dans les fourrs du rivage.

--Il nous a entendus, dit Michel; c'est pourtant dommage, nous aurions
bien besoin de sa chair.

--Mais non, le voil qui revient, murmure son compagnon.

Effectivement l'ours apparat de nouveau, et mme se met  l'eau comme
pour traverser le fleuve. Le visage de mes gens s'panouit; c'est
l'araigne qui se sent sre de sa proie.

Nous laissons le fauve s'avancer jusqu'au milieu, puis faisons force de
rames pour l'atteindre. Il s'aperoit alors du danger, mais il est trop
tard: presque  bout portant Michel lui envoie la charge de son fusil.

Un flot de sang se mle aux eaux jauntres du fleuve, et nous avertit
que le coup a port. En mme temps, le courant a descendu notre
embarcation jusqu'auprs du monstre, qui se trouve bientt  moins d'un
pied de moi.

--_Ilhtchot! Ilhtchot!_ Prends-le! Attrape-le! Il va enfoncer, me crie
Michel.

Je ne m'tais jamais trouv aussi prs d'un ours de cette taille, et
j'avoue que j'hsitai quelque peu  m'en saisir. Pourtant, pour ne pas
le laisser couler  fond, je lui portai la main pour m'emparer de lui.

En un clin d'oeil, l'animal avait la tte leve, et, au dire de mes
sauvages, il ne s'en fallut que d'un doigt qu'il ne me happt la main.
Il n'tait que lgrement bless au cou.

--S'il t'et attrap, nous tions tous perdus, me crient en choeur mes
deux compagnons. Dans l'tat de colre o il est, il ne t'et pas lch
pour si peu et nous aurait fait tous chavirer.

Pendant que Michel recharge son arme, l'autre rameur cherche  assommer
l'ours de son aviron. Peine perdue; le monstre le met en pices. Puis,
s'en prenant  notre canot, il enfonce ses terribles dents au travers du
zinc qui en solidifie la proue. Il ne faut pas moins de quatre coups de
feu pour avoir raison de sa rsistance.

Une fois de plus, je constatai qu'il y a une Providence spciale pour le
missionnaire.




CHAPITRE V

_DANS LE NORD_


SOMMAIRE.--Les Porteurs--Leur habitat--Vaines frayeurs--Moeurs de
Porteurs et Babines--Superstitions--Croyances--Mythe porteur.


Voir Naples et mourir! a-t-on dit.

Vivre au lac Stuart et mourir! me disais-je depuis cinq ans que j'tais
en Colombie Britannique.

Si le missionnaire doit se trouver bien partout o l'obissance le veut,
il n'en est pas moins vrai que le coeur peut, sans prvariquer, avoir ses
prfrences. Aussi, bien que je me fusse attach d'une affection sincre
aux enfants que le bon Dieu m'avait donns, malgr les dfauts d'un
grand nombre, j'avoue que je ne pleurai pas quand, au mois d'aot 1885,
Mgr D'Herbomez crut bon de m'envoyer au lac Stuart.

Ce lieu m'a toujours paru une mission idale; sous tous les rapports, au
matriel comme au spirituel, il semble fait pour plaire. L, point de
blancs dpravs pour entraver l'action du missionnaire; point de sots
orgueilleux qui se croient civiliss parce qu'ils boivent sans vergogne
et baragouinent quelques mots d'anglais.

Presque partout vous trouvez une population amie, avide de la parole de
Dieu et  laquelle vous ne pouvez manquer de vous attacher malgr les
imperfections qu'elle a reues en hritage de notre commun pre--ce qui
ne veut nullement dire qu'au lac Stuart vous n'avez rien  faire
qu'approuver et admirer. Mais si le Porteur est assez souvent faible
devant la tentation, il est bien rare qu'il regimbe ouvertement.

Son principal dfaut est mme,  mon avis, ce manque de fermet qui lui
rend la persvrance difficile. En gnral, quand il s'agit de la race
dne,  laquelle appartiennent Tchilcotines et Porteurs, il n'y a pas
grand mrite pour le prtre  convertir un individu au christianisme; le
principal est de voir  ce qu'il observe fidlement et sans
intermittence la loi  laquelle il s'est soumis en recevant le baptme.

Un mot maintenant sur le district de missions o l'obissance venait de
m'envoyer.

Il confine au sud  celui de la mission du lac William, c'est--dire
qu'il s'tend du 52 30' au 60e degr de latitude nord. De l'est 
l'ouest, il va de la cime des montagnes Rocheuses  celle des monts
Cascades. Le territoire ainsi dlimit est au moins aussi vaste que la
France. Mais il n'est que juste d'ajouter que je ne devais jamais aller
bien plus au nord que le 58e degr, et avant moi le point le plus
septentrional visit tait lgrement au nord du 56e.

Cette partie de la Colombie Britannique est par excellence la rgion des
lacs. De fait, l o la fort manque, vous avez presque infailliblement
des pices d'eau dont plusieurs sont de dimensions fort respectables.
Les principales sont: les lacs Stuart, Babine, Tremblay, Thatla, Fraser,
Franais, Sainte-Marie, Morice, Dawson, etc.

Le lac Stuart est une magnifique nappe d'eau longue de 42 milles,
abstraction faite d'une troite baie de neuf milles qui s'avance dans
l'intrieur, et contribue  lui donner la forme d'une botte. Dans sa
plus grande largeur, qui est de six milles et demi, il est libre de tout
obstacle, except prs des bords; mais,  partir de Pintch, il est
parsem d'les pittoresques et de rochers dnuds, o mouettes et
canards ont lu domicile.

Les quartiers gnraux de la compagnie de la Baie d'Hudson dans le pays
se trouvent prs du dbouch et portent le nom de fort Saint-James.
Trois quarts de mille en amont, par 54 27', est situe la mission de
N.-D d'Esprance,  laquelle confinait alors le village indien qu'on
pouvait considrer comme le centre du district. Il se composait de 165
mes, tandis qu'une centaine ou plus d'Indiens taient rpartis sur la
rive septentrionale du lac, o ils formaient deux autres villages, plus
un rassemblement sans chef.

Quant au lac Babine, on estime qu'il n'a pas moins de cent cinq milles
de long. Ses deux villages rguliers renfermaient quelque trois cents
habitants.

La contre est arrose d'un bon nombre de rivires, parmi lesquelles il
convient de citer la Ntchakhoh, avec la Stuart, qui dcharge dans elle
les eaux du lac du mme nom, et la rivire la Paix qui, aprs avoir
travers les montagnes Rocheuses et arros d'immenses espaces  l'est,
s'en va, sous le nom de Mackenzie, se jeter dans l'ocan Glacial.

La plupart de ces lacs et rivires nourrissent d'excellents poissons, et
se couvrent, au printemps, de myriades d'oiseaux aquatiques.

Quelque touriste anglais a baptis la Colombie Britannique un "Ocan de
Montagnes". Cette dnomination, qui convient assez bien  la province en
gnral, s'applique avec encore plus d' propos au district du lac
Stuart. Les montagnes y sont si nombreuses qu'il serait inutile d'en
tenter la nomenclature.

Tout  ct de la Mission, se dresse une montagne conique qui a 4,800
pieds d'altitude, soit 2,600 pieds au-dessus du niveau du lac qui en
baigne la base. La hauteur des autres montagnes varie entre 5 et 9,000
pieds.

L'lvation de la contre et la prsence de tant d'lvations dont
beaucoup sont couronnes de neige perptuelle contribuent, avec la
latitude,  en rendre le climat assez rigoureux. Mais il est sec, donc
salubre.

Trois tribus bien distinctes se partagent cet immense territoire. Ce
sont les Porteurs, les Babines et les Skanais, auxquels nous pourrions
ajouter les Nahans de l'extrme nord. La population totale tait,  mon
arrive, d'environ 1,800 mes qui reconnaissent la juridiction du prtre
catholique. Un bon nombre de villages tsimsianes, partant htrognes,
sont dans l'extrme ouest ou bien protestants, ou bien paens.

                               ***

Les Porteurs sont de taille plutt lance, en quoi ils diffrent des
tribus avoisinantes. Plus doux et plus religieux que les Tchilcotines,
ils sont aussi moins braves.

De fait, on pourrait presque dire que, bien qu'ils ne soient pas 
l'abri de spasmes de colre pendant lesquels ils se porteront aux plus
grands excs, la lchet est un de leurs traits caractristiques. Bien
qu'ils constituent la plus fire et la plus progressive des tribus
dnes de l'ouest, il ne se passe gure d't sans que quelque parti
n'accoure au village, perdu et tremblant, et pourquoi? Ils ont vu,
disent-ils, ou simplement entendu, des "hommes des bois" videmment
anims d'intentions hostiles, et ils s'estiment fortuns d'avoir pu
chapper sains et saufs.

[Illustration: MISSION DU LAC STUART
1. Salle des Sauvages.--2. Chambre du P. Morice.--3. Cuisine.--4.
Imprimerie.--5. Bcher.--6. Ecole.--7. Menuiserie (en arrire).--8.
Jardin.--9. Au cimetire.--10. Au village.--11. Au lac.]

L-dessus grande frayeur dans les loges, tumulte indescriptible dans le
camp. Vous avez beau faire pour les rassurer, essayant du ridicule quand
les bonnes paroles ne suffisent pas, vous en tes pour vos peines: la
peur est plus forte que vos remontrances. Chacun est charitablement
averti de ne pas s'aventurer seul dans la fort et, aprs le coucher du
soleil, toutes les portes sont religieusement fermes.

La peur est aveugle, et, en certains cas, elle prive, pour ainsi dire,
de la raison.

J'tais occup un soir  quelque travail de cabinet au chef-lieu de mon
district, et la nuit tait dj avance quand deux femmes entrrent
perdues, et m'assurrent qu'un nomm _Hol_, Babine qui venait de perdre
un neveu auquel il tenait beaucoup, errait un peu en arrire du village,
et voulait venger sur elles la mort de l'enfant.

--Impossible, leur dis-je; Hol est en ce moment  cent soixante milles
d'ici.

--Il est prs du village, firent-elles en choeur; il est l, nous l'avons
entendu..., une telle l'a vu, et il a manqu d'enfoncer la porte d'une
autre.

Allez donc raisonner avec la peur! Pour me dbarrasser des deux femmes
qui n'osaient rentrer chez elles (leurs maris taient absents), je
sortis et leur demandai o le prtendu assassin avait t vu ou entendu.

--L-haut,  une faible distance, me dirent-elles.

--Venez avec moi, et convainquez-vous que vous vous tes trompes, leur
dis-je.

Un petit groupe s'tait form autour de nous. Nous cherchmes partout
sans rien trouver.

--Maintenant j'espre que vous ne viendrez plus me dranger avec vos
contes, fis-je.

--Mais il est l!... Il est certainement l, assurrent les assistants.

Puis l'une d'elles, nous tournant le dos, se mit  haranguer de toutes
ses forces le visiteur imaginaire, qui se trouvait alors  plus de
cinquante lieues de l.

--Nous faisons piti, clamait-elle; pourquoi veux-tu nous faire du mal?
Nous ne t'avons jamais rien fait. Ne te cache pas; viens plutt ici.
Dis-nous ce que tu dsires et nous te le donnerons, disait-elle d'un ton
suppliant.

Dgot, je revins  la maison, et les laissai faire des discours 
l'air.

--Des femmes, dira-t-on. Oui, des femmes; mais leurs maris en auraient
fait autant.

                               ***

La nourriture ordinaire de ces sauvages consiste, on le sait, dans le
saumon sec--je parle d'il y a prs de cinquante ans--et de tout autre
poisson pris aux rets, et dans la viande de castor, d'ours, de caribou
ou d'orignal, ainsi que d'autres animaux de moindre importance
conomique.

A ce menu il faut ajouter les fruits sauvages, surtout ceux de
l'amlanchier (le _saskatoon_ des Cris), dont ils recueillent
annuellement d'immenses quantits qu'ils font bouillir dans des
chaudrons en corce de sapin, au moyen de pierres chauffes jetes
dessus. Le marc en est alors dispos en minces couches sur des claies
couvertes de feuilles de berce, puis expos au soleil. En arrosant
frquemment ce marc du jus qu'on en a extrait, on obtient de larges
gteaux qui se conservent assez longtemps.

D'autres articles de dite des Porteurs sont certaines racines, bulbes
ou feuilles qu'il serait trop long d'numrer.

Mais, naturellement, rien ne peut remplacer pour eux les fruits de la
chasse. A-t-il abattu quelque animal dans le bois, l'Indien le laisse
l, et s'en retourne, marquant de branches casses ou recourbes la voie
qu'il suit, puis dit  sa femme:

--Dans tel endroit de la fort, je t'ai tu un caribou (ou tout autre
gros animal). Va le chercher.

En agir autrement serait provoquer les critiques et commentaires
moqueurs de ses semblables.

Au point de vue social, ces aborignes sont diviss en clans avec autant
de totems, ou gnies protecteurs, qui crent parmi eux une trs stricte
parent-- tel point qu'il est inou que deux membres du mme clan se
soient jamais maris ensemble. Et cette organisation est aussi en
vigueur parmi leurs voisins du nord, les Babines.

Ces derniers sont ainsi appels par suite d'une coutume qu'ils
partageaient avec les Indiens de la Cte. Lorsqu'une jeune fille
arrivait  l'tat de maturit, non seulement elle tait squestre du
reste de la population, mais on lui perait la lvre infrieure, o l'on
introduisait d'abord une espce de cheville, puis une petite rondelle
qu'on agrandissait graduellement, jusqu' ce qu'elle et atteint les
dimensions d'une pice de cinquante sous.

Cette rondelle, appele labret, finissait par se tenir entre les dents
infrieures et le bord de la lvre y correspondant, qu'elle cartait de
toute la largeur du labret, donnant  la femme ainsi dfigure une
apparence qui rappela aux premiers Canadiens les _babines_ de certains
animaux sauvages: d'o le nom sous lequel ils les firent connatre.

Il est superflu d'ajouter que cette femme, babine ou porteur, n'tait
pas l'gale de l'homme. C'tait plutt originairement la bte de somme
du mnage et le factotum de la famille. A elle de porter  dos, non
seulement son bb, mais tous les effets du couple en voyage, pendant
que son mari s'en allait gaiement, arm seulement de son fusil. Et
lorsque, arriv au lieu du campement dans le bois, celui-ci se reposait
de n'avoir rien fait, c'tait encore  sa chre moiti qu'appartenait le
privilge de prparer la place, de dresser la tente, faire la cuisine,
soigner sa progniture, etc.

Les indignes ont un amour profond, un vritable culte, pour leurs
enfants. Aussi l'infanticide a-t-il toujours t rare parmi les deux
tribus dont nous nous occupons. Une seule exception tait pourtant
commune. Lorsque deux jumeaux naissaient, une coutume barbare voulait
que l'un d'eux ft sacrifi. Deux enfants  la fois, ce n'tait rien
moins que monstrueux, pensait-on.

Quant  la manire de porter le bb, une diffrence notable se faisait
remarquer chez ces deux tribus. Les Tchilcotines les portaient
horizontalement dans une espce de panier derrire le dos, tandis que
les mres porteurs les tenaient  la mme place, mais dans une position
verticale. Rien de plus drle que de voir ces petits tres, serrs dans
leur maillot comme de petites momies, promens partout o va la mre, et
regardant toujours dans une direction oppose  celle qu'elle suit
elle-mme.

                               ***

La liste des superstitions qui durent tre dracines chez nos Indiens
serait certainement bien longue si elle tait complte. Et il me faut
ajouter que certaines d'entre elles eurent la vie longue. Les races
blanches qui se croient plus claires en sont-elles exemptes mme
aujourd'hui? Le lecteur n'aurait-il jamais entendu parler du fer 
cheval des Anglais et de leur peur du vendredi?...

Je revenais, en automne, d'un long voyage entrepris dans le but de
baptiser un mourant, quand nous rencontrmes, sur la rivire Stuart, le
vieux _Totha_, Pierrot de son nom de baptme. Comme je lui demandais
des nouvelles de sa chasse:

--Oh! ne m'en parle pas, me dit-il, il y a des castors en abondance.
J'en ai mme pris un de suite aprs mon arrive ici; mais un chien a eu
le front d'y toucher. Tu penses bien qu'aprs cela il m'a t impossible
d'en prendre d'autres.

--Bah! lui dis-je, tends tes piges comme si rien n'tait arriv et tu
verras.

--Inutile, rpondit-il d'un ton dsol; inutile. Tu ne connais point les
habitudes des castors. Il sufft qu'un chien touche  l'un d'eux pour
que tous ses pareils se fchent contre le propritaire du chien, et se
tiennent toujours  distance de ses piges.

J'eus beau rire et raisonner; mon Pierrot soutint que, bien que je ne
fusse pas menteur, tant prtre, je ne connaissais point l'humeur de ces
rongeurs, et par consquent mes reprsentations n'avaient aucune valeur.

Il tait si sincre dans ses convictions qu'il abandonna aussitt ses
piges et sa chasse au castor, allguant que celui-ci tait fch contre
lui.

D'autres superstitions se rapportent  la chasse. Ainsi, pour ne citer
qu'une des plus importantes, un chasseur devait autrefois, avant d'aller
tendre ses piges ou ses collets, se sparer _a thoro_ de sa femme
pendant un certain espace de temps--bel hommage rendu  la vertu de
continence par l'une des races les plus primitives du monde.

Il couchait alors prs du foyer, ayant soin de se presser sur le cou une
petite pice de bois qui, naturellement, ne pouvait manquer, croyait-il,
de faire tomber le levier de ses piges sur le cou de l'animal convoit.

Si cet animal tait l'ours, il existait, parat-il, un moyen presque
infaillible de le charmer. Le trappeur mchait la racine d'une espce de
berce dont ce fauve est trs friand, puis en lanait la pte en l'air en
s'criant:

--_Nyoskouh!_ puiss-je te prendre au pige!

Mais les plus importantes des pratiques superstitieuses communes aux
Porteurs et aux Babines taient celles qui avaient trait aux femmes. Je
crois en avoir dj dit un mot. A la mention de leur squestration de
toute socit lorsqu'elles taient atteintes de la maladie qui leur est
propre, j'ajouterai simplement ceci.

La jeune fille en cet tat allait et venait revtue d'une sorte de
coiffure servant  la fois de voile, de chapeau et de manteau. C'tait
une peau tanne formant par devant une longue frange, qui voilait la
face et la poitrine. Sur la tte cette coiffure devenait un bonnet garni
par derrire d'une large bande, ou mantelet, qui tombait jusqu'aux
talons.

Pendant sa rclusion, la jeune personne devait charger d'anneaux de
nerfs ses mains aux doigts et aux poignets, ses jambes au-dessus de la
cheville et au-dessous du genou. Ces anneaux la protgeaient des
influences pernicieuses dont on la croyait possde. A la ceinture, elle
portait deux instruments en os appels _t'sen-'kouz_ et _tsi-lt'set_
respectivement.

Le premier tait un os de cygne creus dans sa longueur en forme de
chalumeau, au moyen duquel elle buvait. Boire au vase d'corce de
bouleau comme les autres membres de la famille lui aurait, disait-on,
donn des maux de gorge, en mme temps qu'il aurait rendu ce vase
impropre  l'usage des autres.

Le second, en forme de fourchette  deux branches, lui servait  se
gratter la tte, le contact immdiat de ses doigts avec son chef tant
rput non moins contraire  sa sant.

Ces coutumes, et bien d'autres y affrentes que j'omets, taient si
profondment enracines chez nos Indiens qu'une persvrance opinitre
de la part du missionnaire put seule en venir  bout.

Maintes fois fus-je moi-mme oblig d'arracher leur _t'senkouz_  des
jeunes filles babines, et dus-je les contraindre  quitter la cahute de
branchages, ou d'corce de sapin, o elles s'taient rfugies, pour les
faire rintgrer le toit paternel. Chez le sauvage, il serait souvent
oiseux de se contenter de paroles.

                               ***

Si l'on excepte une danse autrefois en usage  l'occasion d'une clipse,
alors qu'elles croyaient l'astre atteint de maladie, aucune des tribus
dnes de l'ouest n'observait de culte ou de crmonie religieuse. Elles
n'en croyaient pas moins  l'existence, non seulement d'une foule
d'esprits, ou gnies protecteurs ou nuisibles, mais  une Divinit de
caractre assez mal dfini.

Cet Etre Suprme se confondait quelque peu avec les forces de la nature,
avec les puissances sidrales. C'tait la cause efficiente de la pluie
et du beau temps, de la neige et autres phnomnes clestes.

--_Youtter nyouzlht'sai_, Youtter t'entend, disaient-ils  leurs
enfants pour les rappeler au devoir.

Ce Youtter (ce qui est en haut) tait leur divinit.

Toutefois on ne lui rendait aucun culte. On la craignait plutt, ou on
avait pour elle une rvrence implicite. On faisait bien plus attention
aux esprits qui lui taient subordonns, parmi lesquels beaucoup
pouvaient nuire. On essayait d'apaiser ceux-ci par les incantations du
jongleur-mdecin qui, possd lui-mme d'un esprit suprieur, avait,
croyait-on, pouvoir sur les autres, qui n'taient souvent que la cause
des maladies, contretemps dans la vie, etc.

D'o cette magie plus ou moins relle, qui n'tait en ralit que le
culte cach des mauvais esprits, et dont le ministre tait
essentiellement l'antithse du pouvoir sacerdotal. D'o la lutte qu'il y
eut de tout temps entre le jongleur et le prtre.

Quant aux ides psychologiques de nos Indiens, elles aussi taient
toutes particulires. Ils croyaient qu'une me donnait la vie au corps;
mais cette me n'tait gure pour eux que l'effet sans la cause: la
chaleur naturelle (_nzel_), qui comme telle mourait avec le corps.

Mais ils attribuaient en outre  chaque tre humain un second "moi", une
ombre (_ntsn_) invisible dans la bonne sant, mais qu'on croyait rder
 et l, sous une forme ou sous une autre, lorsque la maladie ou la
mort devenaient imminentes.

Pour prvenir l'une et l'autre, tous les efforts tendaient  rattraper
l'ombre errante. Pour cela, le soir venu, on suspendait les mocassins du
malade aprs les avoir pralablement garnis de duvet. Le lendemain
matin, si la chaleur avait pntr les plumes, on chaussait le patient
de ses mocassins, que l'on supposait contenir son ombre.

Lorsque le malade tait sans connaissance, on assurait que son ombre
s'en tait alle dans la rgion des esprits. Ainsi en tait-il aprs la
mort; mais dans ce cas la _ntsn_ changeait de nom, et devenait
_nzoul_. C'tait la forme impalpable de l'tre vivant d'autrefois.

Qu'tait-ce que la rgion o les esprits se runissaient aprs la mort?
Le mythe suivant pourra expliquer quelque peu les croyances des Porteurs
 ce sujet.

                               ***

"Il y a de cela bien longtemps, racontaient-ils, deux jeunes gens
s'taient perdus dans le bois et erraient  l'aventure, lorsqu'ils
tombrent sur un tronc d'arbre gisant par terre et entirement creus
par l'ge. Curieux de voir o aboutissait son ouverture, ils se
glissrent  l'intrieur.

"Sur leurs genoux et sur leurs mains, ils s'avancrent pendant quelque
temps le long d'un conduit souterrain. C'tait obscur, la marche tait
pnible.

"Ils arrivrent enfin dans un lieu rempli de crapauds, de serpents et de
lzards. Ils faillirent mourir de frayeur. Ils voulurent revenir en
arrire; ce fut impossible. Alors, ranimant leur courage, ils se mirent
 courir,  courir. Puis la route s'largit et les tnbres se
dissiprent.

"Ils se trouvrent alors au sommet d'une colline dominant une rivire.
Et, de l'autre ct de la rivire, s'levait un village compos d'une
multitude de loges en planches. Il y en avait de noires, il y en avait
de rouges.

"C'est l que demeurent les ombres. Elles taient alors  se divertir
sur la pelouse. Jamais on ne pourra dire leur nombre; elles faisaient un
tapage assourdissant, caus par l'intrt qu'elles semblaient prendre 
leur jeu.

"A la vue des ombres, un des jeunes gens s'enfuit vers un buisson et s'y
cacha. Son cousin, remarquant sur l'autre rive des canots noirs et des
canots rouges, se mit  hler pour qu'on vnt le prendre. Mais si grand
tait le tumulte qu'on ne l'entendit point.

"Lass, aprs beaucoup d'efforts inutiles, le jeune homme vint 
bailler. Une ombre, entendant le mouvement de ses mchoires, en avertit
ses soeurs, puis vint le chercher.

"Le jeune homme voulut s'embarquer dans un de leurs noirs canots, mais
son pied touchait  peine l'embarcation que celle-ci cdait sous le
poids, comme si elle et t lastique. Ce que voyant, les ombres
s'approchrent pour le flairer.

"--Il ne sent pas la fume, se dirent-elles l'une  l'autre.

"Elles apprirent ainsi qu'il n'avait point t incinr. Alors,
saisissant fivreusement le malheureux dans leurs bras dcharns, les
ombres courrouces le lancrent en l'air, le lancrent encore, comme on
ferait d'une balle, jusqu' ce qu'il ne restt plus de son ancien moi
que la peau seule.

"Puis elles le jetrent dans la rivire, o un gros poisson le dvora.

"Son cousin, soigneusement cach jusque-l, reprit alors le chemin de la
terre des vivants.

"Cette fois, il ne craignait plus ni serpents, ni crapauds, ni lzards;
car son sjour au pays des mnes avait fait de lui un autre homme.

"Comme il retournait vers l'arbre creux, une voix terrible retentit tout
 coup  ses oreilles.

"--Petit-fils, petit-fils, disait la voix.

"Et au bout du conduit souterrain le jeune homme rencontra un gant qui
l'adopta pour petit-fils.

"Aprs une longue srie d'aventures avec son nouveau grand-pre, il
finit par monter l-haut, et c'est lui qu'on voit maintenant, debout
dans la lune, quand les nuits sont sereines."

Tels taient Porteurs et Babines lorsque, le soir du 20 aot 1885, je
fis tout  coup mon apparition au milieu des premiers. Telles taient
encore leurs moeurs, coutumes et une partie de leurs croyances.

Deux prtres s'taient succd au milieu d'eux aprs avoir, le premier
surtout, le P. Jean-Marie Lejacq, travaill de leur mieux pour draciner
les ides et observances de leurs ouailles les plus en opposition avec
la lettre et l'esprit de l'Evangile. Je ne voudrais certes point
dprcier indment leurs mrites, qui n'taient pas minces.
Malheureusement leur ignorance de la langue du pays ne leur avait jamais
permis mme de souponner beaucoup de ce qui tait  reprendre dans la
vie des indignes.




CHAPITRE VI

_LACS ET RIVIERES_


SOMMAIRE.--Encore  l'cole--Manire de voyager--Dans la bourrasque--En
traneau--Aux malades--Nol  Natlh--Courte cour.


Mon tout premier soin en arrivant au lac Stuart fut donc de recommencer
en faveur de mes nouvelles ouailles ce que j'avais fait pour mes
anciennes. Difficile et riche comme est la langue tchilcotine, celle des
Porteurs la surpasse de cent coudes sous ce double rapport.

De fait, dans un essai que je prsentai un jour  une session de Vienne,
en Autriche, du Congrs international des Amricanistes, je montrai
comment, pour un seul de nos mots franais, je pouvais citer non moins
de cent mille synonymes porteurs, et aucun des savants runis des quatre
points cardinaux ne put, devant mes explications, se montrer incrdule.

Prenez, par exemple, le mot "mettre". Ce verbe n'a pas de synonyme exact
dans la langue des Porteurs, parce que les gnralits et les
abstractions ne sont point dans son gnie. Il faut avec elle prciser,
dire ce que vous mettez, comment vous le mettez et dans quelles
conditions, dans chacun desquels cas le verbe changera, sans que
pourtant vous exprimiez par ses diffrentes formes autre chose qu'une
relation avec le complment, non pas le complment lui-mme.

C'est ainsi que le verbe change si ce complment est un objet
indtermin, sans caractristiques spciales, s'il est pluriel ou
singulier, s'il est rond, long, pesant, mou comme une toffe, liquide ou
semi-liquide, granuleux ou solide, contenant, ou creux, ouvert ou ferm,
des plumes, du foin, de la mousse, une pierre, etc.

De plus, il vous faudra un nouveau verbe selon que l'action exprime se
fait pour la premire ou pour la seconde fois, si vous la faites sous
l'impulsion de la colre, de la peur, en cachette,  tort, usuellement
ou rarement, en vous trompant, etc. Nouveau verbe encore si vous mettez
dessus ou dessous,  ct ou au loin, bout  bout en ne touchant qu'
l'extrmit ou par juxtaposition des parties terminales, prs l'un de
l'autre, et l'un sur l'autre, etc.

Ce sont alors multiplications sur multiplications, puisque chacun de ces
nouveaux verbes peut se doubler, se tripler, se dcupler, etc., selon
que vous y ajoutez l'ide de rduplication, de rduplication avec ide
de peur, de rduplication avec ides de peur et d'erreur, etc., etc.
Sans compter que, chose extrmement importante, une nouvelle altration
trs sensible rsultera de la notion du ngatif, qui, pour tous les
verbes, est diffrent de l'affirmatif.

Malgr ma rsolution de n'entrer dans aucun dtail l-dessus, je ne puis
me refuser la satisfaction de donner ici un exemple, sans lequel on
pourrait croire  de l'exagration de ma part.

Ainsi, je porte, je tiens, dans la main (objet indtermin) se rend en
porteur par _nes-a_. Le ngatif de ce verbe apparemment trs simple est
_au ne-lhe-zes-erh_. Comptez bien maintenant les diffrences: premire,
_au_, qui correspond  notre "ne... pas"; _lhe_, nouvel lment; _zes_,
troisime addition dans la facture du verbe, et _-erh_, dernire
flexion: en tout trois changements plus une addition monosyllabique. Du
premier verbe, seule la syllabe _ne_ reste dans le second.

Quand je quittai ma premire mission, je parlais tant bien que mal le
tchilcotine; assez bien, dans tous les cas, pour me faire comprendre au
catchisme et dans de courtes instructions que je donnais sans
interprte. En arrivant  ma seconde, je ne pus comprendre un tratre
mot de ce qu'on me disait, bien que les deux langues aient t
apparentes.

D'aucuns m'ont depuis demand, en face surtout du livre monumental que
je viens de publier sur le porteur (environ 1400 grandes pages), comment
j'avais fait pour apprendre un tel idiome.

--C'est bien simple, ai-je alors coutume de rpondre; j'ai appris le
porteur en faisant des fautes; ce qui ne pouvait manquer d'arriver,
puisqu'il me fallut tout deviner, sens des mots et particularits
grammaticales--exquises, trs significatives et extrmement logiques.

Par exemple, j'avais besoin d'une nouvelle expression. J'avisais pour
l'acqurir le premier venu parmi ceux que je croyais comptents, et,
aprs l'avoir rpte devant lui pour m'assurer que je ne faisais pas de
faute, la consignais religieusement sur mon carnet. Puis je l'employais
dans le mme sens  la premire occasion, pour la mieux graver dans ma
mmoire.

C'tait parfois alors une incontrlable explosion d'hilarit que je
subissais trs srieusement.

--Qu'avez-vous? Pourquoi ces rires? demandais-je alors.

--Oh! Pre, c'est par trop fort, rpondait-on. Srement tu n'as pas 
l'esprit ce que tu viens de dire!

--Mais c'est toi, Johnny, qui m'as donn ce mot avec le mme sens que
celui que je lui attribue.

--Oh! que non; tu as d mal crire, dclarait le coupable, pas plus
press que ses semblables  avouer une faute.

Aprs tre ainsi devenu la rise publique, on peut bien croire que
j'avais assez d'amour-propre pour m'en souvenir. Je n'employais plus ce
mot dans un sens qu'il ne comportait point.

                               ***

Revenons maintenant au paradis terrestre qui m'tait chu en partage.

J'ai dit que le district du lac Stuart formait une mission idale. Ici
vous en avez pour tous les gots.

Nautonnier, vous traversez annuellement d'un bout  l'autre les beaux
lacs Stuart et Babine, berc sur les vagues ou les fendant en dpit de
leur rage. Mme, si vous prfrez le canot au cheval, vous pouvez vous
confier au courant des rivires Stuart et Ntchakhoh, qui vous remettra
sain et sauf entre les mains des Indiens, qui saluent votre arrive de
leurs dcharges de mousqueterie.

Les vagues un peu fortes du lac ou les flots bruyants de quelque rapide
peuvent s'irriter de votre audace et menacer votre frle esquif; le bon
Dieu veille sur son envoy, et vous en serez probablement quitte pour un
bain forc et une lgre motion qui rompront la monotonie du voyage.

Vous sentez-vous cavalier? Sellez votre cheval, et dirigez-vous vers les
montagnes Rocheuses. Vous vous enfoncez bientt dans les fourrs, et
volez par-dessus des milliers d'arbres tombs en travers du sentier.

Des bourbiers sans fond pourront de temps en temps modrer votre ardeur,
et menacer d'ensevelir vivant votre coursier en nage. Divisez le poids,
sautez vous-mme dans la fondrire--vous trouverez de l'eau au campement
du soir--et, quelques pas plus loin, vous continuerez votre chemin comme
si rien n'tait arriv.

Puis, le lendemain ou le surlendemain, vous aurez la consolation de
baptiser quelque chasseur skanais, qui mourra peut-tre de faim avant
votre seconde visite et vous devra ainsi le salut.

Que si vous vous dites d'humeur plus pacifique, je vous conseillerai
d'attendre l'hiver avec ses neiges et ses frimas. Alors, tran par
quatre chiens plus ou moins belliqueux selon que le fouet est plus ou
moins proche, vous pourrez prendre le chemin de la fort et vous diriger
vers le sud-ouest.

Par monts et par vaux, sur la neige durcie de l'troit sentier, vous
glisserez au pied des pins que Bore a orns d'une dentelle immacule,
jusqu' ce que les panaches de fume d'abord et la fusillade des
sauvages ensuite vous avertissent que vous arrivez au fort Fraser, o
les gens de la place et des environs se sont runis pour fter avec vous
l'Enfant de Bethlem.

Les montes sont trop lentes et les descentes trop brusques, direz-vous.
Votre traneau verse trop souvent et menace de vous faire touffer dans
la neige o votre conducteur vous a laiss enfoncer. Quittez donc la
fort, et refaites sur la glace du lac Babine le trajet que vous avez
fait quelques mois auparavant port sur la crte de ses vagues. L,
point d'motion trop vive; mais, en revanche, vous pourrez avoir le nez
ou le menton gel par la bise qui court le long du lac sans rencontrer
d'obstacle.

Que si vous n'tes pas encore satisfait, je vous menacerai de la
raquette.

Mais mieux vaut ne pas aller jusque-l, surtout si vous n'tes point
habitu  cet instrument de torture pour les jambes et les pieds. J'ai
fait certaines courses  pieds en de si pnibles circonstances que,
aprs deux jours de marche, j'tais oblig de me jeter par terre tous
les quatre ou cinq cents pas. J'ai souffert de la faim autant qu'un
Indien  jeun depuis cinq ou six jours. J'ai t couvert de la tte aux
pieds de ces cruels petits bourreaux qu'on appelle maringouins. Mais je
n'hsite pas  dclarer que toutes ces misres ne peuvent se comparer 
la fatigue rsultant d'une premire course  la raquette sur la neige
molle et sans chemin fray.

Ecoutez plutt.

                               ***

C'tait vers la mi-fvrier, c'est--dire  l'poque des grands froids.
Au bout de cinq jours de marche force en revenant de chez les Babines,
nous nous trouvions encore, mes trois compagnons et moi,  prs de deux
jours de la Mission, o je voulais absolument tre de retour pour le
dimanche suivant. Si le missionnaire n'observe pas, mme au prix de
grands inconvnients, le saint jour du Seigneur, comment pourra-t-il
exiger cette observation de ses ouailles?

Or en nous rendant cette nuit au village situ au bout du lac Stuart, je
pensais me faire conduire en un jour en traneau  cheval  N.-D. de
Bonne-Esprance. Aussi avais-je intim  mes Indiens ma ferme rsolution
de ne camper qu'au bout du lac.

Le soleil tait sur son dclin lorsque nous arrivmes au bout de la
longue baie du Nord, sur le lac Stuart. La neige tait assez peu
paisse sur la glace, et nos chiens, qui s'taient puiss le long du
sentier accident qui relie cette baie au lac Babine, semblrent revivre
un instant.

Mais un instant seulement. Car nous nous apermes bientt que plus nous
allions, plus la neige devenait paisse. Or il n'y avait pas l'ombre
d'un sentier, et ceux qui ont voyag dans le nord savent avec quelle
difficult se meut, dans ces circonstances, un traneau pesamment
charg.

Enfin la neige devint si paisse et le froid si intense que hommes et
btes refusrent de faire un pas de plus.

Il pouvait tre cinq heures du soir.

Mes Babines allumrent un grand feu sur le rivage. Il tait temps: l'un
d'eux avait dj un pied gel. Voyant que nos chiens ne pouvaient plus
nous tre d'aucun secours, et voulant cote que cote me rendre au bout
du lac pour ne pas manquer la messe le dimanche suivant--nous tions au
vendredi soir--je demandai  notre guide de me prter ses raquettes,
d'normes machines, larges et pesantes mme pour un sauvage.

--Et pourquoi faire? me demanda-t-il.

--Pour me rendre  _Yekhou-tch_, lui dis-je. Si je pouvais arriver l
cette nuit, je serais  la Mission pour y dire la sainte Messe dimanche
prochain.

--Impossible, fit l'Indien. Tu fais piti, tu n'as pas encore l'habitude
de la raquette; tu vas certainement rester en chemin.

--Je vais faire mon possible, advienne que pourra, observai-je. Tu sais
que je ne suis pas pour voyager le dimanche et manquer la messe ce
jour-l.

--Mais considre, je t'en prie, le temps qu'il fait; tu ne peux manquer
de te geler.

--Qu' cela ne tienne; je vais m'envelopper le mieux possible.

Mes autres compagnons s'taient joints  mon interlocuteur, et parlaient
comme s'ils avaient  coeur de prvenir une catastrophe.

--De grce, considre l'paisseur de la neige sur la glace,
disaient-ils; remarque bien qu'il n'y a aucun chemin battu. Nous autres,
qui sommes pourtant habitus  la raquette, nous ne pouvons plus
avancer. De plus, ne vois-tu pas la tempte qui approche?

Imprudent que j'tais, je n'coutai point les conseils de l'exprience
et partis.

J'avais puis chez les Babines ma petite provision de vin, et il me
cotait absolument trop de ne pouvoir offrir le Saint Sacrifice le
dimanche suivant.

Tout alla assez bien pendant les trois ou quatre premiers milles. Puis
une espce de malaise, une lassitude indescriptible, une douleur
jusque-l inconnue me prit aux jambes, et me fora malgr moi  ralentir
le pas. Deux de mes gens portant mes couvertures me rejoignirent alors,
pour me devancer de suite et me frayer un sentier.

Mais j'tais tellement puis que, bien qu'ils fissent des efforts pour
guider leur marche sur la mienne, le froid les contraignit  presser le
pas. En sorte que le vent violent qui soufflait en ce moment eut bientt
effac leurs traces.

En mme temps, la baie s'largissait; le lac mme tait en vue, ce qui
ne fit qu'augmenter la fureur de la tempte. Il n'y avait pas  s'y
tromper: malgr toutes mes prcautions, le menton me gelait.

Je criai  mes guides de m'attendre, pensant leur faire allumer un peu
de feu. Vains efforts! Telle tait la force de l'ouragan qu'ils
n'entendirent rien. En mme temps, le mal des reins et des jambes
devenait insupportable. J'en vins au point de ne pouvoir presque plus
avancer qu'en me faisant manoeuvrer les jambes avec les mains!

Pendant ce temps, le vent, hors de lui-mme, balayait la glace de la
neige qui la recouvrait, m'aveuglant et me fouettant la figure comme et
pu faire le flau d'un gant, pour s'en aller ensuite gmir piteusement
et hurler de rage au travers des sapins de la fort non loin de l,
pendant que de violentes dtonations, tels des coups de canon,
accusaient l'effet du froid sur les roches du rivages qui se fendaient.

Que faire alors? Si j'essayais de quitter un instant les raquettes pour
me reposer, j'tais moralement certain, vu l'tat de mes mains, de ne
pouvoir plus les relacer, et alors comment avancer? La neige tait si
paisse que la marche sans raquettes tait impossible. Oh! les terribles
heures que je passai alors, seul et comme abandonn au sein de
l'ouragan!

Enfin, absolument  bout, je dfis mes raquettes et me couchai dessus.
J'tais vaincu.

Si j'avais le malheur de me laisser aller au sommeil qui voulait
maintenant s'emparer de moi, je savais que j'tais perdu: je ne me
rveillerais que dans l'ternit. Aussi, aprs des moments de repos que
je trouvai bien trop courts, eus-je la bonne inspiration de me
soustraire au danger.

Me relevant donc pniblement, je ttai la neige de mes mains. O bonheur!
j'tais tomb sur le chemin battu qui menait au petit village o je me
rendais, et qui n'tait recouvert que d'une lgre couche de neige. Une
heure plus tard, j'tais  l'extrmit du lac, au milieu de sauvages en
train de faire leur prire du matin comme j'arrivais.

Il tait prs de cinq heures du matin, et j'avais pass toute la nuit,
sans souper naturellement, au plus fort de la tempte--ou poudrerie,
comme on dit au Canada.

J'en fus quitte pour le menton gel et un abattement extraordinaire qui
dura plusieurs semaines et me confina  la chambre. Mais je pus dire la
messe le dimanche.

                               ***

Mais il est temps de faire plus ample connaissance avec mes nouveaux
paroissiens. Pour cela il nous faut quelque peu rtrograder.

Les habitants de notre village central m'ont reu avec de vives
dmonstrations de joie. Ils aiment le prtre d'un amour sincre, et puis
n'est-il pas vrai que, pour eux comme pour bien d'autres, tout nouveau
tout beau? Nous sommes dj amis, et grce  mes tudes prcdentes, je
commence mme  balbutier quelques mots de leur langue. Mais les autres
Indiens? Une occasion se prsente vite de faire connaissance avec
quelques-uns d'entre eux.

Il n'y a pas plus d'un mois que je suis au lac Stuart, lorsque arrive un
sauvage  la mine avenante, qu'on me dit venir du Fond du Lac
Fraser--c'est ainsi qu'on appelle en Amrique l'extrmit d'un lac
oppose  celle de son dversoir.

--Mon frre an se meurt, me dit-il; il est bien misrable et ose 
peine te demander. Mais il voudrait bien tre "prpar" (recevoir les
derniers sacrements) avant de quitter cette terre. Ne pourrais-tu venir
lui confrer cette faveur?

_Thautilh_, c'tait son nom, me prsente alors une peau de lynx en
disant:

--Nous sommes pauvres; cette peau est tout ce que nous avons en ce
moment; mon frre an te l'envoie. Si tu pouvais dire la messe pour lui
demain matin, nous t'en serions bien reconnaissants.

--A quelle distance est ton frre? demandai-je.

--A deux journes de marche environ. Mais en nous pressant, nous pouvons
faire le trajet en moins de temps.

--Non seulement moi, mais mon _socius_ ici dirons la messe pour lui,
dis-je alors. Quant  moi personnellement, je serai on ne peut plus
heureux d'aller l'administrer.

Le lendemain nous partions au galop, et deux jours aprs j'tais au
chevet du moribond. Je l'administrai en prsence d'un groupe de sauvages
qui me dvoraient des yeux, et, soit dit en passant, le sacrement qui a
surtout pour fin le bien-tre spirituel des mourants, lui profita mme
au point de vue corporel. _Qasyak_ recouvra la sant et demeura jusqu'
sa mort, arrive il n'y a pas longtemps, l'un des meilleurs chrtiens du
pays.

L'anne suivante, une cause identique rclamait ma prsence au mme
village.

C'tait l'poque fixe pour la grande runion des sauvages  Natlh,
prs du dbouch du lac Fraser. Le chef du Fond du Lac se mourait, me
dit-on, et telle semblait tre l'urgence du cas que je crus pouvoir
partir, cette fois en traneau  chiens, immdiatement aprs la messe du
dimanche.

Le temps tait doux, ce qui rendit la marche lente et pnible aux
chiens, vu que la neige, molle et fondante, adhrait au traneau et
l'empchait de glisser comme il aurait d.

Un second traneau, attel de trois chiens seulement, tantt nous
suivait, tantt nous prcdait, portant ma chapelle et nos provisions de
voyage.

Un sauvage en raquettes ouvrait la marche, et sa vue servait 
encourager les chiens qui, haletants et la langue pendante, cherchaient
 chaque instant un prtexte pour s'arrter. Le fouet du conducteur qui
chemine derrire les a vite rappels au devoir, et ses "Marche! marche!"
ne servent pas peu  rveiller l'ardeur de ceux qu'il excite ainsi en
les nommant.

Il ne faut pas peu d'habilet, jointe  une certaine force musculaire,
pour guider le traneau et lui faire viter les chicots qui bordent le
sentier, et surtout pour l'empcher de verser lorsqu'il faut longer les
flancs des nombreuses hauteurs ou descentes qui l'agrmentent--car il ne
faut pas oublier que nous sommes en pleine fort.

Parfois les descentes sont si abruptes que le conducteur a beau se
laisser traner en arrire pour servir de frein, le vhicule se
prcipite au fond du ravin et manque d'craser les chiens, qui se
trouvent pris  l'improviste, et, tout penauds, se serrent les uns
contre les autres.

Naturellement une descente suppose presque toujours une monte, et alors
il faut gnralement qu'un sauvage vienne aider au conducteur, qui aide
lui-mme aux chiens, pendant qu'un troisime, rest au sommet de la
cte, appelle ces derniers et cherche  leur communiquer un tant soit
peu d'ambition.

Il est curieux alors de voir ces ttes canines se dtournant l'une
aprs l'autre pour s'assurer de la position du fouet, et tirer, ou
feindre de tirer, selon qu'elles ont plus ou moins raison de
l'apprhender.

Le soir, le premier soin en s'arrtant est naturellement de prparer le
campement. La neige est plus ou moins dblaye avec la raquette; un
grand feu est allum, des arbres entiers servant de bches; des branches
de sapin sont disposes sur ce qui peut rester de neige, lesquelles
servent de couche, et le maigre repas du soir est prpar.

Pendant ce temps, nos chiens, qui sont rests attels, ou bien dorment
d'un profond sommeil tendus sur la neige, ou bien, si vous les faites
trop attendre, coupent les traits de leurs dents et s'enfuient.

Un saumon sec est leur pitance du soir. Quand vous le leur jetez, aprs
l'avoir pralablement pass aux flammes, il vous faut protger les
faibles contre les forts ou les vicieux, autrement vous tes la cause
involontaire de batailles qui ne finiront pas quand vous voudrez. Il
arrive parfois que certains de vos meilleurs chiens sortent de ces
combats estropis pour la vie, ou tout au moins hors de service pour le
prsent.

Notre premier campement fut  une place appele lac Canard, une toute
petite pice d'eau aujourd'hui transforme en prairie naturelle. Ce
campement tait on ne peut plus mal choisi, vu que, se trouvant sur une
petite minence, le vent qui soufflait alors avec beaucoup de force et
sans direction fixe nous chassait la fume dans les yeux, et nous
empchait non seulement de manger, mais mme de jouir du repos que mes
gens, du moins, avaient si bien gagn.

Pendant la nuit, le temps s'claircit, et en consquence il gela assez
fort, ce qui solidifia considrablement la surface de la neige.

Aussi le lendemain,  une heure du matin, tions-nous sur pieds,
disposs  faire ce jour-l une bonne tape. Notre mourant nous tait
toujours prsent  l'esprit, et sa pense nous empchait de prendre
notre temps.

Le lac Canard se trouve presque au sommet de la montagne qui spare le
bassin du lac Stuart de celui du lac Fraser. Nous n'emes bientt plus
qu' descendre; nous le fmes  fond de train, et cela d'autant plus
facilement que, le sentier s'tant durci pendant la nuit, le traneau
glissait presque comme sur de la glace.

Aussi un peu aprs midi tions-nous dj au village de Natlh.

L, une lgre rfection; nous changeons d'hommes et d'attelage et
repartons  la course.

--Marche, _Sadz_ (la Montre)! marche, Chocolat. Ah! mon cochon! Oh! le
crapaud! crie mon nouveau conducteur, qui peut se vanter de savoir
quelques mots de franais.

Les chiens, terrifis de mots si effrayants, et surtout du ton
comminatoire de leur nouveau matre, partent prompts comme l'clair sur
la glace vive du lac. Mon homme les suit en courant, tandis que son
jeune frre nous prcde, galement  la course.

Ce jour-l mme, au clair de la lune qui venait de se lever, nous
arrivions  la loge du chef, et je lui administrais les derniers
sacrements, qu'il recevait dans les meilleures dispositions.

Puis, aprs avoir confess toute sa famille, je retournais  Natlh, 
l'autre bout du lac.

                               ***

A Natlh les sauvages de cinq camps diffrents se sont runis pour se
prparer aux ftes de Nol par une bonne mission.

Nous nous htons d'en commencer les exercices: messe quotidienne suivie
d'un sermon, puis catchisme vers onze heures, et enfin, le soir, avis
et autre sermon prcds de la prire et suivis de la bndiction du
Saint-Sacrement.

Car ici nous avons l'avantage de possder Jsus-Hostie. Les Indiens
savent apprcier l'honneur que le Dieu de l'Eucharistie fait  leur
humble glise, et vous les voyez chaque jour se succder les uns aux
autres, pour dposer  ses pieds l'offrande de leur coeur et l'exposition
de leurs besoins.

Par catchisme on entend chez les sauvages, non seulement la lettre et
l'explication du rsum de la doctrine chrtienne, mais encore, et
surtout, des leons de chant, la manire de se tenir  l'glise et la
plupart de ces avis dtaills que ne comporte point la nature plus
srieuse du sermon.

Gnralement nous commenons le catchisme par cinq minutes de
mditation sur le sujet de l'instruction du matin, pendant lesquelles
chacun s'efforce de s'en rappeler le plus qu'il peut, et, en rponse aux
questions du prtre, rapporte publiquement ce qu'il en a retenu.

Notre premire fte de Nol  Natlh n'eut rien de bien remarquable. Je
ne connaissais pas encore la langue, et nos sauvages n'avaient point
encore ces cantiques et surtout cette pastorale qui les ont depuis
fascins  un si haut degr.

Cette dernire est une longue pice de vers en porteur dont le but est
de reproduire par le chant la scne sublime de Bethlem. Une douzaine de
jeunes filles, groupes dans un coin de l'glise, font la partie des
anges, et tantt dialoguent avec la masse des fidles qui personnifie
les bergers, tantt chantent, en parties, les louanges du Trs-Haut.
Cachs dans la foule, un ou deux jeunes gens reprsentent le narrateur,
qui explique le plus brivement possible l'enchanement des vnements.

Croirait-on possible de faire chanter correctement en quatre parties une
foule de blancs remplissant une glise? J'ai bien peur que la rponse ne
doive tre ngative. Ici, de simples sauvages le font quand ils sont
censs reproduire, sans aucun accompagnement d'orgue, la prire que les
bergers durent faire  Jsus-Enfant.

Un triste accident jeta comme un voile de deuil sur notre premire
runion de Nol. J'ai dit que la population de cinq camps, ou villages,
se trouvait runie auprs de l'glise de Natlh. C'est dire que les
sauvages de deux ou trois villages limitrophes taient camps dans des
cahutes de branchages de caractre tout  fait provisoire, et par
consquent dnus de tout confort.

Or cet hiver fut trs rigoureux, et le matin du jour mme que j'avais
fix pour les baptmes d'enfants, on vint me prvenir qu'un nouveau-n
tait mort de froid pendant la nuit, et sans baptme!... pour ainsi dire
au seuil du paradis!

                               ***

Un autre incident que je dois aussi rapporter  cette premire retraite
de Natlh fut, pour moi du moins, de nature bien moins lugubre.

Au cours de nombreuses visites que je reus un soir fut celle d'un jeune
homme, dont j'ai oubli le nom, qui vint me demander de le marier.
Gnralement l'homme et la femme, en pareil cas, se prsentent ensemble
au prtre qui, s'il a des doutes sur la libert qu'on laisse en
l'occurrence  la dernire, a plus tard la possibilit de s'assurer
privment de son rel consentement.

Ne voyant personne  ct du jeune homme, je dus donc lui demander:

--Avec qui veux-tu que je te marie?

--Avec cette grosse fille campe prs d'un tel, qui porte un mouchoir
vert sur la tte.

--Quel est son nom?

--Je ne sais pas.

--Comment, tu ne la connais donc pas?

--Oh! si, je la connais pour l'avoir vue; elle est grosse et grasse, et
je pense qu'elle fera bien mon affaire.

--Mais elle, consent-elle au moins  s'unir  toi?

--Je n'en sais rien.

--Dans ce cas, mon ami, tu comprends que je ne puis rien faire. Le
mariage est chose trs srieuse: il ne faut pas se tromper lorsque l'on
convole. Par ailleurs, je ne puis pas me mler d'unir qui ne se connat
point en influant sur l'une des parties. Vois donc si cette grosse jeune
fille au mouchoir vert consent  se marier avec toi, et reviens demain
me donner le rsultat de ton enqute.

Le lendemain soir, il revenait avec la fille, qui donnait son plein
consentement; je publiai les bans et unis le couple, qui a depuis vcu
aussi paisiblement que n'importe quel autre.

Qu'en pensera le lecteur habitu  ces interminables frquentations si
dangereuses pour le bien-tre spirituel du chrtien, frquentations dont
le dmon retire d'ordinaire tous les profits? _Est modus in rebus_, il
ne faut pas exagrer d'une manire ou d'une autre; ce qui n'empche
qu'une cour trop prolonge a plus d'inconvnients que celle de mon jeune
candidat au mariage.

Un autre de mes fidles, connu sous le nom d'"Amricain" (prononc  la
sauvage), pauvre diable qui tait maintenant aveugle, aprs avoir pass
les belles annes de sa jeunesse aux Etats-Unis--d'o son nom--ne
pensait point  se marier, lui. Non seulement il en avait pass l'ge,
mais qui se serait souci d'unir son sort  celui d'un tre qui ne peut
se conduire, et doit, au contraire, tre "tran au bout d'un bton",
comme disent les indignes?

Non, l'Amricain, homme doux et de bonne composition, pensait plutt 
sa misrable condition, et, pour l'amliorer, s'y prenait de la bonne
manire, en s'adressant  Celui qui pouvait y porter remde.

Un jour que j'tais all dire mon brviaire devant le Saint-Sacrement,
j'entendis la porte de l'glise s'ouvrir, puis quelqu'un entrait en
martelant le plancher d'un bton. En mme temps, c'taient des soupirs,
de forts soufflements propres aux sauvages essouffls ou dans la peine,
et bientt une voix se faisait entendre qui videmment se croyait seule.

--Mon Dieu, disait-elle, vous savez comme je fais piti: je n'y vois
point et bien souvent je n'ai rien  manger. Vous tes ici, vous
m'entendez; faites donc bien attention  ce que je vais vous demander.
Rendez le monde bon et charitable; dites-leur bien de ne pas m'oublier,
moi qui ne puis gagner ma vie; inspirez-leur de me donner  manger quand
j'entre chez eux. Qu'ils me donnent du saumon, qu'ils me donnent de la
galette s'ils en ont, et mme un peu de graisse avec.

Bienheureux les pauvres d'esprit!

Naturellement j'eus  peine besoin de me retourner pour apprendre qui
adressait au Ciel cette nave supplique. C'tait tout simplement mon
brave "Amricain".




CHAPITRE VII

_VOYAGES DU PRINTEMPS_


SOMMAIRE.--Syllabaire porteur--Tourne du printemps--Gibier
emplum--Stony-Creek--Rapides--Fort Georges--"Il est tu"--Un orage sous
un arbre.


J'ai parl des efforts que je fis pour apprendre la langue de mes
Indiens. Ajouterai-je ici, dans un ordre d'ides analogue, que je ne me
contentai point de m'instruire moi-mme, mais que je voulus de plus
communiquer  mes ouailles une connaissance qui devait leur servir
srieusement, en mme temps qu'elle me faciliterait ma tche,  moi?

Charg d'un immense district de missions, o je pressentais ds le
principe que j'aurais tout  renouveler, prires, catchisme, cantiques,
vu qu'il tait universellement admis que toutes les formules alors en
usage, composes par des partis qui ne connaissaient point la langue,
taient extrmement fautives, je compris bien vite que si je pouvais
amener les Indiens  lire leur langue, mon ministre ne pourrait qu'en
bnficier normment.

Aussi, ds les premiers mois de mon sjour au lac Stuart, je me demandai
quel systme graphique pourrait tre le mieux adapt  leurs besoins.
Trois qualits me semblaient absolument requises; outre qu'il devait
rendre correctement les sons de la langue, l'alphabet devait tre
concis, et surtout facile, parce que je savais que je ne pouvais
disposer que de trs peu de temps pour l'apprendre aux sauvages.

Le systme hiroglyphique appliqu  l'criture de la langue micmaque
par les premiers missionnaires des Indiens qui la parlent tait hors de
la question. Il tait trop compliqu, et du reste, comme il reprsentait
non des lettres, mais des mots, il ne pouvait convenir qu'au dialecte
pour lequel il avait t invent.

Les caractres latins donnaient lieu  la mme objection; s'il faut tant
de temps  l'enfant d'un blanc pour apprendre  lire avec les 25 lettres
de son criture, combien n'en faudra-t-il pas  un sauvageon dont la
langue rclamerait 70 lettres diffrentes pour tre rendue correctement?
Et puis, o trouver ces lettres supplmentaires?

Et cette considration ne compte pourtant presque pas en comparaison de
l'norme difficult inhrente  l'assemblage des diffrentes lettres qui
ont en elles-mmes une certaine valeur, prises sparment, mais se
prononcent d'une toute autre manire lorsque unies ensemble. Prenez, par
exemple, le mot "main". Lorsque vous pelez vous dites _m_, _a_, __,
_n_; mais ces quatre sons s'unissent en un seul lorsque vous lisez.

Je songeai alors au syllabaire de M. Evans. Mais il ne comprend que onze
signes qui, suffisants pour la langue crise pour laquelle il fut
invent, ne sauraient rendre une langue phontiquement riche comme est
le porteur, qui en requierrait au moins 31. De plus, ces signes sont
disposs sans ordre ni mthode, circonstance qui ne peut qu'augmenter la
difficult de son acquisition par l'Indien.

Je fus donc oblig d'en inventer un moi-mme, en empruntant  celui du
Rvrend Evans sa caractristique de syllabisme, mais par ailleurs en me
guidant uniquement sur ce qui me paraissait devoir en assurer la
facilit comme le complet.

Ce syllabaire a fait ses preuves. Au lieu de m'tendre sur ses qualits,
il doit me suffire de faire remarquer que des jeunes gens ont, grce 
lui, appris  lire en deux soires.

De courts manuscrits furent le premier livre de lecture de mes sauvages,
qui commencrent  se servir des nouveaux caractres ds le mois de
novembre 1885.

Mais il tait vident que, pour obtenir des rsultats stables et
satisfaisants, il nous fallait une presse d'imprimerie et des caractres
reproduisant ces signes. La premire, machine de modle des plus
primitifs et maintenant hors de service, nous vint de France; quant aux
seconds, nous les commandmes  grands frais  une fonderie de Montral.

Le premier imprim qui sortit de notre presse fut un petit livre de
lecture, qui fut suivi du catchisme porteur, de quelques prires
dtaches, et enfin d'une revue mensuelle galement en porteur.

--Une revue? dira-t-on.

--Mais oui, une revue, gazette ou journal, tout ce qu'on voudra. Elle
parut tous les mois, et ouvrit ses pages aux nouvelles du pays, de
l'Ancien et du Nouveau Monde. Chaque numro prsenta au lecteur quelque
texte de l'Ecriture Sainte avec commentaires, une courte vie de saint,
quelque histoire intressante, des notions d'histoire, de gographie,
etc.

On y trouva mme,  l'instar des grands journaux amricains, des
questions par des abonns avec rponses par le rdacteur, qui ne
craignait pas de traiter _de omni re scibili et de quibusdam aliis_.

[Illustration:]

Dira-t-on maintenant que le XIXe sicle ne fut pas un sicle de
progrs?

Nos premires classes eurent lieu en hiver. Avec les premiers beaux
jours du printemps, je reprenais le cours de mes missions, c'est--dire
de mes voyages au travers de mon district. Ayant pendant 19 ans sillonn
dans tous les sens ce vaste territoire, je ne puis naturellement entrer
dans le dtail de toutes les tournes que je dus y faire dans l'intrt
des mes dont j'avais la charge. Certains centres de missions--car il
m'tait impossible de prcher dans tous les villages: leurs habitants se
runissaient rgulirement dans les places que nous considrions comme
autant de chefs-lieux--reurent priodiquement ma visite trois fois par
an, d'autres moins souvent, et il va sans dire que toutes ces visites
n'offraient pas le mme intrt.

Je me permettrai maintenant d'introduire le lecteur aux villages les
plus importants, et de lui dpeindre brivement la physionomie qui leur
est propre.

Le 8 mai est d'ordinaire la date fixe pour la visite aux deux camps de
Stony-Creek,  28 milles au sud de Natlh. Les habitants de ces
localits ont  dlguer deux ou trois jeunes gens pour venir chercher
le prtre  la Mission centrale, et le mener chez eux. En 1886, personne
n'arrive  la date usuelle, et l'on ne s'en tonne gure: le sentier est
encore, en certaines places, couvert d'une neige trop paisse pour que
les chevaux puissent y passer sans danger.

Deux jours plus tard, un canot arrive avec deux bateliers. Nous
descendrons donc la rivire Stuart au lieu d'avoir  nous engager dans
la fort.

Le 10 mai, notre lac est encore endormi sous la glace qui le recouvre
depuis six mois. C'est pourquoi nous nous rendons  peine jusqu' son
dversoir, o le canot a t laiss. C'est la "mare", comme disent les
Canadiens, c'est--dire l'tendue d'eau presque toujours ouverte entre
le lac encore gel et sa dcharge.

Nous inspectons notre embarcation: 20 pieds de long sur deux de large.
Comme tous les canots de voyage en usage aujourd'hui, il est en bois de
liard (_Populus balsamifera_), et pourra probablement affronter les
rapides de la Ntchakhoh et les roches dont le lit de la rivire Stuart
est jonch en certains endroits.

                               ***

Nous nous sommes  peine mis en mouvement que des nues d'oiseaux
aquatiques, canards de toutes sortes, mais surtout grbes ou poules
d'eau, s'envolent  notre approche, et vont se jeter sur un point
loign du bout du lac.

Nous ne comptons pas moins de vingt espces diffrentes de canards parmi
les visiteurs emplums de notre district, depuis le mallard, ou canard
de France (_Anas boschas_), jusqu'au petit "mangeur de plomb", ainsi
appel par les Canadiens et mtis parce que ses proportions exigus
semblent occasionner un gaspillage de munitions.

Chacune de ces espces a ici de nombreux reprsentants, mais leur nombre
ne peut se comparer  celui des grbes, appeles localement poules
d'eau. Il faut avoir vcu dans ces parages pour se faire une ide de la
vie, de l'animation de nos lacs et de nos rivires et du tapage qui s'y
produit au printemps. Pendant quinze jours au moins, ce ne sont que
coups de fusils de tous cts, et gnralement ces coups ne sont pas
perdus.

Ceci s'entend de la chasse aux canards. Quant aux grbes, nos Indiens
suivent, pour s'en rendre matres, une mthode plus conomique et non
moins intressante.

Ils n'ignorent pas que ces oiseaux aquatiques poursuivent rarement leur
route vers le nord avant que le lac ne soit dbarrass de ses glaces.
Ils doivent donc se tenir comme prisonniers dans la partie libre
contigu  la dcharge du lac. Comme ils s'y trouvent en nombre si
considrable, nos gens tendent de simples filets de pche en lignes
formant un fer  cheval sur la surface de l'eau. Conduisant ensuite huit
ou dix canots  la fois, et faisant le plus de bruit possible, ils
cernent partiellement la troupe, et la poussent dans les filets, qui
leur barrent le chemin quand ils s'envolent et dans lesquels ils se
prennent, dans l'impossibilit o ils se trouvent de se dgager de leurs
mailles.

C'est l un exercice fort divertissant et des plus mouvements. Il est
surtout trs riche en rsultats, puisque une prise de cent ttes par
filet n'est pas estime chose trs merveilleuse.

En d'autres localits, comme, par exemple, au lac _Nolkrh_, prs de
Stony-Creek, les sauvages surprennent les grbes sur la plage, et les y
assomment  coups de bton avant qu'elles aient pu regagner l'eau
qu'elles ont eu l'imprudence de quitter momentanment. Les grbes, en
effet, qui ont le vol trs rapide une fois dans l'air, ne peuvent
prendre leur essor que si elles sont portes sur l'eau, vu la place que
leurs ailes occupent dans leur anatomie: tout  fait en arrire.

Les grbes une fois dpouilles de leurs plumes, les Indiens en
extraient la graisse et en font des gteaux, o ils puiseront plus tard
pour assaisonner les fruits, ou baies de la fort, qu'ils ont fait
scher au soleil. Quant aux oiseaux eux-mmes, ce qui ne peut s'en
consommer de suite est ouvert, taillad et enfum pour servir en cas de
disette. Un sauvage peut seul en profiter ainsi: nourri de poisson, leur
chair a un got fort peu agrable.

Mais nous nous attardons avec notre gibier aquatique. Qu'on ne s'en
tonne pas trop; ce ne sera peut-tre pas la dernire fois.

A environ cinq milles du lac Stuart, nous rencontrons le premier
rapide--ce ne sera pas le dernier non plus! Il est trs court, et
pourtant mes rameurs insistent pour que je me rende  pieds jusqu'au
remous qui se trouve un peu en aval. L ils me reprennent aprs avoir
vid l'eau qui s'est introduite dans le canot.

Que dire maintenant? Que mentionner  moins que ce ne soit encore le
gibier emplum? La rivire, un beau cours d'eau de prs de deux cents
mtres de large en moyenne, en est littralement couverte. Le plus
souvent grbes et canards s'envolent  notre approche; mais comme leur
instinct les porte vers le nord et que nous descendons au sud, ils
reviennent vite, et alors passent en bandes au-dessus de nos ttes.

Belle occasion d'en abattre au vol. _Yekhaih_ et _Alloulh_, mes
compagnons, en profitent pour augmenter nos provisions de voyage.

L'exemple est contagieux. Malgr mes bonnes rsolutions, je ne puis
m'empcher de saisir mon fusil. Pan!... Le voil qui part sans ma
permission, non pas aux canards qui nous entourent, mais... dans le
canot! Je viens  mon insu d'en envoyer la charge dans les couvertures
qui servent de sige  l'un de mes gens! Deux pouces plus haut, et
c'tait lui qui la recevait!...

Dcidment il est plus sr de laisser faire mes bateliers. Je mets donc
mon arme en quarantaine, pour la punir d'tre partie si vite.

Plus loin, c'est une bande d'oies sauvages, que nous apercevons campe
sur la banquise. Nous mettons  terre de peur d'tre vus, car ce gibier
est trs sauvage. Yekhaih s'enfonce dans le bois, et, faisant un dtour,
va les surprendre quelques centaines de pas plus loin.

Un coup de feu, puis un second, et nous descendons voir le rsultat. Une
oie est reste sur la glace, tandis qu'une autre, lgrement blesse,
s'enfuit clopin clopant et se cache si bien dans les broussailles que
nous ne pouvons la trouver.

Depuis notre dpart, nous avanons assez vite, grce  la rapidit du
courant. Nous tombons maintenant dans ce qu'on appelle l'eau morte dans
le pays, c'est--dire que le courant est dsormais imperceptible. Il
nous faut donc forcer un peu, ncessit qui n'est pas trop mal venue,
puisque voici maintenant la neige qui commence  tomber. La nuit
approche: campons.

Le lendemain, la rivire s'largit et devient de moins en moins
profonde. En mme temps, elle commence  s'agiter, et le bruit sourd qui
sort de son sein nous avertit que nous voguons quelques pieds seulement
au-dessus des roches qui en jonchent le lit.

Bientt nous atteignons _Tchinlak_, au confluent de la Stuart avec la
Ntchakhoh, cours d'eau peut-tre moins large mais bien plus profond,
que nous devons remonter.

                              ***

Dans la matine du quatrime jour, nous touchons  _Nonla_, o nous
laissons la Ntchakhoh pour faire le portage de cinq ou six milles qui
nous spare de notre destination.

Aprs midi, nous arrivons au village de Stony-Creek, o la population
d'un autre camp s'est runie aux Indiens de la place pour profiter de la
mission que je suis venu leur donner, et qui est bien suivie, bien
qu'avec un peu moins d'assiduit qu' Natlh.

Ce qui fait la richesse de la place, o se sont depuis longtemps tablis
les habitants du village de Noulhkrh, c'est la quantit vraiment
extraordinaire d'une espce de carpes appele _telkri-yaz_, qui remonte
annuellement le dversoir du lac o elle vient frayer. Les sauvages la
prennent  la puise avec  peu prs autant de facilit qu'on puiserait
un seau d'eau.

Ce poisson parat rgulirement  l'poque de ma visite du printemps. Il
se trouve en telle abondance que maintes fois j'ai t embarrass pour
traverser la rivire, d'ailleurs peu profonde. Mon cheval, ne pouvant
presque pas avancer sans toucher aux carpes qui lui courent au travers
des jambes, s'effarouche et refuse d'aller plus loin.

Au village mme, les chiens font bombance dans cette saison. Ils les
prennent eux-mmes dans le ruisseau, et on les voit de tous cts, repus
et comme engourdis par de trop copieux repas, allant et venant avec un
ventre qui leur trane presque jusqu' terre. Des chiens pcheurs!
N'est-ce pas que ce n'est pas ordinaire?

Au bout de cinq jours, j'entends la confession de ceux qui sont
baptiss, promets  plusieurs le baptme qu'ils sollicitent, mais qu'ils
doivent gagner en apprenant le catchisme et par une vie de vritables
catchumnes, et repars, en compagnie de trois bons rameurs qui viennent
d'arriver du fort Georges--aujourd'hui Prince-Georges.

Nous refaisons rapidement, mais en sens inverse, notre voyage prcdent
jusqu' Tchinlak, pour continuer ensuite par la Ntchakhoh.

Nous sommes au 20 mai. Le soleil fait dj sentir ses rayons; les
trembles et les saules du rivage commencent  bourgeonner; certaines
les de la rivire reprennent tout doucement leur manteau de verdure,
nuance jauntre produite par les jeunes feuilles que la chaleur fait
clore.

En bas de Tchinlak, de lointains mugissements se font peu  peu
entendre. Nous tournons une pointe et distinguons l-bas les flots
blancs qui se lvent et retombent prcipitamment pour se relever encore,
comme si quelque force invisible les tenait en bullition. On le devine:
c'est un des rapides qu'on nous a annoncs.

Comment le franchir sans courir le risque d'y rester? pensons-nous.

Soyons pourtant sans inquitude. Nos gens connaissent la rivire, et
puis Dieu veille sur nous. Il y a juste la place d'un canot, comme une
troue dans le rapide, qui nous permettra de passer sains et saufs, mme
sans trop nous mouiller.

Il n'en est pas toujours de mme. Deux ou trois ans aprs ma premire
visite au fort Georges, je descendais un jour la Ntchakhoh avec deux
sauvages seulement pour rameurs. La rivire tait trs haute, partant
plus rapide que d'habitude, le mois de juin tant l'poque de sa plus
grande crue. Or mes sauvages ne la connaissaient presque pas dans cette
partie de son cours. Arrivs un peu en amont du rapide, le timonier dit
 l'avant:

--Lve-toi dans le canot, et regarde bien o est la meilleure place pour
passer.

Son compagnon, debout, promena un instant un regard inquiet sur le
gouffre blanc d'cume; puis, se rasseyant brusquement:

--Rame fort, dit-il, rame de toutes tes forces et que le bon Dieu nous
protge; nous nous sommes fourvoys!

Tous deux rivalisent d'ardeur. En un clin d'oeil, nous sommes jets au
milieu du tourbillon. Les vagues nous sautent  la figure, entrent dans
le canot et mouillent tout ce qu'il contient.

Enfin nous abordons au plus vite. Hlas! je constate que ma chapelle, et
surtout mes papiers, sont bien endommags; mais nous avons la vie sauve.
Si quelque vague trop forte tait retombe dans le canot, c'tait fini,
nous enfoncions. Encore une fois, il y a une Providence spciale pour le
missionnaire.

Une autre fois, au contraire, nous fmes  la mme place une rencontre
qui nous rjouit plutt. Comme nous descendions joyeusement, aprs avoir
saut les deux rapides, nous apermes tout  coup sur la rive gauche un
joli chevreuil perch au sommet d'une morne dnude. Or les chevreuils,
qui sont trs nombreux au pays tchilcotine, sont ici fort rares. Raison
de plus pour ne pas manquer celui-ci.

Nous abordons immdiatement sans bruit, et deux de mes rameurs s'en
vont, en sens oppos et en contournant la colline, surprendre le gibier,
qui ne se doute de rien. Un quart d'heure aprs, deux coups de feu
retentissent; puis silence complet.

--Ils l'ont manqu, pensai-je  part moi.

Mais non; une demi-heure plus tard, ils apportaient, non sans peine, un
superbe chevreuil, qu'ils avaient abattu du premier coup. Le second
coup tait destin  sa compagne qui, parat-il, en fut quitte pour la
peur.

Le sauvage est trs friand de viande frache. Il n'en a pas quand il
voudrait. Voil donc une belle occasion de satisfaire ses gots. Mais
nous tions alors au vendredi des Quatre-Temps: il fallut bien se
mortifier pendant deux longs jours. Pour un sauvage, c'est ce qu'on
appelle faire pnitence.

                               ***

Je reviens maintenant  mon premier voyage.

Nous arrivmes sans encombre au fort Georges, et abordmes au milieu de
toute la population sur pied. Elle manifestait par des centaines de
coups de fusil la joie que lui causait ma visite. Il nous faut
distribuer des poignes de main  tout le monde, sans mme oublier les
bbs au maillot.

Il est tard; le soleil a disparu  l'horizon. Je me contente donc, 
l'issue de la prire pour laquelle on m'a attendu, d'annoncer l'ordre
des exercices pour le lendemain et les jours suivants.

Le fort Georges comptait alors quelque 135 habitants, tous remplis de
foi et de bonne volont, mais faibles devant la tentation, d'o ils ne
sortaient malheureusement pas toujours indemnes.

Ils taient  une bonne distance de Quesnel, l'avant-garde de la
soi-disant civilisation dans le nord; mais un jour et demi de navigation
sur le haut Fraser les mettait  la porte du whisky. Il est pnible
d'avoir  avouer qu'un trop grand nombre, surtout parmi les jeunes gens,
ne rsistaient pas toujours  leur attrait--propre  toutes les races
primitives--pour le maudit liquide.

Ici, outre les exercices religieux de la mission, ou retraite, nous
avons chaque jour une classe de lecture. Les enfants se montrent tout
enthousiasms de pouvoir crire leur nom; puis ils en viennent bientt 
griffonner de courtes phrases dans leur langue, ce qui rend jaloux leurs
ans. Ceux-ci veulent apprendre en dehors des classes ce qui a t
enseign aux enfants.

La retraite marchait bon train. Nous tions sur le point de commencer le
catchisme, quand j'entendis un jour la terre trembler sous les pas
d'une foule qui se prcipitait vers un mme endroit. Puis un sauvage
accourait me dire qu'un jeune homme s'tait accidentellement tir un
coup de pistolet.

Je me rendis aussitt prs de lui pour voir s'il avait besoin de mon
ministre. Fendant la foule qui encombrait sa cabane, j'entrai et vis
Johnny _S_ (La Ceinture) tendu sans connaissance, tandis que son frre
an suait le sang de la plaie, et s'efforait d'en extraire la fume
de la poudre qui aurait pu l'envenimer. Heureusement que l'arme tait de
petit calibre, et surtout que la balle n'avait perfor que la main.

L'accident n'eut pas d'autre suite fcheuse. Il ne m'inspira pas moins
un sermon sur l'incertitude de l'heure finale qui fit impression.

Huit jours s'taient couls. Les dlinquants firent pnitence, ceux qui
avaient touch  l'_eau des blancs_ payrent l'amende, et chacun se
rconcilia avec Dieu au saint tribunal. J'avais dj fait neuf baptmes.

Puis il fallut songer au dpart.

Mentionnons en passant que la chaleur extraordinaire de la saison a
grossi le Fraser d'au moins vingt pieds pendant mes dix jours de sjour
au fort Georges. Il refoule au loin les eaux de la Ntchakhoh qui,
s'chappant le long d'une valle en arrire du village, ont converti le
terrain en une presqu'le d'o l'on ne peut plus s'chapper qu'en canot.
Or,  mon arrive, il n'y avait pas une goutte d'eau dans ce bas-fond.

                               ***

Nous sommes descendus en canot. Inutile maintenant de songer  retourner
par la mme voie, en raison de la crue des eaux. Force nous est donc
d'emprunter deux chevaux, un pour porter ma chapelle et nos effets,
l'autre pour mon humble personne.

Aprs leur avoir fait traverser  la nage le torrent improvis dont nous
venons de parler, nous entrons dans une plaine basse et sablonneuse qui
formait probablement dans des temps loigns le fond d'un lac, o se
jetait la Ntchakhoh et que traversait le Fraser. Elle est maintenant
parseme de petits pins gommeux  travers lesquels on a pratiqu un
excellent sentier.

Malgr ses bonnes qualits, ce sentier fut tmoin, trois ou quatre ans
plus tard, d'un accident qui faillit m'tre fatal. Je quittais comme
aujourd'hui le fort Georges pour retourner  Stony-Creek. Les sauvages,
le coeur allge et l'me en paix, me suivaient  la course, formant une
cavalcade d'une dizaine de cavaliers en tte desquels je galopais, quand
tout  coup, sans aucune raison apparente, mon cheval s'abattit sous
moi.

--_Silhr! Slhr!_ Il est tu, il est tu, cria mon escorte, dont les
chevaux, arrivant bride abattue, faillirent m'craser.

Que mes perons, dsormais hors de place, se fussent accrochs aux
courroies des triers ou ailleurs avant que j'aie pu me remettre en
position sur la selle, et mon cheval, se relevant brusquement press par
les autres chevaux qui accouraient sur lui, m'et entran la tte en
bas, et, prenant l'pouvante, n'et pas tard  me mettre en pices.

Dieu ne le voulut pas ainsi. A peine tais-je  bas que je pus sauter de
ct, avant mme que ma monture et le temps de se relever.

Une fois la plaine du fort Georges franchie, il nous faut aujourd'hui
faire l'ascension d'une cte trs raide et trs longue, qui mne au
sommet d'un haut plateau bois. Naturellement, c'est un pur acte
d'humanit que de laisser nos chevaux monter allges, et nous ne nous
faisons pas prier pour descendre. Comme je suis le moins agile, je ferme
la marche et prend mon temps.

Hommes et chevaux ont mme disparu derrire les plis et replis du ravin
que nous gravissons, quand il me semble entendre des cris perants
venant je ne sais d'o. Puis la terre parat trembler comme sous une
dtonation sourde et lointaine.

Peu aprs, je me trouve face  face avec deux chevaux descendant affols
la rampe escarpe du prcipice, le cheval de somme tranant son bt tout
disloqu, qui le fait ruer et se prcipiter sur mon cheval de selle tout
aussi effray que lui. J'essaie de les arrter, et russis presque  me
faire fouler aux pieds.

Je monte alors voir quelle peut tre la cause de cette chauffoure. A
droite, je tombe sur un de nos sacs de voyage; plus loin, des chaudires
sans couvercle, et, bref, tous nos effets parpills le long du chemin.

Tout s'explique alors. La raideur de la cte et les efforts que l'animal
a d faire pour la gravir ont fait glisser son bt avec sa charge,
laquelle a d tomber de ct, ce qui l'a effray, et ses ruades pour
s'en dbarrasser ont elles-mmes pouvant ma propre monture.

Un de mes compagnons part  la recherche des fugitifs pendant que je
veille sur nos effets. Une heure s'coule, puis deux; et je le vois
revenir avec le cheval cause de l'accident et un autre que je ne connais
pas.

--Mais o est mon cheval? demandai-je.

--Il est l au pied de la cte, tremblant comme une feuille et sans
pouvoir faire un pas, me dit-il.

--Et ce cheval?

--J'ai d aller le chercher au fort Georges.

Pensez-y donc: le meilleur cheval du pays, auquel son matre tient comme
 la prunelle de ses yeux, abandonn ainsi ignominieusement dans les
bois faute de pouvoir avancer! Et son matre qui m'a tant recommand
d'en avoir soin!

On ne le revit jamais plus. Mais quelques mois plus tard on trouva ses
os qui gardaient encore la marque des dents de l'ours qui l'avait
dvor.

Disons-le  la louange de Simon: non seulement cet Indien ne m'a jamais
demand de lui payer son cheval, mort si misrablement  mon service,
mais il ne m'en a mme pas parl une seule fois depuis. Evidemment ce
chrtien gnreux attend sa rcompense d'ailleurs que de la terre.

                               ***

Une fois sur le point culminant du plateau, nous avons ce qu'on appelle
dans le pays le "chemin du fort Georges", ce qui est synonyme de
casse-cou ou  peu prs. Puis,  neuf ou dix milles, nous sommes
arrts par un cours d'eau, la rivire Boueuse, que nos chevaux devront
traverser  la nage.

Mais nous, comment ferons-nous, puisque le canot se trouve de l'autre
ct de la rivire? Un de mes gens nous tire vite d'embarras. Il se met
 la nage et va chercher l'embarcation. Ce n'est pas plus difficile que
cela.

A cause de notre msaventure du matin, nous ne pmes aller loin ce
jour-l, et fmes obligs de camper dans une prairie maille de fleurs
et arrose par un ruisseau limpide.

Malgr cela, le lendemain matin,  notre rveil, nous fmes surpris de
ne voir aucun cheval.

--Ils doivent tre  se reposer en arrire de ces touffes de saule, me
dit un de mes compagnons.

Parti aussitt aux informations, mme avant sa prire du matin, l'homme
ne revint que quatre heures plus tard. Les animaux taient tout
simplement sur leur retour au fort Georges!

C'est l un des agrments des voyages d't!

Notre second campement fut  _Ho'kwez-Thztli_, rivire poissonneuse qui
dcharge les eaux d'un lac sur lequel le huard fait en ce moment
entendre ses cris plaintifs, et qui, par consquent ne peut tre loin.

L, un nouveau danger nous menace. De gros nuages noirs vont et viennent
au-dessus de nos ttes et prsagent un violent orage. Or nous n'avons ni
tente, ni abri d'aucune sorte. Que faire? Naturellement nous ne pouvons
camper dans la petite clairire qui borde un ct de la rivire. Force
nous est donc de chercher un abri sous un sapin plus ou moins touffu.

Des rminiscences de classe de physique me reviennent alors  la
mmoire.

--Un abri sous un arbre n'est pas ce qu'il y a de plus sr en temps
d'orage, pens-je. Mais, encore une fois, o se tapir?

Nous voil donc blottis sous notre sapin. A la mince protection qu'il
offre  quatre personnes et  leurs effets, nous avons ajout celle
d'une espce de tente rudimentaire forme par nos couvertures les moins
indispensables, et nous cherchons  nous endormir.

Mais voil qu'une pluie diluvienne s'ajoute  la bourrasque; puis des
dtonations  faire frmir un mort viennent troubler notre repos. Le
tonnerre se rapproche de plus en plus; la pluie tombe  torrents et nous
force  dguerpir, car nos couvertures sont sur le point de nager dans
l'eau. En mme temps, la foudre sillonne la noirceur de la nuit, et,
pour ajouter  l'horreur de la situation, nous la voyons tomber non loin
de notre gte.

--Et les sauvages, dites-vous, ils doivent mourir de frayeur?

Pas le moins du monde. Les sauvages n'ont pas peur du tonnerre. Ils sont
comme un enfant qui n'a pas peur du feu, parce qu'il n'en connat pas la
nature.

La plupart des Peaux-Rouges ont les mmes notions  ce sujet. Ils
s'imaginent que le tonnerre est un oiseau gigantesque dont les
clignements d'oeil produisent les clairs, tandis que les dtonations
rsultent de ses battements d'ailes. La population indigne est si
clairseme qu'elle n'a point l'exprience de ces effets terribles de la
foudre qui ne sont que trop frquents dans les contres populeuses.

Aprs avoir pass par Stony-Creek, nous arrivons de nouveau  Natlh, o
nous avons la bndiction d'un chemin de croix. Aucune de nos retraites
 cette place ne sera dornavant complte sans ses salutaires exercices,
que nous avons toujours soin de rendre les plus solennels possible. Les
moins fervents s'y sentent le coeur remu, et, tandis qu'il faut parfois
exciter les paresseux  assister  d'autres runions, nous devrions
plutt chercher  loigner de celle-l les enfants et les invalides qui
encombrent alors l'glise.

Passant maintenant sur divers autres incidents, nous rentrons de suite 
la Mission.




CHAPITRE VIII

_LES SKANAIS_


SOMMAIRE.--Moeurs et caractristiques des Skanais--Mariage--Armes et
projectiles--En route pour le lac La Truite--Rivire aux
Iroquois--L'ours gris et l'ours noir--Denys--Eborgn.


J'tais  peine de retour  N.-D. de Bonne-Esprance qu'il me fallut
reprendre le chemin de la fort. Cette fois ma visite fut pour les
Skanais. Avant de narrer quelques-unes des pripties de ce nouveau
voyage, quelques dtails sur cette nouvelle tribu ne seront pas hors de
place.

Les Skanais--plus correctement _Ts-'kh-n_, habitants des rochers,
c'est--dire des montagnes Rocheuses--appartiennent comme les
Tchilcotines et les Porteurs,  la grande famille dne; mais leur
dialecte, leurs moeurs et coutumes, aussi bien que leurs traits
physiologiques, en font une tribu distincte.

Au physique, ils sont sveltes et osseux et d'une taille plutt au-dessus
qu'au-dessous de la moyenne. Ils ont le front troit, les joues creuses,
les pommettes prominentes et des yeux trs petits enfoncs dans leur
orbite--ce en quoi ils diffrent notablement des Porteurs.

La lvre infrieure est, chez eux, quelque peu pendante, et l'une et
l'autre sont gnralement trs minces, tandis qu'ils ont le menton petit
et retrouss en galoche. Sur dix hommes qui sont dj pres de famille,
cinq au moins vous paratront  peine dignes du nom d'adolescents.

Au moral, ils sont nafs, honntes et superstitieux. Parmi eux, un
traiteur de fourrures pourra aller tendre ou visiter ses piges et ses
collets, laissant son magasin ouvert, sans craindre le moins du monde
pour ses marchandises. Entre temps, un chasseur indigne viendra
peut-tre s'approvisionner de ce dont il a besoin  mme le stock du
traiteur absent; mais il ne manquera jamais ou bien d'en avertir le
propritaire  son retour, ou bien d'y laisser un quivalent en
pelleteries.

J'ai dit qu'ils taient superstitieux. En effet, le chaman, ou
jongleur-mdecin, a encore beaucoup d'empire sur eux, tandis que les
Porteurs du district en sont, pour la plupart, arrivs  en rire.

En outre, il arrive assez souvent que quelque chasseur skanais, qui
aura t favoris d'un rve, s'est proclam prophte, qu'il dbite avec
l'assurance d'un charlatan les visions qu'il a eues, et qu'il donne,
sans craindre la contradiction, les dtails les plus dsopilants sur les
royaumes d'outre-tombe qu'il a visits dans leurs coins et recoins.

Jusque-l ses dires, si ridicules qu'ils soient, sont assez inoffensifs;
mais il va souvent plus loin. Prenant au srieux son rle de prophte,
il annonce parfois quelque calamit imminente, dont l'loignement dpend
de telle ou telle condition plus ou moins curieuse.

Ces fausses prdictions sment la terreur et l'inquitude dans la tribu,
et ont parfois des consquences encore plus dplorables.

Le Skanais est un nomade invtr. Impossible de l'amener  se fixer
quelque part et  se btir une demeure. Il est si mal  son aise dans
une maison, ou mme la plus primitive des cabanes! S'il lui arrive de
visiter ses amis au lac Stuart ou ailleurs, il ne peut rsider chez eux;
il lui faut sa loge conique, ou tipi, en peau de caribou en t, ou sa
hutte de branchage en hiver. L du moins il peut respirer.

Car il est bon de savoir que, bien que vivant aujourd'hui juste 
l'ouest des montagnes Rocheuses, il est d'origine orientale relativement
 cette chane. Sa langue, bien moins complique que le porteur, non
moins qu'une tradition inconteste, le prouve abondamment. Il n'y a pas
trs longtemps, ses anctres rdaient de l'autre ct des montagnes, o
un certain nombre de congnres sont d'ailleurs rests.

Il faut dire aussi que cette vie de vagabondage lui est impose par la
conformation de son pays autant que par ses gots personnels. Le saumon
ne remonte que les fleuves et rivires qui affluent dans l'ocan
Pacifique--je parle du saumon de commerce, qui, scientifiquement
parlant, n'est point un salmonid. Or tous les cours d'eau qui arrosent
le territoire des Skanais ont leur dbouch, mdiat ou immdiat, 
l'est des montagnes Rocheuses.

Le saumon faisant dfaut, et le poisson d'autres espces tant presque
aussi rare, le Skanais doit, pour vivre, se rejeter sur la viande des
fauves et autres animaux qu'il tue  la chasse. Cette dpendance
l'oblige d'errer  et l sur les montagnes,  travers la fort, et
gnralement l o il a le plus de chance de rencontrer l'orignal ou le
caribou.

                               ***

Par suite des habitudes de nomadisme auxquelles il est condamn, le
Skanais n'ayant aucune demeure fixe ne peut videmment connatre dans
ses montagnes ce que nous appelons des villages. Il va et vient en
petits groupes de familles apparentes, qui vivent sous l'obdience
d'un soi-disant chef, qui n'est souvent autre que le plus vieux pre de
famille. On pourrait dire que, dans sa socit, rgne l'anarchie la plus
parfaite.

Or ce manque de groupements considrables d'Indiens sdentaires est tout
 fait  l'avantage de la morale. Aussi, chez nos
montagnards--traduction libre du mot _Ts-'kh-n_--les moeurs sont
infiniment plus pures que chez les Porteurs qui sont semi-sdentaires et
vivent en villages. Et pourtant comme autrefois la destruction des
filles  leur naissance n'tait pas trs rare chez les premiers, les
femmes taient moins nombreuses que les hommes, et, pour cette raison,
on y pratiquait la polyandrie, c'est--dire qu'une mme femme pouvait
avoir plusieurs maris.

Rien n'tait alors plus expditif que la crmonie du mariage. Lorsqu'un
jeune chasseur avait fait son choix, il demandait simplement et sans
prambule  l'enfant de la montagne:

--Veux-tu porter mes lacets  castor?

La jeune fille comprenait de suite. Si elle ne voulait pas unir son sort
 celui de son interlocuteur, elle se contentait de rpondre:

--Non; les femmes ne manquent pas: demande  une autre.

Si, au contraire, l'offre lui plaisait, elle rpondait de suite et sans
rougeur de commande, tout en dguisant quelque peu, par pudeur fminine,
la joie que lui causait pareille proposition:

--Peut-tre (c'est--dire je ne sais pas). Demande  ma mre.

Alors, sur l'avis de celle-ci, la jeune fille levait une hutte en
branches d'arbres auprs de celle qu'elle allait quitter. Le soir en
entrant, le fianc lui passait ses lacets  castor. Sans plus de
crmonie le couple tait ds lors mari et femme.

Puisque nous en sommes  la question du mariage chez nos sauvages, je
puis ajouter ici que, chez les Porteurs et les Babines, ses
prliminaires, sans tre beaucoup plus compliqus, duraient bien plus
longtemps et n'taient pas si rudimentaires. L'tiquette, chez ces
dernires tribus, voulait que la jeune fille n'et rien  dire ni pour
ni contre l'union projete. Seulement, lorsqu'un jeune homme avait
choisi sa femme--qui devait tre d'un clan diffrent du sien--sans
changer un mot avec elle, il s'installait simplement chez son beau-pre
prsomptif, se mettait  son service, et ne manquait pas de lui offrir
ce qu'il pouvait gagner  la chasse ou autrement.

En d'autres termes, il payait d'avance pour sa future femme.

Une anne ou deux se passaient ainsi. Aprs avoir fait la cour... aux
parents de l'objet de son choix, quand il estimait qu'un oui bien mrit
allait enfin rcompenser sa persvrance, le jeune homme demandait la
main de la jeune personne par l'intermdiaire de quelque ami obligeant.

La proposition bien accueillie, c'tait le mariage contract. En cas de
refus, le prtendant conduit recevait, en compensation des dons qu'il
avait faits, un quivalent en espces.

En cas de mariage, il n'y avait jamais, chez Porteurs ou Skanais,
intention de s'engager cote que cote pour la vie. Aussi le divorce
tait-il assez commun, surtout chez les derniers.

                               ***

Au point de vue social et sous le rapport matriel, les Skanais sont
aujourd'hui bien en-dessous des Porteurs. Eloigns des postes civiliss
et n'ayant jamais aucun commerce avec eux, ils sont rests plus simples
et plus primitifs.

Par exemple, pour le gibier d'importance secondaire, comme les livres
et les perdrix, ils se servent encore--du moins c'tait le cas pendant
que je les visitais--de l'arc et d'une espce de flche  tte de bois
mousse. Ceci m'amne  parler des armes offensives et dfensives
autrefois en usage parmi nos Dns, Skanais, Porteurs et Babines, aussi
bien que Tchilcotines.

Les premiers, qui sont aujourd'hui si arrirs compars aux autres, leur
taient jadis tellement suprieurs, au point de vue industriel et
artistique, que les Porteurs, par exemple, leur devaient plusieurs
espces d'armes ou instruments de travail.

Les flches taient ordinairement  tte en pierre ou en os. Ces
dernires avaient pour matire les dents de devant du castor rduites
par le frottement  la forme voulue. Elles taient rputes les plus
sres.

Deux autres espces, bien qu'en usage chez les Porteurs, n'en taient
pas moins d'origine skanaise. C'est la corne, ou le bois, de caribou
qui fournissait la pointe de chacun de ces projectiles.

Le premier, _'kra-tchen-kwel_, "flche coupe en travers", ressemblait 
une norme alne de cordonnier, et n'avait pas moins de six pouces de
long. L'extrmit oppose  celle de sa pointe tait creuse de manire
 recevoir une baguette de bois semblable  celle d'une flche
ordinaire, au moyen duquel le trait pointu tait projet par la corde de
l'arc.

Une fois lance, cette curieuse tte de flche se dtachait de sa tige.
Elle tait mortelle, et on n'en faisait usage que contre un ennemi, en
temps de guerre, ou  la chasse pour abattre le plus gros gibier. Le
menu gibier tait tu ou bien avec la flche  grosse tte de bois, ou
bien  l'aide d'une flche  triple arte d'os curieusement travaille.

Les flches en pierre, le plus souvent de silex, d'obsidienne ou de
quartzite, taient de dimensions et de formes diffrentes: jamais trs
grosses, quelquefois trs petites, et fixes au bout d'une tige de bois
arme d'une triple plume  l'extrmit oppose.

Ces traits taient projets au moyen d'arcs auxquels une garniture de
nerfs d'animaux colle au dos ajoutait encore  la force de son ressort.

Nos Indiens possdaient en outre la lance rgulire, une pointe de silex
plus massive fixe au bout d'une perche.

Le seul instrument de pierre polie tait le _rhelh_, ou casse-tte, fait
de solide granit et de forme oblongue. Il en existait autrefois une
autre espce, semblable pour la forme, mais au moins deux fois plus
longue et faite de corne de caribou.

En fait d'armes dfensives, les Dns de l'Ouest avaient deux sortes
d'armures et un bouclier. Celui-ci tait de forme ovale, comme le
_clypeus_ des Romains; gnralement on le faisait avec des branches
d'amlanchier entrelaces.

En campagne, ils se revtaient d'une cuirasse faite avec des baguettes
dessches de mme bois. Ces baguettes s'arrangeaient paralllement les
unes aux autres, et des lanires de peau de renne les retenaient
ensemble, en passant aux deux bords et au milieu de la cuirasse. Il y a
tout lieu de croire que les Porteurs tenaient cette armure des sauvages
de la Cte.

Une autre espce, qui tait propre  la nation dne, tait la _p-sta_,
"dans laquelle on se tient". Cette armure avait la forme d'une tunique
sans manches tombant jusqu'aux genoux, de manire  protger tout le
corps except la tte. Je dis tout le corps, parce que dans les combats
les Porteurs ne se servaient de l'arc qu'en pliant le genou.

La p-sta tait en peau de caribou revtue de plusieurs couches de sable
et de petits cailloux coaguls, et colls de manire  former un tout
qui rendait invulnrable les parties du corps protges par elle.

                               ***

Mais il nous tarde de voir par nous-mmes ce que les Skanais sont
aujourd'hui. Comme les chevaux, qu'ils appellent _lhi-tcho_, ou gros
chiens, ne sont pas encore acclimats chez eux--ils seraient pas mal
dpayss dans leurs montagnes--nous ne pouvons nous attendre  les voir
venir nous chercher. Leur absence a un avantage: nous serons libres de
partir quand nous voudrons.

Nous ne pouvons pourtant trop diffrer, car nous avons rendez-vous aux
Babines pour le mois prochain. Nous partons donc pour le lac La Truite,
en compagnie de trois Indiens de la Mission.

La premire journe de marche n'offre rien de bien extraordinaire. Nous
franchissons d'abord de petites prairies naturelles  l'est du lac
Stuart, longeons le lac Porteur, nous enfonons dans des fourrs de
petits pins qui menacent de faire disparatre entirement le sentier, et
nous trouvons vers le soir sur les bords d'un cours d'eau que les cartes
appellent la rivire au Saumon, mais qui passe parmi les sauvages pour
la rivire au Castor (littralement, la rivire aux mains de castor,
_Tsa-la-khoh_).

Fatigus des fondrires et de l'exercice gymnastique que nous leur avons
fait faire toute la journe, nos montures s'arrtent volontiers et nous
campons.

Mais, au lieu de jouir du repos qu'elles ont si bien mrit, elles sont
assaillies par des nues de moustiques qui les mettent hors
d'elles-mmes. Naturellement ces insectes n'ont pas de prfrence pour
les animaux. Le sang de l'homme leur parat tout aussi allchant; aussi
nous ne pouvons fermer l'oeil de toute la nuit.

Le lendemain, aprs avoir pass successivement la rivire Blanche et la
rivire aux Marais (_Muskeg R._) o un faux pas et prcipit nos
chevaux dans des fondrires o ils seraient rests, nous gagnons la
hauteur des terres qui divise le bassin du Pacifique de celui de la mer
Arctique. A partir de l, toute eau courante se dirige vers la mer
Glaciale.

Ainsi le ruisseau que voici ne doit pas faire moins de 900 lieues avant
de se reposer sous les glaces des Esquimaux. Et dire que la descente
totale de tous les cours d'eau qui lui serviront de canal pour aller
aboutir dans ces lointains parages n'est que de 2740 pieds, c'est--dire
500 pieds seulement de plus que la pente qu'ont  descendre les eaux du
lac Stuart, pour aller se jeter  la mer aprs avoir franchi une
distance qui n'excde gure 200 lieues!

Cette comparaison donnera une ide de la rapidit des rivires de la
Colombie Britannique et en particulier du Fraser.

Vers midi, un lac aux baies multiples et aux les verdoyantes frappe nos
regards. C'est le lac La Carpe. Le sentier nous conduit  un endroit qui
spare le lac proprement dit d'une anse aux eaux profondes, que nous
traversons en radeau.

Inutile d'appuyer sur l'tat pitoyable des chemins. Un seul dtail en
dira plus long que toute description: plutt que de suivre le sentier,
on prfre patauger dans les lacs quand il s'en trouve  porte!

C'est ce qui a lieu au lac Long, que nous suivons dans l'eau aussi
longtemps que possible. Puis nous traversons son dbouch, rivire
clbre pour la quantit d'excellentes truites qu'elle nourrit. Nous
avons eu soin de nous munir d'hameons; dans un quart d'heure ils nous
rapportent une douzaine de beaux poissons, que nous apprcierons au
campement du soir.

Mais quel est ce bruit confus qui frappe vos oreilles aprs que vous
avez gravi la colline  l'est de la rivire? Vous avez beau interroger
l'horizon, vous ne voyez partout qu'une immense fort ravage par
l'incendie.

Vos compagnons de voyage vous ont vite renseign: c'est une chute que
fait  votre gauche la rivire que vous venez de traverser. Comme elle
est  quelque distance du sentier, il vous faut, pour la voir, vous
carter un peu. Elle n'a pas moins de 130 pieds de profondeur, et vaut
bien la peine des quelques pas qu'il vous a fallu faire pour l'aller
contempler. C'est un petit Niagara.

Plus loin, nous traversons la rivire aux Iroquois, petit cours d'eau
qui va se jeter dans la rivire du lac Long.

                               ***

Dcidment ces aventuriers d'Iroquois n'ont pas eu de chance dans nos
parages. Aussi, que venaient-ils chercher si loin de leur pays?

--Des pelleteries, cet argent du Peau-Rouge.

--Oui, mais ils se trouvaient en territoire dn, et le Dn ne badine
pas quand il se voit frustr par des trangers de l'hritage que lui ont
lgu ses anctres.

Deux Iroquois avaient donc eu l'audace de venir chasser dans le pays o
nous nous trouvons, et ils se flicitaient sans doute du succs de leur
entreprise, quand la mort vint les chercher au milieu de leurs rves
dors.

Son instrument fut un nomm _Tlih_, qui les massacra et s'empara des
fourrures qu'ils avaient amasses. Certains sauvages rptent encore de
nos jours le "chant de victoire" que Tlih improvisa aprs son exploit et
qui, comme tous les chants de ce genre chez nos Indiens, tait compos
des dernires paroles profres par ses victimes.

Le Peau-Rouge ne voyait rien de honteux dans pareils assassinats. Pour
lui, c'tait de la guerre tout simplement. Guerre est synonyme de
tuerie. Aussi nos Indiens devenus chrtiens ne peuvent-ils comprendre
comment des blancs qui sont baptiss puissent sans remords de conscience
se rsigner  s'entretuer, c'est--dire  guerroyer, et quand vous leur
dites que les prtres accompagnent comme chapelains les soldats dont le
mtier est en campagne de tuer d'autres soldats, leur tonnement est 
son comble.

Le matin du troisime jour de marche, la monotonie exceptionnelle du
chemin est agrablement coupe par la vue des montagnes Rocheuses, qui
se dressent majestueusement devant nous. Des hauteurs o nous sommes,
nous distinguons aussi le lac La Truite et la valle de son dversoir.
Puis nous descendons le long d'un ravin profond, et une heure aprs
nous entendons les coups de fusil qui rpondent  notre signal de
l'autre ct de cette haie de sapins bordant la rivire du lac Long que
nous traversons en arrivant.

Nous sommes chez les Skanais du sud--car nous verrons que la mme tribu
a deux autres rendez-vous dans le nord: le lac d'Ours et le fort
Grahame.

Immdiatement hommes, femmes et enfants sortent de leurs tentes
chelonnes le long du lac, et viennent vous souhaiter la bienvenue par
une chaude poigne de main, tout en ne mnageant pas leurs remarques sur
votre apparence et celle de votre coursier, car le sauvage, surtout
celui qui est rest primitif, pense tout haut.

--Enfin tu es venu! Voil si longtemps que nous sommes  t'attendre!
Nous avons puis nos provisions. Une bande est mme dj partie de peur
de mourir de faim.

Tels sont les propos qui saluent notre arrive. Malheur  vous si vous
allez l pour faire bombance!

Comme tel n'est pas notre but, et pour ne pas faire souffrir trop
longtemps nos Skanais, nous nous mettons au travail le soir mme de
notre arrive.

Notre interprte est _Zaya_, un Porteur qui s'est tabli l aprs avoir
tu un sauvage du lac Smart, qu'il prenait pour un caribou. Depuis
l'accident, il n'a pas encore os paratre  son pays natal, craignant
la vengeance des parents de sa victime; car, d'aprs l'ancienne loi
porteur, qui verse le sang doit payer du sien: dent pour dent, oeil pour
oeil. La question de culpabilit est une question tout  fait secondaire.

Ici nous n'avons ni glise, ni maison de catchisme. De fait il n'y a
aucune autre btisse que celle de la compagnie de la baie d'Hudson. Tous
nos exercices se font donc en plein air, sur l'herbe autour de ma tente.

Les Porteurs ont fait aux Skanais un commencement d'glise,  laquelle
nous travaillons tous les jours. Ces derniers ne veulent pas se laisser
surpasser par mes compagnons de voyage en zle pour la maison de Dieu,
et c'est merveille de les voir manier, pour la premire fois de leur
vie, la scie et le rabot.

Voyez donc quelle ardeur ils manifestent, que de mouvement ils se
donnent, et comme ce genre de travail les essouffle! Qu'un menuisier
n'tait-il l pour admirer le rsultat de leurs efforts! Un aveugle
blanc et certainement mieux fait.

Sous le rapport spirituel, mes propres efforts ne furent pas vains. Mes
instructions furent bien suivies, et, ce qui est mieux, on les mit de
suite en pratique. On m'apporta tous les tambours et osselets de jeu qui
se trouvaient l, et j'en fis un feu de joie.

Ces pauvres gens ont certes bien raison d'couter le prtre: le fil qui
les retient  la terre est si mince! La faim est l'un de leurs pires
ennemis, et elle fait assez souvent des victimes parmi eux. Les btes
froces leur enlvent aussi parfois quelque parent ou ami; en sorte que,
moins encore que le Porteur, le Skanais qui part pour la chasse n'est
sr de revoir les siens.

_Ezouh_, ce petit courtaud au teint fonc qui va et vient appelant le
monde  nos exercices, avait jadis un frre avec lequel il partit un
jour pour la chasse. Ezouh tait alors mal portant, et la course au
milieu des rugosits de la montagne l'et bien vite puis.

--Je n'en peux plus; reposons-nous un peu, dit-il  son frre.

Et tous les deux de s'asseoir sur la terre nue.

Quelques instants s'taient couls quand le plus jeune des deux aperut
 une faible distance un norme ours gris.

--Il faut que je le tue, fit-il en se levant.

Ezouh eut beau essayer de l'en dissuader, le conjurant de ne pas couter
sa tmrit; le jeune homme ne voulut rien entendre. Il descendit vers
le monstre, et lui envoya la charge de son fusil.

Mais qu'est-ce qu'un coup de fusil pour l'ours gris, le lion de nos
montagnes, la terreur des rares touristes qui se sont fourvoys sur sa
piste? L'animal fona sur l'imprudent, le saisit par le cou, par le
ventre, et en fit une masse informe, et cela sous les yeux de son frre
impuissant  lui porter secours.

Le lendemain, on trouva le jeune tmraire  quelques pas de l, masse
de chairs meurtries et ensanglantes, et les entrailles tranant sur le
sol.

Depuis ma premire visite aux Skanais, un enfant d'une douzaine
d'annes a eu le mme sort: dvor par un ours gris.

                               ***

Rien ne rsiste  cet animal. Il n'en est pas de mme de l'ours noir, 
peu prs le seul qui soit connu de la majorit des blancs, qui en ont
aussi grand peur que les vrais Indiens le mprisent. Nombre de ces
derniers encore vivants pendant mon sjour au milieu d'eux eurent avec
lui des rencontres au cours desquelles il leur fallut lutter avec lui,
et s'en tirrent sinon sans effusion de sang, du moins avec la vie
sauve.

Un chasseur dn qui aurait peur d'un ours noir serait la rise de ses
pairs.

Demandez plutt  _Sailaw_ du Fond du Lac Stuart. Longeant un jour,
seul et dans un petit canot, le grand lac Babine, il aperut, non loin
du rivage, un ours de cette espce, le tira et, croyant l'avoir bless 
mort, courut aprs, laissant son fusil dans son canot.

Imprudent qu'il tait! L'exprience de ses compatriotes aurait d lui
apprendre que l'ours noir est tratre, et va gnralement se cacher pour
attendre au passage le chasseur qui n'a fait que le blesser.

Ce fut le cas de mon homme. Il n'avait pas plus tt gravi la petite cte
au sommet de laquelle il croyait trouver sa proie tendue sans vie, que
celle-ci lui sauta  la gorge et en aurait vite eu raison si le chasseur
n'avait eu la prsence d'esprit de lui saisir les oreilles, comme le
fait tout sauvage en pareille circonstance, pour lui tenir la gueule 
distance et l'empcher de lui dchirer la poitrine.

Les voil donc tous deux luttant corps  corps, tantt debout comme deux
gladiateurs, le plus souvent se roulant et se culbutant par terre,
Sailaw ne lchant jamais les oreilles du monstre qui, de son ct, lui
laboure les paules et les bras de ses terribles griffes.

Combien de temps dura le duel, c'est ce qu'il serait difficile de dire.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le chasseur en sortit affreusement
meurtri. Il commenait, dit-il,  perdre haleine, et l'ours allait avoir
le dessus quand les deux combattants tant parvenus au bord du petit
monticule, mon homme s'avisa de lcher l'animal et lui envoya un
vigoureux coup de pied qui le fit dgringoler en bas de la butte,
tandis que lui-mme s'enfuyait vers son canot et poussait au large.

Une fois l, il ne songea point  retourner se venger avec son fusil des
blessures qu'il avait reues. Il en avait assez.

Peut-tre avait-il appris de son pre  se battre avec l'ours. Celui-ci
descendait la rivire Stuart en compagnie de trois autres sauvages quand
un ours fut signal, tir et pareillement bless. Le fauve, se
conformant  ses instincts, alla se cacher l o il prvoyait qu'on le
chercherait. Deux sauvages de cette bande fouillrent la fort un peu en
amont de leur place de dbarquement, tandis qu'_Adzoulh_, le pre de
Sailaw (que j'ai trs bien connu, et qui devait mourir centenaire d'une
chute sur la glace), partit dans une direction oppose.

Aprs de vains efforts pour trouver l'animal, les deux Indiens revinrent
au canot, croyant y trouver leur compagnon; mais celui-ci n'y tait
point. Aprs l'avoir attendu un certain temps, craignant un accident,
ils se mirent  sa recherche.

Ils avaient fait prs d'un quart de mille quand ils aperurent au loin
Adzoulh, debout et immobile.

--Approchez doucement et ne craignez rien, leur cria-t-il; je le tiens
par les oreilles, _teneo lupum auribus_!

J'ai connu d'autres Porteurs qui portaient encore les marques des
blessures qu'ils avaient reues en pareilles rencontres. Que dis-je?
l'un de mes meilleurs amis, Denys, sauvage dont la vracit n'aurait pu
tre rvoque en doute, tint mme tte un jour au farouche ours gris!
Cela parat si incroyable que je ne l'aurais pas cru d'un autre.

De concert avec un second chasseur, il suivait sur la montagne la piste
d'un caribou.

--Va  droite; moi je prendrai  gauche, et ainsi nous le surprendrons
entre deux feux, lui avait dit son compagnon.

Denys s'en allait donc seul et sans se dfier de rien quand il tomba sur
le caribou, le tira et le manqua. Il allait recharger son arme, et
venait d'entrer dans une clairire au sommet de la montagne quand, 
horreur! il vit un ours gris dboucher d'un point oppos de la fort, et
se diriger vers lui au travers de la petite prairie naturelle.

Que faire? Reculer? C'tait une mort certaine. Avancer? Il n'aurait pas
le temps de charger son fusil, et d'ailleurs qui serait assez tmraire
pour attaquer l'ours gris avec un fusil  un coup? Crier au secours?
Autant essayer d'exciter le monstre. Et puis le compagnon du pauvre
homme tait trop loin et ne pourrait l'entendre.

Celui-ci se rappela alors qu'en pareille circonstance le point essentiel
est de ne pas trahir la moindre peur. Il se tourna donc bravement vers
l'intrus qui avanait toujours, et l'attendit de pied ferme.

Le souvenir de sa femme et de ses petits enfants se prsenta soudain 
sa pense. Il leur donna quelques secondes de regret, et mentalement,
leur dit adieu. Quant  lui, il n'avait plus qu' se prparer  la mort.

Cependant le fauve n'tait plus qu' quelques pas. Tout tonn de se
voir ainsi regard fixement par un tre qui semblait le braver, il
s'arrta net et s'assit en face de Denys. Celui-ci ne le quitta pas un
instant des yeux, et, comme il le racontait ensuite, il n'pouvait aucun
sentiment de peur.

--J'avais fait le sacrifice de ma vie, dit-il; j'attendais seulement mon
bourreau.

Cependant les instants succdaient aux instants; l'ours ne bougeait pas,
et semblait fascin par le regard de l'homme. Cinq minutes ou un quart
d'heure, qui peut le dire? se passrent ainsi en contemplation mutuelle,
quand soudain le monstre leva les oreilles, couta avec attention, se
dtourna, puis aperut un second adversaire dboucher de la fort.
C'tait le compagnon de Denys, qui tait dsormais sauv. Ds que l'ours
eut vu le nouveau-venu debout sur la lisire du bois, il s'en retourna
lentement par o il tait venu.

Ni l'un ni l'autre des chasseurs ne songea  le poursuivre, et jusqu'
sa mort mon brave Denys passa pour un sorcier.

                               ***

Ces anecdotes m'ont entran loin. Je reviens au lac La Truite et  mes
Skanais.

Durant cette premire retraite, je fis une dizaine de baptmes, et
entendis les confessions de quelques personnes, jeunes gens et jeunes
filles, qui taient baptises.

Puis, comme la famine menaait sauvages et missionnaire, je repris le
chemin du lac Stuart.

Cette fois, je ne sais quel accident arriva  mon cheval, superbe animal
auquel je tenais beaucoup; mais le soir de notre premier campement, je
constatai qu'il tait borgne.

Peu ne s'en fallut que son matre et le mme sort. Le lendemain, comme
je marchais en tte de la caravane, je levai une perdrix, qui alla se
percher  quelque distance. Nous n'avions d'autre arme  feu qu'un
vieux rvolver d'norme calibre, que portait l'un de mes compagnons.

--Vite vite! passe-moi ton _petit fusil_, lui criai-je. Elle va
s'envoler.

J'avais dj t dsappoint la veille en voyant s'enfuir une poule
sauvage que je m'apprtais  tirer, et je voulais avoir au moins la
satisfaction d'essayer d'abattre celle-l.

Joseph me passa alors son revolver, et moi, ne pensant qu' l'inquitude
manifeste par le gibier, j'oubliai que j'avais en main, non pas une
carabine avec crosse  pauler, mais un pistolet sans aucune protection
contre le recul de l'arme. Je visai de mon mieux, et pan!...

Une bombe m'tait-elle clate dans la tte? J'entendais comme des
roulements de tonnerre; les oreilles me tintaient comme si quelque gant
m'et soufflet sur les deux joues. Qu'tait-ce bien?

Mes compagnons s'taient approchs de moi; je voyais leurs lvres remuer
et leurs yeux m'interroger, mais n'entendais pas un tratre mot.

En mme temps, je portai la main  la figure. Comment? Du sang! Je
compris alors: le chien du rvolver, dans le mouvement de recul propre 
une arme de ce calibre, m'avait dard l'os immdiatement en dessous de
l'oeil. Trois millimtres plus haut, et j'tais borgne pour la vie!
_Gratias agamus Domino Deo nostro!_

Je payai assez cher ma perdrix pour que je me donne ici la satisfaction
d'ajouter que ma balle lui coupa le cou net.

Le lendemain, j'tais de retour  la Mission, tout prt  partir pour le
lac Babine.




CHAPITRE IX

_CHEZ LES BABINES_


SOMMAIRE.--Caractre et organisation--Le patlache--Rprhensible--Le
chaman--En route pour Babine--Premire retraite--Les festins
prohibs--Rejets.


Nous savons dj pourquoi les Babines sont ainsi appels. Leur tribu, ou
sous-tribu (car leur langue n'est peut-tre pas assez diffrente du
porteur pour leur valoir l'honneur d'une identit ethnique spare), est
divise en deux parties distinctes bases sur des particularits
gographiques. Nous avons les Babines du lac et les Babines de la
rivire Bulkley, plus connus sous leur nom tsimsiane d'Akwilgettes.

Ces deux sections sont identiques, ou peu s'en faut, comme langue,
organisation sociale et caractre psychique, bien que les derniers, au
contact continuel des Kitksonnes (tribu tsimsiane qui ne s'est jamais
soucie du catholicisme parce qu'entiche de ses coutumes
semi-paennes), soient plutt de sang ml, par suite d'unions
matrimoniales avec leurs voisins htrognes.

Les Babines se sont toujours fait remarquer par leur bruyante loquacit
et leur conservatisme obstin. Ce dernier trait de leur caractre est la
cause de leur peu d'avancement dans les voies vangliques et des soucis
qu'ils ont toujours donns au prtre qui en a t charg.

Quant  leur propensit pour la parole et les cris articuls, ainsi que
leur excitabilit, il est difficile d'exagrer l'une ou l'autre. Rien de
curieux comme deux Babines pris de querelle. Leurs clats de voix
tonitruants, les terribles gestes des adversaires, leurs menaces
sanguinaires sont de nature  donner le change.

Vous vous attendez  un choc violent, qui va avoir pour rsultat la mort
de l'une des deux parties et l'clopement de l'autre. Vous en tes pour
votre apprhension. Quand les querelleurs se sont dit tout ce qu'ils
pouvaient se dire, quand ils se sont menacs tout leur saoul, sans que
l'un ou l'autre ait cd ou qu'il ait mme simplement pris peur, ils
s'en retournent comme des gens qui s'aperoivent qu'ils perdent leur
temps, et l'accalmie succde  la tempte.

Non pas videmment que les Babines ne puissent faire un mauvais coup
sous l'impulsion de la colre. Ils sont sauvages, et l'on peut
s'attendre aux pires excs d'un sauvage hors de lui-mme. Mais pour
aller aux extrmits, un Babine requiert le plus souvent quelque manteau
qui le couvre et le protge, comme les tnbres de la nuit, la solitude
ou l'inattention de la victime prsomptive.

Si j'avais  qualifier en quelques mots les quatre tribus indiennes dont
j'ai jusqu'ici parl, je dirais que les Tchilcotines sont violents,
actifs et sanguinaires; les Porteurs, progressifs, religieux et pas
assez moraux; les Skanais, nafs, honntes et superstitieux, tandis que
les Babines sont criards, grands parleurs et ancrs dans leurs anciennes
pratiques.

Leur langue est encore plus difficile que celle des Porteurs,
phontiquement moins douce, parce que hrisse de groupes consonantaux
tels que _ts_, _tl_, _kl_, _klh_, etc., gnralement remplacs par une
seule consonne chez les derniers.

Par ailleurs, lorsque vous savez le porteur, vous pouvez sans aucune
peine vous tirer d'affaire chez les Babines, qui vous comprendront
gnralement sans trop de difficult, except les vieillards, qui n'en
saisiront pas moins une bonne partie de ce que vous dites. Je n'appris
jamais le babine autrement qu' l'entendre parler: je me servais du
porteur avec mes auditeurs babines, qui employaient eux-mmes leur
propre langue avec moi, et rien ne se perdait entre nous.

Leur organisation sociale est identique  celle des Porteurs, lesquels
l'ont emprunte aux peuplades maritimes par l'intermdiaire de ces mmes
Babines. Comme eux ils suivent le rgime de la matriarchie, c'est--dire
la descendance des droits, l'hrdit, du ct de la mre, et sont
diviss en clans,  la tte desquels prsident des _ten-za_, ou
notables, auxquels revient la possession des terres de chasse du clan,
possession qui s'acquiert et se confirme au moyen de ces ftes publiques
si passionnantes pour l'Indien qu'on appelle le patlache, ou "festin".

Si le lecteur veut comprendre quelque chose aux difficults, mme au
point de vue religieux, qui confrontrent le missionnaire chez ces
sauvages, il est ncessaire maintenant d'entrer dans quelques dtails
sur la clbration de ces ftes.

                               ***

Patlache est un mot du jargon tchinouk qui signifie "donner". Il
s'emploie pour dsigner la distribution publique et solennelle d'effets,
tels que couvertures, entires ou le plus souvent dchires en morceaux
qui pourront servir pour la confection de parties du vtement, qui
remplacent aujourd'hui les peaux tannes des jours d'antan, avec
lesquelles on se faisait mitasses et mocassins. Cette distribution, au
cours de laquelle on dtruisait aussi parfois fusils et autres armes par
pure fanfaronnade, est suivie d'un repas gargantuesque donn  autant
de personnes de clan tranger au sien qu'on peut en trouver--le tout
accompagn souvent de crmonies significatives.

On n'hrite d'un rang ou d'une proprit foncire qu'au moyen de toute
une srie de patlaches trop longue  dcrire, mais qui peuvent
brivement se ramener aux suivants.

Le premier patlache donn en l'honneur d'un dfunt _ten-za_ a lieu
trois ou quatre jours aprs l'arrive des invits aux funrailles. C'est
l'hritier prsomptif, c'est--dire le neveu maternel, qui donne ce
banquet. Comme toujours, les autres notables prsents sont honors d'une
double ou triple portion des vivres dont on emporte chez soi la plus
grande partie. Le tout est accompagn de copieuses libations de graisse
d'ours liquide.

La seconde fte a pour but de clbrer la dposition des restes du
dfunt  la place d'honneur, et cela bien que son cadavre ait dj subi
la crmation. L'hritier n'est encore considr que comme simple
aspirant au titre de son oncle.

Le troisime est le plus important de la srie. C'est alors que
l'hritier prend dfinitivement rang parmi les notables de la tribu. On
impose alors en grande crmonie du duvet d'oiseaux sur la tte des
invits, en gage de l'estime qu'on professe pour eux, crmonie qui est
publiquement rpte en faveur du nouveau _ten-za_.

Puis son assistant saisissant entre ses mains la premire d'un tas de
peaux tannes (aujourd'hui couvertures) qui doivent tre distribues,
l'tale aux les yeux de tous en criant:

--Ces peaux, ces peaux il va vous les donner!

[Illustration: UN TENEZA PORTEUR]

Puis il la place sur les paules du nouveau dignitaire  la manire d'un
manteau--recommenant de la mme manire pour chacune des peaux 
distribuer.

Revtu de ces multiples manteaux, le _ten-za_ en est finalement
dbarrass. C'est le signal du silence: les chants des invits trangers
 son clan et les lamentations de ceux qui y appartiennent, qui ont
jusque-l retenti aux oreilles des invits, cessent comme par
enchantement. Le moment solennel est venu: les peaux sont dchires en
bandes et distribues, des doubles ou triples largeurs revenant de droit
aux autres notables prsents.

Le quatrime patlache de la srie a pour but de clbrer l'intronisation
du nouveau dignitaire. Cette distribution est regarde comme le tribut
pay pour avoir le droit de s'asseoir  la place traditionnelle du
prdcesseur.

Le cinquime voit les notables entrer dans la loge des crmonies en
dansant d'une manire toute particulire, aprs quoi les insignes de son
rang, la perruque, le pectoral et le tablier nobiliaires, sont
prsentes  celui qui est l'objet, ou l'occasion, de toutes ces ftes.

Le sixime et dernier est remarquable par des reprsentations
thtrales, danses avec masque, etc., et, chez les Porteurs, par la
libration de la veuve qui a jusque-l fidlement _port_ les restes du
dfunt _ten-za_, dont le nouveau prend maintenant les noms et
attributions.

Telle est, en aussi peu de mots que possible, la srie des ftes par la
clbration desquelles le nouveau dignitaire paie publiquement pour sa
succession au rang de son prdcesseur, ainsi qu' la possession des
terres de chasse qu'il comporte.

Va sans dire que ledit notable ne manquera pas d'en donner d'autres dans
la suite, s'il veut continuer  jouir de l'estime de ses compatriotes,
et plus il se montrera gnreux--moyennant retour ultrieur de pareilles
libralits par ceux qui en profitent, ce qui est toujours
sous-entendu--plus sera grand son nom dans la tribu. De fait, on peut
dire que la vie sociale de Porteurs et Babines n'tait autrefois qu'une
succession presque ininterrompue de patlaches: l'un n'tait pas plus tt
termin, qu'un autre lui succdait dont le but tait trop souvent
d'clipser les autres.

                               ***

Mais, dira-t-on, en quoi ces ftes et les coutumes qui les autorisent
sont-elles rprhensibles, et pourquoi les proscrire?

Pour plus d'une raison, et cela est si vrai que le gouvernement et la
lgislature de la Colombie Britannique eux-mmes ont cru de leur devoir
de les prohiber. On comprendra toute la force qui s'attache  cette
dfense de l'autorit civile. Entrons maintenant dans quelques
considrations  ce sujet.

D'abord il y a le principe gnral que le sauvage, pour tre vraiment
chrtien, doit pour ainsi dire, devenir un autre homme. Sous peine de
n'tre qu'un paen baptis, il doit abandonner, en mme temps que les
observances essentiellement blmables qu'il a reues de ses anctres,
celles-l mmes qui peuvent n'tre pas beaucoup plus qu'indiffrentes.

L'exprience l'a prouv: toutes s'enchanent; l'une rclame l'autre.
Baptiser un Indien qui ne veut pas en passer par l, c'est s'exposer 
mriter le reproche des Saintes Ecritures: _Multiplicasti gentem, non
multiplicasti laetitiam_, tu as multipli (les membres de) la nation,
et tu n'as point multipli la joie (_Isai_, IX, 3).

Mais ces festins d'apparat sont rellement rprhensibles, mme au
simple point de vue matriel. Ils appauvrissent terriblement
l'amphitryon: le fruit de longs mois d'pargne et mme de privations est
dissip en un jour. Le pre de famille a-t-il le droit d'imposer de
longs jenes  sa femme et  ses enfants, de les forcer d'aller en
haillons, sinon absolument nus, parce qu'il veut satisfaire sa vanit:
_Celebremus nomen nostrum_, faisons-nous un nom (_Gen._, XI, 4)?

Au point de vue spirituel, ces ftes sont tout aussi blmables. Elles
sont le rendez-vous de l'orgueil et de plusieurs autres pchs capitaux,
tels que la luxure et la colre. L'essentiel, dans la plupart des cas,
c'est de surpasser les autres en soi-disant libralits. Ces
rassemblements insolites occasionnent une foule d'occasions de pch
entre les deux sexes. Parce qu'on pourra se croire estim en dessous de
sa vritable valeur dans la place qu'on vous assigne ou les portions
qu'on vous sert, on se laissera aller  la colre, et l'on se rpandra
en rcriminations. D'o parfois rixes, disputes et ressentiments sans
fin.

Et l'envie, n'est-elle pas que trop apparente  l'occasion de ces
patlaches? Il faudrait bien peu connatre l'Indien pour la croire
absente de ces ftes, sans parler de la gourmandise, autre pch
capital, qui rgne en permanence au cours de ces clbrations. Les
fabuleuses quantits de vivres qui s'y absorbent, au cours d'espces de
contestations gastronomiques, ne sont certes gure apparentes avec la
mortification, ou du moins la sobrit, du chrtien.

Ces ftes sont de plus l'occasion toute naturelle de superstitions non
moins antichrtiennes, que dis-je? vraiment diaboliques, comme le sont
les incantations du jongleur, le prtre du diable. La prsence de tant
d'trangers donne lieu  des recours aux services de chamans d'autres
villages, dont on essaie l'efficacit aprs s'tre adress  ceux de sa
propre localit.

Et les jeux de hasard, danses de toutes sortes, mauvaises chansons, tout
se trouve  ces dangereux rassemblements, qui dgnrent trop souvent en
vritables bacchanales.

Et puis il ne faudrait pas oublier que le systme entier qui est  la
base de ces ftes condamnables en elles-mmes repose sur une
organisation sociale qui n'a rien de bien chrtien, je veux dire celle
des clans avec animaux, ou autres lments de la nature, comme totems,
ou gnies protecteurs. Dans le christianisme, ce rle est jou par des
esprits clestes, les anges gardiens, bien diffrents des crapauds,
couleuvres, ou mme castors, ours et autres fauves qui sont honors
d'une manire toute spciale par les membres des clans auxquels ces
tres plus ou moins dgotants sont supposs prsider.

Le ministre d'un Dieu mort pour sa crature pouvait-il tolrer pareille
intervention des rles? Lui tait-il loisible d'encourager indirectement
par son silence les excs plus rprhensibles les uns que les autres,
numrs plus haut?

Non, assurment. Aussi, ds les premiers rapports que les Babines eurent
avec le prtre catholique, les points les plus condamnables de ces ftes
et de cette organisation sociale avaient-ils t prohibs sous peine,
pour le rcalcitrant, de n'tre pas admis au baptme.

Mais la prudence conseillait alors d'agir avec circonspection, de peur
de briser le roseau en voulant le faire trop plier. On leur avait donc
laiss ce qu'on appelait les petits festins, ftes apparemment assez
inoffensives, dont les dtails taient gouverns par des rglements
restrictifs que chacun tait bien averti de ne pas enfreindre.

A mon arrive dans le district, ces mesures taient assez bien observes
par les Porteurs, plus ou moins bien par les Babines du lac, et pas du
tout par ceux de la rivire, qui, aprs un essai de quelques annes,
taient retourns  leur vomissement. En sorte que mon prdcesseur
s'tait cru autoris  les laisser  leur sort.

                               ***

La question de ces ftes semi-paennes n'et peut-tre pas  elle seule
pouss  une telle extrmit. Mais en connexion avec elle il y en avait
une autre,  laquelle nous avons maintes fois fait allusion, qui tait,
elle, absolument intolrable. J'ai en vue ici celle du chamanisme,
qu'ils tenaient galement de leurs anctres.

L il n'y avait pas  hsiter. _Nemo potest duobus dominis servire_,
personne ne peut servir deux matres (_Matt._, VI, 24), a dit la Vrit.
Or les Babines pensaient autrement.

La prire quotidienne, l'observation de l'abstinence, le baptme des
enfants et la confession des baptiss leur paraissaient d'excellents
moyens de gagner le ciel; mais ils ne les croyaient point incompatibles
avec l'invocation du diable par l'entremise du jongleur, quand le bon
Dieu ne se pressait pas assez de rendre leurs malades  la sant.

Le prtre n'en jugea pas ainsi, et, quand il les mit en demeure de
rejeter  tout jamais le diable et ses oeuvres, c'est--dire le
jongleur-mdecin et ses incantations, ils le firent  regret pour se
donner ensuite  eux-mmes le plus honteux dmenti.

Pourtant, on ne saurait dire qu'il y ait eu de leur part malice
formelle: c'tait plutt de la faiblesse, une peur exagre de la mort,
qui portait  prendre tous les moyens, permis et dfendus, que l'on
croyait propres  prolonger la vie.

Les Dns ont bien la connaissance des proprits mdicinales de
certaines herbes. Mais si leur usage ne paraissait pas d'une efficacit
suffisante, vite le chaman, ou jongleur, tait appel pour souffler le
malade, comme ils disaient.

Celui-ci ne se faisait pas prier. Il endossait la dpouille de son gnie
particulier: une peau d'ours avec la tte comme coiffure, si ce gnie
tait l'ours; un bonnet fait avec une peau de hibou, si cet oiseau tait
son totem, ou gnie.

Vtu de ces insignes et du pagne, et par ailleurs parfaitement nu, il
commence auprs du patient sa danse magique, qu'il accompagne d'un chant
propre  ces sortes d'incantations. Pendant ce temps, les assistants
battent du tambourin, tandis que lui-mme agite en mesure son
_nlhrwes_, espce de crcelle forme d'un ovale creux muni d'un manche
et rempli de petits cailloux, ou grains de plomb.

Le jongleur danse donc en chantant, danse toujours et chante de plus en
plus fort jusqu' ce que, puis et hors de lui-mme, il tombe sous
l'influence de son gnie personnel. Dirigeant alors sur le malade
l'insigne de cet esprit: un poisson, un mammifre, etc., il s'avance
vers lui, et jette sur sa tte le symbole sacr qui, dit-on, disparat
aussitt.

Faisant ensuite sur la partie souffrante des insufflations sans nombre,
il se met  la sucer comme pour en retirer la cause du mal, qui,
effectivement, sort de sa bouche sous la forme d'une pine, d'un
insecte, d'un petit crapaud, etc.

S'loignant momentanment du malade, il se remet  danser  distance, et
tout  coup l'image du gnie retourne dans ses bras tendus.

On comprend si pareil tintamarre est de nature  gurir un malade.
Aussi, plusieurs qui n'auraient pas si tt succomb au mal sont-ils
emports par son prtendu remde, en dpit de l'influence sur eux de
l'imagination, puissamment seconde par les tours de passe du charlatan,
qui sont faits pour dcevoir mme les assistants en bonne sant.

Mais le dmon est si habile qu'il fait oublier les dcs pour ne faire
penser qu'aux prtendues gurisons. C'est ainsi qu'il abuse de la
crdulit d'mes simples qui, bien qu'elles ne veuillent pas de son
royaume, ne l'en substituent pas moins  Dieu, qui tient seul entre ses
mains la vie de ses cratures.

                               ***

Nous avons vu que les Babines de la rivire, ou du Rocher-Dboul (le
nom de leur principal village), taient alors sous le coup d'une espce
d'excommunication. Ceux du lac, tout en allant un peu mieux, n'en
taient pas moins ports  toujours regarder en arrire, regrettant plus
d'une fois les oignons d'Egypte, je veux dire les grands festins et
ftes concomitantes, auxquels ils ne se faisaient d'ailleurs pas faute
de se livrer clandestinement, si l'on peut ainsi dire.

Les pratiques chamanistiques taient aussi bien loin d'tre abolies
parmi eux, et l'on avait parfois le scandale de chrtiens admis  la
participation aux sacrements qui ne rougissaient pas de recourir au
jongleur en cas de maladie.

Tel tait l'tat moral de la tribu babine quand quatre de ses
reprsentants vinrent me chercher vers la fin de janvier 1886. Le
tlgraphe indigne leur avait depuis longtemps appris l'arrive d'un
nouveau prtre. Peut-tre espraient-ils secrtement que celui-ci se
montrerait plus accommodant que ses devanciers. Quoi qu'il en soit, ils
taient si presss de me voir, qu'ils vinrent me chercher quelques
semaines avant l'poque fixe.

J'eus alors pour la premire fois les agrments d'un voyage en traneau
 chiens sur la glace de nos lacs. Je passerai  pieds joints sur ses
dtails, et me bornerai  noter qu'au bout de sept jours de marche, nous
arrivmes au premier camp babine.

Je fis alors connaissance avec leur insatiable besoin de parler, surtout
de crier, et j'avoue que ma premire impression ne fut pas des plus
favorables. J'avais beau remettre  plus tard le rglement de leurs
diffrends; il fallait cote que cote qu'ils les exposassent sans me
faire grce du moindre dtail.

Il faut remarquer entre parenthses que le timbre de voix babine est si
perant chez les femmes et si cuivr chez les hommes qu'il a le don de
vous agacer les oreilles avant que l'individu soit au milieu de sa
jrmiade.

Le lendemain, lundi, nous nous remmes en marche pour le village du bout
du lac, _Hwo'tat_, o ont lieu toutes les runions des Babines du lac.

Cette fois nous tions accompagns de tous les sauvages du camp que nous
venions de quitter. Chaque famille nous suivait, le pre poussant avec
un long bton le traneau qui portait les provisions pour le temps de
la retraite, pendant que la mre prcdait les chiens et les
encourageait de sa prsence. Les jeunes gens, alertes comme tous leurs
pareils, faisaient bande  part.

Par extraordinaire, le froid tait alors supportable, de sorte qu'on ne
signala aucun accident qui pt lui tre attribu.

Il n'en va pas toujours ainsi. Je me rappelle qu'un jour de marche sur
la mme partie du lac, six personnes se gelrent le nez, les joues, le
menton ou les genoux avant d'avoir fait halte pour midi.

J'tais nouveau; je fus donc bien cout, et tous ceux qui taient dj
baptiss--pas nombreux--se rconcilirent avec Dieu. Les jeux avaient
repris presque aussitt aprs le dpart de mon prdcesseur; les
jongleurs avaient exerc librement leur mtier diabolique, et plusieurs
autres dsordres s'taient introduits.

--Ne t'en tonne pas, me dit-on; ici il en est toujours de mme. Nous
sommes des saints quand le prtre est avec nous; ds qu'il est parti,
nous redevenons diables.

Il faut avouer qu'il n'y avait l rien de bien encourageant.

Aussi je dus leur paratre svre. Je grondai, et j'eus la satisfaction
de m'apercevoir  leurs propos que mes coups portaient.

Malheureusement, ne connaissant pas la langue, je dus avoir recours  un
interprte. Or, en raison de ce que je savais de tchilcotine, dialecte
de la mme famille linguistique comme je l'ai dj dit, je commenais 
m'apercevoir qu'un interprte est souvent un bien pitre intermdiaire
entre l'orateur et ses auditeurs. Le mien tait  peu prs nul.

J'essayai du tchinouk, jargon en usage sur toute la cte du Pacifique
septentrional, et mon homme avoua qu'il ne me comprenait pas assez pour
rendre correctement ma pense dans sa langue. Je pensai que l'anglais
serait plus facile, mais je ne trouvai personne qui le connt
suffisamment pour m'tre d'aucun secours.

Je me rabattis alors sur le franais du pays, et parvins  me faire
comprendre. Mais, hlas! comme Bossuet et Massillon durent tressaillir
d'indignation dans leurs tombes!

Savez-vous, par exemple, comment, dans ce bienheureux parler propre aux
mtis de la rgion, vous devez dire pour tre compris Quand le Fils se
fit homme, le dmon tait matre de presque tout le monde? Ecoutez:
L'bon Yeu son garon quand ca i' devient la mme chose comme nous
autres, le Yble quasiment tout l' monde son bourgeois.

J'eus de la peine  m'habituer  ce jargon. Aussitt que je pus bgayer
la langue des indignes, je m'en servis, au risque de faire rire des
fautes que je ne pouvais manquer de faire alors. Rien n'gaie un sauvage
comme un mot mal prononc, surtout s'il prte  contresens.

                               ***

Je fus donc relativement content de ma premire visite chez les Babines.

Mais ma seconde me donna lieu de croire que la persvrance n'est pas
leur vertu distinctive. Pourtant, au dire de ceux qui les avaient connus
avant moi, il y avait eu progrs. Malheureusement ce progrs fut loin
d'tre constant, et graduellement les jeux de hasard, les sorcelleries
et diableries, et surtout les patlaches, reprirent de plus belle.

Ce fut au point que, quelques annes plus tard, arriva de
New-Westminster l'ordre dfinitif pour les Babines d'avoir  renoncer
non seulement  ces dsordres, mais  tous les festins publics, petits
et grands, sous peine de se voir abandonns du prtre, qui avait autre
chose  faire qu' perdre son temps avec des Indiens qui semblaient se
moquer de ses enseignements.

Pour le coup, ce fut un moi indescriptible. Il faut connatre ces
Indiens pour se faire une ide du tapage qu'ils peuvent faire quand ils
y mettent de la bonne volont. Qu'on s'imagine deux cents personnes ou
plus parlant  tue-tte, gesticulant comme des possds, chacun voulant
se faire entendre au-dessus de son voisin, voix d'hommes et voix de
femmes, toutes plus criardes les unes que les autres; tel fut le concert
dont je fus gratifi au sortir de l'glise aprs que j'eus annonc la
dcision de l'autorit ecclsiastique.

Le charivari fut tel que les chiens, pouvants, se mirent de la partie,
et entonnrent des hurlements plaintifs qui furent continus par toute
la gent canine, quatre ou cinq cents chiens aussi criards que leurs
matres! jusqu' ce qu'un Indien, plus sens que les autres,
s'apercevant du burlesque de la scne, ft parti d'un immense clat de
rire qui trouva quelque cho chez les jeunes gens, et calma un peu
l'effervescence de la foule, qui s'coula lentement.

Je dois excepter le _chantman_, ou chantre d'office, qui est charg
d'entonner prires et cantiques  l'glise. Sauvage plus rassis et
d'humeur plus pacifique que les autres, il tait, pour cette raison, la
rise des tourdis et des batailleurs. Au lieu de rentrer chez lui, il
vint me trouver tout tremblant pour se plaindre de ce que, au plus fort
de la mle, on l'avait culbut, on lui avait crach au visage et
quelqu'un l'avait mme menac du bton, c'est--dire, ajouta-t-il par
manire de commentaire, qu'on avait voulu l'borgner!

--Et tout cela, disait-il, parce que j'ai voulu soutenir la parole du
Grand-Raconteur (l'Evque).

--Si elle n'a pas de plus brave dfenseur, pensai-je, elle est en grand
danger de tomber  l'eau.

Pour le satisfaire, je lui dis que j'avais avec moi toute une pharmacie.
Il n'avait qu' me montrer ses plaies, je m'empresserais de les panser
et de leur appliquer le plus puissant de mes spcifiques.

Il n'avait pas la moindre gratignure.

Il faut dire pourtant que ce tumulte  propos d'une mesure juge
ncessaire par qui de droit augurait assez mal de l'avenir. Aussi ne
fus-je pas trs surpris d'apprendre, lors de ma visite qui suivit, qu'on
avait subrepticement prpar  grands frais un festin auquel tout le
monde devait prendre part aussitt que je serais parti.

Voulant les mettre  l'preuve et m'assurer s'ils taient plus chrtiens
que paens, je leur dclarai ds le premier jour que, plusieurs n'tant
pas encore arrivs, j'allais partir pour le Rocher-Dboul, et qu' mon
retour je donnerais comme d'habitude les exercices de la retraite, s'ils
n'avaient point contrevenu aux ordres de Monseigneur en ce qui tait des
festins.

Et je m'enfonai au travers des montagnes qui sparent le bassin du lac
Babine de celui de la rivire Bulkley.

Avant mme mon retour  Hwo'tat, lac Babine, j'appris que les sauvages
de cette localit, tout comme ceux de l'autre village, n'avaient tenu
aucun compte de la dfense piscopale, et que tous avaient particip 
la fte.

--On ne pourra refuser les sacrements  tant de monde, avait-on l'air de
penser.

Ds que je parus au lac Babine, on s'effora de m'amadouer, saluant mon
retour d'acclamations joyeuses et se prcipitant sur moi pour me prendre
la main. Ils s'taient bien propos de cacher leur faute; ils comptaient
sans les voies d'information secrtes  ma disposition.

Je ne parlai de rien avant le premier exercice public. Mais je dclarai
alors que, conformment aux instructions de mon suprieur, instructions
dont je leur avais dj communiqu la teneur, je ne confesserais que les
enfants qui n'avaient pris aucune part au festin donn malgr sa
dfense.

--En consquence, ajoutai-je, je vais baptiser aujourd'hui les
nouveaux-ns et entendre la confession des enfants, et demain je repars
pour le lac Stuart.

Il me semble encore voir les figures altres de mes Babines quand je
fis cette dclaration. Petits et grands semblaient se rendre compte de
la gravit de la situation. C'tait un silence de mort: mme les enfants
 la mamelle faisaient momentanment trve  leurs cris. Bien que
l'glise, une grande btisse, ft pleine comme un oeuf, on et pu
entendre courir une souris!

Mais les sentiments comprims, autant par la surprise que par le respect
pour la saintet du lieu, clatrent  la sortie. L se renouvela la
scne dcrite plus haut, scne cette fois d'autant plus violente qu'on
et voulu savoir qui tait le tratre, l'informateur.

On ft tout au monde pour m'empcher de partir. Personne ne voulut me
prter de canot; aucun jeune homme n'osa consentir  me remmener.

Enfin j'avisai trois Porteurs du Fond du lac Stuart,  l'esprit desquels
je fis miroiter leur supriorit sur les Babines, appuyant sur le fait
que le Porteur est avant tout l'homme du prtre, qu'il n'abandonnera
jamais chez des ennemis, des quasi-paens, etc.

Bref, je russis  leur persuader de retourner dans leur pays et de me
prendre avec eux.

Voyant qu'ils ne pouvaient me retenir par des moyens naturels, les
Babines eurent recours au surnaturel, comme ils l'entendaient. Tous
leurs sorciers allaient se concerter, m'assurrent-ils, pour m'opposer
un vent contraire, et allaient dchaner contre moi toutes les forces de
la nature.

Naturellement je me ris de leurs menaces et partis.

Nous emes constamment un vent des plus favorables, ce qui est trs rare
en cette saison, et je souhaitai maintes fois depuis que les sorciers se
fchent encore contre moi.




CHAPITRE X

_DANGERS ET CONTRETEMPS_


SOMMAIRE.--Un sauvetage miraculeux--De nouveau chez les Babines--Presque
tu--Le prche du diable--Moricetown--La montagne--Hazelton.


Les deux branches de la tribu babine se trouvaient donc momentanment
dlaisses par le prtre dont elles ne voulaient pas suivre les
enseignements. Au lieu de s'humilier et de mriter son retour par un
amendement congru, ces malheureux regimbrent contre l'aiguillon, et
reprirent toutes leurs anciennes coutumes et observances
superstitieuses.

Et pourtant, chose remarquable, ils ne lchrent pas la prire publique
et continurent  observer l'abstinence du vendredi et, plus ou moins,
le repos dominical. Toujours le mme systme: ils voulaient servir deux
matres.

Le bon Dieu leur apprit l'hiver suivant ce qu'il pensait de leur
conduite, en leur envoyant une maladie pidmique qui dcima leurs
enfants. Plus de quarante prirent en quelques semaines.

En mme temps, les accidents succdaient aux accidents, comme autant
d'avertissements misricordieux.

_Qistames_ (Antoine), pre de famille encore  la fleur de l'ge,
descendait avec son gendre, le chantman dont j'ai parl plus haut, la
rivire Babine, cours d'eau assez important et d'une rapidit
vertigineuse, lorsque leur canot donna contre un brisant qui le fit
chavirer. Comme par miracle, le chantman fut rejet sur la grve par
les vagues en courroux, tandis que son compagnon, moins heureux, se
voyait emport par le courant.

Et pourtant la bonne Providence veillait sur lui. Au moment o il allait
tre asphyxi par les eaux tapageuses qui le roulaient dans leur sein
sans qu'il pt prendre pied, il se heurta tout  coup  quelque chose de
solide, qui manqua de l'assommer. S'y cramponnant comme  une planche de
salut, il s'aperut bientt qu'il tait en contact avec une norme
roche.

--Si seulement elle me permettait de me tenir  flot! pensa-t-il
instinctivement.

Or en moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire, il avait grimp des
profondeurs de l'abme au sommet de la roche qui, heureusement,
mergeait au-dessus de la surface des flots.

Et maintenant tait-il sauv parce qu'il se trouvait chou au beau
milieu d'une rivire large et profonde?

Le bon Dieu, qui veillait sur lui--car Qistames, homme froid comme son
gendre, bien que moins religieux, tait un homme de bonne conduite--le
bon Dieu, dis-je, rpondit affirmativement. Le chantman, dsormais hors
de danger, l'eut vite aperu, et, lui criant de tenir bon jusqu' la
fin, retourna vers la loge de chasse qu'ils avaient quitte peu avant
l'accident.

Quelques instants s'coulrent qui parurent des heures au naufrag
grelottant de froid sur sa roche solitaire. Il commenait  ressentir
les premires douleurs occasionnes par les blessures qu'il avait reues
au contact des galets du lit de la rivire, lorsque son gendre revint
avec une longue corde pour tenter le sauvetage--leur canot tait
naturellement perdu.

Lui lanant sa corde dont un bout tait nou  une pierre, pour en
faciliter le jet, le chantman lui cria de se l'attacher  la ceinture.

--Et surtout ne manque pas de la nouer fortement, ajouta-t-il, car je
vais tirer de toutes mes forces.

Malgr son commencement de dfaillance, sentant qu'il y allait de sa
vie, Antoine s'attacha le bout de la corde aussi solidement qu'il put,
fit un grand signe de croix, et se laissa tomber  l'eau.

Au milieu des roches, il se sentit entran violemment au travers du lit
de la rivire, jusqu' ce que, plus mort que vif, il abordt sur le
rivage. Il tait sauv.

Il n'en souffrit pas moins assez longtemps des suites de l'accident.

Comme pour faire ressortir mieux encore le caractre presque miraculeux
de ce sauvetage, Dieu permit qu'un enfant se noyt ce mme t non loin
de l, pendant que son compagnon de canot abordait  la nage.

Cet accident faillit avoir des suites fcheuses. Comme toujours en
pareille circonstance, on souponna le survivant d'avoir caus la mort
du pauvre disparu, et ses oncles maternels qui, pour les Babines sont
bien plus proches parents que le propre pre, jurrent de venger la mort
de leur neveu.

D'un autre ct, le gant fut relev, non pas par le pre de l'enfant
sauv, mais par son oncle maternel.

                               ***

L'animosit tait grande de part et d'autre, et les deux partis ennemis
ne s'taient pas rencontrs depuis un an, lorsqu'un notable du nom
d'Alexandre, Babine qui avait t baptis dans son enfance, tomba
dangereusement malade.

Sentant qu'il ne vivrait pas longtemps, il supplia ses proches d'aller
chercher le prtre, d'autant plus qu'on en tait  l'poque o celui-ci
avait coutume de faire sa visite d't. En mme temps, il conjura les
Babines de reconnatre la main de Dieu qui les frappait et de se
prparer  bien recevoir son envoy.

Telle fut l'occasion de mon retour chez mes ouailles dvoyes. Il y
avait deux, peut-tre trois, ans que je ne les avais pas vues.

Cinq jours aprs, un canot mont par trois rameurs venait me prendre 
la Mission. A cause de l'urgence du cas, nous fmes force de rames et
voyagemes mme une partie des nuits.

Disons de suite notre dception. Alexandre mourut seulement quelques
heures avant notre arrive. L'infortun avait t loin de mener une vie
difiante; malgr sa position sociale (de _ten-za_), il n'avait pas
recul devant le mtier de jongleur. Esprons que sa contrition jointe 
son dsir de la confession manifest par sa dmarche, et son rsultat
ultime, lui auront obtenu le pardon de ses fautes.

--Jour et nuit, il appelait le prtre, me dirent ses proches, et, ne
pouvant se confesser au ministre de Dieu, il avoua ses pchs en
prsence d'une image.

Ne pouvant rien faire pour le dfunt, je n'en crus pas moins voir dans
mon retour inespr chez les Babines comme une intervention
providentielle pour me faire essayer de les ramener  Dieu. J'annonai
donc que j'allais incontinent commencer une retraite en leur faveur.

Ce fut le signal pour une srie d'actes provocateurs de la part de ceux,
assez nombreux, qui taient mal disposs. Le tambour de jeu commena 
rsonner de tous cts, et les agents du dmon s'agitrent pour
dtourner de l'glise ceux qui se sentaient tents d'y venir m'entendre.

Le bon sens, non moins que la prudence, me conseillaient de fermer les
yeux sur ces provocations. Je me gardai donc d'y faire attention, et me
montrai aussi aimable que je le pus en dehors de l'exercice de mon
ministre et aussi intressant que possible dans mes prdications. En
sorte que chaque jour j'eus la satisfaction de voir mon auditoire
grossir.

Bien que tous ne se fussent pas rendus  mon appel, un trs grand bien
fut opr et une foule de dsordres rprims.

                               ***

Parmi ces dsordres, les plus frquents chez les sauvages sont
incontestablement les brches faites  la morale catholique relativement
 l'indissolubilit du mariage. C'est l un point sur lequel le
missionnaire doit constamment veiller.

Plusieurs couples qui s'taient spars furent donc runis; d'autres qui
s'taient unis illgalement furent spars.

Cela ne pouvait plaire au diable. Il rsolut de s'en venger.

Parmi les coupables se trouvait un homme mari par le prtre, qui
n'avait pas craint de rejeter sa femme lgitime pour en prendre une
autre. C'tait Franois, qui jusque-l avait t comme le bras droit du
missionnaire. Comme _corruptio optimi pessima_, pire est la chute de qui
a t trs bon, cet ami d'autrefois se montra d'autant plus endurci
dans son pch qu'il avait t un excellent chrtien.

Ces rgularisations de mnages en faute taient, sous la haute direction
du prtre, l'oeuvre du chef et de ses assistants, les sous-chefs, les
surveillants et les soldats. Le soir d'un jour que j'avais moi-mme
travaill encore plus que d'habitude, ce chef vint me trouver.

--Pre, me dit-il, nous avons arrang tous les couples qui vivaient
dans le pch. Il n'y a plus que Franois. Il ne veut pas nous couter.
Il faut que tu t'en mles. Nous renonons  le remettre sur le bon
chemin. Nous te laissons cette tche.

J'tais extrmement fatigu. Il tait tard, et j'avais une terrible
envie de dormir. Nanmoins, comment refuser la corve qu'on me jetait
sur les bras? Le pauvre chef avait lui-mme pein au-del de tout ce que
je pourrais dire avec les rfractaires. Il me fallait donc m'excuter.

Malgr l'heure avance, je mandai le pcheur endurci, qu'on m'amena les
poings lis. Quant  sa concubine, femme non baptise qui appartenait 
un clan connu pour son manque de religion, je ne m'en occupai point. Je
n'avais point confiance en sa parole, et puis si Franois la quittait et
reprenait sa femme lgitime, elle devrait bien bon gr mal gr se passer
de lui.

Selon l'habitude en pareil cas, son partenaire coupable se tint  genoux
devant moi, et couta patiemment, bien que d'abord avec mauvaise grce,
la mercuriale que je crus devoir lui servir.

Je lui reprsentai alors combien je regrettais de le voir dans une
pareille position, lui qui avait toujours t mon aide le plus apprci,
qui tait non seulement baptis mais lgalement mari devant l'Eglise 
une femme qu'il savait s'tre toujours bien conduite, et cela par amour
pour une mgre qui tait loin de la valoir. Lui parlai de l'enfer qu'il
avait richement mrit, et qui pouvait tre son partage avant longtemps.

--Vois, lui dis-je, comme Dieu est terrible quand on abuse de ses
grces; souviens-toi d'Alexandre, qui m'a, pour ainsi dire, amen ici.
Tout le monde peut profiter de ma prsence ici, except lui. La mme
chose peut t'arriver, etc.

Bref, aprs une assez longue exhortation, mon homme me regarda soudain,
qui jusque-l s'tait content de tenir la tte baisse, et m'offrit sa
main que je pris amicalement.

C'tait le signe sauvage de la soumission. Il se dclara prt  faire ce
que je lui disais; on lui dlia les poignets et, aprs un grand signe de
croix, il s'en alla.

Le diable avait perdu la partie.

Mais cela ne faisait pas l'affaire de la femme rpudie en faveur de
l'pouse lgitime. Aussi, la rage au coeur, elle se dit qu'elle saurait
bien le faire payer au prtre, qu'elle considrait comme la cause unique
de son humiliation et de son lien bris. Saisissant donc une corde, elle
sortit, dclarant qu'elle allait se pendre.

Or, au lac Babine, le missionnaire habitait une maison carte,  l'ore
du bois, non loin de l'glise, mais  distance du village proprement
dit.

Il pouvait tre minuit, ou une heure. Aprs une journe si bien remplie
et tant d'affaires pineuses rgles, je gotais un repos que je croyais
bien mrit, quand je fus rveill en sursaut par des coups redoubls
qu'on frappait  ma porte. On cherchait  l'ouvrir ou, au besoin 
l'enfoncer.

En mme temps, une voix fminine domine par l'motion, criait:

--Patrick, Patrick, sors vite d'ici. On vient tuer le prtre, on va te
tuer avec lui.

C'tait la mre de l'enfant couch sous mon toit qui voulait soustraire
son fils au danger dont j'tais menac sans le savoir. Celui-ci, qui
n'tait pas plus que moi au courant de ce qui se passait dans le camp,
se contenta, sans ouvrir, de conseiller le silence  sa mre, remarquant
que si elle continuait, elle allait me rveiller.

--Qu'y a-t-il donc? demandai-je alors, pour montrer que je ne dormais
pas.

--Comment! Ne sais-tu pas? s'cria l'importune reste dehors. Quand la
femme qui, par tes soins, a t rpudie par Franois, a appris que
celui-ci reprenait son ancienne pouse, elle est alle se pendre dans le
bois, et ses parents, hors d'eux-mmes, ont pris leurs carabines pour
venger sa mort sur toi.

En mme temps, des bruits confus, dont la distance ne me permettait pas
de saisir le sens, se faisaient entendre dans la direction du lac, et ne
laissaient aucun doute sur la vracit de notre gazette.

Je compris alors la situation: la parent nombreuse et si mal fame de
la mgre conduite s'tait,  la nouvelle de sa mort, leve comme un
seul homme pour m'assassiner, et n'en tait empche que par mes amis,
ceux qui avaient fait leur retraite!

Mon sort tait donc entre les mains de ces derniers, videmment beaucoup
plus nombreux, mais dpourvus de la passion qui animait les autres et,
pour cette raison, bien moins puissants. Chacun sait que, mme parmi les
blancs, une poigne de gens dsesprs peut tenir en respect toute une
troupe qui ne veut point l'effusion du sang;  plus forte raison en
est-il ainsi chez des primitifs qui obissent bien plus  la passion
qu' la raison.

Malgr tout, j'avoue que je n'eus pas peur; je ne me croyais pas digne de
mourir pour une cause aussi belle que l'indissolubilit du lien
matrimonial. Pourtant un coup de fusil tir au travers de ma fentre
sans vitres et pu m'atteindre avant que je ne me fusse dout de rien.

Puis le vacarme et les cris provocateurs semblaient se rapprocher: mes
amis faiblissaient donc, et ne pouvaient par de simples bonnes paroles
endiguer le torrent qui me menaait. Qu'allait-il arriver?

Je remis mon me entre les mains de Dieu et, le croira-t-on? j'tais si
fatigu du travail de la veille que je me rendormis. C'est dire que mes
amis parvinrent enfin  dsarmer mes meurtriers prsomptifs, et, 
mchancet toujours fminine! ce mme matin, en se levant, les Indiens
trouvrent la femme cause de tout le mal blottie dans un coin d'une
maison trangre!

Elle avait seulement feint d'aller se pendre pour me faire tuer!

Mais, encore une fois, Dieu avait protg son reprsentant.

                               ***

Le diable essaya bien d'une autre tactique, mais elle ne lui russit
gure mieux.

Un grand nombre de Babines, mme du lac, n'taient pas encore baptiss.
Parlant de la ncessit du baptme, je leur dis, au cours d'une
instruction, de se prparer  recevoir, eux aussi, ce sacrement, vu que,
ajoutai-je, il n'y a point de salut sans baptme.

Un nomm _Lomdehel_ s'empara de cette proposition pour indisposer ses
compatriotes contre la prdication du prtre. Se faisant l'organe du
dmon, il eut, lui aussi, son prche au sortir de l'glise, et la thse
qu'il dveloppa fut celle-ci:

--On ne va point au ciel sans baptme. Or eux n'taient point baptiss,
donc c'tait en vain qu'ils observaient les lois de l'Eglise. Ils
taient faits pour l'enfer, et dsormais les baptiss seuls devaient
frquenter l'glise.

Le malheureux ne songeait gure alors qu'il aurait  payer cher sa
harangue. Peut-tre s'en souvint-il quand il tomba, un an aprs,
foudroy d'un coup d'apoplexie dans le bois et tout prs du village,
sans mme qu'un seul tmoin et t l pour lui administrer le baptme,
qu'il n'avait rien fait pour mriter.

Ce triste dcs fut d'autant plus remarquable que, rgle gnrale, nos
sauvages font une belle mort.

Un autre trpas, celui-ci d'un caractre bien plus consolant, vint nous
surprendre la veille de la clture de la mission. _Saptoutlas_ (Mose)
tait l'un de ces Babines qui font exception  la rgle, d'un caractre
doux, trs humble et grand ami de la prire.

Au sortir de l'glise, il tomba sans connaissance  quelques pas de la
porte, et, bien que je crusse son cas sans gravit, il dclara bientt
qu'il allait nous quitter. Il voulut donc se confesser, puis il ne tarda
pas  entrer en agonie.

J'eus le temps de lui administrer le sacrement des mourants, et il
rendit l'me au milieu des plus affreuses souffrances.

Comme tout le monde se trouvait l, on lui fit de splendides
funrailles. Nous avions depuis peu reu un ostensoir, un encensoir et
les ornements ncessaires  la bndiction du Saint-Sacrement. Nous nous
servmes de l'encensoir, selon les rubriques, et le point le plus admir
du service funbre fut qu'on avait "emboucan" le cercueil avec de la
"rsine prcieuse".

--Quelle chance pourtant de mourir quand le prtre est l! se disait-on
 l'issue de la crmonie. Quand il nous faudra mourir, nous autres, qui
viendra nous enterrer au milieu de nuages de fume prcieuse comme on
vient de le faire pour notre frre dcd?

                               ***

Ceci, on le comprend, se passait quelques annes aprs la rconciliation
des Babines du lac.

Ma tche termine au lac Babine, il me fallut partir pour aller visiter
leurs congnres de la rivire Bulkley, parmi lesquels je devais
continuer l'oeuvre d'puration que j'avais dj commence.

Ici quelques mots d'explication deviennent ncessaires.

Les Babines de la rivire, ou Akwilgettes, habitaient autrefois un
village situ prs d'une cataracte, environ 40 milles en amont du
confluent de la rivire avec la Skeena. Mais la plus grande partie
s'taient depuis longtemps tablis  quatre ou cinq milles de ce
confluent, attirs l soit par la facilit de traiter leurs fourrures
avec les quelques blancs qui y avaient fond Hazelton, petit poste sis
sur une langue de terre entre la Bulkley et la Skeena, soit par le
voisinage des Kitksonnes, sauvages de race maudite, parmi lesquels le
missionnaire catholique n'a jamais rien pu faire.

Or ce double voisinage exerait sur les Babines du Rocher-Dboul, leur
nouveau village, une influence dltre.

D'abord leur contact avec les infidles, de qui ils tenaient la plupart
de leurs mauvaises coutumes, ne pouvait que contribuer  fortifier chez
eux ces mmes coutumes, que nous voulions, au contraire, draciner.

D'un autre ct, leur foi, en restant au Rocher-Dboul, tait en pril,
puisqu'ils se trouvaient, pour ainsi dire,  la gueule du loup, je veux
dire du ministre protestant tabli depuis longtemps  Hazelton.

C'est pourquoi il avait t reconnu qu'on n'obtiendrait jamais de
rsultats srieux tant que ces Babines resteraient au Rocher-Dboul,
d'autant plus que l'loignement de ce poste de notre Mission
centrale--environ 225 milles--nous empchait de le visiter plus d'une
fois par an.

Les efforts de mon prdcesseur avaient eu pour objet de porter ces
sauvages, ou bien  retourner  leur ancienne place, o un certain
nombre taient rests, ou bien, ce qui tait mieux encore,  fonder un
nouveau village o le bon grain serait spar de l'ivraie.
Malheureusement ses efforts n'avaient pas abouti.

A mon arrive, je dus renouer les ngociations, et je russis d'abord 
dtacher quatre familles, qui devaient former le noyau d'un village
modle, qu'il tait question d'tablir un peu en amont de la chute d'eau
o les sauvages avaient leur pcherie.

Puis, aids de deux Porteurs experts dans l'art de manier la hache et
la scie, nous avions lev les murs d'une glise.

Ce village en formation avait mme t baptis, je ne sais pourquoi,
Moricetown, nom qu'il nous faudra bien retenir ici, puisqu'il a depuis
t adopt par les cartes, et qu'il est mme aujourd'hui port par une
station du chemin de fer qui court le long de la valle.

Il s'agissait d'aller montrer  ces familles de bonne volont que nous
ne les oubliions pas, et en mme temps essayer d'augmenter leur nombre
en attirant l de nouveaux candidats  la vritable vie chrtienne.

Une autre raison de notre voyage tait d'empcher, s'il tait possible,
les ministres de l'erreur de pervertir les Indiens du Rocher-Dboul
qui, s'avouant trop faibles pour embrasser dans tous ses points la
morale catholique, n'avaient jusque-l manifest aucun empressement  se
faire protestants.

Or un ministre mthodiste s'tait bti tout rcemment un pied--terre
prs d'eux, et on lui prtait l'intention, non seulement de s'y fixer
d'une manire permanente, mais mme d'y tablir une cole  l'usage des
indignes. Il fallait s'assurer de l'exactitude de ces rapports.

                               ***

En consquence, nous partmes le 16 juillet 1892, de compagnie avec le
chef de Hwo'tat et deux jeunes gens de la mme localit. J'avais
naturellement dj fait ce voyage; mais mes effets, chapelle et
provisions avaient t prcdemment ports  dos d'homme. Or les chevaux
commenaient  faire leur apparition chez les Babines du lac, et, cette
fois, non seulement le chef et moi tions monts, mais nous avions mme
un cheval de charge.

Pour l'amateur de la belle nature, je ne sache pas de voyage plus
agrable, parce qu'il n'en est pas de plus pittoresque, que le trajet du
lac Babine  Hazelton, sur la Skeena.

Les bords du lac sont bas et marcageux; mais le sol se relve vite, et
alors, pendant trois ou quatre milles, nous avons une luxuriante
vgtation de sapins entremls de liards, de trembles et de saules.

Nous traversons une petite rivire aux eaux blanchtres. A en juger par
les dbris accumuls sur ses rives, elle doit former au printemps un
torrent infranchissable.

Puis, aprs nous tre fourvoys dans quelques bourbiers assez profonds,
nous escaladons la montagne, ou plutt gravissons une passe, ou valle,
qui spare deux chanes de montagnes.

La pente est raide, et le sentier pierreux, le terreau en ayant t
enlev par l'eau de pluie. Aussi avanons-nous lentement. Nous montons,
montons encore, montons toujours, sans dcouvrir d'autre horizon que la
butte qui nous domine.

Enfin nous dbouchons dans une petite claircie que le feu a faite dans
la fort; puis, nous dtournant pour respirer un instant, nous
apercevons l-bas, bien bas, le lac Babine, et pouvons mme distinguer
clairement le village que nous avons quitt il y a quelques heures. Mais
le temps presse; en avant et marchons.

Les pins sont maintenant dpouills de leur verdure; la vgtation
devient de plus en plus maigre; une espce d'arbuste appel "bois de
montagnes" en babine, et qu'on ne voit jamais dans la plaine, commence 
se montrer, et, bien que nous ayons pass la mi-juillet, les touffes de
saules rabougris qui croissent  et l sont  peine couvertes de
petites feuilles  demi bourgeons.

Mais qu'est-ce que ces longues taches blanches dans le sentier? De la
neige tout simplement, de la neige que trois mois de soleil n'ont pas
encore pu faire disparatre. Il faut se rappeler que nous sommes ici en
Amrique, par le 55e degr de latitude et sur une montagne, ou plutt 
un point de 5,200 pieds d'altitude entre deux hautes montagnes.

Elles sont l, qui se dressent firement  droite et  gauche  une si
faible distance du sentier qu'un coup de carabine pourrait, ce semble,
percer les couches de neige qu'elles portent dans leurs flancs. Leurs
cimes crneles ne sont visibles que par moments, dans les intervalles
laisss libres par les nuages qui courent le long de leurs sommets,
cachant neiges et glaciers derrire un voile de gaze immacule.

Mais voici  gauche une verdoyante petite prairie. Quel rgal pour nos
chevaux! Illusion! Ce n'est au fond qu'un marais couvert d'herbe fine,
au milieu duquel dort une mare d'eau croupissante. C'est la source de la
_Ses-khwah_, ou rivire  l'Ours, dont nous suivrons dsormais la
valle.

Descendons maintenant, traversant sur notre route une multitude de
gentils petits ruisselets qui s'chappent des flancs de la montagne, et
vont, en gazouillant sous la mousse, marier leurs eaux limpides  celles
de la Ses-khwah qui, dbarrasse de ses liens marcageux et forte de
l'appoint qu'elle reoit  chaque instant, se dirige vers l'ouest en
dansant sur les cailloux.

Nous sommes maintenant au pays des marmottes et des moufflons, et il ne
faudrait pas nous dtourner de beaucoup pour en tirer, surtout des
premires. Mais le soleil, longtemps disparu derrire les pics d' ct,
doit se coucher en ce moment, car les nuages qui caressent la montagne
semblent reflter ses derniers rayons. Il nous faut camper.

Voici un ruisseau bruyant qui arrive en courant au fond d'une ravine
dnude, tout press de se joindre au cours d'eau que nous avons  notre
gauche et qui sera demain une rivire. Un peu d'herbe croit dans le
bas-fond au confluent des deux ruisseaux. Ce n'est pas beaucoup pour
trois chevaux; mais ils devront s'en contenter.

Halte donc, et campons.

Le froid se fait vite sentir en dpit de la saison, et nous sommes
forcs d'allumer un grand brasier, autour duquel nous pouvons nous
crier sans trop de mrite: _Frigus et aestus, benedicite Domino_, froid
et chaleur, bnissez le Seigneur (_Dan._, II, 67).

Le lendemain matin, pas de paresseux: l'air est vif et oblige  se lever
sans tarder, et, ds avant sept heures, nous sommes de nouveau en route.

Les montagnes, toujours les montagnes  nos cts, et en bas de la
valle la Ses-khwah, maintenant rivire tapageuse qui se hte d'aller se
joindre  la Bulkley.

Un peu avant midi, un ennemi se prsente qui barre audacieusement le
passage  mon cheval.

--Un ours, tout au moins? dira-t-on.

--Non, simplement un faisan de montagne, ou plutt une faisande, car sa
bravoure mme nous dit qu'elle a des petits  protger. Sans se
proccuper de la taille des intrus, elle s'avance  notre rencontre en
battant des ailes d'un air courrouc. Bel exemple d'amour maternel!

Vers le soir, le paysage change graduellement d'aspect. Bien que nous
soyons toujours confins entre deux montagnes, la valle s'largit, la
vgtation change: les cdres de la Cte apparaissent, auxquels se
joignent bientt de grands fourrs de noisetiers (_hazel_ en anglais),
et nous arrivons  Hazelton.

                               ***

L, mon excellent ami, un noble allemand dguis sous le nom de Loring,
nomm depuis peu agent des sauvages (tsimsianes et dns), lutte avec sa
dame d'attentions envers mon humble personne, et insiste pour que je me
repose au moins un jour sous son toit hospitalier.

Une course de deux jours et demi  cheval, mme lorsqu'on est dvor par
les maringouins, comme nous l'avons t, n'est rien pour un missionnaire
qui en a fait de neuf jours sans dsemparer. Mais je cde au plaisir de
me trouver en si bonne compagnie, et me laisse traiter comme un enfant
gt. De telles rencontres sont si rares dans le pays!

Du plateau lev o demeure M. Loring, la vue plonge dans
l'tablissement de la compagnie de la baie d'Hudson, poste fortifi
selon les rgles de l'art militaire, palissades en planches paisses et
hautes d'une vingtaine de pied, formant un carr flanqu de bastions,
qui entoure le btiment principal et toutes ses attenances.

Ces fortifications sont encore en excellent tat, ou plutt elles sont
encore neuves. De fait, il n'y a pas plus de quatre ou cinq ans qu'elles
ont t riges.

Un meurtre avait t commis chez les Kitksonnes, qui habitent le village
contigu  la "ville" des blancs, et, pour viter des reprsailles, le
gouvernement de la province envoya un parti d'officiers de police pour
s'emparer du coupable.

Celui-ci ayant eu vent de cette mesure s'enfuit; mais, press de prs
par les soldats, il fut somm de se rendre. Comme il n'en voulait rien
faire, on lui envoya un coup de carabine, qui le tua net.

Le clan du meurtrier apprenant sa mort, voulut le venger, et comme toute
la population semblait vouloir prendre part aux hostilits, le parti
envoy par le gouvernement dut se fortifier en attendant du renfort.
Dans ce but, ils levrent les palissades qu'on voit maintenant.
Quelques compagnies de soldats rguliers vinrent ensuite les dlivrer.

Une autre difficult avec les Indiens locaux porta  garder ces
fortifications, qu'on ne voit plus maintenant dans aucun fort de la
Compagnie. L'un des principaux moyens de subsistance des Kitksonnes de
la place tait le transport  dos d'homme des effets, vivres et autres
colis, destins aux quelques mineurs de l'intrieur du pays. Or les
chevaux faisaient leur apparition dans la rgion, et l'on voulut
naturellement les substituer aux porte-faix indiens, qui ne se
montraient pas toujours aussi honntes qu'on et pu le dsirer.

Cela ne faisait pas l'affaire des Kitksonnes. On voulait, disaient-ils,
leur enlever le pain de la bouche: c'tait plus qu'ils ne permettraient.
Ils firent donc dfense, sous peine d'hostilits, de remplacer leurs
gens par les chevaux.

Mais le fort tait l. Que pouvaient-ils contre lui? Tuer les chevaux,
sans doute, mais ils savaient que les blancs, avec une place forte o se
rfugier en cas de besoin, ne reculeraient devant aucune mesure pour
punir les dlinquants.

Force leur fut donc, en fin de compte, de laisser les _pack-trains_
tranquilles.




CHAPITRE XI

_LES BABINES DE LA RIVIERE_


SOMMAIRE.--Pont indien suspendu--Le ministre 
Chitown--Rocher-Dboul--En guerre contre Wala--Controverse avec le
ministre--Au prtoire.


Aprs avoir joui de l'hospitalit de M. Loring, il nous faut penser 
continuer notre voyage.

--Pensez-vous traverser sur le pont? me demande mon hte.

--J'ai jur de ne plus y remettre les pieds tant que je vivrai,
rpondis-je.

--_That's all right_, on vous traversera en canot, reprend-il
obligeamment.

Pour comprendre la raison de ce dialogue, il faut savoir que le
Rocher-Dboul et Moricetown sont sur la rive gauche de la Bulkley; or
nous nous trouvons en ce moment sur la rive droite. Quatre ou cinq
milles plus haut, juste en face du Rocher-Dboul, les sauvages ont jet
une espce de pont suspendu sur un rtrcissement rocheux de la rivire.

Mais il suffit de voir ce pont pour en avoir peur. Il est compos de
trois longueurs d'arbres, dont deux ont les gros bouts retenus sur les
bords par des roches, tandis que leurs extrmits infrieures en
supportent un troisime.

Or ces troncs d'arbres, juxtaposs dans toute la longueur du pont, sont
sveltes, bruts et sans la marque d'un seul coup de hache pour en aplanir
la surface. De plus, l'troit passage qu'ils constituent penche
visiblement de ct. Il y a bien un grossier garde-fou; mais il est
compos de minces perches relies ensemble avec des bandes d'corce de
cdre,  une telle distance qu'on ne peut s'en servir commodment.

Du reste, pas un clou, pas une cheville dans toute sa structure. Des
liens de fibres de cdre en tiennent lieu.

Et ne pas oublier que cette frle construction est suspendue  quelque
60 pieds au-dessus d'un gouffre sans fond, une chute cumante capable de
vous donner le vertige quand bien mme vous vous trouveriez sur un pont
solide.

Il m'avait pourtant fallu le traverser deux fois en rampant, pour ainsi
dire, sur mes genoux et sur mes mains. Mais c'tait pour moi un tour de
force que je ne me sentais plus de force  recommencer.

Du rivage il semblerait pourtant que vous pouvez passer sans trop de
difficult. Mais quand vous avez atteint dessus une certaine distance,
vous le sentez comme prt  s'effondrer sous votre poids et, qui pis
est, il vous berce de droite  gauche et de gauche  droite comme une
balanoire gymnastique au-dessus de l'abme, qui semble devoir vous
entraner dans sa course effrne. Vous avez alors la sensation trs
vive de ne pouvoir atteindre l'autre ct vivant.

Bref, le seul poids de la neige en hiver l'avait dj fait effondrer par
deux fois.

Est-il, aprs cela, si tonnant que, arriv une fois aux pieds du
terrible pont, j'aie refus de m'en servir? On m'avait assur qu'on
l'avait solidifi; mais une fois rendu  ct, je ne tardai pas 
m'apercevoir que c'tait toujours la mme structure boiteuse, et refusai
de m'y aventurer.

[Illustration: DIZKENIS EN COSTUME DE GALA]

Quelle dception pour les Akwilguettes, posts de l'autre ct, fusil en
mains pour saluer mon arrive! Ils avaient beau me crier de venir, de ne
rien craindre: je ne pouvais penser sans frmir aux oscillations du
tablier que je connaissais par exprience, et demeurai immobile.

Deux hommes de bonne volont vinrent alors s'offrir  m'aider: l'un me
prcderait, pendant que l'autre me suivrait de prs. J'essayai pour
leur faire plaisir; mais lorsque la balanoire eut recommenc ses
trpidations et son va-et-vient au-dessus des flots courroucs:

--Arrire! arrire! Retournons, m'criai-je.

Pauvres gens, ils taient si dcontenancs que celui qui me suivait
voulut un moment me barrer le chemin, et me forcer  aller de l'avant!

Enfin, de guerre lasse, un petit vieux  mine fort peu aristocratique,
bouche de travers, yeux pochs et figure parchemine, traversa le pont
en courant et vint m'offrir de me porter  dos chez ses compatriotes,
qui trpignaient d'impatience de me voir sur leur territoire.

Immdiatement, le spectre de Blondin traversant  dos son compagnon sur
une corde tendue au-dessus de la rivire Niagara se prsenta  mon
esprit. Je frmis et reculai d'effroi.

--Pas de danger! aucun danger! protesta _Dzikenis_ (corruption de
l'anglais _chickens_). Je te traverserai sans la moindre difficult.

--C'est vrai! ton poids n'est rien pour lui, et il a bon pied, me
crirent une demi-douzaine de voix.

On m'assura alors qu'il avait dj travers sur ses paules le fardeau
peut-tre le plus difficile  porter qui se puisse concevoir: un baril
de sucre de 150 livres!

Je restai insensible  ces protestations. Chacun n'est pas n acrobate,
et il y en a parmi mes lecteurs qui ne riront pas trop de moi si je leur
avoue que, malgr ses assurances, je n'osai me confier aux paules du
petit vieux.

                               ***

Pour en revenir au voyage dont j'ai dj dcrit une partie, je n'eus
point cette fois  penser au fameux pont akwilguette, et pus traverser
en canot juste  la jonction des deux rivires, o un ministre
mthodiste avait jet les fondations d'un village o il devait runir
ses nophytes babines. C'tait _Chitown_, destine dans sa pense 
clipser, ou du moins  contrebalancer, Moricetown.

En attendant, malgr ses largesses, ses mdecines gratuites et ses
visites au moins hebdomadaires au Rocher-Dboul, il n'avait encore pu
attirer  lui qu'une famille d'Indiens _quorum deus venter est_, dont le
dieu est le ventre (_Phil._, III, 19), c'est--dire qui s'taient
tablis prs de lui  cause des avantages temporels qu'ils en
attendaient, en plus d'une autre famille de sauvages de la Cte, avec
lesquels nous n'avons rien  faire.

Il ne faisait pas de chrtiens. Il n'arrivait mme pas  faire des
anticatholiques: il faisait simplement des orgueilleux.

--Quelle heure est-il? me demandait un jour un de ses gens en voyage.

Il n'avait pas plus besoin de connatre l'heure que moi d'aller me
pendre. Pourtant, pour ne pas paratre trop incivil, je consultai ma
montre et rpondis:

--Dix heures et demie.

--C'est vrai, fit-il en tirant son oignon: c'est justement l'heure de ma
montre.

Or sa montre marquait onze heures et quart!

Histoire de dire que lui, du moins, ne devait pas tre confondu avec ces
Indiens catholiques qui n'ont que le soleil et la Grande-Ourse pour
montre.

Ces ministres--je parle des mthodistes; les anglicans sont plus
honntes--ne reculent devant aucune fausset pour indisposer les Indiens
contre le prtre catholique. Un de leurs moyens de propagande favoris
tait de dclarer  qui voulait les entendre que le gouvernement ne
donnerait de rserves qu'aux protestants.

Aussi, leur envoyaient-ils parfois des lettres avec grande enveloppe
officielle comme celles dont se servent les fonctionnaires du
gouvernement, et je me rappelle encore l'air d'incrdulit qui se
peignait sur la figure d'un chef qui, me prsentant une semblable
missive, me soutenait qu'elle manait d'un trs haut personnage
officiel, et non d'un ministre comme je l'assurais.

D'un autre ct, il n'y a gure de calomnies qui leur part trop norme.
L'un d'eux se voyant constamment nargu de ce que, se disant prtre, il
tait mari, tandis que ni Jsus-Christ ni son vrai reprsentant ne
l'taient:

--Que tu es donc crdule! Quelle simplicit! dit le ministre  son
interlocuteur; ne sais-tu pas que le P. Morice a une femme aussi bien
que moi?

Et le digne homme ne se lassait pas de se rendre tous les dimanches au
Rocher-Dboul, alors que les sauvages se trouvaient comme abandonns du
prtre, pour les faire entrer dans son bercail. Sac au dos, il montait
au village, visitait les malades et leur offrait ses mdecines. En Dns
authentiques qu'ils taient, nos Akwilguettes ne se faisaient pas faute
de les prendre. On ne refuse jamais un remde, surtout quand on croit en
avoir besoin.

Mais quand, tirant une Bible de son sac, il remarquait:

--C'est aujourd'hui le jour du Seigneur; nous allons dire une petite
prire. A genoux!

Personne ne bougeait dans la loge.

--Pourquoi ne vous mettez-vous pas  genoux? demandait-il alors.

A quoi l'on rpondait:

--Parce que tu n'es point notre prtre.

--Mais vous n'en avez plus.

--Oh! que si, le P. Morice est notre prtre.

--Mais le P. Morice vous a rejets.

--Peut-tre, mais nous, nous ne l'avons pas rejet.

                               ***

Il est temps, maintenant, d'arriver  ce fameux village du
Rocher-Dboul.

Cette place est ainsi appele d'aprs une montagne rocheuse qui se
dresse juste en arrire du village, et dont le sommet, quelque peu
tronqu, ferait croire  un boulement  une poque plus ou moins
loigne. De fait, s'il faut en croire une tradition locale, le pic s'en
serait autrefois dtach de la montagne et serait roul jusque dans la
rivire, qu'il aurait pendant assez longtemps bloque juste  la chute
au-dessus de laquelle est suspendu le pont dont nous venons de nous
entretenir. Cette mme chute serait cause par des dbris rests dans
son lit.

Les nouvelles demeures de Babines s'lvent sur le plateau,  250 pieds
au moins du site de leur ancien village, un misrable trou en entonnoir
prs de la rivire.

Aprs avoir inspect  la hte le nouveau village, o les tombes des
morts surmontes d'normes monuments en forme de maisonnettes disputent
le terrain aux habitations des vivants, nous partons pour la pcherie 
35 milles en amont de la rivire, o nous arrivons aprs une petite
journe de marche, au fond d'une valle borde d'un ct d'une chane de
montagnes couverte de neige perptuelle.

C'est un site fort peu propice pour l'tablissement d'un village en
rgle, d'abord au point de vue topographique et par suite du tapage
continuel produit par la chute o se prend le saumon.

Je m'enquiers du futur emplacement de Moricetown--je parle du tout
premier. On me dit qu'il est devenu impraticable. Le printemps dernier,
un barrage de glace dans la rivire l'a transform en lac temporaire.
Comme pareil accident peut se renouveler, il nous faudra trouver une
autre place pour le village projet.

En attendant, la mission devra forcment se donner  la pcherie.

Mais o se feront les prdications? O clbrer la sainte messe? Il ne
faut pas songer  l'ancienne glise, vieille masure sans toit ni
fentres, o des pieds d'ortie se sont installs sans faon, et qui, du
reste, ne pourrait contenir la moiti de la population.

J'avise donc la plus convenable des loges de la place, dont je me sers
comme d'glise provisoire. Les trous du toit sont bouchs, les murs en
perches sont plus ou moins solidifis, et les femmes apportent quantit
de rameaux de sapin qui, tendus sur le sol comme celles sur lesquelles
on couche dans les tentes, cacheront bien des choses gure  leur place
dans une glise.

C'est l que, malgr le vacarme assourdissant de la chute, je fis mes
prdications.

Or je souffrais alors d'un mal chronique de poumons, d aux vomissements
convulsifs occasionns par un empoisonnement accidentel.. D'o
difficult srieuse pour parler mme dans une btisse silencieuse. Et
nous n'tions qu' quelques pas d'une chute d'eau!

Et pourtant Dieu m'aida visiblement. Bien que la parole publique m'et
beaucoup fatigu en d'autres circonstances, et malgr des efforts de
voix que je dus faire pour dominer le bruit des eaux, je n'en souffris
aucunement, et pus, huit jours durant, prcher et catchiser comme si
j'eusse t dans la plus profonde solitude.

Et nous retournmes au Rocher-Dboul pour le dimanche suivant.

Arriv le samedi soir, je fis faire un peu de toilette  l'glise reste
veuve de tout service religieux depuis cinq ou six ans, et le lendemain
nous emes mme la consolation d'y voir descendre le Dieu de
l'Eucharistie.

Tout le personnel de ma suite, plus quelques familles de la place qui ne
sont pas encore parties pour la chasse, sont l. Bien plus, Chitown, le
soi-disant village du ministre, nous a mme envoy deux reprsentants.

Bonne occasion de servir  mon auditoire, tout restreint qu'il soit,
quelques points d'histoire ecclsiastique. Aussi je ne lui fais grce
d'aucune des plus importantes circonstances de l'introduction de la
prtendue Rforme en Angleterre, d'o sont descendus les mthodistes,
comme les autres protestants anglais. Les nombreux mariages d'Henri VIII
sont passs en revue et leurs causes examines sans piti. Ils servent 
expliquer la raison d'tre du protestantisme en Colombie Britannique, et
partant de son rejeton reprsent par le ministre de Chitown.

Cela n'empcha pas ce dernier de gravir, dans l'aprs-midi, la cte de
quatre milles qui sparait son gte de notre village, sous prtexte
qu'il avait  expliquer le saint Evangile  une de ses ouailles revenue
depuis quelque temps de la pcherie.

Mais le prdicant n'a pas plus tt tourn le dos, que ce mme individu
me prsente trois de ses petits enfants  rebaptiser!...

Entre temps, l'un de mes sauvages s'arrange avec le vieux chef atna
(c'est--dire kitksonne) pour que notre petite troupe ait, le lendemain,
le moyen de traverser  Chitown la Bulkley, rivire profonde et trs
rapide.

                               ***

Aprs avoir fait sept ou huit baptmes d'enfants et un d'adulte mourant,
nous repartons le lundi matin--car il ne faut pas oublier que nous
sommes en route pour le lac Babine, o nous retournons.

Mais voil que, chemin faisant, j'entends des propos peu rassurants au
sujet de _Wala_, vieux sauvage de Chitown, espce de Cerbre au teint
fonc, qui veille au passage de la rivire.

--Nous laissera-t-il passer? se demande-t-on. N'est-il pas protestant
aussi ignorant qu'enrag, et n'a-t-il pas la rputation de n'avoir que
trs peu de respect pour la religion catholique en gnral et pour le
prtre en particulier?

--Bah! font les autres, nous avons fait nos arrangements relativement au
canot, et s'il ne veut pas nous le livrer, nous sommes certes assez
nombreux pour le lui arracher de force,  la barbe de son ministre et de
toute sa clique.

--Partons donc en guerre! s'crie une voix.

--En guerre contre Wala, rpte en choeur notre bande en poussant un
formidable clat de rire aux dpens du terrible compre.

Nanmoins il faudrait ne pas connatre le caractre de nos indignes
pour ignorer qu'un seul individu dtermin peut en arrter dix d'humeur
ordinaire. Or Wala n'a pas la rputation d'avoir froid aux yeux, si bien
que tous les sauvages le redoutent.

Mais nous voici arrivs  la traverse, c'est--dire sur le terrain du
rvrend ministre et de ses rares paroissiens. Mon premier soin, en
descendant de cheval, est d'inspecter le rivage.

--Dieu merci, nous pourrons traverser, pens-je.

En effet, un trs grand canot se trouve hal sur la grve, et n'attend
qu' tre lanc  l'eau pour nous transporter sur l'autre rive, et de l
chez M. Loring.

Malgr cela, aucun de mes sauvages ne parat se presser. Leur ardeur
belliqueuse d'il y a un instant semble s'tre considrablement
refroidie; ce ne sont que chuchotements comprims, comme le calme avant
l'orage.

--N'est-ce pas l notre canot? demand-je  mon voisin.

--Lui-mme, rpond-il.

--Alors pressez-vous de le mettre  l'eau; j'ai hte de revoir M.
Loring.

Silence sur toute la ligne. Ma bande d'une quinzaine de forts gaillards
va et vient sur le sable du rivage, jetant des regards furtifs du ct
des maisons des protestants. Tous semblent paralyss par je ne sais quoi
qui les met mal  l'aise.

--Allons, mes amis, un peu de vie, s'il vous plat. Nous ne pouvons pas
rester plants ici toute la journe.

--Pas si press!... Pas si press!... Il te faudra bien prendre ton
temps, que tu le veuilles ou non, fait une voix goguenarde  mes cts.

Je me dtourne et me trouve en face de Wala, le terrible Wala en
personne.

--Nous avons besoin de parler, continue-t-il d'un ton qui semble dire:
je tiens mon homme.

--Parle si tu veux, et surtout le plus vite possible, lui dis-je.

En mme temps, j'aperois un autre adepte de la secte qui se dirige de
notre ct, sans doute pour prter main forte  son coreligionnaire.
Wala me dit donc en levant la voix pour tre entendu de tous:

--Hier tu as parl dans l'glise du Rocher-Dboul, et l tu as dit que
nous, les gens du ministre, nous sommes des diables noirs et que nous
sommes faits pour le grand feu (l'enfer). N'est-ce pas vrai?

--Le diable est en enfer, rpondis-je, et je sais que vous vous n'y tes
pas encore; par consquent je n'ai pas pu dire que vous tiez des
diables. Quant  votre couleur, tu comprends que je ne pourrais pas dire
sans mentir que des gens comme toi, par exemple, sont blancs comme la
neige. Mais c'est l une purilit; le prtre catholique ne s'abaisse
point  pareilles niaiseries.

--Mais tu as dit que nous tions faits pour l'enfer? insiste mon
interlocuteur.

--Vous n'tes pas plus faits pour l'enfer que les anges dchus qui y
sont tombs au commencement des temps.

--Qu'as-tu voulu dire alors?

--J'ai voulu dire, et j'ai dit bien clairement, que vous autres
protestants vous tes sur le chemin de l'enfer.

--Et comment cela?

--Parce que nous, les vrais chrtiens, nous suivons la voie trace par
Jsus-Christ pour aller au ciel, et, comme cette voie est unique et que
la vtre est diamtralement oppose  la ntre, il s'ensuit que, sans le
savoir peut-tre, vous marchez vers l'enfer.

Je me mis alors  exposer et  amplifier cette thse, appuyant sur les
principales diffrences entre les doctrines et les pratiques des
catholiques et celles des protestants, et je terminai par la clbre
parole de Notre-Seigneur: _Nemo potest duobus dominis servire_, personne
ne peut servir deux matres.

J'avais  peine achev ma harangue, coute du reste avec un silence
respectueux par toute l'assistance, que l'autre mthodiste m'adressa la
parole  son tour.

--Moi aussi j'ai quelque chose  te demander, fit-il.

--A ton service; mais presse-toi, s'il t'est possible.

--Comment se fait-il que vous autres prtres catholiques exigez que vos
gens contribuent  l'rection des glises et  leur entretien, tandis
que nos prtres  nous non seulement nous les btissent sans rien nous
demander, mais encore nous aident de leur argent chaque fois que nous
sommes dans le besoin? Ils nous habillent quand nous sommes nus, et nous
donnent  manger quand nous avons faim.

Puis d'un ton triomphant:

--Voil ce qu'on appelle de la charit, ajouta-t-il.

--Dis donc plutt que c'est l un march de mercenaire, rpliquai-je. Ne
vois-tu pas que tes prtendus prtres se servent de l'argent qui leur
est donn par les gens riches de leur pays, pour acheter vos mes et vos
consciences.

--Jsus-Christ a dit de pratiquer la charit.

--Oui, mais o as-tu vu dans ta Bible qu'il se soit acquis des adhrents
 prix d'argent?

--Tu ne nieras pourtant pas que ce soit une fort bonne oeuvre que de
btir partout des glises comme le font nos prtres.

--Sans doute, c'est une bonne oeuvre, et c'est pour cela que les
catholiques tiennent  y participer. La diffrence entre leur conduite
et celle de tes ministres consiste en ce que nos catholiques y vont de
leurs propres moyens, tandis que tes ministres se servent pour cela de
l'argent d'autrui.

Puis, par manire de conclusion:

--Quant  toi, ajoutai-je, tu devrais avoir honte du peu de gnrosit
envers la maison de Dieu que trahit ta question.

                               ***

Nous formions un groupe d'une vingtaine de personnes tout yeux et tout
oreilles, dont la plupart semblaient jouir dmesurment de la
dconfiture de mes adversaires, nagure si fiers  l'endroit de mes
sauvages et si prsomptueux vis--vis du prtre.

Levant les yeux pour m'assurer de l'effet de mes paroles, j'aperus 
deux pas de moi un blanc, jeune encore, et tout de noir habill. Ce
n'tait ni plus ni moins que le ministre protestant, qui coutait notre
discussion sans y comprendre un tratre mot, vu que nous parlions dans
la langue indigne. Le rvrend personnage me serra la main en signe de
salutation, puis me dit en anglais:

--Je suis rellement bien fch de ne pas comprendre un dialogue qui
semble intresser  tel point vos ouailles et les miennes. Mais, si vous
le permettez, j'aimerais  vous adresser une question.

--Certainement, lui rpondis-je dans la mme langue. Je suis  vos
ordres.

--Vous avez prch hier au Rocher-Dboul? demanda-t-il.

--Oui, rpondis-je; j'tais dans mon glise.

--C'est vrai; mais l'on m'a rapport que vous aviez cru pouvoir affirmer
que nous autres ministres protestants menions le monde  l'enfer. Je
suppose qu'on a d dnaturer le sens de vos paroles?

--Pas prcisment, rpondis-je. J'ai dit que,  moins que vous ne soyez
dans une ignorance complte de la religion catholique, qui est la seule
vraie, vous vous trouvez sur la voie de l'enfer et y conduisez les
autres.

--Et comment le savez-vous? reprit mon interlocuteur d'un ton un peu
sec.

--Parce que vous enseignez des doctrines et laissez pratiquer des actes
contraires  la loi de Jsus-Christ.

A ces mots, le prdicant fit un bond; puis, se ravisant, il reprit sur
un ton qui voulait tre premptoire:

--Si vous pouvez me prouver que j'aie jamais enseign quoi que ce soit
qui ne se trouve pas dans la sainte Bible, je vous donne ma parole
d'honneur que je cesse d'tre mthodiste.

Et, pour appuyer encore l'effet de sa dclaration, il laissa violemment
retomber son poing droit dans sa main gauche, en ajoutant:

--Je n'ai jamais prch une seule parole contraire  la loi du Seigneur
Jsus.

--Tout doux, lui dis-je. Si vous voulez discuter en rgle, vous savez
que ce n'est pas devant un pareil auditoire que nous pouvons le faire
avec fruit. Aucun de ceux qui nous entourent ne nous comprend
parfaitement. Du reste, il y a tant de points de votre doctrine qui sont
en contradiction flagrante avec celle de Jsus-Christ que je n'ai que
l'embarras du choix.

--S'il en est ainsi, daignez m'en citer un seul, fit-il videmment
piqu.

--Tenez, prenez par exemple la doctrine de l'indissolubilit du mariage.
C'est une question des plus pratiques pour des missionnaires chez les
sauvages. Jsus-Christ n'a-t-il pas dclar que nul homme ne doit
sparer ce que Dieu a uni?

--Sans doute.

--Et vous, ministres protestants, ne connivez-vous donc jamais  la
sparation de ce que Dieu a uni?

--Jamais.

--Comment? jamais; n'admettez-vous pas la lgitimit du divorce en
pratique non moins qu'en thorie?

--Oh! seulement pour cause d'adultre.

--Or Jsus-Christ ne dit-il pas positivement que tout homme qui, spar
de sa femme encore vivante, en prend une autre est, lui aussi, coupable
d'adultre?

--C'est vrai; mais, voyez-vous, la nature est faible, et vous admettrez
avec moi qu'il est des cas o un refus absolu de divorce serait cruel.

--Cruel ou non, la loi de Dieu, telle qu'elle est prsente dans votre
propre bible est l, et ce n'est pas  nous, qui nous prtendons ses
ministres et ses interprtes auprs des pauvres sauvages,  la changer.
Ce n'est pas la loi qui doit plier devant la nature, c'est la nature et
les passions qui doivent cder devant la loi. N'avais-je pas raison de
dire que votre enseignement est contraire  la parole de Dieu?

La discussion s'engagea alors sur l'unit de l'Eglise et la primaut de
Pierre et de ses successeurs, au cours de laquelle mon ministre aux
abois crut faire preuve d'habile tactique en dclarant qu'eux,
protestants, se trouvaient avec Pierre et par consquent dans la vraie
Eglise.

Press de le dmontrer, il ne sut que balbutier qu'ils taient Pierre 
eux seuls!...

Naturellement je n'eus pas de peine  lui prouver le contraire, et, 
chaque fois que je l'avais accul dans une impase, me souvenant que
lui-mme avait provoqu la discussion dans le but de m'humilier devant
mes propres fidles, je me permettais la satisfaction d'observer d'un
ton triomphant:

--_You see! you see!_ Vous voyez, vous voyez!

La majorit de mon auditoire, ses propres adeptes les premiers,
comprenaient cette exclamation. Mes gens jouissaient de mon triomphe, et
ceux du ministre taient proportionnellement abattus.

A la fin, mon prdicant me fit observer:

--Vous demeurez bien loin de ces Indiens; pensez-vous srieusement
revenir les voir?

--Certainement, rpondis-je; ne sont-ce pas mes ouailles?

--Mais, insista-t-il, ne croyez-vous pas qu'une cole leur ferait
beaucoup de bien?

--Cela dpendrait de celui qui la tiendrait, fis-je en le regardant dans
les yeux.

Mon homme sourit lgrement; puis il ajouta:

--Pour parler srieusement, je dois vous avouer que nous avions
l'intention d'ouvrir une cole au Rocher-Dboul, pour essayer de
dgrossir un tant soit peu ces pauvres gens, et les mettre en tat de
lire la Bible.

--Grand merci de vos bonnes intentions, rpliquai-je; ils n'ont nul
besoin de votre cole. Du reste, ils ont un quivalent qui leur suffit
pour le moment.

--Lequel?

--Leur catchisme imprim et les autres petits livres en leur langue,
qu'ils commencent  savoir et  lire passablement, et qu'ils peuvent
apprendre sans que je sois au milieu d'eux.

Aprs des loges dont j'aurais bien pu me passer et certaines remarques
sur la difficult des langues indiennes, le brave homme finit par
m'inviter  dner, invitation que, naturellement, je me gardai bien
d'accepter.

Puis nous nous quittmes.

                               ***

--Allons! allons! le temps presse. Traversons au plus vite, m'criai-je
aussitt qu'il fut parti.

--Impossible, Pre, me rpondit-on; il n'y a point d'avirons.

--Et o sont les avirons?

--Nous ne le savons. Les gens du ministre les ont cachs avant notre
arrive.

--Par exemple, voil qui est un peu fort, pensai-je, non sans manifester
quelque impatience.

Puis je cherchai des yeux mes farouches interrogateurs d'il y a quelques
instants. Ils avaient disparu.

Pendant ce temps, on allait et venait le long de la rivire; les uns
sortaient tandis que d'autres entraient chez les protestants, et il me
semblait mme entendre, quoique confusment, quelques gros mots changs
en anglais le long des maisons.

Puis le fils de Wala, un mtis babine-kitksonne et le boute-en-train de
la clique, s'en vint me signifier en mauvais anglais qu'il ne me
prterait jamais de canot pour traverser. Et, dcrivant un demi-cercle
avant que j'aie eu le temps de lui rpondre, il s'enfuit chez lui.
Evidemment tout effront qu'il ft, la bravoure n'tait pas son fort.

Mes sauvages parlaient bien d'en venir  des voies de fait sur la
personne de nos insolents provocateurs, pour les forcer  nous remettre
les avirons qu'ils tenaient cachs. Des conseils plus calmes finirent
par prvaloir.

Enfin, aprs au moins deux heures de pourparlers et  force de bonnes
paroles, nous pmes persuader  l'un d'eux de nous prter son propre
canot.

Peu aprs, j'tais  me dlasser au piano de Mme Loring quand les
protestants, ministre en tte, arrivaient chez son mari, somms par lui
d'avoir  expliquer leur conduite, et d'attendre la sentence qu'il lui
plairait de prononcer  leur sujet.

Mais nos gens taient malins. Ils purent prouver que, aprs nous avoir
promis son grand canot, leur vieux chef leur en avait confi les
avirons, en leur enjoignant de ne les prter qu' des sauvages. Comme
j'tais un blanc, ils n'avaient fait que suivre la consigne en me les
refusant.

Un autre point parut moins clair. Le fils de Wala tait accus de
m'avoir adress des paroles injurieuses. Comme je rpondais  l'agent
que je ne les avais point entendues moi-mme, ce monsieur remarqua,
s'adressant au prvenu:

--Il est heureux pour toi que le prtre ne t'ait point entendu;
autrement je te condamnais  deux mois de prison.

Puis, interprt par sa femme qui parle kitksonne, il commena un sermon
sur les droits des voyageurs, surtout des prtres catholiques qui sont
tous de grands chefs, dont nos protestants durent longtemps se souvenir.

Le vieux Wala devint alors aussi humble et son fils aussi doucereux que
l'un et l'autre s'taient montrs arrogants  mon endroit.

Htons-nous d'ajouter que la leon leur profita. Je pense mme que mon
altercation avec le ministre ne fut pas sans rsultat. Peu de temps
aprs, il dguerpit pour ne plus revenir, ni lui ni aucun autre.

Aujourd'hui Chitown est une chose du pass, un simple souvenir.




CHAPITRE XII

_PLUS AU NORD_


SOMMAIRE.--Maringouins bienfaisants--La rivire aux Saules--Le lac
d'Ours--En route pour la Finlay--Montagnes et marmottes--En radeau--La
Finlay--Au lac La Truite.


Il me vient maintenant  l'ide que le lecteur aimera peut-tre, comme
diversion aux mesquines difficults dues  la malice de l'homme dont
nous venons de rendre compte,  me suivre dans un voyage en pays neuf et
 constater _de visu_, pour ainsi dire, les contretemps d'une autre
sorte qui furent longtemps comme mon pain quotidien pendant mon sjour
"chez les sauvages de la Colombie Britannique".

Comme prface  ce que je voudrais lui servir dans ce nouveau chapitre,
disons de suite que je ne crus jamais les tudes gographiques et autres
incompatibles avec l'accomplissement de mon devoir de missionnaire. Les
rsultats ont depuis t si apprcis des hommes de science que je crois
avoir t bien inspir en les faisant profiter des nombreux voyages
ncessits par mon ministre sacr.

Religion et science se donnrent alors la main, et l'une n'eut jamais 
souffrir, au contraire, des soins que je donnai  l'autre.

Ainsi j'avais, en entreprenant le long voyage dont je vais donner le
journal quelque peu abrg, deux buts distincts: aller visiter et
vangliser deux localits lointaines, le lac d'Ours et le fort Grahame,
dont le lecteur ne sait encore rien, et relever en chemin les
particularits topographiques dont les savants pourraient faire leur
profit. Le but ultime tait donc religieux, et le moyen de l'atteindre
scientifique. J'allais prcher, partant essayer de faire du bien aux
mes, mais aussi recueillir les lments d'une carte, donc servir la
gographie.

Nous tions en juillet 1895, juste dix ans aprs mon arrive au lac
Stuart, et je venais de visiter les Babines du lac, chez lesquels
j'tais, comme d'habitude, rest une semaine, et que j'avais quitts un
peu allge en ce qui est des provisions de bouche, peut-tre parce que
les Skanais chez lesquels je devais me rendre tant de purs primitifs,
les Babines, qui se croyaient trs suprieurs  eux, me voyaient partir
d'un mauvais oeil pour leurs rendez-vous lointains.

Voici maintenant mon journal.

                               ***

_Samedi 13 juillet 1895._--Arrivons de chez les Babines, vers quatre
heures de l'aprs-midi, sur les bords du lac Thatla. Duncan et Robert,
dit _Hobel_, fidles au rendez-vous, sont l depuis la veille.

Comme le tout petit village o nous devons passer le dimanche se trouve
de l'autre ct, nous tirons force coups de fusil pour qu'on vienne nous
chercher. Pendant que nous traversons dans un grand canot qu'on a amen,
Robert, qui est de bon accommodement mais par nature inconstant, donne 
entendre qu'il en a assez, et qu'il va retourner dans son pays lundi
prochain. Nous le raisonnons de notre mieux, et nous appliquons  lui
faire sentir le ridicule de sa dtermination. Il parat inflexible, ce
qui ne m'arrange gure.

_Dimanche 14 juillet._--Aprs la messe, dite dans une cabane en
construction, nous faisons nos prparatifs de voyage. Je baptise deux
enfants et confesse une dizaine de personnes.

Entre temps, je fais secrtement parler  mon rcalcitrant, pour qu'il
n'abandonne pas ainsi le prtre, qui compte sur lui depuis trois mois
pour le grand voyage qu'il est sur le point d'entreprendre. Se
laissera-t-il flchir? C'est ce qu'on verra demain. Je prie Dieu que le
peu d'abondance de nos provisions de voyage ne le confirme pas dans sa
rsolution de retourner chez lui.

_15 juillet._--On est parvenu  rembaucher mon Hobel, et nous partons
en canot accompagn des bons souhaits de la petite population de
l'endroit.

Aprs six milles de navigation, nous touchons  l'extrmit
septentrionale du lac Thatla; nous nous engageons alors dans une des
bouches de la rivire aux Saules, appele par les Anglais _Driftwood
River_,  cause du nombre extraordinaire de troncs d'arbres charris par
le courant qui l'encombrent en mainte place.

Juste  la tte du delta, nous nous heurtons  un barrage complet de la
rivire. Sur une superficie d'environ cent mtres carrs, elle est comme
recouverte d'un plancher de troncs d'arbres enchevtrs les uns dans les
autres. Nous hissons notre canot sur la grve, faisons prs du bord une
tranche dans le barrage, en coupant les plus petites pices de bois, et
passons aprs deux heures d'un travail ardu.

Ce dtail suffit  dmontrer que la rivire n'est pas large: peut-tre
une vingtaine de mtres. En raison des massifs de saules dont elle est
borde, les maringouins y sont trs nombreux et difficiles  viter.
Mais nous avons bientt, dans notre disette de vivres, l'occasion
d'apprendre que mme eux peuvent parfois rendre service  l'homme.

Et voici comment.

Vers deux heures de l'aprs-midi, nous remontions pniblement  la
perche ses eaux turbulentes, lorsque l'un de mes bateliers qui se tenait
debout dans le canot pour faire manoeuvrer son instrument, s'affaisse
soudain, enlve sa coiffure et, se tournant vers moi:

--Silence, dit-il; ne faisons pas de bruit.

--Qu'est-ce? lui demand-je.

--Regarde l-bas, fait-il d'une voix comprime et montrant du doigt un
point dans le fourr.

Je regarde et ne vois rien. Puis, un instant aprs, je crois
m'apercevoir que la tte de quelques saules remue sans aucune cause
apparente, vu que l'atmosphre est dpourvue de toute brise. L'oeil
perspicace du chasseur avait devin quelque animal qui se faufilait au
travers, et cherchait  se dbarrasser des myriades de moustiques qui le
poursuivaient.

Ne pouvant y russir, il s'avise bientt de se protger par un bon bain
dans le cours d'eau, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire,
nous voyons un norme ours qui dbouche soudain dans la rivire.

--Hourrah! tire-le, m'cri-je le plus doucement que je puis. Nous
allons avoir de quoi manger!

--Tais-toi, il est trop loin; attends, remarque Hobel.

Et, ne pouvant rester dans l'eau comme un castor, le fauve remonte la
rive d'un bon terrible, et disparat dans la fort.

--Quel dommage! fais-je alors. Si nous avions pu le tuer, nous tions
sauvs.

--Attends, te dis-je, rplique l'Indien, qui ne quitte pas une minute le
fourr des yeux.

De fait, les mmes lgers mouvements des cimes des saules se
reproduisent. L'animal essaie videmment de se dbarrasser des insectes
en se frottant aux arbustes. Trahi par le mouvement des saules, nous le
voyons, pour ainsi dire, descendre vers nous qu'il n'a jamais vus; puis,
avisant un liard dont le tronc est dpourvu de branches en bas, il croit
se soustraire  ses perscuteurs en y grimpant tout en nous tournant le
dos.

C'est le moment psychologique.

--Pan! pan! pan! redit la carabine de Duncan.

Et voil le monstre qui dgringole perc de trois balles.

Qui dira aprs cela que les maringouins ne sont bons  rien! Ils nous
ont sauvs de la famine, et permis de continuer notre voyage sans sentir
les treintes de la faim!

Dans la soire, tout en remontant la rivire, nous voyons un castor 
distance. Mais le rongeur est plus prompt que nos bras, et il a gagn
l'eau avant qu'on ait pu le tirer.

Nous campons  l'abri des sapins et nous payons de bonnes grillades
d'ours au souper.

_16 juillet._--Vers dix heures, nous sommes tombs sur un autre ours, au
moment o il traversait la rivire cinq ou six mtres au-dessus de nous.
Duncan saisit aussitt son Winchester, et, comme il fait manoeuvrer la
clef qui sert  le recharger, voil qu'un ressort du magasin se drange
et finit par se casser.

Pendant ce temps, l'ours poursuit son chemin  la nage, sans mme se
douter de notre prsence. Duncan s'empare de son revolver, et lui tire
plusieurs coups sans jamais l'atteindre.

--Voyez, dis-je alors  mes gens, le bon Dieu ne gaspille point ses
biens. Il sait que nous avons de la viande; il rserve sans doute celle
de cet animal pour quelque chasseur plus besogneux que nous.

Dans la soire, pendant que je rcite mon brviaire, mes rameurs
aperoivent un troisime ours, qu'il n'essaient mme pas d'abattre.

_17 juillet._--La rivire aux Saules, que nous remontons toujours,
devient de plus en plus rapide,  mesure qu'elle se fait moins large. En
face de nous, et un peu  gauche, se dresse une chane de montagnes
rayes de haut en bas de blanches bandes de neige et coupes de torrents
aux multiples cascades. Ce sont, me dit-on, les montagnes qui
aboutissent au lac d'Ours o nous nous rendons.

Un peu avant midi, l'un de nous signale trois oies sauvages avec leurs
petits. Nous manquons les premires, et les seconds se cachent si bien
dans les saules et les prles du rivage que nous ne pouvons en trouver
aucun.

Dans l'aprs-midi, nous trouvons le passage barr par une grande
agglomration de troncs d'arbres, qui servent de pont  un chantier de
chasse. Force nous est de hisser le canot par-dessus.

Bientt un autre barrage nous arrte, et, le soir, au milieu d'une pluie
battante, nous abordons sur une le forme par une bifurcation de la
rivire, tout prs d'une chute rsultant d'un autre barrage, qui
ncessitera encore un portage le lendemain.

Sommes tremps jusqu'aux os.

_18 juillet._--Triste nuit passe presque sans feu dans les hautes
herbes de la fort. La rivire se fait de plus en plus troite  mesure
que nous approchons de sa source. Dans la matine, l'oreille exerce de
mes sauvages peroit dans le bois un son qu'ils ont vite identifi.

--Hallo! qui va l? crient-ils.

--Et vous, qui tes-vous, nous demande-t-on du milieu d'un taillis.

--Le prtre, c'est le prtre qui va au lac d'Ours, rpond Duncan.

Une exclamation de joie retentit, puis nous ne tardons pas  voir trois
sauvages en haillons dboucher du fourr. Un seul vient me toucher la
main, tandis que les autres me regardent de loin d'un air niais. Cette
circonstance m'apprend, avant toute explication, que ces derniers sont
de la race maudite des Atnas, ou Kitksonnes.

Le jeune homme qui nous salue avec de si bruyantes dmonstrations de
joie est un Skanais du lac d'Ours. Il voudrait retourner avec nous;
mais comme il doit tre de moiti dans la chasse de la bande, il ne peut
satisfaire son dsir qu'aprs de longs pourparlers avec ses compagnons
et la promesse d'une indemnit convenable en leur faveur.

Dsormais, nous pourrons avancer un peu plus vite. Avec un troisime
rameur, ou plutt "percheur", car l'aviron n'est d'aucun usage en
remontant une rivire comme celle-ci, le courant, qui devient de plus
en plus violent, sera plus facilement vaincu, et les barrages seront
plus vite dmolis.

Chemin faisant, mes compagnons s'entretiennent d'un petit ruisseau dans
lequel nous devons bientt entrer, et qui, disent-ils, offre parfois de
grandes difficults au canotier.

--Y a-t-il beaucoup d'eau dans ce ruisseau? demand-je.

Duncan, qui se dit ennemi de toute exagration, me rpond en mouillant
son pouce de sa salive.

--Tu vois ceci? me dit-il; il y en a autant que sur mon pouce.

Vers le soir, nous quittons la rivire aux Saules pour nous enfiler dans
ce fameux ruisseau, et je constate que les difficults de sa navigation
n'ont pas t si exagres que je pensais. C'est une eau croupissante
entre un fond de vase et un tapis de grands nnuphars  la surface.

Bientt nous ne pouvons plus avancer. Nous devons porter  dos notre
bagage, pour allger d'autant le canot, que nous pouvons alors traner 
la main sur l'eau.

Le soir nous longeons une colline pierreuse, o nous entendons siffler
les premires marmottes que nous rencontrons. Duncan qui, dit-il, ne
hble jamais, se fait fort d'en abattre une pour notre djeuner de
demain.

Nous campons dans un nid de maringouins, sur une petite prairie
agrmente de quelques bouquets de saules.

_19 juillet._--Duncan revient d'une tourne aux marmottes sans avoir
rien tu. Il en a manqu deux, pas par sa faute naturellement: Duncan
ne manque le gibier que dans l'impossibilit de l'abattre--du moins
c'est ce qu'il dit.

Nous nous enfilons au travers des nnuphars qui recouvrent un petit lac
d'une demi-lieue de long, faisons le portage de bagages et canot, et
nous voil sur le lac d'Ours. Dsormais, vogue la nacelle! Plus
d'entraves  notre marche.

A droite, et presque au milieu du lac qui baigne de chaque ct les
bases de hautes montagnes enneiges, mes pagayeurs me montrent une le
sur laquelle un blanc au service de la compagnie de la baie d'Hudson fut
jadis massacr par les Indiens.

Non loin de l'espce de village qui se trouve  l'extrmit
septentrionale du lac d'Ours, pice d'eau de onze milles de long et par
le 56 10' de latitude nord, nous entendons sonner la corne qui appelle
les fidles  l'glise pour la prire du soir. C'est la meilleure preuve
de la persvrance de nos sauvages, mme aprs une trs longue absence
du prtre.

Nous abordons au milieu des acclamations de la foule.

                               ***

Nous nous trouvons chez une nouvelle bande, ou sous-tribu, skanaise,
d'autant plus fervente qu'elle se sent loin du prtre. Simple et pleine
de foi, elle mriterait certainement plus qu'une visite annuelle. Mais
la distance! quelque chose comme 220 milles, et la difficult du
trajet--sans compter les treize autres postes que j'ai  desservir!

Cette petite population a une telle vnration pour tout ce qui a trait
 notre sainte religion qu'elle a  son crdit des actes de foi et de
dvouement qu'on pourrait qualifier d'hroques.

Un enfant dj grandet tait mort au loin dans la fort, c'est--dire 
plusieurs journes de marche du lac d'Ours. Que faire? L'enterrer l?
Oh! non; il tait baptis et il avait droit  la spulture
ecclsiastique. Sa pauvre mre porta son cadavre sur son dos jusqu'au
cimetire du village, o il fut inhum. A la visite du prtre qui
suivit, sa tombe fut bnite et les larmes se schrent.

Leur chef est digne de ces braves gens. C'est un grand gaillard, un peu
irascible par nature, _Kar-ta_, l'Oeil-de-Livre, aussi bon chrtien que
chasseur habile.

Sa vie, dj un peu longue, avait t marque d'une grande croix. Il
avait un fils, brave jeune homme, qu'il regardait comme son futur bton
de vieillesse. Or celui-ci eut un jour le malheur de se noyer. Dans le
premier paroxysme de sa douleur, Kar-ta saisit son coutelas et allait
s'en percer le coeur, lorsqu'il se rappela la parole du prtre: les
suicids perdent tout droit au royaume des cieux.

De suite, il se jeta  genoux, demanda pardon  Dieu pour lui-mme et le
repos ternel pour son fils disparu si inopinment.

C'est dire que les exercices de la retraite que je leur prchai furent
trs bien suivis, mme d'une Kilksonne marie  un Skanais de la place.
Comme le bon exemple est contagieux aussi bien que le mauvais, cette
trangre semblait avoir absorb la foi dont ses nouveaux compatriotes
faisaient montre. Elle tait baptise, et comme telle voulut se
confesser. Or comme j'ignorais compltement la langue kitksonne, elle
dut pour cela avoir recours aux bons services d'une femme qui
l'interprta.

Je reprends maintenant mon journal de voyage.

_Jeudi 25 juillet._--La mission est presque termine, et nous voici  la
veille de notre dpart pour notre longue course en pays inconnu,
laquelle a pour objet une visite au fort Grahame, sur la Finlay, qui n'a
jamais encore vu de prtre. Nous voudrions y aller rpter en faveur des
Skanais qui le frquentent le bien que nous venons de faire  leurs
frres du lac d'Ours.

Sis non loin des montagnes Rocheuses, ce poste reoit, parat-il, la
visite rgulire de nombreux Skanais encore innocents de tout commerce
avec la civilisation. Nanmoins, par une prfrence de clocher qu'on ne
s'attendrait pas  trouver chez des primitifs comme les Skanais, ou
serait-ce en raison des difficults de la route? les gens du lac d'Ours
n'ont manifest aucun enthousiasme pour m'y accompagner.

Ils ont mme mis tout en oeuvre pour me dissuader d'entreprendre ce
voyage, et m'ont assur que je n'arriverais jamais vivant au fort
Grahame. En sorte que leur amour pour le prtre concourt galement 
leur faire refuser de m'accompagner.

Il n'y a, disent-ils, absolument aucun chemin fray, nous aurons
continuellement  franchir des montagnes couvertes ou bien de troncs
d'arbres tombs, ou bien d'clats de roches qui nous dchireront les
pieds. Comme j'ai la rputation d'tre assez pitre marcheur, ils ont
peur d'tre obligs de me laisser en route.

L'un d'eux m'a mme dclar qu'il me faudrait juste deux mois pour faire
le trajet!

Bien plus, mme mon fidle Duncan, effray par les descriptions
pessimistes qu'on lui a faites en particulier, s'tait dcid 
rebrousser chemin. Va sans dire que Hobel tait enchant de cette
dcision.

Et pourtant j'ai montr tant de fermet et tellement prodigu les bonnes
paroles, que nous voil dcids  partir demain matin. Avec Duncan et
Hobel viendra le chef lui-mme, qui s'est dvou pour la bonne cause,
ainsi que Thomas, jeune homme qui peut avoir vu vingt-cinq printemps. Ce
seront mes porteurs. Quant  moi, je me contenterai de quelques
bagatelles, et deux chiens qui vont nous accompagner se feront, eux
aussi, porte-faix.

_26 juillet._--Nous voici au soir de notre premire journe de marche.
Nous sommes  prs de 20 milles du lac d'Ours, presque 6,000 pieds
au-dessus du niveau de la mer.

Quelle course! Nous n'avons pas plus tt quitt le lac d'Ours qu'il nous
a fallu monter. Pour la premire marche  travers bois de si longue
haleine, je m'en suis assez bien tir. L'ascension de la montagne nous a
mis  mme de contempler les plus vastes horizons et les plus
pittoresques accidents de la nature. Nous avons pass tour  tour de
gracieuses cascades et cascadelles, des tours gmines aussi vieilles
que le monde et de vastes champs de neige perptuelle.

Mais qu'est-ce que ce sol de couleur sanguinolente que nous foulons aux
pieds? De la neige, tout simplement. De la neige rouge, s'il vous plat!
On n'en voit pas partout. D'infimes animalcules, au dire des uns, le
voisinage des flancs ocreux de la montagne, selon les autres, telles
sont les causes probables de la couleur trange de cette neige. L o
nous passons, elle n'a pas moins de cinq pieds de profondeur.

Nous avons depuis quelque temps dpass la limite du bois, et,  part
d'immenses bandes de neige, nous n'avons plus que de vastes espaces
recouverts d'une espce de bruyre  fleurs roses, le long desquels
court une brise glaciale. Comme elle est bienvenue du voyageur dont le
front ruisselle de sueur!

De distance en distance, les marmottes nous saluent au passage de leurs
sifflements stridents. Si elles n'taient pas si loin et si nous
n'tions pas si presss, comme nous leur ferions vite faire connaissance
avec nos fusils!

Or voil que Duncan s'arrte soudain, et, nous barrant le passage de la
main:

--Arrtez, n'avancez pas! nous dit-il.

Il paule sa carabine, la dtonation retentit et le voil qui court
chercher sa marmotte, que nous autres, moins clairvoyants que lui, ne
pouvons distinguer.

A moiti chemin, il s'arrte tout penaud. Misricorde! Il a tir sur une
feuille de berce dessche...

Je commence  tirer la jambe et voudrais bien camper. Mais o trouver le
bois pour le feu de bivouac? Le chef, qui nous sert de guide, nous
montre  une assez grande distance un bouquet d'arbrisseaux qui
ressemblent  des genvriers. Ce sont des sapins de montagne, arbustes
chtifs et rabougris, prs desquels nous dressons notre tente.

_27 juillet._--Ce matin nous sommes descendus assez notablement du point
que nous avions atteint dans notre marche d'hier.

Aprs avoir pataug dans des marais couverts d'herbe fine, nous sommes
arrivs, vers onze heures,  la "Grande-Chaudire", espce de puits
naturel creus dans le roc avec la rgularit d'un objet tourn au tour.
Il peut avoir six pieds de diamtre, et ses bords sont forms par un
talus de presque deux mtres de hauteur  l'intrieur. De ce curieux
trou se dgagent des gaz si lthifres que tout animal qui s'y aventure,
tout oiseau qui le survole de trop prs en meurt, comme l'attestent les
cadavres de fouines, marmottes, geais, pic-bois, etc., dont le fond est
jonch.

Vers midi, aprs une marche constamment descendante, nous arrivons sur
les bords de _l'Omen-khah_, rivire dont le cours infrieur est fameux
dans les annales des mines d'or de la Colombie Britannique. A son
embouchure avec la Finlay, elle a presque les proportions d'un fleuve;
mais nous sommes ici prs de sa source, et, surtout  cette saison-ci et
en comparaison des autres cours d'eau, elle ne peut gure prtendre
qu'au titre de grand ruisseau.

Il a plu toute la matine, et je n'ai peut-tre pas un fil de sec sur
moi. Aussi, tandis que mes compagnons ont la charit de s'ingnier pour
trouver le moyen de me traverser, je me mets  l'eau et me trouve de
l'autre ct pendant qu'ils sont encore occups  dfaire la charge des
deux chiens qui nous suivent.

Dsormais nous longeons la rivire qui, grossie des nombreux torrents
que lui envoient les montagnes d'alentour, prend bientt des proportions
respectables.

Un de ces torrents ne tarde pas  nous barrer le passage. Naturellement
il n'y a pas de pont l o il n'existe pas mme de sentier. Je me hisse
donc sur les paules de Hobel. Muni d'un vigoureux bton pour rsister 
la violence du courant, il parvient  me dposer sain et sauf de l'autre
ct.

Nous campons sur l'herbette tout prs de l'Omen-khah, toujours enserre
de monts neigeux. Je suis tellement rendu que la somme la plus fabuleuse
ne pourrait me faire faire un demi-mille de plus.

Distance parcourue: au moins 21 milles.

_Dimanche 28 juillet._--Respectons le repos dominical, et passons la
journe  prier,  chanter,  jaser et  nous tirer les jambes. Entre
temps, un loup vient nous rendre une visite par trop courte, puisque
nous n'avons pas mme le temps d'essayer de le retenir.

_29 juillet._--Gele blanche ce matin. Les marmottes abondent  quelques
mtres de notre campement. C'est pourquoi nos Nemrods Duncan et Thomas
nous ont quitts au point du jour, pour leur donner la chasse jusqu' ce
que nous les rejoignions.

Suivons toujours la valle de l'Omen-khah. Il est prs de midi quand
nous trouvons les charges de nos deux chasseurs, avec une marmotte
qu'ils ont tire. Pendant que nous l'apprtons pour notre dner, Thomas
et Duncan arrivent avec une autre. Ils ont vu un pcan et manqu
plusieurs marmottes.

Aprs midi, Duncan, le fameux chasseur qui ne manque jamais le gibier
par sa faute, tire cinq coups de carabine sur une marmotte sans la tuer.
Pour ne pas faire tort  la rputation des vrais sauvages, disons de
suite qu'il est mtis, fils d'un Canadien franais du nom de Paquette.

Nous sommes rellement au pays des marmottes. A chaque instant nous les
entendons saluer notre passage, mais gnralement leurs salutations
contiennent une pointe d'ironie, puisque l'animal a toujours soin de se
tenir  une distance respectueuse de nos fusils.

Vers le soir, nous nous loignons un peu de l'Omen-khah, qui se fraye
un passage au sud-est entre de hautes montagnes.

Le chemin--je veux dire le sol que nous foulons aux pieds, car il n'y a
pas ombre de sentier--devient excrable. Ce ne sont que troncs d'arbres
tombs les uns sur les autres. Il nous faut, ou bien les enjamber, ou
sauter de l'un  l'autre au risque de nous flanquer par terre, ce qui,
du reste, nous arrive plus d'une fois. On s'imagine bien que pareil
exercice gymnastique n'est pas fait pour nous reposer.

Nombreux cours d'eau  traverser, puis une pluie torrentielle qui nous
force  camper, d'autant plus que l'heure est avance.

Distance parcourue aujourd'hui: 17 milles.

_30 juillet._--Nous commenons ce matin par gravir une colline abrupte,
en nous cramponnant  quelques rares arbustes et aux sinuosits de sa
rampe, puis coupons nombre de ravins et de valles boises.

Sentier, c'est--dire sol, pire que jamais: roches  artes
contondantes, trous profonds cachs sous la mousse et une espce de
ronce, enchevtrement de troncs d'arbres, etc.

Les marmottes, toujours les marmottes. Les difficults de la route nous
forcent  ralentir la marche, et, aprs midi, nous quittons
dfinitivement l'Omen-khah, pour nous engager dans une passe entre deux
montagnes vers le nord-est.

Dcidment nous n'avons pas de chance. Depuis note dpart du lac d'Ours,
nous n'avons pas eu une journe sans pluie. Elle tombe maintenant 
torrents.

--Ce n'est pas tonnant, remarquent mes compagnons. C'est la premire
fois que ces montagnes nous voient. Il en est toujours ainsi en pareille
circonstance.

Et je me rappelle que c'est l une croyance universelle chez nos Dns,
qui, pour remdier  cet inconvnient, se noircissaient autrefois la
figure, s'imaginant passer alors inaperus, un peu comme l'autruche
croit se drober  la vue de son ennemi en se cachant la tte sous
l'aile.

Vers le soir, pendant que Duncan et Thomas vont faire un tour de chasse,
nous dressons notre tente au sommet du col, solitude des plus
pittoresques. A nos pieds, un petit lac parsem d'lots; en haut, tout
prs de nous et de quelque ct que se portent nos regards, des
montagnes leves de forme pyramidale aux flancs bariols de neige
perptuelle. On se dirait au fond d'un immense entonnoir aux bords
chancrs.

Quelque temps avant le souper, nos deux chasseurs reviennent avec une
marmotte et deux gelinottes. Duncan a tu une autre marmotte, qui a pu
se traner dans son trou pour y crever.

Nous n'avons gure fait que 13 milles aujourd'hui.

_31 juillet._--Tout le monde est si fatigu et les environs nous ont
paru si propices, que j'ai donn jusqu' midi pour chasser. Duncan,
Thomas et Hobel sont partis de grand matin, et le dernier revient
pendant mon sommeil avec deux gelinottes qu'il a tues. Il est transi de
froid et nous assure que les marmottes, plus frileuses que lui, ne sont
pas encore sorties de leurs trous.

En attendant le retour de ses deux compagnons, je me mets  contempler
la sauvage beaut de notre pays d'Amrique. C'est vraiment un ocan de
montagnes que cette rgion o nous avons port nos pas incertains. Et
quelles montagnes! Forteresses aux remparts crnels, cathdrales
gothiques ou byzantines avec vigoureux contreforts, scies colossales qui
fendent les nues, gigantesques pyramides qui ont peut-tre l'ge de ces
toiles vers lesquelles elles portent leurs blancs sommets, immenses
cnes arrondis recouverts de neiges perptuelles qui, aux reflets du
soleil, scintillent comme un ballon saupoudr de poussire de diamant,
nos montagnes revtent toutes ces formes, se parent de tous ces atours.

Mais voil Duncan et Thomas qui reviennent de la chasse avec une
marmotte. Thomas en a tir une autre qui s'est glisse dans son trou
avant qu'il ait pu la saisir. Tous les deux ont manqu se geler,
disent-ils.

De nouveau en route, nous franchissons le col, puis voyageons toute la
journe dans une espce de bas-fond pierreux bord de montagnes qui
suent une eau froide comme la neige qui l'a produite. Toutes les roches
sont maintenant d'un magnifique granit blanc, qui serait aussi apprci
en Europe qu'il est inutile ici.

En contournant une pointe de montagne pour entrer dans une autre valle
arrose par une rivire que je nomme Duncan, les marmottes attirent de
plus en plus notre attention. Thomas en tue une, et de la seconde il ne
rapporte que quelques boyaux que sa balle lui fait sortir du ventre, ce
qui ne l'a pas empche de regagner son trou. Le chef lui-mme en abat
une avec ses deux petits.

Par extraordinaire, nous tombons maintenant sur un sentier de chasse,
qui nous permet d'aller bon pas. Puis nous tournons  l'est, toujours
entre deux montagnes.

Or voici venir du nord une rivire d'une rapidit vertigineuse, qui se
prcipite dans la Duncan. Chacun dcline l'honneur de me porter de
l'autre ct, parce que tous craignent de ne pouvoir lutter contre la
fougue du courant.

A la fin, Hobel est oblig de se dvouer. Mais comme le cours d'eau
parat plus profond que ceux que nous avons rencontrs jusqu'ici, mon
porteur se passe sur les paules, en guise de cangue, l'espce de bissac
en cuir qui contient la charge d'un de nos chiens, et il faut me hisser
 califourchon l-dessus.

Or nous n'avons pas fait deux pas dans le torrent que j'ai la figure et
les mains littralement couvertes de maringouins. Ciel! quelles
dmangeaisons! N'en pouvant plus, je me donne un coup par ci, un coup
par l, lorsque mon Hobel me crie:

--Reste tranquille, ou bien je te laisse tomber dans la rivire! Les
galets du fond sont trs glissants et le courant trs fort. Si tu remues
encore, je ne rponds pas de moi.

Allez donc subir sans bouger des centaines de coups d'pingles dans le
cou et la figure! Je n'oublierai pas de sitt cette traverse.

Nous sommes forcs de camper dans les saules, prs d'une eau
croupissante, c'est--dire chez les maringouins.

Distance parcourue: 18 milles.

_1er aot._--Que noter aujourd'hui sinon les difficults toujours
croissantes de notre marche? Un coup de hache port aux arbres tous les
cent mtres ou  peu prs,  et l une branche de saule recourbe de
main d'homme, voil ce que le guide appelle le chemin.

Un peu aprs midi nous touchons  un lac d'une douzaine de milles de
long, que je baptise Duncan. Il est travers, dans le sens de sa
longueur, par la rivire du mme nom. Dire les dgringolades qu'il me
fallut subir en rampant, pour ainsi dire, au-dessous des branches d'aune
qui couvrent ses bords escarps me serait impossible.

Nous quittons la valle avant d'avoir atteint l'autre extrmit du lac,
et nous perdons en gravissant les flancs de la montagne  notre gauche.

Enfin, aprs maints ttonnements, en nous cramponnant aux petits
arbrisseaux qui vgtent sur des rampes si raides que nos genoux
touchent presque le sol en montant, nous parvenons  nous percher
jusqu' moiti chemin entre la base et le sommet de la montagne.
Campons.

Mme distance parcourue qu'hier.

_2 aot._--Duncan et Thomas ont pris les devants pendant mon sommeil.

Nous montons toujours en gravissant le lit dessch d'un torrent. Sur le
versant mridional o nous nous trouvons, non seulement toute la neige
est fondue, mais mme aucune source, pas le moindre ruisseau ne nous
permettent d'tancher notre soif. Nous avons dpass la zone boise, et
par consquent devons nous trouver  prs de 5,800 pieds au-dessus du
niveau de la mer.

Bientt nous rejoignons Duncan qui nous attend avec deux marmottes
adultes, plus une petite et un faisan de montagne. Puis voici venir
Thomas avec deux autres marmottes. Or, nous sommes au vendredi! Quelle
pnitence pour nos sauvages!

La brise qui court le long du ravin o nous sommes entrs nous permet de
mettre le feu aux rares arbustes conifres parpills le long de la
montagne, pour prvenir les gens du fort Grahame de notre arrive
prochaine. La fume qui s'en dgage est un signal toujours compris des
chasseurs skanais.

A cinq ou six cents mtres du sommet, une marmotte se laisse abattre
d'un coup de carabine par Duncan, qui ne peut se lasser de vanter son
adresse.

Nous quittons le ravin pour une petite valle verdoyante. Nombreuses
pistes d'ours gris (puissent-ils se tenir loin de nous!), d'orignaux et
de caribous.

Aprs mainte alle et venue et plus d'une bousculade parmi les troncs
d'arbres qui jonchent le sol, parfois  une assez grande hauteur, nous
tombons sur un fort cours d'eau sur lequel nous devons, parat-il, nous
embarquer. Or comme nous n'avons point de canot, force nous sera de nous
servir d'un radeau. C'est ce qui me porte  l'appeler la rivire au
Radeau.

Il n'est que cinq heures du soir, et, tandis que les uns s'occupent au
campement, les autres abattent les pieds de sapin sec dont se composera
notre embarcation.

Distance parcourue: pas beaucoup plus de 12 milles.

_3 aot._--De grand matin, mes compagnons prparent deux radeaux forms,
l'un de quatre troncs d'arbres (le mien), l'autre de trois, l'un et
l'autre pouvant avoir une longueur de quatre mtres.

Ce n'est pas sans quelque apprhension que nous nous confions  ce mode
de locomotion, sur une rivire qu'aucun de nous ne connat. Et pourtant
 la garde de Dieu!

Un sauvage debout, et perche en main  l'avant et  l'arrire de chaque
radeau, dirige le mieux qu'il peut sa primitive embarcation, un peu  la
faon des gondoliers de Venise, mais sur une eau qui les ferait
peut-tre mourir de peur. Cette eau cache des cueils contre lesquels
il faut constamment se tenir en garde. Avec un courant rapide comme
celui qui nous emporte  la course, que nous venions  heurter contre
une roche  fleur d'eau, et les cordes qui relient les lments de notre
radeau se rompent, et l'on devine le rsultat.

Or voil qu'un roulement, sourd d'abord comme celui d'un tonnerre
lointain, puis de plus en plus distinct, nous avertit du danger. La
conformation du terrain nous fait deviner que ce doit tre un affluent
de la rivire au Radeau qui cause ce tapage. Le confluent de deux cours
d'eau rapides occasionne toujours de fortes vagues, d'autant plus que le
lit en est souvent rempli d'cueils.

Que faire? Aller aux informations.

C'est ce que fait Duncan, que nous laissons pousser  pieds une
reconnaissance.

De retour  notre radeau, son air triste et abattu nous dit assez le
rsultat de ses investigations.

--Impossible d'aller plus loin, assure-t-il. Mme nous autres sauvages
nous ne nous aventurons jamais sur pareils gouffres en canot;  plus
forte raison serait-il tmraire de tenter le passage en radeau.

Il nous dcrit alors, avec accompagnement de force gestes expressifs,
les courants contraires qui se croisent et s'entrecroisent, les vagues
qui, dit-il non sans une pointe d'exagration, s'lvent  des hauteurs
prodigieuses, et enfin le nombre extraordinaire des cueils qui
constituent un lment plus dangereux encore que tout le reste.

--Que faire alors?

--Abandonner nos radeaux et continuer  pied, dclare Duncan.

Cette ide est loin de me sourire, d'autant plus que nous avons bien
gagn, par une semaine de fatigue, le repos de quelques heures que nous
prtendons goter en nous laissant entraner par le courant.

Duncan, auquel nous faisons part de nos hsitations, rpond que c'est
courir  une mort certaine que d'aller  rencontre de son avis.

--Eh! bien, nous avons tous  mourir un jour, s'crie le chef; autant
mourir ici avec le prtre qu'ailleurs. En avant!

Et nous franchissons l'obstacle avec la vie sauve, quoique en nous
mouillant jusqu'aux os. Comme notre embarcation est trop longue pour
suivre les ondulations des vagues, nous les coupons net, ce qui veut
dire que l'eau nous vient jusqu' la tte, et ne laisse secs ni nos
personnes ni nos bagages. Abordant immdiatement, nous mesurons
l'tendue de nos pertes; mais nous pouvons continuer, et les pronostics
de l'ami Duncan ne se sont point raliss.

Nous glissons maintenant sur les eaux avec une rapidit vertigineuse.
Les arbres du rivage s'enfuient derrire nous comme si nous tions
emports par un train express, et nous abordons  cinq heures, aprs
avoir fait au moins 42 milles, ce qui quivaut  deux bons jours de
marche.

Nous tablissons notre campement quatre milles plus au nord, sur les
bords d'un petit lac qui sert de rendez-vous de chasse  l'une des
bandes de Skanais qui frquentent le fort Grahame.

_Dimanche 4 aot._--Notre sommeil a t quelque peu troubl par les
piaillements d'une famille d'ours, qui doit tre de passage non loin de
notre campement. Dans la soire, nous nous rendons  l'autre extrmit
du lac, afin d'tre en tat d'arriver demain au fort Grahame.

Petite course de trois milles.

_5 aot._--Partons de bon matin, nous dirigeant vers l'est. Gravissons
un ravin qui nous conduit  un chapelet de petits lacs, ou viviers, aux
eaux couleur d'meraude. Nombreuses roches mailles de mica. Terrain
sec et tapiss de la plante au th du Labrador (_Ledum palustre_), dont
on se sert  dfaut du th de commerce.

Stimuls par l'approche du terme de notre course, nous marchons trs
vite, et vers trois heures de l'aprs-midi avons une premire vue de la
Finlay, qui, de loin, nous parat avoir la largeur d'un lac.

Enfin, le soir, aprs une marche force d'au moins 20 milles--les gens
du pays disent 25--nous atteignons ce fameux fleuve, l'objet de tous nos
voeux. Assis sur la falaise qui le borde, nous contemplons le nouveau
"fort", une assez grande cabane en troncs d'arbres, qu'on est en train
de btir de l'autre ct. Bien que nous ayons surtout tendu vers l'est,
nous ne sommes pas loin du 57 de latitude nord.

Nous brlons solennellement toutes les cartouches qui nous restent, pour
avertir les sauvages de notre arrive et leur signifier de venir nous
chercher.

O cruelle dception! Deux coups de fusil seulement nous rpondent. Les
sauvages ne sont donc point l?

--Non, dit le mtis en charge du fort qui vient nous prendre dans son
grand canot. Je leur ai bien annonc votre arrive; mais quand je leur
ai parl de la route que vous pensiez prendre, ils sont partis d'un
clat de rire et m'ont reproch de vouloir me moquer d'eux, vu que,
m'ont-ils dclar, aucun blanc ne sortirait vivant de ces montagnes.

Aussi quel dsappointement pour moi, et je pourrais presque dire quel
mcontentement pour des gens qui, au principe, ont fait tant de
difficults pour m'accompagner! Tant de peines, tant de fatigues pour
rien!

_6 aot._--Quelques bandes de chasseurs indignes ne doivent pas tre
loin, me dit-on. J'envoie  leur recherche le seul sauvage de la place,
avec un mtis que je connais depuis longtemps.

Entre temps, nous essayons de faire de la fume sur une butte des
alentours, signal convenu entre le matre de cans et une bande de
Skanais qui, dit-il, brle du dsir de me voir. Mais une pluie
torrentielle empche notre feu d'avoir l'effet voulu.

Le fleuve, plus de deux fois large comme la Seine  Paris, monte d'un
pied et demi. Tout le monde ne sait peut-tre pas que c'est le mme
cours d'eau que le Mackenzie, la rivire  la Paix et la rivire des
Esclaves.

_8 aot._--Nos sauvages reviennent sans avoir vu personne. Comme nous ne
pouvons rester  rien faire, il est dcid que nous n'attendrons plus
qu'un jour.

_9 aot._--Fais cinq baptmes d'enfants.

_10 aot._--Comme nous nous disposons  partir ce matin, l'cho nous
apporte plusieurs coups de fusil tirs de l'autre ct de la rivire. Ce
sont cinq chasseurs skanais qui arrivent superbement accoutrs de
magnifiques sacs  tabac, de sacs  poudre avec larges baudriers et de
splendides fourreaux  coutelas, le tout brod en verroterie de diverses
couleurs, et, dtail caractristique, port sur de sordides haillons.
Les ornements de leur couvre-chef et du fourreau de leur fusil,
galement en rassade colorie, feraient envie  plus d'un Porteur.

Aprs la salutation habituelle et quelques paroles de regret, nous nous
confions au canot que nous a obligeamment prt Billy Fox, le mtis
charg du fort. Le chef des Skanais, qui ne se lasse point de clbrer
l'intrpidit du nouveau "priant" qui a vaincu la montagne, est rest
avec Thomas, et se prpare  retourner au lac d'Ours.

Quant  nous, prtre et deux Porteurs, nous nous gaudissons de n'avoir
plus  faire manoeuvrer nos jambes.

La Finlay est une magnifique rivire, ou, comme on dirait en France, un
fleuve majestueux, roulant des flots jauntres sur un lit de sable trs
fin. Elle a une moyenne de quinze pieds de profondeur, sur au moins deux
cents mtres de largeur.

Aprs midi, nous laissons  notre gauche une espce d'chafaudage, dans
lequel mes rameurs voient la tombe d'un enfant skanais.

--Des canots! des canots! Telle est l'exclamation que poussent  la fois
Duncan et Hobel, en contournant une pointe forme par un coude de la
rivire. C'est, en effet, une bande de Skanais du lac La Truite, par o
nous devons passer, qui est campe un peu en aval.

Nous abordons, cela va sans dire, et, comme la troupe est assez
nombreuse, il n'est que naturel de passer la nuit avec eux, d'autant
plus qu'il est six heures du soir et que nous sommes au samedi.

Aprs les salutations d'usage, les femmes s'empressent de nous prparer
notre campement, tandis que des jeunes gens vont nous chercher le bois
de chauffage ncessaire pour le lendemain. Puis ces bons sauvages
m'apportent, qui une langue de caribou, qui un museau d'orignal (les
morceaux les plus estims de ces animaux); les uns des fruits sauvages,
d'autres une paire de mocassins. Braves Skanais, qui manifestez ainsi
votre amour pour le prtre, que le bon Dieu vous le rende au centuple!

_Dimanche 11 aot._--Aprs la prire en commun et les chants propres aux
dimanches, j'ai adress une petite allocution aux sauvages runis en
face de ma tente; puis ai fait quatre ou cinq baptmes d'enfants et
entendu autant de confessions.

_12 aot._--Nous ne mourrons pas de faim d'ici  quelque temps, car les
bons Skanais que nous avons quitts ce matin nous ont chargs de viande
de caribou, d'ours et d'orignal, en retour de quelques bagatelles.

La Finlay est tratresse, nous a-t-on assur. Aussi prenons-nous nos
prcautions.

Le soleil est encore loin du milieu de sa course lorsque nous entrons
dans son principal affluent, la rivire aux Panais, juste au pied d'un
contrefort des montagnes Rocheuses, dont les flancs sont saupoudrs de
la neige tombe la nuit dernire. Dsormais nous remonterons son
courant, nous dirigeant vers le sud-ouest, c'est--dire du ct du lac
Stuart.

_13 aot._--Vers dix heures et demie, mes compagnons se mettent  humer
l'air, comme dans l'expectative d'un vnement joyeux. Leur flair de
limier a devin de la fume lointaine. C'est une autre bande de
Skanais, provisoirement cantonne un mille en amont. Force nous est
encore d'aborder.

Je fais trois baptmes d'enfants, et, aux nophytes qui voudraient se
confesser, je donne rendez-vous  notre prochain campement. On nous fait
encore des prsents de viande et de mocassins.

Aprs midi, toute la bande nous accompagne et, le soir, campe avec nous.

_14 aot._--Aprs la prire du matin, j'ai entendu une dizaine de
confessions dans ma tente, puis nous avons quitt ces excellents enfants
des bois et des montagnes.

Remontons toujours, et assez pniblement, la rivire aux Panais, cours
d'eau moins considrable que la Finlay, mais assez rapide et coup
d'lots, et campons  l'embouchure de la rivire Nation.

_15 aot._--Fte de l'Assomption, qui ne se chme point au Canada. La
rivire devient de plus en plus rapide, et les difficults de sa
navigation croissent en proportion.

Peu aprs notre dner, nous rencontrons le chaland, espce de bateau
plat et sans proue, qui mne l'approvisionnement annuel du fort Grahame.
Bien que faisant le trajet entre cette place et le lac La Truite, il est
mont par des jeunes du lac Stuart, qui paraissent enchants de me
revoir.

La rivire qui dcharge les eaux du lac La Truite, un affluent de celle
que nous remontons, est si basse en certains endroits, qu'ils ont t
obligs, disent-ils, de la barrer pendant la nuit avec leur embarcation
pour en hausser le niveau.

_16 aot._--Avons bien du mal  remonter un _bar_, ou chausse
naturelle, dans la rivire aux Panais. Prenons notre dner sur une le
sablonneuse, dont le gravier a t fouill pour en extraire l'or qu'il
pouvait contenir.

Bientt la couleur de l'eau, qui est maintenant noire comme encre, nous
avertit que nous avons quitt la rivire aux Panais pour entrer dans
celle qui coule les eaux du lac La Truite. Les chenaux de la premire
sont si nombreux que nous ne nous en serions pas aperu autrement.

Ce nouveau cours d'eau, par endroits trs profond pour sa largeur, est
presque  sec en d'autres.

Traversons un lac de trois ou quatre milles de long, et dressons notre
tente sur les bords de la rivire qui s'y jette.

_17 aot._--Nous voil au terme de notre navigation. Une semaine
d'efforts continus, c'est assez pour une fois, pensons-nous. Avons t
bien reus par M. Wade, le commis du fort.

Quelques instants aprs notre arrive, Donald, excellent chrtien du lac
Stuart, m'amenait mon cheval, comme il avait t convenu il y a quatre
mois, circonstance qui dira si nos fidles sont exacts quand il s'agit
du prtre. Naturellement, il a fallu les dresser  cette ponctualit.

                               ***

Je passai le dimanche au lac La Truite, puis retournai  cheval au lac
Stuart, o j'arrivai deux jours et demi plus tard. Mon Duncan qui,
devant les Skanais auxquels le cheval tait inconnu, avait pror en
cavalier mrite, fut si peureux une fois sur la monture qu'on lui
prta, qu'il se ficela sur la selle, sous prtexte que, ayant les jambes
dmesurment courtes, il ne pouvait se servir des triers.

Nous arrivmes  la Mission le mercredi 21 aot. Inutile de dcrire la
joie de mes nophytes, que j'avais quitts le 13 mai prcdent.

Aprs un peu plus d'une semaine passe  ma rsidence, je repartis, le
1er septembre, pour Natlh, o je donnai la mission aux reprsentants de
quatre villages.

Le 8, nous emes trois pouces de neige, chose plutt rare pour la
saison, ce qui ne m'empcha pas de repartir aprs la retraite pour un
voyage d'exploration dont il sera peut-tre parl plus loin.

En attendant, les faits relats dans le prsent chapitre suffiront, je
pense,  donner une ide de ma vie en dehors de la maison, o je
travaillais infiniment plus, ou du moins m'adonnais  des tches qui
prenaient tous mes instants: tude de la langue, confection d'un grand
dictionnaire, prparation d'essais pour des socits savantes, et
surtout composition (au sens mcanique) et impression de livres indiens,
sans compter le principal, c'est--dire la routine journalire de mon
ministre sacr.




CHAPITRE XIII

_VERS LE SUD_


SOMMAIRE.--Prliminaires--Un naufrage--Un Paraguay moderne--Ftes
religieuses--"Mystres" moyengeux--La Passion--Epilogue.


Maintenant que nous voici revenus en contact avec nos Porteurs, il nous
sied d'autant plus de leur accorder l'attention  laquelle leur nombre
leur donne droit, que l'enchanement des vnements et certaines
ncessits gographiques nous ont entran  donner aux Babines et aux
Skanais plus d'espace que leur importance numrique ne justifie. Aprs
tout, c'est chez les Porteurs que se trouve la Mission o je rside
entre deux sorties, et ils peuplent au moins une dizaine de villages
dans mon district contre les quatre des Babines et les trois rendez-vous
des Skanais.

Puisque les causes susdites nous ont fait ngliger l'ordre
chronologique, dont, du reste, les prsents "souvenirs" peuvent se
passer, nous allons nous reporter sept ans avant la course dont je viens
de donner le journal, et nous confiner dsormais autant que possible 
la principale des peuplades sous ma juridiction.

En cette anne 1888, je devais faire un voyage de caractre bien
diffrent, dont le point le plus frappant allait faire ressortir de la
manire la plus plausible et les dangers du missionnaire dans le nord,
et l'norme amlioration que ses efforts avaient oprs dans la
mentalit des Indiens.

Depuis 1882, poque de ma premire obdience aprs mon ordination, je
n'avais point revu mon vnrable Ordinaire, qui venait de m'inviter 
une retraite qui devait se prcher  New-Westminster.

Malgr ma surcharge constante de travail qui m'empchait de penser 
autre chose qu' mes ouailles et  ce que j'avais  faire pour elles,
j'avais accueilli de grand coeur cette invitation, d'autant plus que je
dsirais confrer avec Sa Grandeur de certaines questions concernant
notre Mission. A cette raison s'ajoutait une autre non moins importante,
surtout en ce qui tait de mes propres Indiens. La voici.

Ce prince des missionnaires qu'tait feu Mgr P. Durieu, O.M.I., alors
coadjuteur de Mgr D'Herbomez, avait reproduit sur la Cte mridionale de
la Colombie Britannique les merveilles si vantes, non sans raison, du
Paraguay primitif, et cela chez une race d'indignes qui, avant lui, ne
vivait gure que de rapines et de meurtres.

Aprs avoir fait revivre chez ses fidles la discipline de l'Eglise des
premiers ges, par son systme de pnitences publiques, il en tait
maintenant arriv  celle du moyen-ge, avec ses "mystres", ou
reprsentations thtrales d'vnements d'ordre religieux.

Or comme, avec les grands enfants qu'taient mes propres sauvages,
l'mulation tait un excellent moyen de progrs spirituels, je me
plaisais  faire miroiter  leurs yeux ce qui se pratiquait chez leurs
frres de la mer, et mes descriptions avaient suscit chez les premiers
l'envie de constater par eux-mmes ces merveilles de la civilisation
chrtienne. Tous auraient voulu m'accompagner au "pays de l'horizon",
comme ils disent dans leur langue.

Prs de sept cents milles nous sparaient malheureusement de cette
contre bnie. C'est dire que le voyage devait tre coteux, bien
au-dessus des finances de la plupart de mes Indiens. Deux du fort
Georges, localit dont les habitants ont les meilleurs "pays de chasse",
se crurent seuls de taille  faire face  ces frais, et je fus heureux
de les agrer pour compagnons.

C'taient Louis, homme d'ge mr et de temprament rassis, et James,
jeune homme d'environ vingt-huit ans, fils an du chef de fort Georges,
auquel tous les deux appartenaient, et dj pre de deux enfants. Je
venais de donner la mission  cette localit, qui fut notre point de
dpart pour le sud.

Or le bon Dieu voulut qu'aucun d'eux ne vt la terre promise, et voici
comment.

                               ***

Quand, le 1er juin 1888, je quittai le fort Georges pour descendre 
Quesnel, le poste le plus avanc de la civilisation dans le pays, les
eaux du Fraser, sur les bords duquel se trouvent ces deux postes,
taient trs hautes. Ce qui n'empcha pas mes deux compagnons de voyage
de penser  sauter le rapide qui se trouve  douze ou quinze milles de
chez eux.

J'aurais peut-tre d m'y opposer. Mais n'tait-ce pas une place  leur
porte, avec laquelle l'un et l'autre de mes pagayeurs taient familiers,
dont ils connaissaient par exprience toutes les difficults  cette
saison? Comment prtendre opposer mon propre avis au leur?

On procda donc au portage de nos couvertures et de la plupart des
autres bagages  l'extrmit infrieure du rapide, puis Louis et James
retournrent au canot laiss  l'autre bout.

Le rapide du fort Georges, ainsi qu'est appele cette place, n'est pas
qu'un canyon, ou rtrcissement de la rivire. Il est, au contraire,
d'une bonne largeur, mais form par une multitude d'lots rocheux,
relis ensemble par des rcifs qui soulvent des tourbillons d'eau
frmissante, qui s'lancent en l'air pour retomber les uns sur les
autres avec un fracas pouvantable, except juste dans un coin de trois
ou quatre pieds de large, le seul endroit o il soit possible de passer
mme lorsque l'eau est basse. Quand elle est haute, elle est susceptible
d'entraner votre canot en dehors de cette "passe", et alors c'en est
fait de vous.

J'tais tranquillement assis sur mon bagage en attendant mes compagnons,
quand tout  coup j'entendis deux cris de dtresse qui me percrent le
coeur.

Je me levai, comme m par un ressort, et, cartant les branches et
fourrs chargs de jeunes feuilles qui bordaient le rivage, je promenai
anxieusement mes regards sur les eaux du rapide. Mais je ne vis que
l'cume blanchissante des vagues en fureur, qui allaient s'levant et se
brisant en une poussire aqueuse entre les lots de granit.

Se seraient-ils par hasard aventurs sur ce gouffre? me demandai-je.
Non, ce n'est pas possible, c'et t courir  une mort certaine.

Et,  demi rassur  la pense que ces cris pouvaient n'tre que le
signal du dpart, afin que je fusse en position de constater la rapidit
vertigineuse de leur course, je me rassis sur mes couvertures.

Hlas! un autre cri vint bientt dissiper mon illusion, et, en moins de
temps qu'il n'en faut pour l'crire, je vis flotter, au bas du rapide,
une cage contenant deux petits renards noirs que nous destinions  un
amateur anglais; puis, un peu en arrire et comme assis sur l'eau, mon
pauvre Louis qui, d'une main, tenait le canot renvers, et se servait de
l'autre en guise d'aviron pour diriger sa course.

_Sotcho spa thnadntli!_ prie bien pour moi, me cria-t-il en glissant
sur les flots vers un autre abme encore plus terrible que le premier.

--S'il descend jusque-l, il est perdu, me dis-je.

Aussi me prcipitai-je  genoux et, levant mon coeur vers Dieu, le
matre de la vie et de la mort, le suppliai-je de suppler  mon
impuissance et d'pargner du moins celui qui survivait au dsastre et
qui se tournait vers Lui  l'heure du danger.

Il est des moments dans la vie o la crature s'lance instinctivement
vers son Crateur, et n'a pas besoin de beaucoup de paroles pour lui
adresser une prire brlante de foi dans sa propre petitesse et du dsir
d'une faveur prcieuse presque  l'gal de sa vie. Un de ces moments
tait venu pour moi, et j'en profitai avec toute l'ardeur dont mon me
tait capable.

Je sus bientt qu'une prire brve, bien que non verbale, peut parvenir
jusqu'au trne de l'Eternel. Louis eut l'inspiration de lcher  temps
le canot, qu'il regardait pourtant comme une planche de salut, et de
regagner la terre  la nage.

En y arrivant, il s'vanouit. Mais il tait sauv.

Quant  mon pauvre James, roul et enseveli dans les flots aprs avoir
violemment donn contre une roche qui avait d l'tourdir, je ne l'ai
jamais revu.

Par bonheur, il avait profit de la mission. La mort le surprit dans un
acte de dvouement pour le prtre, et alors qu'il se rjouissait  la
pense des belles crmonies qu'il allait contempler chez des frres
plus avancs que lui dans les voies spirituelles. Dieu, l'auteur de tout
bien et de tout bon dsir, lui aura tenu compte de ces bonnes
dispositions, et le scapulaire qu'il tait fier de porter l'aura
prserv des flammes de l'enfer. R.I.P.

                               ***

Et maintenant que faire?

D'abord trouver mon pauvre Louis, videmment.

Me faufilant le mieux que je pus au travers de la brousse, je finis par
le rencontrer tout dfait et jouissant  peine de ses facults mentales.

--O est James? eus-je le coeur de lui demander.

--Je ne sais; il doit tre dans le canot, fit-il comme entre deux
sommeils.

Lorsqu'il fut bien revenu  lui, nous pmes faire nos plans. Dans les
circonstances, je n'aurais pas os lui demander de retourner me chercher
un autre canot au fort Georges; mais lui, bien qu'il ft plus mort que
vif, comprit mon embarras et s'offrit de lui-mme  le faire.

Il repartit donc presque aussitt, et, se dirigeant sur le cours du
fleuve, car il n'y avait pas l'ombre de sentier, il finit par arriver au
village quelque temps aprs minuit.

Quant  moi, je restai seul sur les bords du fleuve, veillant  la garde
de mon bagage.

Quelle nuit affreuse je passai l! Seul, sans feu, sans armes dans un
lieu frquent par les btes fauves! Mais surtout en prsence de la mort
et de sa victime, victime morte  mon service, soustraite  mes regards,
mais toujours prsente  ma pense, tant elle tait entre dans mon
coeur!

Et ses parents, et ses amis, comment allaient-ils recevoir la nouvelle
du malheur qui venait de les frapper? De par le code indien, ma vie
devait compenser la sienne, ou du moins je devais perdre  tout jamais
ma libert.

Ces dernires penses, bien que se prsentant parfois  mon esprit comme
un cho des anciens jours, ne me troublaient pourtant pas trop, car je
savais qu'avec le baptme mes sauvages avaient reu la foi et la grce
qui donne la force de briser avec les ides d'un autre ge. Mais enfin
ces mmes ides qui, rcemment encore s'taient affirmes dans le
district, n'en donnaient pas moins la mesure du sacrifice qui s'imposait
aux parents du dfunt, sacrifice dont j'tais la cause involontaire.

Ceci est tellement vrai que le bruit courut longtemps dans des rgions
loignes que je n'avais chapp que providentiellement  la vengeance
du chef du fort Georges.

La vrit est que, au lieu d'avoir  lui relever le moral, et  le
consoler par de bonnes paroles, ce fut lui, au contraire, qui essaya de
diminuer chez moi la douleur qui m'oppressait.

Il pouvait tre dix heures du matin quand je vis deux canots s'avancer
sans bruit qui venaient du village. L'un m'tait destin avec trois
vigoureux jeunes gens pour rameurs; le second contenait le pre et la
mre avec la femme du disparu. Dire l'angoisse de ces pauvres gens,
surtout de la mre et de la femme de James, en arrivant au thtre du
naufrage, serait bien impossible. Inutile de m'arrter  ces pnibles
souvenirs.

Mieux vaut rappeler les belles paroles que m'adressa le chef Isidore.

--Pourquoi tant te dsoler? dit-il. Mon fils avait fait sa mission et
s'tait confess. Il est mort au service du prtre. C'est une mort
glorieuse.

Sous l'impression de ce qui venait d'arriver, et en face d'un fleuve
tellement enfl par la crue des eaux que, mme  son tat normal, des
vagues bruyantes en labouraient la surface, mes nouveaux bateliers
sentirent un moment leur courage dfaillir.

Il s'agissait de traverser immdiatement en aval du rapide, sans se
laisser entraner et submerger par les tourniquets du fleuve qui ont,
aux eaux hautes, une puissance de succion dont un blanc ne saurait se
faire une ide. Mes sauvages, eux, ne se faisaient point illusion sur ce
point.

--Pour n'importe quelle autre personne au monde nous ne voudrions
entreprendre ce que nous allons tenter, me dirent-ils. Tu es prtre,
l'ami de Dieu; prie-le qu'il nous protge.

Puis, s'tant munis d'un bon signe de croix, ils s'abattirent sur leurs
avirons, et quelques minutes plus tard nous touchions sans accident 
l'autre rive.

Pendant ce temps, notre premier canot avait fait son chemin, et avait
annonc aux quelques habitants de Quesnel l'accident qui nous tait
arriv. J'tais attendu  cette place, et l'on crut naturellement  ma
mort. Le tlgraphe l'avait mme annonce  Victoria, la capitale de la
province, et le _Colonist_, journal du gouvernement, s'en tait fait
l'cho.

Mon arrive  Quesnel dut donc encore mettre l'lectricit en jeu.

Je passerai maintenant  pieds joints sur les autres pripties de ce
voyage, et ne dirai rien des ftes qu'il me fut donn d'admirer chez les
ouailles de Mgr Durieu.

Disons de suite que, deux ans plus tard, en 1890, je fus plus heureux
dans mes efforts pour les faire contempler par des reprsentants de mes
propres gens. Cette fois, je n'avais avec moi pas moins de quatre de ces
Indiens,  savoir (pour ne citer que leurs noms de baptme) Charles et
Antoine, de Moricetown, Simon, le gnreux Simon, du fort Georges, et un
Babine de la rivire que j'ai en ce moment prsent  l'esprit, mais dont
j'ai oubli le nom.

Je ne puis entrer dans tous les dtails de ce qu'il nous fut donn de
voir chez les catholiques de la mer, runis cette fois chez les
Skwahomiches,  leur beau village juste en face de Vancouver, et dans
ce qu'on appelle aujourd'hui North-Vancouver.

Venant directement du Fraser, dont nous avions descendu le delta, nous
montions pas moins de soixante-seize canots qui, arrivs en vue de cette
Mission, se rangrent en ligne, alors que nous salumes d'une fusillade
bien nourrie la coquette glise, qui se mirait dans l'azur de la baie.

Quatre formidables coups de canon nous rpondent du rivage. Alors la
fanfare des sauvages Douglas confie  la brise un de ses plus beaux
morceaux. Celle des Skwahomiches lui rpond par une symphonie de
bienvenue. Vient ensuite le chant du canot, et bientt commence
l'indescriptible: canons, instruments de musique, voix d'hommes et voix
de femmes, tout se met de la partie, au grand bahissement de mes
propres compagnons, qui n'ont jamais rien imagin de semblable.

Aprs la bndiction du Saint-Sacrement et quelques moments de repos,
nous inspectons  la hte le village et ses habitants.

Il y a dix ans que je vins ici pour la premire fois. Personne ne
pensait alors  la possibilit d'une grande ville dans ces parages, o
Vancouver a depuis surgi comme par enchantement. Aussi que de
changements, que d'amliorations chez les Indiens eux-mmes! C'est  ne
plus s'y reconnatre.

L'ancienne glise en planches blanchies  la chaux a fait place  une
glise nouvelle, plus spacieuse, plus solide et plus lgante, btie par
les blancs aux frais des sauvages de la place. Les maisons du village,
aprs la maison du Dieu, _Regis ad instar_, se sont galement agrandies
et ont fait nouvelle toilette, pendant qu'elles se sont ranges en
lignes rgulires formant des rues claires par des quinquets comme
celles des blancs.

Et puis ces Indiens  l'uniforme sombre,  la dmarche militaire,
obissant au commandement de leurs chefs avec la prcision de vieilles
troupes, ne les prendrait-on pas pour une compagnie d'artilleurs
frachement dbarqus de quelque navire anglais? Leur figure trahit
seule leur provenance aborigne. Ce sont les musiciens de la place. Tous
les enfants de la runion sont galement en uniformes, variant selon les
divers villages auxquels ils appartiennent.

Si nous pntrons maintenant dans ces demeures, nous y trouverons de
l'ordre et de la propret, avec quelque raffinement de perfection, sans
doute en l'honneur de notre visite, ce qui est encore un signe de
civilisation chrtienne.

Afin de perfectionner encore les dispositions de ces braves gens, nous
commenons de suite les exercices de la mission.

Cinq langues sont ici reprsentes, sans compter celles de mes propres
sauvages. On m'assigne les Sichalh, auxquels je prche chaque jour de la
retraite, qui se termine par la communion gnrale et la conscration au
Sacr-Coeur,  la suite d'une fte nocturne.

Ici ma plume se reconnat impuissante  rendre le pittoresque et le
grandiose de cette scne. Je me permettrai donc d'emprunter celle du
rdacteur du _News-Advertiser_, journal protestant de Vancouver, tout en
faisant quelques petites coupures dans son rcit.

"Tous ceux qui ont eu affaire avec les Indiens", crivait-il d'une
crmonie analogue, "savent de quels succs a t couronne l'action de
l'Eglise catholique dans ses rapports avec eux, et quels progrs
remarquables ces sauvages ont faits sous la tutelle de leurs guides
spirituels. Un nouvel exemple de cette toute-puissante influence vient
d'tre mis sous nos yeux.

"Depuis longtemps le village indien assis au pied des collines de
l'autre ct de la baie se prparait  quelque grande solennit avec une
activit dvorante. Le calme habituel de ses habitants aux moeurs douces
et simples tait troubl par le bruit de la scie et du marteau. Sous une
nouvelle couche de peinture, les blanches maisonnettes taient devenues
plus blanches encore, et les canots, remis  neuf, avaient reu une
dcoration toute frache de rouge vermillon.

"La nuit dernire a rvl le but et le rsultat de ces longues semaines
de prparation, spectacle  la fois curieux et attrayant pour tous ceux
qui en ont t tmoins...

"...Les rues du village taient bordes de guirlandes de cdre
odorifrant, auxquelles se balanaient nombre de lanternes vnitiennes.
On avait rig sur la grve un reposoir en forme de dme  plusieurs
tages, surmont de la statue du Sacr-Coeur et illumin d'une multitude
de verres coloris. A chaque extrmit du village, un autel avait t
dress comportant un lgant baldaquin.

"La crmonie commena par un office solennel et la bndiction donne
par Mgr Durieu. On a rarement vu un spectacle plus frappant. Les
multiples ranges de fidles  genoux, l'autel resplendissant d'une
infinit de lumires dans la pnombre du crpuscule, les ornements du
pontife et de ses assistants, tout se combinait pour former un tableau
digne du pinceau d'un Rembrandt ou d'un Murillo.

"L'effet produit par les chants tait galement grandiose. Le soprano un
peu criard, quoique musical, des femmes et des enfants, alternant avec
la basse puissante des hommes avait quelque chose de religieux et de
solennel.

"La fonction une fois termine, les sauvages se portrent vers leurs
canots, dcors de lanternes de couleur, et la procession se forma. Au
lieu de se mouvoir  la rame, les canots taient remorqus deux  deux
par le steamer _Etta-White_; il y en avait cent cinquante-quatre dans la
procession, et l'effet des lumires rflchies par les eaux tait
vraiment ferique.

"Deux fanfares indiennes avaient pris place dans le dfil, et jouaient
les bons vieux airs de l'Eglise catholique. Quand les fanfares
cessaient, les Indiens chantaient des strophes sur ces mmes airs, et
c'tait merveille que ce dialogue dans le silence de la nuit.

"Aprs un parcours de deux milles, la procession se replia sur le
village, o elle fut salue par le canon, comme elle avait t  son
dpart."

Voil pour le fait extrieur.

Ce que le journal protestant ne vit pas et ne put dire, c'est l'me de
la fte, le mobile religieux qui donnait la vie et le mouvement  tout.

                               ***

Je ne puis, encore une fois, entrer dans des dtails un peu complets. Je
passe mme sur la Conscration au Sacr-Coeur, autour de la statue duquel
les canots avaient fini par se grouper. Je tairai galement les feux
d'artifices et autres points plus ou moins sculiers de ces ftes, pour
en arriver de suite  la reprsentation de la Passion.

Cette fois encore j'emprunterai la plume d'un tmoin oculaire, qui n'est
autre que feu le juge Routhier, l'auteur des paroles du chant national
des Canadiens, _O Canada_. Il dcrit ce qu'il vit  la mission de
Sainte-Marie; mais ce qu'il en dit s'applique presque de tous points 
ce que mes Indiens et moi vmes chez les Skwahomiches.

Voici donc ce que cet auteur en crivit:

"Pendant que la procession gravissait la colline, les personnages des
tableaux de la Passion se groupaient au sommet. Tous, revtus de
costumes qui convenaient  leurs rles, ils formrent huit tableaux
espacs de quinze  vingt verges entre les deux lignes de la procession.

"Nous avons rarement vu un spectacle si impressionnant que cette vivante
illustration de la voie douloureuse, commenant au Jardin des Olives et
se terminant au Calvaire.

"Le premier tableau reprsentait l'agonie de Jsus  Gethsmani, et le
personnage du Christ prostern sur le sol, semblait profondment pntr
de son rle. Tous les traits de sa physionomie exprimaient admirablement
la supplication et la souffrance. Dans un pli du sol, six Indiens, bien
groups et couchs, reprsentaient les Aptres endormis.

"Dans le second tableau, des soldats romains, portant tuniques et
casques, arms de lances et de boucliers, saisissaient et garrottaient
Jsus, qu'on aurait pris pour la statue de la Rsignation.

"Le troisime tableau figurait la condamnation du Sauveur par le
gouverneur romain, somptueusement vtu et assis sur un trne, se lavant
les mains dans un bassin o un esclave versait de l'eau. Le Christ,
enchan et les yeux baisss, semblait couter avec soumission la
sentence inique, tandis que plusieurs Juifs, sombres et mchants,
fixaient sur lui des regards furieux...

"Le cinquime tableau reprsentait le couronnement d'pines. Vtu d'une
longue robe blanche et assis sur une chaise grossire, le Sauveur tait
entour de Juifs et de soldats, et deux d'entre eux ajustaient la
couronne d'pines sur son front, d'o le sang ruisselait sur sa face
auguste.

"Mais nous avons t particulirement impressionn par le sixime
tableau, et l'Indien qui personnifiait Jsus nous a paru rendre avec une
vrit effrayante la chute de Notre-Seigneur sous le fardeau de la
croix. Revtu d'une grande tunique rouge, le front couronn d'pines,
les cheveux en dsordre et retombant en larges mches sur sa figure
souille de sang et de poussire, il tait presque tendu sur le sol, sa
lourde croix en travers sur les paules.

"Des soldats cruels le ruaient de coups pour le forcer  se relever, et
lui, appuy sur sa main gauche et soutenant la croix de sa droite,
redressait  demi la tte et regardait ses bourreaux avec une tristesse
indicible, tandis qu'une femme indienne, figurant sainte Vronique,
s'avanait avec un voile tendu pour essuyer son visage.

"Aprs le septime tableau, qui nous montrait Jsus rencontrant les
femmes de Jrusalem et changeant avec elles des regards attrists, la
procession, chantant toujours son lugubre cantique, arrivait enfin au
sommet du Calvaire.

"Un grand crucifix reprsentant le Christ de grandeur naturelle y tait
plant. Une femme sauvage portant le costume que les peintres attribuent
gnralement  Madeleine, accroupie sur ses genoux, embrassait le pied
de la croix de ses deux bras, et baisait les pieds du Sauveur. Elle
tournait le dos au public, et son abondante chevelure noire recouvrait
ses paules et flottait jusqu' la ceinture...

"Le sang commena  couler des pieds du Sauveur. De son ct ouvert, de
ses mains et de ses pieds percs, de sa tte couronne d'pines, des
jets de sang coulrent lentement sur son corps, blanc comme la neige,
et tombrent goutte  goutte sur la chevelure et le vtement de
Madeleine.

"Tous les chants cessrent, et la foule agenouille, en proie  la plus
poignante motion, se mit  prier...

"Quelques sanglots touffs rompirent seuls le silence qui suivit; des
larmes jaillirent de bien des yeux, et les psalmodies plaintives
recommencrent."

                               ***

Pntrs de ces saintes motions, retournons maintenant  notre
lointaine mission du lac Stuart, et terminons ce chapitre par un petit
pisode en guise d'pilogue au bien moindre, et pourtant si terrible,
drame du rapide du fort Georges relat plus haut.

Malgr l'hroque rsignation du chef Isidore, une grande peine
l'oppressait depuis le jour fatal o ce drame s'tait produit. Chacun,
nous l'avons vu, priait journellement sur la tombe de ses morts; mais le
pauvre James n'avait point de tombe! O le fleuve cruel avait-il bien pu
rouler son corps? Il l'avait probablement laiss sur quelque point du
rivage; sur quel point? Ah! si l'on pouvait seulement le trouver et lui
procurer l'asile d'une tombe chrtienne!

Isidore voulut enfin en avoir le coeur net. Au prix de fortes sommes
d'argent, il se mit  explorer le cours du fleuve, visitant tous les
villages indiens sur ses bords, et demandant partout si l'on n'avait
point trouv le corps d'un noy--son fils! Peine perdue; personne
n'avait rien vu, et, en proie  la plus poignante douleur, le pauvre
chef dut remonter chez lui les mains vides.

Or quelques mois plus tard, trois ou quatre ans aprs le triste
naufrage, trois jeunes gens du fort Georges, dont deux taient ses
propres cousins germains, c'est--dire ses frres, pour parler comme
les sauvages, remontaient le Fraser en automne, alors que l'eau est
basse, revenant de Quesnel, o ils avaient t faire la traite de leurs
fourrures.

Ils venaient de s'arrter sur une large grve pour leur repas du midi,
et l'un d'eux nomm Johnny, errait sur la lisire de la fort en qute
de bois sec, lorsqu'il lui sembla entendre,  quelque distance en amont
mais du ct de la rivire, comme un coup de sifflet pareil  celui par
lequel les Indiens ont coutume d'appeler une personne loigne.

--Qui peut m'appeler ainsi? pensa-t-il; mes deux compagnons se trouvent
en aval.

Et, regardant de tous cts, il ne vit personne.

--Bah! je me serai tromp, se dit-il.

Et il se remit  la cueillette du bois sec.

Une minute s'tait  peine coule qu'un second coup de sifflet, plus
distinct que le premier, pera l'air dans la direction du Fraser.

--Dcidment, quelqu'un m'appelle, pensa-t-il.

Et, comme il ne dcouvrait personne dans ce lieu si loign de toute
habitation, une inquitude indfinissable s'empara de lui, et, croyant
trouver protection dans la compagnie de ses semblables, il se rfugia au
dbarcadre, o il vit son frre Joseph l'oeil aux aguets.

--N'as-tu rien entendu? lui demanda-t-il.

--Sr; et toi?

--Quelqu'un nous appelle videmment. Et ce qu'il y a de plus trange,
c'est que le sifflet vient de la grve, reprit Johnny.

--Allons voir, firent-ils ensemble.

S'avanant alors avec une circonspection teinte de crainte, l'un des
trois Indiens aperut soudain un objet blanc qui brillait au soleil.

C'tait un os qui sortait du sable, dont la prsence en ce lieu
commenait  l'intriguer quand, regardant de plus prs, il fut comme
terrifi de constater que c'tait un os humain! Non seulement un os,
mais tout un squelette enfoui dans la grve! Qui plus est, un squelette
de sauvage! La partie infrieure de la mchoire manquait seule, avec une
ou deux ctes qui avaient disparu.

--Qui a pu venir s'chouer ici, demanda Johnny en se penchant vers les
ossements blanchis pour les examiner.

Son incertitude ne fut pas de longue dure. Se relevant brusquement, il
laissa chapper un cri.

--Mon frre, mon James si longtemps perdu, c'est donc toi? s'cria-t-il.

Sans la moindre possibilit d'un doute, tous les trois le reconnurent
immdiatement  une particularit de ses dents, ainsi qu' la ceinture 
cartouches qu'il portait lors du naufrage et qui adhrait encore  son
squelette.

Les ossements furent religieusement dbarrasss de tout grain de sable,
dposs dans le canot et ramens au fort Georges, o ils reposent
maintenant, dans une tombe bnite par le prtre, en attendant le jour de
la rsurrection.




CHAPITRE XIV

_SECOURS ET ASSISTANCE SURNATURELLE_


SOMMAIRE.--Sauv de la potence--Jimmy Alexander et le Yankee--Un chef
voleur--La sainte Communion--Efficacit de la sainte Messe.


Et la routine de ma vie de missionnaire recommena.

Ce qui ne veut certes pas dire qu'elle ait jamais t attriste de trop
de monotonie. Quand on fait tous les mtiers, ceux de prdicateur et de
catchiste, de juge de paix et parfois de gendarme, qu'on est
compositeur et imprimeur  la maison, gographe et cartographe au
dehors, ethnographe et linguiste un peu partout, sans compter les
besognes de caractre moins relev, comme celles de cuisinier, de
jardinier, etc., on ne peut gure trouver le traintrain de la vie bien
monotone.

Or j'avais la consolation de constater que les Indiens apprciaient la
multiplicit de mes travaux, surtout, naturellement, de ceux dont ils
taient les premiers  profiter, comme ceux d'imprimerie. J'avais alors
une superbe presse qui, bien que non destine  l'impression des livres,
ne me permettait pas moins, avec un peu de patience et beaucoup de soin,
d'obtenir d'excellents rsultats, mme en matire livresque.

Les sauvages n'ont point de coeur, ils ne connaissent point ce que nous
entendons par la reconnaissance, a-t-on crit pas rien qu'une fois. Rien
de plus faux, et mes lecteurs en auront des preuves avant que j'aie
termin ma tche actuelle--spcialement  la fin du prsent volume.

Il est vrai que, dans mon propre cas, je leur fournis plus d'une
occasion de pratiquer cette excellente vertu en les assistant
efficacement d'une manire assez peu commune. En d'autres termes, si je
jouissais prs de mes ouailles d'une influence si remarquable que je
passais pour "le roi du pays" parmi les rares blancs de passage, cette
influence d'alors et la reconnaissance qui l'a depuis remplace avaient
des bases plus solides que l'imagination populaire.

En veut-on quelques preuves? J'en choisirai dans mes souvenirs trois
qui, je crois, suffiront.

La premire a trait  un petit jeune homme de Natlh, Edouard, fils de
William, le chantman local, et petit-fils du vieux _Nous'kai_, les gens
les plus tranquilles et peut-tre les plus honorables de la place.
Impossible de dsirer mieux que cette famille modle,  moins qu'on ne
veuille un peu de vie, d'entrain et d'activit. Et pourtant il est  peu
prs certain que, sans le missionnaire, le pauvre inoffensif Edouard
aurait termin sa courte carrire sur l'chafaud.

Un jour, l'enfant (car il n'avait probablement pas vu plus de dix-sept
ou dix-huit printemps) cheminait joyeux et gambadait le long de l'troit
sentier de la fort, prcd d'un ami du mme ge appel _Me'kep_,
lorsque son fusil partit par accident et sa charge alla se loger dans le
talon du dernier.

Ce n'tait apparemment pas grand'chose; mais avant que Me'kep et pu
tre ramen au village pour y recevoir les soins ncessaires, la perte
de son sang fut si grande qu'on dsespra bientt de sa vie.

Il ne vcut que deux jours, assez pourtant pour que je pusse apprendre
de sa propre bouche les dtails de l'accident. J'eus aussi
naturellement tout le temps voulu pour entendre sa confession et lui
administrer l'extrme-onction. Il s'teignit doucement et sans la
moindre rcrimination.

Aucune culpabilit ne pouvait s'attacher  un cas si simple et si facile
 comprendre. Malheureusement un certain B..., de Quesnel, qui passait
pour Juif et jouissait des pouvoirs d'un juge de paix, n'en pensa pas
ainsi. Ayant, quelques annes auparavant, contract une assez forte
dette avec mon ancienne mission du lac William, cet homme ngligea de
l'acquitter jusqu' ce que les tribunaux l'y eussent forc. D'o chez
lui une aversion pour les catholiques qu'il ne pouvait dguiser.

Ayant, je ne sais comment, entendu parler de l'accident de Natlh, il
pensa apparemment qu'il avait l une bonne occasion de se venger sur un
catholique, et partant sur son chef religieux, de l'humiliation que le
prtre d'une autre localit lui avait inflige.

Il ne me connaissait probablement que de rputation, mais savait que
tous les Indiens du nord taient sous ma juridiction. En frappant l'un
d'eux, il me frapperait, et par l, pensait-il ce semble, le directeur
de la Mission du sud. Trop belle occasion pour la manquer.

Il fit donc arrter Edouard, qu'on emmena  mon insu  Quesnel,
instruisit sa cause  sa manire, et, soit qu'il n'et pas bien compris
les dpositions des tmoins, ou qu'il les et sciemment falsifies, il
trouva le jeune homme coupable d'un meurtre sous l'impulsion de la
jalousie, par suite de quelque plaisanterie  propos d'une fille dont il
aurait pris ombrage, et l'envoya  Vancouver y subir son procs.

Pour quiconque connaissait Edouard, le flegmatique enfant, qui n'avait
probablement jamais encore pens srieusement aux personnes du sexe, 
plus forte raison dont le temprament ne pouvait le porter  se
formaliser d'une simple remarque de ce genre, le verdict tait tout
simplement ridicule. Son procs, instruit  cinq cents milles de l,
sans autre dossier que celui qu'avait probablement fabriqu B..., ne
pouvait avoir qu'une issue: la mort par la potence.

Ds que j'eus eu vent de l'affaire, je mandai l'interprte sur les dires
duquel la version du Juif tait base. Le premier, excellent homme qui
est aujourd'hui le chef de la Mission centrale, dclara cette version
absolument inexacte et dnaturant honteusement les dpositions faites 
Quesnel.

Il ne m'en fallait pas davantage pour me faire prendre l'affaire en
mains. Me rappelant les dires du dfunt et m'appuyant sur les assertions
de l'interprte, Louis-Billy, j'crivis un rapport dtaill du cas, que
j'envoyai au ministre de la Justice, ou procureur gnral
(_Attorney-General_), de la Colombie Britannique.

Le rsultat de mon intervention ne se fit pas attendre. L'Honorable
Joseph Martin, celui-l mme auquel les catholiques du Manitoba doivent
la perte de leurs coles, non seulement m'annona la libration de
l'innocent prisonnier, mais me remercia au nom du Gouvernement de l'aide
que j'avais jusque-l donne  l'administration de la justice dans la
province--aide dont je n'ai personnellement pas conserv le souvenir.

On comprend si le succs du prtre dans une affaire si grave devait
faire impression sur les sauvages!

                               ***

Le second cas, que j'ai des raisons d'avoir bien prsent  la mmoire,
eut pour hros, ou plutt bnficiaire, un mtis catholique que j'avais
eu pour lve  l'cole de la mission du lac William, Jimmy Alexander,
fils d'un ancien "bourgeois", ou charg du fort St-James. Les pripties
de cette affaire se droulrent, pour ainsi dire,  ma porte.

C'tait peu aprs la guerre des Etats-Unis avec l'Espagne. Un Yankee
typique, c'est--dire de haute stature, mais efflanqu et mince comme
une allumette, qui prtendait avoir pris part aux hostilits et,
naturellement, se faisait appeler colonel, tant arriv au fort non loin
de la Mission, eut bientt avec Jimmy une difficult qui ne tourna pas 
son avantage.

Ayant eu le malheur de faire boire le mtis, celui-ci ne put longtemps
supporter ses hbleries et ses provocations indirectes. Fort comme se
sentait Jimmy, il empoigna mon grand diable d'Amricain, et, malgr son
titre militaire qui aurait d lui en imposer, il le jeta par-dessus une
clture avec tant de violence que l'tranger, craignant quelque
complication pour son anatomie, se hta de dguerpir et retourna 
Quesnel.

Peu aprs, au coeur de l'hiver, j'tais un dimanche soir  prparer la
bndiction du Saint-Sacrement, et je m'tonnais de voir si peu de monde
 l'glise bien que le second coup de la cloche ft sur le point de
sonner, lorsque j'entendis non loin de l plusieurs coups de feu
auxquels, sur le moment, je fis peu attention.

Ayant aprs l'office demand la cause de la maigre assistance, si
diffrente de ce qu'elle avait coutume d'tre, j'appris que trois agents
de police taient arrivs de Quesnel, 150 milles au sud, dans le but
d'arrter Jimmy Alexander pour le meurtre de l'Amricain.

Sous le couvert de leurs revolvers et dans sa propre maison,  environ
un quart de mille de l'glise, Jimmy avait d'abord acquiesc  leur
sommation d'avoir  les suivre. Puis, se ravisant, il s'tait mis  se
chausser de ses meilleurs mocassins et avait feint de les suivre au
fort. Mais d'un bond qui prit tout le monde par surprise, il s'tait
prcipit dans une direction contraire, c'est--dire du ct du village,
qu'il avait travers  la course, les trois agents aprs lui, qui
tiraient sur lui pour le forcer  s'arrter.

D'o les dtonations que j'avais entendues.

Cette attaque des trangers avait enrag la populace, dont plusieurs
s'taient saisis de leurs fusils, et leur auraient fait un mauvais parti
sans leurs femmes et leurs amis qui taient parvenus  les dsarmer.

Quant  Jimmy, il tait maintenant  courir sur la glace du lac avec les
policiers  ses trousses. Habitu  la course comme il tait, il ne
tarda pas  prendre de l'avance sur eux; puis, ayant atteint un certain
coin du rivage cach par une pointe pierreuse, il disparut en un clin
d'oeil, laissant les agents  se demander ce qu'il tait devenu dans la
mi-obscurit de la nuit tombante.

Tout penauds et dconfits, ils n'avaient qu'une chose  faire: retourner
au fort, ce qu'ils firent alors. Ils venaient d'acqurir  leurs dpens
un brin d'exprience: on n'arrte pas un criminel aussi facilement chez
les sauvages que chez les blancs.

Nanmoins ils ne se le tinrent pas pour dit. Ils avaient subi un chec,
mais ne se considraient pas comme dfinitivement battus. Ils
recommencrent leurs recherches le lendemain lundi. Peine perdue. Mon
Jimmy restait tout aussi introuvable que s'il n'avait jamais exist.

Voyant qu'ils ne pouvaient aboutir par eux-mmes, ils voulurent,  prix
d'argent, se procurer de l'aide, en qualit de guides ou de compagnons,
chez les sauvages. Personne ne voulut cooprer  leurs manoeuvres. Ils
demandrent toutes sortes d'informations; on leur en donna plus qu'ils
n'en voulaient, mais elles taient toutes fausses et parfois ridicules.

On avait bien vu Jimmy dans tel ou tel endroit, affirmait-on; mais une
fois les policiers rendus l, on ne trouvait plus personne.

--L'oiseau s'est envol, disait-on alors pour se sauver la face.

Un Indien avait vu la fume de son feu de bivouac, mais c'tait dans une
montagne o l'on savait bien que des blancs ne pouvaient se faufiler. Un
autre assurait que Jimmy tait dj rendu au lac d'Ours,  220 milles de
l! Conclusion: impossible de l'atteindre dans sa retraite. Il tait
donc prfrable que les agents de la justice des blancs s'en
retournassent dans leur pays.

Pendant tout ce temps, j'admets que je riais sous cape de l'embarras des
policiers, qui semblaient s'tre donn le mot pour ne tenir aucun compte
du prtre. Sans savoir au juste o le fugitif pouvait se trouver, je
n'en tais pas moins sr qu'il n'tait pas l o on le situait,
simplement dans le but de dpister les limiers.

Enfin, n'y tenant plus et voyant la futilit de leurs efforts, ils
firent ce par quoi ils auraient d commencer. Le jeudi soir, ils vinrent
me trouver, et me prier instamment d'intervenir.

Je leur fis remarquer que Jimmy tait l'une de mes ouailles, et que ma
conscience ne me faisait pas un devoir de les aider  le capturer.

--Il va tre malheureux, toujours dans l'inquitude et l'apprhension,
vu qu'on devra recommencer, me firent-ils remarquer.

Ce  quoi je rpondis que je reconnaissais le bien-fond de leur
observation, et ajoutai:

--Puisque vous tes dtermins  vous en aller demain matin, je pourrai
faire quelque chose dans le sens de votre requte, mais  une condition,
c'est que vous me promettiez par crit que Jimmy sera trait avec
clmence s'il va se livrer  Quesnel.

Ils me laissrent cette promesse, et moi, considrant que le mtis ne
pouvait pas longtemps vivre en proscrit, et surtout par piti pour sa
jeune femme et ses petits enfants qui passaient leur temps  pleurer
aprs lui, je m'enquis de son lieu de refuge et lui crivis en
consquence.

Deux jours plus tard, il tait de retour  la Mission.

Il m'assura alors qu'il ne demandait pas mieux que de faire ce que je
voulais, c'est--dire d'aller se rendre  la police, mais que, ayant
reu une balle dans la jambe au dbut de sa fuite, il devait attendre
que sa plaie ft gurie pour entreprendre un si long voyage.

Il tint parole et, sur l'assurance que je lui donnai qu'on se montrerait
coulant avec lui, il alla se constituer prisonnier.

Il fut alors jug, et, comme le fameux colonel n'tait pas mort des
blessures qu'il lui avait faites, Jimmy Alexander fut condamn  une
simple amende de 50 dollars, que la compagnie de la baie d'Hudson
s'empressa de lui avancer.

Autant que je puis le savoir, il vit encore et n'a pas oubli ce que je
fis pour lui.

                               ***

Le troisime cas de mon intervention fut plus compliqu et non moins
difficile. Il eut Hwo'tat, au bout du lac Babine pour thtre.

Vers le soir d'une froide journe de fvrier, j'arrivais  cette place
en traneau  chiens, aprs une course de huit jours pleins, lorsque,
aprs de bruyantes dcharges de mousqueterie et les salutations usuelles
de la foule, on m'apporta une grande enveloppe pleine de toutes sortes
de documents.

La lettre d'envoi tait de l'agent des sauvages,  Hazelton, qui me
soumettait un cas fort dlicat. Depuis quelque temps, parat-il, le
traiteur en charge du magasin de la compagnie de la baie d'Hudson chez
les Babines constatait la disparition, graduelle mais constante, de
grandes quantits de denres et d'autres marchandises appartenant  son
tablissement. La somme totale des vols se montait dj  quelque
$4,000.00, et, ce qui compliquait terriblement la situation, les
recherches secrtes du traiteur et de ses amis avaient eu pour rsultat
de rejeter la responsabilit du dlit sur la tte du grand chef de
Hwo'tat lui-mme!

Il s'tait, on en tait sr, abaiss au rle de voleur dans l'unique but
de se hausser dans l'estime de ses gens. C'est--dire qu'il avait pris
le bien d'autrui pour le distribuer dans un, ou plusieurs patlaches.

C'tait grave, on le voit. Qui et pu croire  pareille inconduite de la
part d'un chef!

Aussi, personne n'ajoutait foi aux accusations du blanc, et,
personnellement, j'tais tout aussi incrdule.

Mais il y avait plus. Sur la plainte de la compagnie de la baie
d'Hudson, le Gouvernement de Victoria avait dput cinq agents de police
spciaux pour s'emparer de l'inculp. Arrivs au village en face de
Hwo'tat, o le lac se termine presque en pointe, les Babines, indigns
de l'affront fait  leur chef, avaient tir sur les trangers, qui
avaient de suite rebrouss chemin. Aucun de ceux qui connaissent les
Babines ne sera dispos  leur jeter la pierre.

Mais cet chec ne faisait pas l'affaire de la grande Compagnie. Elle
insista prs des pouvoirs publics, et rclama l'arrestation cote que
cote de celui qu'elle tenait pour le coupable, mme s'il fallait pour
cela mobiliser une petite arme.

Heureusement que l'agent des sauvages, M. Loring, ne perdit pas la tte,
et qu'il eut non seulement assez de bon sens, mais assez d'influence
pour conjurer toute intervention militaire.

"Leur missionnaire doit venir les voir en fvrier", crivit-il  qui de
droit. "Il jouit d'une toute-puissante influence sur eux; je remettrai
la cause entre ses mains, et s'il ne peut russir, alors vous serez
libres d'avoir recours  la force."

Tels taient les renseignements que me fournit l'enveloppe officielle
qui m'avait t remise.

C'tait, on le voit, un cas trs pineux, et qui ncessitait non
seulement toute l'habilet, mais toute la prudence, dont j'tais
capable. La seule pense d'un chef coupable d'une si norme irrgularit
rpugnait tellement que personne ne pouvait y croire, et que partant
j'aurais  lutter contre la totalit de mes gens, ou peu s'en faut.

Il fallait pourtant agir, l'autorit indienne ne pouvant rester sous le
poids d'une telle accusation. Et puis, si je pouvais russir dans ma
tentative, un grand malheur, dont les esprits chauffs des Babines ne
se rendaient pas compte, tait par le fait conjur.

Je convoquai donc tous les _ten-za_, ou petits chefs, avec l'inculp,
et exposai le cas devant les mines les plus rbarbatives qui se puissent
imaginer, terminant par la proposition que, pour l'amour de la paix,
que dis-je? pour venger son propre honneur compromis par de vaines
allgations, le chef eut  aller lui-mme se rendre  l'agent des
sauvages. Celui-ci, je le savais, le traiterait de la manire la plus
quitable, approfondirait l'affaire sans prjugs, et, en retour de cet
acte de dfrence  mon conseil, prononcerait la sentence la plus
bnigne possible, si, comme j'tais loin de le croire, le chef tait
trouv coupable.

Cette proposition, on le comprend, souleva une vritable tempte de
protestations de la part des assistants. Je permis  chacun de se
soulager en dbitant tout ce qu'il avait sur le coeur, entendis
patiemment les tirades les plus saugrenues contre les blancs, qui
n'taient jamais contents, mettaient leur nez partout, les traitaient en
esclaves, et maintenant attentaient mme  l'honneur de leurs chefs,
qu'ils osaient prendre pour des voleurs, aprs leur avoir eux-mmes vol
une partie de leurs fourrures, pour lesquelles ils ne leur donnaient
qu'une compensation drisoire, etc.

Bref, c'et t une vraie Babel si les notables n'avaient religieusement
observ le dcorum indien propre  pareilles assembles, c'est--dire
s'ils n'avaient patiemment attendu leur tour pour parler, au lieu
d'interrompre l'orateur comme beaucoup de blancs l'eussent probablement
fait.

--Laissons-les venir, ces fameux soldats, disait l'un. Nous sommes plus
nombreux qu'eux. Nous aussi avons des armes; les btes fauves le savent.

--Oui, repris-je alors; mais que ferez-vous contre les pices de canon,
qui dtruiront vos maisons et vos canots?

--Nous nous sauverons dans les bois et dans les montagnes, rpondait un
autre. Je voudrais bien les voir, ces terribles blancs qui ne peuvent
pas vivre deux jours sans manger, je voudrais bien les voir me suivre
dans les coins et recoins de mon pays de chasse, que je connais jusqu'au
dernier!

Je n'eus pas de peine  leur montrer l'inanit de pareilles bravades,
leur reprsentai la dtresse qui ne manquerait pas de fondre sur eux
lorsque leurs munitions seraient puises, leur fis entendre les
plaintes de leurs femmes pressures par la faim et contempler la mort de
leurs enfants faute de sustentation.

Puis, assumant le ton d'autorit qui appartient au prtre plaidant pour
le bien public:

--Dans tous les cas, ajoutai-je, si, comme je le crois, votre chef est
innocent, il a tout  gagner et rien  perdre en suivant mon conseil. Il
vengera son honneur outrag et s'en reviendra en triomphe. Sinon, son
abstention mme le condamnera devant l'opinion publique.

Un silence de mort tomba alors sur l'assemble des _ten-za_. Chacun
regardait le chef, qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Qu'en
pensait-il lui-mme? avait-on l'air de se dire.

Il se dcida enfin  parler, et ce fut pour dire:

--Il n'y a pas d'homme au monde capable de me faire faire ce qu'on
demande de moi.

Puis, se ravisant:

--Mais le prtre n'est pas un homme comme un autre, ajouta-t-il. C'est
le reprsentant de Dieu sur la terre. Je vais donc aller me rendre 
l'autorit des blancs, puisqu'il le veut.

Il alla donc trouver M. Loring, qui l'examina soigneusement et sans le
moindre parti pris.

Mais les preuves contre lui taient accablantes. Sans la moindre
ambigut, il fut convaincu du vol dont il tait accus, et condamn 
une courte priode de rclusion  Hazelton, sans mme avoir  passer
par la prison locale--sentence bnigne s'il en fut jamais.

Le prtre avait gagn son point, et ajout un autre laurier  sa
couronne. Mais le voleur avait perdu son prestige. Il ne pouvait plus
reprsenter l'autorit devant ses gens, et,  une runion qui suivit, je
me crus oblig de le remplacer par un grand gaillard, Georges _Ouzak_,
qui ne jouissait pas de la mme considration, parce qu'il n'tait pas
_ten-za_, mais avait en revanche la parole facile et s'tait toujours
montr un homme droit depuis qu'il avait embrass le christianisme.

                               ***

Car il faut dire ici que, chez nous, un chef doit savoir parler. De
fait, c'est l une des principales conditions requises lorsqu'il est
question d'en crer un. Nos chefs, en Colombie, sont les reprsentants
du prtre bien plus que du Gouvernement, et de mme que pour nos
sauvages le prtre est le _nahwelnek_, le raconteur, ou le prdicateur,
ainsi le chef est par-dessus tout celui qui l'appuie de sa parole et
porte  rsipiscence les dlinquants par les discours qu'il leur fait.

En mission,  la sortie de l'glise aprs un sermon, il est d'usage pour
le chef de le rsumer, de le commenter et l'expliquer, en prsence de la
population qui reste l, chapeau bas, gnralement jusqu'au bout. Il y
avait de mon temps de ces chefs, comme celui de Natlh, qui taient de
vritables orateurs et qui secondrent puissamment la parole du prtre.

C'tait un secours que j'apprciais beaucoup, et dont mes fidles se
trouvaient bien.

J'ai cit quelques cas de l'aide que je donnai moi-mme  ces fidles
prs des pouvoirs publics. La plus efficace et la plus prcieuse leur
venait pourtant d'en-haut. C'tait celle qu'ils recevaient des moyens
de sanctification, comme les sacrements, surtout le plus grand d'entre
eux, l'Eucharistie, que leur offrait l'Eglise.

Un sacrement est pour eux _nzel-you_, la mdecine de l'me, et le
Sacrement de nos autels _nzel-you-tcho_, la grande mdecine de l'me.
Ah! ils l'estimaient cette grande mdecine! Avec quelle ferveur ils se
prparaient  le recevoir!

Lors de mon arrive dans le nord, il n'y avait naturellement aucun
communiant parmi Porteurs, Babines et Skanais. Toutefois le chrtien ne
saurait exister sans la communion, pas plus que le corps ne peut vivre
sans sa nourriture. Aussi ds qu'ils se furent montrs aptes  tre
initis au grand Mystre si apprci dans l'Eglise primitive (qui ne le
gaspillait pourtant point: _foris canes!_) aussi bien que moderne,
j'admis  la premire communion, avec une circonspection qui fut
pleinement approuve de mon suprieur, Mgr Durieu, le digne successeur
de Mgr D'Herbomez sur le sige de New-Westminster, ceux que je jugeai,
non pas les plus dignes, personne n'en tant digne, mais les plus en
tat de le recevoir avec les dispositions convenables.

Car, aprs tout, il ne faudrait pas jeter les perles aux pourceaux.
C'est Notre-Seigneur lui-mme qui le dfend: _Neque mittatis margaritas
ante porcos_ (_Matt._ VII, 6).

Une fois admis  se prparer  leur premire communion, les candidats se
rendaient chaque jour  l'glise au second coup de la cloche appelant 
la prire du soir, et, aprs la rcitation de prires spciales,
chantaient un cantique tout brlant du dsir de Jsus-Hostie, aprs
lequel leurs mes soupiraient comme le cerf altr soupire aprs la
claire fontaine.

Puis, le jour de la communion arriv, et chaque fois qu'elle se
renouvelait, ce grand acte de la vie chrtienne tait prcd de
formules prparatoires rcites par les communiants vtus de leurs
meilleurs habits et dcors d'une insigne propre  la circonstance.

Enfin, au milieu de chants qui embrasaient les coeurs les plus froids,
l'Indien recevait son Crateur, et le remerciait de sa condescendance
par une fervente action de grces qui, la plupart du temps, dpassait le
quart d'heure rglementaire.

Joyeuses ftes des jours d'antan! Heureux Indiens qui apprciaient la
cleste saveur du pain des Anges. Comme ils taient contents alors,
parce que purs de toute souillure!

Je me rappelle encore le premier viatique que j'administrai dans le
nord. C'tait  Natlh, et la rcipiendaire tait Annie, femme indienne
de Johnny Sutherland, mtis de la Rivire-Rouge. Quelle foi chez la
mourante! Quel bonheur rayonnant sur son visage, comme elle recevait son
Dieu dans son humble demeure!

Cette demeure n'tait qu'une simple masure ouverte  tous les vents.
Nanmoins l'arrive de son Roi l'avait  ses yeux transforme en un
vritable palais.

--Notre-Seigneur est entr sous mon toit, dit-elle aux assistants ds
que les convenances lui eurent permis de parler. C'est pourquoi
dsormais vous devez respecter cette maison  l'gal d'une glise.
Maintenant pas une parole inconvenante, pas un acte dshonnte ici. Dieu
a honor ce lieu de sa prsence.

Et ce grand respect pour l'Eucharistie, cette foi vibrante en son
efficacit, nos sauvages les tendaient naturellement  l'office o se
produit ce sacrement. Aussi, malgr leur pauvret, me donnaient-ils les
honoraires de nombre de messes, et, qui plus est, Dieu voulut mainte
fois rcompenser leur foi par des interventions qui tenaient du prodige.

Un printemps, une grippe virulente avait couch par terre toute la
population des deux villages de Stony-Creek,  l'exception de quatre
hommes, dont deux taient venus me chercher pour aller assister les
mourants (il y eut quatorze dcs). Les Indiens de la Mission
s'opposrent vigoureusement  mon dpart.

--Tu vas toi-mme tomber malade, et alors qui viendra nous administrer
si nous aussi devons mourir? me dirent-ils.

Il va sans dire que cette raison n'tait pas faite pour m'empcher de
partir.

Arriv au principal village, o tout le monde s'tait runi, je fis mon
devoir comme l'aurait fait n'importe quel prtre, et, effectivement, je
ne tardai pas  contracter moi-mme la terrible maladie--une grippe
espagnole bien conditionne.

L'inconvnient pour moi ne consista pas tant dans le fait que je
souffrais que dans mon impuissance physique, qui m'empchait de remplir
mon ministre aussi bien que je l'aurais voulu. Couch sur un traneau 
main, on m'emmenait l o ma prsence tait requise, et,  moiti
accroupi sur le sol qui servait de plancher, pendant que je grelottais
de fivre, j'entendais les confessions et donnais les derniers
sacrements le moins mal que je pouvais.

Je guris pourtant, et pus mme partir  cheval pour le fort Georges, o
je devais donner les exercices d'une mission. Deux sauvages taient
alors comme condamns  ne point me revoir, bien que, sur mon retour,
j'eusse eu  repasser par l. La femme de l'un d'eux, Patrick, qui se
mourait, vint alors me trouver, et, les larmes aux yeux, me donna une
peau de lynx en disant:

--De grce, prie bien pour mon mari. Ds que tu seras arriv au fort
Georges, dis la messe pour lui.

Je le lui promis et partis.

Douze jours aprs, comme j'tais pour rentrer  Stony-Creek, une
cavalcade d'Indiens vint  ma rencontre, en tte de laquelle chevauchait
qui? mon Patrick, ds lors compltement remis!

Le fait parut d'autant plus frappant qu'un compagnon d'infortune,
_Thep-ezelh_, "celui qui crie fort", et d'autres pour lesquels je
n'avais point dit de messe, gisaient encore sur leur grabat entre le vie
et la mort.




CHAPITRE XV

_PROTECTIONS DIVINES_


SOMMAIRE.--Vers le lac d'Ours par une nouvelle voie--Difficults de la
route--La montagne--Perte et dcouverte--Entre le ciel et la terre--Chez
les Skanais--Ascension pnible--Je manque de m'estropier.


Indpendamment du fait de son ministre sacr, les Indiens du district
recevaient donc  l'occasion l'assistance efficace de leur missionnaire,
et taient en mme temps favoriss de l'aide du Ciel. Mais ils n'taient
pas les seuls  bnficier de cette aide. Leur prtre lui-mme fut
mainte fois l'objet d'une protection divine qu'on pourrait presque
qualifier de miraculeuse.

J'en ai dj donn des exemples dans les pages qui prcdent; mais si
j'entrais dans tous les dtails de ma vie chez les sauvages, cet ouvrage
pourrait se transformer en un hymne de reconnaissance pour les bienfaits
et la protection manifeste dont il plut  la divine Providence
d'entourer mon humble personne, au cours de mes voyages en Colombie
Britannique.

Celui de ces derniers auquel je me permets maintenant d'inviter le
lecteur fut, dans sa seule premire partie, signal par au moins trois
occasions dans lesquelles il est difficile de ne pas voir une
intervention cleste en ma faveur. Qu'on en juge plutt.

C'tait au cours d'une nouvelle tourne de caractre mixte: but
religieux, l'vanglisation des Skanais au lac d'Ours; moyen
scientifique, l'exploration de la contre entre cette pice d'eau et le
lac Babine.

Je venais de donner la mission aux chasseurs de ce dernier lac, et l'on
m'avait dit que les Skanais du nord, chez qui je devais me rendre,
pouvaient tre atteints par une voie plus directe et moins ardue que
celle de la rivire aux Saules, avec laquelle nous avons dj fait
connaissance. Cette dernire ncessitait une assez longue chevauche
aboutissant au lac Thatla; puis, aprs la navigation de ce lac,
l'ascension continuelle du cours d'eau susmentionn, sans compter le
portage du canot entre lui et le lac d'Ours.

C'tait difficile, long et ennuyeux, tandis que, parat-il, une rivire
prenant sa source tout prs du but de mon voyage en perspective nous
permettrait de nous y rendre sans encombres, sans chevaux ni canot. Tout
en mrissant ce plan, je ne tardai pourtant pas  apprendre que ce cours
d'eau n'tait autre chose qu'un torrent de montagnes, donc d'une
navigation impossible.

Peu importe; sa valle ne nous en conduira pas moins au but dsir.
Cette voie est donc adopte. On verra bientt s'il faut se fier aux
renseignements des sauvages.

Tout heureux de pouvoir faire d'une pierre deux coups, de servir la
religion et la science en mme temps, j'tais donc un beau lundi matin
frais et dispos, sur le point d'entreprendre ce nouveau voyage.

Mes compagnons mritent d'tre prsents au lecteur. C'est d'abord un
homme d'ge mr, _Sahid_, Babine de sang ml, vigoureux gaillard 
gnreuse carrure qui prfre l'action aux paroles; Jean-Marie, jeune
Skanais aussi svelte que Sahid est gros, et naf comme un enfant malgr
ses vingt ou vingt-cinq ans, et un autre jeune homme qui est en partie
Nahanais, ou Indien du Grand-Nord.

Ces trois bons sauvages devaient agir surtout en qualit de porteurs,
car le voyage allait se faire  pieds, et aussi chasseurs--on nous
prdisait quantit de marmottes, sur les montagnes que nous allions
longer. Quant  moi, je devais porter aussi; mais ma charge, compare
aux leurs n'tait rien. Au bout d'un certain temps, je devais mme
trouver assez lourde ma soutane, dont j'avais fait un paquet et que je
portais sur mon dos.

Tout alla bien jusqu' ce que nous emes d quitter le sentier de chasse
que nous suivmes d'abord. Vint alors la rgion des sauts et
soubresauts, auxquels correspondaient pour nous, ou du moins pour moi,
des chutes et meurtrissures dont mes lecteurs ont dj eu des
chantillons. Puis nous entrmes dans la brousse plus ou moins pineuse,
moins pnible peut-tre pour nos personnes, mais que l'absence de tout
sentier rendait terrible pour nos habits.

Bref, le pays devint bientt impassable, et nous dmes nous rfugier sur
la dclivit du rivage de la fameuse rivire, qui s'en allait sautant et
mugissant au travers des roches et des gros cailloux, tandis que nous
cherchions un galet, une pierre, o mettre le pied.

Et comme nous manquions souvent ce point d'appui et glissions dans la
vase, nous fmes bientt d'un aspect pitoyable, presque en
guenilles--peut-tre devrais-je ici remplacer le pluriel par le
singulier; car mes compagnons, bien plus habiles que moi, sautaient de
pierre en pierre sans presque jamais manquer leur coup. Personnellement
j'eus avant longtemps les pieds tout ensanglants.

Telle tait l'excellente voie qu'on nous avait annonce!

Les choses en vinrent au point que, tout meurtri et endolori, les
membres raides et le corps pris de fivre, il sembla que j'allais tre
oblig de m'arrter et de rester en chemin.

C'tait le mercredi soir, partant aprs trois jours d'un martyre qui me
faisait bien mal augurer de l'avenir. Nous nous trouvions dans un fourr
parsem de grands arbres, qui nous cachaient les environs. Une fivre
srieuse s'tait empare de moi, et chacun se demandait que faire. Ces
arbres tombs les uns sur les autres, ces trous cachs sous la mousse
dans lesquels nous tombions, au risque de nous casser les jambes,
m'avaient mis au pied du mur.

Un changement de direction ou de voie, sinon un repos complet,
s'imposait. Inutile de penser  la seconde alternative: nous ne pouvions
user de nos provisions, dj pas trop abondantes, sans un progrs
correspondant aux dpenses. Quant au premier, en quoi pouvait-il
consister? Il nous fallait bien nous diriger vers le lac d'Ours.

Nous emes pourtant une petite consultation autour du feu de bivouac, et
il fut dcid de changer de route. Nous tant momentanment gars la
veille, nous tions soudain tombs sur un immense marais, laissant l'oeil
se promener sur la plus belle chane de blanches montagnes que j'eusse
jamais vu.

--O va cette chane? demandai-je.

--Juste en arrire du lac d'Ours, me fut-il rpondu.

--Ne serait-il pas possible de la suivre? L du moins nous n'aurions
plus ces terribles troncs d'arbres gisant sur le sol et ces
impntrables fourrs.

Il fut donc rsolu qu'on tenterait cette voie.

Et le lendemain matin, aprs m'tre un peu remis par le repos d'une
bonne nuit sur les rameaux qui formaient ma couche, nous nous mmes 
monter,  droite de la direction suivie jusque-l, toujours sans voir en
face de nous autre chose que les branches de la brousse et les troncs
d'arbres de la grande fort.

                               ***

Tout  coup, vers dix heures et demie, cette fort disparut comme par
enchantement, nous rvlant un spectacle auquel je n'tais gure
habitu: le sol maill de bruyres en fleur et sans le moindre arbre,
au pied d'une chane de montagnes couverte de neiges perptuelles, avec
d'innombrables cascades qui se jouaient sur ses flancs et, par ci par
l, de verts glaciers qui brillaient au soleil. Plus haut encore, un
ciel que nous n'avions presque pas vu depuis trois jours.

--_Osiyam!_ (exclamation de joie intraduisible), s'cria alors
Jean-Marie en se roulant sur la bruyre. Adieu, les arbres! Adieu, la
noirceur du bois!

Et tous ensemble nous nous reposmes et nous tirmes les membres
endoloris. Puis nous nous dirigemes, le coeur gai, vers un torrent que
nous apercevions  distance, pour prendre sur ses bords notre rfection
du midi.

Mais voil que, pendant que nous la prparions sur la bruyre, de gros
nuages noirs, partis je ne sais d'o, se mirent  courir au-dessus de
nos ttes; le tonnerre commena  gronder, puis  clater en coups
stridents, et une pluie diluvienne nous inonda qui, faute d'abri, nous
trempa jusqu'aux os.

Aprs tout, la fort a donc ses avantages!

Ce qui pis est, nos couvertures, maintenant toutes mouilles, ont
doubl, peut-tre tripl, de poids. Pauvres chers sauvages, qui aviez
quitt le couvert des arbres par amour pour moi! Pas de chance
vraiment!

Orage ou non, il nous fallait ds lors nous traner  dcouvert le long
de la rampe de la montagne, qui pouvait avoir une dclivit de 80
degrs,  quelque 4,000 pieds au-dessus du torrent, que nous
entrevoyions de temps en temps, et traverser d'immenses bandes de neige
durcie, dans lesquelles nous avions  pratiquer  coups de hache des
trous pour nos pieds, sous peine d'tre exposs  glisser dans l'abme.
C'est moi qui n'tais pas fier! Cela valait presque le pont des
Akwilguettes!...

Pourtant ce dtail n'est rien en comparaison d'un autre de caractre
vulgaire, dont le lecteur ne saisira probablement pas toute la porte.
Par suite du manque de protection contre la pluie, mes souliers, devenus
extrmement mous, s'taient, en pressant constamment d'un seul ct le
flanc pierreux de la montagne, compltement dforms. Puis, ayant sch
dans cet tat, ils avaient pris un faux pli qui m'treignait le pied
comme un tau.

On ne comprendra jamais ce que j'eus  en souffrir. Mes compagnons,
voyant ma dtresse, m'offrirent bien des mocassins; mais je ne pus m'en
servir sur les rugosits de la roche.

Inutile d'entretenir davantage le lecteur des difficults de cette route
semi-arienne. Je prfre passer par-dessus les aventures du vendredi
pour en arriver au samedi aprs-midi.

On comprend que, peu habitu comme je l'tais  une locomotion si peu
normale, aprs une semaine entire de lutte contre une fatigue qui
m'anantissait, je tirais la jambe depuis longtemps, et ne pouvais
suivre que de loin mes compagnons. Aussi, pendant que Sahid et le
Nahanais prenaient les devants dans le but de nous tuer quelques
marmottes, Jean-Marie avait-il reu d'eux la mission de me piloter,
c'est--dire de marcher de manire  ce que je l'eusse toujours en vue.
En un mot, il devait me guider.

M'tant pniblement tran jusqu' un point o la montagne se terminait
brusquement, je rejoignis le jeune Skanais, qui s'tait post, assis
sur sa charge, juste au sommet, ou plutt sur l'arte, de ladite
montagne, l o il tait ncesaire de changer de direction pour pouvoir
la descendre. Il m'attendait patiemment, en vue de m'indiquer la voie 
prendre.

                               ***

Trop heureux de me reposer, je restai quelque peu avec lui, et, sur son
invitation  le suivre:

--Attends une minute, lui dis-je; je veux marquer sur mon calepin
l'altitude de cet endroit.

Voulant alors porter la main  mon baromtre de poche, qui devait
m'indiquer cette lvation, je fus trs surpris de ne point le trouver,
bien que je fusse dans l'habitude de l'avoir constamment sur moi. Je le
cherchai alors de tous cts sur le sol, mais ne trouvai rien.

--Oh! je vois; j'ai d le laisser tomber  notre dernire halte; tu
sais,  cette place si leve o je l'ai consult. Tu es un sauvage, tu
as des yeux de lynx: avec toi je vais certainement le trouver. Nanmoins
regarde bien par terre (c'est--dire sur le sol, roche ou neige) et vois
si par hasard je ne l'aurais point laiss tomber en chemin, dis-je  mon
compagnon.

Ces recherches n'intressaient que mdiocrement mon Jean-Marie, qui ne
pouvait comprendre l'importance que j'attachais  l'instrument qui, en
outre de sa valeur intrinsque qui n'tait pas minime, m'tait
ncessaire  la confection de la carte  laquelle je travaillais.

En dpit de nos recherches combines, nous ne pmes rien dcouvrir, et
Jean-Marie tait maintenant anxieux de continuer son chemin; mais
comment marquer sans ce baromtre les altitudes des points  passer
comme je l'avais fait pour ceux que nous avions visits?

Je me remis donc  chercher de plus belle dans les crevasses du terrain,
entre les trs rares brins d'herbe et sur la neige o nous avions pass.
Mon jeune compagnon, ennuy de cette perte de temps, ne voulait plus
m'aider, mais s'tait mis  bouder sur sa charge.

La tte dans sa main droite et le coude appuy sur son genou, il pestait
et maugrait tout doucement, se demandant quelle pouvait tre la valeur
de cet objet, pour que je persiste ainsi  essayer de le trouver.

--Il y en a bien d'autres semblables chez les blancs, me dit-il d'un air
maussade.

--Oui, sans doute, mais j'en ai besoin dans ces montagnes, o tu sais
que je ne reviendrai point.

Entretemps, mes deux autres compagnons s'inquitaient de ne point nous
voir venir. Craignant un accident fatal pour le prtre, comme une chute
dans une anfractuosit des rochers, ou une glissade involontaire sur la
neige perdue au flanc de la montagne, Sahid revint sur ses pas, et ds
qu'il nous eut vu sur l'arte du prcipice au fond duquel il se trouvait
maintenant:

--Qu'est-ce qu'il y a donc que vous ne venez point? nous cria-t-il.

Ce fut Jean-Marie qui rpondit.

--Le prtre a perdu sa petite bote, fit-il, et il ne veut pas partir
sans elle.

--C'est vrai, dis-je alors  Sahid. Toi tu es un homme, non pas un
enfant. Remonte donc ici en zigzaguant et cherchant des yeux
l'instrument, et viens ici m'aider  le trouver.

Ce qui fut dit fut fait. En dpit de l'heure avance, Sahid m'accompagna
partout en qute de la bienheureuse "petite bote". Toutes nos dmarches
furent inutiles. En sorte que mme cet homme sens se crut oblig de me
faire certaines reprsentations.

--Tu sais, dit-il, que tu ne voyages jamais le dimanche. C'est
aujourd'hui samedi, et il nous faut prparer le campement pour toute la
journe de demain dans un endroit propice, qui est assez loin d'ici, o
il n'y a point de bois d'aucune sorte. Or il commence  se faire tard:
tu es fatigu et ne pourras marcher vite. Il nous faut donc partir si
nous voulons arriver  temps  la place que nous avons en vue.

Pendant que le brave homme me faisait ces remarques, toutes pleines de
bon sens, une ide se faisait jour dans mon esprit. J'avais souvent
entendu parler du pouvoir du bon saint Antoine de Padoue sur les objets
perdus, qu'il faisait retrouver quand on l'invoquait tout en lui
promettant quelque bonne action, mais n'en avais jamais fait
l'exprience. Au fur et  mesure que l'Indien parlait, je priai donc
intrieurement l'aimable saint de me faire retrouver mon baromtre, dont
j'avais un besoin absolu sous peine de laisser ma carte incomplte.

En mme temps, je lui promis de dire ma premire messe au lac d'Ours en
son honneur, pour les mes du purgatoire, s'il me le faisait trouver
dans l'espace de cinq minutes.

Puis, tirant ma montre, je constatai que j'avais perdu juste une heure
et quart en vaines recherches, et, montrant le cadran  Sahid:

--Tu as raison, lui dis-je, il nous faut partir. Maintenant un dernier
effort. Si dans cinq minutes--tu vois cet espace entre deux chiffres
sur ma montre?--nous ne trouvons rien, nous partons.

Et  part moi:

--Grand saint Antoine, qu'on dit si secourable aux malheureux,
montrez-moi votre puissance.

Retournant alors sur nos pas, c'est--dire nous loignant de Jean-Marie,
qui pestait devant mon incomprhensible instance, nous nous mmes de
nouveau  chercher. Peut-tre deux minutes aprs, certainement pas
quatre, Jean-Marie poussa un cri joyeux:

--Il est l-bas au fond du prcipice, fit-il; je le vois qui brille au
soleil!

Qui donc nous l'avait trouv? Non pas certes Jean-Marie, qui boudait et
refusait depuis longtemps de le chercher. Non pas Sahid et moi, qui le
cherchions juste  l'oppos de l o il tait. Ce ne pouvait donc tre
que le bon saint Antoine, qui, malgr la mauvaise volont du Skanais,
le lui avait rvl avant les cinq minutes que je lui avais fixes.

Dieu soit donc bni, et reconnaissance  son grand ami de Padoue!

                               ***

Va sans dire que nous reprmes immdiatement notre course. Cette fois
c'en tait rellement une pour mes compagnons, mme pour mon guide, qui,
poursuivis par la pense que, en consquence de notre malencontreux
dlai, nous allions tre en retard, volaient maintenant par-dessus tout
obstacle. Quant au dernier, il semblait ds lors se proccuper fort peu
de celui qu'il tait suppos guider. Les choses en vinrent au point
qu'avant longtemps je ne vis plus personne.

Me voil donc absolument seul, et comme abandonn, au flanc d'une
montagne rocheuse, sur laquelle le pied ne laisse aucune empreinte.
J'ai beau presser le pas dans l'espoir de pouvoir apercevoir mon guide,
ne ft-ce que de trs loin. Je ne vois rien et dois marcher 
l'aventure, sachant toutefois que je ne puis m'loigner beaucoup de la
voie qu'il a suivie, mais n'en craignant pas moins que mon propre cours
ne me conduise  quelque difficult.

C'est malheureusement ce qui arriva.

Dsesprant de rejoindre Jean-Marie des yeux--le brave garon pensait
probablement que la fume lointaine du feu que lui et ses compagnons
allaient faire suffirait pour me servir de guide--je pris les choses
philosophiquement, et finis par me presser moins.

Or voil que je me trouvai tout  coup en face d'une espce de ravin
trs profond, comme une brche, une troue pratique de haut en bas dans
le flanc de la montagne, qui, par extraordinaire, tait faite  cet
endroit de sable et de gravier. C'tait videmment le rsultat de la
chute d'un immense glacier, qui s'tait dtach des hauteurs d' ct,
et, en se prcipitant, masse de milliers de tonnes, dans la valle
d'en-bas, avait creus sur son passage une norme tranche
perpendiculaire dans le sable, o suintait une eau froide provenant du
reste de glacier encore suspendu au sommet.

Et ce ravin artificiel avait t comme rcl presque  pic par
l'avalanche  laquelle il tait d. Alors comment le traverser? Ses
flancs n'taient qu'un sable mouvant et humide: impossible d'y mettre
les pieds sans glisser dans l'abme. O donc mes gens taient-ils
passs?

Je regarde de tous cts, descends, monte dans le but de dcouvrir leurs
traces. Rien. Aprs tre redescendu, je remonte encore assez haut, les
yeux fixs sur la paroi du ravin; je ne dcouvre pas la moindre piste.
Or le temps presse; le soleil est dj couch depuis quelque temps, et
le campement doit peut-tre se trouver loin de l. Il faut donc
s'excuter.

Prenant mon courage  deux mains, je me hasarde l o ma raison
m'avertit que ma vie est en danger, et, en un clin d'oeil, je me trouve
suspendu entre le ciel et la terre!...

Le lecteur comprend-il? Je ne m'tais pas plus tt aventur sur le sable
mouvant, qu'il avait cd sous mes pas; j'avais gliss vers l'abme, et
n'avais t empch d'aller m'y mettre en pices que par une pierre qui,
fort heureusement, faisait saillie, et  laquelle je m'tais accroch
nerveusement--ma planche de salut!

Et maintenant que faire? Je demandai grce  Dieu qui m'avait dj tant
de fois protg, j'invoquai la Vierge immacule dont j'tais l'Oblat,
et, par un effort suprme de tout mon tre, je repartis au travers du
ravin, dont mes pieds faisaient voler le sable vers la rivire, qui
courait et jurait quatre mille pieds plus bas.

Et malgr tout j'atteignis l'autre ct sain et sauf, mais tout couvert
d'une sueur froide et si extnu par mon effort dsespr que je ne pus
m'empcher de me cramponner au sol, comme si, lui aussi, et t pour me
manquer!

N'est-ce pas l ce que les Anglais appellent un _narrow shave_;
n'avais-je pas vu la mort de bien prs, et n'ai-je pas maintenant raison
de trouver dans cet incident une seconde manifestation de la protection
divine, celui de mon baromtre tant la premire de ce voyage?

                               ***

Mais tout vient  point  quiconque persvre. Aprs m'tre un peu remis
de mon motion, et m'tre rpandu en actions de grces envers Dieu et
sa sainte Mre, je me remis en route, et, peu aprs, apercevais dans le
lointain la fume du bivouac que mes amis taient en train de prparer.

C'tait juste  la lisire du bois, c'est--dire en bas de la rgion
dans laquelle nous cheminions depuis trois jours. A cette latitude, le
bois disparat subitement  5,200 pieds au-dessus du niveau de la mer,
formant une ligne rgulire comme si elle avait t coupe au couteau.
Le bois est alors remplac pendant une ou deux centaines de mtres par
de tout petits conifres de quatre ou cinq pieds, aprs lesquels vient
la montagne nue, ou couverte de neige perptuelle l o le terrain est
assez plat pour pouvoir la retenir, comme au sommet o nous parcourmes,
pendant le voyage qui nous occupe, d'immenses champs de neige pouvant
avoir par endroits de cinquante  cent pieds d'paisseur, sinon plus.

Sans tre glissante comme la glace, cette neige n'en est pas moins trs
dure. Il y gle au moins toutes les nuits, et, sous les rayons d'un
soleil de juillet, une fine couche de sa surface s'y mollifie chaque
jour pour se durcir de nouveau la nuit suivante.

Etes-vous amateur d'eau claire, de la belle eau cristalline froide comme
glace? Vous n'en pouvez trouver de meilleure que celle du vivier, ou
plutt tang naturel, sur les bords duquel nous passmes ce dimanche de
notre voyage alpestre. Elle tait si claire que, malgr sa profondeur,
on y distinguait sans la moindre peine la plus lgre particularit de
son lit. Par ailleurs, aucun rivage  ce lac minuscule; ses bords
presque  fleur d'eau sont couverts de bruyre comme ses alentours  une
grande distance  la ronde.

Notre journe se passa dans un vritable luxe de repos, le missionnaire
disant son brviaire et faisant ceux de ses exercices de pit qui
taient compatibles avec la situation, et ses compagnons lisant et
commentant un livre de prires en caractres syllabiques.

Ce repos fut seulement troubl par la chute en ricochets d'une assez
grosse roche, partie des hauteurs de la montagne, qui eut le bon esprit
de passer  ct de nous au lieu de tomber sur nous.

Puis le lundi nous dmes, pour continuer dans la direction du lac d'Ours
dont allait lgrement s'carter la montagne que nous avions jusqu'alors
suivie,  descendre en biais une petite valle, o Jean-Marie fit une
mauvaise chute, qui fut regarde comme une punition pour son abandon
momentan du prtre deux jours plus tt.

Nous entrmes alors dans un fourr d'une plante-arbrisseau, le _Devil's
bush_, buisson du diable, des Anglais et le _Fatsia horrida_ des
botanistes, plante ou arbrisseau que ces derniers n'auraient pu mieux
nommer, puisque jusqu'aux nervures de ses feuilles, trs grandes, rondes
et se tenant horizontalement, sont armes en dessous d'pines
excessivement tnues, longues et trs piquantes.

De fait, n'et t un vieux sentier que nous suivions maintenant, je ne
vois pas comment nous eussions pu nous faufiler au travers de ce fourr.

Et nous revmes nos bons Skanais, qui se montrrent aussi avides que
d'habitude de la parole de Dieu et de ses sacrements, en dpit du fait
que, par suite des retards causs par les difficults de notre route, un
certain nombre d'entre eux, presss par la faim, avaient d reprendre le
chemin du bois. Toujours le refrain propre aux groupements skanais: les
provisions s'puisent, il faut partir, d'autant plus que depuis
longtemps le magasin de l'ancien fort Connolly n'existe plus.

C'est pourtant  cette visite que je dois reporter la premire
connaissance que j'aie jamais faite avec le fameux pemmican des jours
d'antan, ou plutt sa contrefaon, car, peut-tre en mon honneur, on
l'avait assaisonn de sucre au lieu de graisse, comme dans l'article
authentique.

La disette dans laquelle mes Skanais se trouvaient les empcha de nous
rien donner pour notre retour, que nous devions effectuer par la voie
d'eau, c'est--dire en descendant la rivire aux Saules, plus le lac
Thatla dans toute sa longueur, la rivire du Milieu, le lac Tremblay et
la Thatch, qui se jette dans le lac Stuart  25 milles de la Mission.

D'un autre ct, cette pnurie n'tait pas faite pour me contrarier.
Puisqu'ils n'avaient aucune provision  nous donner, nous n'avions qu'
aller nous en faire sur la montagne, capitale des marmottes, qui se
dresse  quelques milles de l.

C'est ce que nous fmes.

                               ***

Personnellement, j'tais d'autant moins fch de ce contretemps qu'il
devait me permettre de faire l'ascension du pic de cette montagne, d'o,
me semblait-il, je devais jouir d'une vue superbe sur toute la contre.
Cette circonstance devrait alors me faciliter le relvement de la
plupart de ses dtails topographiques pour ma carte.

Donc encore double but: cette fois conomique et scientifique. Comme
notre fameux Jean-Marie devait tre de la partie, je n'appuyai pas plus
qu'il ne fallait sur ce dernier but. Le pauvre garon ne fut jamais un
enthousiaste de la science.

Nous partmes, trois Indiens et moi,  temps pour arriver  une certaine
place qui est un grand rendez-vous des marmottes, et y passer la nuit.
Vu la proximit du lac, frquent depuis longtemps par les Indiens, le
sentier tait excellent, si on le compare  ceux que nous avions suivis
jusque-l (quand nous en suivions un). Mais l'accs de la montagne
elle-mme tait si abrupte que nous devions y aller des pieds et des
mains, sinon des genoux, puisque mainte fois ces derniers butaient
contre la rampe que nous gravissions.

Arrivs juste en haut de la limite du bois, nous dressmes notre tente
sur le bord d'tangs naturels qui rappelaient celui prs duquel nous
avions pass notre dimanche avant d'atteindre le lac d'Ours.

Assez essouffl par l'ascension que je venais de faire, j'aurais dormi
comme un bienheureux si les armes de mes compagnons n'avaient t si
babillardes. Ce n'tait, de grand matin, alors que les rongeurs sortent
de leurs trous pour prendre leur djener, que coups de fusil de
chasseurs--mes compagnons--qui, vu l'abondance du gibier, ne devaient
pas trop s'appliquer, car les rsultats ne correspondirent point au
nombre de balles tires.

Nous n'en emes pas moins un nombre suffisant de marmottes pour les
besoins de notre retour. Au tour maintenant de la gographie.

Instruit par exprience de ma pertinacit quand j'avais quelque chose en
tte, Jean-Marie ne regimba pas trop. Il savait que c'et t inutile.
Mais lorsque j'eus avou que j'avais form le dessein d'escalader le pic
mme de la montagne principale--il y en avait l tout un groupe--il
partit d'un grand clat de rire.

--Impossible! Impossible! s'cria-t-il; un mouflon ou un sauvage peut le
faire, pas un blanc.

Nous continumes quand mme notre chemin, d'abord au travers d'une
immense nappe de neige perptuelle, puis en remontant plis et replis de
la montagne, o je fus assez surpris de trouver, fleurissant entre les
pierres de la moraine apparemment sans le moindre terreau, des pieds
d'une espce de myosotis.

Au bout de quelque temps, un certain doute commena  percer dans mon
esprit. Les accidents de la roche taient si nombreux et si prononcs
que nous ne pouvions voir loin devant nous. Nanmoins il me semblait que
nous faisions fausse route. Je m'en ouvris  mon ancien guide.

--O allons-nous donc? lui demandai-je. O nous mnes-tu?

--Au sommet d'une montagne, rpondit Jean-Marie.

--Mais je croyais que le pic de la montagne la plus leve tait 
droite, et nous tendons toujours vers la gauche.

--La montagne vers le sommet de laquelle nous allons est tout aussi
bonne que l'autre, insista-t-il.

--Il ne s'agit pas de bont (ou de beaut, les deux se disant de mme en
porteur). C'est la hauteur que j'ai en vue.

--Il t'est impossible de grimper sur le sommet de celle que tu as en
vue. Essaie si tu veux te tuer, ajouta Jean-Marie de mauvaise humeur.

--Je vais essayer sans vouloir me tuer. Changeons de direction.

Et le pauvre homme, qui m'aimait trop pour cooprer  ma mort, fut
oblig d'en passer par l. Nous nous portmes vers la droite, et, aprs
bien des difficults vaincues, auxquelles correspondaient chez lui
autant d'jaculations peu flatteuses pour moi, nous atteignmes enfin
une espce de colonne de 75  80 pieds, qui se dressait  pic en face de
nous: le sommet tant dsir!

A cette vue, Jean-Marie triompha.

--Eh! bien, veux-tu monter l-haut? demanda-t-il en riant.

--Je ne sais. Laisse-moi d'abord examiner cette colonne.

Je la contournai de divers cts, mais dus me rendre  l'vidence.
Pareille pointe n'tait pas faite pour moi.

Je me reposai donc, appuy contre elle, et un peu dpit de mon insuccs
final. Soudain j'entendis au sommet une voix me crier:

--_Osiyam!_ Comme c'est donc beau! On voit d'ici le monde entier. Monte
donc, monte vite, et vois par toi-mme.

C'tait mon Jean-Marie, qui venait je ne sais comment d'escalader le
pic!

Je crus qu'il voulait se moquer de moi. Mais non, il tait srieux. A sa
demande, les liens qui attachaient nos couvertures en trois paquets
furent abouts les uns aux autres, et la longue corde qui en rsulta lui
fut porte par l'un de mes gens, qui resta en haut. Un de ses bouts
m'ayant alors t jet, me fut attach solidement  la ceinture, et les
deux premiers Indiens ayant alors tir de toutes leurs forces, pendant
que le troisime secondait d'en bas les efforts que je faisais moi-mme,
aid des asprits et moindres accidents de la roche pour monter, je
parvins jusqu'au sommet du pic.

L, nouvelle dception pour les Indiens et pour moi. Me sentant comme
dans le vide  une hauteur de 5,000 pieds au-dessus d'un lac vert, dans
lequel le mont plongeait perpendiculairement d'un ct, je ne pus me
tenir debout plus de deux ou trois secondes, et m'affaissai vaincu par le
vertige. La pointe du pic avait cinq ou six pieds de large, aprs quoi
c'tait le vide,  une altitude de 7,600 pieds au-dessus du niveau de la
mer. C'tait trop pour moi.

Je n'en pus pas moins m'assurer de cette altitude, et presto! nous
redescendmes. J'en avais assez.

                              ***

Allais-je maintenant avoir  retracer mes pas au travers des mille
accidents du terrain, des roches  artes tranchantes et surtout des
innombrables dtours qu'il m'avait fallu faire en montant? Srement non,
s'il tait possible d'viter les uns et les autres.

Le lecteur n'a peut-tre pas oubli la neige rouge avec laquelle je lui
ai fait faire connaissance, dans les premiers jours de mon exploration
du lac d'Ours au fort Grahame. Que dirait-il maintenant si je lui
prsentais de la glace qui brle? Je ne ris pas de lui; j'en ai vu, et
j'en ai t brl. Qu'il coute plutt.

Comme je retournais du mont dont j'avais gravi le sommet d'une manire
si peu glorieuse, j'aperus  gauche une de ces immenses bandes de neige
perptuelle, ou glace, comme celles que j'avais vues suspendues aux
flancs des montagnes que nous avions parcourues.

--Si je m'en servais pour descendre, ce serait bien plus expditif, me
dis-je.

Ayant communiqu mon ide  mon voisin:

--De grce, garde-t'en bien. C'est extrmement dangereux, me dit-il,
d'autant plus que l-bas, au beau milieu de la glace, un rocher menaant
en merge. Si tu vas donner contre lui, tu es perdu.

--Je vais faire mon possible pour l'viter, fis-je.

Et, avec ma prsomption habituelle, je ne voulus rien entendre. Avec
tout le soin que je pus y mettre, je m'aventurai au travers de la neige
glace, pensant me laisser glisser  un point qui, d'aprs mes calculs,
devait me mettre hors de tout danger d'aller heurter contre le rocher
contre lequel on me mettait en garde.

Je glissai avant le temps, et vogue la nacelle! Ou plutt j'tais loin
de voguer, je volais, ou bien encore je tombais avec une rapidit
vertigineuse. Constatant de suite le danger, je me servis de mon bton
d'alpiniste comme de frein. Mais ce frein tait bien insuffisant. Et
puis n'agissant que d'un ct, il me faisait aller  la drive.

C'est alors que j'eus recours  mes coudes, pour ralentir ma course
effrne. Ae! Comme cette glace tait chaude! Elle me brlait,
m'corchait. Le frottement de ma peau avec elle m'eut bientt enlev une
partie de celle-ci!

Je n'en arrivai pas moins au but que je m'tais propos.

Rendu l longtemps avant mes compagnons, j'tais  me fliciter de mon
succs.

--Vont-ils me faire des compliments de ma prouesse! me disais-je.

Pas le moins du monde. Une fois qu'ils m'eurent rejoint, ce fut  qui me
gronderait le plus. Pauvres chers sauvages, ils m'aimaient tant qu'ils
croyaient devoir prvenir une rptition d'une pareille incartade,
qu'ils appelaient un vritable acte de folie.

--Ne connais-tu pas le frre de Sam, du petit village, qui est
maintenant infirme, et ne peut presque pas marcher, mme avec un bton,
vu qu'il a une jambe de morte?

--Oui, et puis aprs?

--Eh! bien, c'est par suite d'une semblable glissade qu'il a perdu
l'usage de sa jambe. Mais lui ne le fit pas exprs. Il fut victime d'un
accident; mais toi?...

Que veut-on? Il y a une Providence spciale pour le missionnaire, mme
quand il agit follement. Troisime protection divine au cours de ce
voyage!




CHAPITRE XVI

_AU PAYS DES LACS_


SOMMAIRE.--Lac Sainte-Marie--Charlie et l'Ours Gris--Lac Cambie et Ours
Gris--Lac Emeraude--Ascension de montagne--Le mont Saint-Louis--Lac
Morice.


Passons maintenant du nord au sud de mon district, et engageons-nous
dans une autre expdition de caractre mixte comme celle que je viens de
relater. En outre de l'intrt gographique qui s'attache  cette
dernire, nous pouvons, en effet, y trouver un motif plus en rapport
avec mon ministre qu'un simple voyage d'exploration.

Sur les bords du lac Sainte-Marie, au sud-ouest de la Mission, se
trouvent deux villages indignes que l'excellent P. Lejacq visitait
rgulirement. L'autorit ecclsiastique ayant rgl,  son dpart, que
ces sauvages auraient dsormais  se rendre aux runions du lac Fraser
(Natlh), un village seulement s'tait conform  cette dcision.
L'autre se ngligea compltement, et demeura ds lors en dehors de toute
influence religieuse.

Il y a plus. La nouvelle gnration, secouant l'indiffrence des
anciens, menaait de se laisser entraner par les bouffonneries de la
soi-disant Arme du Salut, qui avait pntr jusque dans la baie
Gardner, par le 53 16' de latitude nord. Les jeunes gens de ce village
s'taient soudain pris de cette religion bruyante, qui remplace les
cierges et l'encensoir par les coups de tam-tam et les roulements du
tambour. Ils se rendaient maintenant jusqu' la mer pour y traiter
leurs fourrures, au lieu de les vendre au fort Fraser comme par le
pass.

Le danger tait trop grand, et je rsolus d'empcher ces brebis gares
de passer dfinitivement au protestantisme.

Nous tions  la mi-septembre. Je venais de clore la retraite qui se
donne chaque automne  Natlh, et la srie de mes missions d't venait
par l de se terminer. Nous irons donc  la mer, et, tout en faisant de
la gographie pratique, nous aurons une bonne chance de rencontrer le
boute-en-train de la bande rebelle et de lui parler. Il ne pourra
qu'tre flatt de notre dmarche, et, la grce de Dieu aidant, nous
aurons la victoire sur les missaires de l'erreur. Ce sera comme la
glane aprs la moisson.

D'un autre ct,  part un grand voyage en 1895, au cours duquel je
dcouvris, dans sa partie sud, les plus beaux lacs de la Colombie,
connus maintenant sous les noms de Dawson, en l'honneur d'un Pre oblat,
Morice, une superbe pice d'eau de 52 milles de long et d'une douzaine
de large, avec quatre autres jusqu'alors inconnus, cette rgion est
jusqu'ici reste inexplore. _Deus scientiarum Dominus est_ (_I Reg._,
II, 3), Dieu est le matre des sciences; son ministre sera encore le
premier reprsentant de la race blanche au milieu de ces dserts, et qui
sait? peut-tre fera-t-il mme l'ascension du fameux mont _Teldzoul_,
d'o l'on voit, parat-il, les toiles scintiller en plein midi.

C'est l un programme plus souriant  un blanc qu' un sauvage. Aussi me
fais-je un devoir de signaler en commenant les noms de mes trois
compagnons: Isaac _Qasyak_, son frre Thomas _Thaoutilh_, et le fils du
premier, John _Sten_, qui se dvourent  mon service sans espoir de
rmunration. Je me permettrai maintenant de transcrire mon journal.

                               ***

_Jeudi 14 septembre 1899._--Partis assez tard ce matin, nous avons long
quelque temps la rive mridionale du lac Fraser, puis avons pris 
travers bois une direction sud-ouest. Le pays est monotone, quoique
assez accident, et les feuilles rouges et jaunes qui nous volent au
visage ou que nous foulons aux pieds, nous rappellent que l't n'est
plus, et que nous n'avons pas de temps  perdre.

Mes compagnons sont  pied, tandis que je me pavane sur mon Bobby, sur
lequel se succdera, du reste, chaque membre de la bande. Deux autres
chevaux, dus  l'obligeance des sauvages, sont chargs de nos bagages.

_15 septembre._--Nous venons d'arriver de nuit sur les bords du lac
Sainte-Marie, et nous sommes dj  55 milles de Natlh. La contre
traverse est, comme hier, assez montueuse et coupe de petits lacs.
Nous laisserons nos chevaux ici, et un chasseur nous les amnera au
temps voulu sur les bords d'un lac o nous devons nous rendre plus tard.

_16 septembre._--Comme nous n'avons pu trouver de canot assez grand,
nous nous en sommes appropri deux petits, et nous sommes partis sur les
eaux noirtres du lac Sainte-Marie, qui s'tend pendant 30 milles de
l'est  l'ouest. Dans l'aprs-midi nous sommes tombs sur un campement
compos exclusivement de femmes, qui schaient au soleil les fruits
sauvages qu'elles avaient cueillis dans la fort.

--O sont donc les hommes? demandons-nous tonns.

--Comment? ne savez-vous pas la nouvelle? Un terrible accident vient
d'arriver, nous rpondent  la fois trois ou quatre sauvagesses hors
d'haleine.

Avec beaucoup de bonne volont, et en mettant bout  bout ce qu'elles
nous racontent presque simultanment, voici ce que nous sommes parvenus
 comprendre.

Quelques chasseurs taient camps prs du dversoir d'un autre lac et
tous dormaient d'un profond sommeil, lorsque, il y a deux jours, l'un
d'eux fut rveill de grand matin par les criailleries d'une bande
d'outardes. S'armant de sa carabine pour en abattre au passage, son
attention avait soudain t dtourne par un point noirtre qui allait
et venait sur le flanc de la colline oppose.

Ses yeux de lynx avaient devin un ours gris.

Au lieu d'en avertir ses compagnons, le jeune homme, Charlie pour
l'appeler par son nom, se rservant  lui seul toute la gloire de
l'exploit, avait travers la rivire, escalad furtivement le monticule
et tir  bout portant le fauve qui, mortellement atteint  la tte,
avait dgringol au bas de la cte.

Mais un ours gris n'a pas dit son dernier mot, parce qu'il lui est
arriv de recevoir une balle au beau milieu de la cervelle. C'est
simplement pour lui comme un aiguillon qui l'invite  une plus grande
activit.

Dans le cas prsent, le monstre,  peine revenu de l'tourdissement
caus par sa blessure, avait dcouvert la cause de ce contretemps et
s'tait prcipit dans la direction du chasseur prsomptueux.

Celui-ci, voulant recharger son arme, avait constat  son grand effroi
que son mcanisme refusait de manoeuvrer comme d'habitude. Aprs de vains
efforts, il avait d, pour viter sa victime qui menaait de devenir son
bourreau, se mettre  contourner un arbre dans une petite claircie,
ayant continuellement  ses trousses le monstre enrag.

Longtemps ils tournrent ainsi autour de l'arbre solitaire, lorsque le
pied de l'Indien venant  lui manquer, il tomba sur l'herbe mourant de
peur. L'ours se rua sur lui, et lui laboura la poitrine de ses terribles
griffes, lui arrachant le nez, lui broyant les bras et lui coupant le
poignet, jusqu' ce que, Charlie ne donnant plus signe de vie, il crut
avoir compltement assouvi sa vengeance.

Or le chasseur, bien qu'entre la vie et la mort, avait survcu
jusque-l, et tous les hommes du camp que nous venions d'atteindre
s'taient ports sur les lieux.

Prenant cong de ces femmes, auxquelles nous ne pouvons faire de bien
dans les circonstances prsentes, nous avons pouss jusqu'au bout du lac
Sainte-Marie, chez le brave _Nelli_.

_Dimanche 17 septembre._--J'ai entendu quelques confessions, et, en
outre de nos exercices religieux, nous avons pass notre temps  mrir
nos plans pour le reste du voyage.

_18 septembre._--Le transport  dos de nos bagages jusqu'au lac Cambie
nous a pris la majeure partie de la matine. Nous avons un canot assez
grand, il est vrai, mais tout pourri, fendu et recoquill. Nous le
calfatons de notre mieux, en redressons quelque peu les bords au moyen
de traverses et, malgr ses vieux ans, nous lui demandons de nous
transporter sains et saufs sur les vagues bleues du grand lac Cambie et
de tant d'autres pices d'eau que nous pensons explorer.

Le lac Cambie est une superbe pice d'eau qui est en ce moment unie
comme une glace. Tout en projetant par ci par l des baies plus ou
moins profondes, il se dirige gnralement de l'est  l'ouest,
c'est--dire vers la mer.

_19 septembre._--Malgr la fatigue d'hier, le soleil levant nous trouve
ramant avec ardeur sur le lac Cambie. Ses eaux semblent aujourd'hui
l'exacte reproduction de l'azur d'un ciel sans nuages, et ses bords sont
des plus pittoresques.

Vers dix heures, notre canot ralentit sa marche, et j'entends mon
quipage changer des propos empreints de curiosit relativement  un
point noir qui parat  fleur d'eau, non loin du rivage oppos  celui
que nous suivons. D'aucuns assurent que c'est simplement un rocher qui
merge des profondeurs du lac, tandis qu'il semble  d'autres que
l'objet signal n'est point stationnaire.

Bientt chacun partage cette opinion; mais le mirage prte au sujet de
nos conjectures des proportions si exagres que personne ne peut
deviner la nature de l'animal monstrueux qui se dirige de notre ct.
Devant cette impuissance mme des yeux indiens, on en appelle  la
jumelle qu'un M. Sinclair m'a prte. Ae! c'est un ours gris, cet ogre
de nos montagnes, l'"horrible" animal des naturalistes!

--Tenons-nous  distance et veillons  ce qu'il ne nous voie pas, fait
Thaoutilh, dont la bravoure n'gale pas la gentillesse.

--Hourrah! m'criai-je de mon ct; voil enfin ce que j'attendais
depuis si longtemps. Fonons dessus.

On a beau me raisonner: John, plus brave que son oncle, se range de mon
avis, et, pour concilier tout le monde, il est rsolu que nous allons
attendre l'animal sur l'eau.

Cependant les instants succdent aux instants dans une attente qui n'est
pas exempte d'apprhension. Le fauve vient vers nous, sans se douter du
danger qu'il court. Bientt son affreuse hure est en vue, une hure de 65
centimtres de long, qu'il tient insolemment hors de l'eau. Pas plus de
quatre-vingts mtres nous sparent de lui, et il ne se doute pas encore
de notre prsence.

John se lve alors dans le canot, et lui envoie la premire balle de sa
carabine. Il a vis trop haut, et le monstre, qui a devin nos
intentions, pousse un cri de rage, lve la tte et la moiti du corps
au-dessus de l'eau comme pour happer une proie invisible; puis, nous
apercevant enfin, il fonce sur notre canot.

--Fuyons vite, s'crie Thomas; fuyons ou nous sommes perdus.

--Il y a longtemps que je dsire rencontrer un ours gris, dclarai-je
alors. Gardons-nous bien d'hsiter.

--Mais tu ne sais pas? Cet animal a l'habitude, en des cas comme le
ntre, de plonger, puis de nager sous l'eau jusqu'au canot, qu'il fait
alors chavirer.

--Nous ne lui en laisserons pas le temps.

La poudre parle de nouveau; mme rsultat. Un troisime coup de feu, et
nous avons la satisfaction de voir l'ours faire une inclination profonde
dans l'eau. La balle lui est entre par une oreille pour aller se loger
prs de l'autre.

Longtemps il se tient immobile, et pourtant personne n'ose l'approcher.
Soudain, il relve la tte, pousse des grognements rauques, bat l'eau
violemment de ses larges pattes et veut de nouveau foncer sur nous.

Mais la lutte est par trop ingale: une nouvelle balle lui transperce la
cervelle, et, soufflant bruyamment, il plonge de nouveau la tte dans
l'eau, cette fois pour ne plus l'en sortir.

Nous nous tenons nanmoins  une distance respectueuse, et, aprs nous
tre assurs qu'il ne pourrait pas rester si longtemps sans respirer,
nous lui passons une grosse corde au cou, et le tranons pniblement au
rivage.

Un petit dtail donnera quelque ide de son poids. Sous les efforts
combins de mes trois compagnons, la corde d'abordage qui nous sert  le
tirer se rompt. De l'extrmit du museau  la naissance de la queue, il
mesure sept pieds trois pouces, soit deux mtres quarante environ.

La viande d'ours gris n'est mange que par des sauvages. Elle a un got
trs fort et une odeur  l'avenant. Sa fourrure, quoique bien plus
volumineuse, a beaucoup moins de prix que celle de l'ours noir--un tout
autre animal, tellement que les Indiens n'appellent point le premier un
ours du tout. Pour ne pas surcharger notre canot, dont l'tat de vtust
n'est pas rassurant, nous mettons en cache, dans les hautes branches
d'un arbre, la tte du fauve et une bonne partie de sa chair. Le tout
pourra nous servir  notre retour.

Vers le soir, nous laissons  gauche la rivire Dawson, et nous nous
engageons dans le cours d'eau qui est la vraie source de la Ntchakhoh.

_20 septembre._--Au fur et  mesure que nous remontons la rivire au
moyen de nos longues perches, celle-ci devient de plus en plus rapide.
Les montagnes! Oh! les superbes montagnes que nous pouvons parfois
contempler, et qui nous paraissent toutes proches en dpit de la bonne
distance qui nous en spare encore! Ce sont, parat-il, les monts
Cascades, ou de la Cte, chane qui est comme parallle  celle des
montagnes Rocheuses, mais tout prs du Pacifique.

_21 septembre._--Les montagnes d'hier se rapprochent maintenant de nous.
Vers deux heures de l'aprs-midi, un cri s'chappe de toutes les
poitrines:

--Voyez donc l-haut quel terrible rapide!

Les vagues s'lvent, en effet, les unes sur les autres, pour retomber
en cume frmissante, comme si quelque barrage fermait la rivire.
Bientt la vrit se fait jour dans nos esprits: la rivire prend fin,
et ce qui nous parat un rapide n'est en ralit que l'extrmit d'un
lac fouett par la tempte.

Pour la premire fois depuis dix-neuf ans que je suis missionnaire, je
dois m'avouer vaincu par l'intensit du vent et me vois condamn 
m'arrter en chemin. C'est un ouragan en rgle qui tourmente les eaux
vertes du lac. Impossibilit physique d'avancer.

Vers le soir, le vent nous paraissant quelque peu tomb, nous essayons
de nous engager dans ce terrible lac, dont les belles eaux me portent 
l'appeler _Emeraude_. Mais, aprs moins d'un mille, nous sommes rejets
violemment sur la grve, et cherchons un refuge pour la nuit au pied des
sapins.

_22 septembre._--Temps presque calme aujourd'hui. Quel splendide
panorama se droule  nos regards! Au fur et  mesure que nous avanons,
le lac nous apparat ceint d'une couronne de monts, coups a et l
d'normes ravins, d'o s'chappent autant de torrents qui, sur la carte
que j'en dresse ressemblent aux pattes multiples d'une araigne
gigantesque. Les moindres minences sont en ce moment saupoudres de
neige qui est tombe la nuit dernire.

Un sondage du lac nous rvle une profondeur respectable: 722 pieds.

Au dtour d'un cap, nous restons bahis devant la hardiesse de pics
gmins qui surgissent derrire un rideau d'lvations secondaires. Ce
sont les monts Teldzoul ("monts qui rsonnent"). Ciel! Comment escalader
pareilles forteresses? Comment grimper les flches de ces deux tours
gothiques dont la cime se perd dans les nues?

A l'extrmit occidentale du lac Emeraude, auquel je donne 22 milles de
long, nous mettons en cache nos provisions,  l'exception de ce qui nous
parat ncessaire pour une course d'un jour et demi; puis nous nous
disposons  franchir les hauts dfils qui nous conduiront au pied de la
fameuse montagne, et probablement  la rencontre de Louis et d'autres
sauvages du lac Sainte-Marie.

Une pluie fine et trs pntrante ne cesse de tomber que pour tre
remplace par la neige  une altitude plus leve. Bientt la marche
devient excessivement pnible: la neige molle qui recouvre la bruyre
sur les flancs du col dont nous faisons l'ascension rend le terrain fort
glissant, et occasionne mainte culbute. Elle est d'autant plus
dsagrable que nous n'avons sur nous que nos habits d't, et qu'au
bout de quelques minutes il nous faudra patauger dans l'eau glace.

Un moment nous nous perdons dans un cul-de-sac, form par une double
haie de rochers granitiques sans issue. Le soir, nous reconnaissons
notre impuissance  gagner le campement dsir. Surpris par une affreuse
tempte de neige, nous campons, mouills jusqu'aux os et tout
grelottants de froid, au milieu d'une de ces touffes d'arbustes
rachitiques propres  nos montagnes.

_Mardi 26 septembre._--Je suis en retard avec mon journal. Des courses
incessantes, des fatigues inoues que la faim rendait encore plus
cuisantes, m'ont empch de noter les pripties de ces derniers jours.

Et maintenant, assis sur un rocher de blanc granit, au coeur de la chane
des monts de la Cte, je promne mes regards du petit lac aux eaux
couleur meraude endormi  mes pieds, par-dessus les pins noueux et les
collines agrestes, jusqu'au mont dont la cime se dresse firement en
face de moi, caresse par des nuages diaphanes, et ne puis m'empcher de
m'crier, malgr les souffrances de ces derniers jours, _Benedicite,
montes et colles, Domino_.

Le vendredi 22 courant nous trouva donc camps tant bien que mal au
milieu d'une tempte de neige. Le lendemain, le ciel se montra plus
clment, sans pourtant se rassrner tout  fait. Le vent devint mme
plus violent, en sorte que ce ne fut qu'au prix de beaucoup d'efforts
que nous parvnmes au sommet du col. C'tait  peine si nous pouvions
nous tenir debout, et nous tions obligs de nous dtourner pour
reprendre haleine.

La premire chose qui frappa notre attention fut le manque absolu de
provisions dont nous tions menacs. Bien que nous n'eussions pris le
matin qu'une demi-ration, il ne nous restait plus que l'quivalent d'un
repas, que nous devions mnager pour le moment de notre ascension de la
montagne.

Deux de mes compagnons descendirent donc dans la valle o nous avions
pntr, dans l'espoir de rencontrer les deux familles que nous pensions
alors sur leur retour de la mer.

Thomas et John devaient nous revenir le soir mme, avec les provisions
que nous attendions de la charit de ces sauvages. La nuit vint sans
nous amener personne; en sorte que, malgr la course de la journe, je
me couchai sans souper ni dner, et aprs seulement un semblant de
djener.

Le lendemain tait un dimanche. Sentant les treintes de la faim, je
priai 'Qasyak, mon troisime compagnon, de faire un djener
quelconque. Il s'aperut vite que ses allumettes taient toutes
mouilles, et comme je l'engageais  se servir du fusil, la dernire
ressource du sauvage moderne pour allumer un feu, il constata que mes
deux autres compagnons l'avaient emport avec eux.

C'tait vraiment jouer de malheur. En guise de djener, nous emes donc
le spectacle d'une pluie diluvienne, interrompue  de rares intervalles
par un brouillard impntrable.

Vers midi, les absents nous reviennent avec du _lake'as_, espce de
varech comprim en plaque comme du tabac amricain, et d'autres
provisions que m'envoie Louis du lac Sainte-Marie.

Aprs un repas prpar  la hte et dvor tout aussi vite, nous
partmes, Thomas, John et moi, pour le mont Glacier. Or voil qu'au bout
de moins d'un mille, je me sens dfaillir et m'affaisse sur les paules
de mes compagnons tonns. Ce que voyant, ils me supplient de renoncer 
cette course, s'offrant  la faire pour moi, pourvu que je consente 
leur confier mon baromtre de poche.

--Ce n'est rien, leur dis-je; c'est simplement l'effet de mon jene
forc. N'allez pas si vite et je vous suivrai bien.

Nous montons un peu au hasard, sans rien voir  cause du brouillard.
Nous franchissons, sans broncher, plus d'un mauvais pas en nous
cramponnant aux roches, et nous nous dirigeons du ct du glacier
immense, suspendu aux flancs de la montagne, et dont le torrent qui s'en
chappe nous sert de point de repre, guids que nous sommes par le
retentissement de ses flots sonores.

Il ne nous reste plus qu'une heure avant le coucher du soleil, et nous
ne sommes probablement mme pas  moiti chemin du sommet. Que faire?

--Retourner  notre campement, dclarent mes deux compagnons.

--Impossible, leur dis-je. Je n'y arriverais jamais de jour, et vous
savez qu'un sauvage mme ne pourrait suivre de nuit le casse-cou qui
nous a servi de sentier.

Il fut donc rsolu qu'un de mes Indiens retournerait en toute hte au
campement, et nous apporterait quelques provisions le lendemain matin,
tandis que l'autre et moi passerions la nuit, blottis comme nous
pourrions, au milieu des arbustes rabougris qui croissent en bas,  la
limite du bois.

Pendant que John redescendait la montagne  la course, Thomas et moi
cherchmes un gte pour la nuit. Une nuit dans les nuages, sans tente ni
mme de couverture et avec nos seuls habits d't, voil certes qui
n'est pas ce qu'on appelle le confort.

Ce l'est encore moins lorsqu'on est oblig, comme nous le fmes alors,
de la passer sur une pente si abrupte que, pour ne pas dgringoler dans
l'abme, au cas o nous viendrions  dormir quelques instants, nous
dmes nous attacher par la poitrine  un petit pruche, dont les quelques
branches nous servirent d'abri contre la pluie.

Naturellement aussi, nous dmes nous coucher sans souper. Un seul repas
dans l'espace de deux jours, ce n'est pas prcisment faire bombance.

Le lendemain, John nous revenait d'assez bon matin. Aprs une trs
lgre rfection, nous partions de nouveau en qute du sommet, dont les
nuages persistaient  nous cacher la prsence.

Nous tions arrivs  une assez grande hauteur lorsque Thomas, se
cramponnant convulsivement aux roches, dclare ne pouvoir aller plus
loin: il est pris de vertige sur le flanc escarp qui vous laisse
l'impression d'tre dans le vide. Je le dirai doucement  l'oreille de
l'ami lecteur, c'tait prcisment mon cas,  moi aussi.

[Illustration: _Mont Teldzoul ou Saint-Louis_]

Pourtant, faisant le brave, j'essaie quand mme de continuer avec John,
mais dois vite m'avouer vaincu. Du reste, les nuages nous cachent la
voie  suivre; nous ne savons mme pas o nous en sommes relativement au
sommet que nous cherchons.

--Ne faudrait-il pas mieux confier  Louis une entreprise trop
prilleuse pour des gens qui ne connaissent rien dans ce pays? demande
John.

Et nous voil  dgringoler la rampe que nous avons gravie si
pniblement. Tant de peine, chutes, glissades et contusions, pour
aboutir  rien!

Au pied de la montagne, nous trouvons enfin Louis et quelques-uns de ses
compatriotes, qui ont tu, aujourd'hui mme, un ours noir dont ils nous
offrent un bon morceau. Ce qui me va encore mieux, c'est que, en rponse
 mes instantes reprsentations, Louis consent  reprendre, et faire
reprendre  ses amis (il est trs influent), la route de Natlh, au
moins une fois par an, pour profiter des grces de la mission que j'y
donne. Lui et ses gens se montreront dsormais bons catholiques, et ne
penseront plus  l'Arme du Salut...

C'tait l le but spcial de cette tourne. Aussi doit-on penser si je
jubile!

Bien plus, pour confirmer par un acte immdiat sa nouvelle orientation
vis--vis du prtre, il promet de faire pour moi demain l'ascension du
mont Telzoul, qui sera ds lors le mont Saint-Louis.

Ce demain est devenu aujourd'hui, et, au moment mme o j'cris, il y a
une heure qu'il est parti, muni de mon baromtre portatif.

Or qu'on admire ici la paternelle sollicitude de la divine Providence 
mon gard. Il tait  peine parti accompagn de John, que le brouillard
a disparu comme par enchantement, nous rvlant le plus beau spcimen
de sublime que j'aie jamais vu. Si le temps se ft lev une demi-heure
plus tt, je n'aurais pu m'empcher, avec ma tmrit habituelle,
d'insister pour accompagner Louis sur la montagne, o je me serais
infailliblement tu.

Quoi qu'il en soit de son altitude, qui n'est peut-tre pas trs forte,
il est certain qu'on ne pourrait gure dsirer de spectacle plus
grandiose. A dfaut d'appareil photographique, j'ose en crayonner un
croquis, qui sera peut-tre publi.

_27 septembre._--Louis nous revint hier dans l'aprs-midi avec mon
baromtre, dont l'aiguille marquait 8,150 pieds d'altitude. Il nous
rapporta une marmotte qu'il avait tire, et regrettait de n'avoir pas eu
le temps de donner la chasse  un mouflon qu'il avait aperu au flanc de
la montagne.

Le soir, je confessai tous ceux de la bande en tat de s'approcher du
sacrement de pnitence, et par suite d'une nouvelle conversation intime
avec Louis, il fut rsolu qu'il se prparera maintenant au mariage, me
fera baptiser ses quatre enfants  ma prochaine visite  Natlh, et non
seulement reviendra lui-mme  la pratique de la religion catholique,
mais remettra sur cette voie ses quatre frres non encore baptiss avec
leur famille, ainsi que les autres membres de sa bande.

Mme au point de vue religieux, je suis donc loin d'avoir perdu mon
temps. _Deo gratias!_

Avons fait une dizaine de milles sur le lac Emeraude avant de camper.

_28 septembre._--Lac calme comme glace. Atteignons vite son dbouch,
rivire extrmement rapide, sur laquelle nous n'avons gure qu' guider
notre embarcation. De retour  notre ancien campement, prs de la
jonction de la Bleue avec la Dawson.

_29 septembre._--Force de rames aujourd'hui. Remontant la Dawson, nous
allons complter l'exploration d'il y a quatre ans. Voici maintenant le
lac Dawson, de terrible mmoire. Toujours le mme: tratre et de
mauvaise humeur.

_30 septembre._--Aprs avoir fait le portage de notre antique canot,
sommes entrs dans la baie Thomas, sur le superbe lac Morice. Vent
terrible. Devons aborder avant le temps.

_Dimanche 1er octobre._--Prions, chantons et devisons de nos plans pour
la semaine.

_2 octobre._--Nous profitons de bon matin d'un moment d'accalmie pour
traverser ce terrible point de jonction du T majuscule que rappelle la
direction gnrale du lac Morice. La journe s'est passe  faire de la
gographie pratique, et, au point o nous rebroussons chemin, ma sonde
accuse une profondeur de 780 pieds. C'est le lac le plus important de la
Colombie Britannique.

L'une de ses les a au moins deux lieues de long. C'est "l'le sur
laquelle l'ours vous chappe", pour parler comme les Indiens, qui ne
croient pas pouvoir trouver mieux pour donner une ide de ses
dimensions. Et les glaciers, les chutes et cascades des montagnes dont
il baigne la base, quelles belles couleurs, quelle musique
retentissante!

_3 octobre._--Etant revenus sur nos pas, nous avons dit adieu au lac
Morice pour aller reprendre la chane septentrionale des lacs qui
forment l'une des sources de la Ntchakhoh. A un dtroit, nous avons t
salus par les aboiements d'un chien. Comme cet animal est partout le
fidle ami de l'homme, nous avons t aux informations et avons trouv
mon ami le Martin-Pcheur, cach par de longues enfilades de venaison
qui sche au feu.

_7 octobre._--Nous voici maintenant, aprs avoir travers de nouveau le
lac Cambie dans toute sa longueur, sur les bords d'un petit lac, arrts
par la neige qui a succd  la pluie. Ne devons pas tre loin de
l'extrmit ouest du lac Huard, sur les bords duquel nous devons trouver
nos chevaux.

_Dimanche 8 octobre._--Hier,  la cessation de la neige, nous avons
continu notre chemin sur les lacs Plat et Huard. Allen, sauvage de
Natlh, qui devait nous amener nos chevaux, n'est point au rendez-vous.
Nous trouvons en sa place une inscription sur le tronc d'un arbre, o le
brave homme nous apprend que, menac de la famine, il n'a pu nous
attendre plus longtemps.

Comme fiche de consolation, il nous dit que les chevaux ont t laisss
 une faible distance, l o le pacage est meilleur que sur les bords du
lac.

Dans ces circonstances, nous ne nous sommes pas fait faute d'aller les
chercher, afin de pouvoir partir assez tt demain matin. Nous aussi
n'avons pas plus qu'il ne faut  manger, et voudrions nous rendre dans
un jour au lac Sainte-Marie, dont nous ne connaissions point le chemin.

_9 octobre, anniversaire de mon Oblation perptuelle._--Sommes de retour
au lac Sainte-Marie, aprs avoir chevauch dans une fort o, par
extraordinaire, les peupliers-trembles dominent sur les conifres, et
avoir pris notre lunch sur les bords d'une belle pice d'eau qui fut,
quelque temps auparavant l'arrive du prtre dans ce pays, le thtre
d'une de ces scnes rvoltantes qui n'taient alors que trop communes.

Plusieurs Indiens, camps tout auprs, furent massacrs par une bande
d'autres sauvages venus du sud pour venger la mort d'un des leurs sur
des gens qui ne l'avaient mme pas connu. Une femme et des enfants
furent compris dans cette boucherie.

Pour effacer le stigmate de si sanglants souvenirs, j'ai donn au lac le
nom de Lucas, port jusqu'ici par une aimable bienfaitrice de mon pays.

_13 octobre._--_Home again!_ Me voici de nouveau au lac Stuart. Adieu,
superbes montagnes, rivires aux eaux limpides, lacs azurs et glaciers
meraude, vous n'tes dsormais pour moi qu'un souvenir!

_Plus tard._--Mais je puis maintenant vous revoir sur les cartes que
j'ai depuis publies!...




CHAPITRE XVII

_TRISTESSES ET JOIES_


SOMMAIRE.--Le dsespoir de Pauline--Pris pour un ours--Pardon des
injures--Affection des Indiens--Progrs matriels--Conversion finale du
Rocher-Dboul.


On ne pourrait nier que la vie du missionnaire chez les Indiens, mme
dns, a ses dboires aussi bien que ses consolations. Tout n'y est pas
rose, pour se servir d'une expression populaire. Les misres d'ordre
matriel, jenes forcs, fatigues de la route et du ministre,
inconvnients d'un climat inclment, ne sont mme rien en comparaison
des peines morales d'un prtre consciencieux qui fait de son mieux pour
que tout aille bien, et qui se voit tout  coup mis en face de dsordres
qu'il n'a pu prvenir.

Ainsi que je crois l'avoir dj dit, ce n'est pas difficile de convertir
un sauvage, du moins un Dn; la difficult est de le tenir converti,
c'est--dire de voir  ce qu'il observe constamment les lois de Dieu et
de l'Eglise, surtout celles qui concernent la morale, en particulier
l'indissolubilit du mariage. Dieu me rendra, je crois, le tmoignage
que je fis tout mon possible, et cela, je suis fier de le dire, avec
plein succs, pour faire respecter mme la dernire; mais au prix de
quelle vigilance et parfois mme de quels nombreux recours  la force!
Quelle est l'utilit d'une loi sans sanction?

Nous l'avons vu  propos du Babine Franois; mais son cas n'tait point
isol. Un autre, qui lui ressemblait assez, tait celui du Gros Tom,
Indien de proportions presque colossales, qui tait le frre cadet du
chef Paul de Stony-Creek.

Par un contraste singulier, sans tre pourtant absolument rare, Tom
tait aussi indiffrent aux choses de la vie future que son frre s'y
intressait. C'tait au point que, alors que les Porteurs taient  peu
prs tous baptiss, le premier n'avait jamais rien fait pour mriter la
grce du baptme. Tom tait pour lui un simple nom de guerre dont
l'honoraient les blancs, qui l'appelaient _Big Tom_  cause de sa
taille.

Or, le Gros Tom, pour parler comme eux, s'tait, sans aucun droit, uni 
une femme baptise, qui ne pouvait se marier avec lui, puisqu'il tait
encore paen, et que par ailleurs elle ne tenait pas absolument 
pareille union, qu'elle subissait plutt par peur de son conjoint
illicite.

Naturellement j'avais bris cette liaison criminelle, et par l encouru
l'ire du grand homme.

Etant un jour arriv  Stony-Creek pour ma visite annuelle, on me
demanda d'aller dans le bois administrer un petit jeune homme qui se
mourait. Comme ce n'tait qu' sept ou huit milles et que je connaissais
le chemin, je partis seul, port par mon fidle Bobby.

Je n'avais pas fait plus de cinq milles, lorsque celui-ci leva soudain
les oreilles comme pour couter. M'tant dtourn, je vis deux hommes
qui accouraient vers moi.

--Le Gros Tom veut te tuer, et nous sommes venus te protger, dirent-ils
en rponse  ma question.

Il parat que, pour se venger de ma rupture de ses liens illgitimes, il
avait dclar qu'il me tirerait un coup de fusil au passage. Il l'et pu
faire sans aucune difficult en se cachant dans la brousse, comme on
disait qu'il l'avait fait. Mais la prsence de deux tmoins au courant
de ses menaces le tint en respect. Qu'il se soit alors embusqu ou non,
personne n'attenta  ma vie ce jour-l.

Tels sont les sauvages. Ils tueront leurs semblables quand ils sont hors
d'eux-mmes; mais,  moins que leur colre n'ait pas eu le temps de
s'apaiser un peu, il ne faut pas qu'il y ait un tmoin de leur crime!

Je viens de parler d'une visite  un malade. Pendant que je suis sur ce
chapitre, j'en mentionnerai une autre qui m'occasionna une peine trs
relle, par suite d'un danger provenant non pas de l'homme, mais de la
nature elle-mme.

On se rappelle Hobel, mon compagnon au cours du voyage pendant lequel
les maringouins me rendirent un si grand service. Un printemps, quelques
annes aprs, j'appris par accident qu'il tait srieusement malade 
Thatch, 25 milles de la Mission, et, comme nous le savons, sur la mme
pice d'eau.

J'tais prt  voler  son secours, mais comment faire? L'aviation
n'existait point encore, et il m'tait inutile de penser  la glace du
lac: elle ne portait plus l'homme, et un bon vent pouvait avoir raison
d'elle du jour au lendemain. Malgr l'avis de ceux qui s'y
connaissaient, j'essayai de la voie de terre,  peu prs inusite, parce
que trs longue, le voyageur ayant  contourner une grosse montagne.
Avec la meilleure volont du monde, je ne pus faire deux milles, mon
cheval s'enfonant dans des bancs de neige trs paisse qui l'eurent
vite extnu, tandis que de grandes distances taient devenues avec le
dgel une boue gluante qui empchait de songer  la raquette, ou  une
course  pied.

Je dus donc revenir sur mes pas on ne peut plus dsappoint et me
contenter de prier pour mon cher malade.

Pendant ce temps, il se dsolait de ma lenteur. Ignorant les conditions
de la nature dans nos parages, il ne pouvait rien y comprendre, et tait
tent de croire que je le ngligeais.

--Je croyais qu'il m'aimait, fit-il quand il constata que je ne
viendrais point.

Ces paroles m'ayant t rapportes, elles furent comme un glaive qui me
pera le coeur.

Bien que pas essentiellement propre  ma vie de missionnaire comme
telle, je pourrais peut-tre mentionner ici un autre contretemps qui y
touche pourtant d'assez prs. On n'a probablement pas oubli mes tudes
linguistiques, ayant pour objet la langue de mes Porteurs. A force de
patience et d'nergie, puissamment secondes par mon got pour ce genre
de travail, j'avais compil un gros dictionnaire qu'un riche savant de
Paris, celui-l mme qui avait pay l'impression des livres
scientifiques du P. Petitot, m'avait promis de publier  ses frais.

Sur la foi de cet engagement, je traversai l'ocan avec le manuscrit de
mon ouvrage. Or au moment mme o j'tais berc, plutt rudement, par
les vagues de l'Atlantique, mon bienfaiteur prsomptif perdait d'un seul
coup toute sa fortune dans la dbcle du Panama!

Ne laissons pourtant point la mention de cet incident sans ajouter que
la ruine du Mcne franais ne fut pas pour moi un mal irrparable. Il
est bien vrai que le mme manuscrit devait prir dans un incendie
longtemps aprs son voyage inutile en France. Mais cette double perte
pour mon compatriote et pour moi devait finalement tre compense, en ce
qui me regarde, par la publication ultrieure d'un ouvrage autrement
important, qui vient de paratre cette anne mme.

                               ***

Retournons maintenant  nos Porteurs.

J'ai fait allusion aux fatigues de la route, au froid et aux jenes
forcs. Ce que j'ai dit de quelques-unes de mes explorations dans les
montagnes et ailleurs, lesquelles, on le sait, avaient un but religieux,
a d donner une ide des premires. Et pourtant ces fatigues, qui
parfois allaient jusqu' vous donner la fivre, n'taient rien en
comparaison de celles d'un petit voyage de deux jours auquel je ne puis
penser sans frmir.

C'tait avant l'introduction des chevaux chez les Babines, alors que
tous les dplacements dans leur pays devaient se faire  pied ou par
eau. Ma condition physique doit avoir t pitoyable, bien que je n'eusse
pas t malade, et que le sentier et pu tre pire. Quoi qu'il en soit,
longtemps, trs longtemps avant d'tre arriv au terme de mon voyage, la
place qui devait plus tard assumer le nom de Moricetown, j'en tais venu
au point de ne pouvoir faire plus de deux ou trois cents mtres sans
tre oblig de me coucher par terre!

Mes pieds, mes jambes, mes reins, tout ce qui en moi pouvait servir  la
locomotion paraissait comme frapp de semi-paralysie, sinon ananti.

Quant aux jenes forcs, il me suffira de remarquer qu'au cours d'un
bien plus long voyage, je fus une fois deux jours et demi sans manger.

En ce qui est du froid, me croira-t-on lorsque j'affirme que, tran
entre la Mission et Natlh dans ma belle "carriole" (nom du traneau 
chiens qui sert au transport de l'homme en hiver), je souffris tellement
du froid, alors que mes pieds se gelaient lentement, que, bien malgr
moi, des larmes abondantes me jaillissaient des yeux?

Par ailleurs inutile de penser  s'arrter pour se chauffer: nous tions
dans les sapins verts, et il fallut faire au moins trois milles pour
atteindre la rgion du bois sec.

Mais sont-ce l rellement des preuves? Peut-on mettre ces petits
inconvnients en ligne de compte avec ces "tristesses" auxquelles ce
chapitre est en partie consacr? Non, srement; ce ne sont que le
piment, le poivre qui assaisonnent la nourriture quotidienne du
missionnaire. On est piqu, on en souffre momentanment; puis on en rit.

Ce qui affecte rellement le moral, ce qui compte comme vritables
dboires dans la carrire de l'aptre, ce sont, je le rpte, les peines
d'ordre spirituel, comme l'inanit apparente de ses efforts en faveur
des mes dont on est charg, le manque de correspondance  sa bonne
volont, et parfois mme quelque triste occurrence qui fait douter du
salut ternel de telle ou telle personne  laquelle vous avez prodigu
vos soins.

Il y avait  Thatch une vieille femme du nom de Pauline, qui ne cessait
de se plaindre de la manire dont la traitait son fils _Outekrez_, Le
Croche. A l'entendre, ce Croche, qui tait en ralit un homme droit,
plein de bonne volont et pre d'une nombreuse famille, ngligeait sa
mre au point qu'elle en tait parfois au dsespoir. Ce brave homme,
autant que je pouvais le voir, faisait tout ce qu'il pouvait pour elle,
mais ne russissait pas  la satisfaire.

Pauline tait apparemment une de ces vieilles catachrses, revches et
acaritres, dont l'unique occupation semble tre de se plaindre de
quelqu'un ou de quelque chose.

Comme je passais un jour par sa localit en route pour le pays des
Babines, elle ne manqua pas de me servir sa jrmiade habituelle, 
laquelle je rpondis de mon mieux, l'exhortant  la patience et lui
promettant que j'allais bien recommander  son fils de la mieux traiter.
Puis je continuai mon chemin.

A mon retour, trois semaines plus tard, je fus salu par une nouvelle 
laquelle j'tais loin de m'attendre. Pauline s'tait pendue!

Pareils actes de criminelle tmrit taient autrefois assez communs
parmi les femmes, non pas dans des cas d'amour mconnu--les sauvages
sont plus philosophes--mais par suite du trop mauvais traitement des
veuves, qui taient alors les esclaves des parents de leurs dfunts
maris. Le cas de Pauline, probablement dupe de sa propre imagination,
est unique dans ma carrire de missionnaire en Colombie Britannique.

On peut mme dire, et ce fut ma plus grande consolation, que tous nos
sauvages faisaient une belle mort, quel qu'et t le caractre de leur
vie passe. Il n'tait mme pas rare pour les moribonds d'entrevoir,
rellement ou en esprit, un coin du paradis avant de quitter la terre.
Lorsque le prtre tait l pour les assister  leurs derniers moments,
oh! alors c'tait pour eux le ciel anticip.

Et puis comme il tait doux d'apprendre que tel ou tel dfunt avait
pens  vous, s'tait recommand  vos prires et, avant de mourir, vous
avait envoy un suprme adieu accompagn de l'expression de sa plus vive
affection! Or ces tmoignages de filiale confiance, j'en reois encore
assez souvent.

Me confinant toujours  la tribu des Porteurs, un autre cas bien
diffrent, triste et consolant  la fois, me vient  l'esprit, qu'il
m'est impossible d'omettre dans ces pages consacres  mes anciennes
ouailles.

Le grand chef des Porteurs tait un nomm _Taya_, vieillard encore trs
robuste--sans un cheveu blanc  80 ans--qui tait plutt irascible par
temprament. Dans sa vie passe, il lui tait maintes fois arriv de
menacer de son fusil. Il tait maintenant un bon chrtien, mme un
communiant; mais s'tant converti  un ge avanc, il lui tait rest
quelques-unes de ses anciennes ides et il n'avait pas perdu toutes ses
manires de faire d'autrefois.

C'tait au commencement de septembre. Fatigu de se nourrir
quotidiennement du vieux saumon qui remontait alors les rivires pour
frayer et crever, et qu'on prenait tous les matins par centaines  la
dcharge du lac Stuart, barre dans toute sa largeur par des pieux et
clayonnages supportant les piges de chaque famille, Taya s'tait dcid
 faire une diversion  son menu et  partir pour une petite chasse 
l'ours.

Cet animal est, en effet, dans l'habitude de frquenter  cette saison
les cours d'eau, sur les bords desquels il trouve une abondante
nourriture dans les saumons crevs qui les jonchent.

Taya vint donc, le lundi matin, me "toucher la main" avec sa
femme--l'quivalent chez nous de la bndiction du prtre. Le vieux chef
me dit alors qu'il pensait tre deux semaines absent.

Trois jours aprs, je m'adonnais  quelque travail d'criture,  ma
table de travail dans ce que nous appelions la salle des sauvages,
lorsque j'entendis la porte s'ouvrir doucement, admettant quelqu'un qui
s'accroupit sans bruit  ct. En partie pour montrer que j'tais trs
occup, et aussi parce qu'un sauvage ne vous adressera jamais la parole
avant d'avoir pass quelques moments en silence, je ne me htai point
de voir qui tait entr.

M'tant enfin dtourn, je fus trs surpris d'apercevoir mon vieux chef,
tout dfait, triste et apparemment sous le coup d'une poignante motion.

--Tiens! c'est toi, Taya, lui dis-je alors. Je pensais que tu ne
reviendrais pas avant deux semaines?

--Oh! Pre, j'ai t bien malchanceux, fit-il d'un ton altr.

--Comment cela? Tu n'as rien tu?

--Si, j'ai tu quelqu'un...

--Comment, quelqu'un? Un homme?

--Hlas! oui.

--Tu as tu un homme? Toi communiant!

Un profond soupir fut toute sa rponse.

--Et qui donc as-tu tu? repris-je.

--Je ne sais pas.

--Comment, tu ne sais pas? Explique-toi. Tu me mets dans les transes!

--Eh! bien, ce doit tre,  en juger par la place, ou bien Joseph
Prince, ou bien Jean-Baptiste _Thayelli_.

C'est--dire les deux Indiens avec la plus forte parent du monde! Je
saisis de suite la situation. Qu'allait-il se passer? Enfin, en rponse
 mes instances, Taya faisant un effort sur lui-mme m'expliqua comment,
la nuit prcdente, alors qu'il se laissait aller  vau-l'eau sur la
rivire couverte d'un pais brouillard, dans un petit canot mont
seulement par sa femme et lui, il avait entendu sur le rivage comme un
bruit d'animal qui pataugeait dans l'eau, videmment en qute de poisson
crev. Un ours videmment, crut-il. Tirant alors sur le point noir qu'il
entrevoyait vaguement au travers du brouillard, il avait t horrifi
d'entendre un homme qui, se levant brusquement sur le rivage, lui avait
cri.

--Que fais-tu? mon beau-pre... O mon Dieu!... De l'eau bnite...

Et il tait lourdement retomb sans vie dans la boue...

Le pauvre vieux avait t si dcontenanc de sa terrible msaventure,
qu'il n'avait pas eu le courage d'aller identifier sa victime, mais
tait de suite venu trouver le prtre pour prendre conseil de lui.

Personnellement, il avait pourtant son plan. Grandi dans les ides d'un
autre ge, il songeait  la ligne de conduite suivie autrefois en pareil
cas. Sachant que, eu gard  son pass, personne ne croirait  son
innocence, il allait se rfugier dans la fort et s'y btir un fort avec
des troncs d'arbres enchevtrs, et attendre la parent du dfunt, qui
ne manquerait pas de venir le trouver pour rclamer de lui, non pas dent
pour dent, mais sang pour sang, vie pour vie!

--Garde-toi bien de commettre une pareille bvue, lui dis-je alors.
Retourne chez toi, et veille  ne rien faire ou dire qui puisse tre
interprt comme une bravade ou l'expression de quelque apprhension. Je
parlerai aux sauvages, et je suis sr de russir si tu m'coutes. Sinon,
je ne rponds de rien.

Entretemps, j'envoyai chercher le corps. C'tait celui de Jean-Baptiste,
pre de forts gaillards, tous assez grands pour venger sa mort!

Je leur parlai de mon mieux, et rappelai  toute la parent du dfunt
qu'ils taient les enfants de Celui qui, en mourant, avait pardonn 
ses bourreaux.

--Le pauvre chef n'est pas votre bourreau, mme pas votre ennemi, leur
dis-je; il a simplement t victime de la malchance, comme vous pouvez
l'tre vous-mmes. Pardonnez-lui donc ses offenses involontaires, si
vous voulez vous-mmes que votre Pre qui est au ciel vous pardonne vos
offenses volontaires, vos pchs pour lesquels il est en droit d'exiger
une terrible rtribution.

Et le jour de l'enterrement se droulait un spectacle aussi beau
qu'insolite chez les Indiens, un spectacle fait pour rjouir le Ciel
mme. A la mme table de communion, le vieux chef coudoyait la femme de
sa victime involontaire; des personnes qui autrefois se fussent fait une
guerre au couteau participaient comme frres et soeurs aux mmes agapes.

Au cimetire, o dans le temps pass la douleur donnait lieu  des
scnes regrettables, pas un mot de rcrimination, pas un geste
trahissant la moindre humeur. Au contraire, d'un ct la rsignation
dans la perte d'un pre bien-aim--le chantman de la Mission et un
excellent homme, puisqu'un communiant--de l'autre, le regret trs
sincre d'avoir t l'occasion d'un pareil deuil.

Comme l'crivait le Dr O'Hagan, "ce fut un exemple merveilleux du
pouvoir de la foi chrtienne" (_Father Morice_, p. 12).

Ajoutons que ce fut aussi pour moi, pasteur de ce troupeau encore
primitif, la plus belle rcompense que j'eusse jamais pu ambitionner
pour ce que j'avais fait en sa faveur.

                               ***

Prompt et emport comme il tait par nature, le vieux Taya avait la plus
grande foi en Dieu et dans le pouvoir de son reprsentant. Une fois que
j'tais  faire ma tourne de missions, il eut une forte attaque
d'influenza. Se conformant  la coutume des anciens, qui se tenaient
alors nus comme des vers sous leur unique couverture, il restait sans
aucune protection contre le froid sur son grabat. Ce que voyant, ses
proches lui firent certaines reprsentations.

--Ne sais-tu pas, grand'pre, que ta maladie est des plus malignes et
devient facilement mortelle, lui dirent-ils. D'aprs les blancs, il faut
alors se tenir chaud. Tiens-toi donc bien couvert.

Ce  quoi le vieux rpondit d'un air de mpris ml de satisfaction pour
sa propre connaissance suprieure:

--Tut! tut! tut! Les blancs! Ils ne savent pas ce qu'ils disent. Pauvres
gens, ils ignorent que le Pre Morice prie pour moi!...

Sa foi fut rcompense. Il en rchappa. Mais lorsque, quelques annes
plus tard, celui qu'il regardait comme son protecteur auprs de Dieu
l'eut quitt pour toujours, le vieillard succomba  la premire atteinte
d'un mal insignifiant. Foi ou simple imagination, le rsultat tait
identique: conforme  ses prvisions. Mais qui dira que la foi n'est
point rcompense mme ici-bas? Qu'il lise donc alors l'Evangile.

En d'autres cas, ce rsultat est d'un caractre diffrent. C'est alors
incontestablement le fruit de l'imagination. Par exemple, les Dns de
l'Ouest, Porteurs et Skanais, prtendent compter dans leur faune un
animal  yeux blancs d'espce ursine, assurent-ils, dont la rencontre
est une vritable condamnation  mort. J'ai entendu parler de certains
cas o des Skanais, aprs avoir vu cet animal fabuleux, dprissaient 
vue d'oeil, s'tiolaient et finissaient par trpasser. On connat des
cas, chez les blancs, o les effets de l'imagination ont t bien plus
prompts, de fait foudroyants.

Revenons maintenant aux joies du missionnaire.

Peut-tre devrais-je ranger parmi elles un honneur qui me fut fait au
cours de 1891. Pendant toute cette anne, je jouis, en vertu de pouvoirs
spciaux de Rome, de la facult d'administrer le sacrement de
confirmation, et j'en usai en diffrentes places.

Aussi bien, le bras de Dieu n'est-il point raccourci. Celui qui fit
parler l'ne de Balaam peut assurment se servir de l'instrument le plus
indigne pour dispenser ses grces. Le Saint-Esprit n'a besoin ni de la
mitre ni de la crosse pour descendre, en certaines circonstances
exceptionnelles, dans les coeurs bien prpars.

Autre joie au moins aussi prcieuse. L'amour, on le sait, appelle
l'amour. Or j'aimais mes sauvages absolument comme un pre aime ses
enfants. Ils le sentaient et me payaient de retour, alors mme que mon
devoir me forait  leur faire faire connaissance avec la verge. _Qui
bene amat bene castigat_, qui aime bien chtie bien.

--Vois comme mes yeux sont rouges et ma face macie, me disait un
Babine lorsque je retournai chez ses compatriotes, aprs les avoir assez
longtemps laisss  leur sort. Mes yeux sont rouges d'avoir pleur aprs
toi; ma figure est amaigrie faute d'apptit en ton absence.

Et le dvouement de mes compagnons dans ces explorations dont j'ai dj
donn plusieurs spcimens, explorations qui n'taient pas motives par
les exigences de mes missions comme celles que nous connaissons dj, le
compterons-nous pour rien? Les traiteurs de fourrures ne se faisaient
pas faute d'affirmer qu'en m'y livrant je travaillais pour le
Gouvernement et tais pay en consquence, insinuation dont il n'tait
que trop facile de deviner le mobile.

Or ces chers Indiens me refusaient-ils pour cela leurs services? Me
demandaient-ils leur part dans les prtendues largesses dont, parat-il,
on me faisait bnficier? Pas le moins du monde. Ils me continurent
jusqu'au bout leur assistance gratuite dans des travaux qu'ils savaient
fort bien tre parfaitement libres et nullement rclams par la nature
de mon ministre.

A la maison, la mme obligeance d'Indiens qui m'aimaient servait  me
rendre la vie moins dure et la poursuite de mes travaux littraires plus
aise, en dpit de ma pauvret et de mon manque de confort dans
l'habitation due  la hache du bon P. Blanchet, que je n'eus jamais le
temps de transformer de provisoire en permanent. (_V. gravure p. 81_)

Sans doute, quand je n'avais point de _socius_, je manquais de cuisinier
et devais moi-mme m'acquitter--combien sommairement!--de cette tche.
Mais les sauvages de la Mission, hommes et femmes, ne s'en ingniaient
pas moins pour m'aider de toutes manires, surtout  la clture de la
retraite annuelle de la Toussaint,  laquelle prenaient part tous les
habitants des quatre villages du lac, qui alors s'unissaient pour faire
ma provision de bois de chauffage.

                               ***

Graduellement, avant mme l'introduction des blancs qui ne se fit
qu'aprs mon dpart, la propre condition des Porteurs et Babines
s'amliorait notablement. Les glises des premiers jours, qui n'taient
gure que de grandes masures, avaient maintenant fait place  des
difices proprets, et aussi bien construits que le permettait le milieu
dans lequel vivaient ces aborignes. _Regis ad instar_, leurs propres
demeures avaient, en beaucoup de cas, subi une transformation analogue.

Mais, ce qui est mieux encore, leur mentalit avait chang. Les Porteurs
riaient maintenant des jongleurs et de leurs prtentions, et les cas de
sorcellerie taient depuis longtemps inconnus dans leur territoire.

Quant aux Babines, la partie de leur tribu qui habitait le lac du mme
nom avait enfin abandonn les pratiques reprhensibles qu'elle tenait de
ses anctres, et, bien que la peur des sorciers, ou chamans, ne ft
point encore inconnue de ses vieillards, l'exercice de leur mtier
superstitieux n'tait plus tolr parmi eux.

Il en allait autrement des Babines de la rivire. Ils avaient jusque-l
insist pour retenir leur organisation clannesque qui entranait avec
elle les ftes semi-paennes, patlaches, danses, costumes et insignes
qui leur paraissaient indispensables  la vie.

Nanmoins, pousss  diffrentes reprises par leur missionnaire, un
certain mouvement de conversions se dessinait enfin parmi eux. Ils en
taient venus  dclarer que, puisque c'tait aux coutumes qui
dcoulaient de cette organisation sociale qu'on en voulait, un
changement radical dans cette organisation ne pourrait russir qu'en
tant qu'il proviendrait de l'accord commun de tous les Babines sur ce
point.

Mieux encore, comme ils avaient appris la venue prochaine de l'vque,
ils avaient promis de profiter de l'occasion pour effectuer ce
changement.

Cet vque tait Mgr Augustin Dontenville, qui avait succd au grand
aptre indien qu'tait Mgr Durieu, mort le 1er juin 1899, et
incontestablement le plus grand missionnaire que le Canada ait possd
pendant ce sicle et le prcdent.

En consquence, au cours de la mission qui fut prche (1901) aux
Babines de la rivire, vque et prtre purent assister  une crmonie
jusque-l unique dans son genre. C'tait au Rocher-Dboul, par une
belle soire d't. Au signal donn, chacun des notables hrditaires,
ou _ten-za_, et tous les sorciers qui se trouvaient l sortirent de
leurs demeures respectives, et en apportrent qui une couronne en
griffes d'ours gris, qui une ceinture magique en fibres d'corce de
cdre; les uns un masque en bois peint, d'autres une crcelle, ou
immense grelot de mme matire et sculpt aux armes du possesseur; des
tambourins, des btons de crmonie, des osselets de jeu; en un mot,
tout ce qui rappelait l'ancien ordre de choses, qu'on se proposait
d'abolir  tout jamais.

Ces diffrents hochets formrent bientt un gros tas sur la place
publique: au milieu du silence le plus profond, on en fit un feu de
joie!

C'tait vraiment un moment solennel pour cette petite peuplade. Elle
voyait s'en aller en fume ce qu'elle avait jusque-l tenu pour aussi
prcieux que la vie. Elle brlait ce qu'elle avait ador! Chacun
contemplait sans mot dire, jusqu' ce que j'eusse entonn l'un de nos
plus beaux cantiques, les dpouilles de sa gloire passe, qui
crpitaient, se tordaient et grimaaient sous la morsure des flammes.

Ce fut un terrible sacrifice. Mais les Indiens s'inscrivaient par l sur
la liste des fervents catchumnes et des vrais chrtiens. Ils
descendaient d'un cran dans l'ordre de la sauvagerie, pour monter
d'autant dans la voie ardue qui conduit au ciel.




CHAPITRE XVIII

_ENCORE PLUS AU NORD_


SOMMAIRE.--Vers le nord par le sud--Histoire d'une
photographie--Wrangell--De Wrangell  Thalhthan--Chez les
Nahanais--Evanglisation--Retour.


La conversion finale des Babines de la rivire m'enlevait une pine du
pied. La totalit de mes ouailles tant ds lors en sret dans le
bercail du Bon Pasteur, je me crus autoris  voler  de nouvelles
conqutes.

J'avais commenc mon ministre apostolique par les Tchilcotines, la
tribu dne la plus mridionale en Colombie Britannique; en outre des
Porteurs et des Babines, j'avais depuis longtemps veill sur les
intrts spirituels des Sekanais--en tout, quatre tribus de mme sang.
Une cinquime division ethnographique de race identique tait celle des
Nahanais (Gens du Couchant), dont le sige le plus occidental tait
Thalhthan, sur la Stickine, un peu au nord du 58e degr de latitude.

Ces Indiens n'avaient jamais t visits par un prtre, et, pour cette
raison, ils taient devenus une proie facile pour les ministres de
l'erreur. De fait, un missionnaire anglican tait tabli au milieu d'eux
depuis 1898.

Toutefois un petit noyau de ces lointains sauvages avait toujours refus
de ployer le genou devant Baal. Ayant  leur tte l'excellent Franois
et sa femme Lucie, ils envoyaient chaque anne quelques reprsentants
couter le prtre au lac d'Ours, deux degrs plus au sud et sans chemin
que je sache, et ils soupiraient aprs le bienfait de sa visite chez
eux.

Malheureusement comme tous mes instants taient pris par la desserte de
mes chrtiens de vieille date, je n'avais jamais pu me rendre  leurs
dsirs, poursuivi que j'tais par la peur que ce ne ft au dtriment de
ces derniers. Dbarrass maintenant de tout souci du ct des Babines,
je crus l'heure arrive de m'lancer vers le nord. Mais la grande fort
ne m'offrant aucune voie praticable, je dus me rsigner  descendre
d'abord quelque 700 milles dans le sud.

Mon plan fut vite fait, et tout fut calcul de manire  ce que cette
tourne extraordinaire ne pt nuire aux besoins de mes autres missions.
Je donnerais mes retraites usuelles aux localits du sud de mon
district; puis ferais mon voyage de reconnaissance dans le Grand-Nord,
dont les pripties, me mneraient, pensais-je, jusqu' l'poque de ma
visite d't aux Babines, d'o je reviendrais au lac Stuart.

En consquence, le 6 mai 1902, je quittai ma rsidence pour mes visites
annuelles du printemps, au cours desquelles je gratifiai en passant les
villages de Natlh, Stony-Creek et fort Georges de mon ministre
habituel, et je partis pour Victoria, la capitale du pays, o j'allais
prendre le bateau qui devait me mener jusqu'en Alaska.

Arriv en cette ville, mon premier soin fut de me rendre  l'vch, o
devaient commencer pour moi les tentatives de dcouragement.

Je m'abouchai l avec un M. Althoff, prtre selon le coeur de Dieu qui
avait lui-mme pass plusieurs annes  vangliser les sauvages de la
Cte du nord. Quand il apprit le but de mon voyage:

--Vous perdez votre temps, me dit-il. Les Indiens que vous allez visiter
sont perdus pour nous, et ne vous recevront que par des injures ou tout
au moins par un froid mpris.

--Vous les connaissez donc? lui demandai-je. Les avez-vous visits?

--Non, mais j'en ai vu plusieurs au fort Wrangell, o j'ai rsid
quelque temps, essayant d'ouvrir les yeux aux Thlingets qui ne veulent
point de la lumire.

--Mais, insistai-je, qu'est-ce qui peut vous donner une si pitre ide
des sauvages de l'intrieur? Ils n'appartiennent point  la race maudite
du littoral; ce sont des Dns, les frres de mes propres Indiens, et je
sais qu'au fond ils sont bons et naturellement religieux.

--C'est possible, fit-il; mais  Thalhthan il n'en va plus ainsi. Les
mineurs du Cassiar les ont dmoraliss. L'intemprance et l'immoralit
s'y sont donn la main pour les corrompre, et les faire mme peu  peu
disparatre de la scne du monde.

--Et pourtant, fis-je, il faut bon gr mal gr que j'aille m'assurer de
cet tat de choses pour faire mon rapport  qui de droit.

--Parfaitement, mais je rpte qu'il est trop tard pour faire impression
sur ces gens-l.

Mon bateau tait annonc pour le dimanche  six heures du matin. A
quatre heures et demie, je disais ma messe  la cathdrale, ayant pour
servant un ministre protestant tout frachement converti, un hellniste
distingu, ainsi que je pus bientt m'en apercevoir.

A l'heure convenue, point de bateau, et trois heures plus tard, une
dpche annonait qu'il n'arriverait pas avant huit heures du soir.

Pour tuer le temps, je visite pendant la journe la ville, o nos pres
tenaient autrefois un collge. C'est alors que, pour la premire fois,
je fis connaissance avec l'Arme du Salut.

Pauvres gens, que de zle en pure perte! Des aveugles s'gosillant 
conduire des aveugles, et prtendant mme parfois montrer le chemin aux
voyants! En pleine rue, une femme soufflait de toutes ses forces dans un
cornet  pistons, tandis qu'un homme ou deux l'accompagnaient avec
d'autres instruments de cuivre et qu'un gamin joufflu battait de la
grosse caisse.

Pendant ce temps, une douzaine d'assistants chantaient une hymne de
facture assez primitive, au cours duquel ils protestaient de leur retour
 Jsus. Que Celui qui scrute les coeurs leur tienne compte de leur
bonne volont!

Notre bienheureux bateau ne fit son apparition  Victoria qu' onze
heures du soir, et, peu de temps aprs, nous voguions vers le nord.

Pendant deux jours et deux nuits nous longemes une cte dcoupe en de
nombreux fiords bords de collines hrisses de conifres, par-dessus
lesquelles les monts de l'intrieur lvent  et l leur tte enneige.
Je salue au passage ce que la nue me laisse entrevoir des montagnes qui
forment la limite occidentale de l'habitat tchilcotine, puis il me
semble presque reconnatre dans le lointain les pics gmins du mont
Saint-Louis.

Enfin, laissant en arrire le territoire britannique, nous entrons dans
les eaux de l'Alaska, et, le mercredi suivant, nous abordons  Wrangell,
sur l'le du mme nom. Nous sommes  six ou sept milles seulement de
l'embouchure de la Stickine, que nous devons remonter par un petit
vapeur qui est l en partance.

--M'avez-vous rserv une place? demandai-je alors au grant, qui
n'tait pas un inconnu pour moi.

--Oui, me dit-il, mais le bateau est bond. Et puis, fit-il en baissant
la voix je ne sais comment vous trouverez la compagnie...

Un coup d'oeil suffit pour me dmontrer que ma place n'tait point parmi
ce monde interlope. Comme le vapeur doit tre prompt dans son premier
voyage, je me rsigne  attendre son retour. Je le laisse donc partir au
milieu des clameurs de femmes excursionnistes, qui rpondent de la main
aux hourrahs d'une troupe avine reste sur le quai, et me dirige,
plutt triste, vers l'htel qui parat le plus dcent.

Mais quelle socit! On dirait vraiment la lie des Yankees! Dployant
alors un journal de New-York, je fais le brave et parais absorb par les
nouvelles surannes que j'y trouve. En ralit, je me sers de ses
gnreuses colonnes comme de paravent pour me soustraire  la curiosit
publique et tudier furtivement mon monde.

Il y avait quelque temps que j'tais ainsi occup  contraster
mentalement cette engeance peu distingue avec mes chers Dns,
lorsqu'un grand jeune homme, dont j'avais dj rencontr le regard
inquisiteur, m'aborda poliment.

--Pardon, me dit-il, n'tes-vous point un prtre catholique?

--Oui, Monsieur.

--Ne venez-vous point du lac Stuart?

Pour toute rponse, un tressaillement trahit ma surprise.

--Vous tes le Pre Morice? ajouta mon interlocuteur.

--Par exemple! Comment le savez-vous? demandai-je intrigu.

--Oh! rien de plus facile, me dit-il; par votre portrait, tout
simplement.

Alors ce jeune homme me rappela un incident dj vieux de quatre ans,
qui vaut la peine d'tre rapport avec quelques dtails.

                               ***

C'tait dans l't de 1898, au plus fort de ce qu'on appelle dans le
pays le _Klondike Rush_, ou l'engouement pour les mines du Klondike,
alors que, par suite de rclames intresses, nos forts taient
encombres d'hommes et d'animaux en route pour l'_El Dorado_ du nord,
et, un peu plus tard, jonches de cadavres de chevaux, d'nes et de
mulets morts  la peine, tandis que plusieurs soi-disant mineurs en
herbe s'taient suicids de dsespoir, d'autres avaient perdu la raison
et au moins un avait t dvor par les ours.

Un jeudi aprs-midi, je revenais du fort Georges lorsque je tombai,
juste au sud de Stony-Creek, sur un vritable village de tentes plantes
sur une petite prairie. Parmi ses habitants d'un jour, se trouvaient
deux jeunes dames, de grandes Amricaines filles d'un pre protestant
avec elles, et d'une mre catholique reste  la maison.

Ces jeunes filles m'ayant aperu passant lentement  cheval, et ayant
devin  mon costume que je n'tais pas un voyageur ordinaire,
s'avancrent vers moi et me demandrent si je n'tais point un prtre
catholique. Sur ma rponse affirmative:

--Nous aussi sommes catholiques, me dirent-elles. Pouvons-nous savoir o
vous demeurez?

--A deux journes de marche d'ici,  une place appele le lac Stuart.

Pensez-vous tre de retour pour dimanche prochain?

--Oui.

--Eh! bien, voici, dirent-elles. Nous n'avons pas vu de prtre depuis
longtemps, et par consquent aimerions  jouir du privilge d'au moins
une messe avant d'arriver  destination, si jamais nous y arrivons.
Votre place est-elle sur notre chemin?

--Non, elle se trouve  une bonne journe de marche de l.

--O devrions-nous quitter notre chemin pour aller chez vous?

--Au lac Fraser.

--Auriez-vous objection  ce que nous allions passer le dimanche avec
vous?

--Pas le moins du monde, pourvu que votre pre vous accompagne.

--Nous pourrions alors remplir nos devoirs religieux?

--Certainement.

--Alors c'est entendu, nous arriverons au lac Stuart samedi soir.

--Vous serez les bienvenues sous mon humble toit.

Ce qui fut dix fut fait, et le dimanche suivant, mes sauvages ouvrirent
de grands yeux pour contempler  leur aise les premires blanches que la
plupart d'entre eux eussent jamais vues.

Le lendemain matin, comme ces dames et leur pre prenaient cong de moi,
l'une d'elles, aprs m'avoir remerci de mon hospitalit, s'enhardit 
me dire:

--Oserons-nous maintenant solliciter une nouvelle faveur?

--Laquelle? demandai-je.

--Celle de votre photographie.

--Je le regrette, mais c'est impossible.

--Voici, insista-t-elle. Nous allons certainement, au cours de notre
voyage, passer par bien des localits peuples d'Indiens qui, nous le
savons, ne voient pas d'un bon oeil cette affluence de blancs dans leur
pays. Mais nous savons aussi l'immense influence dont vous jouissez sur
tous ces sauvages, et voudrions avoir avec nous une protection contre
leur mauvais vouloir. Vous comprenez?

--Je comprends fort bien; mais, Mademoiselle, je regrette encore une
fois d'tre dans l'impossibilit d'accder  vos dsirs. Vous me
demandez une chose qui est tout  fait contre les habitudes du clerg.

--Mais voyez, mon Pre, notre cas est un cas extraordinaire: ce que nous
demandons n'est pas une photographie donne  une femme; c'est un
passeport, par consquent un acte de charit.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, repris-je alors. Mais comment
aller ainsi  l'encontre de toutes les rgles de la biensance
ecclsiastique?

--Je respecte vos scrupules, appuya alors leur pre. Pourtant ce que mes
filles veulent, c'est quelque chose que les sauvages comprendront. Elles
leur montreront votre portrait; ils verront par l que nous sommes de
vos amis, et ce sera pour nous tous la meilleure des protections.

Bref, je dus m'excuter, et ledit portrait passa dment entre les mains
des jeunes dames qui, ayant continu leur chemin en dpit d'obstacles
qui en coeurrent des centaines, finirent par atteindre la Stickine.
Comme mme ces braves personnes en avaient assez, elles descendirent
alors cette rivire jusqu'au fort Wrangell, o l'une d'elles se maria au
jeune homme qui me reconnaissait, grce  cette mme photographie qu'ils
avaient dans leur salon.

Voit-on maintenant  quoi peut servir un portrait?

                               ***

Inutile de dire que je fus enchant de la rencontre de M.
Johnson--c'tait son nom--d'autant plus que ce brave homme tait une
perle au milieu d'un tas de boue. Il s'tait constitu le catchiste de
l'endroit, et remplaait le dimanche le Pre jsuite qui venait de
Juneau, sur la Cte, bien trop rarement, disait-on, voir la population
catholique.

M. Johnson me ft visiter ce qu'on appelait la ville, un amas de
maisonnettes en planches o vous vous trouviez en plein
cosmopolitanisme.

C'tait d'abord une famille canadienne et partant catholique. Ils
semblent de braves gens; mais des renseignements ultrieurs vous
apprennent que le pre a d s'expatrier pour avoir plus que convoit le
bien d'autrui.

C'est ensuite un Irlandais qui a encore la foi, mais attend des jours
meilleurs pour y conformer sa conduite. Uni sans conscration religieuse
 une sauvagesse de l'endroit--car un village thlinget confine  la
"ville" des blancs--il en a eu plusieurs enfants dont il ne parat qu'
demi fier.

Voici maintenant un vrai Breton de France: un Celte, par consquent un
chrtien fervent. Attendez un peu. Il se dit, en effet, bon catholique,
mais il appartient  une socit secrte, et dclare prfrer mourir
plutt que d'y renoncer. Du reste, parat-il, les prtres l'ont
condamne sans la connatre; il est bien trop honnte homme pour
s'affilier  ce qui n'est pas convenable.

Plus loin, vous avez une dame amricaine qui a t leve au couvent,
mais son mari est protestant. Bien qu'il ne sache pas assez de latin
pour distinguer un gnitif d'un nominatif, tout le monde ne l'en salue
pas moins: M. le Docteur.

Quittant la ville proprement dite, nous nous avanons, M. Johnson et
moi, le long de rclames qui vous font monter le rouge  la figure, vers
la seule Indienne qui soit catholique. C'est une femme sur son dclin,
qui me reoit plus que froidement. Soudain une ide se fait jour dans
l'esprit de mon _cicerone_.

--Ne sais-tu pas, lui fait-il observer, que ce gentleman est non
seulement catholique, mais un prtre comme les messieurs que tu as vus 
Victoria?

La vieille se ravise alors. Un cri de joie lui chappe, et elle demande
 se confesser, ce que le manque de juridiction m'empche d'accorder.

Il va sans dire que, pour une place de quelque 300 habitants comme est
Wrangell, l'arrive du grand vapeur amricain prenait plus ou moins les
proportions d'un vnement. La moiti des habitants se portaient alors 
la jete pour voir et tre vus. Pour faire comme les autres,
j'accompagnais un jour M. Johnson, quand une dame de mise lgante,
quittant momentanment le bateau qui venait d'aborder, s'avana vers moi
et m'adressa la parole en russe.

Je lui fis remarquer en anglais que sa langue m'tait malheureusement
inconnue, mais que, tant originaire de France, je pouvais lui rpondre
dans la langue des allis.

Elle s'inclina dconcerte, balbutia ce que je pris pour une excuse et
disparut dans la foule. Elle m'avait pris pour un pope.

Et voil ce que peut vous valoir une barbe de missionnaire! Elle m'a
mme valu d'tre accost  Liverpool avec force rvrences, tant pris
pour un archevque anglican. Il peut tre bon d'ajouter qu'elle m'a bien
plus souvent fait prendre pour... un rabbin juif.

Plus d'une semaine s'tait dj coule, et le _Mount Royal_, qui devait
me mener  Telegraph-Creek, l'enfer de la Colombie Britannique,
assurait-on, ne paraissait point.

--Du reste,  quoi bon tenter l'impossible? me disait-on de tous cts.
Ces sauvages que vous voudriez visiter sont perdus. Ils ont avec eux un
ministre qui boit autant qu'eux, ce qu'ils trouvent bien plus commode
que la temprance que vous ne manqueriez pas de leur prcher.

                               ***

Me voil enfin  bord du petit bateau, dont je puis jouir tout  mon
aise puisque j'en suis le seul passager.

Mais il tait crit que le diable ferait tout en son pouvoir pour
m'empcher d'arriver au but. Aprs avoir dpass le poste de douane
canadien, nous voici au Grand-Glacier, puis au bas d'un rapide que notre
vapeur renonce  vaincre. Pendant neuf jours pleins, nous mourons
d'ennui  ses pieds, pour ainsi dire. Il nous barre le passage, vu la
crue dans la rivire, et jour aprs jour nous sommes prisonniers dans
les limites troites de notre steamer, sans pouvoir mme nous donner le
luxe de mettre pied  terre, tout tant recouvert d'eau.

Et pourtant tout chose a une fin ici-bas, mme les contretemps comme
celui qui nous a si longtemps immobilis. Nous franchissons pniblement
le canyon, et, un beau matin, je me rveille au quai de Telegraph-Creek.

Quel trou! L'extrmit d'un ravin qui s'ouvre en entonnoir, arros d'un
ruisseau qui se jette bruyamment dans la rivire, avec une ligne de
maisons le long de celle-ci, et une couronne de hautes collines en
arrire de celui-l, voil l'apparence topographique de cet enfer
terrestre. Je n'attristerai point mes lecteurs par une description de sa
physionomie morale. Sortons plutt de ce trou empest, et voyons si le
bon Franois a t fidle au rendez-vous que je lui ai donn l'anne
dernire.

Voici venir un vieux sauvage  la barbe grisonnante, qui attirerait vos
sympathies sans un certain air narquois, un je ne sais quoi de louche
qui perce au travers de ses yeux obliques. J'ai appris depuis qu'il
tait le grand sorcier du pays; mais peu importe pour le moment.

En sa compagnie je gravis le matin les flancs de la colline, au sommet
de laquelle deux blanches tentes brillent aux premiers rayons du soleil.

Mais qu'entends-je? Est-ce un cho lointain de nos saintes prires qui
frappe mon oreille, ou bien la tristesse qui m'envahit  la pense des
mes qui se perdent au fond de se trou infernal serait-elle la cause
d'une hallucination dcevante? Mais non, je ne me trompe point; ce chant
qui vient de s'teindre l-haut, c'est bien le _Kyrie eleison_ du
sixime ton, et ce que j'entends maintenant, c'est la prire du matin en
langue porteur!

Doucement et sans bruit je m'adjoins  la petite troupe en communion
avec un Dieu qu'elle connat  peine. On s'aperoit videmment de mon
arrive; mais les choses du ciel avant celles de la terre. La prire se
continue, renforce bientt du puissant appoint de ma plus belle voix de
basse.

Mais,  la fin, quels cris de joie d'un ct, et quelle respectueuse
considration de l'autre! C'est bien mon fidle Franois avec sa femme
et une autre famille qui "prie" avec lui, comme on dit, c'est--dire qui
veut tre catholique, bien qu'elle n'ait jamais vu de prtre.

Nous sommes, parat-il,  douze milles de Thalhthan, le terme de mon
voyage; et, pour faire honneur au messager de la bonne cause, on insiste
pour aller chercher l'unique cheval que possde le village. C'est,
dit-on, un cheval protestant; raison de plus pour le faire travailler
pour le prtre.

Le lendemain, nous voil donc en route pour la place forte du
protestantisme parmi les Dns de la Colombie. Ma Rvrence, firement
campe sur une humble bte qui ne gagna jamais de prix  la course, et
mes catchumnes portant qui ma chapelle, qui ses propres effets, mais
tous  pied.

Aprs avoir fait ainsi quelques milles, j'aperois  gauche, plante sur
deux poteaux, une petite malle de facture amricaine. Quelque secret
doit se cacher l-dedans. On doit tre bien honnte dans ce pays, ou
bien le trsor que renferme la bote n'est gure prcieux, puisque son
couvert cde au plus faible effort. Tout en sigeant sur mon cheval
antique, j'ouvre donc, et qu'aperois-je? Des ossements humains! des
restes de tibias et de fmurs!

Je suis simplement tomb sur une tombe arienne: les restes calcins
d'un sauvage brl!

Enfin, le village, objet d'un si long voyage, m'apparat, compos d'une
double range de cabanes en rondins, basses mais assez grandes. Plus
bas, bien que dominant la rivire de deux ou trois cents pieds, une
maison de construction analogue, quoique plus soigne, s'lve tout prs
d'une vaste btisse. C'est la rsidence du ministre avec son temple.

Mais qu'importent ces dtails matriels? Ce sont les mes qu'il me faut;
que ne se portent-elles au-devant du premier reprsentant de la vraie
foi qui les ait jamais visites! Hlas! chacun se tient  l'cart. Ou
plutt,  l'arrive de notre petite caravane tout le monde est aux
aguets, bien que la tte baisse, et faisant mine de vaquer  ses
occupations ordinaires quand je passe, et me dvorant des yeux quand on
prvoit ne pas rencontrer mes regards.

Le mot d'ordre a t, parat-il, donn: le prtre franais est un
sorcier malfaisant, et tout protestant qui lui tend la main ne verra pas
la fin de l'anne.

                               ***

Quelques-uns se font pourtant prsenter comme catchumnes par le bon
Franois qui, au courant des rceptions enthousiastes auxquelles je suis
habitu, parat pein de l'accueil plus que rserv qui m'est fait. La
plus grande maison de mes nouvelles ouailles m'est vite assigne,
laquelle nous ne tardons pas  convertir en chapelle et la mission
commence.

Qu'on me permette d'abord de remarquer que je n'ai jamais pass de
semaine plus laborieuse que les huit jours pleins que je restai l. Au
point de vue strictement religieux, voici quel tait mon programme
quotidien:

Le matin, messe avec sermon en porteur interprt par Franois. Aprs
djeuner, long catchisme--l'essentiel pour cette nouvelle place--au
cours duquel je tche d'abord de bien inculquer les principales vrits
de la foi, aprs quoi j'enseigne les prires et cantiques que j'ai
composs. Aprs-midi, pareil exercice; puis le soir prire et sermon.

Il n'y avait rien de nouveau pour moi dans cet ordre de choses. Le
surcrot de labeur consistait dans les leons de nahanais que je me
faisais donner par Franois et quiconque tait jug comptent. Du matin
jusqu'au soir--et en juillet le soir ne vient qu' dix heures et demie 
cette latitude--je bchais comme un forcen, sachant bien que mon temps
tait limit par le prochain retour du bateau, qui devait m'emmener dans
son troisime et dernier voyage.

Mon avidit en vint au point de dconcerter mme mon courageux
auxiliaire qui n'tait point habitu  pareil travail intellectuel.
Pauvre cher Franois, comme je lui dois de reconnaissance pour le mal
qu'il se donna dans le but de seconder mes efforts!

Comme rsultat de mes tudes et instructions, j'appris  mon petit
troupeau, qui finit par compter neuf familles et cinq clibataires
adultes, les prires du matin et du soir, celles du chapelet, une leon
de catchisme, plus quatre courts cantiques, le tout dans leur langue et
compos sur place.

Pour mon propre compte et le bnfice de ceux qui pourraient venir aprs
moi, j'amassai les matriaux d'une grammaire et d'un vocabulaire que
j'imprimai jusqu' la lettre F--mais le tout fut subsquemment dtruit
par quelqu'un sur lequel je n'avais point de contrle. On peut voir par
l si mes huit jours (et parties de nuits) furent bien remplis.

Une autre chose dont je m'assurai, est la ncessit absolue pour le
missionnaire de bien possder la langue de ses ouailles s'il veut tre
correct dans ses instructions et sr de ne dire que ce qu'il a en tte.
J'avais le meilleur interprte du monde, un homme qui n'avait pour ainsi
dire, qu' traduire mot  mot chacune de mes phrases, puisque la marche
du nahanais est  peu prs identique  celle du porteur.

Or quand je fus pour expliquer le mystre de la Sainte Trinit,
impossible de lui faire dire ce que je voulais. Avec la meilleure
volont du monde, mon pauvre Franois s'obstinait  me faire dclarer
qu'il y a trois Dieux, parce que les Nahanais ont une forme de
distributif (tous les trois, chacun des trois, etc.) diffrente de celle
des Porteurs.

Voyant qu'il ne pouvait s'en tirer sans hrsie, je m'enhardis 
balbutier moi-mme dans leur dialecte ce que je voulais leur faire
comprendre, et je me rappelle encore l'panouissement de leurs visages
quand ils m'assurrent qu'ils me comprenaient fort bien.

Il est vrai de dire que le nahanais, comme, du reste, tous les dialectes
orientaux du dn, ceux du Mackenzie et de ses tributaires, est
infiniment plus facile que le porteur et le babine. Un point suffira 
le prouver: au lieu des trois ou quatre changements dans la facture du
verbe lorsqu'on exprime une ngation, avec des complments personnels
enchevtrs  des places qui ne sont pas toujours les mmes, tous ces
dialectes mettent simplement le verbe  l'affirmatif, qu'ils font
prcder de la particule ngative quivalant  notre "ne... pas". Il
faut avoir tudi le porteur pour comprendre l'norme, l'immense
simplification trahie par cette particularit.

Et le ministre protestant? dira quelqu'un. Le ministre protestant avait
disparu. Le second ou le troisime jour aprs mon arrive, il s'tait
rendu  Telegraph-Creek, peut-tre parce que sa bouteille tait vide. Il
plat toujours  ses malades, vu que, parat-il, son grand spcifique
est le whisky. D'aprs ce qu'on dit, il doit lui-mme tre de sant
assez dbile: il a souvent recours  sa panace.

Dans le peu de temps dont je pus disposer, je ne m'occupai point de ses
propres gens, me contentant d'essayer de faire bonne impression sur eux.
Et s'il en faut croire quelques-uns, j'y dus assez bien russir.

--Quel dommage, me disaient-ils, que tu sois venu si tard! Mme si tu
restais ici comme le ministre, nous le laisserions tous pour toi.

Les adieux avec mes propres enfants spirituels furent dchirants. La
plupart me reconduisirent jusqu' Telegraph-Creek, et s'efforcrent de
m'arracher la promesse formelle d'un prompt retour, que je ne pus
malheureusement leur donner.

                               ***

Sur le vapeur qui me ramena se trouvait un des nombreux fils du ministre
de Thalhthan, plus un autre prdicant en disgrce pour la mme cause,
disait-on, que celle qui entranait son compre  sa ruine. Ce nouveau
ministre, ou ex-ministre, affectait avec moi une grande sympathie pour
les pratiques catholiques. Il alla mme jusqu' me soumettre ses essais
de prires en langue indigne. C'tait  faire rire de piti. Ce brave
homme semblait vouloir provoquer une gnrosit analogue de ma part; il
n'y russit point.

Comme il tait crit que les difficults d'ordre moral devaient tre
l'accompagnement oblig de ce voyage, excut dans des conditions de
confort matriel auxquelles je n'tais point habitu, je ne fus pas
plutt de retour  Wrangell que surgit une difficult qui faillit m'y
chouer.

Mon plan, on le sait, avait toujours t de rentrer chez moi par la
Skeena, et de donner en passant ma mission annuelle au Rocher-Dboul et
aux Babines du lac. Mais on me fit observer qu'il tait strictement
dfendu  un bateau sans papiers _ad hoc_ de prendre  son bord aucun
passager venant d'un port amricain. Or le _Mount Royal_ n'avait point
ces papiers, et il ne pouvait me conduire  Port Simpson, o se trouvait
un poste de la douane canadienne, et de l  Skeena, sans s'exposer 
une forte amende.

Me voil donc priv de tout moyen de retour autre que le grand vapeur
qui m'a amen ici et auquel je ne puis songer. Comment faire?

--Rendez-vous  Kechikan, o vous pourrez louer un schooner, me dit-on.

Mais ma bourse me criait bien fort que ce plan n'tait pas ralisable.

Enfin, le capitaine du _Mount Royal_, touch sans doute de mon
embarras, voulut bien user d'un subterfuge qui sauva la situation. Il
fut dcid qu'on me ferait passer pour le chapelain du bateau, ce qui
n'empcha pas que "les appointements" restrent toujours du mme ct,
ainsi que le prouva la note exorbitante qu'il me fallut bientt solder.

Aprs deux jours d'escale pour rparer les avaries srieuses que la
troisime traverse du Grand-Rapide avait causes  la proue de notre
embarcation, nous mmes  la mer sans verser trop de larmes en quittant
la "ville" de Wrangell.

Puis ce fut une petite tempte qui fora notre humble steamer  demander
momentanment l'hospitalit  une anse bien abrite. A l'embouchure de
la Skeena, je trouvai toute une bande de mes Babines accourus  ma
rencontre. Inutile d'ajouter qu'ils furent enchants de me voir revenir
sain et sauf d'un si long voyage.

L'ascension de la Skeena nous prit presque deux jours, et le passage
d'un rapide, encore plus redout que celui de la Stickine, ne s'effectua
qu'au prix de sages lenteurs et avec l'assistance de cbles attachs au
rivage, pour nous empcher d'aller  la drive et nous briser contre les
roches du rivage.

Enfin, aprs deux semaines de retraite au Rocher-Dboul et au lac
Babine, je rentrai chez moi par l'extrmit du lac Stuart oppose 
celle par laquelle j'en tais sorti.

Mais je n'tais pas plus tt de retour  la Mission qu'il me fallut me
remettre en route pour ma retraite de septembre aux Indiens de
Stony-Creek, lac Sainte-Marie, Fond-du-Lac et Natlh. En sorte que cette
longue course, commence le 6 mai, ne prit rellement fin que le 13
septembre. Pendant ce temps, je n'avais pas franchi moins de 2,475
milles, soit environ 850 lieues kilomtriques.




CHAPITRE XIX

_MENTALITE INDIENNE_


SOMMAIRE.--Amour des mdecines--Foi vive: Thenneyh--Peurs
superstitieuses--Propensit pour l'exagration--Diverses
caractristiques.


Nous approchons maintenant du terme de l'effort que je m'tais propos
en crivant les pages qui prcdent. Nous avons tudi ensemble les
Indiens, et les travaux et voyages qu'ils m'occasionnrent, sans avoir,
bien entendu, puis le sujet.

Pour ne parler que des voyages, je pourrais montrer mon frle esquif
emport par le courant d'une rivire sur une chute dont ni mes
compagnons ni moi ne souponnions l'existence; je pourrais admettre le
lecteur au spectacle assez peu banal d'une ascension de montagne se
terminant au-dessus des nuages: en-haut un ciel aussi pur que possible,
en-bas une mer de brouillard--en ralit un nuage pais.

Mais on se fatigue des plus belles choses, et, puisque, aprs tout, les
sauvages sont l'objet principal du prsent ouvrage, je complterai
maintenant ce que j'ai dj dit de leurs caractristiques par un bouquet
de traits, incidents ou remarques qui achveront de peindre au lecteur
leur vritable mentalit.

Ainsi que je l'ai crit bien des fois en d'autres ouvrages, l'Indien
diffre infiniment plus du blanc par ses ides, ses manires de voir et
de juger que par son extrieur corporel. Surtout avant d'avoir t
travaill par le missionnaire, il est, au point de vue psychique, bien
distinct de nos congnres; la norme de ses jugements ne ressemble gure
 la ntre; ses aspirations sont toutes spciales, et ses apprciations
tiennent de celles de l'enfant.

Par exemple, j'ai dj mentionn en passant son grand amour pour nos
mdecines, que non seulement il croit fermement de nature  d'empcher
de mourir, mais qu'il est toujours prt  prendre comme mesure
prventive contre la maladie. Et pour obtenir ces mdecines, il fait
souvent preuve d'une habilet consomme.

Voyez donc cette vieille entrer, pniblement appuye sur un norme
bton, et remarquez son air piteux videmment tudi, ses gmissements
prolongs et ses soupirs impossibles propres  la race peau-rouge.

--Ae! Ouf! Je n'en peux plus. J'ai dj un pied dans la tombe.
N'aurais-tu pas, par hasard, quelque remde qui m'empcht de rendre
l'me? vous demande-t-elle.

Ce  quoi vous pouvez rpondre:

--J'ai quelques mdecines pour ceux qui sont rellement malades.

--Oh! merci, reprend-elle alors. Ils sont srement pour moi.

--Quel est donc ton mal?

--J'ai mal au corps.

Voil  coup sr une maladie de caractre assez vague, mais qu'on vous
cite  tout bout de champ. Ce n'est qu'une tactique, comme vous allez
voir. On ne veut pas se compromettre, et s'exposer  nommer un mal
contre lequel je pourrais n'avoir point de spcifique. Je reprends donc:

--Mais, ma vieille, ton mal est par trop gnral. Je crains bien de ne
point avoir ce qui lui convient.

Elle ne se dcourage point, et, levant sur moi une paire d'yeux qui
trahissent fort peu de maladie, elle me demande doucement:

--Quels remdes as-tu donc apports?

Voil le pige; ne vous y laissez pas prendre. Quelle que soit la
mdecine que vous nommiez, il est certain,  l'entendre, que c'est
prcisment ce qu'il lui faut pour l'empcher de trpasser.

Vous tes-vous hasard  produire un de vos flacons? Tous les yeux se
braquent sur le sduisant liquide qu'il contient, et plus d'un curieux
vous demande l'usage auquel il est destin. Gardez-vous bien de le dire,
car alors encore vous donnez dans le panneau, et, sous peine de faire
plus d'un mcontent, vous aurez  partager vos drogues  des gens qui
n'en ont nul besoin.

Votre interlocuteur ne manquera pas de vous assurer que c'est exactement
le mal dont il souffre depuis si longtemps, ou bien, s'il est plus
vridique, il dclarera qu'il se sent justement port  ce genre de
maladie. Or, comme dit le proverbe anglais, une once de prcaution 
temps vaut mieux qu'une livre de mdicaments pris trop tard. Donc votre
pharmacie ambulante doit y passer.

Et remarquez que plus vos drogues sont fortes, plus elles sont
apprcies. Partant du mme principe, l'Indien avalera souvent d'un
trait un remde qui ne doit se prendre qu'en petite doses et en
plusieurs fois. Souvent je me suis demand quel poison pourrait avoir
raison de ces constitutions de fer.

L'imagination, nous le savons, joue aussi un trs grand rle dans
l'conomie domestique du sauvage, et, si je n'tais discret, je pourrais
citer ici les cures merveilleuses que le bon P. Blanchet, mon _socius_
des temps passs, opra  la Mission avec ce qu'on dclare n'avoir t
que de l'eau coupe d'un peu de th ou de vinaigre. Avouerai-je avoir
moi-mme donn, tout en l'avertissant du danger, une terrible dcoction
de poivre rouge  un importun qui en gurit de suite?...

                               ***

Il est donc indubitable que nos sauvages ont la plus grande foi dans les
remdes des blancs. On pourrait presque dire qu'elle est presque gale 
leur foi en Dieu, qui n'est pas mince chez les chrtiens, et mme chez
ceux qui ne sont pas encore baptiss.

_Thenneyh_ tait un pre de famille encore catchumne, qui avait dj
pass plusieurs jours d'un hiver rigoureux  la recherche du gibier sans
pouvoir rien trouver. Comme il le disait plus tard, l'orignal et le
caribou semblaient le fuir. Les livres mme, que certaines annes on
rencontre partout dans la fort, avaient disparu, et il venait de donner
son dernier morceau de viande sche  sa femme qui allaitait son
dernier-n.

Quant  lui, il jenait depuis cinq ou six jours, et ses forces
commenaient  dcliner sensiblement. Car mme un sauvage sent l'effet
d'un jene de six jours. Pourtant, mon homme pensait plus  sa famille
qu' lui-mme, et c'est  cause d'elle qu'il tait devenu si anxieux.

Trop faible dsormais pour les grandes courses sur la montagne, il n'en
fouillait pas moins les alentours de son campement, esprant toujours
dcouvrir le gibier qui devait lui sauver la vie,  lui et aux siens.
Peine perdue! On aurait dit qu'une fatalit inexorable les avait
condamns  mourir de faim.

Vint un jour o Thenneyh ne put plus se lever. Son fusil mme ne tenait
plus entre ses mains dcharnes. Ses enfants gmissaient sous les
treintes de la faim, et personne ne pouvait rien faire pour eux.
_Parvuli petierunt panem, et non erat qui frangeret eis_, les petits
demandrent du pain, et il n'y avait personne pour le leur rompre
(_Thren._, IV, 4)

Dans cette extrmit, ils se souvinrent qu'ils avaient au ciel un Pre
qui leur avait lui-mme enseign  lui demander le pain quotidien. Ils
n'avaient peut-tre pas t jusque-l bien fidles aux devoirs qui
devaient leur servir de prparation au baptme: l'infortune les leur
rappela. Faisant donc du fond du coeur une prire qu'ils n'avaient
auparavant que formule du bout des lvres, ils le supplirent, avec une
ferveur toute nouvelle pour eux, de leur venir en aide, et de leur
montrer que le missionnaire n'exagrait point lorsqu'il parlait de
l'efficacit de la prire.

Le lendemain, comme la famille, morne et silencieuse, tait couche,
faute de pouvoir se tenir debout, la mre crut entendre des bruits de
pas sur la neige glace. Se dtournant avec effort, elle aperut 
quelques pas du campement un caribou qui les regardait avec curiosit,
se demandant videmment ce que pouvaient signifier cette tente et ces
restes de feu. Elle se pencha alors vers son mari, puis:

--De grce, lve-toi et tire cet animal, lui dit-elle doucement.

Thenneyh essaya de se lever, mais put  peine se tenir assis. Sa femme
prit son fusil, le mit entre ses mains, et, le soutenant pendant que le
chasseur puis visait le gibier:

--Mon Dieu, ayez piti de nous, fit-elle intrieurement.

Un coup de feu retentit, le caribou fit un bond, puis tomba  la
renverse, se dbattant dans les affres de la mort sur la neige congele.

Dieu avait entendu la prire du sauvage; sa foi tait rcompense.

Je pourrais citer d'autres exemples de cette foi. Qu'on se rappelle ici
la nave prire du vieil aveugle _Taltsi_, dit l'Amricain.

Mais, comme je l'ai dj dit, une foi mal place peut dgnrer en
superstition, et chez l'Indien, cette superstition peut assumer des
formes inconnues chez d'autres.

C'est ainsi que le papier du blanc, du prtre surtout, et les secrets
qu'ils peuvent lui confier constituent pour lui, tant qu'il reste en son
tat primitif, un mystre qui peut occasionner une peur
incomprhensible.

Lorsque j'tais chez les Tchilcotines, je ne laissais jamais commencer
la prire avant de m'tre assur par mes surveillants que tout le monde
tait arriv. Si, par hasard, je m'apercevais qu'un certain nombre de
mes ouailles manquaient  l'appel, je demandais leur nom, pour le
consigner sur mon calepin.

Ordinairement on me rpondait par un silence de mort. Si j'insistais, le
plus hardi me disait au nom de tous:

--Nous aimons tous nos compatriotes. Comment pouvons-nous te les nommer,
pour que tu enregistres leurs noms sur ton papier et qu'ils meurent
aussitt?

Cette peur du papier, ou plutt des noms, des renseignement qu'on lui
confie, est commune  toutes les races primitives. Elle a t note sur
la Cte, tout comme dans l'intrieur des terres.

Elle s'tend encore avec plus d'intensit,  la reproduction mcanique
des traits de l'individu au moyen de la photographie. Porteurs et
Babines se ressemblaient autrefois sous ce rapport.

On se rappelle qu'ils croyaient  l'existence d'une seconde me, un
second moi, dont la manifestation extrieure prcdait de prs sa
disparition, et par l mme pronostiquait la mort de l'homme. Il y
avait, surtout chez les Babines, des types de vieux sauvages que
j'aurais voulu reproduire dans certains de mes crits. Je les priai, les
suppliai avec force cajoleries, de se laisser photographier. Leur
rponse expliquait leurs ides  ce sujet.

--Non, non, non, me dirent-ils; nous n'y consentirons jamais. Ne
savons-nous pas que ta bote mystrieuse arrache la seconde me et
l'expose sur le papier! Nous ne sommes pas si presss de mourir...

Et ils riaient d'un air qui semblait dire:

--Nous ne sommes pas si btes que tu le crois.

A travers le prisme de cette navet enfantine, leurs notions
physiologiques deviennent on ne peut plus curieuses. Les maladies, par
exemple, sont pour eux autant d'tres concrets--on dirait des
microbes--fabriqus  volont par des personnes mal intentionnes.

Une pidmie de grippe fit un hiver de grands ravages au Rocher-Dboul.
Sait-on qui en fut la cause, j'allais dire l'auteur? Le ministre
protestant avec lequel j'avais eu la discussion publique que j'ai
rapporte ailleurs!

Dpit d'avoir t mis  quia, il se vengea de moi en fabriquant en
secret--c'est le mot des sauvages--une maladie dont il lana les
lments aux quatre vents du ciel! Et voil pourquoi tant de monde
mourut chez les Babines de la rivire! Mais le prtre, plus fort que
lui, ayant appris le fait par les Babines du lac, pria pour ces
derniers, en sorte que l'influenza ne put les atteindre.

Heureusement pour ledit ministre qu'il avait dcamp; autrement il est
probable que mme ses mdecines n'auraient pu le protger contre la rage
des Indiens.

C'est cette mme navet, jointe  un grand amour de la France, qui
faisait dire au chef du lac Stuart, lors de nos revers de 1870-71:

--Si seulement ce n'tait pas si loin, je pourrais aller avec mes gens
prter main-forte aux Franais!

Or il lui aurait fallu beaucoup chercher pour trouver cinquante
guerriers  enrler. Comme les Prussiens durent s'estimer heureux de ce
que la distance ait empch notre chef d'aller les annihiler!

Sans remonter  une poque si recule, ne trouvai-je pas, au printemps
de 1896,  mon passage  Natlh en route pour la France, toute une
peuplade plore parce qu'on avait vu, disait-on, un gant haut comme
une montagne et chauss de raquettes de taille  l'avenant se promener
silencieux dans la fort? Il faut venir en Amrique pour trouver pareils
gants!

Ayant descendu jusqu' Quesnel, au cours du mme voyage, je fus accabl
de questions par une autre fraction de tribu, qui avait entendu dire que
le Pape avait prdit trois jours d'une obscurit complte,  laquelle
survivraient seuls ceux qui se seraient pralablement munis de
chandelles bnites!

C'est encore cette navet, c'est cette simplicit enfantine, jointes 
une trs haute ide du prtre, qui occasionne parfois certaines
remarques qu'un blanc serait tent de trouver saugrenues.

--Une ide qui me tracasse depuis longtemps, nous dit un rustique en
nous abordant, est celle-ci: puisque les prtres ne se marient point,
ils ne peuvent se perptuer. Alors d'o viennent-ils donc?

Le brave homme croyait tellement le prtre un tre  part dans la
cration, qu'il lui supposait une gnalogie toute particulire.

De l'importance et du savoir du prtre, nos indignes, tels que je les
ai connus, avaient une ide extravagante. Ils l'interrogeaient sur les
questions les plus ardues, et s'il rpondait par une profession
d'ignorance:

--Et pourtant tu es prtre! lui disaient-ils sans trop le croire.

                                ***

Simplicit nave, crdulit enfantine, confiance dans la prire et,
depuis leur conversion, un esprit de foi suffisant pour engendrer le
pardon des injures ou des torts autrefois punis de reprsailles
terribles--on se rappelle le cas de Taya--voil donc autant de
caractristiques et de qualits  l'actif de nos sauvages.

Je n'aurai pourtant pas approfondi la question de la mentalit indienne,
du moins celle des Dns, si je n'appelle l'attention sur ce qu'on peut
regarder comme une de leurs principales caractristiques, je veux dire
leur extrme propensit  l'exagration. Ce travers, qui accuse une
certaine enfance de l'esprit, parat le propre de leur race entire, vu
que le P. Petitot, qui les connut mieux que personne, s'y arrte en
parlant de leurs frres de l'est dans l'un de ses livres populaires.

On vient d'entrevoir, sans trop en approcher, le terrible gant qui
avait surgi dans nos forts occidentales, gant si norme qu'il foulait
aux pieds, parat-il, les arbres comme nous foulons aux pieds les brins
d'herbe de la prairie. Il n'est pas, assure-t-on, le seul tre
gigantesque qui hante les dserts de mon ancien pays.

Au cours de mon grand voyage d'exploration de 1895, dont j'ai publi
ailleurs le journal, mes compagnons furent tout particulirement
consterns du caractre bourru de la pice d'eau que j'appelai Dawson.
Il y rgnait une tempte sans direction fixe, un vent qui faisait
tourbillonner les vagues tantt dans un sens, tantt dans un autre,
souvent de tous cts  la fois.

Une fois rendus chez les sauvages du lac Sainte-Marie, nous emes
l'explication du mystre. Ce lac est, dit-on, peupl d'ours gris
sous-marins gros comme des les, tandis que leurs petits ont la taille
des barges de la compagnie de la baie d'Hudson. Or ces animaux sont trs
jaloux de leur rserve; ils s'irritent facilement de la prsence
d'trangers sur leurs eaux.

Qui peut, aprs cela, s'tonner de l'extraordinaire bouleversement de la
surface de ce lac?

Et ce n'est pas tout. Son voisin, le lac Morice, nourrit aussi des
gants. Cette fois, ils prennent la forme d'normes serpents, dont les
cailles sont, parat-il, grandes comme une peau de castor. Nous n'en
vmes point; mais il n'y a l rien qui soit de nature  tonner: le
prtre tait de la partie, et ces tres malfaisants se cachent du
prtre. Seulement, si nous avions pris la peine de chercher aux bons
endroits, nous n'aurions pu manquer de dcouvrir la trace de leur
passage sur le rivage.

Ces exagrations, spciales aux cas prsents, ont leur contrepartie dans
la manire de parler des sauvages. Si je ne craignais de faire dgnrer
ces pages en tude philologique, je pourrais montrer comment leur langue
se prte  ce travers d'esprit enfantin. De mme que nous disons par
hyperbole: mourir d'ennui, tout en restant bien vivant, de mme nos
Dns "meurent de crasse", pour dire qu'ils sont bien sales; "sont tus
par les soucis", c'est--dire sont bien anxieux; "tuent par la faim",
lorsqu'ils ne donnent pas beaucoup  manger, etc.

Un groupe de quatre ou cinq trangers est-il en vue sur la glace du lac?
Vite on accourt vous annoncer que le lac est couvert d'une foule norme.

Par contre, lorsqu'il parle du rsultat de ses efforts dans le bois,
l'tiquette veut que le chasseur le dprcie, alors qu'un blanc serait
plutt tent de l'exagrer. A la question: As-tu beaucoup de fourrures?
l'Indien rpondra gnralement: Point du tout, je n'ai rien tu, s'il
n'a pris que quelques fauves ou pices de gibier, et: Rien que
quelques-uns s'il en a pris beaucoup.

De mme pour le pcheur. Une fois que je remontais le cours du fougueux
Fraser gonfl par les chaleurs de juillet, nous ne pouvions avancer que
trs pniblement  l'aide de la perche. Nous avions, pour cette raison,
rsolu de profiter d'un beau clair de lune, pour compenser par un
travail de nuit la lenteur force de notre navigation pendant le jour.

Comme nous approchions du village o nous nous rendions, nous
apercevions de distance en distance, immobiles et silencieuses, des
formes humaines plantes sur quelque pointe rocheuse du rivage que nous
suivions sur l'eau, et comme absorbes dans la contemplation des flots
qui coulaient  leurs pieds.

A nos questions poses en les abordant, la rponse tait invariablement:

--_So krak, thallo houlerh_, aucunement, il n'y a point de saumon.

C'taient des sauvages qui pchaient  la puise. Ils la tenaient dans
l'eau, et surveillaient attentivement les poissons dont ils suivaient
des yeux les mouvements, se tenant prts  lever brusquement cette puise
au cas o l'un d'eux se ft hasard dedans.

Cette dprciation tudie n'est en ralit qu'une forme subtile
d'orgueil. Non, je n'ai rien pris, quivaut au fond : Je suis si bon
chasseur, si merveilleux pcheur que mes captures ne comptent pas pour
moi. C'est comme si je n'avais rien pris.

Car bien naf serait celui qui s'imaginerait que la vanit ne saurait se
cacher sous les dehors sordides de l'Indien, dans l'humble milieu o il
vit. Il est, au contraire, dans beaucoup de cas trs vaniteux, bien que
d'une manire diffrente de la ntre. Dans son tat primitif, il n'a pas
la fiert des atours avec laquelle nous sommes familiers. Les plus
grands chefs taient d'ordinaire les plus mal vtus.

Ils faisaient mme parade de leurs haillons. C'tait leur manire de
dire: Voyez comme je me prive de tout pour donner aux autres!

Car pour le sauvage, du moins celui que j'ai tudi, que j'ai connu et
frquent prs d'un quart de sicle, la plus grande vertu, la qualit
qu'il prisait le plus, c'tait la gnrosit. Pour la mme raison, la
plus grande insulte que vous puissiez faire  quelqu'un, mme
aujourd'hui, c'est de mme simplement insinuer qu'il est chiche.

Vous a-t-on donn quelque nourriture, quelque denre, des fruits, etc?
Si vous voulez offenser gravement le donateur, vous n'avez qu' lui
dire:

--_Na, nt'sai-yaz_, tiens, ton _petit_ vase, en lui rendant ce qui a
contenu le cadeau.

Ce sera pour lui une insulte mortelle, et il s'en vengera en vous jetant
 la figure--je veux dire en vous donnant avec humeur--tout ce qui
pourra lui tomber sous la main, vous mettant par l dans l'obligation
morale de le compenser ensuite par un don encore plus fort.

Car, chez l'Indien nature, la grande rgle sociale est _do ut des_, je
te donne (un peu) pour que tu me donnes (beaucoup). Les sauvages rient
des blancs et de leur marchands de profession qui, font-ils remarquer,
ne peuvent rien donner, mais ne savent que vendre.

--Nous autres, Indiens, disent-ils, nous ne sommes pas faits ainsi, nous
ne sommes pas si mesquins. Nous ne vendons pas, nous donnons.

Ce qui n'empche que celui qui parle ainsi a une mmoire merveilleuse.

--Il y a tant de temps, dans telle place, je t'ai donn telle et telle
chose. Tu ne m'as encore rien donn depuis..., ne manquera-t-il pas de
dire.

Et pour eux, il n'y a l aucun ngoce; c'est l'exercice d'une pure
gnrosit.

Dans un autre ordre d'ides, l'Indien a une excellente opinion de
lui-mme, et il ne se gne nullement pour le montrer, surtout quand il a
en vue l'obtention de quelque faveur.

--Je ne suis pas comme les autres, menteur; je n'ai pas la langue
fourchue, ou plus souvent, je n'ai pas deux langues--l'_os bilingue_ des
Livres Saints--commencera souvent par dire un sauvage dsireux de
s'insinuer dans vos bonnes grces, et de vous faire avaler les sornettes
qu'il veut vous dbiter.

C'est le prambule d'une foule de gens qui ont une faveur  vous
demander, et essaient de vous prdisposer en leur faveur.

C'est cette mme estime de soi qui porte une division de tribu, les
habitants d'un village, les membres d'une bande de sauvages 
constamment dprcier, dnigrer, tourner en drision les groupes
trangers au leur. Cette rgle, on peut le dire, ne souffre pas
d'exception. C'est dans le sang des naturels. Je n'ai jamais connu de
localit dont les gens ne se crussent pas suprieurs  ceux des autres,
excepte peut-tre chez les Skanais, qui, sous certains rapports
seulement, se sentent infrieurs aux Porteurs.

Par ailleurs, nos Dns n'ont rien de ce stocisme tudi, de ces
manires empeses qui passent pour le propre de l'aborigne amricain.
Comme ils sont par nature de grands enfants, ils se montrent partout et
toujours trs enjous, assez ports  la moquerie et des mimes parfaits.

Jouissent-ils momentanment de l'hospitalit d'autrui, de gens avec
lesquels ils ne sont unis par aucun lien de parent? Ils tudient, sans
faire mine de rien, leurs htes ou leurs connaissances, ou encore les
habitants de la mme place, et, sur leur retour, ce ne sera chez eux que
saillies plus ou moins mordantes, et ils passeront de longs moments 
contrefaire les travers, ou manire de faire et de dire de ceux avec
lesquels ils ont t en contact.

La socit du Dn n'est rien moins qu'ennuyeuse. Sa langue si prcise,
si expressive se prte merveilleusement aux jeux de mots, aux reparties
dsopilantes, et j'ai pass avec eux je ne sais combien d'heures dans
une hilarit bruyante. Parfois on en pleurait  force de rire!

Et cela, bien entendu, sans la moindre plaisanterie dplace. En
l'absence du prtre, je ne jurerais pas que les Porteurs soient toujours
aussi rservs dans leurs paroles qu'ils le devraient, d'autant plus que
leur langue est comme le latin, elle brave l'honntet.

C'est l un dfaut qui a parfois ses avantages. Par exemple, au cours
d'une confidence, lorsque devient ncessaire un expos qui coterait 
une me chaste, un mot, un seul mot en dira autant en porteur qu'une
longue phrase, et pourra mme remplacer toute une explication en
franais.




CHAPITRE XX

_DOUBLE EPILOGUE_


SOMMAIRE.--Mauvaise sant--Visite peu ordinaire--Dcouverte macabre--Un
revenant--Aprs seize ans--"C'est lui!"


Malgr les pronostics pessimistes que l'affection avait dicts  mon
vnr Pre en Dieu, Mgr L.-J. D'Herbomez, je souffris  peine d'une
maladie srieuse tout le temps que j'vanglisai mes chers Dns du
nord. Je fus bien victime de quelques accidents, tant, par exemple,
empoisonn par mgarde, alors que je me fis, par des vomissements sans
fin, une plaie au poumon qui prit du temps pour se cicatriser. Mais,
somme toute, je jouis constamment d'une sant au moins relativement
bonne.

Ce qui m'prouva le plus fut incontestablement mon travail d'imprimerie,
la composition et le tirage par une seule et mme personne tant, avec
tous les travaux accessoires propres  l'impression du sauvage, une
tche au-dessus des forces de quiconque a encore autre chose  faire.

--Pre, coutez bien ceci, me dit un jour un Franais, _rara avis_, qui
s'tait fourvoy dans nos parages: si vous continuez  vous tuer ainsi,
vous serez dans la tombe avant cinq ans.

Le brave homme m'avait vu quelques instants attel  ma presse. Il avait
t tmoin de la pluie de sueur qui tombait sur le plancher comme je
manoeuvrais avec le pied une belle machine faite pour la vapeur ou le
pouvoir lectrique.

Je ris de son apprhension, pourtant dsintresse, et continuai mes
travaux d'impression, heureux et content, sans trop me rendre compte
que ce labeur pouvait avoir des suites regrettables.

Ce  quoi je ne voulais pas croire arriva pourtant, et, peu aprs, je
devais crire  l'un de nos Pres en Europe:

"Je reviens de Pintch, o j'ai t bnir une glise rcemment
construite par les Indiens de ce village. En entreprenant cette petite
course, j'tais loin d'tre bien portant, et savez-vous ce que j'y ai
gagn pour prix de ma peine? Des coups de couteau, mon Rvrend Pre;
des coups de couteau bien conditionns, je vous assure, et dont j'ai en
ce moment un ct tout cribl! Et, qui plus est, je dois ces coups 
l'amabilit des sauvages mmes auxquels j'tais all rendre service,
aprs les fatigues de nos dernires ftes!

"Comment? allez-vous dire, un commencement de perscution? un martyre?
Vous n'tes pourtant ni en Chine ni en Core.

"Oh! non, mon bien-aim Pre, notre position reste toujours la mme; ici
nous ne pouvons attendre d'autre martyre que celui qui rsulte des mille
privations et souffrances, morales et physiques, inhrentes  la charge
d'un immense district comme le ntre, surtout quand cette charge est
concentre sur une seule tte.

"Mais il faut bien vous dire que, depuis mon voyage en France, j'ai t
loin de jouir d'une sant florissante. Dans ces derniers temps, j'ai
essay d'une certaine drogue amricaine renomme pour son efficacit
contre le malaise qui m'oppresse. Comme l'effet ne rpondait point aux
esprances que sa rclame m'avait fait concevoir, j'ai fini, pour
secouer enfin mon mal, par doubler et mme tripler la dose. Le rsultat
c'est que j'ai t pris au ct gauche de douleurs endures plus ou
moins patiemment pendant deux semaines, mais qui ont fini par devenir
insupportables.

"Comme mon tat ne faisait qu'empirer et que le repos m'tait devenu
tout aussi difficile que le travail, j'ai fait ce  quoi tout autre se
serait soumis  ma place. A plus de cent lieues de tout mdecin, et avec
l'assurance que, dans dix jours, je ne pourrais plus sortir du district,
je me suis fait sauvage, et je me suis laiss saigner par les
chirurgiens indignes.

"Or ici saigner, en pareille circonstance, veut dire _darder_, et le
couteau remplace naturellement la lancette du practicien d'Europe. Ici
on darde impitoyablement les chairs endolories dans le but d'en extraire
le mauvais sang, et je puis dire que, toute dangereuse que puisse tre
cette opration--on s'expose  se laisser couper entirement une ou
plusieurs veines--elle ne laisse pas que de procurer un soulagement bien
sensible. Malheureusement il ne dure pas" (_Missions des O.M.I._, p.
134; Paris, 1900).

Avec les mois et les annes, mon mal empira, probablement parce que je
ne voyais point comment j'aurais pu interrompre mes travaux; en sorte
que, une autre circonstance aidant, je dus descendre  New-Westminster
et voir le docteur. Celui-ci ayant constat chez moi un puisement
total, me condamna  un repos absolu--ma sentence de mort, ou peu s'en
faut.

Enfin, le climat de la Cte m'tant nuisible, il finit par m'envoyer
villgiaturer  Kamloops, dans la zone aride de la Colombie Britannique.

L j'eus un soir une visite pas du tout banale, qui eut des consquences
encore plus extraordinaires. On parle souvent de revenants dans les
veilles d'hiver, o l'on n'a gure autre chose  faire qu' jaser,
jouer ou bailler aux corneilles. Beaucoup traitent de simples
pouvantails d'enfants ce que d'autres donnent comme autant de
manifestations de l'existence d'un autre monde. Il y a tant de cas o la
supercherie est plus ou moins vidente que les premiers ne manquent pas
d'excuses pour leur scepticisme.

Quant  moi, je vais maintenant raconter ce qui m'arriva  ma nouvelle
place sans exagration ni ni embellissements, et je garantis la plus
parfaite authenticit de ce qui suit.

C'tait en t 1907, un vendredi aprs souper. J'tais seul  la maison
avec un vieux frre convers, lorsque j'entendis la cloche de la porte
sonner. M'tant port aux informations, je me trouvai face  face avec
un jeune Canadien-franais, aux yeux bleus singulirement hagards, aux
cheveux bourrus et portant une barbiche blonde, qui me demanda 
brle-pourpoint:

--Etes-vous un prtre?

Comme j'tais en soutane dans le presbytre de la petite ville, cette
question me parut un peu trange. Aprs avoir t satisfait sous ce
rapport, le jeune homme se jeta  mes pieds et me demanda ma
bndiction.

Puis je le fis entrer, ce qu'il ne voulut faire qu'en jetant des regards
furtifs  droite et  gauche, et en s'assurant que personne ne le
suivait. Une fois au parloir, il se montra nerveux, et comme obsd
d'une crainte que je ne pouvais m'expliquer.

--Puis-je vous demander d'o vous venez? fis-je alors.

--De Vancouver, rpondit-il.

--De Vancouver? Mais ce n'est point l'heure du train, objectai-je.

--Oh! je ne suis pas venu par le train.

--Comment alors?

--A pied, dit-il.

--Comment! remarquai-je, nous sommes  254 milles de cette ville. Vous
devez tre bien fatigu?

--Je ne suis point arriv aujourd'hui.

--O tiez-vous donc?

--Dans la brousse.

--Pourquoi cela?

--Pour me cacher.

--Mais pourquoi vous cacher? Auriez-vous fait quelque mauvais coup?

--Aucunement.

--Alors pourquoi vous cacher?

--Parce qu'on veut me tuer.

--Qui veut vous tuer.

--Tout le monde.

--Et pourquoi donc?

--Je ne sais pas, je n'ai rien fait.

Et son air troubl, ses yeux inquiets qui ne pouvaient se fixer nulle
part, m'apprirent vite que j'avais affaire  un hallucin, sinon  un
fou bien conditionn.

Aussi ne fus-je pas peu embarrass lorsque le pauvre homme, apparemment
pour tuer le temps, me demanda d'entendre sa confession. Une confession,
pensai-je, postule l'absolution, c'est--dire la rception du sacrement
de pnitence. Or il faut avoir l'usage de la raison pour recevoir ce
sacrement. Mais mon visiteur en tait videmment dnu. Je fus donc
heureux de pouvoir, sans forcer la note, recourir  un subterfuge.

--Je ne suis pas le cur ici, lui dis-je; le cur est parti ce matin
pour visiter un malade, et sera de retour demain. Revenez alors, et vous
aurez toutes facilits pour vous confesser.

Le jeune homme, qui, pendant ce temps, scrutait tous les coins et
recoins de la maison, ne parut qu' demi satisfait de cette rponse. Il
me demanda alors s'il ne pourrait pas coucher dans la maison, ce  quoi
je rpondis que toutes les chambres taient occupes, bien que leurs
locataires fussent momentanment absents.

Puis, le prenant doucement par le bras, je le menai  la porte, d'o
l'on avait une vue superbe sur toute la ville--le presbytre, comme
l'glise, tant bti sur une forte minence.

--Vous voyez ce grand toit vert? lui demandai-je en montrant du doigt
une grosse maison carre.

--Oui, fit-il sur un ton piteux.

--Eh! bien, allez l, et dites que c'est le P. Morice qui vous envoie.
Vous verrez comme vous serez bien reu.

C'tait la rsidence d'une famille amie, les Latrmouille (descendants
des de Latrmoille).

L'tranger se gratta l'oreille, jeta sur la ville un regard effar, et
soupira:

--Si je pouvais seulement arriver l en vie!

Je le rassurai de mon mieux, l'assurai qu'il n'y avait absolument aucun
danger, d'autant plus que personne ne le connaissait, et il partit dans
la direction indique.

Kamloops est situ dans une troite valle, ou plutt dans un trou au
confluent de la Thompson du Nord avec la Thompson proprement dite, et
sur la rive mridionale de la dernire. Sur la rive nord, se trouve la
rserve des sauvages chouchouapes, pour lesquelles le Gouvernement
fdral a tabli une belle cole industrielle. Celle-ci tait alors sous
la direction de mon grand ami, le R. P. Alphonse Carion, Belge qui
m'avait aid  complter mon cours de thologie  Sainte-Marie du
Fraser.

Le samedi suivant, c'est--dire le lendemain de la visite du Canadien,
qui devait venir se confesser, il ne parut point. Le dimanche, ayant eu
 aller voir mon confrre  l'cole indienne, je passai et repassai par
le grand pont jet sur la branche principale de la Thompson, ou plutt
sur la seule rivire qui soit rellement la Thompson, le cours d'eau qui
vient du nord n'ayant rien de commun avec elle--ce n'est pas la seule
erreur hydrographique que les Anglais aient  leur crdit en Colombie
Britannique...

Je n'tais pas plus tt rentr en ville, aprs ma visite  l'cole, que
je rencontrai une connaissance qui me dit:

--Vous venez de chez les sauvages?

--Oui.

--Vous connaissez la nouvelle?

--Quelle nouvelle?

--On vient de trouver sous le pont que vous avez travers le corps d'un
homme qui s'y est pendu avec de la broche (du fil de fer).

--Ah! Et qui est-ce?

--On n'en sait rien. Personne ne connat l'individu.

Ce n'tait pas gai; mais le fait que le pendu tait apparemment un
tranger rendait la nouvelle moins impressionnante. Aussi je ne m'y
arrtai pas plus qu'il ne fallait.

Le lendemain, lundi, tant all chercher mon courrier au bureau de
poste, qui se trouvait juste  l'extrmit ouest de la petite ville,
compose l d'une seule rue, je fus accost  mon retour par un M.
Gordon, qui tait entrepreneur de pompes funbres.

--Pre, me dit-il, j'ai dans mon tablissement le corps d'un pendu qu'on
a trouv hier sous le pont. Personne ne le connat. Vous autres, prtres
catholiques, connaissez toutes sortes de monde. Auriez-vous objection 
entrer et  essayer d'identifier mon homme?

Cette invitation ne me souriait pas prcisment. Pourtant, pour faire
plaisir  M. Gordon, j'entrai et vis, gisant sur un canap, un jeune
homme marqu  la gorge d'un lger collier rose, produit par le fil de
fer qui l'avait trangl, et tirant la langue d'une manire qui faisait
mal  voir.

Je considrais le pauvre suicid sans trop savoir que penser, lorsque
l'entrepreneur interrompit le cours de ma rverie.

--_Well_, dit-il, qu'en pensez-vous? Le connaissez-vous?

Pour toute rponse je lui racontai alors la visite que j'avais reue le
vendredi soir, et mentionnai les manires tranges de mon visiteur.

--C'est bien la mme figure, ce sont les mmes cheveux, ajoutai-je; mais
il y a une diffrence notable: mon jeune homme portait une petite barbe,
tandis que celui-ci est ras.

--Qu' cela ne tienne, fit alors M. Gordon.

Et ouvrant un tiroir, il me montra un rasoir.

--Voici ce qu'on a trouv sur lui, continua-t-il. Vous dites qu'il se
croyait poursuivi, et qu'il avait pass quelque temps cach dans le
bois. Il a videmment cru se dguiser en se rasant...

C'tait, comme le remarquait mon interlocuteur, l'vidence mme. J'avais
bien sous les yeux celui qui tait venu me voir et que... j'avais refus
de confesser!...

Cette dernire pense me mit mal  l'aise, et me poursuivit toute la
journe. Assez impressionnable par nature, ce souvenir me hantait, et je
me demandais:

--Ne serait-ce point  cause de toi que ce pauvre homme s'est pendu?
Peut-tre que si tu l'avais confess il n'aurait point ainsi cd au
dsespoir...

Ma conscience avait beau me rassurer, me montrer que, n'tant point
_compos mentis_, n'ayant plus l'usage de sa raison, il n'aurait pu
recevoir un sacrement, et que partant sa confession et t inutile,
sinon peut-tre une moquerie, l'impression produite par cette macabre
dcouverte semblait presque me mettre dans la position d'un coupable.

J'avais constamment prsente  l'esprit cette figure aux traits
contracts, cette langue bleutre qui en sortait de la bouche, ce
collier qui rappelait l'instrument de son supplice. Cette obsession
devint pire  la tombe de la nuit, surtout lorsque sonna pour moi
l'heure d'aller me coucher.

Pour comprendre ce qui devait arriver, le lecteur doit connatre ma
situation  Kamloops. Le docteur ayant dclar que, bien que sain de
corps et d'esprit, l'extraordinaire surmenage auquel je m'tais livr au
lac Stuart m'avait rendu ncessaire le repos le plus complet, on m'avait
mis, o? Je le donne en dix  l'ami lecteur. Dans la tour de l'glise!

C'est l que j'avais ma chambre, une belle chambre fort dcemment
meuble. L j'avais la tranquillit que rclamai mon tat, et pouvais
prendre tout le repos qu'on me dsirait.

Cette disposition de mon domicile, je n'en apprciais peut-tre pas les
avantages  leur juste valeur, tourment que j'tais constamment par le
dsir incontrlable de retourner chez mes enfants du nord. Dans mon tat
de sant, je ne pouvais pourtant dsirer mieux.

Mais que dire de cette solitude dans le bouleversement qui venait de
rompre la monotonie force de ma vie? Quelque chose comme un crpe
funbre obnubilait maintenant mon esprit. N'tais-je pas ds lors
coupable du sang de mon frre?

C'est avec ces sombres penses que j'allai ce soir-l me coucher dans ma
chambre solitaire. J'avais  peine t quelques instants dans mon lit,
que je crus entendre, dans la noirceur de la nuit, un bruit lointain,
lger et confus, comme le geignement de quelqu'un qui touffe...

Me levant en sursaut:

--Serait-ce mon pendu qui revient me faire payer de n'avoir pas voulu
entendre sa confession? me demandai-je.

Et je me mis  chercher. Ma chambre donnait sur la tribune, ou le jub,
de l'glise. Je m'y rendis, et regardai partout.

--Aprs tout, il est possible que ce soit un de mes confrres qui veut
m'effrayer par plaisanterie, pensai-je.

Mais non, il n'y avait personne.

--Et si je m'tais tromp?... Allons, pas de sensiblerie ridicule,
fis-je alors. Vite au lit, et oublions tout.

Mais mon revenant tait apparemment dcid  m'empcher de rien oublier.
Ses mmes efforts d'homme qui se pend, qui touffe, recommencrent de
plus belle. Cette fois, il ne pouvait y avoir aucun doute: c'tait bien
lui. Mais o tait-il? Que me voulait-il? Que devais-je faire? Me lever,
videmment. C'est ce que je fis. Je sortis mme et inspectai les
environs sans rien dcouvrir. J'aurais d me rappeler qu'un revenant ne
laisse point de traces!

Une troisime fois, je me remis au lit, non sans avoir bien pri, et
promis de ne pas oublier mon perscuteur au saint autel s'il me laissait
tranquille. Immdiatement le mme bruit frappa mon oreille!

--Cette fois il faut en finir, me dis-je un peu excit.

Et je saisis nerveusement mon oreiller et l'envoyai promener par terre.
Zzz! fit alors une gupe, qui en sortit et dcampa dans la direction de
la fentre, heureuse d'tre enfin dlivre du poids de ma tte, qui
avait manqu de l'craser!

C'tait mon revenant!

                               ***

Longtemps aprs, alors que seize longues annes s'taient coules
depuis mon dpart du lac Stuart, une grande consolation m'tait
rserve. Mes toujours si chers enfants du nord taient entrs si avant
dans mon coeur que leur souvenir tait devenu pour moi une vritable
obsession. Je les voyais partout, y pensais constamment, les retrouvais
dans mes rves, les reprenais de leurs fautes et les excitais au bien.
Bref, je revivais de nuit la vie qui m'avait rendu si heureux. Et
maintenant j'allais les revoir en ralit! C'tait un bonheur dont aucun
lecteur ne peut comprendre l'intensit.

Ces braves gens avaient bien correspondu avec moi au moyen des
caractres que j'avais invents pour eux. Ils m'avaient dit leurs joies,
mais surtout leurs deuils et leur tristesse rsultant de mon absence et
du nouvel tat de choses. Ils m'avaient maintes fois suppli de revenir
 eux, et, devant le fait que mes successeurs ne pouvaient apprendre
leur langue, ils s'taient tonns de ce qu'on ne me laisst point
retourner parfaire mon oeuvre, que les autres, assuraient-ils, ne
pouvaient continuer.

Et chaque fois ils avaient fini en me renouvelant leur inaltrable
affection.

Et maintenant je pouvais avoir, et leur donner, la satisfaction d'une
visite! Quelle bonne aubaine! Je savais pourtant que tout tait bien
chang chez eux depuis mon dpart. La civilisation matrielle--bien
mauvais cadeau!--s'y tait introduite avec le chemin de fer, et, pour ne
citer qu'un cas, cette mme innovation avait refoul vers le nord le
village du fort Georges, qui avait d faire place  Prince-Georges, o
les nouveaux venus s'taient camps.

On avait cantonn mes enfants dans une nouvelle rserve sur le haut
Fraser, en face de la station de Shelley, o je m'arrtai deux jours.
Quelles exclamations de joie chez ces pauvres gens,  la vue de celui
qu'ils persistaient  appeler leur pre! Quelle indicible joie lorsque
je reconnaissais ceux qui taient adultes seize ans auparavant! Et
quelle immense satisfaction en constatant que, malgr les prvisions des
blancs, je savais encore leur langue et pouvais leur prcher comme
autrefois!

Aprs un sjour entre deux trains, ils vinrent en corps me reconduire 
la station. Dtail minuscule, mais qui en dira long sur leur attention
pour leur ancien missionnaire: comme mon train tait en retard, et que
les moustiques foisonnaient, ils voulurent, pendant trois heures, se
relayer autour de lui pour l'en protger au moyen de rameaux de sapin
faisant l'office d'ventails!...

C'est dire que, vu l'heure avance et  cause de l'motion produite par
cette premire rencontre de mes anciennes ouailles, je n'eus mme pas la
curiosit de sortir du train et de jeter un coup d'oeil sur la nouvelle
ville de Prince-Georges.

Il faisait nuit, mais une nuit sereine  la douce lueur d'un beau clair
de lune, lorsque, tte baisse et absorb dans mes noires penses, je
vis une grosse main se porter vers moi, en mme temps que j'entendais
une voix mle qui disait:

--_How are you, Father Morice?_ comment allez-vous, Pre Morice?

Je levai les yeux, et vis un grand gaillard portant la livre des
officiers du Canadien-Pacifique--le nouveau conducteur.

--Pardon, Monsieur, dis-je alors, vous devez vous tromper. Je n'ai point
l'honneur de vous connatre.

--Mais moi je vous connais, remarqua l'officier avec emphase.

--Et comment cela? fis-je tonn.

--Comment? Mais qui est-ce qui ne connat pas le grand pionnier du pays,
celui qui en a fait la carte qui a servi aux constructeurs de mon chemin
de fer, celui qui a civilis nos Indiens, qui les a faits ce qu'ils
sont! Et puis n'avons-nous pas  Prince-Rupert Mgr Bunoz? Croyez-vous
qu'il ne m'ait jamais parl de vous?

--C'est possible; mais tout cela ne vous dit pas que je suis le grand
homme qu'il vous plat de porter aux nues.

--C'est vrai. J'oubliais de vous dire que tout le monde savait 
Prince-Georges que vous tiez chez les sauvages de Shelley, et chacun
s'attendait  avoir le plaisir de vous voir. On va tre bien dsappoint
en constatant que vous tes pass tout droit.

J'appris plus tard que mon nouveau conducteur tait un ancien ministre
anglican. D'o son loquence!... Le brave homme fut si impressionn de
ma rencontre, qu'il oublia de me demander mon billet, et ne put, pour
cette raison, me donner un "chque" qui lui et rappel o il devait me
faire descendre.

Je continuai mon chemin, perdu  la fentre dans les plus douces
rminiscences. A cette rivire, j'avais un jour manqu chavirer en la
traversant avec mon cheval;  cette belle prairie, j'avais souvent camp
avec tels et tels Indiens que je revoyais en esprit, et voyez donc ce
bout de l'ancien sentier, o j'avais tant de fois galopp avec mon
fidle Bobby!

Et tous ces souvenirs se pressaient les uns sur les autres,
s'accumulaient dans mon esprit au fur et  mesure que nous passions par
les lieux auxquels ils se rapportaient.

Une bonne partie de la nuit se passa ainsi  revivre quelques bribes du
pass. Il tait trois heures et demie du matin, et nous tions arrts
depuis quelque temps lorsque, tonn de cette halte insolite, j'en vins
 me demander si je n'tais pas arriv  Vanderhoof, o je devais
descendre pour prendre la direction du lac Stuart.

Regardant par la fentre, je vis alors un assez fort groupement de
maisons.

--Je vais voir, me dis-je en me dirigeant vers le bout du vagon.

Soudain, au travers de la porte vitre, deux larges figures brunes
apparurent.

--_En e'tn! en e'tn!_ C'est lui! c'est lui! ft l'une d'elles.

Deux de mes chers Indiens du temps jadis, que je reconnus de suite!
Parvenu  la plateforme, j'eus sous les yeux le spectacle le plus
rconfortant que mon coeur ait jamais connu: tous les sauvages, hommes,
femmes et enfants, jeunes et vieux, de Stony-Creek,  neuf milles de l,
et cela  3 heures et demie du matin! Ayant entendu dire--car je ne leur
avais point crit--que je devais passer par l en route pour mon
ancienne Mission, ils taient accourus me rencontrer!

Mon grand conducteur, oubliant les exigences de son horaire, tait l,
lui aussi, contemplant le tout bouche be. Le pauvre homme n'en revenait
pas.

--Vous devez tre bien fier de vos gens, me dit-il alors.

On devine ma rponse.

Puis vinrent les cris d'allgresse, les interminables poignes de main,
et les protestations d'attachement de jeunes et de vieux: aprs quoi le
chef voulut me faire un discours pour me demander la faveur d'une visite
 leur village, aprs l'expdition des affaires (surtout d'ordre
linguistique) qui me ramenaient au centre de mon ancienne mission.

Mais, persuad par les blancs arrivs au pays depuis mon dpart que
j'avais srement dsappris leur langue au cours des seize ans qui
venaient de s'couler, il crut devoir faire comme avec les prtres qui
m'avaient succd, et commena pniblement une harangue chevele dans
un anglais pitoyablement boiteux.

--Que baragouines-tu ainsi? dis-je alors dans sa propre langue. Pourquoi
ces priodes embarrasses que je ne comprends pas? Parle donc ta langue,
et je te comprendrai.

Comment dcrire alors les clats de rire, les quolibets aux dpens du
pauvre chef et les "ouh! ouh! il parle encore notre langue" jaculs par
les vieilles qui se portaient en mme temps la main  la bouche en signe
d'extrme satisfaction, et en pleuraient presque de joie?

Puis ce fut une visite en rgle et assez prolonge au lac Stuart, o je
fus reu au son des deux belles cloches de mon ancienne glise, tout
comme si j'eusse t l'vque diocsain. L, tout en travaillant fort,
je pus jouir de l'hospitalit de l'un de mes successeurs au pays,
l'excellent P. Elphge Allard, O.M.I., et des bons soins des Soeurs de
l'Enfant Jsus, qui tenaient maintenant une cole industrielle, o elles
levaient et formaient les enfants indignes de tout le district, tout
en les initiant aux connaissances propres  toute cole primaire.

Naturellement la population du lac tait accourue me saluer, me redire
son indfectible affection, et me demander en grce de revenir m'tablir
 la tte de la Mission. Un mot rsumera les sentiments de ces braves
gens, et montrera si leurs paroles taient vides de sens comme d'aucuns
seraient peut-tre ports  le croire: chacun tint  me faire son
offrande, et la somme totale qui en rsulta excda notablement le
montant de mes frais de voyage, aller et retour, de Winnipeg au lac
Stuart!

Qui dira maintenant que le sauvage n'a pas de coeur, et qu'il ne connat
point ce que nous appelons la reconnaissance?

FIN




Table des Gravures

                                             PAGE

Mission du lac Stuart                          81

Gazette indienne                              115

Un TENEZA porteur                             155

DZIKENIS en costume de gala                   190

Le mont TELZOUL, ou Saint-Louis               305




Table des Matires

                                             PAGE

Prface                                         7

Chapitre I--Prparation                         9

Chapitre II--Premires armes                   25

Chapitre III--Chez les Tchilkotines            46

Chapitre IV--Porteurs du Sud                   61

Chapitre V--Dans le Nord                       77

Chapitre VI--Lacs et Rivires                  93

Chapitre VII--Voyages du Printemps            112

Chapitre VIII--Les Skanais                   132

Chapitre IX--Chez les Babines                 151

Chapitre X--Dangers et Contretemps            170

Chapitre XI--Les Babines de la Rivire        188

Chapitre XII--Plus au Nord                    208

Chapitre XIII--Vers le Sud                    238

Chapitre XIV--Secours humains et Assistance
              surnaturelle                    255

Chapitre XV--Protections divines              272

Chapitre XVI--Au Pays des Lacs                292

Chapitre XVII--Tristesses et Joies            311

Chapitre XVIII--Encore plus au Nord           327

Chapitre XIX--Mentalit indienne              344

Chapitre XX--Double Epilogue                  360

Table des Gravures                            377




_DU MEME AUTEUR_


1--Histoire de l'Eglise Catholique dans l'Ouest Canadien,
   4 vols relis dos en cuir, 46 photo-gravures, 61
   fac-simils, 4 documents autographes                    $12.00

2--La mme, broche, mais avec toutes les gravures           8.00

3--Voyages et Aventures de Lebret  La Haye, Lisieux,
   Lourdes et Verdun, broch et illustr                     1.50

4--Vie de Mgr Langevin, 3e dition, relie et illustre      1.65

5--Dictionnaire historique des Canadiens de l'Ouest, reli   1.50

6--Le mme, broch                                           1.00

7--Histoire abrge de l'Ouest Canadien, broche et
   illustre, sur papier glac                                .40

8--La mme, reliure franaise souple                          .75

9--L'abb Petitot et les Dcouvertes gographiques au
   Canada, brochure                                           .30


_NOUVEAUTS_

10--M. Darveau, Martyr du Manitoba                            .45

11--En Europe Centrale, illustr                              .60

12--L'Ouest Canadien, Esquisse gographique, etc.,
    illustr (valeur de 150 pp.)                              .80

13--The Macdonell Family in Canada, paper-bound
    (all unpublished information)                             .60


_RARETS_

14--Primitive Tribes and Pioneer Traders, Hist. N.I.
    of B.C., bound and illustrated--VERY RARE                5.50

15--The Great Dn Race, 23 superb illustrations
    (one in colors), paper-bound                             4.20

16--The same, solidly bound (back and corners Morocco)       5.25

17--Disparus et Survivants, ouvrage de gd luxe (races
    indiennes, dtails extrmement intressants), broch     5.30

18--Le mme, solide reliure canadienne (un vrai Missel!)     6.75

19--Essai sur l'Origine des Dns, broch et illustr,
    presque puis                                           3.50


_SOUS PRESSE_

20--Croquis anthropologiques, 82 figures, broch             3.50




[Fin de _Souvenirs d'un missionnaire en Colombie Britannique_
par A.-G. Morice]
