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Titre: Le Tourbillon de Neige
Auteur: Pouchkine, Alexandre (1799-1837)
Traducteur: Anonyme
Illustrateur: Anonyme
Date de la premire publication [cette traduction]: 1843
   [journal hebdomadaire L'Illustration, No. 13, 27 mai 1843]
Date de la premire publication [version originale russe]: 1831
   [Rcits de feu Ivan Ptrovitch Belkine, 1831,
   nouvelle dition, 1834]
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: L'Illustration,
   No. 13, 27 mai 1843
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   21 aot 2011
Date de la dernire mise  jour:
   21 aot 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 839

Ce livre lectronique a t cr par Rnald Lvesque






Le Tourbillon de Neige.

NOUVELLE RUSSE, TRADUITE DE POUSCHKIN.

[Illustration.]

Vers la fin de l'anne 1814, cette anne si mmorable dans l'histoire
russe, vivait auprs de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalit
tait renomme dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient
chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-l pour jouer au
boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa
fille Marie, dont on aimait la figure ple et mlancolique et la taille
lance. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle possderait un
jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient  elle
pour leur fils.

Marie avait lu une quantit de romans franais, et, par suite de ses
lectures, s'tait trs-promptement prise d'un rve d'amour. Elle avait
prt l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui tait venu
passer quelques jours de cong dans sa famille. Il va sans dire qu'il
tait lui-mme trs-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille,
remarquant cette inclination mutuelle, traitrent l'officier plus mal
qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrce, et dfendirent  Marie de
jamais songer  l'pouser.

Cependant les deux amants s'crivaient et se donnaient de mystrieux
rendez-vous dans la fort du sapins et prs d'une chapelle en ruines.
La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un ternel
amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs
entretiens, les conduisirent enfui  une rsolution dcisive: Comme
nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une
volont cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions
nous-mmes les obstacles qu'on nous oppose. Ce fut le jeune officier
qui le premier exprima cette ide, et Marie, avec son imagination
romanesque, l'accepta immdiatement.

On tait  l'entre de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir
lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque
lettre, Wladimir conjurait sa bien-aime de s'abandonner  lui, de se
marier secrtement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la
retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie,
qui, touchs sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes
poux: Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.

Tout en accueillant ce projet. Marie hsitait cependant  le mettre 
excution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposs; enfin elle en
accepta un. Certain jour elle devait prtexter un mal de tte et se
retirer dans son appartement,  l'heure du souper. Sa femme de chambre
tait dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier
drob dans le jardin,  la porte duquel elles trouveraient un traneau
qui les conduirait  cinq werstes de l,  l'glise de Dschadrino, o
Wladimir les attendrait.

Toute la nuit qui prcda ce jour dcisif, Marie fut sur pied. Elle
prpara son bagage, ses vtements, ses bijoux, puis elle crivit une
longue lettre  une de ses amies et une autre  ses parents. Elle leur
disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la
violence de sa passion la dmarche qu'elle allait faire, et terminait en
les assurant que l'instant o elle pourrait venir se jeter  leurs pieds
et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Aprs
avoir scell ces deux lettres avec un cachet reprsentant deux coeurs
enflamms, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle
se jeta sur son lit et s'endormit. Bientt elle se rveilla effraye par
des rves affreux: il lui sembla qu'au moment o elle allait partir pour
l'glise, son pre l'enlevait d'une main courrouce et la prcipitait
dans un tnbreux abme; puis elle voyait devant elle son fianc, ple
et ensanglant, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus
tt  lui. Le matin elle se leva plus ple que de coutume et avec un
vritable mal de tte; ses parents l'interrogrent avec une tendre
sollicitude, et leurs questions affectueuses lui dchiraient le coeur.
Elle essaya de les tranquilliser, de paratre gaie, et ne put y
parvenir: le soir, elle se sentit l'me cruellement oppresse en
songeant que c'tait l le dernier jour qu'elle devait passer sous le
toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur,  tout ce qui
l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annona d'une voix
tremblante qu'elle tait force de se retirer, et souhaita le bonsoir 
ses parents; ils l'embrassrent en lui donnant comme de coutume leur
bndiction. Elle tait prte  fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra
dans son appartement, elle se jeta sur un sige et pleura longtemps. Sa
femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout tait
prt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son
pre et dire adieu  sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un
tourbillon de neige s'leva; le vent gmissait et faisait trembler les
portes et les fentres; c'tait pour elle comme un prsage sinistre.

Bientt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse,
prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme
de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne
s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait
arrter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine  l'extrmit
du jardin. Le traneau tait l; les chevaux, saisis par le froid,
pitinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforait de les
contenir. Il aida Marie et la femme de chambre  monter en voiture, puis
il saisit les rnes et partit.

Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune
enseigne.

Wladimir avait t en course tout le jour; d'abord chez le prtre, pour
convenir avec lui de la crmonie du mariage, puis chez des voisins,
pour les amener  l'glise comme tmoins. Le premier auquel il s'adressa
tait un cornette, retir du service, qui accepta avec joie la
proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies
de jeune homme. Il engagea Wladimir  dner, et promit de lui procurer
deux autres tmoins: en effet, dans l'aprs-midi arrivrent un
sous-officier et un jeune homme qui tait entr rcemment dans un
rgiment de uhlans; tous deux dclarrent qu'ils taient prts
non-seulement  servir de tmoins  Wladimir, mais mme  exposer leur
vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et
retourna chez lui pour faire ses derniers prparatifs. Aprs avoir
envoy son fidle Michel avec son traneau  la porte du jardin de sa
bien-aime, il prit pour lui un traneau plus lger, attel d'un seul
cheval, et se dirigea vers Dschadrino, o quelques heures aprs Marie
devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt
minutes.

A peine tait-il en pleine campagne, que l'orage clata et que le
tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut
couverte de neige, l'horizon envelopp d'un voile sombre,  travers
lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperut qu'il
s'tait cart du chemin, et chercha  y revenir, mais son cheval
tombait d'un ravin dans un autre, et  tout moment le traneau tait
renvers. Le jeune officier tait en marche depuis plus d'une
demi-heure, et n'avait pas encore atteint la fort de Dschadrino; il
continua sa route  travers un champ coup par de profondes crevasses.
Le tourbillon tait toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le
cheval commenait  tre trs-fatigu.

Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il
s'arrta, rflchit, chercha  recueillir ses souvenirs, et, enfin, se
dit qu'il devait tourner  droite; il s'en alla ainsi pendant une heure
encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse
d'ornire en ornire, culbutant, se relevant, et cherchant  ranimer
l'ardeur de son cheval, qui pouvait  peine marcher.

Enfin il aperut,  quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce
cte, et vit une fort. Dieu soit lou! dit-il;  prsent je ne suis
pas loign du but de ma course; et il s'avana le long du bois,
esprant retrouver son vrai chemin. Bientt, en effet, il atteignit une
route o le vent, arrt par les arbres, cessait de mugir; cette route
tait large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie 
une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait
toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre
la fin de cette fort. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans
un lieu qui lui tait totalement inconnu. Le dsespoir le saisit, il
frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit 
galoper, et bientt reprit un pas pnible, car il tait hors d'tat
d'aller plus vite.

Quelques instants aprs, Wladimir sortit de cette longue fort; mais il
eut beau regarder de ct et d'autre, il ne vit pas le village de
Dschadrino. Il tait dj prs de minuit, des larmes coulrent de ses
yeux; il continua sa route sans savoir o il allait. Cependant l'orage
commenait  s'apaiser, les nuages se dispersrent, le ciel s'claircit,
et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu
de laquelle s'levait un misrable hameau, compos de quatre  cinq
cabanes. Il se dirigea vers celle qui tait le plus prs de lui, et
frappa  la fentre; quelques minutes aprs, un vieillard lui apparut
avec sa barbe blanche, et lui dit: Que veux-tu?--Suis-je encore loin de
Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas
trs-loin, environ dix werstes. A ces mots. Wladimir fit un geste de
dsespoir, et resta immobile comme un homme frapp par la foudre.

Et d'o viens-tu donc? reprit le vieillard. Sans rpondre  cette
question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des
chevaux pour aller  Dschadrino. O veux-tu que j'en prenne? dit ce
paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un
guide; je le paierai gnreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais
t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui. Et il disparut. Quelques
minutes aprs. Wladimir frappa de nouveau  la fentre, Que veux-tu
encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille
et va venir. Si tu as froid, entre et viens te rchauffer.--Non, non,
merci! Envoie-moi ton fils.

La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avana tenant  la main un grand
bton avec lequel il sondait de ct et d'autre la neige qui couvrait le
chemin. Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paratre
bientt. rpondit le paysan. Wladimir resta muet.

Lorsqu' ils arrivrent  Dschadrino, le jour commenait  poindre et les
coqs chantaient. L'glise tait ferme; le jeune enseigne paya son guide
et courut  la maison du prtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre?
Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se
passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrrent le matin dans la
salle  manger; la thire fut apporte sur la table, et le pre envoya
demander par un domestique des nouvelles de la sant de la jeune fille.
Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi,
mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant
aprs elle entra dans la chambre et s'avana vers ses parents pour leur
baiser la main.

Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le pre.

--Je suis mieux, rpondit Marie.

--C'est sans doute la chaleur du pole qui l'aura indispose hier.

--Peut-tre.

Le soir, Marie tomba malade; le mdecin, qu'on envoya chercher en toute
hte, dclara qu'elle avait la fivre, et pendant plus de quinze jours
la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau.

Personne dans la maison ne connaissait la rsolution qu'elle avait prise
de fuir la maison de son pre. Les lettres qu'elle avait crites, elle
les avait brles. Sa femme de chambre avait gard sur toute cette
aventure un silence profond; le prtre et les tmoins de Wladimir
avaient t aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher
lui-mme n'avait pas trop parl dans les cabarets. Ce secret fut ainsi
fidlement gard par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le
trahit dans ses accs de fivre. Elle dit des choses si tranges, que sa
mre, assise au chevet de son lit, la crut profondment prise de
Wladimir et attribua  l'excs de cet amour la maladie de son enfant.
Elle en parla  son mari et  quelques amis qui dclarrent qu'il ne
fallait point dsoler plus longtemps la jeune fille, et qu'aprs tout la
pauvret de celui qu'elle aimait n'tait point un vice si condamnable.

Lorsqu'elle commena  reprendre ses forces, ses parents rsolurent
d'crire  Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur
consentement  son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en
recevant de lui une lettre incomprhensible, o il leur disait que
jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique
esprance tait de mourir. Quelques jours aprs ils apprirent qu'il
tait parti pour l'arme. C'tait en 1812.

Pendant longtemps on n'osa faire connatre cette nouvelle  Marie;
elle-mme ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son
nom parmi les noms de ceux qui s'taient distingus  la bataille de
Borodino et qui avaient t gravement blesss. Elle s'vanouit en lisant
ces dtails; heureusement cet accident n'eut pas de suites.

Quelque temps aprs son pre mourut; il lui laissa une grande fortune
qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec
sa mre, la demeure qui leur rappelait de trop pnibles souvenirs, et se
retira dans un autre gouvernement.

L, sa jeunesse et sa fortune attirrent de nouveaux prtendants, mais
elle ne donna  aucun d'eux la moindre esprance. Sa mre l'engageait
cependant  se choisir un poux. Marie alors secouait la tte d'un air
triste et ne rpondait rien. Wladimir tait mort; sa mmoire semblait
tre sacre pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait
reu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde
s'tonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui
devait vaincre la fidlit de cette nouvelle Arthmise.

La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en
triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs
succs et empresse de les voir. De tous cts rsonnaient des fanfares
militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les
camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de
dcorations.

Les femmes russes taient en ce moment-l incomparables: leur froideur
habituelle avait fait place  une vritable exaltation, et elles
saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les
villes au bruit des trompettes, les tendards dploys. Marie ne fut pas
tmoin des ftes solennelles qui animaient alors les grandes villes,
mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les
villages. L, l'arrive d'un officier tait un grand vnement: on le
recevait en triomphe, et c'tait  qui lui donnerait le plus clatant
tmoignage de sympathie.

Nous avons dj dit que Marie, malgr sa froideur, tait entoure de
prtendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit
venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nomm
Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges  sa boutonnire, et
avait, au dire des femmes du district, une pleur intressante. C'tait
un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses proprits,
voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se
gurir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction
particulire. Auprs de lui elle n'tait point silencieuse et rserve
comme elle l'tait avec tout autre; il et t injuste de dire qu'elle
exerait sur lui quelque coquetterie; mais le pote, remarquant sa
conduite, aurait eu le droit de demander: _Se amor non , che dunque 
quel?..._

Burmin tait rellement un aimable jeune homme, dou prcisment des
qualits d'esprit qui plaisait le plus aux femmes. Sa conduite envers
Marie tait simple et sans contrainte; mas ses yeux et son me
semblaient la suivre dans tous ses mouvements et s'attacher  toutes ses
paroles. Il paraissait tre d'un caractre paisible et rserv;
cependant on assurait qu'il avait vcu jadis d'une vie assez tourdie,
et cette assertion ne lui faisait aucun tort dans l'esprit de Marie,
dispose comme toutes les femmes  pardonner les tourderies qui
annoncent un caractre ardent. Ce qui intressait Marie, ce n'tait pas
seulement la conversation attrayante du jeune officier, sa pleur, ses
blessures, c'tait surtout son silence. Elle ne pouvait se dissimuler
que cet homme lui plaisait beaucoup, et avec sa perspicacit et son
exprience, il devait avoir remarqu l'effet qu'il produisait. Pourquoi
donc ne s'tait-il pas encore jet aux pieds de Marie pour lui faire
l'aveu de son amour? Quel motif le retenait? Etait-ce cette timidit
insparable du vritable amour, ou la coquetterie d'un galant habile?
Aprs y avoir longtemps rflchi, elle se dit qu'une telle rserve ne
pouvait tre attribue qu' la timidit, et rsolut d'encourager
elle-mme le jeune nomme par ses prvenances. Elle entrevoyait dj,
dans sa pense, les incidents les plus romanesques, et en attendait avec
impatience le dnouement.

Ces ruses de guerre eurent tout le succs qu'elle dsirait. Burmin
devint de plus en plus srieux, et ses yeux noirs se fixaient sur Marie
avec une telle ardeur, que le moment dcisif ne pouvait tre loin. Les
voisins parlaient du mariage de la jeune fille comme d'une affaire
dcide, et sa mre s'en rjouissait. Un jour qu'elle tait assise toute
seule dans sa chambre, trs-occupe  chercher l'avenir dans les cartes,
Burmin entra et demanda o tait Marie. Elle est dans le jardin,
rpondit la mre; allez la rejoindre, je vous attends ici. Burmin
descendit au jardin, et la bonne mre se disait, en le voyant aller:
J'espre qu'aujourd'hui tout se dcidera.

Burmin trouva Marie assise auprs d'une pice d'eau, un livre  la main,
comme une vraie hrone de roman. Aprs lui avoir adress quelques mots,
la jeune fille suspendit elle-mme l'entretien, afin d'embarrasser le
jeune officier et d'arriver plus promptement  une explication. En
effet. Burmin, ne sachant comment reprendre son attitude ordinaire,
dclara  Marie qu'il cherchait depuis longtemps une occasion de lui
ouvrir son coeur, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder
quelques minutes d'entretien. Marie ferma son livre et baissa les yeux.

Je vous aime, dit Burmin, je vous aime avec passion. (La jeune fille
rougit et pencha la tte un peu plus bas.) J'ai commis une grande
imprudence en me laissant aller  la douce habitude de vous voir et de
vous entendre chaque jour. Maintenant, je ne puis plus rsister  ma
destine Votre souvenir, votre image adore, fera le tourment et la joie
de ma vie. Il me reste cependant un grand devoir  remplir. Il faut que
je vous rvle un secret fatal qui tablit, entre nous une barrire
infranchissable.

Marie le regarda d'un air stupfait.

Je suis mari, reprit Burmin, mari depuis plus de trois ans, et je ne
sais qui est ma femme, o elle est, et si jamais je la reverrai.

--Que dites-vous? s'cria Marie. Quelle trange chose! Continuez, je
vous en prie. Je vous raconterai ensuite ce qui m'est arriv. Mais
parlez.

--Au commencement de l'anne 1812, reprit Burmin, je m'en allais
rejoindre mon rgiment  Wilna. En arrivant un soir trs-tard au relais,
je demandai qu'on attelt sur-le-champ les chevaux. Au mme instant, il
s leva un tourbillon de neige terrible. Le matre de poste et ses gens
me conseillrent d'attendre. Je me rendis d'abord  leur avis, puis,
impatient de continuer ma route, je voulus tout braver et je partis. Le
postillon, pour abrger la route de quelques werstes, voulut traverser
une rivire couverte de glace; il se trompa de chemin, et bientt nous
nous trouvmes dans une plaine qu'il ne reconnaissait pas. Je vis de
loin briller une lumire et lui ordonnai de se diriger de ce ct. Nous
arrivmes dans un village, o je vis l'glise claire, les portes
ouvertes, et quelques traneaux devant lesquels se promenaient plusieurs
personnes. Par ici! par ici! s'crirent quelques voix. J'avanai. Au
nom du ciel, me dit un inconnu, pourquoi donc es-tu si en retard? La
fiance s'est vanouie, le prtre ne sait ce qu'il doit faire, et nous
allions nous retirer. Allons, hte-toi! Je descendis de ma kibitka,
envelopp dans mon manteau, et j'entrai dans l'glise. Une jeune fille
tait assise dans l'obscurit sur un banc, une autre, debout devant
elle, lui frottait les tempes. Dieu soit lou! dit celle-ci, vous voil
enfin. Ma pauvre matresse allait mourir. Le prtre s'approcha de moi
et me dit: Voulez-vous que je commence?--Oui. lui rpondis-je,
l'esprit distrait. On aida la jeune fille malade  se relever. Elle me
parut assez belle. Une lgret incomprhensible et impardonnable
m'entrana; je m'avanai vers l'autel. Le prtre fit quelques pas; les
tmoins et la femme de chambre n'taient occups que de la jeune fille.
Un instant aprs nous tions maris. Embrassez-vous, nous dit-on. Ma
femme tourna vers moi son visage ple; je voulus l'embrasser. Grand
Dieu! s'cria-t-elle, ce n'est pas lui! Et elle tomba vanouie. Les
tmoins me regardrent d'un air effar. Je sortis de l'glise, je
remontai dans ma voiture et m'loignai en toute hte.

Dieu du ciel! dit Marie, et vous ne savez pas ce qu'est devenue votre
femme.

--Je ne sais pas mme, reprit Burmin, le nom du village o cette
crmonie s'est faite. J'attachais alors si peu d'importance  ce
sacrilge, que je m'endormis peu d'instants aprs tre sorti de
l'glise, et que je ne me rveillai que le lendemain matin  trois
relais plus loin. Le domestique qui m'accompagnait mourut pendant la
campagne. Ainsi, il ne me reste nul espoir de retrouver la pauvre fille
envers laquelle, je me suis rendu si follement coupable, et qui se venge
si cruellement aujourd'hui.

--Dieu! Dieu! s'cria Marie en lui prenant la main. C'tait donc vous?
Et vous ne me reconnaissez pas?

Burmin plit et se jeta aux pieds de sa femme.






[Fin de Le Tourbillon de Neige, par Alexandre Pouchkine]
