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Titre: La Prisonnière (première partie)
Auteur: Proust, Marcel (1871-1922)
Éditeur: Proust, Robert (1873-1935)
Éditeur: Rivière, Jacques (1886–1925)
Date de la première publication: 1923
Lieu et date de l'édition utilisée comme modèle pour ce livre
   électronique: Paris: Gallimard, 1947
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   24 novembre 2008
Date de la dernière mise à jour:
   24 novembre 2008
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 203

Ce livre électronique a été créé par: Mireille Harmelin,
Pierre Lacaze, et l'équipe des correcteurs d'épreuves (Europe)
à http://dp.rastko.net, à partir de documents généreusement
fournis par la Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)




MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

XI

LA PRISONNIÈRE (_PREMIÈRE PARTIE_)

nrf

GALLIMARD

Paris 1923.


Le texte dactylographié du présent ouvrage, qui forme le tome V d'_A
la recherche du temps perdu_, nous avait été remis par Marcel Proust
peu de temps avant sa mort, la maladie ne lui ayant pas laissé
la force de corriger complètement ce texte, une révision très
soigneuse sur le manuscrit en fut entreprise après sa mort par le
Dr Robert Proust et par Jacques Rivière. C'est le résultat de ce
travail, où nous espérons qu'un minimum d'imperfections se laissera
découvrir, que nous publions aujourd'hui.

L'ÉDITEUR




CHAPITRE PREMIER

_Vie en commun avec Albertine_


Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur, et avant
d'avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle
nuance était la raie du jour, je savais déjà le temps qu'il
faisait. Les premiers bruits de la rue me l'avaient appris, selon
qu'ils me parvenaient amortis et déviés par l'humidité ou vibrants
comme des flèches dans l'aire résonnante et vide d'un matin
spacieux, glacial et pur; dès le roulement du premier tramway,
j'avais entendu s'il était morfondu dans la pluie ou en partance
pour l'azur. Et, peut-être, ces bruits avaient-ils été devancés
eux-mêmes par quelque émanation plus rapide et plus pénétrante
qui, glissée au travers de mon sommeil, y répandait une tristesse
annonciatrice de la neige, ou y faisait entonner, à certain petit
personnage intermittent, de si nombreux cantiques à la gloire du
soleil que ceux-ci finissaient par amener pour moi, qui encore endormi
commençais à sourire, et dont les paupières closes se préparaient
à être éblouies, un étourdissant réveil en musique. Ce fut, du
reste, surtout de ma chambre que je perçus la vie extérieure pendant
cette période. Je sais que Bloch raconta que, quand il venait me
voir le soir, il entendait comme le bruit d'une conversation; comme ma
mère était à Combray et qu'il ne trouvait jamais personne dans ma
chambre, il conclut que je parlais tout seul. Quand, beaucoup plus
tard, il apprit qu'Albertine habitait alors avec moi, comprenant que
je l'avais cachée à tout le monde, il déclara qu'il voyait enfin la
raison pour laquelle, à cette époque de ma vie, je ne voulais jamais
sortir. Il se trompa. Il était d'ailleurs fort excusable, car la
réalité même, si elle est nécessaire, n'est pas complètement
prévisible. Ceux qui apprennent sur la vie d'un autre quelque détail
exact en tirent aussitôt des conséquences qui ne le sont pas et
voient dans le fait nouvellement découvert l'explication de choses
qui précisément n'ont aucun rapport avec lui.

Quand je pense maintenant que mon amie était venue, à notre retour
de Balbec, habiter à Paris sous le même toit que moi, qu'elle avait
renoncé à l'idée d'aller faire une croisière, qu'elle avait sa
chambre à vingt pas de la mienne, au bout du couloir, dans le cabinet
à tapisseries de mon père, et que chaque soir, fort tard, avant
de me quitter, elle glissait dans ma bouche sa langue, comme un pain
quotidien, comme un aliment nourrissant et ayant le caractère presque
sacré de toute chair à qui les souffrances que nous avons endurées
à cause d'elle ont fini par conférer une sorte de douceur morale, ce
que j'évoque aussitôt par comparaison, ce n'est pas la nuit que le
capitaine de Borodino me permit de passer au quartier, par une faveur
qui ne guérissait en somme qu'un malaise éphémère, mais celle où
mon père envoya maman dormir dans le petit lit à côté du mien.
Tant la vie, si elle doit une fois de plus nous délivrer d'une
souffrance qui paraissait inévitable, le fait dans des conditions
différentes, opposées parfois jusqu'au point qu'il y a presque
sacrilège apparent à constater l'identité de la grâce octroyée!

Quand Albertine savait par Françoise que, dans la nuit de ma chambre
aux rideaux encore fermés, je ne dormais pas, elle ne se gênait
pas pour faire un peu de bruit, en se baignant, dans son cabinet de
toilette. Alors, souvent, au lieu d'attendre une heure plus tardive,
j'allais dans une salle de bains contiguë à la sienne et qui était
agréable. Jadis, un directeur de théâtre dépensait des centaines
de mille francs pour consteller de vraies émeraudes le trône où
la diva jouait un rôle d'impératrice. Les ballets russes nous ont
appris que de simples jeux de lumières prodiguent, dirigés là
où il faut, des joyaux aussi somptueux et plus variés. Cette
décoration, déjà plus immatérielle, n'est pas si gracieuse
pourtant que celle par quoi, à huit heures du matin, le soleil
remplace celle que nous avions l'habitude d'y voir quand nous ne nous
levions qu'à midi. Les fenêtres de nos deux salles de bains, pour
qu'on ne pût nous voir du dehors, n'étaient pas lisses, mais toutes
froncées d'un givre artificiel et démodé. Le soleil tout à coup
jaunissait cette mousseline de verre, la dorait et, découvrant
doucement en moi un jeune homme plus ancien, qu'avait caché longtemps
l'habitude, me grisait de souvenirs, comme si j'eusse été en pleine
nature devant des feuillages dorés où ne manquait même pas la
présence d'un oiseau. Car j'entendais Albertine siffler sans trêve:

    _Les douleurs sont des folles.
    Et qui les écoute est encor plus fou._

Je l'aimais trop pour ne pas joyeusement sourire de son mauvais goût
musical. Cette chanson, du reste, avait ravi, l'été passé, Mme
Bontemps, laquelle entendit dire bientôt que c'était une ineptie, de
sorte que, au lieu de demander à Albertine de la chanter, quand elle
avait du monde, elle y substitua:

    _Une chanson d'adieu sort des sources troublées,_

qui devint à son tour «une vieille rengaine de Massenet, dont la
petite nous rabat les oreilles».

Une nuée passait, elle éclipsait le soleil, je voyais s'éteindre et
rentrer dans une grisaille le pudique et feuillu rideau de verre.

Les cloisons qui séparaient nos deux cabinets de toilette (celui
d'Albertine, tout pareil, était une salle de bains que maman, en
ayant une autre dans la partie opposée de l'appartement, n'avait
jamais utilisée pour ne pas me faire du bruit) étaient si minces
que nous pouvions parler tout en nous lavant chacun dans le nôtre,
poursuivant une causerie qu'interrompait seulement le bruit de l'eau,
dans cette intimité que permet souvent à l'hôtel l'exiguïté du
logement et le rapprochement des pièces, mais qui, à Paris, est si
rare.

D'autres fois, je restais couché, rêvant aussi longtemps que je le
voulais, car on avait ordre de ne jamais entrer dans ma chambre avant
que j'eusse sonné, ce qui, à cause de la façon incommode dont avait
été posée la poire électrique au-dessus de mon lit, demandait si
longtemps, que, souvent, las de chercher à l'atteindre et content
d'être seul, je restais quelques instants presque rendormi. Ce n'est
pas que je fusse absolument indifférent au séjour d'Albertine chez
nous. Sa séparation d'avec ses amies réussissait à épargner à mon
coeur de nouvelles souffrances. Elle le maintenait dans un repos, dans
une quasi-immobilité, qui l'aideraient à guérir. Mais, enfin, ce
calme que me procurait mon amie était apaisement de la souffrance
plutôt que joie. Non pas qu'il ne me permît d'en goûter de
nombreuses, auxquelles la douleur trop vive m'avait fermé, mais ces
joies, loin de les devoir à Albertine, que d'ailleurs je ne trouvais
plus guère jolie et avec laquelle je m'ennuyais, que j'avais la
sensation nette de ne pas aimer, je les goûtais au contraire pendant
qu'Albertine n'était pas auprès de moi. Aussi, pour commencer la
matinée, je ne la faisais pas tout de suite appeler, surtout s'il
faisait beau. Pendant quelques instants, et sachant qu'il me rendait
plus heureux qu'Albertine, je restais en tête à tête avec le petit
personnage intérieur, salueur chantant du soleil et dont j'ai déjà
parlé. De ceux qui composent notre individu, ce ne sont pas les plus
apparents qui nous sont le plus essentiels. En moi, quand la maladie
aura fini de les jeter l'un après l'autre par terre, il en restera
encore deux ou trois qui auront la vie plus dure que les autres,
notamment un certain philosophe qui n'est heureux que quand il a
découvert, entre deux oeuvres, entre deux sensations, une partie
commune. Mais le dernier de tous, je me suis quelquefois demandé
si ce ne serait pas le petit bonhomme fort semblable à un autre que
l'opticien de Combray avait placé derrière sa vitrine pour indiquer
le temps qu'il faisait et qui, ôtant son capuchon dès qu'il y avait
du soleil, le remettait s'il allait pleuvoir. Ce petit bonhomme-là,
je connais son égoïsme: je peux souffrir d'une crise d'étouffements
que la venue seule de la pluie calmerait, lui ne s'en soucie pas, et
aux premières gouttes si impatiemment attendues, perdant sa gaîté,
il rabat son capuchon avec mauvaise humeur. En revanche, je crois bien
qu'à mon agonie, quand tous mes autres «moi» seront morts, s'il
vient à briller un rayon de soleil tandis que je pousserai mes
derniers soupirs, le petit personnage barométrique se sentira bien
aise, et ôtera son capuchon pour chanter: «Ah! enfin, il fait
beau.»

Je sonnais Françoise. J'ouvrais le _Figaro_. J'y cherchais et
constatais que ne s'y trouvait pas un article, ou prétendu tel, que
j'avais envoyé à ce journal et qui n'était, un peu arrangée, que
la page récemment retrouvée, écrite autrefois dans la voiture du
docteur Percepied, en regardant les clochers de Martainville. Puis,
je lisais la lettre de maman. Elle trouvait bizarre, choquant, qu'une
jeune fille habitât seule avec moi. Le premier jour, au moment
de quitter Balbec, quand elle m'avait vu si malheureux et s'était
inquiétée de me laisser seul, peut-être ma mère avait-elle été
heureuse en apprenant qu'Albertine partait avec nous et en voyant que,
côte à côte avec nos propres malles (les malles auprès desquelles
j'avais passé la nuit à l'Hôtel de Balbec en pleurant), on avait
chargé sur le tortillard celles d'Albertine, étroites et noires, qui
m'avaient paru avoir la forme de cercueils et dont j'ignorais si
elles allaient apporter à la maison la vie ou la mort. Mais je ne
me l'étais même pas demandé, étant tout à la joie, dans le matin
rayonnant, après l'effroi de rester à Balbec, d'emmener Albertine.
Mais, à ce projet, si au début ma mère n'avait pas été hostile
(parlant gentiment à mon amie comme une maman dont le fils vient
d'être gravement blessé, et qui est reconnaissante à la jeune
maîtresse qui le soigne avec dévouement), elle l'était devenue
depuis qu'il s'était trop complètement réalisé et que le séjour
de la jeune fille se prolongeait chez nous, et chez nous en l'absence
de mes parents. Cette hostilité, je ne peux pourtant pas dire que
ma mère me la manifestât jamais. Comme autrefois, quand elle avait
cessé d'oser me reprocher ma nervosité, ma paresse, maintenant
elle se faisait un scrupule--que je n'ai peut-être pas tout à fait
deviné au moment, ou pas voulu deviner,--de risquer, en faisant
quelques réserves sur la jeune fille avec laquelle je lui avais dit
que j'allais me fiancer, d'assombrir ma vie, de me rendre plus
tard moins dévoué pour ma femme, de semer peut-être, pour quand
elle-même ne serait plus, le remords de l'avoir peinée en épousant
Albertine. Maman préférait paraître approuver un choix sur lequel
elle avait le sentiment qu'elle ne pourrait pas me faire revenir. Mais
tous ceux qui l'ont vue à cette époque m'ont dit qu'à sa
douleur d'avoir perdu sa mère s'ajoutait un air de perpétuelle
préoccupation. Cette contention d'esprit, cette discussion
intérieure, donnaient à maman une grande chaleur aux tempes et
elle ouvrait constamment les fenêtres pour se rafraîchir. Mais,
de décision, elle n'arrivait pas à en prendre de peur de
«m'influencer» dans un mauvais sens et de gâter ce qu'elle croyait
mon bonheur. Elle ne pouvait même pas se résoudre à m'empêcher de
garder provisoirement Albertine à la maison. Elle ne voulait pas se
montrer plus sévère que Mme Bontemps que cela regardait avant tout
et qui ne trouvait pas cela inconvenant, ce qui surprenait beaucoup
ma mère. En tout cas, elle regrettait d'avoir été obligée de
nous laisser tous les deux seuls, en partant juste à ce moment pour
Combray, où elle pouvait avoir à rester (et en fait resta) de longs
mois, pendant lesquels ma grand'tante eut sans cesse besoin d'elle
jour et nuit. Tout, là-bas, lui fut rendu facile, grâce à la
bonté, au dévouement de Legrandin qui, ne reculant devant aucune
peine, ajourna de semaine en semaine son retour à Paris, sans
connaître beaucoup ma tante, simplement d'abord parce qu'elle avait
été une amie de sa mère, puis parce qu'il sentit que la malade,
condamnée, aimait ses soins et ne pouvait se passer de lui. Le
snobisme est une maladie grave de l'âme, mais localisée et qui ne
la gâte pas tout entière. Moi, cependant, au contraire de maman,
j'étais fort heureux de son déplacement à Combray, sans lequel
j'eusse craint (ne pouvant pas dire à Albertine de la cacher) qu'elle
ne découvrît son amitié pour Mlle Vinteuil. C'eût été pour
ma mère un obstacle absolu, non seulement à un mariage dont elle
m'avait d'ailleurs demandé de ne pas parler encore définitivement à
mon amie et dont l'idée m'était de plus en plus intolérable, mais
même à ce que celle-ci passât quelque temps à la maison. Sauf une
raison si grave et qu'elle ne connaissait pas, maman, par le double
effet de l'imitation édifiante et libératrice de ma grand'mère,
admiratrice de George Sand, et qui faisait consister la vertu dans
la noblesse du coeur, et, d'autre part, de ma propre influence
corruptrice, était maintenant indulgente à des femmes pour la
conduite de qui elle se fût montrée sévère autrefois, ou même
aujourd'hui, si elles avaient été de ses amies bourgeoises de Paris
ou de Combray, mais dont je lui vantais la grande âme et auxquelles
elle pardonnait beaucoup parce qu'elles m'aimaient bien. Malgré
tout et même en dehors de la question des convenances, je crois
qu'Albertine eût été insupportable à maman, qui avait gardé de
Combray, de ma tante Léonie, de toutes ses parentes, des habitudes
d'ordre dont mon amie n'avait pas la première notion.

Elle n'aurait pas fermé une porte et, en revanche, ne se serait pas
plus gênée d'entrer quand une porte était ouverte que ne fait un
chien ou un chat. Son charme, un peu incommode, était ainsi
d'être à la maison moins comme une jeune fille que comme une bête
domestique, qui entre dans une pièce, qui en sort, qui se trouve
partout où on ne s'y attend pas et qui venait--c'était pour moi un
repos profond--se jeter sur mon lit à côté de moi, s'y faire une
place d'où elle ne bougeait plus, sans gêner comme l'eût fait une
personne. Pourtant, elle finit par se plier à mes heures de sommeil,
à ne pas essayer non seulement d'entrer dans ma chambre, mais à ne
plus faire de bruit avant que j'eusse sonné. C'est Françoise qui lui
imposa ces règles.

Elle était de ces domestiques de Combray sachant la valeur de leur
maître et que le moins qu'elles puissent est de lui faire rendre
entièrement ce qu'elles jugent qui lui est dû. Quand un visiteur
étranger donnait un pourboire à Françoise à partager avec la fille
de cuisine, le donateur n'avait pas le temps d'avoir remis sa pièce
que Françoise, avec une rapidité, une discrétion et une énergie
égales, avait passé la leçon à la fille de cuisine qui venait
remercier non pas à demi-mot, mais franchement, hautement, comme
Françoise lui avait dit qu'il fallait le faire. Le curé de Combray
n'était pas un génie, mais, lui aussi, savait ce qui se devait. Sous
sa direction, la fille de cousins protestants de Mme Sazerat s'était
convertie au catholicisme et la famille avait été parfaite pour lui:
il fut question d'un mariage avec un noble de Méséglise. Les parents
du jeune homme écrivirent, pour prendre des informations, une lettre
assez dédaigneuse et où l'origine protestante était méprisée. Le
curé de Combray répondit d'un tel ton que le noble de Méséglise,
courbé et prosterné, écrivit une lettre bien différente, où il
sollicitait comme la plus précieuse faveur de s'unir à la jeune
fille.

Françoise n'eut pas de mérite à faire respecter mon sommeil par
Albertine. Elle était imbue de la tradition. A un silence qu'elle
garda, ou à la réponse péremptoire qu'elle fit à une proposition
d'entrer chez moi ou de me faire demander quelque chose, qu'avait dû
innocemment formuler Albertine, celle-ci comprit avec stupeur qu'elle
se trouvait dans un monde étrange, aux coutumes inconnues, réglé
par des lois de vivre qu'on ne pouvait songer à enfreindre. Elle
avait déjà eu un premier pressentiment de cela à Balbec, mais, à
Paris, n'essaya même pas de résister et attendit patiemment chaque
matin mon coup de sonnette pour oser faire du bruit.

L'éducation que lui donna Françoise fut salutaire, d'ailleurs,
à notre vieille servante elle-même, en calmant peu à peu les
gémissements que, depuis le retour de Balbec, elle ne cessait de
pousser. Car, au moment de monter dans le tram, elle s'était aperçue
qu'elle avait oublié de dire adieu à la «gouvernante» de l'Hôtel,
personne moustachue qui surveillait les étages, connaissait à peine
Françoise, mais avait été relativement polie pour elle. Françoise
voulait absolument faire retour en arrière, descendre du tram,
revenir à l'Hôtel, faire ses adieux à la gouvernante et ne partir
que le lendemain. La sagesse, et surtout mon horreur subite de Balbec,
m'empêchèrent de lui accorder cette grâce, mais elle en avait
contracté une mauvaise humeur maladive et fiévreuse que le
changement d'air n'avait pas suffi à faire disparaître et qui se
prolongeait à Paris. Car, selon le code de Françoise, tel qu'il est
illustré dans les bas-reliefs de Saint-André-des-Champs, souhaiter
la mort d'un ennemi, la lui donner même n'est pas défendu, mais
il est horrible de ne pas faire ce qui se doit, de ne pas rendre une
politesse, de ne pas faire des adieux avant de partir, comme une vraie
malotrue, à une gouvernante d'étage. Pendant tout le voyage, le
souvenir, à chaque moment renouvelé, qu'elle n'avait pas pris congé
de cette femme avait fait monter aux joues de Françoise un vermillon
qui pouvait effrayer. Et si elle refusa de boire et de manger jusqu'à
Paris, c'est peut-être parce que ce souvenir lui mettait un «poids»
réel «sur l'estomac» (chaque classe sociale a sa pathologie) plus
encore que pour nous punir.

Parmi les causes qui faisaient que maman m'envoyait tous les jours une
lettre, et une lettre d'où n'était jamais absente quelque citation
de Mme de Sévigné, il y avait le souvenir de ma grand'mère. Maman
m'écrivait: «Mme Sazerat nous a donné un de ces petits déjeuners
dont elle a le secret et qui, comme eût dit ta pauvre grand'mère,
en citant Mme de Sévigné, nous enlèvent à la solitude sans nous
apporter la société.» Dans mes premières réponses, j'eus
la bêtise d'écrire à maman: «A ces citations, ta mère te
reconnaîtrait tout de suite.» Ce qui me valut, trois jours après,
ce mot: «Mon pauvre fils, si c'était pour me parler de _ma mère_,
tu invoques bien mal à propos Mme de Sévigné. Elle t'aurait
répondu comme elle fit à Mme de Grignan: «Elle ne vous était donc
rien? Je vous croyais parents.»

Cependant, j'entendais les pas de mon amie qui sortait de la chambre
ou y rentrait. Je sonnais, car c'était l'heure où Andrée allait
venir avec le chauffeur, ami de Morel et fourni par les Verdurin,
chercher Albertine. J'avais parlé à celle-ci de la possibilité
lointaine de nous marier; mais je ne l'avais jamais fait formellement;
elle-même, par discrétion, quand j'avais dit: «Je ne sais pas,
mais ce serait peut-être possible», avait secoué la tête avec un
mélancolique sourire disant: «Mais non, ce ne le serait pas», ce
qui signifiait: «Je suis trop pauvre.» Et alors, tout en disant:
«Rien n'est moins sûr», quand il s'agissait de projets d'avenir,
présentement je faisais tout pour la distraire, lui rendre la vie
agréable, cherchant peut-être aussi, inconsciemment, à lui faire
par là désirer de m'épouser. Elle riait elle-même de tout ce luxe.
«C'est la mère d'Andrée qui en ferait une tête de me voir
devenue une dame riche comme elle, ce qu'elle appelle une dame qui
a «chevaux, voitures, tableaux». Comment? Je ne vous avais jamais
raconté qu'elle disait cela? Oh! c'est un type! Ce qui m'étonne,
c'est qu'elle élève les tableaux à la dignité des chevaux et des
voitures.» On verra plus tard que, malgré les habitudes de parler
stupides qui lui étaient restées, Albertine s'était étonnamment
développée, ce qui m'était entièrement égal, les supériorités
d'esprit d'une compagne m'ayant toujours si peu intéressé que, si
je les ai fait remarquer à l'une ou à l'autre, cela a été par pure
politesse. Seul le curieux génie de Françoise m'eût peut-être plu.
Malgré moi je souriais pendant quelques instants, quand, par exemple,
ayant profité de ce qu'elle avait appris qu'Albertine n'était pas
là, elle m'abordait par ces mots: «Divinité du ciel déposée sur
un lit!» Je disais: «Mais, voyons, Françoise, pourquoi «divinité
du ciel»?--Oh, si vous croyez que vous avez quelque chose de ceux qui
voyagent sur notre vile terre, vous vous trompez bien!--Mais pourquoi
«déposée» sur un lit? vous voyez bien que je suis couché.--Vous
n'êtes jamais couché. A-t-on jamais vu personne couché ainsi? Vous
êtes venu vous poser là. Votre pyjama, en ce moment, tout blanc,
avec vos mouvements de cou, vous donne l'air d'une colombe.»

Albertine, même dans l'ordre des choses bêtes, s'exprimait tout
autrement que la petite fille qu'elle était il y avait seulement
quelques années à Balbec. Elle allait jusqu'à déclarer, à
propos d'un événement politique qu'elle blâmait: «Je trouve ça
formidable.» Et je ne sais si ce ne fut vers ce temps-là qu'elle
apprit à dire, pour signifier qu'elle trouvait un livre mal écrit:
«C'est intéressant, mais, par exemple, c'est écrit _comme par un
cochon_.»

La défense d'entrer chez moi avant que j'eusse sonné l'amusait
beaucoup. Comme elle avait pris notre habitude familiale des citations
et utilisait pour elle celles des pièces qu'elle avait jouées au
couvent et que je lui avais dit aimer, elle me comparait toujours à
Assuérus:

    Et la mort est le prix de tout audacieux
    Qui sans être appelé se présente à ses yeux.

    ...

    Rien ne met à l'abri de cet ordre fatal.
    Ni le rang, ni le sexe; et le crime est égal.
    Moi-même...
    Je suis à cette loi comme une autre soumise:
    Et sans le prévenir il faut pour lui parler
    Qu'il me cherche ou du moins qu'il me fasse appeler.

Physiquement, elle avait changé aussi. Ses longs yeux bleus--plus
allongés--n'avaient pas gardé la même forme; ils avaient bien la
même couleur, mais semblaient être passés à l'état liquide.
Si bien que, quand elle les fermait, c'était comme quand avec des
rideaux on empêche de voir la mer. C'est sans doute de cette partie
d'elle-même que je me souvenais surtout, chaque nuit en la quittant.
Car, par exemple, tout au contraire, chaque matin le crespelage de ses
cheveux me causa longtemps la même surprise, comme une chose nouvelle
que je n'aurais jamais vue. Et pourtant, au-dessus du regard souriant
d'une jeune fille, qu'y a-t-il de plus beau que cette couronne
bouclée de violettes noires? Le sourire propose plus d'amitié; mais
les petits crochets vernis des cheveux en fleurs, plus parents de la
chair, dont ils semblent la transposition en vaguelettes, attrapent
davantage le désir.

A peine entrée dans ma chambre, elle sautait sur le lit et
quelquefois définissait mon genre d'intelligence, jurait dans un
transport sincère qu'elle aimerait mieux mourir que de me quitter:
c'était les jours où je m'étais rasé avant de la faire venir.
Elle était de ces femmes qui ne savent pas démêler la raison de ce
qu'elles ressentent. Le plaisir que leur cause un teint frais, elles
l'expliquent par les qualités morales de celui qui leur semble pour
leur avenir présenter une possibilité de bonheur, capable du reste
de décroître et de devenir moins nécessaire au fur et à mesure
qu'on laisse pousser sa barbe.

Je lui demandais où elle comptait aller.

--Je crois qu'Andrée veut me mener aux Buttes-Chaumont que je ne
connais pas.

Certes, il m'était impossible de deviner, entre tant d'autres
paroles, si sous celle-là un mensonge était caché. D'ailleurs,
j'avais confiance en Andrée pour me dire tous les endroits où elle
allait avec Albertine.

A Balbec, quand je m'étais senti trop las d'Albertine, j'avais
compté dire mensongèrement à Andrée: «Ma petite Andrée, si
seulement je vous avais revue plus tôt! C'était vous que j'aurais
aimée. Mais, maintenant, mon coeur est fixé ailleurs. Tout de même,
nous pouvons nous voir beaucoup, car mon amour pour une autre me cause
de grands chagrins et vous m'aiderez à me consoler.» Or, ces mêmes
paroles de mensonge étaient devenues vérité à trois semaines de
distance. Peut-être Andrée avait-elle cru à Paris que c'était en
effet un mensonge et que je l'aimais, comme elle l'aurait sans doute
cru à Balbec. Car la vérité change tellement pour nous, que les
autres ont peine à s'y reconnaître. Et comme je savais qu'elle me
raconterait tout ce qu'elles auraient fait, Albertine et elle, je lui
avais demandé et elle avait accepté de venir la chercher presque
chaque jour. Ainsi, je pourrais, sans souci, rester chez moi.

Et ce prestige d'Andrée d'être une des filles de la petite bande
me donnait confiance qu'elle obtiendrait tout ce que je voudrais
d'Albertine. Vraiment, j'aurais pu lui dire maintenant en toute
vérité qu'elle serait capable de me tranquilliser.

D'autre part, mon choix d'Andrée (laquelle se trouvait être à
Paris, ayant renoncé à son projet de revenir à Balbec) comme guide
de mon amie avait tenu à ce qu'Albertine me raconta de l'affection
que son amie avait eue pour moi à Balbec, à un moment au contraire
où je craignais de l'ennuyer, et si je l'avais su alors, c'est
peut-être Andrée que j'eusse aimée.

--Comment, vous ne le saviez pas? me dit Albertine, nous en
plaisantions pourtant entre nous. Du reste, vous n'avez pas remarqué
qu'elle s'était mise à prendre vos manières de parler, de
raisonner? Surtout quand elle venait de vous quitter, c'était
frappant. Elle n'avait pas besoin de nous dire si elle vous avait vu.
Quand elle arrivait, si elle venait d'auprès de vous, cela se voyait
à la première seconde. Nous nous regardions entre nous et nous
riions. Elle était comme un charbonnier qui voudrait faire croire
qu'il n'est pas charbonnier. Il est tout noir. Un meunier n'a pas
besoin de dire qu'il est meunier, on voit bien toute la farine qu'il
a sur lui; il y a encore la place des sacs qu'il a portés. Andrée,
c'était la même chose, elle tournait ses sourcils comme vous, et
puis son grand cou, enfin je ne peux pas vous dire. Quand je prends un
livre qui a été dans votre chambre, je peux le lire dehors, on sait
tout de même qu'il vient de chez vous parce qu'il garde quelque chose
de vos sales fumigations. C'est un rien, mais c'est un rien, au fond,
qui est assez gentil. Chaque fois que quelqu'un avait parlé de vous
gentiment, avait eu l'air de faire grand cas de vous, Andrée était
dans le ravissement.

Malgré tout, pour éviter qu'il y eût quelque chose de préparé
à mon insu, je conseillai d'abandonner pour ce jour-là les
Buttes-Chaumont et d'aller plutôt à Saint-Cloud, ou ailleurs.

Ce n'est pas certes, je le savais, que j'aimasse Albertine le moins du
monde. L'amour n'est peut-être que la propagation de ces remous qui,
à la suite d'une émotion, émeuvent l'âme. Certains avaient remué
mon âme tout entière quand Albertine m'avait parlé, à Balbec, de
Mlle Vinteuil, mais ils étaient maintenant arrêtés. Je n'aimais
plus Albertine, car il ne me restait plus rien de la souffrance,
guérie maintenant, que j'avais eue dans le tram, à Balbec, en
apprenant quelle avait été l'adolescence d'Albertine, avec des
visites peut-être à Montjouvain. Tout cela, j'y avais trop longtemps
pensé, c'était guéri. Mais, par instants, certaines manières de
parler d'Albertine me faisaient supposer--je ne sais pourquoi--qu'elle
avait dû recevoir dans sa vie encore si courte beaucoup de
compliments, de déclarations, et les recevoir avec plaisir, autant
dire avec sensualité. Ainsi, elle disait, à propos de n'importe
quoi: «C'est vrai? C'est bien vrai?» Certes, si elle avait dit comme
une Odette: «C'est bien vrai ce gros mensonge-là?» je ne m'en fusse
pas inquiété, car le ridicule de la formule se fût expliqué par
une stupide banalité d'esprit de femme. Mais son air interrogateur:
«C'est vrai?» donnait, d'une part, l'étrange impression d'une
créature qui ne peut se rendre compte des choses par elle-même, qui
en appelle à votre témoignage, comme si elle ne possédait pas les
mêmes facultés que vous (on lui disait: «Voilà une heure que nous
sommes partis», ou: «Il pleut», elle demandait: «C'est vrai?»).
Malheureusement, d'autre part, ce manque de facilité à se rendre
compte par soi-même des phénomènes extérieurs ne devait pas être
la véritable origine de «C'est vrai? C'est bien vrai?». Il semblait
plutôt que ces mots eussent été, dès sa nubilité précoce, des
réponses à des: «Vous savez que je n'ai jamais trouvé une personne
aussi jolie que vous»; «Vous savez que j'ai un grand amour pour
vous, que je suis dans un état d'excitation terrible». Affirmations
auxquelles répondaient, avec une modestie coquettement consentante,
ces «C'est vrai? C'est bien vrai?», lesquels ne servaient plus à
Albertine avec moi qu'à répondre par une question à une affirmation
telle que: «Vous avez sommeillé plus d'une heure.--C'est vrai?»

Sans me sentir le moins du monde amoureux d'Albertine, sans faire
figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble,
j'étais resté préoccupé de l'emploi de son temps; certes, j'avais
fui Balbec pour être certain qu'elle ne pourrait plus voir telle ou
telle personne avec laquelle j'avais tellement peur qu'elle ne fît
le mal en riant, peut-être en riant de moi, que j'avais adroitement
tenté de rompre d'un seul coup, par mon départ, toutes ses mauvaises
relations. Et Albertine avait une telle force de passivité, une
si grande faculté d'oublier et de se soumettre, que ces relations
avaient été brisées en effet et la phobie qui me hantait guérie.
Mais elle peut revêtir autant de formes que le mal incertain qui est
son objet. Tant que ma jalousie ne s'était pas réincarnée en
des êtres nouveaux, j'avais eu après mes souffrances passées
un intervalle de calme. Mais à une maladie chronique le moindre
prétexte sert pour renaître, comme, d'ailleurs, au vice de l'être
qui est cause de cette jalousie, la moindre occasion peut servir pour
s'exercer à nouveau (après une trêve de chasteté) avec des êtres
différents. J'avais pu séparer Albertine de ses complices et, par
là, exorciser mes hallucinations; si on pouvait lui faire oublier les
personnes, rendre brefs ses attachements, son goût du plaisir était,
lui aussi, chronique, et n'attendait peut-être qu'une occasion pour
se donner cours. Or, Paris en fournit autant que Balbec.

Dans quelque ville que ce fût, elle n'avait pas pas besoin de
chercher, car le mal n'était pas en Albertine seule, mais en d'autres
pour qui toute occasion de plaisir est bonne. Un regard de l'une,
aussitôt compris de l'autre, rapproche les deux affamées. Et il est
facile à une femme adroite d'avoir l'air de ne pas voir, puis cinq
minutes après d'aller vers la personne qui a compris et l'a attendue
dans une rue de traverse, et, en deux mots, de donner un rendez-vous.
Qui saura jamais? Et il était si simple à Albertine de me dire, afin
que cela continuât, qu'elle désirait revoir tel environ de Paris qui
lui avait plu. Aussi suffisait-il qu'elle rentrât trop tard, que sa
promenade eût duré un temps inexplicable, quoique peut-être très
facile à expliquer sans faire intervenir aucune raison
sensuelle, pour que mon mal renaquît, attaché cette fois à
des représentations qui n'étaient pas de Balbec, et que je
m'efforcerais, ainsi que les précédentes, de détruire, comme si la
destruction d'une cause éphémère pouvait entraîner celle d'un mal
congénital. Je ne me rendais pas compte que, dans ces destructions
où j'avais pour complice, en Albertine, sa faculté de changer, son
pouvoir d'oublier, presque de haïr, l'objet récent de son amour, je
causais quelquefois une douleur profonde à tel ou tel de ces êtres
inconnus avec qui elle avait pris successivement du plaisir, et que
cette douleur, je la causais vainement, car ils seraient délaissés,
remplacés, et parallèlement au chemin jalonné par tant d'abandons
qu'elle commettrait à la légère, s'en poursuivrait pour moi un
autre impitoyable, à peine interrompu de bien courts répits; de
sorte que ma souffrance ne pouvait, si j'avais réfléchi, finir
qu'avec Albertine ou qu'avec moi. Même, les premiers temps de notre
arrivée à Paris, insatisfait des renseignements qu'Andrée et le
chauffeur m'avaient donnés sur les promenades qu'ils faisaient avec
mon amie, j'avais senti les environs de Paris aussi cruels que ceux
de Balbec, et j'étais parti quelques jours en voyage avec Albertine.
Mais partout l'incertitude de ce qu'elle faisait était la même; les
possibilités que ce fût le mal aussi nombreuses, la surveillance
encore plus difficile, si bien que j'étais revenu avec elle à Paris.
En réalité, en quittant Balbec, j'avais cru quitter Gomorrhe, en
arracher Albertine; hélas! Gomorrhe était dispersée aux quatre
coins du monde. Et moitié par ma jalousie, moitié par ignorance de
ces joies (cas qui est fort rare), j'avais réglé à mon insu cette
partie de cache-cache où Albertine m'échapperait toujours.

Je l'interrogeais à brûle-pourpoint: «Ah! à propos, Albertine,
est-ce que je rêve, est-ce que vous ne m'aviez pas dit que vous
connaissiez Gilberte Swann?--Oui, c'est-à-dire qu'elle m'a parlé au
cours, parce qu'elle avait les cahiers d'histoire de France; elle a
même été très gentille, elle me les a prêtés et je les lui ai
rendus aussitôt que je l'ai vue.--Est-ce qu'elle est du genre de
femmes que je n'aime pas?--Oh! pas du tout, tout le contraire.» Mais,
plutôt que de me livrer à ce genre de causeries investigatrices, je
consacrais souvent à imaginer la promenade d'Albertine les forces
que je n'employais pas à la faire, et parlais à mon amie avec cette
ardeur que gardent intacte les projets inexécutés. J'exprimais une
telle envie d'aller revoir tel vitrail de la Sainte-Chapelle, un tel
regret de ne pas pouvoir le faire avec elle seule, que tendrement
elle me disait: «Mais, mon petit, puisque cela a l'air de vous plaire
tant, faites un petit effort, venez avec nous. Nous attendrons aussi
tard que vous voudrez, jusqu'à ce que vous soyez prêt. D'ailleurs,
si cela vous amuse plus d'être seul avec moi, je n'ai qu'à
réexpédier Andrée chez elle, elle viendra une autre fois.» Mais
ces prières mêmes de sortir ajoutaient au calme qui me permettait de
céder à mon désir de rester à la maison.

Je ne songeais pas que l'apathie qu'il y avait à se décharger ainsi
sur Andrée ou sur le chauffeur du soin de calmer mon agitation, en
les laissant surveiller Albertine, ankylosait en moi, rendait
inertes tous ces mouvements imaginatifs de l'intelligence, toutes ces
inspirations de la volonté qui aident à deviner, à empêcher, ce
que va faire une personne; certes, par nature, le monde des possibles
m'a toujours été plus ouvert que celui de la contingence réelle.
Cela aide à connaître l'âme, mais on se laisse tromper par les
individus. Ma jalousie naissait par des images, pour une souffrance,
non d'après une probabilité. Or, il peut y avoir dans la vie des
hommes et dans celle des peuples (et il devait y avoir un jour dans la
mienne) un moment où on a besoin d'avoir en soi un préfet de police,
un diplomate à claires vues, un chef de la sûreté, qui, au lieu de
rêver aux possibles que recèle l'étendue jusqu'aux quatre points
cardinaux, raisonne juste, se dit: «Si l'Allemagne déclare ceci,
c'est qu'elle veut faire telle autre chose; non pas une autre chose
dans le vague, mais bien précisément ceci ou cela, qui est même
peut-être déjà commencé.» «Si telle personne s'est enfuie,
ce n'est pas vers les buts _a_, _b_, _d_, mais vers le but _c_, et
l'endroit où il faut opérer nos recherches est _c_.» Hélas, cette
faculté, qui n'était pas très développée chez moi, je la laissais
s'engourdir, perdre ses forces, disparaître, en m'habituant à être
calme du moment que d'autres s'occupaient de surveiller pour moi.

Quant à la raison de ce désir de ne pas sortir, cela m'eût été
désagréable de la dire à Albertine. Je lui disais que le médecin
m'ordonnait de rester couché. Ce n'était pas vrai. Et cela l'eût-il
été que ses prescriptions n'eussent pu m'empêcher d'accompagner
mon amie. Je lui demandais la permission de ne pas venir avec elle
et Andrée. Je ne dirai qu'une des raisons, qui était une raison de
sagesse. Dès que je sortais avec Albertine, pour peu qu'un instant
elle fût sans moi, j'étais inquiet: je me figurais que peut-être
elle avait parlé à quelqu'un ou seulement regardé quelqu'un. Si
elle n'était pas d'excellente humeur, je pensais que je lui faisais
manquer ou remettre un projet. La réalité n'est jamais qu'une amorce
à un inconnu sur la voie duquel nous ne pouvons aller bien loin. Il
vaut mieux ne pas savoir, penser le moins possible, ne pas fournir à
la jalousie le moindre détail concret. Malheureusement, à défaut
de la vie extérieure, des incidents aussi sont amenés par la vie
intérieure; à défaut des promenades d'Albertine, les hasards
rencontrés dans les réflexions que je faisais seul me fournissaient
parfois de ces petits fragments de réel qui attirent à eux, à
la façon d'un aimant, un peu d'inconnu qui, dès lors, devient
douloureux. On a beau vivre sous l'équivalent d'une cloche
pneumatique, les associations d'idées, les souvenirs continuent à
jouer. Mais ces heurts internes ne se produisaient pas tout de suite;
à peine Albertine était-elle partie pour sa promenade que j'étais
vivifié, fût-ce pour quelques instants, par les exaltantes vertus de
la solitude.

Je prenais ma part des plaisirs de la journée commençante; le désir
arbitraire--la velléité capricieuse et purement mienne--de les
goûter n'eût pas suffi à les mettre à portée de moi si le temps
spécial qu'il faisait ne m'en avait, non pas seulement évoqué les
images passées, mais affirmé la réalité actuelle, immédiatement
accessible à tous les hommes qu'une circonstance contingente et par
conséquent négligeable, ne forçait pas à rester chez eux. Certains
beaux jours, il faisait si froid, on était en si large communication
avec la rue qu'il semblait qu'on eût disjoint les murs de la maison,
et chaque fois que passait le tramway, son timbre résonnait comme
eût fait un couteau d'argent frappant une maison de verre. Mais
c'était surtout en moi que j'entendais, avec ivresse, un son nouveau
rendu par le violon intérieur. Ses cordes sont serrées ou détendues
par de simples différences de la température, de la lumière
extérieures. En notre être, instrument que l'uniformité de
l'habitude a rendu silencieux, le chant naît de ces écarts, de ces
variations, source de toute musique: le temps qu'il fait certains
jours nous fait aussitôt passer d'une note à une autre. Nous
retrouvons l'air oublié dont nous aurions pu deviner la nécessité
mathématique et que pendant les premiers instants nous chantons sans
le connaître. Seules ces modifications internes, bien que venues
du dehors, renouvelaient pour moi le monde extérieur. Des portes de
communication, depuis longtemps condamnées, se rouvraient dans
mon cerveau. La vie de certaines villes, la gaîté de certaines
promenades reprenaient en moi leur place. Frémissant tout entier
autour de la corde vibrante, j'aurais sacrifié ma terne vie
d'autrefois et ma vie à venir, passée à la gomme à effacer de
l'habitude, pour cet état si particulier.

Si je n'étais pas allé accompagner Albertine dans sa longue course,
mon esprit n'en vagabondait que davantage et, pour avoir refusé de
goûter avec mes sens cette matinée-là, je jouissais en imagination
de toutes les matinées pareilles, passées ou possibles, plus
exactement d'un certain type de matinée dont toutes celles du même
genre n'étaient que l'intermittente apparition et que j'avais vite
reconnu; car l'air vif tournait de lui-même les pages qu'il fallait,
et je trouvais tout indiqué devant moi, pour que je pusse le suivre
de mon lit, l'évangile du jour. Cette matinée idéale comblait mon
esprit de réalité permanente, identique à toutes les matinées
semblables, et me communiquait une allégresse que mon état de
débilité ne diminuait pas: le bien-être résultant pour nous
beaucoup moins de notre bonne santé que de l'excédent inemployé de
nos forces, nous pouvons y atteindre, tout aussi bien qu'en augmentant
celles-ci, en restreignant notre activité. Celle dont je débordais,
et que je maintenais en puissance dans mon lit, me faisait tressauter,
intérieurement bondir, comme une machine qui, empêchée de changer
de place, tourne sur elle-même.

Françoise venait allumer le feu et pour le faire prendre y jetait
quelques brindilles, dont l'odeur, oubliée pendant tout l'été,
décrivait autour de la cheminée un cercle magique dans lequel,
m'apercevant moi-même en train de lire tantôt à Combray, tantôt à
Doncières, j'étais aussi joyeux, restant dans ma chambre à Paris,
que si j'avais été sur le point de partir en promenade du côté de
Méséglise, ou de retrouver Saint-Loup et ses amis faisant du service
en campagne. Il arrive souvent que le plaisir qu'ont tous les hommes
à revoir les souvenirs que leur mémoire a collectionnés est le
plus vif, par exemple, chez ceux que la tyrannie du mal physique
et l'espoir quotidien de sa guérison, d'une part, privent d'aller
chercher dans la nature des tableaux qui ressemblent à ces souvenirs
et, d'autre part, laissent assez confiants qu'ils le pourront bientôt
faire, pour rester vis-à-vis d'eux en état de désir, d'appétit
et ne pas les considérer seulement comme des souvenirs, comme des
tableaux. Mais eussent-ils dû n'être jamais que cela pour moi et
eussé-je pu, en me les rappelant, les revoir seulement, que soudain
ils refaisaient en moi, de moi tout entier, par la vertu d'une
sensation identique, l'enfant, l'adolescent qui les avait vus. Il n'y
avait pas eu seulement changement de temps dehors, ou dans la chambre
modification d'odeurs, mais en moi différence d'âge, substitution de
personne. L'odeur, dans l'air glacé, des brindilles de bois, c'était
comme un morceau du passé, une banquise invisible détachée d'un
hiver ancien qui s'avançait dans ma chambre, souvent striée,
d'ailleurs, par tel parfum, telle lueur, comme par des années
différentes, où je me retrouvais replongé, envahi, avant même que
je les eusse identifiées, par l'allégresse d'espoirs abandonnés
depuis longtemps. Le soleil venait jusqu'à mon lit et traversait la
cloison transparente de mon corps aminci, me chauffait, me rendait
brûlant comme du cristal. Alors, convalescent affamé qui se repaît
déjà de tous les mets qu'on lui refuse encore, je me demandais si
me marier avec Albertine ne gâcherait pas ma vie, tant en me faisant
assumer la tâche trop lourde pour moi de me consacrer à un autre
être, qu'en me forçant à vivre absent de moi-même à cause de sa
présence continuelle et en me privant, à jamais, des joies de la
solitude.

Et pas de celles-là seulement. Même en ne demandant à la journée
que des désirs, il en est certains--ceux que provoquent non plus les
choses mais les êtres--dont le caractère est d'être individuels.
Si, sortant de mon lit, j'allais écarter un instant le rideau de ma
fenêtre, ce n'était pas seulement comme un musicien ouvre un instant
son piano, et pour vérifier si, sur le balcon et dans la rue, la
lumière du soleil était exactement au même diapason que dans mon
souvenir, c'était aussi pour apercevoir quelque blanchisseuse portant
son panier à linge, une boulangère à tablier bleu, une laitière
à bavette et manches de toile blanche, tenant le crochet où sont
suspendues les carafes de lait, quelque fière jeune fille blonde
suivant son institutrice, une image enfin que les différences de
lignes, peut-être quantitativement insignifiantes, suffisaient à
faire aussi différente de toute autre que pour une phrase musicale
la différence de deux notes, et sans la vision de laquelle j'aurais
appauvri la journée des buts qu'elle pouvait proposer à mes désirs
de bonheur. Mais si le surcroît de joie, apporté par la vue
des femmes impossibles à imaginer _a priori_, me rendait plus
désirables, plus dignes d'être explorés, la rue, la ville, le
monde, il me donnait par là même la soif de guérir, de sortir et,
sans Albertine, d'être libre. Que de fois, au moment où la femme
inconnue dont j'allais rêver passait devant la maison, tantôt à
pied, tantôt avec toute la vitesse de son automobile, je souffris que
mon corps ne pût suivre mon regard qui la rattrapait et, tombant
sur elle comme tiré de l'embrasure de ma fenêtre par une arquebuse,
arrêter la fuite du visage dans lequel m'attendait l'offre d'un
bonheur qu'ainsi cloîtré je ne goûterais jamais!

D'Albertine, en revanche, je n'avais plus rien à apprendre. Chaque
jour, elle me semblait moins jolie. Seul le désir qu'elle excitait
chez les autres, quand, l'apprenant, je recommençais à souffrir et
voulais la leur disputer, la hissait à mes yeux sur un haut pavois.
Elle était capable de me causer de la souffrance, nullement de la
joie. Par la souffrance seule subsistait mon ennuyeux attachement.
Dès qu'elle disparaissait, et avec elle le besoin de l'apaiser,
requérant toute mon attention comme une distraction atroce, je
sentais le néant qu'elle était pour moi, que je devais être pour
elle. J'étais malheureux que cet état durât et, par moments, je
souhaitais d'apprendre quelque chose d'épouvantable qu'elle aurait
fait et qui eût été capable, jusqu'à ce que je fusse guéri,
de nous brouiller, ce qui nous permettrait de nous réconcilier, de
refaire différente et plus souple la chaîne qui nous liait.

En attendant, je chargeais mille circonstances, mille plaisirs, de lui
procurer auprès de moi l'illusion de ce bonheur que je ne me sentais
pas capable de lui donner. J'aurais voulu, dès ma guérison, partir
pour Venise; mais comment le faire, si j'épousais Albertine, moi, si
jaloux d'elle que, même à Paris, dès que je me décidais à bouger
c'était pour sortir avec elle. Même quand je restais à la maison
toute l'après-midi, ma pensée la suivait dans sa promenade,
décrivait un horizon lointain, bleuâtre, engendrait autour du centre
que j'étais une zone mobile d'incertitude et de vague. «Combien
Albertine, me disais-je, m'épargnerait les angoisses de la
séparation si, au cours d'une de ces promenades, voyant que je ne lui
parle plus de mariage, elle se décidait à ne pas revenir, et partait
chez sa tante, sans que j'eusse à lui dire adieu!» Mon coeur, depuis
que sa plaie se cicatrisait, commençait à ne plus adhérer à celui
de mon amie; je pouvais par l'imagination la déplacer, l'éloigner de
moi sans souffrir. Sans doute, à défaut de moi-même, quelque autre
serait son époux, et, libre, elle aurait peut-être de ces aventures
qui me faisaient horreur. Mais il faisait si beau, j'étais si certain
qu'elle rentrerait le soir, que, même si cette idée de fautes
possibles me venait à l'esprit, je pouvais, par un acte libre,
l'emprisonner dans une partie de mon cerveau, où elle n'avait pas
plus d'importance que n'en auraient eu pour ma vie réelle les vices
d'une personne imaginaire; faisant jouer les gonds assouplis de ma
pensée, j'avais, avec une énergie que je sentais, dans ma tête,
à la fois physique et mentale comme un mouvement musculaire et une
initiative spirituelle, dépassé l'état de préoccupation habituelle
où j'avais été confiné jusqu'ici et commençais à me mouvoir
à l'air libre, d'où tout sacrifier pour empêcher le mariage
d'Albertine avec un autre et faire obstacle à son goût pour les
femmes paraissait aussi déraisonnable à mes propres yeux qu'à ceux
de quelqu'un qui ne l'eût pas connue.

D'ailleurs, la jalousie est de ces maladies intermittentes, dont la
cause est capricieuse, impérative, toujours identique chez le même
malade, parfois entièrement différente chez un autre. Il y a des
asthmatiques qui ne calment leur crise qu'en ouvrant les fenêtres, en
respirant le grand vent, un air pur sur les hauteurs; d'autres en se
réfugiant au centre de la ville, dans une chambre enfumée. Il n'est
guère de jaloux dont la jalousie n'admette certaines dérogations.
Tel consent à être trompé pourvu qu'on le lui dise, tel autre
pourvu qu'on le lui cache, en quoi l'un n'est guère moins absurde que
l'autre, puisque, si le second est plus véritablement trompé en
ce qu'on lui dissimule la vérité, le premier réclame, en
cette vérité, l'aliment, l'extension, le renouvellement de ses
souffrances.

Bien plus, ces deux manies inverses de la jalousie vont souvent
au delà des paroles qu'elles implorent ou qu'elles refusent des
confidences. On voit des jaloux qui ne le sont que des femmes avec
qui leur maîtresse a des relations loin d'eux, mais qui permettent
qu'elle se donne à un autre homme qu'eux, si c'est avec leur
autorisation, près d'eux, et, sinon même à leur vue, du moins sous
leur toit. Ce cas est assez fréquent chez les hommes âgés amoureux
d'une jeune femme. Ils sentent la difficulté de lui plaire, parfois
l'impuissance de la contenter, et, plutôt que d'être trompés,
préfèrent laisser venir chez eux, dans une chambre voisine,
quelqu'un qu'ils jugent incapable de lui donner de mauvais conseils,
mais non du plaisir. Pour d'autres, c'est tout le contraire; ne
laissant pas leur maîtresse sortir seule une minute dans une ville
qu'ils connaissent, ils la tiennent dans un véritable esclavage, mais
ils lui accordent de partir un mois dans un pays qu'ils ne connaissent
pas, où ils ne peuvent se représenter ce qu'elle fera. J'avais à
l'égard d'Albertine ces deux sortes de manies calmantes. Je
n'aurais pas été jaloux si elle avait eu des plaisirs près de
moi, encouragés par moi, que j'aurais tenus tout entiers sous ma
surveillance, m'épargnant par là la crainte du mensonge; je ne
l'aurais peut-être pas été non plus si elle était partie dans un
pays inconnu de moi et assez éloigné pour que je ne puisse imaginer,
ni avoir la possibilité et la tentation de connaître son genre
de vie. Dans les deux cas, le doute eût été supprimé par une
connaissance ou une ignorance également complètes.

La décroissance du jour me replongeant par le souvenir dans une
atmosphère ancienne et fraîche, je la respirais avec les mêmes
délices qu'Orphée l'air subtil, inconnu sur cette terre, des
Champs-Élysées.

Mais déjà la journée finissait et j'étais envahi par la
désolation du soir. Regardant machinalement à la pendule combien
d'heures se passeraient avant qu'Albertine rentrât, je voyais que
j'avais encore le temps de m'habiller et de descendre demander à
ma propriétaire, Mme de Guermantes, des indications pour certaines
jolies choses de toilette que je voulais donner à mon amie.
Quelquefois je rencontrais la duchesse dans la cour, sortant pour des
courses à pied, même s'il faisait mauvais temps, avec un chapeau
plat et une fourrure. Je savais très bien que pour nombre de gens
intelligents elle n'était autre chose qu'une dame quelconque; le nom
de duchesse de Guermantes ne signifiait rien, maintenant qu'il n'y
a plus de duchés ni de principautés; mais j'avais adopté un autre
point de vue dans ma façon de jouir des êtres et des pays. Tous les
châteaux des terres dont elle était duchesse, princesse, vicomtesse,
cette dame en fourrures bravant le mauvais temps me semblait les
porter avec elle, comme des personnages sculptés au linteau d'un
portail tiennent dans leur main la cathédrale qu'ils ont construite,
ou la cité qu'ils ont défendue. Mais ces châteaux, ces forêts, les
yeux de mon esprit seuls pouvaient les voir dans la main gauche de
la dame en fourrures, cousine du roi. Ceux de mon corps n'y
distinguaient, les jours où le temps menaçait, qu'un parapluie dont
la duchesse ne craignait pas de s'armer. «On ne peut jamais savoir,
c'est plus prudent, si je me trouve très loin et qu'une voiture me
demande des prix trop _chers_ pour moi.» Les mots «trop chers»,
«dépasser mes moyens», revenaient tout le temps dans la
conversation de la duchesse, ainsi que ceux: «je suis trop pauvre»,
sans qu'on pût bien démêler si elle parlait ainsi parce qu'elle
trouvait amusant de dire qu'elle était pauvre, étant si riche, ou
parce qu'elle trouvait élégant, étant si aristocratique, tout en
affectant d'être une paysanne, de ne pas attacher à la richesse
l'importance des gens qui ne sont que riches et qui méprisent les
pauvres. Peut-être était-ce plutôt une habitude contractée d'une
époque de sa vie où, déjà riche, mais insuffisamment pourtant, eu
égard à ce que coûtait l'entretien de tant de propriétés, elle
éprouvait une certaine gêne d'argent qu'elle ne voulait pas avoir
l'air de dissimuler. Les choses dont on parle le plus souvent en
plaisantant sont généralement, au contraire, celles qui ennuient,
mais dont on ne veut pas avoir l'air d'être ennuyé, avec peut-être
l'espoir inavoué de cet avantage supplémentaire que justement la
personne avec qui on cause, vous entendant plaisanter de cela, croira
que cela n'est pas vrai.

Mais le plus souvent, à cette heure-là, je savais trouver la
duchesse chez elle, et j'en étais heureux, car c'était plus
commode pour lui demander longuement les renseignements désirés par
Albertine. Et j'y descendais sans presque penser combien il était
extraordinaire que chez cette mystérieuse Mme de Guermantes de
mon enfance j'allasse uniquement afin d'user d'elle pour une simple
commodité pratique, comme on fait du téléphone, instrument
surnaturel devant les miracles duquel on s'émerveillait jadis, et
dont on se sert maintenant sans même y penser, pour faire venir son
tailleur ou commander une glace.

Les brimborions de la parure causaient à Albertine de grands
plaisirs. Je ne savais pas me refuser de lui en faire chaque jour un
nouveau. Et chaque fois qu'elle m'avait parlé avec ravissement d'une
écharpe, d'une étole, d'une ombrelle, que par la fenêtre, ou en
passant dans la cour, de ses yeux qui distinguaient si vite tout ce
qui se rapportait à l'élégance, elle avait vues au cou, sur les
épaules, à la main de Mme de Guermantes, sachant que le goût
naturellement difficile de la jeune fille (encore affiné par les
leçons d'élégance que lui avait été la conversation d'Elstir)
ne serait nullement satisfait par quelque simple à peu près, même
d'une jolie chose, qui la remplace aux yeux du vulgaire, mais en
diffère entièrement, j'allais en secret me faire expliquer par la
duchesse où, comment, sur quel modèle, avait été confectionné ce
qui avait plu à Albertine, comment je devais procéder pour obtenir
exactement cela, en quoi consistait le secret du faiseur, le charme
(ce qu'Albertine appelait «le chic», «le genre») de sa manière,
le nom précis--la beauté de la matière ayant son importance--et la
qualité des étoffes dont je devais demander qu'on se servît.

Quand j'avais dit à Albertine, à notre arrivée de Balbec, que la
duchesse de Guermantes habitait en face de nous, dans le même hôtel,
elle avait pris, en entendant le grand titre et le grand nom, cet air
plus qu'indifférent, hostile, méprisant, qui est le signe du désir
impuissant chez les natures fières et passionnées. Celle d'Albertine
avait beau être magnifique, les qualités qu'elle recelait ne
pouvaient se développer qu'au milieu de ces entraves que sont nos
goûts, ou ce deuil de ceux de nos goûts auxquels nous avons été
obligés de renoncer--comme pour Albertine le snobisme--et qu'on
appelle des haines. Celle d'Albertine pour les gens du monde tenait,
du reste, très peu de place en elle et me plaisait par un côté
esprit de révolution--c'est-à-dire amour malheureux de la
noblesse--inscrit sur la face opposée du caractère français où
est le genre aristocratique de Mme de Guermantes. Ce genre
aristocratique, Albertine, par impossibilité de l'atteindre, ne s'en
serait peut-être pas souciée, mais s'étant rappelé qu'Elstir lui
avait parlé de la duchesse comme de la femme de Paris qui s'habillait
le mieux, le dédain républicain à l'égard d'une duchesse fit
place chez mon amie à un vif intérêt pour une élégante. Elle me
demandait souvent des renseignements sur Mme de Guermantes et aimait
que j'allasse chez la duchesse chercher des conseils de toilette pour
elle-même. Sans doute j'aurais pu les demander à Mme Swann, et
même je lui écrivis une fois dans ce but. Mais Mme de Guermantes me
semblait pousser plus loin encore l'art de s'habiller. Si, descendant
un moment chez elle, après m'être assuré qu'elle n'était pas
sortie et ayant prié qu'on m'avertît dès qu'Albertine serait
rentrée, je trouvais la duchesse ennuagée dans la brume d'une robe
en crêpe de Chine gris, j'acceptais cet aspect que je sentais dû à
des causes complexes et qui n'eût pu être changé, je me laissais
envahir par l'atmosphère qu'il dégageait, comme la fin de certaines
après-midi ouatées en gris perle par un brouillard vaporeux; si,
au contraire, cette robe de chambre était chinoise, avec des flammes
jaunes et rouges, je la regardais comme un couchant qui s'allume;
ces toilettes n'étaient pas un décor quelconque, remplaçable à
volonté, mais une réalité donnée et poétique comme est celle
du temps qu'il fait, comme est la lumière spéciale à une certaine
heure.

De toutes les robes ou robes de chambre que portait Mme de
Guermantes, celles qui semblaient le plus répondre à une intention
déterminée, être pourvues d'une signification spéciale, c'étaient
ces robes que Fortuny a faites d'après d'antiques dessins de Venise.
Est-ce leur caractère historique, est-ce plutôt le fait que chacune
est unique qui lui donne un caractère si particulier que la pose de
la femme qui les porte en vous attendant, en causant avec vous, prend
une importance exceptionnelle, comme si ce costume avait été le
fruit d'une longue délibération et comme si cette conversation se
détachait de la vie courante comme une scène de roman. Dans ceux
de Balzac, on voit des héroïnes revêtir à dessein telle ou
telle toilette, le jour où elles doivent recevoir tel visiteur. Les
toilettes d'aujourd'hui n'ont pas tant de caractère, exception faite
pour les robes de Fortuny. Aucun vague ne peut subsister dans la
description du romancier, puisque cette robe existe réellement, que
les moindres dessins en sont aussi naturellement fixés que ceux d'une
oeuvre d'art. Avant de revêtir celle-ci ou celle-là, la femme a eu
à faire un choix entre deux robes, non pas à peu près pareilles,
mais profondément individuelles chacune, et qu'on pourrait nommer.
Mais la robe ne m'empêchait pas de penser à la femme.

Mme de Guermantes même me sembla à cette époque plus agréable
qu'au temps où je l'aimais encore. Attendant moins d'elle (que je
n'allais plus voir pour elle-même), c'est presque avec le tranquille
sans-gêne qu'on a quand on est tout seul, les pieds sur les chenets,
que je l'écoutais comme j'aurais lu un livre écrit en langage
d'autrefois. J'avais assez de liberté d'esprit pour goûter dans ce
qu'elle disait cette grâce française si pure qu'on ne trouve plus,
ni dans le parler, ni dans les écrits du temps présent. J'écoutais
sa conversation comme une chanson populaire délicieusement et
purement française, je comprenais que je l'eusse entendue se moquer
de Maeterlinck (qu'elle admirait d'ailleurs, maintenant, par faiblesse
d'esprit de femme, sensible à ces modes littéraires dont les rayons
viennent tardivement), comme je comprenais que Mérimée se moquât
de Baudelaire, Stendhal de Balzac, Paul-Louis Courier de Victor Hugo,
Meilhac de Mallarmé. Je comprenais bien que le moqueur avait une
pensée bien restreinte auprès de celui dont il se moquait, mais
aussi un vocabulaire plus pur. Celui de Mme de Guermantes, presque
autant que celui de la mère de Saint-Loup, l'était à un point qui
enchantait. Ce n'est pas dans les froids pastiches des écrivains
d'aujourd'hui qui disent: au fait (pour en réalité), singulièrement
(pour en particulier), étonné (pour frappé de stupeur), etc., etc.,
qu'on retrouve le vieux langage et la vraie prononciation des mots,
mais en causant avec une Mme de Guermantes ou une Françoise; j'avais
appris de la deuxième, dès l'âge de cinq ans, qu'on ne dit pas
le Tarn, mais le Tar; pas le Béarn, mais le Béar. Ce qui fit qu'à
vingt ans, quand j'allai dans le monde, je n'eus pas à y apprendre
qu'il ne fallait pas dire, comme faisait Mme Bontemps: Madame de
Béarn.

Je mentirais en disant que, ce côté terrien et quasi paysan qui
restait en elle, la duchesse n'en avait pas conscience et ne mettait
pas une certaine affectation à le montrer. Mais, de sa part, c'était
moins fausse simplicité de grande dame qui joue la campagnarde et
orgueil de duchesse qui fait la nique aux dames riches méprisantes
des paysans, qu'elles ne connaissent pas, que le goût quasi
artistique d'une femme qui sait le charme de ce qu'elle possède et ne
va pas le gâter d'un badigeon moderne. C'est de la même façon que
tout le monde a connu à Dives un restaurateur normand, propriétaire
de «Guillaume le Conquérant», qui s'était bien gardé--chose très
rare--de donner à son hôtellerie le luxe moderne d'un hôtel et
qui, lui-même millionnaire, gardait le parler, la blouse d'un paysan
normand et vous laissait venir le voir faire lui-même, dans la
cuisine, comme à la campagne, un dîner qui n'en était pas moins
infiniment meilleur et encore plus cher que dans les plus grands
palaces.

Toute la sève locale qu'il y a dans les vieilles familles
aristocratiques ne suffit pas, il faut qu'il y naisse un être assez
intelligent pour ne pas la dédaigner, pour ne pas l'effacer sous le
vernis mondain. Mme de Guermantes, malheureusement spirituelle et
Parisienne et qui, quand je la connus, ne gardait plus de son terroir
que l'accent, avait, du moins, quand elle voulait peindre sa vie de
jeune fille, trouvé, pour son langage (entre ce qui eût semblé
trop involontairement provincial, ou au contraire artificiellement
lettré), un de ces compromis qui font l'agrément de _la Petite
Fadette_ de George Sand ou de certaines légendes rapportées par
Chateaubriand dans les _Mémoires d'outre-tombe_. Mon plaisir était
surtout de lui entendre conter quelque histoire qui mettait en scène
des paysans avec elle. Les noms anciens, les vieilles coutumes,
donnaient à ces rapprochements entre le château et le village
quelque chose d'assez savoureux. Demeurée en contact avec les
terres où elle était souveraine, une certaine aristocratie reste
régionale, de sorte que le propos le plus simple fait se dérouler
devant nos yeux toute une carte historique et géographique de
l'histoire de France.

S'il n'y avait aucune affectation, aucune volonté de fabriquer un
langage à soi, alors cette façon de prononcer était un vrai musée
d'histoire de France par la conversation. «Mon grand-oncle Fitt-jam»
n'avait rien qui étonnât, car on sait que les Fitz-James proclament
volontiers qu'ils sont de grands seigneurs français, et ne veulent
pas qu'on prononce leur nom à l'anglaise. Il faut, du reste, admirer
la touchante docilité des gens qui avaient cru jusque-là devoir
s'appliquer à prononcer grammaticalement certains noms et qui,
brusquement, après avoir entendu la duchesse de Guermantes les dire
autrement, s'appliquaient à la prononciation qu'ils n'avaient pu
supposer. Ainsi, la duchesse ayant eu un arrière-grand-père
auprès du comte de Chambord, pour taquiner son mari d'être devenu
Orléaniste, aimait à proclamer: «Nous les vieux de Frochedorf». Le
visiteur qui avait cru bien faire en disant jusque-là «Frohsdorf»
tournait casaque au plus court et disait sans cesse «Frochedorf».

Une fois que je demandais à Mme de Guermantes qui était un jeune
homme exquis qu'elle m'avait présenté comme son neveu et dont
j'avais mal entendu le nom, ce nom, je ne le distinguai pas davantage
quand, du fond de sa gorge, la duchesse émit très fort, mais sans
articuler: «C'est l'... i Eon... l... b... frère à Robert. Il
prétend qu'il a la forme du crâne des anciens Gallois.» Alors je
compris qu'elle avait dit: C'est le petit Léon, le prince de Léon,
beau-frère, en effet, de Robert de Saint-Loup. «En tout cas, je
ne sais pas s'il en a le crâne, ajouta-t-elle, mais sa façon de
s'habiller, qui a du reste beaucoup de chic, n'est guère de là-bas.
Un jour que, de Josselin où j'étais chez les Rohan, nous étions
allés à un pèlerinage, il était venu des paysans d'un peu toutes
les parties de la Bretagne. Un grand diable de villageois du Léon
regardait avec ébahissement les culottes beiges du beau-frère de
Robert. «Qu'est-ce que tu as à me regarder, je parie que tu ne sais
pas qui je suis», lui dit Léon. Et comme le paysan lui disait que
non. «Eh bien, je suis ton prince.--Ah! répondit le paysan en se
découvrant et en s'excusant, je vous avais pris pour un englische.»

Et si, profitant de ce point de départ, je poussais Mme de
Guermantes sur les Rohan (avec qui sa famille s'était souvent
alliée), sa conversation s'imprégnait un peu du charme mélancolique
des Pardons, et, comme dirait ce vrai poète qu'est Pampille,
de «l'âpre saveur des crêpes de blé noir, cuites sur un feu
d'ajoncs».

Du marquis du Lau (dont on sait la triste fin, quand, sourd, il se
faisait porter chez Mme H..., aveugle), elle contait les années
moins tragiques quand, après la chasse, à Guermantes, il se mettait
en chaussons pour prendre le thé avec le roi d'Angleterre, auquel il
ne se trouvait pas inférieur, et avec lequel, on le voit, il ne se
gênait pas. Elle faisait remarquer cela avec tant de pittoresque
qu'elle lui ajoutait le panache à la mousquetaire des gentilshommes
un peu glorieux du Périgord.

D'ailleurs, même dans la simple qualification des gens, avoir soin
de différencier les provinces était pour Mme de Guermantes,
restée elle-même, un grand charme que n'aurait jamais su avoir
une Parisienne d'origine, et ces simples noms d'Anjou, de Poitou, de
Périgord, refaisaient dans sa conversation des paysages.

Pour en revenir à la prononciation et au vocabulaire de Mme de
Guermantes, c'est par ce côté que la noblesse se montre vraiment
conservatrice, avec tout ce que ce mot a à la fois d'un peu puéril,
d'un peu dangereux, de réfractaire à l'évolution, mais aussi
d'amusant pour l'artiste. Je voulais savoir comment on écrivait
autrefois le mot Jean. Je l'appris en recevant une lettre du neveu de
Mme de Villeparisis, qui signe--comme il a été baptisé, comme il
figure dans le Gotha--Jehan de Villeparisis, avec la même belle H
inutile, héraldique, telle qu'on l'admire, enluminée de vermillon ou
d'outremer, dans un livre d'heures ou dans un vitrail.

Malheureusement, je n'avais pas le temps de prolonger indéfiniment
ces visites, car je voulais, autant que possible, ne pas rentrer
après mon amie. Or, ce n'était jamais qu'au compte-gouttes que
je pouvais obtenir de Mme de Guermantes les renseignements sur ses
toilettes, lesquels m'étaient utiles pour faire faire des toilettes
de même genre, dans la mesure où une jeune fille peut les porter,
pour Albertine. «Par exemple, madame, le jour où vous deviez
dîner chez Mme de Saint-Euverte, avant d'aller chez la princesse de
Guermantes, vous aviez une robe toute rouge, avec des souliers rouges;
vous étiez inouïe, vous aviez l'air d'une espèce de grande fleur de
sang, d'un rubis en flammes, comment cela s'appelait-il? Est-ce qu'une
jeune fille peut mettre ça?»

La duchesse, rendant à son visage fatigué la radieuse expression
qu'avait la princesse des Laumes quand Swann lui faisait, jadis,
des compliments, regarda, en riant aux larmes, d'un air moqueur,
interrogatif et ravi, M. de Bréauté, toujours là à cette heure, et
qui faisait tiédir, sous son monocle, un sourire indulgent pour cet
amphigouri d'intellectuel, à cause de l'exaltation physique de jeune
homme qu'il lui semblait cacher. La duchesse avait l'air de dire:
«Qu'est-ce qu'il a, il est fou.» Puis se tournant vers moi d'un air
câlin: «Je ne savais pas que j'avais l'air d'un rubis en flammes ou
d'une fleur de sang, mais je me rappelle, en effet, que j'ai eu
une robe rouge: c'était du satin rouge comme on en faisait à ce
moment-là. Oui, une jeune fille peut porter ça à la rigueur, mais
vous m'avez dit que la vôtre ne sortait pas le soir. C'est une
robe de grande soirée, cela ne peut pas se mettre pour faire des
visites.»

Ce qui est extraordinaire, c'est que de cette soirée, en somme pas si
ancienne, Mme de Guermantes ne se rappelât que sa toilette et eût
oublié une certaine chose qui cependant, on va le voir, aurait dû
lui tenir à coeur. Il semble que, chez les êtres d'action (et les
gens du monde sont des êtres d'action minuscules, microscopiques,
mais enfin des êtres d'action), l'esprit, surmené par l'attention à
ce qui se passera dans une heure, ne confie que très peu de choses à
la mémoire. Bien souvent, par exemple, ce n'était pas pour donner le
change et paraître ne pas s'être trompé que M. de Norpois, quand
on lui parlait de pronostics qu'il avait émis au sujet d'une alliance
avec l'Allemagne qui n'avait même pas abouti, disait: «Vous devez
vous tromper, je ne me rappelle pas du tout, cela ne me ressemble
pas, car, dans ces sortes de conversations, je suis toujours très
laconique et je n'aurais jamais prédit le succès d'un de ces coups
d'éclat qui ne sont souvent que des coups de tête, et dégénèrent
habituellement en coups de force. Il est indéniable que, dans
un avenir lointain, un rapprochement franco-allemand pourrait
s'effectuer, et serait très profitable aux deux pays, et la France
n'en serait pas le mauvais marchand, je le pense, mais je n'en ai
jamais parlé, parce que la poire n'est pas mûre encore, et, si vous
voulez mon avis, en demandant à nos anciens ennemis de convoler avec
nous en justes noces, je crois que nous irions au-devant d'un gros
échec et ne recevrions que de mauvais coups.» En disant cela, M.
de Norpois ne mentait pas, il avait simplement oublié. On oublie,
du reste, vite ce qu'on n'a pas pensé avec profondeur, ce qui vous
a été dicté par l'imitation, par les passions environnantes. Elles
changent et avec elles se modifie notre souvenir. Encore plus que les
diplomates, les hommes politiques ne se souviennent pas du point de
vue auquel ils se sont placés à un certain moment, et quelques-unes
de leurs palinodies tiennent moins à un excès d'ambition qu'à un
manque de mémoire. Quant aux gens du monde, ils se souviennent de peu
de chose.

Mme de Guermantes me soutint qu'à la soirée où elle était en robe
rouge, elle ne se rappelait pas qu'il y eût Mme de Chaussepierre,
que je me trompais certainement. Or Dieu sait pourtant si, depuis, les
Chaussepierre avaient occupé l'esprit du duc et de la duchesse.
Voici pour quelle raison. M. de Guermantes était le plus ancien
vice-président du Jockey quand le président mourut. Certains membres
du cercle qui n'ont pas de relations, et dont le seul plaisir est
de donner des boules noires aux gens qui ne les invitent pas, firent
campagne contre le duc de Guermantes qui, sûr d'être élu, et
assez négligent quant à cette présidence qui était peu de chose
relativement à sa situation mondaine, ne s'occupa de rien. On fit
valoir que la duchesse était dreyfusarde (l'affaire Dreyfus était
pourtant terminée depuis longtemps, mais vingt ans après on en
parlait encore, et elle ne l'était que depuis deux ans), recevait
les Rothschild, qu'on favorisait trop depuis quelque temps de grands
potentats internationaux comme était le duc de Guermantes, à moitié
Allemand. La campagne trouva un terrain très favorable, les clubs
jalousant toujours beaucoup les gens très en vue et détestant les
grandes fortunes.

Celle de Chaussepierre n'était pas mince, mais personne ne pouvait
s'en offusquer: il ne dépensait pas un sou, l'appartement du couple
était modeste, la femme allait vêtue de laine noire. Folle de
musique, elle donnait bien de petites matinées où étaient invitées
beaucoup plus de chanteuses que chez les Guermantes. Mais personne
n'en parlait, tout cela se passait sans rafraîchissements, le mari
même absent, dans l'obscurité de la rue de la Chaise. A l'Opéra,
Mme de Chaussepierre passait inaperçue, toujours avec des gens dont
le nom évoquait le milieu le plus «ultra» de l'intimité de Charles
X, mais des gens effacés, peu mondains. Le jour de l'élection, à
la surprise générale, l'obscurité triompha de l'éblouissement:
Chaussepierre, deuxième vice-président, fut nommé président du
Jockey, et le duc de Guermantes resta sur le carreau, c'est-à-dire
premier vice-président. Certes, être président du Jockey ne
représente pas grand'chose à des princes de premier rang comme
étaient les Guermantes. Mais ne pas l'être quand c'est votre tour,
se voir préférer un Chaussepierre, à la femme de qui Oriane, non
seulement ne rendait pas son salut deux ans auparavant, mais allait
jusqu'à se montrer offensée d'être saluée par cette chauve-souris
inconnue, c'était dur pour le duc. Il prétendait être au-dessus de
cet échec, assurant, d'ailleurs, que c'était à sa vieille amitié
pour Swann qu'il le devait. En réalité, il ne décolérait pas.

Chose assez particulière, on n'avait jamais entendu le duc de
Guermantes se servir de l'expression assez banale: «bel et bien»;
mais depuis l'élection du Jockey, dès qu'on parlait de l'affaire
Dreyfus, «bel et bien» surgissait: «Affaire Dreyfus, affaire
Dreyfus, c'est bientôt dit et le terme est impropre; ce n'est pas une
affaire de religion, mais _bel et bien_ une affaire politique.» Cinq
ans pouvaient passer sans qu'on entendît «bel et bien» si, pendant
ce temps, on ne parlait pas de l'affaire Dreyfus, mais si, les cinq
ans passés, le nom de Dreyfus revenait, aussitôt «bel et bien»
arrivait automatiquement. Le duc ne pouvait plus, du reste, souffrir
qu'on parlât de cette affaire «qui a causé, disait-il, tant de
malheurs», bien qu'il ne fût, en réalité, sensible qu'à un seul:
son échec à la présidence du Jockey. Aussi, l'après-midi dont je
parle, où je rappelais à Mme de Guermantes la robe rouge qu'elle
portait à la soirée de sa cousine, M. de Bréauté fut assez mal
reçu quand, voulant dire quelque chose, par une association d'idées
restée obscure et qu'il ne dévoila pas, il commença en faisant
manoeuvrer sa langue dans la pointe de sa bouche en cul de poule: «A
propos de l'affaire Dreyfus...» (pourquoi de l'affaire Dreyfus? il
s'agissait seulement d'une robe rouge et, certes, le pauvre Bréauté,
qui ne pensait jamais qu'à faire plaisir, n'y mettait pas de malice).
Mais le seul nom de Dreyfus fit se froncer les sourcils jupitériens
du duc de Guermantes. «On m'a raconté, dit Bréauté, un assez joli
mot, ma foi très fin, de notre ami Cartier (prévenons le lecteur
que ce Cartier, frère de Mme de Villefranche, n'avait pas l'ombre
de rapport avec le bijoutier du même nom), ce qui, du reste, ne
m'étonne pas, car il a de l'esprit à revendre.--Ah! interrompit
Oriane, ce n'est pas moi qui l'achèterai. Je ne veux pas vous dire
ce que votre Cartier m'a toujours embêtée, et je n'ai jamais pu
comprendre le charme infini que Charles de la Trémoïlle et sa femme
trouvent à ce raseur que je rencontre chez eux chaque fois que
j'y vais.--Ma ière duiesse, répondit Bréauté, qui prononçait
difficilement les _c_, je vous trouve bien sévère pour Cartier. Il
est vrai qu'il a peut-être pris un pied un peu excessif chez les
La Trémoïlle, mais enfin c'est pour Charles une espèce, comment
dirai-je, une espèce de fidèle Achate, ce qui est devenu un oiseau
assez rare par le temps qui court. En tout cas, voilà le mot qu'on
m'a rapporté. Cartier aurait dit que si M. Zola avait cherché à
avoir un procès et à se faire condamner, c'était pour éprouver
la sensation qu'il ne connaissait pas encore, celle d'être
en prison.--Aussi a-t-il pris la fuite avant d'être arrêté,
interrompit Oriane. Cela ne tient pas debout. D'ailleurs, même si
c'était vraisemblable, je trouve le mot carrément idiot. Si c'est
ça que vous trouvez spirituel!--Mon Dieu, ma ière Oriane, répondit
Bréauté qui, se voyant contredit, commençait à lâcher pied,
le mot n'est pas de moi, je vous le répète tel qu'on me l'a dit,
prenez-le pour ce qu'il vaut. En tout cas il a été cause que M.
Cartier a été tancé d'importance par cet excellent La Trémoïlle
qui, avec beaucoup de raison, ne veut jamais qu'on parle dans son
salon de ce que j'appellerai, comment dire? les affaires en cours, et
qui était d'autant plus contrarié qu'il y avait là Mme Alphonse
Rothschild. Cartier a eu à subir de la part de La Trémoïlle une
véritable mercuriale.--Bien entendu, dit le duc, de fort mauvaise
humeur, les Alphonse Rothschild, bien qu'ayant le tact de ne jamais
parler de cette abominable affaire, sont dreyfusards dans l'âme,
comme tous les Juifs. C'est même là un argument _ad hominem_ (le
duc employait un peu à tort et à travers l'expression _ad hominem_)
qu'on ne fait pas assez valoir pour montrer la mauvaise foi des Juifs.
Si un Français vole, assassine, je ne me crois pas tenu, parce
qu'il est Français comme moi, de le trouver innocent. Mais les Juifs
n'admettront jamais qu'un de leurs concitoyens soit traître, bien
qu'ils le sachent parfaitement et se soucient fort peu des effroyables
répercussions (le duc pensait naturellement à l'élection maudite
de Chaussepierre) que le crime d'un des leurs peut amener jusque...
Voyons, Oriane, vous n'allez pas prétendre que ce n'est pas accablant
pour les Juifs ce fait qu'ils soutiennent tous un traître. Vous
n'allez pas me dire que ce n'est pas parce qu'ils sont Juifs.--Mon
Dieu si, répondit Oriane (éprouvant, avec un peu d'agacement, un
certain désir de résister au Jupiter tonnant et aussi de mettre
«l'intelligence» au-dessus de l'affaire Dreyfus). Mais c'est
peut-être justement parce qu'étant Juifs et se connaissant
eux-mêmes, ils savent qu'on peut être Juif et ne pas être
forcément traître et anti-français, comme le prétend, paraît-il,
M. Drumont. Certainement s'il avait été chrétien, les Juifs ne se
seraient pas intéressés à lui, mais ils l'ont fait parce qu'ils
sentent bien que s'il n'était pas Juif on ne l'aurait pas cru si
facilement traître _a priori_, comme dirait mon neveu Robert.--Les
femmes n'entendent rien à la politique, s'écria le duc en fixant des
yeux la duchesse. Car ce crime affreux n'est pas simplement une cause
juive, mais _bel et bien_ une immense affaire nationale qui peut
amener les plus effroyables conséquences pour la France d'où on
devrait expulser tous les Juifs, bien que je reconnaisse que les
sanctions prises jusqu'ici l'aient été (d'une façon ignoble qui
devrait être revisée) non contre eux, mais contre leurs adversaires
les plus éminents, contre des hommes de premier ordre, laissés à
l'écart pour le malheur de notre pauvre pays.»

Je sentais que cela allait se gâter et je me remis précipitamment à
parler robes.

«Vous rappelez-vous, madame, dis-je, la première fois que vous avez
été aimable avec moi?--La première fois que j'ai été aimable avec
lui», reprit-elle en regardant en riant M. de Bréauté, dont le bout
du nez s'amenuisait, dont le sourire s'attendrissait, par politesse
pour Mme de Guermantes, et dont la voix de couteau qu'on est en train
de repasser fit entendre quelques sons vagues et rouillés. «Vous
aviez une robe jaune avec de grandes fleurs noires.--Mais, mon petit,
c'est la même chose, ce sont des robes de soirée.--Et votre chapeau
de bleuets, que j'ai tant aimé! Mais enfin tout cela c'est du
rétrospectif. Je voudrais faire faire à la jeune fille en question
un manteau de fourrure comme celui que vous aviez hier matin. Est-ce
que ce serait impossible que je le visse?--Non, Hannibal est obligé
de s'en aller dans un instant. Vous viendrez chez moi et ma femme de
chambre vous montrera tout ça. Seulement, mon petit, je veux bien
vous prêter tout ce que vous voudrez, mais si vous faites faire des
choses de Callot, de Doucet, de Paquin par de petites couturières,
cela ne sera jamais la même chose.--Mais je ne veux pas du tout aller
chez une petite couturière, je sais très bien que ce sera autre
chose; mais cela m'intéresserait de comprendre pourquoi ce sera autre
chose.--Mais vous savez bien que je ne sais rien expliquer, moi, je
suis une bête, je parle comme une paysanne. C'est une question de
tour de main, de façon; pour les fourrures je peux, au moins, vous
donner un mot pour mon fourreur qui, de cette façon, ne vous volera
pas. Mais vous savez que cela vous coûtera encore huit ou neuf mille
francs.--Et cette robe de chambre qui sent si mauvais, que vous aviez
l'autre soir, et qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d'or
comme une aile de papillon?--Ah! ça, c'est une robe de Fortuny. Votre
jeune fille peut très bien mettre cela chez elle. J'en ai beaucoup,
je vais vous en montrer, je peux même vous en donner si cela vous
fait plaisir. Mais je voudrais surtout que vous vissiez celle de ma
cousine Talleyrand. Il faut que je lui écrive de me la prêter.--Mais
vous aviez aussi des souliers si jolis, était-ce encore de
Fortuny?--Non, je sais ce que vous voulez dire, c'est du chevreau
doré que nous avions trouvé à Londres, en faisant des courses avec
Consuelo de Manchester. C'était extraordinaire. Je n'ai jamais pu
comprendre comme c'était doré, on dirait une peau d'or, il n'y a que
cela avec un petit diamant au milieu. La pauvre duchesse de Manchester
est morte, mais si cela vous fait plaisir j'écrirai à Mme de
Warwick ou à Mme Malborough pour tâcher d'en retrouver de pareils.
Je me demande même si je n'ai pas encore de cette peau. On pourrait
peut-être en faire faire ici. Je regarderai ce soir, je vous le ferai
dire.»

Comme je tâchais, autant que possible, de quitter la duchesse avant
qu'Albertine fût revenue, l'heure faisait souvent que je rencontrais
dans la cour, en sortant de chez Mme de Guermantes, M. de Charlus et
Morel qui allaient prendre le thé chez Jupien, suprême faveur pour
le baron. Je ne les croisai pas tous les jours, mais ils y allaient
tous les jours. Il est, du reste, à remarquer que la constance d'une
habitude est d'ordinaire en rapport avec son absurdité. Les choses
éclatantes, on ne les fait généralement que par à-coups. Mais
des vies insensées, où le maniaque se prive lui-même de tous les
plaisirs et s'inflige les plus grands maux, ces vies sont ce qui
change le moins. Tous les dix ans, si l'on en avait la curiosité, on
retrouverait le malheureux dormant aux heures où il pourrait vivre,
sortant aux heures où il n'y a guère rien d'autre à faire qu'à
se laisser assassiner dans les rues, buvant glacé quand il a chaud,
toujours en train de soigner un rhume. Il suffirait d'un petit
mouvement d'énergie, un seul jour, pour changer cela une fois pour
toutes. Mais justement ces vies sont habituellement l'apanage
d'êtres incapables d'énergie. Les vices sont un autre aspect de
ces existences monotones que la volonté suffirait à rendre moins
atroces. Les deux aspects pouvaient être également considérés
quand M. de Charlus allait tous les jours avec Morel prendre le thé
chez Jupien. Un seul orage avait marqué cette coutume quotidienne.
La nièce du giletier ayant dit un jour à Morel: «C'est cela, venez
demain, je vous paierai le thé», le baron avait avec raison trouvé
cette expression bien vulgaire pour une personne dont il comptait
faire presque sa belle-fille; mais comme il aimait à froisser et
se grisait de sa propre colère, au lieu de dire simplement à Morel
qu'il le priait de lui donner à cet égard une leçon de distinction,
tout le retour s'était passé en scènes violentes. Sur le ton le
plus insolent, le plus orgueilleux: «Le «toucher», qui, je le vois,
n'est pas forcément allié au «tact», a donc empêché chez vous
le développement normal de l'odorat, puisque vous avez toléré que
cette expression fétide de payer le thé, à 15 centimes je suppose,
fît monter son odeur de vidanges jusqu'à mes royales narines? Quand
vous avez fini un solo de violon, avez-vous jamais vu chez moi qu'on
vous récompensât d'un pet, au lieu d'un applaudissement frénétique
ou d'un silence plus éloquent encore parce qu'il est fait de la peur
de ne pouvoir retenir, non ce que votre fiancée vous prodigue, mais
le sanglot que vous avez amené au bord des lèvres?»

Quand un fonctionnaire s'est vu infliger de tels reproches par
son chef, il est invariablement dégommé le lendemain. Rien, au
contraire, n'eût été plus cruel à M. de Charlus que de congédier
Morel et, craignant même d'avoir été un peu trop loin, il se mit
à faire de la jeune fille des éloges minutieux, pleins de goût,
involontairement semés d'impertinences. «Elle est charmante. Comme
vous êtes musicien, je pense qu'elle vous a séduit par la voix,
qu'elle a très belle dans les notes hautes où elle semble attendre
l'accompagnement de votre _si_ dièze. Son registre grave me plaît
moins, et cela doit être en rapport avec le triple recommencement de
son cou étrange et mince, qui, semblant finir, s'élève encore en
elle; plutôt que des détails médiocres, c'est sa silhouette qui
m'agrée. Et comme elle est couturière et doit savoir jouer des
ciseaux, il faut qu'elle me donne une jolie découpure d'elle-même en
papier.»

Charlie avait d'autant moins écouté ces éloges que les agréments
qu'ils célébraient chez sa fiancée lui avaient toujours échappé.
Mais il répondit à M. de Charlus: «C'est entendu, mon petit, je
lui passerai un savon pour qu'elle ne parle plus comme ça.» Si Morel
disait ainsi «mon petit» à M. de Charlus, ce n'est pas que le beau
violoniste ignorât qu'il eût à peine le tiers de l'âge du baron.
Il ne le disait pas non plus comme eût fait Jupien, mais avec cette
simplicité qui, dans certaines relations, postule que la suppression
de la différence d'âge a tacitement précédé la tendresse. La
tendresse feinte chez Morel. Chez d'autres la tendresse sincère.
Ainsi, vers cette époque, M. de Charlus reçut une lettre ainsi
conçue: «Mon cher Palamède, quand te reverrai-je? Je m'ennuie
beaucoup après toi et pense bien souvent à toi. PIERRE.»
M. de Charlus se cassa la tête pour savoir quel était celui de ses
parents qui se permettait de lui écrire avec une telle familiarité,
qui devait par conséquent beaucoup le connaître, et dont malgré
cela il ne reconnaissait pas l'écriture. Tous les princes auxquels
l'Almanach de Gotha accorde quelques lignes défilèrent pendant
quelques jours dans la cervelle de M. de Charlus. Enfin, brusquement,
une adresse écrite au dos l'éclaira: l'auteur de la lettre était le
chasseur d'un cercle de jeu où allait quelquefois M. de Charlus. Ce
chasseur n'avait pas cru être impoli en écrivant sur ce ton à M. de
Charlus qui avait, au contraire, un grand prestige à ses yeux. Mais
il pensait que ce ne serait pas gentil de ne pas tutoyer quelqu'un
qui vous avait plusieurs fois embrassé, et vous avait par
là--s'imaginait-il dans sa naïveté--donné son affection. M. de
Charlus fut au fond ravi de cette familiarité. Il reconduisit même
d'une matinée M. de Vaugoubert afin de pouvoir lui montrer la lettre.
Et pourtant Dieu sait que M. de Charlus n'aimait pas à sortir avec M.
de Vaugoubert. Car celui-ci, le monocle à l'oeil, regardait de tous
les côtés les jeunes gens qui passaient. Bien plus, s'émancipant
quand il était avec M. de Charlus, il employait un langage que
détestait le baron. Il mettait tous les noms d'hommes au féminin et,
comme il était très bête, il s'imaginait cette plaisanterie très
spirituelle et ne cessait de rire aux éclats. Comme, avec cela, il
tenait énormément à son poste diplomatique, les déplorables et
ricanantes façons qu'il avait dans la rue étaient perpétuellement
interrompues par la frousse que lui causait au même moment le passage
de gens du monde, mais surtout de fonctionnaires. «Cette petite
télégraphiste, disait-il en touchant du coude le baron renfrogné,
je l'ai connue, mais elle s'est rangée, la vilaine! Oh! ce livreur
des Galeries Lafayette, quelle merveille! Mon Dieu, voilà le
directeur des Affaires commerciales qui passe. Pourvu qu'il n'ait pas
remarqué mon geste! Il serait capable d'en parler au Ministre, qui
me mettrait en non-activité, d'autant plus qu'il paraît que c'en est
une.» M. de Charlus ne se tenait pas de rage. Enfin, pour abréger
cette promenade qui l'exaspérait, il se décida à sortir sa lettre
et à la faire lire à l'ambassadeur, mais il lui recommanda la
discrétion, car il feignait que Charlie fût jaloux afin de pouvoir
faire croire qu'il était aimant. «Or, ajouta-t-il d'un air de bonté
impayable, il faut toujours tâcher de causer le moins de peine qu'on
peut.» Avant de revenir à la boutique de Jupien, l'auteur tient
à dire combien il serait contristé que le lecteur s'offusquât de
peintures si étranges. D'une part (et ceci est le petit côté de la
chose), on trouve que l'aristocratie semble proportionnellement, dans
ce livre, plus accusée de dégénérescence que les autres classes
sociales. Cela serait-il, qu'il n'y aurait pas lieu de s'en étonner.
Les plus vieilles familles finissent par avouer, dans un nez rouge et
bossu, dans un menton déformé, des signes spécifiques où chacun
admire la «race». Mais parmi ces traits persistants et sans cesse
aggravés, il y en a qui ne sont pas visibles: ce sont les tendances
et les goûts. Ce serait une objection plus grave, si elle était
fondée, de dire que tout cela nous est étranger et qu'il faut tirer
la poésie de la vérité toute proche. L'art extrait du réel le plus
familier existe en effet et son domaine est peut-être le plus grand.
Mais il n'en est pas moins vrai qu'un grand intérêt, parfois de la
beauté, peut naître d'actions découlant d'une forme d'esprit si
éloignée de tout ce que nous sentons, de tout ce que nous croyons,
que nous ne pouvons même arriver à les comprendre, qu'elles
s'étalent devant nous comme un spectacle sans cause. Qu'y a-t-il de
plus poétique que Xercès, fils de Darius, faisant fouetter de verges
la mer qui avait englouti ses vaisseaux?

Il est certain que Morel, usant du pouvoir que ses charmes lui
donnaient sur la jeune fille, transmit à celle-ci, en la prenant à
son compte, la remarque du baron, car l'expression «payer le thé»
disparut aussi complètement de la boutique du giletier que disparaît
à jamais d'un salon telle personne intime, qu'on recevait tous
les jours et avec qui, pour une raison ou pour une autre, on s'est
brouillé ou qu'on tient à cacher et qu'on ne fréquente qu'au
dehors. M. de Charlus fut satisfait de la disparition de «payer le
thé». Il y vit une preuve de son ascendant sur Morel et l'effacement
de la seule petite tache à la perfection de la jeune fille. Enfin,
comme tous ceux de son espèce, tout en étant sincèrement l'ami de
Morel et de sa presque fiancée, l'ardent partisan de leur union, il
était assez friand du pouvoir de créer à son gré de plus ou moins
inoffensives piques, en dehors et au-dessus desquelles il demeurait
aussi olympien qu'eût été son frère.

Morel avait dit à M. de Charlus qu'il aimait la nièce de Jupien,
voulait l'épouser, et il était doux au baron d'accompagner son
jeune ami dans des visites où il jouait le rôle de futur beau-père,
indulgent et discret. Rien ne lui plaisait mieux.

Mon opinion personnelle est que «payer le thé» venait de Morel
lui-même, et que, par aveuglement d'amour, la jeune couturière
avait adopté une expression de l'être adoré, laquelle jurait par
sa laideur au milieu du joli parler de la jeune fille. Ce parler,
ces charmantes manières qui s'y accordaient, la protection de M.
de Charlus faisaient que beaucoup de clientes, pour qui elle avait
travaillé, la recevaient en amie, l'invitaient à dîner, la
mêlaient à leurs relations, la petite n'acceptant du reste qu'avec
la permission du baron de Charlus et les soirs où cela lui
convenait. «Une jeune couturière dans le monde?» dira-t-on,
quelle invraisemblance! Si l'on y songe, il n'était pas moins
invraisemblable qu'autrefois Albertine vînt me voir à minuit,
et maintenant vécût avec moi. Et c'eût peut-être été
invraisemblable d'une autre, mais nullement d'Albertine, sans père ni
mère, menant une vie si libre qu'au début je l'avais prise à
Balbec pour la maîtresse d'un coureur, ayant pour parente la plus
rapprochée Mme Bontemps qui, déjà chez Mme Swann, n'admirait chez
sa nièce que ses mauvaises manières et maintenant fermait les yeux,
surtout si cela pouvait la débarrasser d'elle en lui faisant faire un
riche mariage où un peu de l'argent irait à sa tante (dans le plus
grand monde, des mères très nobles et très pauvres, ayant réussi
à faire faire à leur fils un riche mariage, se laissent entretenir
par les jeunes époux, acceptent des fourrures, une automobile, de
l'argent d'une belle-fille qu'elles n'aiment pas et qu'elles font
recevoir).

Il viendra peut-être un jour où les couturières, ce que je ne
trouverais nullement choquant, iront dans le monde. La nièce de
Jupien, étant une exception, ne peut encore le laisser prévoir, une
hirondelle ne fait pas le printemps. En tout cas, si la toute petite
situation de la nièce de Jupien scandalisa quelques personnes, ce ne
fut pas Morel, car, sur certains points, sa bêtise était si grande
que non seulement il trouvait «plutôt bête» cette jeune fille
mille fois plus intelligente que lui, peut-être seulement parce
qu'elle l'aimait, mais encore il supposait être des aventurières,
des sous-couturières déguisées, faisant les dames, les personnes
fort bien posées qui la recevaient et dont elle ne tirait pas
vanité. Naturellement ce n'était pas des Guermantes, ni même des
gens qui les connaissaient, mais des bourgeoises riches, élégantes,
d'esprit assez libre pour trouver qu'on ne se déshonore pas en
recevant une couturière, d'esprit assez esclave aussi pour avoir
quelque contentement de protéger une jeune fille que Son Altesse
le baron de Charlus allait, en tout bien tout honneur, voir tous les
jours.

Rien ne plaisait mieux que l'idée de ce mariage au baron, lequel
pensait qu'ainsi Morel ne lui serait pas enlevé. Il paraît que la
nièce de Jupien avait fait, presque enfant, une «faute». Et M.
de Charlus, tout en faisant son éloge à Morel, n'aurait pas été
fâché de le confier à son ami, qui eût été furieux, et de semer
ainsi la zizanie. Car M. de Charlus, quoique terriblement méchant,
ressemblait à un grand nombre de personnes bonnes, qui font les
éloges d'un tel ou d'une telle pour prouver leur propre bonté, mais
se garderaient comme du feu des paroles bienfaisantes, si rarement
prononcées, qui seraient capables de faire régner la paix. Malgré
cela, le baron se gardait d'aucune insinuation, et pour deux causes.
«Si je lui raconte, se disait-il, que sa fiancée n'est pas sans
tache, son amour-propre sera froissé, il m'en voudra. Et puis, qui
me dit qu'il n'est pas amoureux d'elle? Si je ne dis rien, ce feu de
paille s'éteindra vite, je gouvernerai leurs rapports à ma guise,
il ne l'aimera que dans la mesure où je le souhaiterai. Si je lui
raconte la faute passée de sa promise, qui me dit que mon Charlie
n'est pas encore assez amoureux pour devenir jaloux? Alors, je
transformerai, par ma propre faute, un flirt sans conséquence et
qu'on mène comme on veut, en un grand amour, chose difficile à
gouverner.» Pour ces deux raisons, M. de Charlus gardait un silence
qui n'avait que les apparences de la discrétion, mais qui, par un
autre côté, était méritoire, car se taire est presque impossible
aux gens de sa sorte.

D'ailleurs, la jeune fille était délicieuse, et M. de Charlus, en
qui elle satisfaisait tout le goût esthétique qu'il pouvait
avoir pour les femmes, aurait voulu avoir d'elle des centaines de
photographies. Moins bête que Morel, il apprenait avec plaisir le
nom des dames comme il faut qui la recevaient et que son flair social
situait bien, mais il se gardait (voulant garder l'empire) de le dire
à Charlie, lequel, vraie brute en cela, continuait à croire qu'en
dehors de la «classe de violon» et des Verdurin, seuls existaient
les Guermantes, les quelques familles presque royales énumérées
par le baron, tout le reste n'étant qu'une «lie», une «tourbe».
Charlie prenait ces expressions de M. de Charlus à la lettre.

Parmi les raisons qui rendaient M. de Charlus heureux du mariage des
deux jeunes gens il y avait celle-ci, que la nièce de Jupien serait
en quelque sorte une extension de la personnalité de Morel et par là
du pouvoir à la fois et de la connaissance que le baron avait de lui.
«Tromper», dans le sens conjugal, la future femme du violoniste,
M. de Charlus n'eût même pas songé une seconde à en éprouver
du scrupule. Mais avoir un «jeune ménage» à guider, se sentir le
protecteur redouté et tout-puissant de la femme de Morel, laquelle,
considérant le baron comme un dieu, prouverait par là que le cher
Morel lui avait inculqué cette idée, et contiendrait ainsi quelque
chose de Morel, firent varier le genre de domination de M. de Charlus
et naître en sa «chose», Morel, un être de plus, l'époux,
c'est-à-dire lui donnèrent quelque chose d'autre, de nouveau, de
curieux à aimer en lui. Peut-être même cette domination serait-elle
plus grande maintenant qu'elle n'avait jamais été. Car là où Morel
seul, nu pour ainsi dire, résistait souvent au baron qu'il se
sentait sûr de reconquérir, une fois marié, pour son ménage,
son appartement, son avenir, il aurait peur plus vite, offrirait aux
volontés de M. de Charlus plus de surface et de prise. Tout cela et
même au besoin, les soirs où il s'ennuierait, de mettre la guerre
entre les époux (le baron n'avait jamais détesté les tableaux de
bataille) plaisait à M. de Charlus. Moins pourtant que de penser à
la dépendance de lui où vivrait le jeune ménage. L'amour de M. de
Charlus pour Morel reprenait une nouveauté délicieuse quand il
se disait: sa femme aussi sera à moi autant qu'il est à moi, ils
n'agiront que de la façon qui ne peut me fâcher, ils obéiront à
mes caprices, et ainsi elle sera un signe (jusqu'ici inconnu de moi)
de ce que j'avais presque oublié et qui est si sensible à mon coeur,
que pour tout le monde, pour ceux qui me verront les protéger, les
loger, pour moi-même, Morel est mien. De cette évidence aux yeux
des autres et aux siens, M. de Charlus était plus heureux que tout
le reste. Car la possession de ce qu'on aime est une joie plus grande
encore que l'amour. Bien souvent ceux qui cachent à tous cette
possession ne le font que par la peur que l'objet chéri ne leur
soit enlevé. Et leur bonheur, par cette prudence de se taire, en est
diminué.

On se souvient peut-être que Morel avait jadis dit au baron que
son désir, c'était de séduire une jeune fille, en particulier
celle-là, et que pour y réussir il lui promettrait le mariage, et,
le viol accompli, il «ficherait le camp au loin»; mais cela, devant
les aveux d'amour pour la nièce de Jupien que Morel était venu
lui faire, M. de Charlus l'avait oublié. Bien plus, il en était
peut-être de même pour Morel. Il y avait peut-être intervalle
véritable entre la nature de Morel--telle qu'il l'avait cyniquement
avouée, peut-être même habilement exagérée--et le moment où elle
reprendrait le dessus. En se liant davantage avec la jeune fille, elle
lui avait plu, il l'aimait. Il se connaissait si peu qu'il se figurait
sans doute l'aimer, même peut-être l'aimer pour toujours. Certes,
son premier désir initial, son projet criminel subsistaient, mais
recouverts par tant de sentiments superposés que rien ne dit que le
violoniste n'eût pas été sincère en disant que ce vicieux désir
n'était pas le mobile véritable de son acte. Il y eut du reste une
période de courte durée où, sans qu'il se l'avouât exactement, ce
mariage lui parut nécessaire. Morel avait à ce moment-là
d'assez fortes crampes à la main et se voyait obligé d'envisager
l'éventualité d'avoir à cesser le violon. Comme, en dehors de son
art, il était d'une incompréhensible paresse, la nécessité de
se faire entretenir s'imposait et il aimait mieux que ce fût par la
nièce de Jupien que par M. de Charlus, cette combinaison lui offrant
plus de liberté, et aussi un grand choix de femmes différentes, tant
par les apprenties toujours nouvelles, qu'il chargerait la nièce de
Jupien de lui débaucher, que par les belles dames riches auxquelles
il la prostituerait. Que sa future femme pût se refuser de
condescendre à ces complaisances et fût perverse à ce point
n'entrait pas un instant dans les calculs de Morel. D'ailleurs ils
passèrent au second plan, y laissèrent la place à l'amour pur, les
crampes ayant cessé. Le violon suffirait avec les appointements de
M. de Charlus, duquel les exigences se relâcheraient certainement
une fois que lui, Morel, serait marié à la jeune fille. Le mariage
était la chose pressée, à cause de son amour et dans l'intérêt de
sa liberté. Il fit demander la main de la nièce de Jupien, lequel
la consulta. Aussi bien n'était-ce pas nécessaire. La passion de
la jeune fille pour le violoniste ruisselait autour d'elle, comme ses
cheveux quand ils étaient dénoués, comme la joie de ses regards
répandus. Chez Morel, presque toute chose qui lui était agréable
ou profitable éveillait des émotions morales et des paroles de même
ordre, parfois même des larmes. C'est donc sincèrement--si un pareil
mot peut s'appliquer à lui--qu'il tenait à la nièce de Jupien des
discours aussi sentimentaux (sentimentaux sont aussi ceux que tant
de jeunes nobles ayant envie de ne rien faire dans la vie tiennent à
quelque ravissante jeune fille de richissime bourgeois) qui étaient
d'une bassesse sans fard, celle qu'il avait exposée à M. de Charlus
au sujet de la séduction, du dépucelage. Seulement l'enthousiasme
vertueux à l'égard d'une personne qui lui causait un plaisir et
les engagements solennels qu'il prenait avec elle avaient une
contre-partie chez Morel. Dès que la personne ne lui causait plus
de plaisir, ou même, par exemple, si l'obligation de faire face aux
promesses faites lui causait du déplaisir, elle devenait aussitôt,
de la part de Morel, l'objet d'une antipathie qu'il justifiait à ses
propres yeux, et qui, après quelques troubles neurasthéniques, lui
permettait de se prouver à soi-même, une fois l'euphorie de son
système nerveux reconquise, qu'il était, en considérant même
les choses d'un point de vue purement vertueux, dégagé de toute
obligation. Ainsi, à la fin de son séjour à Balbec, il avait perdu
je ne sais à quoi tout son argent et, n'ayant pas osé le dire à M.
de Charlus, cherchait quelqu'un à qui en demander. Il avait appris
de son père (qui, malgré cela, lui avait défendu de devenir jamais
«tapeur») qu'en pareil cas il est convenable d'écrire, à la
personne à qui on veut s'adresser, «qu'on a à lui parler pour
affaires», qu'on lui «demande un rendez-vous pour affaires». Cette
formule magique enchantait tellement Morel qu'il eût, je pense,
souhaité perdre de l'argent rien que pour le plaisir de demander un
rendez-vous «pour affaires». Dans la suite de la vie, il avait vu
que la formule n'avait pas toute la vertu qu'il pensait. Il avait
constaté que des gens, auxquels lui-même n'eût jamais écrit sans
cela, ne lui avaient pas répondu cinq minutes après avoir reçu la
lettre «pour parler affaires». Si l'après-midi s'écoulait sans que
Morel eût de réponse, l'idée ne lui venait pas que, même à
tout mettre au mieux, le monsieur sollicité n'était peut-être
pas rentré, avait pu avoir d'autres lettres à écrire, si même
il n'était pas parti en voyage, ou tombé malade, etc. Si Morel
recevait, par une fortune extraordinaire, un rendez-vous pour le
lendemain matin, il abordait le sollicité par ces mots: «Justement
j'étais surpris de ne pas avoir de réponse, je me demandais s'il
y avait quelque chose; alors, comme ça, la santé va toujours bien?
etc.» Donc à Balbec, et sans me dire qu'il avait à lui parler d'une
«affaire», il m'avait demandé de le présenter à ce même Bloch
avec lequel il avait été si désagréable une semaine auparavant
dans le train. Bloch n'avait pas hésité à lui prêter--ou plutôt
à lui faire prêter par M. Nissim Bernard--5.000 francs. De ce jour,
Morel avait adoré Bloch. Il se demandait les larmes aux yeux comment
il pourrait rendre service à quelqu'un qui lui avait sauvé la vie.
Enfin, je me chargeai de demander pour Morel 1.000 francs par mois à
M. de Charlus, argent que celui-ci remettrait aussitôt à Bloch, qui
se trouverait ainsi remboursé assez vite. Le premier mois,
Morel, encore sous l'impression de la bonté de Bloch, lui envoya
immédiatement les 1.000 francs; mais après cela il trouva sans doute
qu'un emploi différent des 4.000 francs qui restaient pourrait être
plus agréable, car il commença à dire beaucoup de mal de Bloch. La
vue de celui-ci suffisait à lui donner des idées noires, et Bloch
ayant oublié lui-même exactement ce qu'il avait prêté à Morel,
et lui ayant réclamé 3.500 francs au lieu de 4.000, ce qui eût
fait gagner 500 francs au violoniste, ce dernier voulut répondre que,
devant un pareil faux, non seulement il ne paierait plus un centime
mais que son prêteur devait s'estimer bien heureux qu'il ne déposât
pas une plainte contre lui. En disant cela, ses yeux flambaient. Il
ne se contenta pas, du reste, de dire que Bloch et M. Nissim Bernard
n'avaient pas à lui en vouloir, mais bientôt qu'ils devaient se
déclarer heureux qu'il ne leur en voulût pas. Enfin, M. Nissim
Bernard ayant, paraît-il, déclaré que Thibaut jouait aussi bien que
Morel, celui-ci trouva qu'il devait l'attaquer devant les tribunaux,
un tel propos lui nuisant dans sa profession; puis, comme il n'y a
plus de justice en France, surtout contre les Juifs (l'antisémitisme
ayant été chez Morel l'effet naturel du prêt de 5.000 francs par
un Israélite), il ne sortit plus qu'avec un revolver chargé. Un tel
état nerveux suivant une vive tendresse, devait bientôt se produire
chez Morel relativement à la nièce du giletier. Il est vrai que M.
de Charlus fut peut-être, sans s'en douter, pour quelque chose dans
ce changement, car souvent il déclarait, sans en penser un seul mot,
et pour les taquiner, qu'une fois mariés il ne les reverrait plus et
les laisserait voler de leurs propres ailes. Cette idée était, en
elle-même, absolument insuffisante pour détacher Morel de la jeune
fille; restant dans l'esprit de Morel, elle était prête, le jour
venu, à se combiner avec d'autres idées ayant de l'affinité pour
elle et capables, une fois le mélange réalisé, de devenir un
puissant agent de rupture.

Ce n'était pas, d'ailleurs, très souvent qu'il m'arrivait de
rencontrer M. de Charlus et Morel. Souvent ils étaient déjà entrés
dans la boutique de Jupien quand je quittais la duchesse, car le
plaisir que j'avais auprès d'elle était tel que j'en venais à
oublier non seulement l'attente anxieuse qui précédait le retour
d'Albertine, mais même l'heure de ce retour.

Je mettrai à part, parmi ces jours où je m'attardais chez Mme de
Guermantes, un qui fut marqué par un petit incident dont la cruelle
signification m'échappa entièrement et ne fut comprise par moi que
longtemps après. Cette fin d'après-midi-là, Mme de Guermantes
m'avait donné, parce qu'elle savait que je les aimais, des seringas
venus du Midi. Quand, ayant quitté la duchesse, je remontai chez moi,
Albertine était rentrée; je croisai dans l'escalier Andrée, que
l'odeur si violente des fleurs que je rapportais sembla incommoder.

«Comment, vous êtes déjà rentrées? lui dis-je.--Il n'y a qu'un
instant, mais Albertine avait à écrire, elle m'a renvoyée.--Vous
ne pensez pas qu'elle ait quelque projet blâmable?--Nullement, elle
écrit à sa tante, je crois, mais elle qui n'aime pas les odeurs
fortes ne sera pas enchantée de vos seringas.--Alors, j'ai eu une
mauvaise idée! Je vais dire à Françoise de les mettre sur le carré
de l'escalier de service.--Si vous vous imaginez qu'Albertine ne
sentira pas après vous l'odeur de seringa. Avec l'odeur de la
tubéreuse, c'est peut-être la plus entêtante; d'ailleurs je crois
que Françoise est allée faire une course.--Mais alors, moi qui n'ai
pas aujourd'hui ma clef, comment pourrai-je rentrer?--Oh! vous
n'aurez qu'à sonner. Albertine vous ouvrira. Et puis Françoise sera
peut-être remontée dans l'intervalle.»

Je dis adieu à Andrée. Dès mon premier coup Albertine vint
m'ouvrir, ce qui fut assez compliqué, car, Françoise étant
descendue, Albertine ne savait pas où allumer. Enfin elle put me
faire entrer, mais les fleurs de seringas la mirent en fuite. Je
les posai dans la cuisine, de sorte qu'interrompant sa lettre (je ne
compris pas pourquoi), mon amie eut le temps d'aller dans ma chambre,
d'où elle m'appela, et de s'étendre sur mon lit. Encore une fois,
au moment même, je ne trouvai à tout cela rien que de très naturel,
tout au plus d'un peu confus, en tout cas d'insignifiant. Elle avait
failli être surprise avec Andrée et s'était donné un peu de temps
en éteignant tout, en allant chez moi pour ne pas laisser voir son
lit en désordre, et avait fait semblant d'être en train d'écrire.
Mais on verra tout cela plus tard, tout cela dont je n'ai jamais su
si c'était vrai. En général, et sauf cet incident unique, tout se
passait normalement quand je remontais de chez la duchesse. Albertine
ignorant si je ne désirais pas sortir avec elle avant le dîner, je
trouvais d'habitude dans l'antichambre son chapeau, son manteau, son
ombrelle qu'elle y avait laissés à tout hasard. Dès qu'en entrant
je les apercevais, l'atmosphère de la maison devenait respirable.
Je sentais, qu'au lieu d'un air raréfié, le bonheur la remplissait.
J'étais sauvé de ma tristesse, la vue de ces riens me faisait
posséder Albertine, je courais vers elle.

Les jours où je ne descendais pas chez Mme de Guermantes, pour que
le temps me semblât moins long durant cette heure qui précédait
le retour de mon amie, je feuilletais un album d'Elstir, un livre de
Bergotte, la sonate de Vinteuil.

Alors, comme les oeuvres mêmes qui semblent s'adresser seulement à
la vue et à l'ouïe exigent que pour les goûter notre intelligence
éveillée collabore étroitement avec ces deux sens, je faisais,
sans m'en douter, sortir de moi les rêves qu'Albertine y avait jadis
suscités quand je ne la connaissais pas encore, et qu'avait éteints
la vie quotidienne. Je les jetais dans la phrase du musicien ou
l'image du peintre comme dans un creuset, j'en nourrissais l'oeuvre
que je lisais. Et sans doute celle-ci m'en paraissait plus vivante.
Mais Albertine ne gagnait pas moins à être ainsi transportée de
l'un des deux mondes où nous avons accès et où nous pouvons situer
tour à tour un même objet, à échapper ainsi à l'écrasante
pression de la matière pour se jouer dans les fluides espaces de
la pensée. Je me trouvais tout d'un coup et pour un instant pouvoir
éprouver, pour la fastidieuse jeune fille, des sentiments ardents.
Elle avait à ce moment-là l'apparence d'une oeuvre d'Elstir ou de
Bergotte, j'éprouvais une exaltation momentanée pour elle, la voyant
dans le recul de l'imagination et de l'art.

Bientôt on me prévenait qu'elle venait de rentrer; encore avait-on
ordre de ne pas dire son nom si je n'étais pas seul, si j'avais, par
exemple, avec moi Bloch, que je forçais à rester un instant de plus,
de façon à ne pas risquer qu'il rencontrât mon amie. Car je cachais
qu'elle habitait la maison, et même que je la visse jamais chez
moi, tant j'avais peur qu'un de mes amis s'amourachât d'elle, ne
l'attendît dehors, ou que, dans l'instant d'une rencontre dans
le couloir ou l'antichambre, elle pût faire un signe et donner un
rendez-vous. Puis j'entendais le bruissement de la jupe d'Albertine
se dirigeant vers sa chambre, car, par discrétion et sans doute aussi
par ces égards où, autrefois, dans nos dîners à la Raspelière,
elle s'était ingéniée pour que je ne fusse pas jaloux, elle ne
venait pas vers la mienne sachant que je n'étais pas seul. Mais ce
n'était pas seulement pour cela, je le comprenais tout à coup. Je
me souvenais; j'avais connu une première Albertine, puis brusquement
elle avait été changée en une autre, l'actuelle. Et le changement,
je n'en pouvais rendre responsable que moi-même. Tout ce qu'elle
m'eût avoué facilement, puis volontiers, quand nous étions de bons
camarades, avait cessé de s'épandre dès qu'elle avait cru que je
l'aimais, ou, sans peut-être se dire le nom de l'Amour, avait deviné
un sentiment inquisitorial qui veut savoir, souffre pourtant de
savoir, et cherche à apprendre davantage. Depuis ce jour-là, elle
m'avait tout caché. Elle se détournait de ma chambre si elle pensait
que j'étais, non pas même, souvent, avec un ami, mais avec une amie,
elle dont les yeux s'intéressaient jadis si vivement quand je
parlais d'une jeune fille: «Il faut tâcher de la faire venir, ça
m'amuserait de la connaître.--Mais elle a ce que vous appelez mauvais
genre.--Justement, ce sera bien plus drôle.» A ce moment-là,
j'aurais peut-être pu tout savoir. Et même quand, dans le petit
Casino, elle avait détaché ses seins de ceux d'Andrée, je ne crois
pas que ce fût à cause de ma présence, mais de celle de Cottard,
lequel lui aurait fait, pensait-elle sans doute, une mauvaise
réputation. Et pourtant, alors, elle avait déjà commencé de se
figer, les paroles confiantes n'étaient plus sorties de ses lèvres,
ses gestes étaient réservés. Puis elle avait écarté d'elle
tout ce qui aurait pu m'émouvoir. Aux parties de sa vie que je ne
connaissais pas elle donnait un caractère dont mon ignorance se
faisait complice pour accentuer ce qu'il avait d'inoffensif. Et
maintenant, la transformation était accomplie, elle allait droit
à sa chambre si je n'étais pas seul, non pas seulement pour ne pas
déranger, mais pour me montrer qu'elle était insoucieuse des autres.
Il y avait une seule chose qu'elle ne ferait jamais plus pour moi,
qu'elle n'aurait faite qu'au temps où cela m'eût été indifférent,
qu'elle aurait faite aisément à cause de cela même: c'était
précisément avouer. J'en serais réduit pour toujours, comme un
juge, à tirer des conclusions incertaines d'imprudences de langage
qui n'étaient peut-être pas inexplicables sans avoir recours à la
culpabilité. Et toujours elle me sentirait jaloux et juge.

Tout en écoutant les pas d'Albertine, avec le plaisir confortable de
penser qu'elle ne ressortirait plus de ce soir, j'admirais que, pour
cette jeune fille dont j'avais cru autrefois ne pouvoir jamais faire
la connaissance, rentrer chaque jour chez elle, ce fût précisément
rentrer chez moi. Le plaisir fait de mystère et de sensualité que
j'avais éprouvé, fugitif et fragmentaire, à Balbec, le soir
où elle était venue coucher à l'Hôtel, s'était complété,
stabilisé, remplissait ma demeure, jadis vide, d'une permanente
provision de douceur domestique, presque familiale, rayonnant
jusque dans les couloirs, et de laquelle tous mes sens, tantôt
effectivement, tantôt, dans les moments où j'étais seul, en
imagination et par l'attente du retour, se nourrissaient paisiblement.
Quand j'avais entendu se refermer la porte de la chambre d'Albertine,
si j'avais un ami avec moi je me hâtais de le faire sortir, ne le
lâchant que quand j'étais bien sûr qu'il était dans l'escalier,
dont je descendais au besoin quelques marches. Il me disait que
j'allais prendre mal, me faisant remarquer que notre maison était
glaciale, pleine de courants d'air, et qu'on le paierait bien cher
pour qu'il y habitât. De ce froid on se plaignait parce qu'il venait
seulement de commencer et qu'on n'y était pas habitué encore,
mais, pour cette même raison, il déchaînait en moi une joie
qu'accompagnait le souvenir inconscient des premiers soirs d'hiver
où autrefois, revenant de voyage, pour reprendre contact avec les
plaisirs oubliés de Paris, j'allais au café-concert. Aussi est-ce
en chantant qu'après avoir quitté mon ancien camarade, je remontais
l'escalier et rentrais. La belle saison, en s'enfuyant, avait emporté
les oiseaux. Mais d'autres musiciens invisibles, intérieurs, les
avaient remplacés. Et la bise glacée dénoncée par Bloch, et
qui soufflait délicieusement par les portes mal jointes de notre
appartement, était, comme les beaux jours de l'été par les
oiseaux des bois, éperdument saluée de refrains, inextinguiblement
fredonnés, de Fragson, de Mayol ou de Paulus. Dans le couloir,
au-devant de moi, venait Albertine. «Tenez, pendant que j'ôte mes
affaires, je vous envoie Andrée, elle est montée une seconde pour
vous dire bonsoir.» Et ayant encore autour d'elle le grand voile gris
qui descendait de la toque de chinchilla et que je lui avais donné
à Balbec, elle se retirait et rentrait dans sa chambre, comme si elle
eût deviné qu'Andrée, chargée par moi de veiller sur elle, allait,
en me donnant maint détail, en me faisant mention de la rencontre
par elles deux d'une personne de connaissance, apporter quelque
détermination aux régions vagues où s'était déroulée la
promenade qu'elles avaient faite toute la journée et que je n'avais
pu imaginer. Les défauts d'Andrée s'étaient accusés, elle
n'était plus aussi agréable que quand je l'avais connue. Il y avait
maintenant chez elle, à fleur de peau, une sorte d'aigre inquiétude,
prête à s'amasser comme à la mer un «grain», si seulement je
venais à parler de quelque chose qui était agréable pour Albertine
et pour moi. Cela n'empêchait pas qu'Andrée pût être meilleure
à mon égard, m'aimer plus--et j'en ai eu souvent la preuve--que des
gens plus aimables. Mais le moindre air de bonheur qu'on avait, s'il
n'était pas causé par elle, lui produisait une impression nerveuse,
désagréable comme le bruit d'une porte qu'on ferme trop fort. Elle
admettait les souffrances où elle n'avait point de part, non les
plaisirs; si elle me voyait malade, elle s'affligeait, me plaignait,
m'aurait soigné. Mais si j'avais une satisfaction aussi insignifiante
que de m'étirer d'un air de béatitude en fermant un livre et en
disant: «Ah! je viens de passer deux heures charmantes à lire tel
livre amusant», ces mots, qui eussent fait plaisir à ma mère,
à Albertine, à Saint-Loup, excitaient chez Andrée une espèce
de réprobation, peut-être simplement de malaise nerveux. Mes
satisfactions lui causaient un agacement qu'elle ne pouvait cacher.
Ces défauts étaient complétés par de plus graves: un jour que je
parlais de ce jeune homme si savant en choses de courses, de jeux, de
golf, si inculte dans tout le reste, que j'avais rencontré avec la
petite bande à Balbec, Andrée se mit à ricaner: «Vous savez que
son père a volé, il a failli y avoir une instruction ouverte contre
lui. Ils veulent crâner d'autant plus, mais je m'amuse à le dire
à tout le monde. Je voudrais qu'ils m'attaquent en dénonciation
calomnieuse. Quelle belle déposition je ferais!» Ses yeux
étincelaient. Or j'appris que le père n'avait rien commis
d'indélicat, qu'Andrée le savait aussi bien que quiconque. Mais elle
s'était crue méprisée par le fils, avait cherché quelque chose qui
pourrait l'embarrasser, lui faire honte, avait inventé tout un roman
de dépositions qu'elle était imaginairement appelée à faire et, à
force de s'en répéter les détails, ignorait peut-être elle-même
qu'ils n'étaient pas vrais. Ainsi, telle qu'elle était devenue (et
même sans ses haines courtes et folles), je n'aurais pas désiré la
voir, ne fût-ce qu'à cause de cette malveillante susceptibilité
qui entourait d'une ceinture aigre et glaciale sa vraie nature plus
chaleureuse et meilleure. Mais les renseignements qu'elle seule
pouvait me donner sur mon amie m'intéressaient trop pour que je
négligeasse une occasion si rare de les apprendre. Andrée entrait,
fermait la porte derrière elle; elles avaient rencontré une amie, et
Albertine ne m'avait jamais parlé d'elle. «Qu'ont-elles dit?--Je ne
sais pas, car j'ai profité de ce qu'Albertine n'était pas seule pour
aller acheter de la laine.--Acheter de la laine?--Oui, c'est Albertine
qui me l'avait demandé.--Raison de plus pour ne pas y aller, c'était
peut-être pour vous éloigner.--Mais elle me l'avait demandé
avant de rencontrer son amie.--Ah!» répondais-je en retrouvant la
respiration. Aussitôt mon soupçon me reprenait; mais qui sait si
elle n'avait pas donné d'avance rendez-vous à son amie et n'avait
pas combiné un prétexte pour être seule quand elle le voudrait?
D'ailleurs, étais-je bien certain que ce n'était pas la vieille
hypothèse (celle où Andrée ne me disait pas que la vérité) qui
était la bonne? Andrée était peut-être d'accord avec Albertine. De
l'amour, me disais-je à Balbec, on en a pour une personne dont notre
jalousie semble plutôt avoir pour objet les actions; on sent que
si elle vous les disait toutes, on guérirait peut-être facilement
d'aimer. La jalousie a beau être habilement dissimulée par celui qui
l'éprouve, elle est assez vite découverte par celle qui l'inspire,
et qui use à son tour d'habileté. Elle cherche à nous donner le
change sur ce qui pourrait nous rendre malheureux, et elle nous
le donne, car à celui qui n'est pas averti, pourquoi une phrase
insignifiante révélerait-elle les mensonges qu'elle cache? nous ne
la distinguons pas des autres; dite avec frayeur, elle est écoutée
sans attention. Plus tard, quand nous serons seuls, nous reviendrons
sur cette phrase, elle ne nous semblera pas tout à fait adéquate
à la réalité. Mais, cette phrase, nous la rappelons-nous bien? Il
semble que naisse spontanément en nous, à son égard et quant à
l'exactitude de notre souvenir, un doute du genre de ceux qui font
qu'au cours de certains états nerveux on ne peut jamais se rappeler
si on a tiré le verrou, et pas plus à la cinquantième fois qu'à la
première; on dirait qu'on peut recommencer indéfiniment l'acte sans
qu'il s'accompagne jamais d'un souvenir précis et libérateur. Au
moins pouvons-nous refermer une cinquante et unième fois la porte.
Tandis que la phrase inquiétante est au passé, dans une audition
incertaine qu'il ne dépend pas de nous de renouveler. Alors nous
exerçons notre attention sur d'autres qui ne cachent rien, et le seul
remède, dont nous ne voulons pas, serait de tout ignorer pour n'avoir
pas le désir de mieux savoir.

Dès que la jalousie est découverte, elle est considérée par celle
qui en est l'objet comme une défiance qui autorise la tromperie.
D'ailleurs, pour tâcher d'apprendre quelque chose, c'est nous qui
avons pris l'initiative de mentir, de tromper. Andrée, Aimé, nous
promettent bien de ne rien dire, mais le feront-ils? Bloch n'a rien
pu promettre puisqu'il ne savait pas et, pour peu qu'elle cause avec
chacun des trois, Albertine, à l'aide de ce que Saint-Loup eût
appelé des «recoupements», saura que nous lui mentons quand nous
nous prétendons indifférents à ses actes et moralement incapables
de la faire surveiller. Ainsi succédant--relativement à ce que
faisait Albertine--à mon infini doute habituel, trop indéterminé
pour ne pas rester indolore, et qui était à la jalousie ce que sont
au chagrin ces commencements de l'oubli où l'apaisement naît du
vague,--le petit fragment de réponse que venait de m'apporter Andrée
posait aussitôt de nouvelles questions; je n'avais réussi, en
explorant une parcelle de la grande zone qui s'étendait autour de
moi, qu'à y reculer cet inconnaissable qu'est pour nous, quand nous
cherchons effectivement à nous la représenter, la vie réelle
d'une autre personne. Je continuais à interroger Andrée tandis
qu'Albertine, par discrétion et pour me laisser (devinait-elle cela?)
tout le loisir de la questionner, prolongeait son déshabillage dans
sa chambre. «Je crois que l'oncle et la tante d'Albertine m'aiment
bien», disais-je étourdiment à Andrée, sans penser à son
caractère.

Aussitôt je voyais son visage gluant se gâter; comme un sirop qui
tourne, il semblait à jamais brouillé. Sa bouche devenait amère. Il
ne restait plus rien à Andrée de cette juvénile gaîté que,
comme toute la petite bande et malgré sa nature souffreteuse, elle
déployait l'année de mon premier séjour à Balbec et qui maintenant
(il est vrai qu'Andrée avait pris quelques années depuis
lors) s'éclipsait si vite chez elle. Mais j'allais la faire
involontairement renaître avant qu'Andrée m'eût quitté pour aller
dîner chez elle. «Il y a quelqu'un qui m'a fait aujourd'hui un
immense éloge de vous», lui disais-je. Aussitôt un rayon de joie
illuminait son regard, elle avait l'air de vraiment m'aimer. Elle
évitait de me regarder, mais riait dans le vague, avec deux yeux
devenus soudain tout ronds. «Qui ça?» demandait-elle dans un
intérêt naïf et gourmand. Je le lui disais et, qui que ce fût,
elle était heureuse.

Puis arrivait l'heure de partir, elle me quittait. Albertine revenait
auprès de moi; elle s'était déshabillée, elle portait quelqu'un
des jolis peignoirs en crêpe de Chine, ou des robes japonaises,
dont j'avais demandé la description à Mme de Guermantes et pour
plusieurs desquelles certaines précisions supplémentaires m'avaient
été fournies par Mme Swann, dans une lettre commençant par ces
mots: «Après votre longue éclipse, j'ai cru, en lisant votre lettre
relative à mes _tea gowns_, recevoir des nouvelles d'un revenant.»

Albertine avait aux pieds des souliers noirs ornés de brillants, que
Françoise appelait rageusement des socques, pareils à ceux que,
par la fenêtre du salon, elle avait aperçu que Mme de Guermantes
portait chez elle le soir, de même qu'un peu plus tard Albertine eut
des mules, certaines en chevreau doré, d'autres en chinchilla, et
dont la vue m'était douce parce qu'elles étaient les unes et les
autres comme les signes (que d'autres souliers n'eussent pas été)
qu'elle habitait chez moi. Elle avait aussi des choses qui ne venaient
pas de moi, comme une belle bague d'or. J'y admirais les ailes
éployées d'un aigle. «C'est ma tante qui me l'a donnée, me
dit-elle. Malgré tout elle est quelquefois gentille. Cela me vieillit
parce qu'elle me l'a donnée pour mes vingt ans.»

Albertine avait pour toutes ces jolies choses un goût bien plus
vif que la duchesse, parce que, comme tout obstacle apporté à une
possession (telle pour moi la maladie qui me rendait les voyages si
difficiles et si désirables), la pauvreté, plus généreuse que
l'opulence, donne aux femmes, bien plus que la toilette qu'elles
ne peuvent pas acheter, le désir de cette toilette qui en est la
connaissance véritable, détaillée, approfondie. Elle, parce qu'elle
n'avait pu s'offrir ces choses, moi, parce qu'en les faisant faire
je cherchais à lui faire plaisir, nous étions comme des étudiants
connaissant tout d'avance des tableaux qu'ils sont avides d'aller voir
à Dresde ou à Vienne. Tandis que les femmes riches, au milieu de
la multitude de leurs chapeaux et de leurs robes, sont comme ces
visiteurs à qui la promenade dans un musée, n'étant précédée
d'aucun désir, donne seulement une sensation d'étourdissement, de
fatigue et d'ennui.

Telle toque, tel manteau de zibeline, tel peignoir de Doucet, aux
manches doublées de rose, prenaient pour Albertine, qui les avait
aperçus, convoités et, grâce à l'exclusivisme et à la minutie qui
caractérisent le désir, les avait à la fois isolés du reste
dans un vide sur lequel se détachait à merveille la doublure, ou
l'écharpe, et connus dans toutes leurs parties--et pour moi qui
étais allé chez Mme de Guermantes tâcher de me faire expliquer
en quoi consistait la particularité, la supériorité, le chic de
la chose, et l'inimitable façon du grand faiseur--une importance, un
charme qu'ils n'avaient certes pas pour la duchesse, rassasiée avant
même d'être en état d'appétit, ou même pour moi si je les avais
vus quelques années auparavant en accompagnant telle ou telle femme
élégante en une de ses ennuyeuses tournées chez les couturières.

Certes, une femme élégante, Albertine peu à peu en devenait une.
Car si chaque chose que je lui faisais faire ainsi était en son genre
la plus jolie, avec tous les raffinements qu'y eussent apportés Mme
de Guermantes ou Mme Swann, de ces choses elle commençait à avoir
beaucoup. Mais peu importait, du moment qu'elle les avait aimées
d'abord et isolément.

Quand on a été épris d'un peintre, puis d'un autre, on peut à la
fin avoir pour tout le musée une admiration qui n'est pas glaciale,
car elle est faite d'amours successives, chacune exclusive en son
temps, et qui à la fin se sont mises bout à bout et conciliées.

Elle n'était pas frivole, du reste, lisait beaucoup quand elle était
seule et me faisait la lecture quand elle était avec moi. Elle
était devenue extrêmement intelligente. Elle disait, en se trompant
d'ailleurs: «Je suis épouvantée en pensant que sans vous je serais
restée stupide. Ne le niez pas. Vous m'avez ouvert un monde d'idées
que je ne soupçonnais pas, et le peu que je suis devenue, je ne le
dois qu'à vous.»

On sait qu'elle avait parlé semblablement de mon influence sur
Andrée. L'une ou l'autre avait-elle un sentiment pour moi? Et, en
elles-mêmes, qu'étaient Albertine et Andrée? Pour le savoir,
il faudrait vous immobiliser, ne plus vivre dans cette attente
perpétuelle de vous où vous passez toujours autres; il faudrait
ne plus vous aimer, pour vous fixer, ne plus connaître votre
interminable et toujours déconcertante arrivée, ô jeunes filles,
ô rayon successif dans le tourbillon où nous palpitons de vous voir
reparaître en ne vous reconnaissant qu'à peine, dans la vitesse
vertigineuse de la lumière. Cette vitesse, nous l'ignorerions
peut-être et tout nous semblerait immobile si un attrait sexuel ne
nous faisait courir vers vous, gouttes d'or toujours dissemblables et
qui dépassent toujours notre attente! A chaque fois, une jeune fille
ressemble si peu à ce qu'elle était la fois précédente (mettant en
pièces dès que nous l'apercevons le souvenir que nous avions gardé
et le désir que nous nous proposions), que la stabilité de nature
que nous lui prêtons n'est que fictive et pour la commodité du
langage. On nous a dit qu'une belle jeune fille est tendre, aimante,
pleine de sentiments les plus délicats. Notre imagination le croit
sur parole, et quand nous apparaît pour la première fois, sous la
ceinture crespelée de ses cheveux blonds, le disque de sa figure
rose, nous craignons presque que cette trop vertueuse soeur nous
refroidisse par sa vertu même, ne puisse jamais être pour nous
l'amante que nous avons souhaitée. Du moins, que de confidences nous
lui faisons dès la première heure, sur la foi de cette noblesse de
coeur! que de projets convenus ensemble! Mais quelques jours après,
nous regrettons de nous être tant confiés, car la rose jeune fille
rencontrée nous tient, la seconde fois, les propos d'une lubrique
furie. Dans les faces successives qu'après une pulsation de quelques
jours nous présente la rose lumière interceptée, il n'est même pas
certain qu'un _movimentum_, extérieur à ces jeunes filles, n'ait pas
modifié leur aspect, et cela avait pu arriver pour mes jeunes filles
de Balbec.

On nous vante la douceur, la pureté d'une vierge. Mais après cela on
sent que quelque chose de plus pimenté vous plairait mieux, et on lui
conseille de se montrer plus hardie. En soi-même était-elle plutôt
l'une ou l'autre? Peut-être pas, mais capable d'accéder à tant de
possibilités diverses dans le courant vertigineux de la vie. Pour une
autre, dont tout l'attrait résidait dans quelques chose d'implacable
(que nous comptions fléchir à notre manière), comme, par exemple,
pour la terrible sauteuse de Balbec qui effleurait dans ses bonds les
crânes des vieux messieurs épouvantés, quelle déception quand,
dans la nouvelle face offerte par cette figure, au moment où nous lui
disions des tendresses exaltées par le souvenir de tant de duretés
envers les autres, nous l'entendions, comme entrée de jeu, nous dire
qu'elle était timide, qu'elle ne savait jamais rien dire de sensé
à quelqu'un la première fois, tant elle avait peur, et que ce
n'est qu'au bout d'une quinzaine de jours qu'elle pourrait causer
tranquillement avec nous. L'acier était devenu coton, nous n'aurions
plus rien à essayer de briser, puisque d'elle-même elle perdait
toute consistance. D'elle-même, mais par notre faute peut-être,
car les tendres paroles que nous avions adressées à la Dureté
lui avaient peut-être, même sans qu'elle eût fait de calcul
intéressé, suggéré d'être tendre.

Ce qui nous désolait néanmoins n'était qu'à demi maladroit, car la
reconnaissance pour tant de douceur allait peut-être nous obliger
à plus que le ravissement devant la cruauté fléchie. Je ne dis pas
qu'un jour ne viendra pas où, même à ces lumineuses jeunes filles,
nous n'assignerons pas des caractères très tranchés, mais c'est
qu'elles auront cessé de nous intéresser, que leur entrée ne sera
plus pour notre coeur l'apparition qu'il attendait autre et qui
le laisse bouleversé, chaque fois, d'incarnations nouvelles. Leur
immobilité viendra de notre indifférence qui les livrera au jugement
de l'esprit. Celui-ci ne conclura pas, du reste, d'une façon
beaucoup plus catégorique, car après avoir jugé que tel défaut,
prédominant chez l'une, était heureusement absent de l'autre, il
verra que le défaut avait pour contrepartie une qualité précieuse.
De sorte que du faux jugement de l'intelligence, laquelle n'entre
en jeu que quand on cesse de s'intéresser, sortiront définis des
caractères stables de jeunes filles, lesquels ne nous apprendront pas
plus que les surprenants visages apparus chaque jour quand, dans la
vitesse étourdissante de notre attente, nos amies se présentaient
tous les jours, toutes les semaines, trop différentes pour nous
permettre, la course ne s'arrêtant pas, de classer, de donner des
rangs. Pour nos sentiments, nous en avons parlé trop souvent pour le
redire, bien souvent un amour n'est que l'association d'une image de
jeune fille (qui sans cela nous eût été vite insupportable) avec
les battements de coeur inséparables d'une attente interminable,
vaine, et d'un «lapin» que la demoiselle nous a posé. Tout cela
n'est pas vrai seulement pour les jeunes gens imaginatifs devant les
jeunes filles changeantes. Dès le temps où notre récit est arrivé,
il paraît, je l'ai su depuis, que la nièce de Jupien avait changé
d'opinion sur Morel et sur M. de Charlus. Mon mécanicien, venant au
renfort de l'amour qu'elle avait pour Morel, lui avait vanté, comme
existant chez le violoniste, des délicatesses infinies auxquelles
elle n'était que trop portée à croire. Et, d'autre part, Morel ne
cessait de lui dire le rôle de bourreau que M. de Charlus exerçait
envers lui et qu'elle attribuait à la méchanceté, ne devinant pas
l'amour. Elle était, du reste, bien forcée de constater que M. de
Charlus assistait tyranniquement à toutes leurs entrevues. Et, venant
corroborer tout cela, elle entendait des femmes du monde parler de
l'atroce méchanceté du baron. Or, depuis peu, son jugement avait
été entièrement renversé. Elle avait découvert chez Morel (sans
cesser de l'aimer pour cela) des profondeurs de méchanceté et de
perfidie, d'ailleurs compensées par une douceur fréquente et une
sensibilité réelle, et chez M. de Charlus une insoupçonnable et
immense bonté, mêlée de duretés qu'elle ne connaissait pas.
Ainsi n'avait-elle pas su porter un jugement plus défini sur ce
qu'étaient, chacun en soi, le violoniste et son protecteur, que moi
sur Andrée, que je voyais pourtant tous les jours, et sur Albertine,
qui vivait avec moi. Les soirs où cette dernière ne me lisait pas
à haute voix, elle me faisait de la musique ou entamait avec moi des
parties de dames ou des causeries, que j'interrompais les unes et les
autres pour l'embrasser. Nos rapports étaient d'une simplicité qui
les rendait reposants. Le vide même de sa vie donnait à Albertine
une espèce d'empressement et d'obéissance pour les seules choses que
je réclamais d'elle. Derrière cette jeune fille, comme derrière
la lumière pourprée qui tombait aux pieds de mes rideaux à Balbec,
pendant qu'éclatait le concert des musiciens, se nacraient les
ondulations bleuâtres de la mer. N'était-elle pas, en effet (elle
au fond de qui résidait de façon habituelle une idée de moi si
familière qu'après sa tante j'étais peut-être la personne qu'elle
distinguait le moins de soi-même), la jeune fille que j'avais vue
la première fois, à Balbec, sous son polo plat, avec ses yeux
insistants et rieurs, inconnue encore, mince comme une silhouette
profilée sur le flot? Ces effigies gardées intactes dans la
mémoire, quand on les retrouve, on s'étonne de leur dissemblance
d'avec l'être qu'on connaît; on comprend quel travail de modelage
accomplit quotidiennement l'habitude. Dans le charme qu'avait
Albertine à Paris, au coin de mon feu, vivait encore le désir que
m'avait inspiré le cortège insolent et fleuri qui se déroulait le
long de la plage, et comme Rachel gardait pour Saint-Loup, même quand
il le lui eût fait quitter, le prestige de la vie de théâtre, en
cette Albertine cloîtrée dans ma maison, loin de Balbec d'où je
l'avais précipitamment emmenée, subsistaient l'émoi, le désarroi
social, la vanité inquiète, les désirs errants de la vie de bains
de mer. Elle était si bien encagée que, certains soirs même, je ne
faisais pas demander qu'elle quittât sa chambre pour la mienne,
elle que jadis tout le monde suivait, que j'avais tant de peine à
rattraper filant sur sa bicyclette, et que le liftier même ne pouvait
me ramener, ne me laissant guère d'espoir qu'elle vînt, et que
j'attendais pourtant toute la nuit. Albertine n'avait-elle pas été,
devant l'Hôtel, comme une grande actrice de la plage en feu, excitant
les jalousies quand elle s'avançait dans ce théâtre de nature, ne
parlant à personne, bousculant les habitués, dominant ses amies? et
cette actrice si convoitée n'était-ce pas elle qui, retirée par
moi de la scène, enfermée chez moi, était à l'abri des désirs de
tous, qui désormais pouvaient la chercher vainement, tantôt dans
ma chambre, tantôt dans la sienne, où elle s'occupait à quelque
travail de dessin et de ciselure?

Sans doute, dans les premiers jours de Balbec, Albertine semblait
dans un plan parallèle à celui où je vivais, mais qui s'en était
rapproché (quand j'avais été chez Elstir), puis l'avait rejoint, au
fur et à mesure de mes relations avec elle, à Balbec, à Paris, puis
à Balbec encore. D'ailleurs, entre les deux tableaux de Balbec,
au premier séjour et au second, composés des mêmes villas d'où
sortaient les mêmes jeunes filles devant la même mer, quelle
différence! Dans les amies d'Albertine du second séjour, si bien
connues de moi, aux qualités et aux défauts si nettement gravés
dans leur visage, pouvais-je retrouver ces fraîches et mystérieuses
inconnues qui jadis ne pouvaient, sans que battît mon coeur, faire
crier sur le sable la porte de leur chalet et en froisser au passage
les tamaris frémissants! Leurs grands yeux s'étaient résorbés
depuis, sans doute parce qu'elles avaient cessé d'être des enfants,
mais aussi parce que ces ravissantes inconnues, ravissantes actrices
de la romanesque première année, et sur lesquelles je ne cessais de
quêter des renseignements, n'avaient plus pour moi de mystère. Elles
étaient devenues obéissantes à mes caprices, de simples jeunes
filles en fleurs, desquelles je n'étais pas médiocrement fier
d'avoir cueilli, dérobé à tous, la plus belle rose.

Entre les deux décors, si différents l'un de l'autre, de Balbec,
il y avait l'intervalle de plusieurs années à Paris, sur le long
parcours desquelles se plaçaient tant de visites d'Albertine. Je la
voyais aux différentes années de ma vie, occupant par rapport à
moi des positions différentes qui me faisaient sentir la beauté des
espaces interférés, ce long temps révolu où j'étais resté sans
la voir, et sur la diaphane profondeur desquels la rose personne que
j'avais devant moi se modelait avec de mystérieuses ombres et un
puissant relief. Il était dû, d'ailleurs, à la superposition non
seulement des images successives qu'Albertine avait été pour moi,
mais encore des grandes qualités d'intelligence et de coeur, des
défauts de caractère, les uns et les autres insoupçonnés de moi,
qu'Albertine, en une germination, une multiplication d'elle-même,
une efflorescence charnue aux sombres couleurs, avait ajoutés à une
nature jadis à peu près nulle, maintenant difficile à approfondir.
Car les êtres, même ceux auxquels nous avons tant rêvé qu'ils
ne nous semblaient qu'une image, une figure de Benozzo Gozzolise
détachant sur un fond verdâtre, et dont nous étions disposés à
croire que les seules variations tenaient au point où nous étions
placés pour les regarder, à la distance qui nous en éloignait, à
l'éclairage, ces êtres-là, tandis qu'ils changent par rapport à
nous, changent aussi en eux-mêmes, et il y avait eu enrichissement,
solidification et accroissement de volume dans la figure jadis si
simplement profilée sur la mer. Au reste, ce n'était pas seulement
la mer à la fin de la journée qui vivait pour moi en Albertine,
mais parfois l'assoupissement de la mer sur la grève par les nuits de
clair de lune.

Quelquefois, en effet, quand je me levais pour aller chercher un livre
dans le cabinet de mon père, mon amie, m'ayant demandé la permission
de s'étendre pendant ce temps-là, était si fatiguée par la longue
randonnée du matin et de l'après-midi au grand air que, même si je
n'étais resté qu'un instant hors de ma chambre, en y rentrant, je
trouvais Albertine endormie et ne la réveillais pas.

Étendue, de la tête aux pieds sur mon lit, dans une attitude d'un
naturel qu'on n'aurait pu inventer, je lui trouvais l'air d'une longue
tige en fleur qu'on aurait déposée là, et c'était ainsi en
effet: le pouvoir de rêver, que je n'avais qu'en son absence, je le
retrouvais à ces instants auprès d'elle, comme si, en dormant, elle
était devenue une plante. Par là, son sommeil réalisait, dans une
certaine mesure, la possibilité de l'amour; seul, je pouvais penser
à elle, mais elle me manquait, je ne la possédais pas. Présente,
je lui parlais, mais j'étais trop absent de moi-même pour pouvoir
penser. Quand elle dormait, je n'avais plus à parler, je savais que
je n'étais plus regardé par elle, je n'avais plus besoin de vivre à
la surface de moi-même.

En fermant les yeux, en perdant la conscience, Albertine avait
dépouillé, l'un après l'autre, ses différents caractères
d'humanité qui m'avaient déçu depuis le jour où j'avais fait sa
connaissance. Elle n'était plus animée que de la vie inconsciente
des végétaux, des arbres, vie plus différente de la mienne,
plus étrange, et qui cependant m'appartenait davantage. Son moi ne
s'échappait pas à tous moments, comme quand nous causions, par les
issues de la pensée inavouée et du regard. Elle avait rappelé à
soi tout ce qui d'elle était au dehors; elle s'était réfugiée,
enclose, résumée, dans son corps. En la tenant sous mon regard, dans
mes mains, j'avais cette impression de la posséder tout entière que
je n'avais pas quand elle était réveillée. Sa vie m'était soumise,
exhalait vers moi son léger souffle.

J'écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce comme
un zéphir marin, féerique comme ce clair de lune, qu'était son
sommeil. Tant qu'il persistait, je pouvais rêver à elle, et pourtant
la regarder, et quand ce sommeil devenait plus profond, la toucher,
l'embrasser. Ce que j'éprouvais alors, c'était un amour devant
quelque chose d'aussi pur, d'aussi immatériel dans sa sensibilité,
d'aussi mystérieux que si j'avais été devant les créatures
inanimées que sont les beautés de la nature. Et, en effet, dès
qu'elle dormait un peu profondément, elle cessait seulement d'être
la plante qu'elle avait été; son sommeil, au bord duquel je rêvais,
avec une fraîche volupté dont je ne me fusse jamais lassé et que
j'eusse pu goûter indéfiniment, c'était pour moi tout un paysage.
Son sommeil mettait à mes côtés quelque chose d'aussi calme,
d'aussi sensuellement délicieux que ces nuits de pleine lune dans la
baie de Balbec devenue douce comme un lac, où les branches bougent à
peine, où, étendu sur le sable, l'on écouterait sans fin se briser
le reflux.

En entrant dans la chambre, j'étais resté debout sur le seuil,
n'osant pas faire de bruit, et je n'en entendais pas d'autre que
celui de son haleine venant expirer sur ses lèvres à intervalles
intermittents et réguliers, comme un reflux, mais plus assoupi et
plus doux. Et au moment où mon oreille recueillait ce bruit divin, il
me semblait que c'était, condensée en lui, toute la personne,
toute la vie de la charmante captive, étendue là sous mes yeux. Des
voitures passaient bruyamment dans la rue, son front restait aussi
immobile, aussi pur, son souffle aussi léger, réduit à la plus
simple expiration de l'air nécessaire. Puis, voyant que son sommeil
ne serait pas troublé, je m'avançais prudemment, je m'asseyais sur
la chaise qui était à côté du lit, puis sur le lit même.

J'ai passé de charmants soirs à causer, à jouer avec Albertine,
mais jamais d'aussi doux que quand je la regardais dormir. Elle avait
beau avoir, en bavardant, en jouant aux cartes, ce naturel qu'aucune
actrice n'eût pu imiter, c'était un naturel au deuxième degré que
m'offrait son sommeil. Sa chevelure, descendue le long de son visage
rose, était posée à côté d'elle sur le lit, et parfois une
mèche, isolée et droite, donnait le même effet de perspective que
ces arbres lunaires grêles et pâles qu'on aperçoit tout droits au
fond des tableaux raphaëliques d'Elstir. Si les lèvres d'Albertine
étaient closes, en revanche, de la façon dont j'étais placé, ses
paupières paraissaient si peu jointes que j'aurais presque pu me
demander si elle dormait vraiment. Tout de même, ces paupières
abaissées mettaient dans son visage cette continuité parfaite que
les yeux n'interrompaient pas. Il y a des êtres dont la face prend
une beauté et une majesté inaccoutumées pour peu qu'ils n'aient
plus de regard.

Je mesurais des yeux Albertine étendue à mes pieds. Par instants,
elle était parcourue d'une agitation légère et inexplicable, comme
les feuillages qu'une brise inattendue convulse pendant quelques
instants. Elle touchait à sa chevelure, puis, ne l'ayant pas
fait comme elle le voulait, elle y portait la main encore par des
mouvements si suivis, si volontaires, que j'étais convaincu qu'elle
allait s'éveiller. Nullement; elle redevenait calme dans le sommeil
qu'elle n'avait pas quitté. Elle restait désormais immobile.
Elle avait posé sa main sur sa poitrine en un abandon du bras si
naïvement puéril que j'étais obligé, en la regardant, d'étouffer
le sourire que par leur sérieux, leur innocence et leur grâce nous
donnent les petits enfants.

Moi qui connaissais plusieurs Albertine en une seule, il me semblait
en voir bien d'autres encore reposer auprès de moi. Ses sourcils,
arqués comme je ne les avais jamais vus, entouraient les globes de
ses paupières comme un doux nid d'alcyon. Des races, des atavismes,
des vices reposaient sur son visage. Chaque fois qu'elle déplaçait
sa tête, elle créait une femme nouvelle, souvent insoupçonnée de
moi. Il me semblait posséder non pas une, mais d'innombrables jeunes
filles. Sa respiration, peu à peu plus profonde, soulevait maintenant
régulièrement sa poitrine et, par-dessus elle, ses mains croisées,
ses perles, déplacées d'une manière différente par le même
mouvement, comme ces barques, ces chaînes d'amarre que fait osciller
le mouvement du flot. Alors, sentant que son sommeil était dans
son plein, que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience
recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond,
délibérément, je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais
au long d'elle, je prenais sa taille d'un de mes bras, je posais mes
lèvres sur sa joue et sur son coeur; puis, sur toutes les parties de
son corps, posais ma seule main restée libre et qui était soulevée
aussi, comme les perles, par la respiration d'Albertine; moi-même,
j'étais déplacé légèrement par son mouvement régulier: je
m'étais embarqué sur le sommeil d'Albertine. Parfois, il me faisait
goûter un plaisir moins pur. Je n'avais pour cela besoin de nul
mouvement, je faisais pendre ma jambe contre la sienne, comme une rame
qu'on laisse traîner et à laquelle on imprime de temps à autre une
oscillation légère, pareille au battement intermittent de l'aile
qu'ont les oiseaux qui dorment en l'air. Je choisissais pour la
regarder cette face de son visage qu'on ne voyait jamais, et qui
était si belle.

On comprend, à la rigueur, que les lettres que vous écrit quelqu'un
soient à peu près semblables entre elles et dessinent une image
assez différente de la personne qu'on connaît pour qu'elles
constituent une deuxième personnalité. Mais combien il est plus
étrange qu'une femme soit accolée, comme Rosita et Doodica, à
une autre femme dont la beauté différente fait induire un autre
caractère, et que pour voir l'une il faille se placer de profil, pour
l'autre de face. Le bruit de sa respiration devenant plus fort pouvait
donner l'illusion de l'essoufflement du plaisir et, quand le mien
était à son terme, je pouvais l'embrasser sans avoir interrompu
son sommeil. Il me semblait, à ces moments-là, que je venais de la
posséder plus complètement, comme une chose inconsciente et sans
résistance de la muette nature. Je ne m'inquiétais pas des mots
qu'elle laissait parfois échapper en dormant, leur signification
m'échappait, et, d'ailleurs, quelque personne inconnue qu'ils eussent
désignée, c'était sur ma main, sur ma joue, que sa main, parfois
animée d'un léger frisson, se crispait un instant. Je goûtais son
sommeil d'un amour désintéressé, apaisant, comme je restais des
heures à écouter le déferlement du flot.

Peut-être faut-il que les êtres soient capables de vous faire
beaucoup souffrir pour que, dans les heures de rémission, ils vous
procurent ce même calme apaisant que la nature. Je n'avais pas à lui
répondre comme quand nous causions, et même eussé-je pu me taire,
comme je faisais aussi quand elle parlait, qu'en l'entendant parler
je ne descendais pas tout de même aussi avant en elle. Continuant à
entendre, à recueillir, d'instant en instant, le murmure, apaisant
comme une imperceptible brise, de sa pure haleine, c'était toute une
existence physiologique qui était devant moi, à moi; aussi longtemps
que je restais jadis couché sur la plage, au clair de lune, je serais
resté là à la regarder, à l'écouter.

Quelquefois on eût dit que la mer devenait grosse, que la tempête
se faisait sentir jusque dans la baie, et je me mettais comme elle à
écouter le grondement de son souffle qui ronflait. Quelquefois,
quand elle avait trop chaud, elle ôtait, dormant déjà presque, son
kimono, qu'elle jetait sur mon fauteuil. Pendant qu'elle dormait, je
me disais que toutes ses lettres étaient dans la poche intérieure
de ce kimono, où elle les mettait toujours. Une signature, un
rendez-vous donné eussent suffi pour prouver un mensonge ou dissiper
un soupçon. Quand je sentais le sommeil d'Albertine bien profond,
quittant le pied de son lit où je la contemplais depuis longtemps
sans faire un mouvement, je faisais un pas, pris d'une curiosité
ardente, sentant le secret de cette vie offert, floche et sans
défense, dans ce fauteuil. Peut-être, faisais-je ce pas aussi parce
que regarder dormir sans bouger finit par devenir fatigant. Et ainsi
à pas de loup, me retournant sans cesse pour voir si Albertine ne
s'éveillait pas, j'allais jusqu'au fauteuil. Là, je m'arrêtais,
je restais longtemps à regarder le kimono comme j'étais resté
longtemps à regarder Albertine. Mais (et peut-être j'ai eu tort)
jamais je n'ai touché au kimono, mis ma main dans la poche, regardé
les lettres. A la fin, voyant que je ne me déciderais pas, je
repartais à pas de loup, revenais près du lit d'Albertine et me
remettais à la regarder dormir, elle qui ne me dirait rien alors que
je voyais sur un bras du fauteuil ce kimono qui peut-être m'eût dit
bien des choses. Et de même que les gens louent cent francs par jour
une chambre à l'Hôtel de Balbec pour respirer l'air de la mer, je
trouvais tout naturel de dépenser plus que cela pour elle,
puisque j'avais son souffle près de ma joue, dans sa bouche que
j'entr'ouvrais sur la mienne, où contre ma langue passait sa vie.

Mais ce plaisir de la voir dormir, et qui était aussi doux que la
sentir vivre, un autre y mettait fin, et qui était celui de la voir
s'éveiller. Il était, à un degré plus profond et plus mystérieux,
le plaisir même qu'elle habitât chez moi. Sans doute il m'était
doux, l'après-midi, quand elle descendait de voiture, que ce fût
dans mon appartement qu'elle rentrât. Il me l'était plus encore
que, quand du fond du sommeil elle remontait les derniers degrés de
l'escalier des songes, ce fût dans ma chambre qu'elle renaquît à
la conscience et à la vie, qu'elle se demandât un instant «où
suis-je», et voyant les objets dont elle était entourée, la lampe
dont la lumière lui faisait à peine cligner des yeux, pût se
répondre qu'elle était chez elle en constatant qu'elle s'éveillait
chez moi. Dans ce premier moment délicieux d'incertitude, il me
semblait que je prenais à nouveau plus complètement possession
d'elle, puisque, au lieu que, après être sortie, elle entrât dans
sa chambre, c'était ma chambre, dès qu'elle serait reconnue par
Albertine, qui allait l'enserrer, la contenir, sans que les yeux de
mon amie manifestassent aucun trouble, restant aussi calmes que si
elle n'avait pas dormi.

L'hésitation du réveil, révélée par son silence, ne l'était pas
par son regard. Dès qu'elle retrouvait la parole elle disait: «Mon»
ou «Mon chéri» suivis l'un ou l'autre de mon nom de baptême, ce
qui, en donnant au narrateur le même nom qu'à l'auteur de ce livre,
eût fait: «Mon Marcel», «Mon chéri Marcel». Je ne permettais
plus dès lors qu'en famille nos parents, en m'appelant aussi
«chéri», ôtassent leur prix d'être uniques aux mots délicieux
que me disait Albertine. Tout en me les disant elle faisait une petite
moue qu'elle changeait d'elle-même en baiser. Aussi vite qu'elle
s'était tout à l'heure endormie, aussi vite elle s'était
réveillée.

Pas plus que mon déplacement dans le temps, pas plus que le fait
de regarder une jeune fille assise auprès de moi sous la lampe qui
l'éclaire autrement que le soleil quand, debout, elle s'avançait
le long de la mer, cet enrichissement réel, ce progrès autonome
d'Albertine, n'étaient la cause importante, la différence qu'il y
avait entre ma façon de la voir maintenant et ma façon de la voir au
début à Balbec. Des années plus nombreuses auraient pu séparer
les deux images sans amener un changement aussi complet; il s'était
produit, essentiel et soudain, quand j'avais appris que mon amie
avait été presque élevée par l'amie de Mlle Vinteuil. Si jadis
je m'étais exalté en croyant voir du mystère dans les yeux
d'Albertine, maintenant je n'étais heureux que dans les moments où
de ces yeux, de ces joues mêmes, réfléchissantes comme des yeux,
tantôt si douces mais vite bourrues, je parvenais à expulser tout
mystère.

L'image que je cherchais, où je me reposais, contre laquelle j'aurais
voulu mourir, ce n'était plus d'Albertine ayant une vie inconnue,
c'était une Albertine aussi connue de moi qu'il était possible (et
c'est pour cela que cet amour ne pouvait être durable à moins de
rester malheureux, car, par définition, il ne contentait pas le
besoin de mystère), c'était une Albertine ne reflétant pas un monde
lointain, mais ne désirant rien d'autre--il y avait des instants où,
en effet, cela semblait ainsi--qu'être avec moi, toute pareille à
moi, une Albertine image de ce qui précisément était mien et non de
l'inconnu. Quand c'est, ainsi, d'une heure angoissée relative à un
être, quand c'est de l'incertitude si on pourra le retenir ou s'il
s'échappera, qu'est né un amour, cet amour porte la marque de cette
révolution qui l'a créé, il rappelle bien peu ce que nous avions
vu jusque-là quand nous pensions à ce même être. Et mes premières
impressions devant Albertine au bord des flots pouvaient pour une
petite part subsister dans mon amour pour elle: en réalité, ces
impressions antérieures ne tiennent qu'une petite place dans un amour
de ce genre; dans sa force, dans sa souffrance, dans son besoin de
douceur et son refuge vers un souvenir paisible, apaisant, où l'on
voudrait se tenir et ne plus rien apprendre de celle qu'on aime, même
s'il y avait quelque chose d'odieux à savoir--bien plus, même à ne
consulter que ces impressions antérieures--un tel amour est fait de
bien autre chose!

Quelquefois j'éteignais la lumière avant qu'elle entrât. C'était
dans l'obscurité, à peine guidée par la lumière d'un tison,
qu'elle se couchait à mon côté. Mes mains, mes joues seules la
reconnaissaient sans que mes yeux la vissent, mes yeux qui souvent
avaient peur de la trouver changée. De sorte qu'à la faveur de cet
amour aveugle elle se sentait peut-être baignée de plus de tendresse
que d'habitude. D'autres fois, je me déshabillais, je me couchais,
et, Albertine assise sur un coin du lit, nous reprenions notre partie
ou notre conversation interrompues de baisers; et dans le désir
qui seul nous fait trouver de l'intérêt dans l'existence et le
caractère d'une personne, nous restons si fidèles à notre nature
(si, en revanche, nous abandonnons successivement les différents
êtres aimés tour à tour par nous), qu'une fois, m'apercevant dans
la glace au moment où j'embrassais Albertine en l'appelant ma petite
fille, l'expression triste et passionnée de mon propre visage, pareil
à ce qu'il eût été autrefois auprès de Gilberte, dont je ne me
souvenais plus, à ce qu'il serait peut-être un jour auprès
d'une autre si jamais je devais oublier Albertine, me fit penser
qu'au-dessus des considérations de personne (l'instinct voulant que
nous considérions l'actuelle comme seule véritable) je remplissais
les devoirs d'une dévotion ardente et douloureuse dédiée comme une
offrande à la jeunesse et à la beauté de la femme. Et pourtant, à
ce désir, honorant d'un «ex voto» la jeunesse, aux souvenirs aussi
de Balbec, se mêlait, dans le besoin que j'avais de garder ainsi
tous les soirs Albertine auprès de moi, quelque chose qui avait été
étranger jusqu'ici à ma vie, au moins amoureuse, s'il n'était pas
entièrement nouveau dans ma vie.

C'était un pouvoir d'apaisement tel que je n'en avais pas éprouvé
de pareil depuis les soirs lointains de Combray où ma mère, penchée
sur mon lit, venait m'apporter le repos dans un baiser. Certes,
j'eusse été bien étonné, dans ce temps-là, si l'on m'avait dit
que je n'étais pas entièrement bon, et surtout que je chercherais
jamais à priver quelqu'un d'un plaisir. Je me connaissais sans doute
bien mal alors, car mon plaisir d'avoir Albertine à demeure chez moi
était beaucoup moins un plaisir positif que celui d'avoir retiré du
monde, où chacun pouvait la goûter à son tour, la jeune fille en
fleur qui, si, du moins, elle ne me donnait pas de grande joie,
en privait les autres. L'ambition, la gloire m'eussent laissé
indifférent. Encore plus étais-je incapable d'éprouver la haine. Et
cependant, pour moi, aimer charnellement c'était tout de même jouir
d'un triomphe sur tant de concurrents. Je ne le redirai jamais assez,
c'était un apaisement plus que tout.

J'avais beau, avant qu'Albertine fût rentrée, avoir douté d'elle,
l'avoir imaginée dans la chambre de Montjouvain, une fois qu'en
peignoir elle s'était assise en face de mon fauteuil, ou si, comme
c'était le plus fréquent, j'étais resté couché au pied de mon
lit, je déposais mes doutes en elle, je les lui remettais pour
qu'elle m'en déchargeât, dans l'abdication d'un croyant qui fait sa
prière. Toute la soirée elle avait pu, pelotonnée espièglement en
boule sur mon lit, jouer avec moi comme une grosse chatte; son petit
nez rose, qu'elle diminuait encore au bout avec un regard coquet qui
lui donnait la finesse de certaines personnes un peu grasses, avait pu
lui donner une mine mutine et enflammée; elle avait pu laisser tomber
une mèche de ses longs cheveux noirs sur sa joue de cire rosée, et
fermant à demi les yeux, décroisant les bras, avoir eu l'air de me
dire: «Fais de moi ce que tu veux»; quand, au moment de me quitter,
elle s'approchait pour me dire bonsoir, c'était leur douceur devenue
quasi familiale que je baisais des deux côtés de son cou puissant,
qu'alors je ne trouvais jamais assez brun ni d'assez gros grain, comme
si ces solides qualités eussent été en rapport avec quelque bonté
loyale chez Albertine.

C'était le tour d'Albertine de me dire bonsoir en m'embrassant de
chaque côté du cou, sa chevelure me caressait comme une aile aux
plumes aiguës et douces. Si incomparables l'un à l'autre que fussent
ces deux baisers de paix, Albertine glissait dans ma bouche, en
me faisant le don de sa langue, comme un don du Saint-Esprit, me
remettait un viatique, me laissait une provision de calme presque
aussi doux que ma mère imposant le soir, à Combray, ses lèvres sur
mon front.

«Viendrez-vous avec nous demain, grand méchant? me demandait-elle
avant de me quitter.--Où irez-vous?--Cela dépendra du temps et de
vous. Avez-vous seulement écrit quelque chose tantôt, mon petit
chéri? Non? Alors, c'était bien la peine de ne pas venir vous
promener. Dites, à propos, tantôt quand je suis rentrée, vous avez
reconnu mon pas, vous avez deviné que c'était moi?--Naturellement.
Est-ce qu'on pourrait se tromper? est-ce qu'on ne reconnaîtrait pas
entre mille les pas de sa petite bécasse? Qu'elle me permette de la
déchausser avant qu'elle aille se coucher, cela me fera bien plaisir.
Vous êtes si gentille et si rose dans toute cette blancheur de
dentelles.»

Telle était ma réponse; au milieu des expressions charnelles, on
en reconnaîtra d'autres qui étaient propres à ma mère et à ma
grand'mère, car, peu à peu, je ressemblais à tous mes parents, à
mon père qui--de tout autre façon que moi sans doute, car si les
choses se répètent, c'est avec de grandes variations--s'intéressait
si fort au temps qu'il faisait; et pas seulement à mon père, mais de
plus en plus à ma tante Léonie. Sans cela, Albertine n'eût pu être
pour moi qu'une raison de sortir pour ne pas la laisser seule, sans
mon contrôle. Ma tante Léonie, toute confite en dévotion et avec
qui j'aurais bien juré que je n'avais pas un seul point commun,
moi si passionné de plaisirs, tout différent en apparence de cette
maniaque qui n'en avait jamais connu aucun et disait son chapelet
toute la journée, moi qui souffrais de ne pouvoir réaliser une
existence littéraire, alors qu'elle avait été la seule personne de
la famille qui n'eût pu encore comprendre que lire, c'était autre
chose que de passer son temps à «s'amuser», ce qui rendait, même
au temps pascal, la lecture permise le dimanche, où toute occupation
sérieuse est défendue, afin qu'il soit uniquement sanctifié par
la prière. Or, bien que chaque jour j'en trouvasse la cause dans
un malaise particulier qui me faisait si souvent rester couché, un
être, non pas Albertine, non pas un être que j'aimais, mais un être
plus puissant sur moi qu'un être aimé, s'était transmigré en moi,
despotique au point de faire taire parfois mes soupçons jaloux, ou du
moins de m'empêcher d'aller vérifier s'ils étaient fondés ou non:
c'était ma tante Léonie. C'était assez que je ressemblasse avec
exagération à mon père jusqu'à ne pas me contenter de consulter
comme lui le baromètre, mais à devenir moi-même un baromètre
vivant; c'était assez que je me laissasse commander par ma tante
Léonie pour rester à observer le temps, de ma chambre ou même
de mon lit, voici de même que je parlais maintenant à Albertine,
tantôt comme l'enfant que j'avais été à Combray parlant à ma
mère, tantôt comme ma grand'mère me parlait.

Quand nous avons dépassé un certain âge, l'âme de l'enfant que
nous fûmes et l'âme des morts dont nous sommes sortis viennent nous
jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts, demandant
à coopérer aux nouveaux sentiments que nous éprouvons et dans
lesquels, effaçant leur ancienne effigie, nous les refondons en une
création originale. Tel, tout mon passé depuis mes années les
plus anciennes, et, par delà celles-ci, le passé de mes parents,
mêlaient à mon impur amour pour Albertine la douceur d'une tendresse
à la fois filiale et maternelle. Nous devons recevoir dès une
certaine heure tous nos parents arrivés de si loin et assemblés
autour de nous.

Avant qu'Albertine n'eût obéi et m'eût laissé enlever ses
souliers, j'entr'ouvrais sa chemise. Les deux petits seins haut
remontés étaient si ronds qu'ils avaient moins l'air de faire partie
intégrante de son corps que d'y avoir mûri comme deux fruits; et
son ventre (dissimulant la place qui chez l'homme s'enlaidit comme du
crampon resté fiché dans une statue descellée) se refermait à la
jonction des cuisses, par deux valves d'une courbe aussi assoupie,
aussi reposante, aussi claustrale que celle de l'horizon quand le
soleil a disparu. Elle ôtait ses souliers, se couchait près de moi.

O grandes attitudes de l'Homme et de la Femme où cherchent à se
joindre, dans l'innocence des premiers jours et avec l'humilité de
l'argile, ce que la création a séparé, où Ève est étonnée
et soumise devant l'Homme au côté de qui elle s'éveille, comme
lui-même, encore seul, devant Dieu qui l'a formé. Albertine nouait
ses bras derrière ses cheveux noirs, la hanche enflée, la jambe
tombante en une inflexion de col de cygne qui s'allonge et se recourbe
pour revenir sur lui-même. Il n'y avait que quand elle était tout
à fait sur le côté qu'on voyait un certain aspect de sa figure (si
bonne et si belle de face) que je ne pouvais souffrir, crochu comme en
certaines caricatures de Léonard, semblant révéler la méchanceté,
l'âpreté au gain, la fourberie d'une espionne, dont la présence
chez moi m'eût fait horreur et qui semblait démasquée par ces
profils-là. Aussitôt je prenais la figure d'Albertine dans mes mains
et je la replaçais de face.

«Soyez gentil, promettez-moi que, si vous ne venez pas demain, vous
travaillerez», disait mon amie en remettant sa chemise. «Oui, mais
ne mettez pas encore votre peignoir.» Quelquefois je finissais par
m'endormir à côté d'elle. La chambre s'était refroidie, il fallait
du bois. J'essayais de trouver la sonnette dans mon dos, je n'y
arrivais pas, tâtant tous les barreaux de cuivre qui n'étaient pas
ceux entre lesquels elle pendait et, à Albertine qui avait sauté du
lit pour que Françoise ne nous vît pas l'un à côté de l'autre,
je disais: «Non, remontez une seconde, je ne peux pas trouver la
sonnette.»

Instants doux, gais, innocents en apparence et où s'accumule partout
la possibilité, en nous insoupçonnée, du désastre, ce qui fait
de la vie amoureuse la plus contrastée de toutes, celle où la pluie
imprévisible de soufre et de poix tombe après les moments les plus
riants et où ensuite, sans avoir le courage de tirer la leçon du
malheur, nous rebâtissons immédiatement sur les flancs du cratère
d'où ne pourra sortir que la catastrophe. J'avais l'insouciance de
ceux qui croient leur bonheur durable.

C'est justement parce que cette douceur a été nécessaire
pour enfanter la douleur--et reviendra du reste la calmer par
intermittences--que les hommes peuvent être sincères avec autrui,
et même avec eux-mêmes, quand ils se glorifient de la bonté d'une
femme envers eux, quoique, à tout prendre, au sein de leur liaison
circule constamment, d'une façon secrète, inavouée aux autres,
ou révélée involontairement par des questions, des enquêtes, une
inquiétude douloureuse. Mais comme celle-ci n'aurait pu naître sans
la douceur préalable, que même ensuite la douceur intermittente
est nécessaire pour rendre la souffrance supportable et éviter les
ruptures, la dissimulation de l'enfer secret qu'est la vie commune
avec cette femme, jusqu'à l'ostentation d'une intimité qu'on
prétend douce, exprime un point de vue vrai, un lien général de
l'effet à la cause, un des modes selon lesquels la production de la
douleur est rendue possible.

Je ne m'étonnais plus qu'Albertine fût là et dût ne sortir le
lendemain qu'avec moi ou sous la protection d'Andrée. Ces habitudes
de vie en commun, ces grandes lignes qui délimitaient mon existence
et à l'intérieur desquelles ne pouvait pénétrer personne excepté
Albertine, aussi (dans le plan futur, encore inconnu de moi, de ma
vie ultérieure, comme celui qui est tracé par un architecte pour
des monuments qui ne s'élèveront que bien plus tard) les lignes
lointaines, parallèles à celles-ci et plus vastes, par lesquelles
s'esquissait en moi, comme un ermitage isolé, la formule un peu
rigide et monotone de mes amours futures, avaient été en réalité
tracées cette nuit à Balbec où, dans le petit tram, après
qu'Albertine m'avait révélé qui l'avait élevée, j'avais voulu à
tout prix la soustraire à certaines influences et l'empêcher
d'être hors de ma présence pendant quelques jours. Les jours avaient
succédé aux jours, ces habitudes étaient devenues machinales, mais
comme ces rites dont l'Histoire essaye de retrouver la signification,
j'aurais pu dire (et je ne l'aurais pas voulu), à qui m'eût demandé
ce que signifiait cette vie de retraite où je me séquestrais
jusqu'à ne plus aller au théâtre, qu'elle avait pour origine
l'anxiété d'un soir et le besoin de me prouver à moi-même, les
jours qui la suivraient, que celle dont j'avais appris la fâcheuse
enfance n'aurait pas la possibilité, si elle l'avait voulu, de
s'exposer aux mêmes tentations. Je ne songeais plus qu'assez rarement
à ces possibilités, mais elles devaient pourtant rester vaguement
présentes à ma conscience. Le fait de les détruire--ou d'y
tâcher--jour par jour était sans doute la cause pourquoi il m'était
doux d'embrasser ces joues qui n'étaient pas plus belles que bien
d'autres; sous toute douceur charnelle un peu profonde, il y a la
permanence d'un danger.

       *       *       *       *       *

J'avais promis à Albertine que, si je ne sortais pas avec elle, je
me mettrais au travail; mais le lendemain, comme si, profitant de nos
sommeils, la maison avait miraculeusement voyagé, je m'éveillais
par un temps différent, sous un autre climat. On ne travaille pas au
moment où on débarque dans un pays nouveau, aux conditions duquel il
faut s'adapter. Or chaque jour était pour moi un pays différent.
Ma paresse elle-même, sous les formes nouvelles qu'elle revêtait,
comment l'eussé-je reconnue?

Tantôt, par des jours irrémédiablement mauvais, disait-on, rien que
la résidence dans la maison, située au milieu d'une pluie égale et
continue, avait la glissante douceur, le silence calmant, l'intérêt
d'une navigation; une autre fois, par un jour clair, en restant
immobile dans mon lit, c'était laisser tourner les ombres autour de
moi comme d'un tronc d'arbre.

D'autres fois encore, aux premières cloches d'un couvent voisin,
rares comme les dévotes matinales, blanchissant à peine le ciel
sombre de leurs giboulées incertaines que fondait et dispersait le
vent tiède, j'avais discerné une de ces journées tempétueuses,
désordonnées et douces, où les toits, mouillés d'une ondée
intermittente que sèchent un souffle ou un rayon, laissent glisser en
roucoulant une goutte de pluie et, en attendant que le vent recommence
à tourner, lissent au soleil momentané qui les irise leurs ardoises
gorge-de-pigeon; une de ces journées remplies par tant de changements
de temps, d'incidents aériens, d'orages, que le paresseux ne croit
pas les avoir perdues, parce qu'il s'est intéressé à l'activité
qu'à défaut de lui l'atmosphère, agissant en quelque sorte à sa
place, a déployée; journées pareilles à ces temps d'émeute ou de
guerre, qui ne semblent pas vides à l'écolier délaissant sa
classe parce que, aux alentours du Palais de Justice ou en lisant les
journaux, il a l'illusion de trouver dans les événements qui se sont
produits, à défaut de la besogne qu'il n'a pas accomplie, un profit
pour son intelligence et une excuse pour son oisiveté; journées
auxquelles on peut comparer celles où se passe dans notre vie quelque
crise exceptionnelle et de laquelle celui qui n'a jamais rien fait
croit qu'il va tirer, si elle se dénoue heureusement, des habitudes
laborieuses; par exemple, c'est le matin où il sort pour un duel qui
va se dérouler dans des conditions particulièrement dangereuses;
alors, lui apparaît tout d'un coup, au moment où elle va peut-être
lui être enlevée, le prix d'une vie de laquelle il aurait pu
profiter pour commencer une oeuvre ou seulement goûter des plaisirs,
et dont il n'a su jouir en rien. «Si je pouvais ne pas être tué, se
dit-il, comme je me mettrais au travail à la minute même, et aussi
comme je m'amuserais.»

La vie a pris en effet soudain, à ses yeux, une valeur plus grande,
parce qu'il met dans la vie tout ce qu'il semble qu'elle peut donner,
et non pas le peu qu'il lui fait donner habituellement. Il la voit
selon son désir, non telle que son expérience lui a appris
qu'il savait la rendre, c'est-à-dire si médiocre! Elle s'est, à
l'instant, remplie des labeurs, des voyages, des courses de montagnes,
de toutes les belles choses qu'il se dit que la funeste issue de ce
duel pourra rendre impossibles, alors qu'elles l'étaient avant qu'il
fût question de duel, à cause des mauvaises habitudes qui, même
sans duel, auraient continué. Il revient chez lui sans avoir été
même blessé, mais il retrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux
excursions, aux voyages, à tout ce dont il avait craint un instant
d'être à jamais dépouillé par la mort; il suffit pour cela de la
vie. Quant au travail--les circonstances exceptionnelles ayant pour
effet d'exalter ce qui existait préalablement dans l'homme, chez le
laborieux le labeur et chez l'oisif la paresse,--il se donne congé.

Je faisais comme lui, et comme j'avais toujours fait depuis ma vieille
résolution de me mettre à écrire, que j'avais prise jadis, mais qui
me semblait dater d'hier, parce que j'avais considéré chaque
jour l'un après l'autre comme non avenu. J'en usais de même
pour celui-ci, laissant passer sans rien faire ses averses et ses
éclaircies et me promettant de travailler le lendemain. Mais je
n'y étais plus le même sous un ciel sans nuages; le son doré des
cloches ne contenait pas seulement, comme le miel, de la lumière,
mais la sensation de la lumière et aussi la saveur fade des
confitures (parce qu'à Combray il s'était souvent attardé comme une
guêpe sur notre table desservie). Par ce jour de soleil éclatant,
rester tout le jour les yeux clos, c'était chose permise, usitée,
salubre, plaisante, saisonnière, comme tenir ses persiennes fermées
contre la chaleur.

C'était par de tels temps qu'au début de mon second séjour à
Balbec j'entendais les violons de l'orchestre entre les coulées
bleuâtres de la marée montante. Combien je possédais plus Albertine
aujourd'hui! Il y avait des jours où le bruit d'une cloche qui
sonnait l'heure portait sur la sphère de sa sonorité une plaque
si fraîche, si puissamment étalée de mouillé ou de lumière, que
c'était comme une traduction pour aveugles, ou, si l'on veut, comme
une traduction musicale du charme de la pluie ou du charme du soleil.
Si bien qu'à ce moment-là, les yeux fermés, dans mon lit, je me
disais que tout peut se transposer et qu'un univers seulement audible
pourrait être aussi varié que l'autre. Remontant paresseusement de
jour en jour, comme sur une barque, et voyant apparaître devant moi
toujours de nouveaux souvenirs enchantés, que je ne choisissais pas,
qui, l'instant d'avant, m'étaient invisibles, et que ma mémoire
me présentait l'un après l'autre sans que je pusse les choisir,
je poursuivais paresseusement, sur ces espaces unis, ma promenade au
soleil.

Ces concerts matinaux de Balbec n'étaient pas anciens. Et pourtant,
à ce moment relativement rapproché, je me souciais peu d'Albertine.
Même, les tout premiers jours de l'arrivée, je n'avais pas connu
sa présence à Balbec. Par qui donc l'avais-je apprise? Ah! oui, par
Aimé. Il faisait un beau soleil comme celui-ci. Il était content
de me revoir. Mais il n'aime pas Albertine. Tout le monde ne peut pas
l'aimer. Oui, c'est lui qui m'a annoncé qu'elle était à Balbec.
Comment le savait-il donc? Ah! il l'avait rencontrée, il lui avait
trouvé mauvais genre. A ce moment, abordant le récit d'Aimé par une
autre face que celle où il me l'avait fait, ma pensée, qui jusqu'ici
avait navigué en souriant sur ces eaux bienheureuses, éclatait
soudain, comme si elle eût heurté une mine invisible et dangereuse,
insidieusement posée à ce point de ma mémoire. Il m'avait dit
qu'il l'avait rencontrée, qu'il lui avait trouvé mauvais genre.
Qu'avait-il voulu dire par mauvais genre? J'avais compris genre
vulgaire, parce que, pour le contredire d'avance, j'avais déclaré
qu'elle avait de la distinction. Mais non, peut-être avait-il voulu
dire genre gomorrhéen. Elle était avec une amie, peut-être qu'elles
se tenaient par la taille, qu'elles regardaient d'autres femmes,
qu'elles avaient en effet un «genre» que je n'avais jamais vu à
Albertine en ma présence. Qui était l'amie? où Aimé l'avait-il
rencontrée, cette odieuse Albertine?

Je tâchais de me rappeler exactement ce qu'Aimé m'avait dit, pour
voir si cela pouvait se rapporter à ce que j'imaginais ou s'il avait
voulu parler seulement de manières communes. Mais j'avais beau me
le demander, la personne qui se posait la question et la personne qui
pouvait offrir le souvenir n'étaient, hélas, qu'une seule et même
personne, moi, qui se dédoublait momentanément, mais sans rien
s'ajouter. J'avais bien questionné, c'était moi qui répondais, je
n'apprenais rien de plus. Je ne songeais plus à Mlle Vinteuil. Né
d'un soupçon nouveau, l'accès de jalousie dont je souffrais était
nouveau aussi, ou plutôt il n'était que le prolongement, l'extension
de ce soupçon, il avait le même théâtre, qui n'était plus
Montjouvain, mais la route où Aimé avait rencontré Albertine; pour
objet, les quelques amies dont l'une ou l'autre pouvait être celle
qui était avec Albertine ce jour-là. C'était peut-être une
certaine Elisabeth, ou bien peut-être ces deux jeunes filles
qu'Albertine avait regardées dans la glace, au Casino, quand elle
n'avait pas l'air de les voir. Elle avait sans doute des relations
avec elles, et d'ailleurs aussi avec Esther, la cousine de Bloch. De
telles relations, si elles m'avaient été révélées par un tiers,
eussent suffi pour me tuer à demi, mais comme c'était moi qui les
imaginais, j'avais soin d'y ajouter assez d'incertitude pour amortir
la douleur.

On arrive, sous la forme de soupçons, à absorber journellement, à
doses énormes, cette même idée qu'on est trompé, de laquelle
une quantité très faible pourrait être mortelle, inoculée par la
piqûre d'une parole déchirante. C'est sans doute pour cela, et
par un dérivé de l'instinct de conservation, que le même jaloux
n'hésite pas à former des soupçons atroces à propos de faits
innocents, à condition, devant la première preuve qu'on lui
apporte, de se refuser à l'évidence. D'ailleurs, l'amour est un
mal inguérissable, comme ces diathèses où le rhumatisme ne laisse
quelque répit que pour faire place à des migraines épileptiformes.
Le soupçon jaloux était-il calmé, j'en voulais à Albertine de
n'avoir pas été tendre, peut-être de s'être moquée de moi avec
Andrée. Je pensais avec effroi à l'idée qu'elle avait dû se faire
si Andrée lui avait répété toutes nos conversations, l'avenir
m'apparaissait atroce. Ces tristesses ne me quittaient que si un
nouveau soupçon jaloux me jetait dans d'autres recherches ou si, au
contraire, les manifestations de tendresse d'Albertine me rendaient
mon bonheur insignifiant. Quelle pouvait être cette jeune fille? il
faudrait que j'écrive à Aimé, que je tâche de le voir, et
ensuite je contrôlerais ses dires en causant avec Albertine, en la
confessant. En attendant, croyant bien que ce devait être la cousine
de Bloch, je demandai à celui-ci, qui ne comprit nullement dans quel
but, de me montrer seulement une photographie d'elle ou, bien plus, de
me faire au besoin rencontrer avec elle.

Combien de personnes, de villes, de chemins, la jalousie nous rend
ainsi avides de connaître? Elle est une soif de savoir grâce à
laquelle, sur des points isolés les uns des autres, nous finissons
par avoir successivement toutes les notions possibles, sauf celles que
nous voudrions. On ne sait jamais si un soupçon ne naîtra pas, car,
tout à coup, on se rappelle une phrase qui n'était pas claire, un
alibi qui n'avait pas été donné sans intention. Pourtant, on n'a
pas revu la personne, mais il y a une jalousie après coup, qui
ne naît qu'après l'avoir quittée, une jalousie de l'escalier.
Peut-être l'habitude que j'avais prise de garder au fond de moi
certains désirs, désir d'une jeune fille du monde comme celles que
je voyais passer de ma fenêtre suivies de leur institutrice, et plus
particulièrement de celle dont m'avait parlé Saint-Loup, qui allait
dans les maisons de passe; désir de belles femmes de chambre, et
particulièrement de celle de Mme Putbus; désir d'aller à la
campagne au début du printemps, revoir des aubépines, des pommiers
en fleur, des tempêtes; désir de Venise, désir de me mettre
au travail, désir de mener la vie de tout le monde;--peut-être
l'habitude de conserver en moi sans assouvissement tous ces désirs,
en me contentant de la promesse, faite à moi-même, de ne pas oublier
de les satisfaire un jour;--peut-être cette habitude, vieille de
tant d'années, de l'ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus
flétrissait sous le nom de procrastination, était-elle devenue si
générale en moi qu'elle s'emparait aussi de mes soupçons jaloux et,
tout en me faisant prendre mentalement note que je ne manquerais pas
un jour d'avoir une explication avec Albertine au sujet de la jeune
fille, peut-être des jeunes filles (cette partie du récit était
confuse, effacée, autant dire infranchissable, dans ma mémoire) avec
laquelle ou lesquelles Aimé l'avait rencontrée, me faisait retarder
cette explication. En tout cas, je n'en parlerais pas ce soir à mon
amie pour ne pas risquer de lui paraître jaloux et de la fâcher.

Pourtant, quand, le lendemain, Bloch m'eut envoyé la photographie de
sa cousine Esther, je m'empressai de la faire parvenir à Aimé. Et à
la même minute, je me souvins qu'Albertine m'avait refusé le matin
un plaisir qui aurait pu la fatiguer en effet. Était-ce donc pour le
réserver à quelque autre? Cette après-midi, peut-être? A qui?

C'est ainsi qu'est interminable la jalousie, car même si l'être
aimé, étant mort par exemple, ne peut plus la provoquer par ses
actes, il arrive que des souvenirs postérieurs à tout événement se
comportent tout à coup dans notre mémoire comme des événements eux
aussi, souvenirs que nous n'avions pas éclairés jusque-là, qui
nous avaient paru insignifiants, et auxquels il suffit de notre propre
réflexion sur eux, sans aucun fait extérieur, pour donner un sens
nouveau et terrible. On n'a pas besoin d'être deux, il suffit d'être
seul dans sa chambre, à penser, pour que de nouvelles trahisons de
votre maîtresse se produisent, fût-elle morte. Aussi il ne faut pas
ne redouter dans l'amour, comme dans la vie habituelle, que l'avenir,
mais même le passé, qui ne se réalise pour nous souvent qu'après
l'avenir, et nous ne parlons pas seulement du passé que nous
apprenons après coup, mais de celui que nous avons conservé depuis
longtemps en nous et que tout à coup nous apprenons à lire.

N'importe, j'étais bien heureux, l'après-midi finissant, que ne
tardât pas l'heure où j'allais pouvoir demander à la présence
d'Albertine l'apaisement dont j'avais besoin. Malheureusement, la
soirée qui vint fut une de celles où cet apaisement ne m'était pas
apporté, où le baiser qu'Albertine me donnerait en me quittant, bien
différent du baiser habituel, ne me calmerait pas plus qu'autrefois
celui de ma mère, les jours où elle était fâchée et où je
n'osais pas la rappeler, mais où je sentais que je ne pourrais
pas m'endormir. Ces soirées-là, c'étaient maintenant celles où
Albertine avait formé pour le lendemain quelque projet qu'elle ne
voulait pas que je connusse. Si elle me l'avait confié, j'aurais mis
à assurer sa réalisation une ardeur que personne autant qu'Albertine
n'eût pu m'inspirer. Mais elle ne me disait rien et n'avait,
d'ailleurs, besoin de me rien dire; dès qu'elle était entrée, sur
la porte même de ma chambre, comme elle avait encore son chapeau ou
sa toque sur la tête, j'avais déjà vu le désir inconnu, rétif,
acharné, indomptable. Or c'étaient souvent les soirs où j'avais
attendu son retour avec les plus tendres pensées, où je comptais lui
sauter au cou avec le plus de tendresse.

Hélas, ces mésententes comme j'en avais eu souvent avec mes parents,
que je trouvais froids ou irrités au moment où j'accourais près
d'eux, débordant de tendresse, ne sont rien auprès de celles qui
se produisent entre deux amants! La souffrance ici est bien moins
superficielle, est bien plus difficile à supporter, elle a pour
siège une couche plus profonde du coeur.

Ce soir-là, le projet qu'Albertine avait formé, elle fut pourtant
obligée de m'en dire un mot; je compris tout de suite qu'elle voulait
aller le lendemain faire une visite à Mme Verdurin, une visite
qui, en elle-même, ne m'eût en rien contrarié. Mais certainement,
c'était pour y faire quelque rencontre, pour y préparer quelque
plaisir. Sans cela elle n'eût pas tellement tenu à cette visite.
Je veux dire, elle ne m'eût pas répété qu'elle n'y tenait pas.
J'avais suivi dans mon existence une marche inverse de celle des
peuples, qui ne se servent de l'écriture phonétique qu'après avoir
considéré les caractères comme une suite de symboles; moi qui,
pendant tant d'années, n'avais cherché la vie et la pensée
réelles des gens que dans l'énoncé direct qu'ils m'en fournissaient
volontairement, par leur faute j'en étais arrivé à ne plus
attacher, au contraire, d'importance qu'aux témoignages qui ne sont
pas une expression rationnelle et analytique de la vérité; les
paroles elles-mêmes ne me renseignaient qu'à la condition d'être
interprétées à la façon d'un afflux de sang à la figure d'une
personne qui se trouble, à la façon encore d'un silence subit.

Tel adverbe (par exemple employé par M. de Cambremer, quand il
croyait que j'étais «écrivain» et que, n'ayant pas encore parlé,
racontant une visite qu'il avait faite aux Verdurin, il s'était
tourné vers moi en disant: «Il y avait _justement_ de Borelli»)
jailli dans une conflagration par le rapprochement involontaire,
parfois périlleux, de deux idées que l'interlocuteur n'exprimait
pas et duquel, par telles méthodes d'analyse ou d'électrolyse
appropriées, je pouvais les extraire, m'en disait plus qu'un
discours.

Albertine laissait parfois traîner dans ses propos tel ou tel de
ces précieux amalgames, que je me hâtais de «traiter» pour les
transformer en idées claires. C'est, du reste, une des choses les
plus terribles pour l'amoureux que, si les faits particuliers--que
seuls l'expérience, l'espionnage, entre tant de réalisations
possibles, feraient connaître--sont si difficiles à trouver, la
vérité, en revanche, sort si facile à percer ou seulement à
pressentir.

Souvent je l'avais vue, à Balbec, attacher sur des jeunes filles qui
passaient un regard brusque et prolongé, pareil à un attouchement
et après lequel, si je les connaissais, elle me disait: «Si on les
faisait venir? J'aimerais leur dire des injures.» Et depuis quelque
temps, depuis qu'elle m'avait pénétré sans doute, aucune demande
d'inviter personne, aucune parole, même pas un détournement de
regards, devenus sans objet et silencieux, et aussi révélateurs,
avec la mine distraite et vacante dont ils étaient accompagnés,
qu'autrefois leur aimantation. Or il m'était impossible de lui
faire des reproches ou de lui poser des questions à propos de choses
qu'elle eût déclarées si minimes, si insignifiantes, retenues par
moi pour le plaisir de «chercher la petite bête». Il est déjà
difficile de dire «pourquoi avez-vous regardé telle passante», mais
bien plus «pourquoi ne l'avez-vous pas regardée». Et pourtant je
savais bien, ou du moins j'aurais su, si je n'avais pas voulu croire
ces affirmations d'Albertine plutôt que tous les riens inclus dans un
regard, prouvés par lui et par telle ou telle contradiction dans les
paroles, contradiction dont je ne m'apercevais souvent que longtemps
après l'avoir quittée, qui me faisait souffrir toute la nuit, dont
je n'osais plus reparler, mais qui n'en honorait pas moins de temps en
temps ma mémoire de ses visites périodiques.

Souvent, pour ces simples regards furtifs ou détournés, sur la plage
de Balbec ou dans les rues de Paris, je pouvais me demander si la
personne qui les provoquait n'était pas seulement un objet de désirs
au moment où elle passait, mais une ancienne connaissance, ou bien
une jeune fille dont on n'avait fait que lui parler et dont, quand je
l'apprenais, j'étais stupéfait qu'on lui eût parlé, tant c'était
en dehors des connaissances possibles, au jugé, d'Albertine. Mais la
Gomorrhe moderne est un puzzle fait de morceaux qui viennent de là
où on s'y attendait le moins. C'est ainsi que je vis une fois, à
Rivebelle, un grand dîner dont je connaissais par hasard, au moins de
nom, les dix invitées, aussi dissemblables que possible, parfaitement
rejointes cependant, si bien que je ne vis jamais dîner si homogène
bien que si composite.

Pour en revenir aux jeunes passantes, jamais Albertine ne regardait
une dame âgée ou un vieillard avec tant de fixité, ou, au
contraire, de réserve, et comme si elle ne voyait pas. Les maris
trompés qui ne savent rien savent tout tout de même. Mais il faut
un dossier plus matériellement documenté pour établir une scène
de jalousie. D'ailleurs, si la jalousie nous aide à découvrir
un certain penchant à mentir chez la femme que nous aimons, elle
centuple ce penchant quand la femme a découvert que nous sommes
jaloux. Elle ment (dans des proportions où elle ne nous a jamais
menti auparavant), soit qu'elle ait pitié, ou peur, ou se dérobe
instinctivement par une fuite symétrique à nos investigations.
Certes il y a des amours où, dès le début, une femme légère s'est
posée comme une vertu aux yeux de l'homme qui l'aime. Mais combien
d'autres comprennent deux périodes parfaitement contrastées. Dans
la première, la femme parle presque facilement, avec de simples
atténuations, de son goût pour le plaisir, de la vie galante
qu'il lui a fait mener, toutes choses qu'elle niera ensuite avec la
dernière énergie au même homme, mais qu'elle a senti jaloux d'elle
et l'épiant. Il en arrive à regretter le temps de ces premières
confidences dont le souvenir le torture cependant. Si la femme lui en
faisait encore de pareilles, elle lui fournirait presque elle-même
le secret des fautes qu'il poursuit inutilement chaque jour. Et puis,
quel abandon cela prouverait, quelle confiance, quelle amitié! Si
elle ne peut vivre sans le tromper, du moins le tromperait-elle en
amie, en lui racontant ses plaisirs, en l'y associant. Et il regrette
une telle vie que les débuts de leur amour semblaient esquisser,
que sa suite a rendue impossible, faisant de cet amour quelque chose
d'atrocement douloureux, qui rendra une séparation, selon les cas, ou
inévitable, ou impossible.

Parfois l'écriture où je déchiffrais les mensonges d'Albertine,
sans être idéographique, avait simplement besoin d'être lue
à rebours; c'est ainsi que ce soir elle m'avait lancé d'un air
négligent ce message destiné à passer presque inaperçu: «Il
serait possible que j'aille demain chez les Verdurin, je ne sais pas
du tout si j'irai, je n'en ai guère envie.» Anagramme enfantin de
cet aveu: «J'irai demain chez les Verdurin, c'est absolument certain,
car j'y attache une extrême importance.» Cette hésitation apparente
signifiait une volonté arrêtée et avait pour but de diminuer
l'importance de la visite tout en me l'annonçant. Albertine employait
toujours le ton dubitatif pour les résolutions irrévocables. La
mienne ne l'était pas moins. Je m'arrangeai pour que la visite à
Mme Verdurin n'eût pas lieu. La jalousie n'est souvent qu'un inquiet
besoin de tyrannie appliqué aux choses de l'amour. J'avais sans doute
hérité de mon père ce brusque désir arbitraire de menacer
les êtres que j'aimais le plus dans les espérances dont ils se
berçaient avec une sécurité que je voulais leur montrer trompeuse;
quand je voyais qu'Albertine avait combiné à mon insu, en se cachant
de moi, le plan d'une sortie que j'eusse fait tout au monde pour
lui rendre plus facile et plus agréable si elle m'en avait fait le
confident, je disais négligemment, pour la faire trembler, que je
comptais sortir ce jour-là.

Je me mis à suggérer à Albertine d'autres buts de promenades qui
eussent rendu la visite Verdurin impossible, en des paroles empreintes
d'une feinte indifférence sous laquelle je tâchai de déguiser mon
énervement. Mais elle l'avait dépisté. Il rencontrait chez elle la
force électrique d'une volonté contraire qui la repoussait vivement;
dans les yeux d'Albertine j'en voyais jaillir les étincelles. Au
reste, à quoi bon m'attacher à ce que disaient les prunelles en ce
moment? Comment n'avais-je pas depuis longtemps remarqué que les yeux
d'Albertine appartenaient à la famille de ceux qui, même chez un
être médiocre, semblent faits de plusieurs morceaux à cause de
tous les lieux où l'être veut se trouver--et cacher qu'il veut se
trouver--ce jour-là? Des yeux, par mensonge toujours immobiles et
passifs, mais dynamiques, mesurables par les mètres ou kilomètres à
franchir pour se trouver au rendez-vous voulu, implacablement voulu,
des yeux qui sourient moins encore au plaisir qui les tente qu'ils
ne s'auréolent de la tristesse et du découragement qu'il y aura
peut-être une difficulté pour aller au rendez-vous. Entre vos mains
mêmes, ces êtres-là sont des êtres de fuite. Pour comprendre les
émotions qu'ils donnent et que d'autres êtres, même plus beaux, ne
donnent pas, il faut calculer qu'ils sont non pas immobiles, mais en
mouvement, et ajouter à leur personne un signe correspondant à ce
qu'en physique est le signe qui signifie vitesse. Si vous dérangez
leur journée, ils vous avouent le plaisir qu'ils vous avaient caché:
«Je voulais tant aller goûter à cinq heures avec telle personne que
j'aime.» Eh bien, si, six mois après, vous arrivez à connaître la
personne en question, vous apprendrez que jamais la jeune fille dont
vous aviez dérangé les projets, qui, prise au piège, pour que vous
la laissiez libre, vous avait avoué le goûter qu'elle faisait ainsi
avec une personne aimée, tous les jours à l'heure où vous ne la
voyiez pas, vous apprendrez que cette personne ne l'a jamais reçue,
qu'elles n'ont jamais goûté ensemble, et que la jeune fille disait
être très prise, par vous, précisément. Ainsi la personne avec qui
elle avait confessé qu'elle avait goûté, avec qui elle vous avait
supplié de la laisser goûter, cette personne, raison avouée par la
nécessité, ce n'était pas elle, c'était une autre, c'était encore
autre chose! Autre chose, quoi? Une autre, qui?

Hélas, les yeux fragmentés, partant au loin et tristes,
permettraient peut-être de mesurer les distances, mais n'indiquent
pas les directions. Le champ infini des possibles s'étend, et si, par
hasard, le réel se présentait devant nous, il serait tellement en
dehors des possibles que, dans un brusque étourdissement, allant
taper contre le mur surgi, nous tomberions à la renverse. Le
mouvement et la fuite constatés ne sont même pas indispensables,
il suffit que nous les induisions. Elle nous avait promis une lettre,
nous étions calmes, nous n'aimions plus. La lettre n'est pas venue,
aucun courrier n'en apporte, que se passe-t-il? L'anxiété renaît
et l'amour. Ce sont surtout de tels êtres qui nous inspirent l'amour,
pour notre désolation. Car chaque anxiété nouvelle que nous
éprouvons par eux enlève à nos yeux de leur personnalité. Nous
étions résignés à la souffrance, croyant aimer en dehors de
nous, et nous nous apercevons que notre amour est fonction de notre
tristesse, que notre amour c'est peut-être notre tristesse, et que
l'objet n'en est que pour une faible part la jeune fille à la noire
chevelure. Mais enfin, ce sont surtout de tels êtres qui inspirent
l'amour.

Le plus souvent l'amour n'a pas pour objet un corps, excepté si
une émotion, la peur de le perdre, l'incertitude de le retrouver se
fondent en lui. Or ce genre d'anxiété a une grande affinité pour
les corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même; ce
qui est une des raisons pourquoi l'on voit des hommes, indifférents
aux femmes les plus belles, en aimer passionnément certaines qui
nous semblent laides. A ces êtres-là, à ces êtres de fuite, leur
nature, notre inquiétude attachent des ailes. Et même auprès de
nous leur regard semble nous dire qu'ils vont s'envoler. La preuve de
cette beauté surpassant la beauté qu'ajoutent les ailes est que
bien souvent pour nous un même être est successivement sans ailes
et ailé. Que nous craignions de le perdre, nous oublions tous
les autres. Sûrs de le garder, nous le comparons à ces autres,
qu'aussitôt nous lui préférons. Et comme ces émotions et ces
certitudes peuvent alterner d'une semaine à l'autre, un être
peut une semaine se voir sacrifier tout ce qui plaisait, la semaine
suivante être sacrifié, et ainsi de suite pendant très longtemps.
Ce qui serait incompréhensible si nous ne savions par l'expérience
que tout homme a d'avoir dans sa vie au moins une fois cessé d'aimer,
oublié une femme, le peu de chose qu'est en soi-même un être quand
il n'est plus, ou qu'il n'est pas encore, perméable à nos émotions.
Et, bien entendu, si nous disons: êtres de fuite, c'est également
vrai des êtres en prison, des femmes captives, qu'on croit qu'on ne
pourra jamais avoir. Aussi les hommes détestent les entremetteuses,
car elles facilitent la fuite, font briller la tentation; mais s'ils
aiment au contraire une femme cloîtrée, ils recherchent volontiers
les entremetteuses pour les faire sortir de leur prison et nous les
amener. Dans la mesure où les unions avec les femmes qu'on enlève
sont moins durables que d'autres, la cause en est que la peur de ne
pas arriver à les obtenir ou l'inquiétude de les voir fuir est tout
notre amour, et qu'une fois enlevées à leur mari, arrachées à leur
théâtre, guéries de la tentation de nous quitter, dissociées, en
un mot, de notre émotion quelle qu'elle soit, elles sont seulement
elles-mêmes, c'est-à-dire presque rien, et, si longtemps
convoitées, sont quittées bientôt par celui-là même qui avait si
peur d'être quitté par elles.

J'ai dit: «Comment n'avais-je pas deviné?» Mais ne l'avais-je pas
deviné dès le premier jour à Balbec? N'avais-je pas deviné en
Albertine une de ces filles sous l'enveloppe charnelle desquelles
palpitent plus d'êtres cachés, je ne dis pas que dans un jeu de
cartes encore dans sa boîte, que dans une cathédrale ou un théâtre
avant qu'on y entre, mais que dans la foule immense et renouvelée?
Non pas seulement tant d'êtres, mais le désir, le souvenir
voluptueux, l'inquiète recherche de tant d'êtres. A Balbec je
n'avais pas été troublé parce que je n'avais même pas supposé
qu'un jour je serais sur des pistes même fausses. N'importe! Cela
avait donné pour moi à Albertine la plénitude d'un être rempli
jusqu'au fond par la superposition de tant d'êtres, de tant de
désirs, et de souvenirs voluptueux d'êtres. Et maintenant qu'elle
m'avait dit un jour «Mlle Vinteuil», j'aurais voulu non pas
arracher sa robe pour voir son corps, mais, à travers son corps, voir
tout ce bloc-notes de ses souvenirs et de ses prochains et ardents
rendez-vous.

Comme les choses probablement les plus insignifiantes prennent soudain
une valeur extraordinaire quand un être que nous aimons (ou à qui
il ne manquait que cette duplicité pour que nous l'aimions) nous les
cache! En elle-même, la souffrance ne nous donne pas forcément
des sentiments d'amour ou de haine pour la personne qui la cause: un
chirurgien qui nous fait mal nous reste indifférent. Mais une femme
qui nous a dit pendant quelque temps que nous étions tout pour elle,
sans qu'elle fût elle-même tout pour nous, une femme que nous avons
plaisir à voir, à embrasser, à tenir sur nos genoux, nous nous
étonnons si seulement nous éprouvons, à une brusque résistance,
que nous ne disposons pas d'elle. La déception réveille alors
parfois en nous le souvenir oublié d'une angoisse ancienne, que nous
savons pourtant ne pas avoir été provoquée par cette femme, mais
par d'autres dont les trahisons s'échelonnent sur notre passé; au
reste, comment a-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut-on
faire un mouvement pour se préserver de la mort, dans un monde où
l'amour n'est provoqué que par le mensonge et consiste seulement dans
notre besoin de voir nos souffrances apaisées par l'être qui nous
a fait souffrir? Pour sortir de l'accablement qu'on éprouve quand on
découvre ce mensonge et cette résistance, il y a le triste remède
de chercher à agir malgré elle, à l'aide des êtres qu'on sent plus
mêlés à sa vie que nous-même, sur celle qui nous résiste et
qui nous ment, à ruser nous-même, à nous faire détester. Mais la
souffrance d'un tel amour est de celles qui font invinciblement que le
malade cherche dans un changement de position un bien-être illusoire.

Ces moyens d'action ne nous manquent pas, hélas! Et l'horreur de
ces amours que l'inquiétude seule a enfantées vient de ce que
nous tournons et retournons sans cesse dans notre cage des propos
insignifiants; sans compter que rarement les êtres pour qui nous les
éprouvons nous plaisent physiquement d'une manière complexe, puisque
ce n'est pas notre goût délibéré, mais le hasard d'une minute
d'angoisse, minute indéfiniment prolongée par notre faiblesse de
caractère, laquelle refait chaque soir les expériences et s'abaisse
à des calmants, qui choisit pour nous.

Sans doute mon amour pour Albertine n'était pas le plus dénué
de ceux jusqu'où, par manque de volonté, on peut déchoir, car
il n'était pas entièrement platonique; elle me donnait des
satisfactions charnelles, et puis elle était intelligente. Mais tout
cela était une superfétation. Ce qui m'occupait l'esprit n'était
pas ce qu'elle avait pu dire d'intelligent, mais tel mot qui
éveillait chez moi un doute sur ses actes; j'essayais de me rappeler
si elle avait dit ceci ou cela, de quel air, à quel moment, en
réponse à quelle parole, de reconstituer toute la scène de son
dialogue avec moi, à quel moment elle avait voulu aller chez les
Verdurin, quel mot de moi avait donné à son visage l'air fâché. Il
se fût agi de l'événement le plus important que je ne me fusse
pas donné tant de peine pour en établir la vérité, en restituer
l'atmosphère et la couleur juste. Sans doute ces inquiétudes, après
avoir atteint un degré où elles nous sont insupportables, on arrive
parfois à les calmer entièrement pour un soir. La fête où l'amie
qu'on aime doit se rendre, et sur la vraie nature de laquelle notre
esprit travaillait depuis des jours, nous y sommes conviés aussi,
notre amie n'y a d'égards et de paroles que pour nous, nous la
ramenons, et nous connaissons alors, nos inquiétudes dissipées, un
repos aussi complet, aussi réparateur que celui qu'on goûte parfois
dans ce sommeil profond qui suit les longues marches. Et, sans
doute, un tel repos vaut que nous le payions à un prix élevé.
Mais n'aurait-il pas été plus simple de ne pas acheter nous-même,
volontairement, l'anxiété, et plus cher encore? D'ailleurs, nous
savons bien que, si profondes que puissent être ces détentes
momentanées, l'inquiétude sera tout de même la plus forte. Parfois,
même, elle est renouvelée par la phrase dont le but était de nous
apporter le repos. Mais, le plus souvent, nous ne faisons que changer
d'inquiétude. Un des mots de cette phrase qui devait nous calmer met
nos soupçons sur une autre piste. Les exigences de notre jalousie
et l'aveuglement de notre crédulité sont plus grands que ne pouvait
supposer la femme que nous aimons.

Quand, spontanément, elle nous jure que tel homme n'est pour elle
qu'un ami, elle nous bouleverse en nous apprenant--ce que nous ne
soupçonnions pas--qu'il était pour elle un ami. Tandis qu'elle nous
raconte, pour nous montrer sa sincérité, comment ils ont pris le
thé ensemble, cet après-midi même, à chaque mot qu'elle dit,
l'invisible, l'insoupçonné prend forme devant nous. Elle avoue qu'il
lui a demandé d'être sa maîtresse, et nous souffrons le martyre
qu'elle ait pu écouter ses propositions. Elle les a refusées,
dit-elle. Mais tout à l'heure, en nous rappelant son récit, nous
nous demanderons si le récit est bien véridique, car il y a, entre
les différentes choses qu'elle nous a dites, cette absence de lien
logique et nécessaire qui, plus que les faits qu'on raconte, est
le signe de la vérité. Et puis elle a eu cette terrible intonation
dédaigneuse: «Je lui ai dit non, catégoriquement», qui se retrouve
dans toutes les classes de la société quand une femme ment. Il faut
pourtant la remercier d'avoir refusé, l'encourager par notre bonté
à nous faire de nouveau à l'avenir des confidences si cruelles. Tout
au plus faisons-nous la remarque: «Mais s'il vous avait déjà fait
des propositions, pourquoi avez-vous consenti à prendre le thé avec
lui?--Pour qu'il ne pût pas m'en vouloir et dire que je n'ai pas
été gentille.» Et nous n'osons pas lui répondre qu'en refusant
elle eût peut-être été plus gentille pour nous.

D'ailleurs, Albertine m'effrayait en me disant que j'avais raison,
pour ne pas lui faire de tort, de dire que je n'étais pas son amant,
puisque aussi bien, ajoutait-elle, «c'est la vérité que vous ne
l'êtes pas». Je ne l'étais peut-être pas complètement en effet,
mais alors, fallait-il penser que toutes les choses que nous faisions
ensemble, elle les faisait aussi avec tous les hommes dont elle me
jurait qu'elle n'avait pas été la maîtresse? Vouloir connaître à
tout prix ce qu'Albertine pensait, qui elle voyait, qui elle aimait,
comme il était étrange que je sacrifiasse tout à ce besoin, puisque
j'avais éprouvé le même besoin de savoir, au sujet de Gilberte, des
noms propres, des faits, qui m'étaient maintenant si indifférents.
Je me rendais bien compte qu'en elles-mêmes les actions d'Albertine
n'avaient pas plus d'intérêt. Il est curieux qu'un premier amour,
si, par la fragilité qu'il laisse à notre coeur, il fraye la voie
aux amours suivantes, ne nous donne pas du moins, par l'identité
même des symptômes et des souffrances, le moyen de les guérir.

D'ailleurs, y a-t-il besoin de savoir un fait? Ne sait-on pas d'abord
d'une façon générale le mensonge et la discrétion même de ces
femmes qui ont quelque chose à cacher? Y a-t-il là possibilité
d'erreur? Elles se font une vertu de se taire, alors que nous
voudrions tant les faire parler. Et nous sentons qu'à leur complice
elles ont affirmé: «Je ne dis jamais rien. Ce n'est pas par moi
qu'on saura quelque chose, je ne dis jamais rien.» On donne sa
fortune, sa vie pour un être, et pourtant cet être, on sait bien
qu'à dix ans d'intervalle, plus tôt ou plus tard, on lui refuserait
cette fortune, on préférerait garder sa vie. Car alors l'être
serait détaché de nous, seul, c'est-à-dire nul. Ce qui nous attache
aux êtres, ce sont ces mille racines, ces fils innombrables que
sont les souvenirs de la soirée de la veille, les espérances de la
matinée du lendemain; c'est cette trame continue d'habitudes dont
nous ne pouvons pas nous dégager. De même qu'il y a des avares qui
entassent par générosité, nous sommes des prodigues qui dépensons
par avarice, et c'est moins à un être que nous sacrifions notre vie,
qu'à tout ce qu'il a pu attacher autour de lui de nos heures, de
nos jours, de ce à côté de quoi la vie non encore vécue, la
vie relativement future, nous semble une vie plus lointaine, plus
détachée, moins utile, moins nôtre. Ce qu'il faudrait, c'est se
dégager de ces liens qui ont tellement plus d'importance que lui,
mais ils ont pour effet de créer en nous des devoirs momentanés à
son égard, devoirs qui font que nous n'osons pas le quitter de peur
d'être mal jugé de lui--alors que plus tard nous oserions, car,
dégagé de nous, il ne serait plus nous--et que nous ne nous créons
en réalité de devoirs (dussent-ils, par une contradiction apparente,
aboutir au suicide) qu'envers nous-mêmes.

Si je n'aimais pas Albertine (ce dont je n'étais pas sûr), cette
place qu'elle tenait auprès de moi n'avait rien d'extraordinaire:
nous ne vivons qu'avec ce que nous n'aimons pas, que nous n'avons fait
vivre avec nous que pour tuer l'insupportable amour, qu'il s'agisse
d'une femme, d'un pays, ou encore d'une femme enfermant un pays.
Même nous aurions bien peur de recommencer à aimer si l'absence se
produisait de nouveau. Je n'en étais pas arrivé à ce point pour
Albertine. Ses mensonges, ses aveux, me laissaient à achever la
tâche d'éclaircir la vérité: ses mensonges si nombreux, parce
qu'elle ne se contentait pas de mentir comme tout être qui se croit
aimé, mais parce que par nature elle était, en dehors de cela,
menteuse, et si changeante d'ailleurs que, même en me disant chaque
fois la vérité, ce que, par exemple, elle pensait des gens, elle
eût dit chaque fois des choses différentes; ses aveux, parce que si
rares, si court arrêtés, ils laissaient entre eux, en tant qu'ils
concernaient le passé, de grands intervalles tout en blanc et sur
toute la longueur desquels il me fallait retracer, et pour cela
d'abord apprendre, sa vie.

Quant au présent, pour autant que je pouvais interpréter les
paroles sibyllines de Françoise, ce n'était pas que sur des points
particuliers, c'était sur tout un ensemble qu'Albertine me mentait,
et je verrais «tout par un beau jour» ce que Françoise faisait
semblant de savoir, ce qu'elle ne voulait pas me dire, ce que je
n'osais pas lui demander. D'ailleurs, c'était sans doute par la même
jalousie qu'elle avait eue jadis envers Eulalie que Françoise parlait
des choses les plus invraisemblables, tellement vagues qu'on pouvait
tout au plus y supposer l'insinuation, bien invraisemblable, que la
pauvre captive (qui aimait les femmes) préférait un mariage avec
quelqu'un qui ne semblait pas tout à fait être moi. Si cela
avait été, malgré ses radiotélépathies, comment Françoise
l'aurait-elle su? Certes, les récits d'Albertine ne pouvaient
nullement me fixer là-dessus, car ils étaient chaque jour aussi
opposés que les couleurs d'une toupie presque arrêtée. D'ailleurs,
il semblait bien que c'était surtout la haine qui faisait parler
Françoise. Il n'y avait pas de jour qu'elle ne me dît et que je
ne supportasse, en l'absence de ma mère, des paroles telles que:
«Certes, vous êtes gentil et je n'oublierai jamais la reconnaissance
que je vous dois (ceci probablement pour que je me crée des titres
à sa reconnaissance), mais la maison est empestée depuis que la
gentillesse a installé ici la fourberie, que l'intelligence protège
la personne la plus bête qu'on ait jamais vue, que la finesse,
les manières, l'esprit, la dignité en toutes choses, l'air et la
réalité d'un prince se laissent faire la loi et monter le coup et me
faire humilier, moi qui suis depuis quarante ans dans la famille, par
le vice, par ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus bas.»

Françoise en voulait surtout à Albertine d'être commandée par
quelqu'un d'autre que nous et d'un surcroît de travail de ménage,
d'une fatigue qui altérait la santé de notre vieille servante,
laquelle ne voulait pas, malgré cela, être aidée dans son travail,
n'étant «pas une propre à rien». Cela eût suffi à expliquer
cet énervement, ces colères haineuses. Certes, elle eût voulu
qu'Albertine-Esther fût bannie. C'était le voeu de Françoise. Et en
la consolant cela eût déjà reposé notre vieille servante. Mais, à
mon avis, ce n'était pas seulement cela. Une telle haine n'avait
pu naître que dans un corps surmené. Et plus encore que d'égards,
Françoise avait besoin de sommeil.

Albertine allait ôter ses affaires et, pour aviser au plus vite,
j'essayai de téléphoner à Andrée; je me saisis du récepteur,
j'invoquai les divinités implacables, mais ne fis qu'exciter leur
fureur qui se traduisit par ces mots: «Pas libre.» Andrée était
en effet en train de causer avec quelqu'un. En attendant qu'elle eût
achevé sa conversation, je me demandais comment, puisque tant de
peintres cherchent à renouveler les portraits féminins du XVIIIe
siècle, où l'ingénieuse mise en scène est un prétexte aux
expressions de l'attente, de la bouderie, de l'intérêt, de la
rêverie, comment aucun de nos modernes Boucher ou Fragonard ne
peignait, au lieu de «la lettre», ou «du clavecin», etc., cette
scène qui pourrait s'appeler: «Devant le téléphone», et où
naîtrait spontanément sur les lèvres de l'écouteuse un sourire
d'autant plus vrai qu'il sait n'être pas vu. Enfin, Andrée
m'entendit: «Vous venez prendre Albertine demain?» et en prononçant
ce nom d'Albertine, je pensais à l'envie que m'avait inspirée
Swann quand il m'avait dit, le jour de la fête chez la princesse de
Guermantes: «Venez voir Odette», et que j'avais pensé à ce que
malgré tout il y avait de fort dans un prénom qui, aux yeux de tout
le monde et d'Odette elle-même, n'avait que dans la bouche de Swann
ce sens absolument possessif.

Qu'une telle mainmise--résumée en un vocable--sur toute une
existence m'avait paru, chaque fois que j'étais amoureux, devoir
être douce! Mais, en réalité, quand on peut le dire, ou bien cela
est devenu indifférent, ou bien l'habitude n'a pas émoussé la
tendresse, mais elle en a changé les douceurs en douleurs. Le
mensonge est bien peu de chose, nous vivons au milieu de lui sans
faire autre chose qu'en sourire, nous le pratiquons sans croire faire
mal à personne, mais la jalousie en souffre et voit plus qu'il ne
cache (souvent notre amie refuse de passer la soirée avec nous et va
au théâtre tout simplement pour que nous ne voyions pas qu'elle a
mauvaise mine). Combien, souvent, elle reste aveugle à ce que cache
la vérité! Mais elle ne peut rien obtenir, car celles qui jurent
de ne pas mentir refuseraient, sous le couteau, de confesser leur
caractère. Je savais que moi seul pouvais dire de cette façon-là
«Albertine» à Andrée. Et, pourtant, pour Albertine, pour Andrée,
et pour moi-même, je sentais que je n'étais rien. Et je comprenais
l'impossibilité où se heurte l'amour.

Nous nous imaginons qu'il a pour objet un être qui peut être couché
devant nous, enfermé dans un corps. Hélas! il est l'extension de
cet être à tous les points de l'espace et du temps que cet être a
occupés et occupera. Si nous ne possédons pas son contact avec tel
lieu, avec telle heure, nous ne le possédons pas. Or nous ne pouvons
toucher tous ces points. Si encore ils nous étaient désignés,
peut-être pourrions-nous nous étendre jusqu'à eux. Mais nous
tâtonnons sans les trouver. De là la défiance, la jalousie, les
persécutions. Nous perdons un temps précieux sur une piste absurde
et nous passons sans le soupçonner à côté du vrai.

Mais déjà une des divinités irascibles, aux servantes
vertigineusement agiles, s'irritait non plus que je parlasse, mais que
je ne disse rien. «Mais voyons, c'est libre, depuis le temps que
vous êtes en communication; je vais vous couper.» Mais elle n'en
fit rien, et tout en suscitant la présence d'Andrée, l'enveloppa,
en grand poète qu'est toujours une demoiselle du téléphone, de
l'atmosphère particulière à la demeure, au quartier, à la vie
même de l'amie d'Albertine. «C'est vous?» me dit Andrée dont la
voix était projetée jusqu'à moi avec une vitesse instantanée par
la déesse qui a le privilège de rendre les sons plus rapides que
l'éclair. «Écoutez, répondis-je; allez où vous voudrez, n'importe
où, excepté chez Mme Verdurin. Il faut à tout prix en
éloigner demain Albertine.--C'est que justement elle doit y aller
demain.--Ah!»

Mais j'étais obligé d'interrompre un instant et de faire des gestes
menaçants, car si Françoise continuait--comme si c'eût été
quelque chose d'aussi désagréable que la vaccine ou d'aussi
périlleux que l'aéroplane--à ne pas vouloir apprendre à
téléphoner, ce qui nous eût déchargés des communications qu'elle
pouvait connaître sans inconvénient, en revanche, elle entrait
immédiatement chez moi dès que j'étais en train d'en faire d'assez
secrètes pour que je tinsse particulièrement à les lui cacher.
Quand elle fut sortie de la chambre non sans s'être attardée à
emporter divers objets qui y étaient depuis la veille et eussent pu
y rester, sans gêner le moins du monde, une heure de plus, et pour
remettre dans le feu une bûche bien inutile par la chaleur brûlante
que me donnaient la présence de l'intruse et la peur de me voir
«couper» par la demoiselle: «Pardonnez-moi, dis-je à Andrée, j'ai
été dérangé. C'est absolument sûr qu'elle doit aller demain
chez les Verdurin?--Absolument, mais je peux lui dire que cela vous
ennuie.--Non, au contraire; ce qui est possible, c'est que je vienne
avec vous.--Ah!» fit Andrée d'une voix fort ennuyée et comme
effrayée de mon audace, qui ne fit du reste que s'en affermir.
«Alors, je vous quitte et pardon de vous avoir dérangée pour
rien.--Mais non», dit Andrée et (comme maintenant, l'usage du
téléphone étant devenu courant, autour de lui s'était développé
l'enjolivement de phrases spéciales, comme jadis autour des
«thés») elle ajouta: «Cela m'a fait grand plaisir d'entendre votre
voix.»

J'aurais pu en dire autant, et plus véridiquement qu'Andrée, car
je venais d'être infiniment sensible à sa voix, n'ayant jamais
remarqué jusque-là qu'elle était si différente des autres. Alors,
je me rappelai d'autres voix encore, des voix de femmes surtout, les
unes ralenties par la précision d'une question et l'attention de
l'esprit, d'autres essoufflées, même interrompues, par le flot
lyrique de ce qu'elles racontent; je me rappelai une à une la voix
de chacune des jeunes filles que j'avais connues à Balbec, puis de
Gilberte, puis de ma grand'mère, puis de Mme de Guermantes; je les
trouvai toutes dissemblables, moulées sur un langage particulier à
chacune, jouant toutes sur un instrument différent, et je me dis quel
maigre concert doivent donner au paradis les trois ou quatre anges
musiciens des vieux peintres, quand je voyais s'élever vers Dieu, par
dizaines, par centaines, par milliers, l'harmonieuse et multisonore
salutation de toute les Voix. Je ne quittai pas le téléphone sans
remercier, en quelques mots propitiatoires, celle qui règne sur la
vitesse des sons, d'avoir bien voulu user en faveur de mes humbles
paroles d'un pouvoir qui les rendait cent fois plus rapides que le
tonnerre, mais mes actions de grâce restèrent sans autre réponse
que d'être coupées.

Quand Albertine revint dans ma chambre, elle avait une robe de satin
noir qui contribuait à la rendre plus pâle, à faire d'elle
la Parisienne blême, ardente, étiolée par le manque d'air,
l'atmosphère des foules et peut-être l'habitude du vice, et dont les
yeux semblaient plus inquiets parce que ne les égayait pas la rougeur
des joues.

«Devinez, lui dis-je, à qui je viens de téléphoner? A Andrée.--A
Andrée?» s'écria Albertine sur un ton bruyant, étonné, ému,
qu'une nouvelle aussi simple ne comportait pas. «J'espère qu'elle a
pensé à vous dire que nous avions rencontré Mme Verdurin l'autre
jour.--Madame Verdurin? je ne me rappelle pas», répondis-je en ayant
l'air de penser à autre chose, à la fois pour sembler indifférent
à cette rencontre et pour ne pas trahir Andrée qui m'avait dit où
Albertine irait le lendemain.

Mais qui sait si elle-même, Andrée, ne me trahissait pas, et si
demain elle ne raconterait pas à Albertine que je lui avais demandé
de l'empêcher, coûte que coûte, d'aller chez les Verdurin, et si
elle ne lui avait pas déjà révélé que je lui avais fait plusieurs
fois des recommandations analogues. Elle m'avait affirmé ne les
avoir jamais répétées, mais la valeur de cette affirmation était
balancée dans mon esprit par l'impression que depuis quelque temps
s'était retirée du visage d'Albertine la confiance qu'elle avait eue
si longtemps en moi.

Ce qui est curieux, c'est que, quelques jours avant cette dispute
avec Albertine, j'en avais déjà eu une avec elle, mais en présence
d'Andrée. Or Andrée, en donnant de bons conseils à Albertine, avait
toujours l'air de lui en insinuer de mauvais. «Voyons, ne parle pas
comme cela, tais-toi», disait-elle, comme au comble du bonheur. Sa
figure prenait la teinte sèche de framboise rose des intendantes
dévotes qui font renvoyer un à un tous les domestiques. Pendant que
j'adressais à Albertine des reproches que je n'aurais pas dû, elle
avait l'air de sucer avec délices un sucre d'orge. Puis elle ne
pouvait retenir un rire tendre. «Viens Titine, avec moi. Tu sais
que je suis ta petite soeurette chérie.» Je n'étais pas seulement
exaspéré par ce déroulement doucereux, je me demandais si Andrée
avait vraiment pour Albertine l'affection qu'elle prétendait.
Albertine, qui connaissait Andrée plus à fond que je ne la
connaissais, ayant toujours des haussements d'épaules quand je lui
demandais si elle était bien sûre de l'affection d'Andrée, et
m'ayant toujours répondu que personne ne l'aimait autant sur la
terre, maintenant encore je suis persuadé que l'affection d'Andrée
était vraie. Peut-être dans sa famille riche, mais provinciale, en
trouverait-on l'équivalent dans quelques boutiques de la Place de
l'Évêché, où certaines sucreries passent pour «ce qu'il y a de
meilleur». Mais je sais que pour ma part, bien qu'ayant toujours
conclu au contraire, j'avais tellement l'impression qu'Andrée
cherchait à faire donner sur les doigts à Albertine que mon amie me
devenait aussitôt sympathique et que ma colère tombait.

La souffrance dans l'amour cesse par instants, mais pour reprendre
d'une façon différente. Nous pleurons de voir celle que nous
aimons ne plus avoir avec nous ces élans de sympathie, ces avances
amoureuses du début, nous souffrons plus encore que, les ayant
perdus pour nous, elle les retrouve pour d'autres; puis, de cette
souffrance-là, nous sommes distraits par un mal nouveau plus atroce,
le soupçon qu'elle nous a menti sur sa soirée de la veille, où
elle nous a trompé sans doute; ce soupçon-là aussi se dissipe, la
gentillesse que nous montre notre amie nous apaise, mais alors un mot
oublié nous revient à l'esprit; on nous a dit qu'elle était ardente
au plaisir, or nous ne l'avons connue que calme; nous essayons de nous
représenter ce que furent ces frénésies avec d'autres, nous sentons
le peu que nous sommes pour elle, nous remarquons un air d'ennui,
de nostalgie, de tristesse pendant que nous parlons, nous remarquons
comme un ciel noir les robes négligées qu'elle met quand elle
est avec nous, gardant pour les autres celles avec lesquelles, au
commencement, elle nous flattait. Si, au contraire, elle est tendre,
quelle joie un instant! mais en voyant cette petite langue tirée
comme pour un appel, nous pensons à celles à qui il était
si souvent adressé que, même peut-être auprès de moi, sans
qu'Albertine pensât à elles, il était demeuré, à cause d'une
trop longue habitude, un signe machinal. Puis le sentiment que nous
l'ennuyons revient. Mais brusquement cette souffrance tombe à peu
de chose en pensant à l'inconnu malfaisant de sa vie, aux lieux
impossibles à connaître où elle a été, est peut-être encore,
dans les heures où nous ne sommes pas près d'elle, si même elle ne
projette pas d'y vivre définitivement, ces lieux où elle est loin
de nous, pas à nous, plus heureuse qu'avec nous. Tels sont les feux
tournants de la jalousie.

La jalousie est aussi un démon qui ne peut être exorcisé, et
revient toujours incarner une nouvelle forme. Puissions-nous arriver
à les exterminer toutes, à garder perpétuellement celle que
nous aimons, l'Esprit du Mal prendrait alors une autre forme, plus
pathétique encore, le désespoir de n'avoir obtenu la fidélité que
par force, le désespoir de n'être pas aimé.

Entre Albertine et moi il y avait souvent l'obstacle d'un silence
fait sans doute de griefs qu'elle taisait parce qu'elle les jugeait
irréparables. Si douce qu'Albertine fût certains soirs, elle n'avait
plus de ces mouvements spontanés que je lui avais connus à Balbec
quand elle me disait: «Ce que vous êtes gentil tout de même!»
et que le fond de son coeur semblait venir à moi sans la réserve
d'aucun des griefs qu'elle avait maintenant et qu'elle taisait, parce
qu'elle les jugeait sans doute irréparables, impossibles à oublier,
inavoués, mais qui n'en mettaient pas moins entre elle et moi
la prudence significative de ses paroles ou l'intervalle d'un
infranchissable silence.

«Et peut-on savoir pourquoi vous avez téléphoné à Andrée?--Pour
lui demander si cela ne la contrarierait pas que je me joigne à vous
demain et que j'aille ainsi faire aux Verdurin la visite que je leur
promets depuis la Raspelière.--Comme vous voudrez. Mais je vous
préviens qu'il y a un brouillard atroce ce soir et qu'il y en aura
sûrement encore demain. Je vous dis cela parce que je ne voudrais
pas que cela vous fasse mal. Vous pensez bien que moi je préfère que
vous veniez avec nous. Du reste, ajouta-t-elle d'un air préoccupé,
je ne sais pas du tout si j'irai chez les Verdurin. Ils m'ont fait
tant de gentillesses qu'au fond je devrais... Après vous, c'est
encore les gens qui ont été les meilleurs pour moi, mais il y a des
riens qui me déplaisent chez eux. Il faut absolument que j'aille au
Bon Marché et aux Trois-Quartiers acheter une guimpe blanche, car
cette robe est trop noire.»

Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin parcouru par tant
de gens qu'on frôle, pourvu de tant d'issues qu'on peut dire qu'à
la sortie on n'a pas réussi à trouver sa voiture qui attendait
plus loin, j'étais bien décidé à n'y pas consentir, mais j'étais
surtout malheureux. Et pourtant, je ne me rendais pas compte qu'il y
avait longtemps que j'aurais dû cesser de voir Albertine, car elle
était entrée pour moi dans cette période lamentable où un être,
disséminé dans l'espace et dans le temps, n'est plus pour vous une
femme, mais une suite d'événements sur lesquels nous ne pouvons
faire la lumière, une suite de problèmes insolubles, une mer que
nous essayons ridiculement, comme Xercès, de battre pour la punir
de ce qu'elle a englouti. Une fois cette période commencée, on est
forcément vaincu. Heureux ceux qui comprennent assez tôt pour ne
pas trop prolonger une lutte inutile, épuisante, enserrée de toutes
parts par les limites de l'imagination, et où la jalousie se débat
si honteusement que le même homme qui jadis, si seulement les regards
de celle qui était toujours à côté de lui se portaient un instant
sur un autre, imaginait une intrigue, éprouvait combien de tourments,
se résigne plus tard à la laisser sortir seule, quelquefois avec
celui qu'il sait son amant, préférant à l'inconnaissable cette
torture du moins connue! C'est une question de rythme à adopter et
qu'on suit après par habitude. Des nerveux ne pourraient pas manquer
un dîner, qui font ensuite des cures de repos jamais assez longues;
des femmes récemment encore légères vivent de la pénitence. Des
jaloux qui, pour épier celle qu'ils aimaient, retranchaient sur leur
sommeil, sur leur repos, sentant que ses désirs à elle, le monde
si vaste et si secret, le temps sont plus forts qu'eux, la laissent
sortir sans eux, puis voyager, puis se séparent. La jalousie finit
ainsi faute d'aliments et n'a tant duré qu'à cause d'en avoir
réclamé sans cesse. J'étais bien loin de cet état.

J'étais maintenant libre de faire, aussi souvent que je voulais, des
promenades avec Albertine. Comme il n'avait pas tardé à s'établir
autour de Paris des hangars d'aviation, qui sont pour les aéroplanes
ce que les ports sont pour les vaisseaux, et que depuis le jour
où, près de la Raspelière, la rencontre quasi mythologique d'un
aviateur, dont le vol avait fait se cabrer mon cheval, avait été
pour moi comme une image de la liberté, j'aimais souvent qu'à la
fin de la journée le but de nos sorties--agréables d'ailleurs
à Albertine, passionnée pour tous les sports--fût un de ces
aérodromes. Nous nous y rendions, elle et moi, attirés par cette vie
incessante des départs et des arrivées qui donnent tant de charme
aux promenades sur les jetées, ou seulement sur la grève pour ceux
qui aiment la mer, et aux flâneries autour d'un «centre d'aviation»
pour ceux qui aiment le ciel. A tout moment, parmi le repos des
appareils inertes et comme à l'ancre, nous en voyions un péniblement
tiré par plusieurs mécaniciens, comme est traînée sur le sable une
barque demandée par un touriste qui veut aller faire une randonnée
en mer. Puis le moteur était mis en marche, l'appareil courait,
prenait son élan, enfin, tout à coup, à angle droit, il s'élevait
lentement, dans l'extase raidie, comme immobilisée, d'une vitesse
horizontale soudain transformée en majestueuse et verticale
ascension. Albertine ne pouvait contenir sa joie et elle demandait des
explications aux mécaniciens qui, maintenant que l'appareil était à
flot, rentraient. Le passager, cependant, ne tardait pas à franchir
des kilomètres; le grand esquif, sur lequel nous ne cessions pas
de fixer les yeux, n'était plus dans l'azur qu'un point presque
indistinct, lequel d'ailleurs reprendrait peu à peu sa matérialité,
sa grandeur, son volume, quand, la durée de la promenade approchant
de sa fin, le moment serait venu de rentrer au port. Et nous
regardions avec envie, Albertine et moi, au moment où il sautait à
terre, le promeneur qui était allé ainsi goûter au large, dans ces
horizons solitaires, le calme et la limpidité du soir. Puis, soit
de l'aérodrome, soit de quelque musée, de quelque église que
nous étions allés visiter, nous revenions ensemble pour l'heure du
dîner. Et, pourtant, je ne rentrais pas calmé comme je l'étais à
Balbec par de plus rares promenades que je m'enorgueillissais de voir
durer tout un après-midi et que je contemplais ensuite se détachant
en beaux massifs de fleurs sur le reste de la vie d'Albertine, comme
sur un ciel vide devant lequel on rêve doucement, sans pensée.
Le temps d'Albertine ne m'appartenait pas alors en quantités aussi
grandes qu'aujourd'hui. Pourtant, il me semblait alors bien plus à
moi, parce que je tenais compte seulement--mon amour s'en
réjouissant comme d'une faveur--des heures qu'elle passait avec moi;
maintenant--ma jalousie y cherchant avec inquiétude la possibilité
d'une trahison--rien que des heures qu'elle passait sans moi.

Or, demain, elle désirerait qu'il y en eût de telles. Il faudrait
choisir, ou de cesser de souffrir, ou de cesser d'aimer. Car, ainsi
qu'au début il est formé par le désir, l'amour n'est entretenu plus
tard que par l'anxiété douloureuse. Je sentais qu'une partie de la
vie d'Albertine m'échappait. L'amour, dans l'anxiété douloureuse
comme dans le désir heureux, est l'exigence d'un tout. Il ne naît,
il ne subsiste que si une partie reste à conquérir. On n'aime que
ce qu'on ne possède pas tout entier. Albertine mentait en me disant
qu'elle n'irait sans doute pas voir les Verdurin, comme je mentais
en disant que je voulais aller chez eux. Elle cherchait seulement à
m'empêcher de sortir avec elle, et moi, par l'annonce brusque de ce
projet que je ne comptais nullement mettre à exécution, à toucher
en elle le point que je devinais le plus sensible, à traquer le
désir qu'elle cachait et à la forcer à avouer que ma présence
auprès d'elle demain l'empêcherait de le satisfaire. Elle l'avait
fait, en somme, en cessant brusquement de vouloir aller chez les
Verdurin.

«Si vous ne voulez pas aller chez les Verdurin, lui dis-je, il y a au
Trocadéro une superbe représentation à bénéfice.» Elle écouta
mon conseil d'y aller d'un air dolent. Je recommençai à être dur
avec elle comme à Balbec, au temps de ma première jalousie. Son
visage reflétait une déception, et j'employais à blâmer mon amie
les mêmes raisons qui m'avaient été si souvent opposées par mes
parents, quand j'étais petit, et qui avaient paru inintelligentes et
cruelles à mon enfance incomprise. «Non, malgré votre air triste,
disais-je à Albertine, je ne peux pas vous plaindre; je vous
plaindrais si vous étiez malade, s'il vous était arrivé un malheur,
si vous aviez perdu un parent; ce qui ne vous ferait peut-être aucune
peine étant donné le gaspillage de fausse sensibilité que vous
faites pour rien. D'ailleurs, je n'apprécie pas la sensibilité
des gens qui prétendent tant nous aimer sans être capables de nous
rendre le plus léger service et que leur pensée, tournée vers nous,
laisse si distraits qu'ils oublient d'emporter la lettre que nous leur
avons confiée et d'où notre avenir dépend.»

Ces paroles--une grande partie de ce que nous disons n'étant qu'une
récitation,--je les avais toutes entendu prononcer à ma mère,
laquelle m'expliquait volontiers qu'il ne fallait pas confondre la
véritable sensibilité, ce que, disait-elle, les Allemands, dont elle
admirait beaucoup la langue, malgré l'horreur de mon père pour cette
nation, appelaient «Empfindung», et la sensiblerie «Empfindelei».
Elle était allée, une fois que je pleurais jusqu'à me dire que
Néron était peut-être nerveux et n'était pas meilleur pour cela.
Au vrai, comme ces plantes qui se dédoublent en poussant, en regard
de l'enfant sensitif que j'avais uniquement été, lui faisait face
maintenant un homme opposé, plein de bon sens, de sévérité pour la
sensibilité maladive des autres, un homme ressemblant à ce que
mes parents avaient été pour moi. Sans doute, chacun devant faire
continuer en lui la vie des siens, l'homme pondéré et railleur
qui n'existait pas en moi au début avait rejoint le sensible, et il
était naturel que je fusse à mon tour tel que mes parents avaient
été.

De plus, au moment où ce nouveau moi se formait, il trouvait son
langage tout prêt dans le souvenir de celui, ironique et grondeur,
qu'on m'avait tenu, que j'avais maintenant à tenir aux autres, et qui
sortait tout naturellement de ma bouche, soit que je l'évoquasse par
mimétisme et association de souvenirs, soit aussi que les délicates
et mystérieuses incantations du pouvoir génésique eussent en moi,
à mon insu, dessiné comme sur la feuille d'une plante les mêmes
intonations, les mêmes gestes, les mêmes attitudes qu'avaient eus
ceux dont j'étais sorti. Car quelquefois, en train de faire l'homme
sage quand je parlais à Albertine, il me semblait entendre ma
grand'mère; du reste, n'était-il pas arrivé à ma mère (tant
d'obscurs courants inconscients infléchissaient en moi jusqu'aux plus
petits mouvements de mes doigts eux-mêmes entraînés dans les mêmes
cycles que ceux de mes parents) de croire que c'était mon père qui
entrait, tant j'avais la même manière de frapper que lui.

D'autre part, l'accouplement des éléments contraires est la loi de
la vie, le principe de la fécondation, et, comme on verra, la cause
de bien des malheurs. Habituellement, on déteste ce qui nous est
semblable, et nos propres défauts vus du dehors nous exaspèrent.
Combien plus encore quand quelqu'un qui a passé l'âge où on les
exprime naïvement et qui, par exemple, s'est fait dans les moments
les plus brûlants un visage de glace, exècre-t-il les mêmes
défauts, si c'est un autre, plus jeune, ou plus naïf, ou plus sot,
qui les exprime! Il y a des sensibles pour qui la vue dans les yeux
des autres des larmes qu'eux-mêmes retiennent est exaspérante. C'est
la trop grande ressemblance qui fait que, malgré l'affection, et
parfois plus l'affection est grande, la division règne dans les
familles.

Peut-être chez moi, et chez beaucoup, le second homme que j'étais
devenu était-il simplement une face du premier, exalté et sensible
du côté de soi-même, sage Mentor pour les autres. Peut-être en
était-il ainsi chez mes parents selon qu'on les considérait par
rapport à moi ou en eux-mêmes. Et pour ma grand'mère et ma mère,
il était trop visible que leur sévérité pour moi était voulue
par elles, et même leur coûtait, mais peut-être, chez mon père
lui-même, la froideur n'était-elle qu'un aspect extérieur de sa
sensibilité? Car c'est peut-être la vérité humaine de ce double
aspect: aspect du côté de la vie intérieure, aspect du côté des
rapports sociaux, qu'on exprimait dans ces mots, qui me paraissaient
autrefois aussi faux dans leur contenu que pleins de banalité
dans leur forme, quand on disait en parlant de mon père: «Sous sa
froideur glaciale, il cache une sensibilité extraordinaire; ce qu'il
a surtout, c'est la pudeur de la sensibilité.»

Ne cachait-il pas, au fond, d'incessants et secrets orages, ce calme
au besoin semé de réflexions sentencieuses, d'ironie pour les
manifestations maladroites de la sensibilité, et qui était le sien,
mais que moi aussi, maintenant, j'affectais vis-à-vis de tout
le monde, et dont surtout je ne me départais pas dans certaines
circonstances vis-à-vis d'Albertine?

Je crois que vraiment, ce jour-là, j'allais décider notre
séparation et partir pour Venise. Ce qui me réenchaîna à ma
liaison tint à la Normandie, non qu'elle manifestât quelque
intention d'aller dans ce pays où j'avais été jaloux d'elle (car
j'avais cette chance que jamais ses projets ne touchaient aux points
douloureux de mon souvenir), mais parce qu'ayant dit: «C'est comme
si je vous parlais de l'amie de votre tante qui habitait Infreville»,
elle répondit avec colère, heureuse comme toute personne qui discute
et qui veut avoir pour soi le plus d'arguments possible, de me montrer
que j'étais dans le faux et elle dans le vrai: «Mais jamais ma tante
n'a connu personne à Infreville, et moi-même je n'y suis jamais
allée.»

Elle avait oublié le mensonge qu'elle m'avait fait un soir sur
la dame susceptible chez qui c'était de toute nécessité d'aller
prendre le thé, dût-elle en allant voir cette dame perdre mon
amitié et se donner la mort. Je ne lui rappelai pas son mensonge.
Mais il m'accabla. Et je remis encore à une autre fois la rupture. Il
n'y a pas besoin de sincérité, ni même d'adresse, dans le mensonge,
pour être aimé. J'appelle ici amour une torture réciproque. Je ne
trouvais nullement répréhensible, ce soir, de lui parler comme ma
grand'mère, si parfaite, l'avait fait avec moi, ni, pour lui avoir
dit que je l'accompagnerais chez les Verdurin, d'avoir adopté
la façon brusque de mon père qui ne nous signifiait jamais une
décision que de la façon qui pouvait nous causer le maximum d'une
agitation en disproportion, à ce degré, avec cette décision
elle-même. De sorte qu'il avait beau jeu à nous trouver absurdes
de montrer pour si peu de chose une telle désolation, qui, en effet,
répondait à la commotion qu'il nous avait donnée. Comme--de
même que la sagesse inflexible de ma grand'mère--ces velléités
arbitraires de mon père étaient venues chez moi compléter la
nature sensible, à laquelle elles étaient restées si longtemps
extérieures et que, pendant toute mon enfance, elles avaient fait
tant souffrir, cette nature sensible les renseignait fort exactement
sur les points qu'elles devaient viser efficacement: il n'y a pas de
meilleur indicateur qu'un ancien voleur, ou qu'un sujet de la nation
qu'on combat. Dans certaines familles menteuses, un frère venu voir
son frère sans raison apparente et lui demandant dans une incidente,
sur le pas de la porte, en s'en allant, un renseignement qu'il n'a
même pas l'air d'écouter, signifie par cela même à son frère que
ce renseignement était le but de sa visite, car le frère connaît
bien ces airs détachés, ces mots dits comme entre parenthèses, à
la dernière seconde, les ayant souvent employés lui-même. Or il y a
aussi des familles pathologiques, des sensibilités apparentées, des
tempéraments fraternels, initiés à cette tacite langue qui fait
qu'en famille on se comprend sans parler. Aussi, qui donc peut plus
qu'un nerveux être énervant? Et puis, il y avait peut-être à ma
conduite, dans ces cas-là, une cause plus générale, plus profonde.
C'est que, dans ces moments brefs, mais inévitables, où l'on
déteste quelqu'un qu'on aime--ces moments qui durent parfois toute la
vie avec les gens qu'on n'aime pas--on ne veut pas paraître bon
pour ne pas être plaint, mais à la fois le plus méchant et le plus
heureux possible pour que notre bonheur soit vraiment haïssable et
ulcère l'âme de l'ennemi occasionnel ou durable. Devant combien de
gens ne me suis-je pas mensongèrement calomnié, rien que pour que
mes «succès» leur parussent immoraux et les fissent plus enrager!
Ce qu'il faudrait, c'est suivre la voie inverse, c'est montrer sans
fierté qu'on a de bons sentiments, au lieu de s'en cacher si fort.
Et ce serait facile si on savait ne jamais haïr, aimer toujours.
Car, alors, on serait si heureux de ne dire que les choses qui peuvent
rendre heureux les autres, les attendrir, vous en faire aimer!

Certes, j'avais quelques remords d'être aussi irritant à l'égard
d'Albertine, et je me disais: «Si je ne l'aimais pas, elle m'aurait
plus de gratitude, car je ne serais pas méchant avec elle; mais non,
cela se compenserait, car je serais aussi moins gentil.» Et j'aurais
pu, pour me justifier, lui dire que je l'aimais. Mais l'aveu de cet
amour, outre qu'il n'eût rien appris à Albertine, l'eût peut-être
plus refroidie à mon égard que les duretés et les fourberies dont
l'amour était justement la seule excuse. Être dur et fourbe envers
ce qu'on aime est si naturel! Si l'intérêt que nous témoignons aux
autres ne nous empêche pas d'être doux avec eux et complaisants à
ce qu'ils désirent, c'est que cet intérêt est mensonger.
Autrui nous est indifférent et l'indifférence n'invite pas à la
méchanceté.

La soirée passait. Avant qu'Albertine allât se coucher, il n'y avait
pas grand temps à perdre si nous voulions faire la paix, recommencer
à nous embrasser. Aucun de nous deux n'en avait encore pris
l'initiative. Sentant qu'elle était, de toute façon, fâchée,
j'en profitai pour lui parler d'Esther Lévy. «Bloch m'a dit (ce qui
n'était pas vrai) que vous aviez bien connu sa cousine Esther.--Je ne
la reconnaîtrais même pas», dit Albertine d'un air vague. «J'ai
vu sa photographie», ajoutai-je en colère. Je ne regardais pas
Albertine en disant cela, de sorte que je ne vis pas son expression,
qui eût été sa seule réponse, car elle ne dit rien.

Ce n'était plus l'apaisement du baiser de ma mère à Combray, que
j'éprouvais auprès d'Albertine, ces soirs-là, mais, au contraire,
l'angoisse de ceux où ma mère me disait à peine bonsoir, ou même
ne montait pas dans ma chambre, soit qu'elle fût fâchée contre
moi ou retenue par des invités. Cette angoisse--non pas seulement
sa transposition dans l'amour--non, cette angoisse elle-même
qui s'était un temps spécialisée dans l'amour, qui avait été
affectée à lui seul quand le partage, la division des passions
s'était opérée, maintenant semblait de nouveau s'étendre à
toutes, redevenue indivise de même que dans mon enfance, comme si
tous mes sentiments, qui tremblaient de ne pouvoir garder Albertine
auprès de mon lit à la fois comme une maîtresse, comme une soeur,
comme une fille, comme une mère aussi, du bonsoir quotidien de
laquelle je recommençais à éprouver le puéril besoin, avaient
commencé de se rassembler, de s'unifier dans le soir prématuré de
ma vie, qui semblait devoir être aussi brève qu'un jour d'hiver.
Mais si j'éprouvais l'angoisse de mon enfance, le changement de
l'être qui me la faisait éprouver, la différence de sentiment qu'il
m'inspirait, la transformation même de mon caractère, me rendaient
impossible d'en réclamer l'apaisement à Albertine comme autrefois à
ma mère.

Je ne savais plus dire: je suis triste. Je me bornais, la mort dans
l'âme, à parler de choses indifférentes qui ne me faisaient faire
aucun progrès vers une solution heureuse. Je piétinais sur place
dans de douloureuses banalités. Et avec cet égoïsme intellectuel
qui, pour peu qu'une vérité insignifiante se rapporte à notre
amour, nous en fait faire un grand honneur à celui qui l'a trouvée,
peut-être aussi fortuitement que la tireuse de cartes qui nous a
annoncé un fait banal, mais qui s'est depuis réalisé, je n'étais
pas loin de croire Françoise supérieure à Bergotte et à Elstir
parce qu'elle m'avait dit, à Balbec: «Cette fille-là ne vous
causera que du chagrin.»

Chaque minute me rapprochait du bonsoir d'Albertine, qu'elle me disait
enfin. Mais, ce soir, son baiser, d'où elle-même était absente
et qui ne me rencontrait pas, me laissait si anxieux que, le coeur
palpitant, je la regardais aller jusqu'à la porte en pensant: «Si je
veux trouver un prétexte pour la rappeler, la retenir, faire la paix,
il faut se hâter, elle n'a plus que quelques pas à faire pour
être sortie de la chambre, plus que deux, plus qu'un, elle tourne
le bouton; elle ouvre, c'est trop tard, elle a refermé la porte!»
Peut-être pas trop tard, tout de même. Comme jadis à Combray,
quand ma mère m'avait quitté sans m'avoir calmé par son baiser,
je voulais m'élancer sur les pas d'Albertine, je sentais qu'il n'y
aurait plus de paix pour moi avant que je l'eusse revue, que ce revoir
allait devenir quelque chose d'immense qu'il n'avait pas encore
été jusqu'ici, et que, si je ne réussissais pas tout seul à me
débarrasser de cette tristesse, je prendrais peut-être la honteuse
habitude d'aller mendier auprès d'Albertine. Je sautais hors du lit
quand elle était déjà dans sa chambre, je passais et repassais dans
le couloir, espérant qu'elle sortirait et m'appellerait; je restais
immobile devant sa porte pour ne pas risquer de ne pas entendre un
faible appel, je rentrais un instant dans ma chambre regarder si mon
amie n'aurait pas par bonheur oublié un mouchoir, un sac, quelque
chose dont j'aurais pu paraître avoir peur que cela lui manquât
et qui m'eût donné le prétexte d'aller chez elle. Non, rien. Je
revenais me poster devant sa porte, mais dans la fente de celle-ci
il n'y avait plus de lumière. Albertine avait éteint, elle était
couchée, je restais là immobile, espérant je ne sais quelle chance
qui ne venait pas; et longtemps après, glacé, je revenais me mettre
sous mes couvertures et pleurais tout le reste de la nuit.

Aussi parfois, certains soirs, j'eus recours à une ruse qui me
donnait le baiser d'Albertine. Sachant combien, dès qu'elle était
étendue, son ensommeillement était rapide (elle le savait aussi,
car, instinctivement, dès qu'elle s'étendait, elle ôtait ses mules,
que je lui avais données, et sa bague, qu'elle posait à côté
d'elle comme elle faisait dans sa chambre avant de se coucher),
sachant combien son sommeil était profond, son réveil tendre, je
prenais un prétexte pour aller chercher quelque chose, je la faisais
étendre sur mon lit. Quand je revenais elle était endormie, et je
voyais devant moi cette autre femme qu'elle devenait dès qu'elle
était entièrement de face. Mais elle changeait bien vite de
personnalité, car je m'allongeais à côté d'elle et la retrouvais
de profil. Je pouvais mettre ma main dans sa main, sur son épaule,
sur sa joue. Albertine continuait de dormir.

Je pouvais prendre sa tête, la renverser, la poser contre mes
lèvres, entourer mon cou de ses bras, elle continuait à dormir
comme une montre qui ne s'arrête pas, comme une bête qui continue de
vivre, quelque position qu'on lui donne, comme une plante grimpante,
un volubilis qui continue de pousser ses branches quelque appui
qu'on lui donne. Seul son souffle était modifié par chacun de mes
attouchements, comme si elle eût été un instrument dont j'eusse
joué et à qui je faisais exécuter des modulations en tirant de
l'une, puis de l'autre de ses cordes, des notes différentes. Ma
jalousie s'apaisait, car je sentais Albertine devenue un être qui
respire, qui n'est pas autre chose, comme le signifiait ce souffle
régulier par où s'exprime cette pure fonction physiologique, qui,
tout fluide, n'a l'épaisseur ni de la parole, ni du silence; et dans
son ignorance de tout mal, son haleine, tirée plutôt d'un roseau
creusé que d'un être humain, était vraiment paradisiaque, était
le pur chant des anges pour moi qui, dans ces moments-là, sentais
Albertine soustraite à tout, non pas seulement matériellement, mais
moralement. Et dans ce souffle pourtant, je me disais tout à coup que
peut-être bien des noms humains, apportés par la mémoire, devaient
se jouer. Parfois même, à cette musique la voix humaine s'ajoutait.
Albertine prononçait quelques mots. Comme j'aurais voulu en saisir le
sens! Il arrivait que le nom d'une personne dont nous avions parlé,
et qui excitait ma jalousie vînt à ses lèvres, mais sans me rendre
malheureux, car le souvenir qu'il y amenait semblait n'être que celui
des conversations qu'elle avait eues à ce sujet avec moi. Pourtant,
un soir où, les yeux fermés, elle s'éveillait à demi, elle dit
en s'adressant à moi: «Andrée.» Je dissimulai mon émotion. «Tu
rêves, je ne suis pas Andrée», lui dis-je en riant. Elle sourit
aussi: «Mais non, je voulais te demander ce que t'avait dit tantôt
Andrée.--J'aurais cru plutôt que tu avais été couchée comme cela
près d'elle.--Mais non, jamais», dit-elle. Seulement, avant de me
répondre cela, elle avait un instant caché sa figure dans ses mains.
Ses silences n'étaient donc que des voiles, ses tendresses de surface
ne faisaient donc que retenir au fond mille souvenirs qui m'eussent
déchiré, sa vie était donc pleine de ces faits dont le récit
moqueur, la rieuse chronique constituent nos bavardages quotidiens au
sujet des autres, des indifférents, mais qui, tant qu'un être reste
fourvoyé dans notre coeur, nous semblent un éclaircissement si
précieux de sa vie que, pour connaître ce monde sous-jacent, nous
donnerions volontiers la nôtre. Alors son sommeil m'apparaissait
comme un monde merveilleux et magique où par instant s'élève, du
fond de l'élément à peine translucide, l'aveu d'un secret qu'on
ne comprendra pas. Mais d'ordinaire, quand Albertine dormait, elle
semblait avoir retrouvé son innocence. Dans l'attitude que je lui
avais donnée, mais que dans son sommeil elle avait vite faite sienne,
elle avait l'air de se confier à moi! Sa figure avait perdu toute
expression de ruse ou de vulgarité, et entre elle et moi, vers qui
elle levait son bras, sur qui elle reposait sa main, il semblait y
avoir un abandon entier, un indissoluble attachement. Son sommeil,
d'ailleurs, ne la séparait pas de moi et laissait subsister en elle
la notion de notre tendresse; il avait plutôt pour effet d'abolir le
reste; je l'embrassais, je lui disais que j'allais faire quelques pas
dehors, elle entr'ouvrait les yeux, me disait, d'un air étonné--et,
en effet, c'était déjà la nuit:--«Mais où vas-tu comme cela, mon
chéri», en me donnant mon prénom, et aussitôt se rendormait. Son
sommeil n'était qu'une sorte d'effacement du reste de la vie, qu'un
silence uni sur lequel prenaient de temps à autre leur vol des
paroles familières de tendresse. En les rapprochant les unes des
autres, on eût composé la conversation sans alliage, l'intimité
secrète d'un pur amour. Ce sommeil si calme me ravissait comme ravit
une mère, qui lui en fait une qualité, le bon sommeil de son enfant.
Et son sommeil était d'un enfant, en effet. Son réveil aussi, et si
naturel, si tendre, avant même qu'elle eût su où elle était, que
je me demandais parfois avec épouvante si elle avait eu l'habitude,
avant de vivre chez moi, de ne pas dormir seule et de trouver en
ouvrant les yeux quelqu'un à ses côtés. Mais sa grâce enfantine
était plus forte. Comme une mère encore, je m'émerveillais
qu'elle s'éveillât toujours de si bonne humeur. Au bout de quelques
instants, elle reprenait conscience, avait des mots charmants, non
rattachés les uns aux autres, de simples pépiements. Par une sorte
de chassé-croisé, son cou habituellement peu remarqué, maintenant
presque trop beau, avait pris l'immense importance que ses yeux clos
par le sommeil avaient perdue, ses yeux, mes interlocuteurs habituels
et à qui je ne pouvais plus m'adresser depuis la retombée des
paupières. De même que les yeux clos donnent une beauté innocente
et grave au visage, en supprimant tout ce que n'expriment que trop
les regards, il y avait dans les paroles, non sans signification,
mais entrecoupées de silence, qu'Albertine avait au réveil, une
pure beauté, qui n'est pas à tout moment souillée, comme est
la conversation, d'habitudes verbales, de rengaines, de traces de
défauts. Du reste, quand je m'étais décidé à éveiller Albertine,
j'avais pu le faire sans crainte, je savais que son réveil ne serait
nullement en rapport avec la soirée que nous venions de passer, mais
sortirait de son sommeil comme de la nuit sort le matin. Dès qu'elle
avait entr'ouvert les yeux en souriant, elle m'avait tendu sa
bouche, et avant qu'elle eût encore rien dit, j'en avais goûté la
fraîcheur, apaisante comme celle d'un jardin encore silencieux avant
le lever du jour.

Le lendemain de cette soirée où Albertine m'avait dit qu'elle irait
peut-être, puis qu'elle n'irait pas chez les Verdurin, je m'éveillai
de bonne heure, et, encore à demi endormi, ma joie m'apprit qu'il
y avait, interpolé dans l'hiver, un jour de printemps. Dehors, des
thèmes populaires finement écrits pour des instruments variés,
depuis la corne du raccommodeur de porcelaine, ou la trompette du
rempailleur de chaises, jusqu'à la flûte du chevrier, qui
paraissait dans un beau jour être un pâtre de Sicile, orchestraient
légèrement l'air matinal, en une «ouverture pour un jour de
fête». L'ouïe, ce sens délicieux, nous apporte la compagnie de
la rue, dont elle nous retrace toutes les lignes, dessine toutes les
formes qui y passent, nous en montrant la couleur. Les rideaux de fer
du boulanger, du crémier, lesquels s'étaient hier abaissés le
soir sur toutes les possibilités de bonheur féminin, se levaient
maintenant comme les légères poulies d'un navire qui appareille
et va filer, traversant la mer transparente, sur un rêve de jeunes
employées. Ce bruit du rideau de fer qu'on lève eût peut-être
été mon seul plaisir dans un quartier différent. Dans celui-ci cent
autres faisaient ma joie, desquels je n'aurais pas voulu perdre un
seul en restant trop tard endormi. C'est l'enchantement des vieux
quartiers aristocratiques d'être, à côté de cela, populaires.
Comme parfois les cathédrales en eurent non loin de leur portail (à
qui il arriva même d'en garder le nom, comme celui de la cathédrale
de Rouen, appelé des «Libraires», parce que contre lui ceux-ci
exposaient en plein vent leur marchandise) divers petits métiers,
mais ambulants, passaient devant le noble hôtel de Guermantes, et
faisaient penser par moments à la France ecclésiastique d'autrefois.
Car l'appel qu'ils lançaient aux petites maisons voisines n'avait, à
de rares exceptions près, rien d'une chanson. Il en différait
autant que la déclamation--à peine colorée par des variations
insensibles--de Boris Godounow et de Pelléas; mais d'autre part
rappelait la psalmodie d'un prêtre au cours d'offices dont ces
scènes de la rue ne sont que la contre-partie bon enfant, foraine, et
pourtant à demi liturgique. Jamais je n'y avais pris tant de plaisir
que depuis qu'Albertine habitait avec moi; elles me semblaient comme
un signal joyeux de son éveil et, en m'intéressant à la vie du
dehors, me faisaient mieux sentir l'apaisante vertu d'une chère
présence, aussi constante que je la souhaitais. Certaines des
nourritures criées dans la rue, et que personnellement je détestais,
étaient fort au goût d'Albertine, si bien que Françoise en envoyait
acheter par son jeune valet, peut-être un peu humilié d'être
confondu dans la foule plébéienne. Bien distincts dans ce quartier
si tranquille (où les bruits n'étaient plus un motif de tristesse
pour Françoise et en étaient devenus un de douceur pour moi)
m'arrivaient, chacun avec sa modulation différente, des récitatifs
déclamés par ces gens du peuple comme ils le seraient dans la
musique, si populaire, de Boris, où une intonation initiale est
à peine altérée par l'inflexion d'une note qui se penche sur une
autre, musique de la foule, qui est plutôt un langage qu'une musique.
C'était «ah! le bigorneau, deux sous le bigorneau», qui faisait
se précipiter vers les cornets où on vendait ces affreux petits
coquillages, qui, s'il n'y avait pas eu Albertine, m'eussent
répugné, non moins d'ailleurs que les escargots que j'entendais
vendre à la même heure. Ici c'était bien encore à la déclamation
à peine lyrique de Moussorgsky que faisait penser le marchand, mais
pas à elle seulement. Car après avoir presque «parlé»: «Les
escargots, ils sont frais, ils sont beaux», c'était avec la
tristesse et le vague de Maeterlinck, musicalement transposés par
Debussy, que le marchand d'escargots, dans un de ces douloureux
finales par où l'auteur de _Pelléas_ s'apparente à Rameau: «Si je
dois être vaincue, est-ce à toi d'être mon vainqueur?»
ajoutait avec une chantante mélancolie: «On les vend six sous la
douzaine...»

Il m'a toujours été difficile de comprendre pourquoi ces mots fort
clairs étaient soupirés sur un ton si peu approprié, mystérieux,
comme le secret qui fait que tout le monde a l'air triste dans le
vieux palais où Mélisande n'a pas réussi à apporter la joie, et
profond comme une pensée du vieillard Arkel qui cherche à proférer,
dans des mots très simples, toute la sagesse et la destinée. Les
notes mêmes sur lesquelles s'élève, avec une douceur grandissante,
la voix du vieux roi d'Allemonde ou de Golaud, pour dire: «On ne
sait pas ce qu'il y a ici, cela peut paraître étrange, il n'y a
peut-être pas d'événements inutiles», ou bien: «Il ne faut pas
s'effrayer, c'était un pauvre petit être mystérieux, comme tout le
monde», étaient celles qui servaient au marchand d'escargots pour
reprendre, en une cantilène indéfinie: «On les vend six sous la
douzaine...» Mais cette lamentation métaphysique n'avait pas le
temps d'expirer au bord de l'infini, elle était interrompue par une
vive trompette. Cette fois il ne s'agissait pas de mangeailles, les
paroles du libretto étaient: «Tond les chiens, coupe les chats, les
queues et les oreilles.»

Certes, la fantaisie, l'esprit de chaque marchand ou marchande,
introduisaient souvent des variantes dans les paroles de toutes ces
musiques que j'entendais de mon lit. Pourtant un arrêt rituel mettant
un silence au milieu du mot, surtout quand il était répété deux
fois, évoquait constamment le souvenir des vieilles églises. Dans sa
petite voiture conduite par une ânesse, qu'il arrêtait devant chaque
maison pour entrer dans les cours, le marchand d'habits, portant un
fouet, psalmodiait: «Habits, marchand d'habits, ha... bits» avec la
même pause entre les deux dernières syllabes d'habits que s'il eût
entonné en plain-chant: «Per omnia sæcula sæculo... rum»
ou: «Requiescat in pa... ce», bien qu'il ne dût pas croire à
l'éternité de ses habits et ne les offrît pas non plus comme
linceuls pour le suprême repos dans la paix. Et de même, comme les
motifs commençaient à s'entre-croiser dès cette heure matinale,
une marchande de quatre-saisons, poussant sa voiturette, usait pour sa
litanie de la division grégorienne:

    _A la tendresse, à la verduresse
    Artichauts tendres et beaux
    Arti... chauts,_

bien qu'elle fût vraisemblablement ignorante de l'antiphonaire et des
sept tons qui symbolisent, quatre les sciences du quadrivium et trois
celles du trivium.

Tirant d'un flûtiau, d'une cornemuse, des airs de son pays
méridional dont la lumière s'accordait bien avec les beaux jours,
un homme en blouse, tenant à la main un nerf de boeuf et coiffé d'un
béret basque, s'arrêtait devant les maisons. C'était le chevrier
avec deux chiens et, devant lui, son troupeau de chèvres. Comme
il venait de loin il passait assez tard dans notre quartier; et les
femmes accouraient avec un bol pour recueillir le lait qui devait
donner la force à leurs petits. Mais aux airs pyrénéens de ce
bienfaisant pasteur se mêlait déjà la cloche du repasseur, lequel
criait: «Couteaux, ciseaux, rasoirs.» Avec lui ne pouvait lutter
le repasseur de scies, car, dépourvu d'instrument, il se contentait
d'appeler: «Avez-vous des scies à repasser, v'là le repasseur»,
tandis que, plus gai, le rétameur, après avoir énuméré les
chaudrons, les casseroles, tout ce qu'il étamait, entonnait le
refrain: «Tam, tam, tam, c'est moi qui rétame, même le macadam,
c'est moi qui mets des fonds partout, qui bouche tous les trous, trou,
trou, trou»; et de petits Italiens, portant de grandes boîtes de
fer peintes en rouge où les numéros--perdants et gagnants--étaient
marqués, et jouant d'une crécelle, proposaient: «Amusez-vous,
mesdames, v'là le plaisir.»

Françoise m'apporta le _Figaro_. Un seul coup d'oeil me permit de me
rendre compte que mon article n'avait toujours pas passé. Elle me dit
qu'Albertine demandait si elle ne pouvait pas entrer chez moi et me
faisait dire qu'en tout cas elle avait renoncé à faire sa visite
chez les Verdurin et comptait aller, comme je le lui avais conseillé,
à la matinée «extraordinaire» du Trocadéro--ce qu'on appellerait
aujourd'hui, en bien moins important toutefois, une matinée de
gala--après une petite promenade à cheval qu'elle devait faire
avec Andrée. Maintenant que je savais qu'elle avait renoncé à son
désir, peut-être mauvais, d'aller voir Mme Verdurin, je dis en
riant: «Qu'elle vienne», et je me dis qu'elle pouvait aller où elle
voulait et que cela m'était bien égal. Je savais qu'à la fin de
l'après-midi, quand viendrait le crépuscule, je serais sans doute
un autre homme, triste, attachant aux moindres allées et venues
d'Albertine une importance qu'elles n'avaient pas à cette heure
matinale et quand il faisait si beau temps. Car mon insouciance
était suivie par la claire notion de sa cause, mais n'en était pas
altérée. «Françoise m'a assuré que vous étiez éveillé et que
je ne vous dérangerais pas», me dit Albertine en entrant. Et, comme
avec celle de me faire froid en ouvrant sa fenêtre à un moment mal
choisi, la plus grande peur d'Albertine était d'entrer chez moi quand
je sommeillais: «J'espère que je n'ai pas eu tort, ajouta-t-elle. Je
craignais que vous ne me disiez: «Quel mortel insolent vient chercher
le trépas?» Et elle rit de ce rire qui me troublait tant. Je lui
répondis sur le même ton de plaisanterie: «Est-ce pour vous qu'est
fait cet ordre si sévère?» Et de peur qu'elle ne l'enfreignît
jamais j'ajoutai: «Quoique je serais furieux que vous me
réveilliez.--Je sais, je sais, n'ayez pas peur», me dit Albertine.
Et pour adoucir j'ajoutai, en continuant à jouer avec elle la scène
d'_Esther_, tandis que dans la rue continuaient les cris rendus tout
à fait confus par notre conversation: «Je ne trouve qu'en vous je ne
sais quelle grâce qui me charme toujours et jamais ne me lasse» (et
à part moi je pensais: «si, elle me lasse bien souvent»). Et me
rappelant ce qu'elle avait dit la veille, tout en la remerciant avec
exagération d'avoir renoncé aux Verdurin, afin qu'une autre
fois elle m'obéît de même pour telle ou telle chose, je dis:
«Albertine, vous vous méfiez de moi qui vous aime et vous avez
confiance en des gens qui ne vous aiment pas» (comme s'il n'était
pas naturel de se méfier des gens qui vous aiment et qui seuls ont
intérêt à vous mentir pour savoir, pour empêcher), et j'ajoutai
ces paroles mensongères: «Vous ne croyez pas au fond que je vous
aime, c'est drôle. En effet, je ne vous _adore_ pas.» Elle mentit
à son tour en disant qu'elle ne se fiait qu'à moi, et fut sincère
ensuite en assurant qu'elle savait bien que je l'aimais. Mais cette
affirmation ne semblait pas impliquer qu'elle ne me crût pas menteur
et l'épiant. Et elle semblait me pardonner, comme si elle eût vu là
la conséquence insupportable d'un grand amour ou comme si elle-même
se fût trouvée moins bonne: «Je vous en prie, ma petite chérie,
pas de haute voltige comme vous avez fait l'autre jour. Pensez,
Albertine, s'il vous arrivait un accident!» Je ne lui souhaitais
naturellement aucun mal. Mais quel plaisir si, avec ses chevaux, elle
avait eu la bonne idée de partir je ne sais où, où elle se serait
plu, et de ne plus jamais revenir à la maison. Comme cela eût tout
simplifié qu'elle allât vivre heureuse ailleurs, je ne tenais même
pas à savoir où: «Oh! je sais bien que vous ne me survivriez pas
quarante-huit heures, que vous vous tueriez.»

Ainsi échangeâmes-nous des paroles menteuses. Mais une vérité plus
profonde que celle que nous dirions si nous étions sincères peut
quelquefois être exprimée et annoncée par une autre voie que
celle de la sincérité. «Cela ne vous gêne pas, tous ces bruits du
dehors? me demanda-t-elle, moi je les adore. Mais vous qui avez
déjà le sommeil si léger!» Je l'avais, au contraire, parfois très
profond (comme je l'ai déjà dit, mais comme l'événement qui va
suivre me force à le rappeler), et surtout quand je m'endormais
seulement le matin. Comme un tel sommeil a été--en moyenne--quatre
fois plus reposant, il paraît à celui qui vient de dormir avoir
été quatre fois plus long, alors qu'il fut quatre fois plus court.
Magnifique erreur d'une multiplication par seize, qui donne tant de
beauté au réveil et introduit dans la vie une véritable novation,
pareille à ces grands changements de rythmes qui en musique font que,
dans un andante, une croche contient autant de durée qu'une blanche
dans un prestissimo, et qui sont inconnus à l'état de veille. La vie
y est presque toujours la même, d'où les déceptions du voyage. Il
semble bien que le rêve soit fait, pourtant, avec la matière la plus
grossière de la vie, mais cette matière y est traitée, malaxée
de telle sorte, avec un étirement dû à ce qu'aucune des limites
horaires de l'état de veille ne l'empêche de s'effiler jusqu'à des
hauteurs si énormes, qu'on ne la reconnaît pas. Les matins où
cette fortune m'était advenue, où le coup d'éponge du sommeil avait
effacé de mon cerveau les signes des occupations quotidiennes qui y
sont tracés comme sur un tableau noir, il me fallait faire revivre ma
mémoire; à force de volonté on peut rapprendre ce que l'amnésie du
sommeil ou d'une attaque a fait oublier et qui renaît peu à peu
au fur et à mesure que les yeux s'ouvrent ou que la paralysie
disparaît. J'avais vécu tant d'heures en quelques minutes que,
voulant tenir à Françoise que j'appelais un langage conforme à la
réalité et réglé sur l'heure, j'étais obligé d'user de tout
mon pouvoir interne de compression pour ne pas dire: «Eh bien,
Françoise, nous voici à cinq heures du soir et je ne vous ai pas
vue depuis hier après-midi.» Et pour refouler mes rêves, en
contradiction avec eux et en me mentant à moi-même, je disais
effrontément, et en me réduisant de toutes mes forces au silence,
des paroles contraires: «Françoise, il est bien dix heures!» Je ne
disais même pas dix heures du matin, mais simplement dix heures, pour
que ces «dix heures» si incroyables eussent l'air prononcés d'un
ton plus naturel. Pourtant dire ces paroles, au lieu de celles que
continuait à penser le dormeur à peine éveillé que j'étais
encore, me demandait le même effort d'équilibre qu'à quelqu'un qui,
sortant d'un train en marche et courant un instant le long de la voie,
réussit pourtant à ne pas tomber. Il court un instant parce que le
milieu qu'il quitte était un milieu animé d'une grande vitesse,
et très dissemblable du sol inerte auquel ses pieds ont quelque
difficulté à se faire.

De ce que le monde du rêve n'est pas le monde de la veille, il ne
s'ensuit pas que le monde de la veille soit moins vrai; au contraire.
Dans le monde du sommeil, nos perceptions sont tellement surchargées,
chacune épaissie par une superposée qui la double, l'aveugle
inutilement, que nous ne savons même pas distinguer ce qui se passe
dans l'étourdissement du réveil: était-ce Françoise qui était
venue, ou moi qui, las de l'appeler, allais vers elle? Le silence
à ce moment-là était le seul moyen de ne rien révéler, comme au
moment où l'on est arrêté par un juge instruit de circonstances
vous concernant, mais dans la confidence desquelles on n'a pas été
mis. Était-ce Françoise qui était venue, était-ce moi qui avais
appelé? N'était-ce même pas Françoise qui dormait, et moi qui
venais de l'éveiller? bien plus, Françoise n'était-elle pas
enfermée dans ma poitrine, la distinction des personnes et leur
interaction existant à peine dans cette brune obscurité où la
réalité est aussi peu translucide que dans le corps d'un porc-épic
et où la perception quasi nulle peut peut-être, donner l'idée de
celle de certains animaux? Au reste, même dans la limpide folie
qui précède ces sommeils plus lourds, si des fragments de sagesse
flottent lumineusement, si les noms de Taine, de George Eliot n'y
sont pas ignorés, il n'en reste pas moins au monde de la veille cette
supériorité d'être, chaque matin, possible à continuer, et non
chaque soir le rêve. Mais il est peut-être d'autres mondes plus
réels que celui de la veille? Encore avons-nous vu que, même
celui-là, chaque révolution dans les arts le transforme, et bien
plus, dans le même temps, le degré d'aptitude et de culture qui
différencie un artiste d'un sot ignorant.

Et souvent une heure de sommeil de trop est une attaque de paralysie
après laquelle il faut retrouver l'usage de ses membres, apprendre
à parler. La volonté n'y réussirait pas. On a trop dormi, on
n'est plus. Le réveil est à peine senti mécaniquement, et sans
conscience, comme peut l'être dans un tuyau la fermeture d'un
robinet. Une vie plus inanimée que celle de la méduse succède, où
l'on croirait aussi bien qu'on est tiré du fond des mers ou revenu du
bagne, si seulement l'on pouvait penser quelque chose. Mais alors, du
haut du ciel la déesse Mnémotechnie se penche et nous tend sous
la forme: «habitude de demander son café au lait» l'espoir de
la résurrection. Encore le don subit de la mémoire n'est-il pas
toujours aussi simple. On a souvent près de soi, dans ces premières
minutes où l'on se laisse glisser au réveil, une vérité de
réalités diverses où l'on croit pouvoir choisir comme dans un jeu
de cartes.

C'est vendredi matin et on rentre de promenade, ou bien c'est l'heure
du thé au bord de la mer. L'idée du sommeil et qu'on est couché en
chemise de nuit est souvent la dernière qui se présente à vous.

La résurrection ne vient pas tout de suite; on croit avoir sonné, on
ne l'a pas fait, on agite des propos déments. Le mouvement seul rend
la pensée, et quand on a effectivement pressé la poire électrique
on peut dire avec lenteur mais nettement: «Il est bien dix heures,
Françoise, donnez-moi mon café au lait.» O miracle! Françoise
n'avait pu soupçonner la mer d'irréel qui me baignait encore tout
entier et à travers laquelle j'avais eu l'énergie de faire passer
mon étrange question. Elle me répondait en effet: «Il est dix
heures dix.» Ce qui me donnait une apparence raisonnable et me
permettait de ne pas laisser apercevoir les conversations bizarres qui
m'avaient interminablement bercé, les jours où ce n'était pas une
montagne de néant qui m'avait retiré la vie. A force de volonté, je
m'étais réintégré dans le réel. Je jouissais encore des
débris du sommeil, c'est-à-dire de la seule invention, du seul
renouvellement qui existe dans la manière de conter, toutes les
narrations à l'état de veille, fussent-elles embellies par la
littérature, ne comportant pas ces mystérieuses différences d'où
dérive la beauté. Il est aisé de parler de celle que crée l'opium.
Mais pour un homme habitué à ne dormir qu'avec des drogues, une
heure inattendue de sommeil naturel découvrira l'immensité matinale
d'un paysage aussi mystérieux et plus frais. En faisant varier
l'heure, l'endroit où on s'endort, en provoquant le sommeil d'une
manière artificielle, ou au contraire en revenant pour un jour au
sommeil naturel--le plus étrange de tous pour quiconque a l'habitude
de dormir avec des soporifiques--on arrive à obtenir des variétés
de sommeil mille fois plus nombreuses que, jardinier, on n'obtiendrait
de variétés d'oeillets ou de roses. Les jardiniers obtiennent des
fleurs qui sont des rêves délicieux, d'autres aussi qui ressemblent
à des cauchemars. Quand je m'endormais d'une certaine façon, je me
réveillais grelottant, croyant que j'avais la rougeole ou, chose
bien plus douloureuse, que ma grand'mère (à qui je ne pensais plus
jamais) souffrait parce que je m'étais moqué d'elle le jour où, à
Balbec, croyant mourir, elle avait voulu que j'eusse une photographie
d'elle. Vite, bien que réveillé, je voulais aller lui expliquer
qu'elle ne m'avait pas compris. Mais, déjà, je me réchauffais. Le
diagnostic de rougeole était écarté et ma grand'mère si éloignée
de moi qu'elle ne faisait plus souffrir mon coeur. Parfois sur ces
sommeils différents s'abattait une obscurité subite. J'avais peur
en prolongeant ma promenade dans une avenue entièrement noire,
où j'entendais passer des rôdeurs. Tout à coup une discussion
s'élevait entre un agent et une de ces femmes qui exerçaient souvent
le métier de conduire et qu'on prend de loin pour de jeunes cochers.
Sur son siège entouré de ténèbres, je ne la voyais pas, mais elle
parlait, et dans sa voix je lisais les perfections de son visage et la
jeunesse de son corps. Je marchais vers elle, dans l'obscurité, pour
monter dans son coupé avant qu'elle ne repartît. C'était loin.
Heureusement, la discussion avec l'agent se prolongeait. Je rattrapais
la voiture encore arrêtée. Cette partie de l'avenue s'éclairait
de réverbères. La conductrice devenait visible. C'était bien
une femme, mais vieille, grande et forte, avec des cheveux blancs
s'échappant de sa casquette, et une lèpre rouge sur la figure. Je
m'éloignais en pensant: «En est-il ainsi de la jeunesse des femmes?
Celles que nous avons rencontrées, si, brusquement, nous désirons
les revoir, sont-elles devenues vieilles? La jeune femme qu'on désire
est-elle comme un emploi de théâtre où, par la défaillance des
créatrices du rôle, on est obligé de le confier à de nouvelles
étoiles? Mais alors ce n'est plus la même.»

Puis une tristesse m'envahissait. Nous avons ainsi dans notre sommeil
de nombreuses Pitiés, comme les «Pieta» de la Renaissance, mais
non point comme elles exécutées dans le marbre, inconsistantes au
contraire. Elles ont leur utilité cependant, qui est de nous faire
souvenir d'une certaine vue plus attendrie, plus humaine des choses,
qu'on est trop tenté d'oublier dans le bon sens glacé, parfois plein
d'hostilité, de la veille. Ainsi m'était rappelée la promesse
que je m'étais faite, à Balbec, de garder toujours la pitié
de Françoise. Et pour toute cette matinée au moins je saurais
m'efforcer de ne pas être irrité des querelles de Françoise et
du maître d'hôtel, d'être doux avec Françoise à qui les autres
donnaient si peu de bonté. Cette matinée seulement, et il faudrait
tâcher de me faire un code un peu plus stable; car, de même que
les peuples ne sont pas longtemps gouvernés par une politique de pur
sentiment, les hommes ne le sont pas par le souvenir de leurs rêves.
Déjà celui-ci commençait à s'envoler. En cherchant à me le
rappeler pour le peindre je le faisais fuir plus vite. Mes paupières
n'étaient plus aussi fortement scellées sur mes yeux. Si j'essayais
de reconstituer mon rêve, elles s'ouvriraient tout à fait. A tout
moment il faut choisir entre la santé, la sagesse d'une part, et
de l'autre les plaisirs spirituels. J'ai toujours eu la lâcheté de
choisir la première part. Au reste, le périlleux pouvoir auquel je
renonçais l'était plus encore qu'on ne le croit. Les pitiés, les
rêves ne s'envolent pas seuls. A varier ainsi les conditions
dans lesquelles on s'endort ce ne sont pas les rêves seuls
qui s'évanouissent; mais pour de longs jours, pour des années
quelquefois, la faculté non seulement de rêver mais de s'endormir.
Le sommeil est divin mais peu stable; le plus léger choc le rend
volatil. Ami des habitudes, elles le retiennent chaque soir, plus
fixes que lui, à son lieu consacré, elles le préservent de
tout heurt; mais si on le déplace, s'il n'est plus assujetti, il
s'évanouit comme une vapeur. Il ressemble à la jeunesse et aux
amours, on ne le retrouve plus.

Dans ces divers sommeils, comme en musique encore, c'était
l'augmentation ou la diminution de l'intervalle qui créait de la
beauté. Je jouissais d'elle mais, en revanche, j'avais perdu dans ce
sommeil, quoique bref, une bonne partie des cris où nous est rendue
sensible la vie circulante des métiers, des nourritures de Paris.
Aussi, d'habitude (sans prévoir, hélas! le drame que de tels
réveils tardifs et mes lois draconiennes et persanes d'Assuérus
racinien devaient bientôt amener pour moi) je m'efforçais de
m'éveiller de bonne heure pour ne rien perdre de ces cris.

En plus du plaisir de savoir le goût qu'Albertine avait pour eux et
de sortir moi-même tout en restant couché, j'entendais en eux comme
le symbole de l'atmosphère du dehors, de la dangereuse vie remuante
au sein de laquelle je ne la laissais circuler que sous ma tutelle,
dans un prolongement extérieur de la séquestration, et d'où je la
retirais à l'heure que je voulais pour la faire rentrer auprès de
moi. Aussi fut-ce le plus sincèrement du monde que je pus répondre
à Albertine: «Au contraire, ils me plaisent parce que je sais que
vous les aimez.--A la barque, les huîtres, à la barque.--Oh! des
huîtres, j'en avais si envie!» Heureusement, Albertine, moitié
inconstance, moitié docilité, oubliait vite ce qu'elle avait
désiré, et avant que j'eusse eu le temps de lui dire qu'elle les
aurait meilleures chez Prunier, elle voulait successivement tout ce
qu'elle entendait crier par la marchande de poisson: «A la crevette,
à la bonne crevette, j'ai de la raie toute en vie, toute en
vie.--Merlans à frire, à frire.--Il arrive le maquereau, maquereau
frais, maquereau nouveau.--Voilà le maquereau, mesdames, il est beau
le maquereau.--A la moule fraîche et bonne, à la moule!» Malgré
moi, l'avertissement: «Il arrive le maquereau» me faisait frémir.
Mais comme cet avertissement ne pouvait s'appliquer, me semblait-il,
à notre chauffeur, je ne songeais qu'au poisson que je détestais,
mon inquiétude ne durait pas. «Ah! des moules, dit Albertine,
j'aimerais tant manger des moules.--Mon chéri! c'était bon
pour Balbec, ici ça ne vaut rien; d'ailleurs, je vous en prie,
rappelez-vous ce que vous a dit Cottard au sujet des moules.» Mais
mon observation était d'autant plus malencontreuse que la marchande
des quatre-saisons suivante annonçait quelque chose que Cottard
défendait bien plus encore:

    A la romaine, à la romaine!
    On ne la vend pas, on la promène.

Pourtant Albertine me consentait le sacrifice de la romaine pourvu que
je lui promisse de faire acheter, dans quelques jours, à la marchande
qui crie: «J'ai de la belle asperge d'Argenteuil, j'ai de la belle
asperge.» Une voix mystérieuse, et de qui l'on eût attendu des
propositions plus étranges, insinuait: «Tonneaux, tonneaux!» On
était obligé de rester sur la déception qu'il ne fût question
que de tonneaux, car ce mot était presque entièrement couvert par
l'appel: «Vitri, vitri-er, carreaux cassés, voilà le vitrier,
vitri-er», division grégorienne qui me rappela moins cependant la
liturgie que ne fit l'appel du marchand de chiffons, reproduisant sans
le savoir une de ces brusques interruptions de sonorité, au milieu
d'une prière, qui sont assez fréquentes sur le rituel de l'Église:
«Præceptis salutaribus moniti et divina institutione formati audemus
dicere», dit le prêtre en terminant vivement sur «dicere». Sans
irrévérence, comme le peuple vieux du moyen âge, sur le parvis
même de l'église, jouait les farces et les soties, c'est à ce
«dicere» que fait penser ce marchand de chiffons, quand, après
avoir traîné sur les mots, il dit la dernière syllabe avec une
brusquerie digne de l'accentuation réglée par le grand pape du VIIe
siècle: «Chiffons, ferrailles à vendre» (tout cela psalmodié
avec lenteur ainsi que ces deux syllabes qui suivent, alors que la
dernière finit plus vivement que «dicere»), «peaux d'la-pins.--La
Valence, la belle Valence, la fraîche orange.» Les modestes poireaux
eux-mêmes: «Voilà d'beaux poireaux», les oignons: «Huit sous mon
oignon», déferlaient pour moi comme un écho des vagues où, libre,
Albertine eût pu se perdre, et prenaient ainsi la douceur d'un
«suave mari magno». «Voilà des carottes à deux ronds la
botte.--Oh! s'écria Albertine, des choux, des carottes, des oranges.
Voilà rien que des choses que j'ai envie de manger. Faites-en acheter
par Françoise. Elle fera les carottes à la crème. Et puis ce sera
gentil de manger tout ça ensemble. Ce sera tous ces bruits que
nous entendons, transformés en un bon repas.--Ah! je vous en prie,
demandez à Françoise de faire plutôt une raie au beurre noir. C'est
si bon!--Ma petite chérie, c'est convenu, ne restez pas; sans cela
c'est tout ce que poussent les marchandes de quatre-saisons que vous
demanderez.--C'est dit, je pars, mais je ne veux plus jamais pour nos
dîners que les choses dont nous aurons entendu le cri. C'est trop
amusant. Et dire qu'il faut attendre encore deux mois pour que nous
entendions: «Haricots verts et tendres, haricots, v'là l'haricot
vert.» Comme c'est bien dit: Tendres haricots! vous savez que je les
veux tout fins, tout fins, ruisselants de vinaigrette; on ne dirait
pas qu'on les mange, c'est frais comme une rosée. Hélas! c'est comme
pour les petits coeurs à la crème, c'est encore bien loin: «Bon
fromage à la cré, à la cré, bon fromage.» Et le chasselas de
Fontainebleau: «J'ai du bon chasselas.» Et je pensais avec effroi
à tout ce temps que j'aurais à rester avec elle jusqu'au temps du
chasselas. «Écoutez, je dis que je ne veux plus que les choses que
nous aurons entendu crier, mais je fais naturellement des exceptions.
Aussi il n'y aurait rien d'impossible à ce que je passe chez Rebattet
commander une glace pour nous deux. Vous me direz que ce n'est pas
encore la saison, mais j'en ai une envie!» Je fus agité par le
projet de Rebattet, rendu plus certain et suspect pour moi à cause
des mots: «il n'y aurait rien d'impossible». C'était le jour où
les Verdurin recevaient, et depuis que Swann leur avait appris
que c'était la meilleure maison, c'était chez Rebattet qu'ils
commandaient glaces et petits fours. «Je ne fais aucune objection à
une glace, mon Albertine chérie, mais laissez-moi vous la commander,
je ne sais pas moi-même si ce sera chez Poiré-Blanche, chez
Rebattet, au Ritz, enfin je verrai.--Vous sortez donc?» me dit-elle
d'un air méfiant. Elle prétendait toujours qu'elle serait enchantée
que je sortisse davantage, mais si un mot de moi pouvait laisser
supposer que je ne resterais pas à la maison, son air inquiet donnait
à penser que la joie qu'elle aurait à me voir sortir sans cesse
n'était peut-être pas très sincère. «Je sortirai peut-être,
peut-être pas, vous savez bien que je ne fais jamais de projets
d'avance. En tous les cas, les glaces ne sont pas une chose qu'on
crie, qu'on pousse dans les rues, pourquoi en voulez-vous?» Et alors
elle me répondit par ces paroles qui me montrèrent en effet combien
d'intelligence et de goût latent s'étaient brusquement développés
en elle depuis Balbec, par ces paroles du genre de celles qu'elle
prétendait dues uniquement à mon influence, à la constante
cohabitation avec moi, ces paroles que, pourtant, je n'aurais
jamais dites, comme si quelque défense m'était faite par quelqu'un
d'inconnu de jamais user dans la conversation de formes littéraires.
Peut-être l'avenir ne devait-il pas être le même pour Albertine
et pour moi. J'en eus presque le pressentiment en la voyant se hâter
d'employer, en parlant, des images si écrites et qui me semblaient
réservées pour un autre usage plus sacré et que j'ignorais encore.
Elle me dit (et je fus, malgré tout, profondément attendri car je
pensai: certes je ne parlerais pas comme elle, mais, tout de même,
sans moi elle ne parlerait pas ainsi, elle a subi profondément mon
influence, elle ne peut donc pas ne pas m'aimer, elle est mon oeuvre):
«Ce que j'aime dans ces nourritures criées, c'est qu'une chose
entendue comme une rhapsodie change de nature à table et s'adresse
à mon palais. Pour les glaces (car j'espère bien que vous ne m'en
commanderez que prises dans ces moules démodés qui ont toutes les
formes d'architecture possible), toutes les fois que j'en prends,
temples, églises, obélisques, rochers, c'est comme une géographie
pittoresque que je regarde d'abord et dont je convertis ensuite les
monuments de framboise ou de vanille en fraîcheur dans mon gosier.»
Je trouvais que c'était un peu trop bien dit, mais elle sentit que
je trouvais que c'était bien dit et elle continua, en s'arrêtant un
instant, quand sa comparaison était réussie, pour rire de son beau
rire qui m'était si cruel parce qu'il était si voluptueux: «Mon
Dieu, à l'hôtel Ritz je crains bien que vous ne trouviez des
colonnes Vendôme de glace, de glace au chocolat ou à la framboise,
et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l'air de colonnes
votives ou de pylônes élevés dans une allée à la gloire de
la Fraîcheur. Ils font aussi des obélisques de framboise qui se
dresseront de place en place dans le désert brûlant de ma soif
et dont je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu'elles
désaltéreront mieux que des oasis (et ici le rire profond éclata,
soit de satisfaction de si bien parler, soit par moquerie d'elle-même
de s'exprimer par images si suivies, soit, hélas! par volupté
physique de sentir en elle quelque chose de si bon, de si frais, qui
lui causait l'équivalent d'une jouissance). Ces pics de glace du
Ritz ont quelquefois l'air du mont Rose, et même, si la glace est
au citron, je ne déteste pas qu'elle n'ait pas de forme monumentale,
qu'elle soit irrégulière, abrupte, comme une montagne d'Elstir. Il
ne faut pas qu'elle soit trop blanche alors, mais un peu jaunâtre,
avec cet air de neige sale et blafarde qu'ont les montagnes d'Elstir.
La glace a beau ne pas être grande, qu'une demi-glace si vous voulez,
ces glaces au citron-là sont tout de même des montagnes réduites
à une échelle toute petite, mais l'imagination rétablit les
proportions, comme pour ces petits arbres japonais nains qu'on
sent très bien être tout de même des cèdres, des chênes, des
mancenilliers; si bien qu'en en plaçant quelques-uns le long d'une
petite rigole, dans ma chambre, j'aurais une immense forêt descendant
vers un fleuve et où les petits enfants se perdraient. De même,
au pied de ma demi-glace jaunâtre au citron, je vois très bien des
postillons, des voyageurs, des chaises de poste sur lesquels ma langue
se charge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront
(la volupté cruelle avec laquelle elle dit cela excita ma jalousie);
de même, ajouta-t-elle, que je me charge avec mes lèvres de
détruire, pilier par pilier, ces églises vénitiennes d'un porphyre
qui est de la fraise et de faire tomber sur les fidèles ce que
j'aurai épargné. Oui, tous ces monuments passeront de leur place de
pierre dans ma poitrine où leur fraîcheur fondante palpite déjà.
Mais tenez, même sans glaces, rien n'est excitant et ne donne soif
comme les annonces des sources thermales. A Montjouvain, chez Mlle
Vinteuil, il n'y avait pas de bon glacier dans le voisinage, mais nous
faisions dans le jardin notre tour de France en buvant chaque jour une
autre eau minérale gazeuse, comme l'eau de Vichy qui, dès qu'on
la verse, soulève des profondeurs du verre un nuage blanc qui
vient s'assoupir et se dissiper si on ne boit pas assez vite.»
Mais entendre parler de Montjouvain m'était trop pénible je
l'interrompais. «Je vous ennuie, adieu, mon chéri.» Quel changement
depuis Balbec où je défie Elstir lui-même d'avoir pu deviner en
Albertine ces richesses de poésie, d'une poésie moins étrange,
moins personnelle que celle de Céleste Albaret par exemple. Jamais
Albertine n'aurait trouvé ce que Céleste me disait; mais l'amour,
même quand il semble sur le point de finir, est partial. Je
préférais la géographie pittoresque des sorbets, dont la grâce
assez facile me semblait une raison d'aimer Albertine et une preuve
que j'avais du pouvoir sur elle, qu'elle m'aimait.

Une fois Albertine sortie, je sentis quelle fatigue était pour moi
cette présence perpétuelle, insatiable de mouvement et de vie, qui
troublait mon sommeil par ses mouvements, me faisait vivre dans un
refroidissement perpétuel par les portes qu'elle laissait ouvertes,
me forçait--pour trouver des prétextes qui justifiassent de ne pas
l'accompagner, sans pourtant paraître trop malade, et d'autre
part pour la faire accompagner--à déployer chaque jour plus
d'ingéniosité que Shéhérazade. Malheureusement si, par une même
ingéniosité, la conteuse persane retardait sa mort, je hâtais la
mienne. Il y a ainsi dans la vie certaines situations qui ne sont pas
toutes créées, comme celle-là, par la jalousie amoureuse et une
santé précaire qui ne permet pas de partager la vie d'un être actif
et jeune, mais où tout de même le problème de continuer la vie en
commun ou de revenir à la vie séparée d'autrefois se pose d'une
façon presque médicale: auquel des deux sortes de repos faut-il se
sacrifier (en continuant le surmenage quotidien, ou en revenant aux
angoisses de l'absence?) à celui du cerveau ou à celui du coeur?

J'étais, en tout cas, bien content qu'Andrée accompagnât Albertine
au Trocadéro, car de récents et d'ailleurs minuscules incidents
faisaient qu'ayant, bien entendu, la même confiance dans
l'honnêteté du chauffeur, sa vigilance, ou du moins la perspicacité
de sa vigilance, ne me semblait plus tout à fait aussi grande
qu'autrefois. C'est ainsi que, tout dernièrement, ayant envoyé
Albertine seule avec lui à Versailles, Albertine m'avait dit avoir
déjeuné aux Réservoirs; comme le chauffeur m'avait parlé du
restaurant Vatel, le jour où je relevai cette contradiction je pris
un prétexte pour descendre parler au mécanicien (toujours le même,
celui que nous avons vu à Balbec) pendant qu'Albertine s'habillait.
«Vous m'avez dit que vous aviez déjeuné à Vatel, Mlle Albertine
me parle des Réservoirs. Qu'est-ce que cela veut dire?» Le
mécanicien me répondit: «Ah! j'ai dit que j'avais déjeuné au
Vatel, mais je ne peux pas savoir où Mademoiselle a déjeuné.
Elle m'a quitté en arrivant à Versailles pour prendre un fiacre
à cheval, ce qu'elle préfère quand ce n'est pas pour faire de la
route.» Déjà j'enrageais en pensant qu'elle avait été seule;
enfin ce n'était que le temps de déjeuner. «Vous auriez pu,
dis-je d'un air de gentillesse (car je ne voulais pas paraître faire
positivement surveiller Albertine, ce qui eût été humiliant pour
moi, et doublement, puisque cela eût signifié qu'elle me cachait
ses actions), déjeuner, je ne dis pas avec elle, mais au même
restaurant?--Mais elle m'avait demandé d'être seulement à six
heures du soir à la Place d'Armes. Je ne devais pas aller la chercher
à la sortie de son déjeuner.--Ah!» fis-je en tâchant de dissimuler
mon accablement. Et je remontai. Ainsi c'était plus de sept heures de
suite qu'Albertine avait été seule, livrée à elle-même. Je
savais bien, il est vrai, que le fiacre n'avait pas été un simple
expédient pour se débarrasser de la surveillance du chauffeur. En
ville, Albertine aimait mieux flâner en fiacre, elle disait qu'on
voyait bien, que l'air était plus doux. Malgré cela elle avait
passé sept heures sur lesquelles je ne saurais jamais rien. Et je
n'osais pas penser à la façon dont elle avait dû les employer.
Je trouvai que le mécanicien avait été bien maladroit, mais ma
confiance en lui fut désormais complète. Car s'il eût été le
moins du monde de mèche avec Albertine, il ne m'eût jamais avoué
qu'il l'avait laissée libre de onze heures du matin à six heures du
soir. Il n'y aurait eu qu'une autre explication, mais absurde, de cet
aveu du chauffeur. C'est qu'une brouille entre lui et Albertine lui
eût donné le désir, en me faisant une petite révélation, de
montrer à mon amie qu'il était homme à parler et que si, après le
premier avertissement tout bénin, elle ne marchait pas droit selon
ce qu'il voulait, il mangerait carrément le morceau. Mais cette
explication était absurde; il fallait d'abord supposer une brouille
inexistante entre Albertine et lui, et ensuite donner une nature de
maître-chanteur à ce beau mécanicien qui s'était toujours montré
si affable et si bon garçon. Dès le surlendemain, du reste, je
vis que, plus que je ne l'avais cru un instant dans ma soupçonneuse
folie, il savait exercer sur Albertine une surveillance discrète et
perspicace. Car ayant pu le prendre à part et lui parler de ce qu'il
m'avait dit de Versailles, je lui disais d'un air amical et dégagé:
«Cette promenade à Versailles dont vous me parliez avant-hier,
c'était parfait comme cela, vous avez été parfait comme toujours.
Mais à titre de petite indication, sans importance du reste, j'ai une
telle responsabilité depuis que Mme Bontemps a mis sa nièce sous
ma garde, j'ai tellement peur des accidents, je me reproche tant de ne
pas l'accompagner, que j'aime mieux que ce soit vous, vous tellement
sûr, si merveilleusement adroit, à qui il ne peut pas arriver
d'accident, qui conduisiez partout Mlle Albertine. Comme cela je ne
crains rien.» Le charmant mécanicien apostolique sourit finement, la
main posée sur sa roue en forme de croix de consécration. Puis il me
dit ces paroles qui (chassant les inquiétudes de mon coeur où elles
furent aussitôt remplacées par la joie) me donnèrent envie de
lui sauter au cou: «N'ayez crainte, me dit-il. Il ne peut rien lui
arriver car, quand mon volant ne la promène pas, mon oeil la suit
partout. A Versailles, sans avoir l'air de rien j'ai visité la
ville pour ainsi dire avec elle. Des Réservoirs, elle est allée au
Château, du Château aux Trianons, toujours moi la suivant sans avoir
l'air de la voir, et le plus fort c'est qu'elle ne m'a pas vu. Oh!
elle m'aurait vu ç'aurait été un petit malheur. C'était si naturel
qu'ayant toute la journée devant moi à rien faire je visite aussi
le Château. D'autant plus que Mademoiselle n'a certainement pas été
sans remarquer que j'ai de la lecture et que je m'intéresse à toutes
les vieilles curiosités (c'était vrai, j'aurais même été surpris
si j'avais su qu'il était ami de Morel, tant il dépassait le
violoniste en finesse et en goût). Mais enfin elle ne m'a pas
vu.--Elle a dû rencontrer, du reste, des amies car elle en a
plusieurs à Versailles.--Non, elle était toujours seule.--On doit la
regarder alors, une jeune fille éclatante et toute seule!--Sûr qu'on
la regarde, mais elle n'en sait quasiment rien; elle est tout le temps
les yeux dans son guide, puis levés sur les tableaux.» Le récit du
chauffeur me sembla d'autant plus exact que c'était, en effet, une
«carte» représentant le Château et une autre représentant les
Trianons qu'Albertine m'avait envoyées le jour de sa promenade.
L'attention avec laquelle le gentil chauffeur en avait suivi
chaque pas me toucha beaucoup. Comment aurais-je supposé que
cette rectification--sous forme d'ample complément à son dire
de l'avant-veille--venait de ce qu'entre ces deux jours Albertine,
alarmée que le chauffeur m'eût parlé, s'était soumise, avait fait
la paix avec lui? Ce soupçon ne me vint même pas. Il est certain
que ce récit du mécanicien, en m'ôtant toute crainte qu'Albertine
m'eût trompé, me refroidit tout naturellement à l'égard de mon
amie et me rendit moins intéressante la journée qu'elle avait
passée à Versailles. Je crois pourtant que les explications du
chauffeur, qui, en innocentant Albertine, me la rendaient encore plus
ennuyeuse, n'auraient peut-être pas suffi à me calmer si vite. Deux
petits boutons que, pendant quelques jours, mon amie eut au front
réussirent peut-être mieux encore à modifier les sentiments de mon
coeur. Enfin ceux-ci se détournèrent encore plus d'elle (au point de
ne me rappeler son existence que quand je la voyais) par la confidence
singulière que me fit la femme de chambre de Gilberte, rencontrée
par hasard. J'appris que, quand j'allais tous les jours chez Gilberte,
elle aimait un jeune homme qu'elle voyait beaucoup plus que moi. J'en
avais eu un instant le soupçon à cette époque, et même j'avais
alors interrogé cette même femme de chambre. Mais comme elle savait
que j'étais épris de Gilberte, elle avait nié, juré que jamais
Mlle Swann n'avait vu ce jeune homme. Mais maintenant, sachant que
mon amour était mort depuis si longtemps, que depuis des années
j'avais laissé toutes ses lettres sans réponse--et peut-être aussi
parce qu'elle n'était plus au service de la jeune fille--d'elle-même
elle me raconta tout au long l'épisode amoureux que je n'avais pas
su. Cela lui semblait tout naturel. Je crus, me rappelant ses serments
d'alors, qu'elle n'avait pas été au courant. Pas du tout, c'est
elle-même, sur l'ordre de Mme Swann, qui allait prévenir le jeune
homme dès que celle que j'aimais était seule. Que j'aimais alors...
Mais je me demandai si mon amour d'autrefois était aussi mort que je
le croyais, car ce récit me fut pénible. Comme je ne crois pas que
la jalousie puisse réveiller un amour mort, je supposai que ma
triste impression était due, en partie du moins, à mon amour-propre
blessé, car plusieurs personnes que je n'aimais pas, et qui à
cette époque, et même un peu plus tard--cela a bien changé
depuis--affectaient à mon endroit une attitude méprisante, savaient
parfaitement, pendant que j'étais amoureux de Gilberte, que j'étais
dupe. Et cela me fit même me demander rétrospectivement si dans
mon amour pour Gilberte il n'y avait pas eu une part d'amour-propre,
puisque je souffrais tant maintenant de voir que toutes les heures
de tendresse qui m'avaient rendu si heureux étaient connues pour une
véritable tromperie de mon amie à mes dépens, par des gens que
je n'aimais pas. En tout cas, amour ou amour-propre, Gilberte était
presque morte en moi, mais pas entièrement, et cet ennui acheva de
m'empêcher de me soucier outre mesure d'Albertine, qui tenait une si
étroite partie dans mon coeur. Néanmoins, pour en revenir à elle
(après une si longue parenthèse) et à sa promenade à Versailles,
les cartes postales de Versailles (peut-on donc avoir ainsi
simultanément le coeur pris en écharpe par deux jalousies
entre-croisées se rapportant chacune à une personne différente?)
me donnaient une impression un peu désagréable chaque fois qu'en
rangeant des papiers mes yeux tombaient sur elles. Et je songeais que,
si le mécanicien n'avait pas été un si brave homme, la concordance
de son deuxième récit avec les «cartes» d'Albertine n'eût pas
signifié grand'chose, car qu'est-ce qu'on vous envoie d'abord de
Versailles sinon le Château et les Trianons, à moins que la carte ne
soit choisie par quelque raffiné, amoureux d'une certaine statue,
ou par quelque imbécile élisant comme vue la station du tramway
à chevaux ou la gare des Chantiers? Encore ai-je tort de dire un
imbécile, de telles cartes postales n'ayant pas toujours été
achetées par l'un d'eux au hasard, pour l'intérêt de venir à
Versailles. Pendant deux ans les hommes intelligents, les artistes
trouvèrent Sienne, Venise, Grenade, une scie; et disaient du moindre
omnibus, de tous les wagons: «Voilà qui est beau.» Puis ce goût
passa comme les autres. Je ne sais même pas si on n'en revint pas au
«sacrilège qu'il y a de détruire les nobles choses du passé». En
tout cas, un wagon de première classe cessa d'être considéré _a
priori_ comme plus beau que Saint-Marc de Venise. On disait pourtant:
«C'est là qu'est la vie, le retour en arrière est une chose
factice», mais sans tirer de conclusion nette. A tout hasard, et tout
en faisant pleine confiance au chauffeur, et pour qu'Albertine ne pût
pas le plaquer sans qu'il osât refuser par crainte de passer pour
espion, je ne la laissai plus sortir qu'avec le renfort d'Andrée,
alors que pendant un temps le chauffeur m'avait suffi. Je l'avais
même laissée alors (ce que je n'aurais plus osé faire depuis)
s'absenter pendant trois jours, seule avec le chauffeur, et aller
jusqu'auprès de Balbec, tant elle avait envie de faire de la route
sur simple châssis, en grande vitesse. Trois jours où j'avais été
bien tranquille, bien que la pluie de cartes qu'elle m'avait envoyée
ne me fût parvenue, à cause du détestable fonctionnement de ces
postes bretonnes (bonnes l'été, mais sans doute désorganisées
l'hiver), que huit jours après le retour d'Albertine et du chauffeur,
si vaillants que, le matin même de leur retour, ils reprirent,
comme si de rien n'était, leur promenade quotidienne. J'étais ravi
qu'Albertine allât aujourd'hui au Trocadéro, à cette matinée
«extraordinaire», mais surtout rassuré qu'elle y eût une compagne,
Andrée.

Laissant ces pensées, maintenant qu'Albertine était sortie, j'allai
me mettre un instant à la fenêtre. Il y eut d'abord un silence,
où le sifflet du marchand de tripes et la corne du tramway firent
résonner l'air à des octaves différentes, comme un accordeur
de piano aveugle. Puis peu à peu devinrent distincts les motifs
entre-croisés auxquels de nouveaux s'ajoutaient. Il y avait aussi un
nouveau sifflet, appel d'un marchand dont je n'ai jamais su ce qu'il
vendait, sifflet qui, lui, était exactement pareil à celui d'un
tramway, et comme il n'était pas emporté par la vitesse on croyait
à un seul tramway, non doué de mouvement, ou en panne, immobilisé,
criant à petits intervalles, comme un animal qui meurt. Et il
me semblait que, si jamais je devais quitter ce quartier
aristocratique--à moins que ce ne fût pour un tout à fait
populaire--les rues et les boulevards du centre (où la fruiterie,
la poissonnerie, etc... stabilisées dans de grandes maisons
d'alimentation, rendaient inutiles les cris des marchands, qui
n'eussent pas, du reste, réussi à se faire entendre) me sembleraient
bien mornes, bien inhabitables, dépouillés, décantés de toutes ces
litanies des petits métiers et des ambulantes mangeailles, privés de
l'orchestre qui venait me charmer dès le matin. Sur le trottoir une
femme peu élégante (ou obéissant à une mode laide) passait, trop
claire dans un paletot sac en poil de chèvre; mais non, ce n'était
pas une femme, c'était un chauffeur qui, enveloppé dans sa peau de
bique, gagnait à pied son garage. Échappés des grands hôtels, les
chasseurs ailés, aux teintes changeantes, filaient vers les gares,
au ras de leur bicyclette, pour rejoindre les voyageurs au train du
matin. Le ronflement d'un violon était dû parfois au passage d'une
automobile, parfois à ce que je n'avais pas mis assez d'eau dans
ma bouillotte électrique. Au milieu de la symphonie détonnait un
«air» démodé: remplaçant la vendeuse de bonbons qui accompagnait
d'habitude son air avec une crécelle, le marchand de jouets, au
mirliton duquel était attaché un pantin qu'il faisait mouvoir
en tous sens, promenait d'autres pantins, et, sans souci de la
déclamation rituelle de Grégoire le Grand, de la déclamation
réformée de Palestrina et de la déclamation lyrique des modernes,
entonnait à pleine voix, partisan attardé de la pure mélodie:
«Allons les papas, allons les mamans, contentez vos petits enfants;
c'est moi qui les fais, c'est moi qui les vends, et c'est moi qui
boulotte l'argent. Tra la la la. Tra la la la laire, tra la la la la
la la. Allons les petits!» De petits Italiens, coiffés d'un béret,
n'essayaient pas de lutter avec cet _aria vivace_, et c'est sans rien
dire qu'ils offraient de petites statuettes. Cependant qu'un petit
fifre réduisait le marchant de jouets à s'éloigner et à chanter
plus confusément, quoique presto: «Allons les papas, allons les
mamans.» Le petit fifre était-il un de ces dragons que j'entendais
le matin à Doncières? Non, car ce qui suivait c'étaient ces mots:
«Voilà le réparateur de faïence et de porcelaine. Je répare le
verre, le marbre, le cristal, l'os, l'ivoire et objets d'antiquité.
Voilà le réparateur.» Dans une boucherie, où à gauche était une
auréole de soleil, et à droite un boeuf entier pendu, un garçon
boucher, très grand et très mince, aux cheveux blonds, son cou
sortant d'un col bleu ciel, mettait une rapidité vertigineuse et
une religieuse conscience à mettre d'un côté les filets de boeuf
exquis, de l'autre de la culotte de dernier ordre, les plaçait dans
d'éblouissantes balances surmontées d'une croix, d'où retombaient
de belles chaînettes, et--bien qu'il ne fît ensuite que disposer,
pour l'étalage, des rognons, des tournedos, des entrecôtes--donnait
en réalité beaucoup plus l'impression d'un bel ange qui, au jour
du Jugement dernier, préparera pour Dieu, selon leur qualité, la
séparation des bons et des méchants et la pesée des âmes. Et de
nouveau le fifre grêle et fin montait dans l'air, annonciateur
non plus des destructions que redoutait Françoise chaque fois que
défilait un régiment de cavalerie, mais de «réparations» promises
par un «antiquaire» naïf ou gouailleur, et qui, en tout cas fort
éclectique, loin de se spécialiser, avait pour objets de son art
les matières les plus diverses. Les petites porteuses de pain se
hâtaient d'enfiler dans leurs paniers les flûtes destinées au
«grand déjeuner» et, à leurs crochets, les laitières attachaient
vivement les bouteilles de lait. La vue nostalgique que j'avais de
ces petites filles, pouvais-je la croire bien exacte? N'eût-elle pas
été autre si j'avais pu garder immobile quelques instants auprès de
moi une de celles que, de la hauteur de ma fenêtre, je ne voyais que
dans la boutique ou en fuite? Pour évaluer la perte que me faisait
éprouver la réclusion, c'est-à-dire la richesse que m'offrait la
journée, il eût fallu intercepter dans le long déroulement de la
frise animée quelque fillette portant son linge ou son lait, la faire
passer un moment, comme une silhouette d'un décor mobile entre les
portants, dans le cadre de ma porte, et la retenir sous mes yeux,
non sans obtenir sur elle quelque renseignement qui me permît de
la retrouver un jour et pareille, cette fiche signalétique que les
ornithologues ou les ichtyologues attachent, avant de leur rendre la
liberté, sous le ventre des oiseaux ou des poissons dont ils veulent
pouvoir identifier les migrations.

Aussi, dis-je à Françoise que, pour une course que j'avais à faire,
elle voulût m'envoyer, s'il en venait quelqu'une, telle ou telle de
ces petites qui venaient sans cesse chercher et rapporter le linge, le
pain, ou les carafes de lait, et par lesquelles souvent elle faisait
faire des commissions. J'étais pareil en cela à Elstir qui, obligé
de rester enfermé dans son atelier, certains jours de printemps
où savoir que les bois étaient pleins de violettes lui donnait
une fringale d'en regarder, envoyait sa concierge lui en acheter un
bouquet; alors ce n'est pas la table sur laquelle il avait posé le
petit modèle végétal, mais tout le tapis des sous-bois où il avait
vu autrefois, par milliers, les tiges serpentines, fléchissant sous
leur bec bleu, qu'Elstir croyait avoir sous les yeux, comme une zone
imaginaire qu'enclavait dans son atelier la limpide odeur de la fleur
évocatrice.

De blanchisseuse, un dimanche, il ne fallait pas penser qu'il en
vînt. Quant à la porteuse de pain, par une mauvaise chance, elle
avait sonné pendant que Françoise n'était pas là, avait laissé
ses flûtes dans la corbeille, sur le palier, et s'était sauvée. La
fruitière ne viendrait que bien plus tard. Une fois, j'étais entré
commander un fromage chez le crémier, et au milieu des petites
employées j'en avais remarqué une, vraie extravagance blonde, haute
de taille bien que puérile, et qui, au milieu des autres porteuses,
semblait rêver, dans une attitude assez fière. Je ne l'avais vue que
de loin, et en passant si vite que je n'aurais pu dire comment elle
était, sinon qu'elle avait dû pousser trop vite et que sa tête
portait une toison donnant l'impression bien moins des particularités
capillaires que d'une stylisation sculpturale des méandres isolés de
névés parallèles. C'est tout ce que j'avais distingué, ainsi qu'un
nez très dessiné (chose rare chez une enfant) dans une figure
maigre et qui rappelait le bec des petits des vautours. D'ailleurs,
le groupement autour d'elle de ses camarades n'avait pas été seul à
m'empêcher de la bien voir, mais aussi l'incertitude des sentiments
que je pouvais, à première vue et ensuite, lui inspirer, qu'ils
fussent de fierté farouche, ou d'ironie, ou d'un dédain exprimé
plus tard à ses amies. Ces suppositions alternatives, que j'avais
faites, en une seconde, à son sujet, avaient épaissi autour d'elle
l'atmosphère trouble où elle se dérobait, comme une déesse dans
la nue que fait trembler la foudre. Car l'incertitude morale est une
cause plus grande de difficulté à une exacte perception visuelle que
ne serait un défaut matériel de l'oeil. En cette trop maigre jeune
personne, qui frappait aussi trop l'attention, l'excès de ce qu'un
autre eût peut-être appelé les charmes était justement ce qui
était pour me déplaire, mais avait tout de même eu pour résultat
de m'empêcher même d'apercevoir rien, à plus forte raison de me
rien rappeler, des autres petites crémières, que le nez arqué de
celle-ci, et son regard--chose si peu agréable--pensif, personnel,
ayant l'air de juger, avaient plongées dans la nuit, à la façon
d'un éclair blond qui enténèbre le paysage environnant. Et ainsi,
de ma visite pour commander un fromage chez le crémier, je ne
m'étais rappelé (si on peut dire se rappeler à propos d'un visage
si mal regardé qu'on adapte dix fois au néant du visage un nez
différent), je ne m'étais rappelé que la petite qui m'avait déplu.
Cela suffit à faire commencer un amour. Pourtant j'eusse oublié
l'extravagance blonde et n'aurais jamais souhaité de la revoir si
Françoise ne m'avait dit que, quoique gamine, cette petite était
délurée et allait quitter sa patronne parce que, trop coquette, elle
devait de l'argent dans le quartier. On a dit que la beauté est une
promesse de bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être
un commencement de beauté.

Je me mis à lire la lettre de maman. A travers ses citations de Mme
de Sévigné: «Si mes pensées ne sont pas tout à fait noires à
Combray, elles sont au moins d'un gris brun; je pense à toi à tout
moment; je te souhaite; ta santé, tes affaires, ton éloignement, que
penses-tu que tout cela puisse faire entre chien et loup?» je sentais
que ma mère était ennuyée de voir le séjour d'Albertine à la
maison se prolonger et s'affermir, quoique non encore déclarées à
la fiancée mes intentions de mariage. Elle ne me le disait pas plus
directement parce qu'elle craignait que je laissasse traîner mes
lettres. Encore, si voilées qu'elles fussent, me reprochait-elle
de ne pas l'avertir immédiatement, après chacune, que je l'avais
reçue: «Tu sais bien que Mme de Sévigné disait: «Quand on est
loin on ne se moque plus des lettres qui commencent par: j'ai reçu la
vôtre.» Sans parler de ce qui l'inquiétait le plus, elle se disait
fâchée de mes grandes dépenses: «A quoi peut passer tout ton
argent? Je suis déjà assez tourmentée de ce que, comme Charles de
Sévigné, tu ne saches pas ce que tu veux et que tu sois «deux ou
trois hommes à la fois», mais tâche au moins de ne pas être comme
lui pour la dépense, et que je ne puisse pas dire de toi: «il a
trouvé le moyen de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer et
de payer sans s'acquitter.» Je venais de finir le mot de maman
quand Françoise revint me dire qu'elle avait justement là la petite
laitière un peu trop hardie dont elle m'avait parlé. «Elle pourra
très bien porter la lettre de Monsieur, et faire les courses si
ce n'est pas trop loin. Monsieur va voir, elle a l'air d'un petit
Chaperon rouge.» Françoise alla la chercher et je l'entendis qui la
guidait en lui disant: «Hé bien, voyons, tu as peur parce qu'il y a
un couloir, bougre de truffe, je te croyais moins empruntée. Faut-il
que je te mène par la main?» Et Françoise, en bonne et honnête
servante qui entendait faire respecter son maître comme elle le
respecte elle-même, s'était drapée de cette majesté qui anoblit
les entremetteuses dans les tableaux de vieux maîtres, où, à côté
d'elles, s'effacent, presque dans l'insignifiance, la maîtresse
et l'amant. Mais Elstir, quand il les regardait, n'avait pas à se
préoccuper de ce que faisaient les violettes. L'entrée de la petite
laitière m'ôta aussitôt mon calme de contemplateur, je ne songeai
plus qu'à rendre vraisemblable la fable de la lettre à lui faire
porter, et je me mis à écrire rapidement sans oser la regarder
qu'à peine, pour ne pas paraître l'avoir fait entrer pour cela. Elle
était parée pour moi de ce charme de l'inconnu qui ne se serait
pas ajouté pour moi à une jolie fille trouvée dans ces maisons où
elles vous attendent. Elle n'était ni nue ni déguisée, mais une
vraie crémière, une de celles qu'on s'imagine si jolies quand on n'a
pas le temps de s'approcher d'elles; elle était un peu de ce qui fait
l'éternel désir, l'éternel regret de la vie, dont le double courant
est enfin détourné, amené auprès de nous. Double, car s'il s'agit
d'inconnu, d'un être deviné devoir être divin d'après sa stature,
ses proportions, son indifférent regard, son calme hautain, d'autre
part on veut cette femme bien spécialisée dans sa profession, nous
permettant de nous évader dans ce monde qu'un costume particulier
nous fait romanesquement croire différent. Au reste, si l'on cherche
à faire tenir dans une formule la loi de nos curiosités amoureuses,
il faudrait la chercher dans le maximum d'écart entre une femme
aperçue et une femme approchée, caressée. Si les femmes de ce
que l'on appelait autrefois les maisons closes, si les cocottes
elles-mêmes (à condition que nous sachions qu'elles sont des
cocottes) nous attirent si peu, ce n'est pas qu'elles soient moins
belles que d'autres, c'est qu'elles sont toutes prêtes; que ce qu'on
cherche précisément à atteindre, elles nous l'offrent déjà;
c'est qu'elles ne sont pas des conquêtes. L'écart, là, est à son
minimum. Une grue nous sourit déjà dans la rue comme elle le fera
près de nous. Nous sommes des sculpteurs, nous voulons obtenir d'une
femme une statue entièrement différente de celle qu'elle nous a
présentée. Nous avons vu une jeune fille indifférente, insolente,
au bord de la mer; nous avons vu une vendeuse sérieuse et active à
son comptoir, qui nous répondra sèchement, ne fût-ce que pour
ne pas être l'objet des moqueries de ses copines; une marchande de
fruits qui nous répond à peine. Hé bien! nous n'avons de cesse que
nous puissions expérimenter si la fière jeune fille du bord de la
mer, si la vendeuse à cheval sur le qu'en-dira-t-on, si la distraite
marchande de fruits ne sont pas susceptibles, à la suite de manèges
adroits de notre part, de laisser fléchir leur attitude rectiligne,
d'entourer notre cou de leurs bras qui portaient les fruits,
d'incliner sur notre bouche, avec un sourire consentant, des yeux
jusque-là glacés ou distraits--ô beauté des yeux sévères!--aux
heures de travail où l'ouvrière craignait tant la médisance de
ses compagnes, des yeux qui fuyaient nos obsédants regards et qui
maintenant que nous l'avons vue seule à seul, font plier leurs
prunelles sous le poids ensoleillé du rire quand nous parlons de
faire l'amour. Entre la vendeuse, la blanchisseuse attentive à
repasser, la marchande de fruits, la crémière--et cette même
fillette qui va devenir notre maîtresse--le maximum d'écart est
atteint, tendu encore à ses extrêmes limites, et varié par ces
gestes habituels de la profession qui font des bras, pendant la
durée du labeur, quelque chose d'aussi différent que possible comme
arabesque de ces souples liens qui déjà, chaque soir, s'enlacent
à notre cou tandis que la bouche s'apprête pour le baiser. Aussi
passons-nous toute notre vie en inquiètes démarches sans cesse
renouvelées auprès des filles sérieuses et que leur métier semble
éloigner de nous. Une fois dans nos bras, elles ne sont plus que ce
qu'elles étaient, cette distance que nous rêvions de franchir est
supprimée. Mais on recommence avec d'autres femmes, on donne à ces
entreprises tout son temps, tout son argent, toutes ses forces, on
crève de rage contre le cocher trop lent qui va peut-être nous
faire manquer notre premier rendez-vous, on a la fièvre. Ce premier
rendez-vous, on sait pourtant qu'il accomplira l'évanouissement d'une
illusion. Il n'importe tant que l'illusion dure; on veut voir si on
peut la changer en réalité, et alors on pense à la blanchisseuse
dont on a remarqué la froideur. La curiosité amoureuse est comme
celle qu'excitent en nous les noms de pays; toujours déçue, elle
renaît et reste toujours insatiable.

Hélas! une fois auprès de moi, la blonde crémière aux mèches
striées, dépouillée de tant d'imagination et de désirs éveillés
en moi, se trouva réduite à elle-même. Le nuage frémissant de mes
suppositions ne l'enveloppait plus d'un vertige. Elle prenait un air
tout penaud de n'avoir plus (au lieu des dix, des vingt, que je me
rappelais tour à tour sans pouvoir fixer mon souvenir) qu'un seul
nez, plus rond que je ne l'avais cru, qui donnait une idée de
bêtise et avait en tout cas perdu le pouvoir de se multiplier. Ce
vol capturé, inerte, anéanti, incapable de rien ajouter à sa pauvre
évidence, n'avait plus mon imagination pour collaborer avec lui.
Tombé dans le réel immobile, je tâchai de rebondir; les joues,
non aperçues de la boutique, me parurent si jolies que j'en fus
intimidé, et pour me donner une contenance, je dis à la petite
crémière: «Seriez-vous assez bonne pour me passer le _Figaro_ qui
est là, il faut que je regarde le nom de l'endroit où je veux vous
envoyer.» Aussitôt, en prenant le journal, elle découvrit
jusqu'au coude la manche rouge de sa jaquette et me tendit la feuille
conservatrice d'un geste adroit et gentil qui me plut par sa rapidité
familière, son apparence moelleuse et sa couleur écarlate. Pendant
que j'ouvrais le _Figaro_, pour dire quelque chose et sans lever les
yeux, je demandai à la petite: «Comment s'appelle ce que vous portez
là en tricot rouge, c'est très joli.» Elle me répondit: «C'est
mon golf.» Car, par une petite déchéance habituelle à toutes
les modes, les vêtements et les modes qui, il y a quelques années,
semblaient appartenir au monde relativement élégant des amies
d'Albertine, étaient maintenant le lot des ouvrières. «Ça ne vous
gênerait vraiment pas trop, dis-je en faisant semblant de chercher
dans le _Figaro_, que je vous envoie même un peu loin?» Dès que
j'eus ainsi l'air de trouver pénible le service qu'elle me rendrait
en faisant une course, aussitôt elle commença à trouver que
c'était gênant pour elle. «C'est que je dois aller tantôt me
promener en vélo. Dame, nous n'avons que le dimanche.--Mais vous
n'avez pas froid, nu-tête comme cela?--Ah! je ne serai pas nu-tête,
j'aurai mon polo, et je pourrais m'en passer avec tous mes cheveux.»
Je levai les yeux sur les mèches flavescentes et frisées, et je
sentis que leur tourbillon m'emportait, le coeur battant, dans la
lumière et les rafales d'un ouragan de beauté. Je continuais à
regarder le journal, mais bien que ce ne fût que pour me donner
une contenance et me faire gagner du temps, tout en ne faisant que
semblant de lire, je comprenais tout de même le sens des mots qui
étaient sous mes yeux, et ceux-ci me frappaient: «Au programme de la
matinée que nous avons annoncée et qui sera donnée cet après-midi
dans la salle des fêtes du Trocadéro, il faut ajouter le nom de
Mlle Léa qui a accepté d'y paraître dans les _Fourberies de
Nérine_. Elle tiendra, bien entendu, le rôle de Nérine où elle est
étourdissante de verve et d'ensorceleuse gaîté.» Ce fut comme si
on avait brutalement arraché de mon coeur le pansement sous lequel
il avait commencé, depuis mon retour de Balbec, à se cicatriser.
Le flux de mes angoisses s'échappa à torrents. Léa, c'était la
comédienne amie des deux jeunes filles de Balbec qu'Albertine, sans
avoir l'air de les voir, avait un après-midi, au Casino, regardées
dans la glace. Il est vrai qu'à Balbec, Albertine, au nom de Léa,
avait pris un ton de componction particulier pour me dire, presque
choquée qu'on pût soupçonner une telle vertu: «Oh non, ce n'est
pas du tout une femme comme ça, c'est une femme très bien.»
Malheureusement pour moi, quand Albertine émettait une affirmation
de ce genre, ce n'était jamais que le premier stade d'affirmations
différentes. Peu après la première, venait cette deuxième: «Je ne
la connais pas.» En troisième lieu, quand Albertine m'avait parlé
d'une telle personne «insoupçonnable» et que (secundo) elle ne
connaissait pas, elle oubliait peu à peu, d'abord avoir dit qu'elle
ne la connaissait pas, et, dans une phrase où elle se «coupait»
sans le savoir, racontait qu'elle la connaissait. Ce premier oubli
consommé et la nouvelle affirmation ayant été émise, un deuxième
oubli commençait, celui que la personne était insoupçonnable.
«Est-ce qu'une telle, demandais-je, n'a pas de telles moeurs?--Mais
voyons, naturellement, c'est connu comme tout!» Aussitôt le ton de
componction reprenait pour une affirmation qui était un vague écho,
fort amoindri, de la toute première: «Je dois dire qu'avec moi elle
a toujours été d'une convenance parfaite. Naturellement, elle savait
que je l'aurais remisée et de la belle manière. Mais enfin cela
ne fait rien. Je suis obligée de lui être reconnaissante du vrai
respect qu'elle m'a toujours témoigné. On voit qu'elle savait à qui
elle avait affaire.» On se rappelle la vérité parce qu'elle a un
nom, des racines anciennes; mais un mensonge improvisé s'oublie vite.
Albertine oubliait ce dernier mensonge-là, le quatrième, et, un
jour où elle voulait gagner ma confiance par des confidences, elle se
laissait aller à me dire de la même personne, au début si comme il
faut et qu'elle ne connaissait pas: «Elle a eu le béguin pour moi.
Trois ou quatre fois elle m'a demandé de l'accompagner jusque chez
elle et de monter la voir. L'accompagner, je n'y voyais pas de mal,
devant tout le monde, en plein jour, en plein air. Mais, arrivée
à sa porte, je trouvais toujours un prétexte et je ne suis jamais
montée.» Quelque temps après, Albertine faisait allusion à la
beauté des objets qu'on voyait chez la même dame. D'approximation
en approximation on fût sans doute arrivé à lui faire dire la
vérité, qui était peut-être moins grave que je n'étais porté à
le croire, car, peut-être, facile avec les femmes, préférait-elle
un amant, et, maintenant que j'étais le sien, n'eût-elle pas songé
à Léa. En tout cas, pour cette dernière je n'en étais qu'à la
première affirmation et j'ignorais si Albertine la connaissait.
Déjà, en tout cas pour bien des femmes, il m'eût suffi de
rassembler devant mon amie, en une synthèse, ses affirmations
contradictoires pour la convaincre de ses fautes (fautes qui sont
bien plus aisées, comme les lois astronomiques, à dégager par le
raisonnement qu'à observer, qu'à surprendre dans la réalité). Mais
elle aurait encore mieux aimé dire qu'elle avait menti quand elle
avait émis une de ces affirmations, dont ainsi le retrait ferait
écrouler tout mon système, plutôt que de reconnaître que tout ce
qu'elle avait raconté dès le début n'était qu'un tissu de contes
mensongers. Il en est de semblables dans les _Mille et une Nuits_, et
qui nous charment. Ils nous font souffrir dans une personne que nous
aimons, et à cause de cela nous permettent d'entrer un peu plus avant
dans la connaissance de la nature humaine au lieu de nous contenter de
nous jouer à sa surface. Le chagrin pénètre en nous et nous force
par la curiosité douloureuse à pénétrer. D'où des vérités que
nous ne nous sentons pas le droit de cacher, si bien qu'un athée
moribond qui les a découvertes, assuré du néant, insoucieux de la
gloire, use pourtant ses dernières heures à tâcher de les faire
connaître.

Sans doute je n'en étais qu'à la première de ces affirmations pour
Léa. J'ignorais même si Albertine la connaissait ou non. N'importe,
cela revenait au même. Il fallait à tout prix éviter qu'au
Trocadéro elle pût retrouver cette connaissance, ou faire la
connaissance de cette inconnue. Je dis que je ne savais si elle
connaissait Léa ou non; j'avais dû pourtant l'apprendre à Balbec,
d'Albertine elle-même. Car l'oubli anéantissait aussi bien chez
moi que chez Albertine une grande part des choses qu'elle m'avait
affirmées. La mémoire, au lieu d'un exemplaire en double, toujours
présent à nos yeux, des divers faits de notre vie, est plutôt
un néant d'où par instant une similitude nous permet de tirer,
ressuscités, des souvenirs morts; mais encore il y a mille petits
faits qui ne sont pas tombés dans cette virtualité de la mémoire,
et qui resteront à jamais incontrôlables pour nous. Tout ce que
nous ignorons se rapporter à la vie réelle de la personne que nous
aimons, nous n'y faisons aucune attention, nous oublions aussitôt ce
qu'elle nous a dit à propos de tel fait ou de telles gens que nous
ne connaissons pas, et l'air qu'elle avait en nous le disant. Aussi,
quand ensuite notre jalousie est excitée par ces mêmes gens, pour
savoir si elle ne se trompe pas, si c'est bien à eux qu'elle
doit rapporter telle hâte que notre maîtresse a de sortir, tel
mécontentement que nous l'en ayons privée en rentrant trop tôt,
notre jalousie, fouillant le passé pour en tirer des indications, n'y
trouve rien; toujours rétrospective, elle est comme un historien
qui aurait à faire une histoire pour laquelle il n'a aucun document;
toujours en retard, elle se précipite comme un taureau furieux là
où ne se trouve pas l'être fier et brillant qui l'irrite de ses
piqûres et dont la foule cruelle admire la magnificence et la ruse.
La jalousie se débat dans le vide, incertaine comme nous le sommes
dans ces rêves où nous souffrons de ne pas trouver dans sa maison
vide une personne que nous avons bien connue dans la vie, mais qui
peut-être en est ici une autre et a seulement emprunté les traits
d'un autre personnage, incertaine comme nous le sommes plus encore
après le réveil quand nous cherchons à identifier tel ou tel
détail de notre rêve. Quel air avait notre amie en nous disant cela;
n'avait-elle pas l'air heureux, ne sifflait-elle même pas, ce qu'elle
ne fait que quand elle a quelque pensée amoureuse? Au temps de
l'amour, pour peu que notre présence l'importune et l'irrite, ne
nous a-t-elle pas dit une chose qui se trouve en contradiction avec ce
qu'elle nous affirme maintenant, qu'elle connaît ou ne connaît pas
telle personne? Nous ne le savons pas, nous ne le saurons jamais; nous
nous acharnons à chercher les débris inconsistants d'un rêve, et
pendant ce temps notre vie avec notre maîtresse continue, notre
vie distraite devant ce que nous ignorons être important pour nous,
attentive à ce qui ne l'est peut-être pas, encauchemardée par des
êtres qui sont sans rapports réels avec nous, pleine d'oublis, de
lacunes, d'anxiétés vaines, notre vie pareille à un songe.

Je m'aperçus que la petite laitière était toujours là. Je lui
dis que décidément ce serait bien loin, que je n'avais pas besoin
d'elle. Alors elle trouva aussi que ce serait trop gênant: «Il y
a un beau match tantôt, je ne voudrais pas le manquer.» Je sentis
qu'elle devait déjà aimer les sports et que dans quelques années
elle dirait: vivre sa vie. Je lui dis que décidément je n'avais pas
besoin d'elle et je lui donnai cinq francs. Aussitôt, s'y attendant
si peu, et se disant que, si elle avait cinq francs pour ne rien
faire, elle aurait beaucoup pour ma course, elle commença à trouver
que son match n'avait pas d'importance. «J'aurais bien fait votre
course. On peut toujours s'arranger.» Mais je la poussai vers la
porte, j'avais besoin d'être seul, il fallait à tout prix empêcher
qu'Albertine pût retrouver au Trocadéro les amies de Léa. Il le
fallait, il fallait y réussir; à vrai dire je ne savais pas encore
comment, et pendant ces premiers instants j'ouvrais mes mains, les
regardais, faisais craquer les jointures de mes doigts, soit que
l'esprit qui ne peut trouver ce qu'il cherche, pris de paresse,
s'accorde de faire halte pendant un instant, où les choses les plus
indifférentes lui apparaissent distinctement, comme ces pointes
d'herbe des talus qu'on voit du wagon trembler au vent, quand le train
s'arrête en rase campagne--immobilité qui n'est pas toujours plus
féconde que celle de la bête capturée qui, paralysée par la peur
ou fascinée, regarde sans bouger--soit que je tinsse tout préparé
mon corps--avec mon intelligence au dedans et en celle-ci les moyens
d'action sur telle ou telle personne--comme n'étant plus qu'une arme
d'où partirait le coup qui séparerait Albertine de Léa et de ses
deux amies. Certes, le matin, quand Françoise était venue me dire
qu'Albertine irait au Trocadéro, je m'étais dit: «Albertine peut
bien faire ce qu'elle veut» et j'avais cru que jusqu'au soir, par
ce temps radieux, ses actions resteraient pour moi sans importance
perceptible; mais ce n'était pas seulement le soleil matinal, comme
je l'avais pensé, qui m'avait rendu si insouciant; c'était parce
que, ayant obligé Albertine à renoncer aux projets qu'elle pouvait
peut-être amorcer ou même réaliser chez les Verdurin, et l'ayant
réduite à aller à une matinée que j'avais choisie moi-même et
en vue de laquelle elle n'avait pu rien préparer, je savais que ce
qu'elle ferait serait forcément innocent. De même, si Albertine
avait dit quelques instants plus tard: «Si je me tue, cela m'est
bien égal», c'était parce qu'elle était persuadée qu'elle ne
se tuerait pas. Devant moi, devant Albertine, il y avait en ce matin
(bien plus que l'ensoleillement du jour) ce milieu que nous ne voyons
pas, mais par l'intermédiaire translucide et changeant duquel
nous voyons, moi ses actions, elle l'importance de sa propre vie,
c'est-à-dire ces croyances que nous ne percevons pas, mais qui ne
sont pas plus assimilables à un pur vide que n'est l'air qui nous
entoure; composant autour de nous une atmosphère variable, parfois
excellente, souvent irrespirable, elles mériteraient d'être
relevées et notées avec autant de soin que la température,
la pression barométrique, la saison, car nos jours ont leur
originalité, physique et morale. La croyance, non remarquée ce matin
par moi et dont pourtant j'avais été joyeusement enveloppé jusqu'au
moment où j'avais rouvert le _Figaro_, qu'Albertine ne ferait rien
que d'inoffensif, cette croyance venait de disparaître. Je ne vivais
plus dans la belle journée, mais dans une journée créée au sein
de la première par l'inquiétude qu'Albertine renouât avec Léa, et
plus facilement encore avec les deux jeunes filles, si elles allaient,
comme cela me semblait probable, applaudir l'actrice au Trocadéro,
où il ne leur serait pas difficile, dans un entr'acte, de retrouver
Albertine. Je ne songeais plus à Melle Vinteuil; le nom de Léa
m'avait fait revoir, pour en être jaloux, l'image d'Albertine au
Casino près des deux jeunes filles. Car je ne possédais dans ma
mémoire que des séries d'Albertine séparées les unes des autres,
incomplètes, des profils, des instantanés; aussi ma jalousie se
confinait-elle à une expression discontinue, à la fois fugitive et
fixée, et aux êtres qui l'avaient amenée sur la figure d'Albertine.
Je me rappelais celle-ci quand, à Balbec, elle était trop regardée
par les deux jeunes filles ou par des femmes de ce genre; je me
rappelais la souffrance que j'éprouvais à voir parcourir, par des
regards actifs comme ceux d'un peintre qui veut prendre un croquis, le
visage entièrement recouvert par eux et qui, à cause de ma présence
sans doute, subissait ce contact sans avoir l'air de s'en apercevoir,
avec une passivité peut-être clandestinement voluptueuse. Et avant
qu'elle se ressaisît et me parlât, il y avait une seconde pendant
laquelle Albertine ne bougeait pas, souriait dans le vide, avec le
même air de naturel feint et de plaisir dissimulé que si on avait
été en train de faire sa photographie; ou même pour choisir devant
l'objectif une pose plus fringante--celle même qu'elle avait prise
à Doncières quand nous nous promenions avec Saint-Loup: riant et
passant sa langue sur ses lèvres, elle faisait semblant d'agacer un
chien. Certes, à ces moments, elle n'était nullement la même que
quand c'était elle qui était intéressée par des fillettes qui
passaient. Dans ce dernier cas, au contraire, son regard étroit
et velouté se fixait, se collait sur la passante, si adhérent, si
corrosif, qu'il semblait qu'en se retirant il aurait dû emporter
la peau. Mais en ce moment ce regard-là, qui du moins lui donnait
quelque chose de sérieux, jusqu'à la faire paraître souffrante,
m'avait semblé doux auprès du regard atone et heureux qu'elle
avait près des deux jeunes filles, et j'aurais préféré la sombre
expression du désir, qu'elle ressentait peut-être quelquefois, à la
riante expression causée par le désir qu'elle inspirait. Elle avait
beau essayer de voiler la conscience qu'elle en avait, celle-ci la
baignait, l'enveloppait, vaporeuse, voluptueuse, faisait paraître sa
figure toute rose. Mais tout ce qu'Albertine tenait à ces moments-là
en suspens en elle, qui irradiait autour d'elle et me faisait tant
souffrir, qui sait si, hors de ma présence, elle continuerait à
le taire, si aux avances des deux jeunes filles, maintenant que je
n'étais pas là, elle ne répondrait pas audacieusement. Certes, ces
souvenirs me causaient une grande douleur, ils étaient comme un
aveu total des goûts d'Albertine, une confession générale de
son infidélité contre quoi ne pouvaient prévaloir les serments
particuliers qu'elle me faisait, auxquels je voulais croire, les
résultats négatifs de mes incomplètes enquêtes, les assurances,
peut-être faites de connivence avec elle, d'Andrée. Albertine
pouvait me nier ses trahisons particulières; par des mots qui lui
échappaient, plus forts que les déclarations contraires, par ces
regards seuls, elle avait fait l'aveu de ce qu'elle eût voulu cacher,
bien plus que de faits particuliers, de ce qu'elle se fût fait tuer
plutôt que de reconnaître: de son penchant. Car aucun être ne veut
livrer son âme. Malgré la douleur que ces souvenirs me causaient,
aurais-je pu nier que c'était le programme de la matinée du
Trocadéro qui avait réveillé mon besoin d'Albertine? Elle était
de ces femmes à qui leurs fautes pourraient au besoin tenir lieu
de charme, et autant que leurs fautes, leur bonté qui y succède et
ramène en nous cette douceur qu'avec elles, comme un malade qui
n'est jamais bien portant deux jours de suite, nous sommes sans cesse
obligés de reconquérir. D'ailleurs, plus même que leurs fautes
pendant que nous les aimons, il y a leurs fautes avant que nous les
connaissions, et la première de toutes: leur nature. Ce qui rend
douloureuses de telles amours, en effet, c'est qu'il leur préexiste
une espèce de péché originel de la femme, un péché qui nous les
fait aimer, de sorte que, quand nous l'oublions, nous avons moins
besoin d'elle et que, pour recommencer à aimer, il faut recommencer
à souffrir. En ce moment, qu'elle ne retrouvât pas les deux jeunes
filles et savoir si elle connaissait Léa ou non était ce qui
me préoccupait le plus, en dépit de ce qu'on ne devrait pas
s'intéresser aux faits particuliers autrement qu'à cause de leur
signification générale, et malgré la puérilité qu'il y a, aussi
grande que celle du voyage ou du désir de connaître des femmes,
de fragmenter sa curiosité sur ce qui, du torrent invisible
des réalités cruelles qui nous resteront toujours inconnues,
a fortuitement cristallisé dans notre esprit. D'ailleurs,
arriverions-nous à détruire cette cristallisation qu'elle serait
remplacée par une autre aussitôt. Hier je craignais qu'Albertine
n'allât chez Mme Verdurin. Maintenant je n'étais plus préoccupé
que de Léa. La jalousie, qui a un bandeau sur les yeux, n'est pas
seulement impuissante à rien découvrir dans les ténèbres qui
l'enveloppent, elle est encore un de ces supplices où la tâche est
à recommencer sans cesse, comme celle des Danaïdes, comme celle
d'Ixion. Même si ses amies n'étaient pas là, quelle impression
pouvait faire sur elle Léa embellie par le travestissement,
glorifiée par le succès? quelles rêveries laisserait-elle à
Albertine? quels désirs qui, même réfrénés, lui donneraient le
dégoût d'une vie chez moi où elle ne pouvait les assouvir?

D'ailleurs, qui sait si elle ne connaissait pas Léa et n'irait pas
la voir dans sa loge? et même, si Léa ne la connaissait pas, qui
m'assurait que, l'ayant en tout cas aperçue à Balbec, elle ne la
reconnaîtrait pas et ne lui ferait pas de la scène un signe qui
autoriserait Albertine à se faire ouvrir la porte des coulisses?
Un danger semble très évitable quand il est conjuré. Celui-ci ne
l'était pas encore, j'avais peur qu'il ne pût pas l'être, et il
me semblait d'autant plus terrible. Et pourtant, cet amour pour
Albertine, que je sentais presque s'évanouir quand j'essayais de le
réaliser, la violence de ma douleur en ce moment semblait en quelque
sorte m'en donner la preuve. Je n'avais plus souci de rien d'autre,
je ne pensais qu'aux moyens de l'empêcher de rester au Trocadéro,
j'aurais offert n'importe quelle somme à Léa pour qu'elle n'y allât
pas. Si donc on prouve sa préférence par l'action qu'on accomplit
plus que par l'idée qu'on forme, j'aurais aimé Albertine. Mais cette
reprise de ma souffrance ne donnait pas plus de consistance en moi
à l'image d'Albertine. Elle causait mes maux comme une divinité qui
reste invisible. Faisant mille conjectures, je cherchais à parer à
ma souffrance sans réaliser pour cela mon amour. D'abord il fallait
être certain que Léa allât vraiment au Trocadéro. Après avoir
congédié la laitière, je téléphonai à Bloch, lié lui aussi avec
Léa, pour le lui demander. Il n'en savait rien et parut étonné que
cela pût m'intéresser. Je pensai qu'il me fallait aller vite, que
Françoise était tout habillée et moi pas, et, pendant que moi-même
je me levais, je lui fis prendre une automobile; elle devait aller
au Trocadéro, prendre un billet, chercher Albertine partout dans la
salle, et lui remettre un mot de moi. Dans ce mot, je lui disais que
j'étais bouleversé par une lettre reçue à l'instant de la même
dame à cause de qui elle savait que j'avais été si malheureux
une nuit à Balbec. Je lui rappelais que le lendemain elle m'avait
reproché de ne pas l'avoir fait appeler. Aussi je me permettais, lui
disais-je, de lui demander de me sacrifier sa matinée et de venir me
chercher pour aller prendre un peu l'air ensemble afin de tâcher de
me remettre. Mais comme j'en avais pour assez longtemps avant d'être
habillé et prêt, elle me ferait plaisir de profiter de la présence
de Françoise pour aller acheter aux Trois-Quartiers (ce magasin,
étant plus petit, m'inquiétait moins que le Bon Marché) la guimpe
de tulle blanc dont elle avait besoin. Mon mot n'était probablement
pas inutile. A vrai dire, je ne savais rien qu'eût fait Albertine
depuis que je la connaissais, ni même avant. Mais dans sa
conversation (Albertine aurait pu, si je lui en eusse parlé, dire que
j'avais mal entendu), il y avait certaines contradictions, certaines
retouches qui me semblaient aussi décisives qu'un flagrant délit,
mais moins utilisables contre Albertine qui, souvent prise en fraude
comme un enfant, grâce à de brusques redressements stratégiques,
avait chaque fois rendu vaines mes cruelles attaques et rétabli la
situation. Cruelles surtout pour moi. Elle usait, non par raffinement
de style, mais pour réparer ses imprudences, de ces brusques sautes
de syntaxe ressemblant un peu à ce que les grammairiens appellent
anacoluthe ou je ne sais comment. S'étant laissée aller, en parlant
femmes, à dire: «Je me rappelle que dernièrement je», brusquement,
après un «quart de soupir», «je» devenait «elle», c'était une
chose qu'elle avait aperçue en promeneuse innocente, et nullement
accomplie. Ce n'était pas elle qui était le sujet de l'action.
J'aurais voulu me rappeler exactement le commencement de la phrase
pour conclure moi-même, puisqu'elle lâchait pied, à ce qu'en eût
été la fin. Mais comme j'avais entendu cette fin, je me rappelais
mal le commencement, que peut-être mon air d'intérêt lui avait fait
dévier, et je restais anxieux de sa pensée vraie, de son souvenir
véridique. Il en est malheureusement des commencements d'un mensonge
de notre maîtresse comme des commencements de notre propre amour,
ou d'une vocation. Ils se forment, se conglomèrent, ils passent,
inaperçus de notre propre attention. Quand on veut se rappeler de
quelle façon on a commencé d'aimer une femme, on aime déjà; les
rêveries d'avant, on ne se disait pas: c'est le prélude d'un
amour, faisons attention; et elles avançaient par surprise, à peine
remarquées de nous. De même, sauf des cas relativement assez rares,
ce n'est guère que pour la commodité du récit que j'ai souvent
opposé ici un dire mensonger d'Albertine à son assertion première
sur le même sujet. Cette assertion première, souvent, ne lisant pas
dans l'avenir et ne devinant pas quelle affirmation contradictoire lui
ferait pendant, elle s'était glissée inaperçue, entendue certes
de mes oreilles, mais sans que je l'isolasse de la continuité des
paroles d'Albertine. Plus tard, devant le mensonge parlant, ou pris
d'un doute anxieux, j'aurais voulu me rappeler; c'était en vain; ma
mémoire n'avait pas été prévenue à temps; elle avait cru inutile
de garder copie.

Je recommandai à Françoise, quand elle aurait fait sortir Albertine
de la salle, de m'en avertir par téléphone et de la ramener,
contente ou non. «Il ne manquerait plus que cela qu'elle ne soit pas
contente de venir voir Monsieur, répondit Françoise.--Mais je ne
sais pas si elle aime tant que cela me voir.--Il faudrait qu'elle
soit bien ingrate», reprit Françoise, en qui Albertine renouvelait,
après tant d'années, le même supplice d'envie que lui avait
causé jadis Eulalie auprès de ma tante. Ignorant que la situation
d'Albertine auprès de moi n'avait pas été cherchée par elle
mais voulue par moi (ce que, par amour-propre et pour faire enrager
Françoise, j'aimais autant lui cacher), elle admirait et exécrait
son habileté, l'appelait, quand elle parlait d'elle aux autres
domestiques, une «comédienne», une «enjôleuse» qui faisait
de moi ce qu'elle voulait. Elle n'osait pas encore entrer en guerre
contre elle, lui faisait bon visage et se faisait mérite auprès
de moi des services qu'elle lui rendait dans ses relations avec moi,
pensant qu'il était inutile de me rien dire et qu'elle n'arriverait
à rien, mais à l'affût d'une occasion; si jamais elle découvrait
dans la situation d'Albertine une fissure, elle se promettait bien
de l'élargir et de nous séparer complètement. «Bien ingrate? Mais
non, Françoise, c'est moi qui me trouve ingrat, vous ne savez pas
comme elle est bonne avec moi. (Il m'était si doux d'avoir l'air
d'être aimé!) Partez vite.--Je vais me cavaler, et presto.»
L'influence de sa fille commençait à altérer un peu le vocabulaire
de Françoise. Ainsi perdent leur pureté toutes les langues par
l'adjonction de termes nouveaux. Cette décadence du parler de
Françoise, que j'avais connu à ses belles époques, j'en étais, du
reste, indirectement responsable. La fille de Françoise n'aurait pas
fait dégénérer jusqu'au plus bas jargon le langage classique de sa
mère, si elle s'était contentée de parler patois avec elle. Elle
ne s'en était jamais privée, et quand elles étaient toutes deux
auprès de moi, si elles avaient des choses secrètes à se dire, au
lieu d'aller s'enfermer dans la cuisine elles se faisaient, en plein
milieu de ma chambre, une protection plus infranchissable que la porte
la mieux fermée, en parlant patois. Je supposais seulement que
la mère et la fille ne vivaient pas toujours en très bonne
intelligence, si j'en jugeais par la fréquence avec laquelle revenait
le seul mot que je pusse distinguer: m'esasperate (à moins que
l'objet de cette exaspération ne fût moi). Malheureusement la langue
la plus inconnue finit par s'apprendre quand on l'entend toujours
parler. Je regrettais que ce fût le patois, car j'arrivais à le
savoir et n'aurais pas moins bien appris si Françoise avait eu
l'habitude de s'exprimer en persan. Françoise, quand elle s'aperçut
de mes progrès, eut beau accélérer son débit, et sa fille
pareillement, rien n'y fit. La mère fut désolée que je comprisse
le patois, puis contente de me l'entendre parler. A vrai dire, ce
contentement, c'était de la moquerie, car bien que j'eusse fini par
le prononcer à peu près comme elle, elle trouvait entre nos deux
prononciations des abîmes qui la ravissaient et se mit à regretter
de ne plus voir des gens de son pays auxquels elle n'avait jamais
pensé depuis bien des années et qui, paraît-il, se seraient tordus
d'un rire qu'elle eût voulu entendre, en m'écoutant parler si mal le
patois. Cette seule idée la remplissait de gaîté et de regret,
et elle énumérait tel ou tel paysan qui en aurait eu des larmes de
rire. En tout cas, aucune joie ne mélangea la tristesse que, même le
prononçant mal, je le comprisse bien. Les clefs deviennent inutiles
quand celui qu'on veut empêcher d'entrer peut se servir d'un
passe-partout ou d'une pince-monseigneur. Le patois devenant une
défense sans valeur, elle se mit à parler avec sa fille un français
qui devint bien vite celui des plus basses époques.

J'étais prêt, Françoise n'avait pas encore téléphoné; fallait-il
partir sans attendre? Mais qui sait si elle trouverait Albertine? si
celle-ci ne serait pas dans les coulisses? si même, rencontrée par
Françoise, elle se laisserait ramener? Une demi-heure plus tard
le tintement du téléphone retentit et dans mon coeur battaient
tumultueusement l'espérance et la crainte. C'étaient, sur l'ordre
d'un employé de téléphone, un escadron volant de sons qui avec une
vitesse instantanée m'apportaient les paroles du téléphoniste, non
celles de Françoise qu'une timidité et une mélancolie ancestrales,
appliquées à un objet inconnu de ses pères, empêchaient de
s'approcher d'un récepteur, quitte à visiter des contagieux.
Elle avait trouvé au promenoir Albertine seule, qui, étant allée
seulement prévenir Andrée qu'elle ne restait pas, avait rejoint
aussitôt Françoise. «Elle n'était pas fâchée? Ah!
pardon! Demandez à cette dame si cette demoiselle n'était pas
fâchée?...--Cette dame me dit de vous dire que non pas du tout, que
c'était tout le contraire; en tout cas, si elle n'était pas
contente ça ne se connaissait pas. Elles partent maintenant aux
Trois-Quartiers et seront rentrées à deux heures.» Je compris que
deux heures signifiaient trois heures, car il était plus de deux
heures. Mais c'était chez Françoise un de ces défauts particuliers,
permanents, inguérissables, que nous appelons maladies, de ne
pouvoir jamais regarder ni dire l'heure exactement. Je n'ai jamais pu
comprendre ce qui se passait dans sa tête. Quand Françoise, ayant
regardé sa montre, s'il était deux heures disait: il est une heure,
ou il est trois heures, je n'ai jamais pu comprendre si le phénomène
qui avait lieu alors avait pour siège la vue de Françoise, ou sa
pensée, ou son langage; ce qui est certain, c'est que ce phénomène
avait toujours lieu. L'humanité est très vieille. L'hérédité, les
croisements ont donné une force immuable à de mauvaises habitudes,
à des réflexes vicieux. Une personne éternue et râle parce qu'elle
passe près d'un rosier; une autre a une éruption à l'odeur de la
peinture fraîche; beaucoup des coliques s'il faut partir en voyage,
et des petits-fils de voleurs, qui sont millionnaires et généreux,
ne peuvent résister à nous voler cinquante francs. Quant à savoir
en quoi consistait l'impossibilité où était Françoise de dire
l'heure exactement, ce n'est pas elle qui m'a jamais fourni aucune
lumière à cet égard. Car, malgré la colère où ces réponses
inexactes me mettaient d'habitude, Françoise ne cherchait ni à
s'excuser de son erreur, ni à l'expliquer. Elle restait muette, avait
l'air de ne pas m'entendre, ce qui achevait de m'exaspérer. J'aurais
voulu entendre une parole de justification, ne fût-ce que pour la
battre en brèche; mais rien, un silence indifférent. En tout cas,
pour ce qui était d'aujourd'hui, il n'y avait pas de doute, Albertine
allait rentrer avec Françoise à trois heures, Albertine ne verrait
ni Léa ni ses amies. Alors ce danger qu'elle renouât des relations
avec elles étant conjuré, il perdit aussitôt à mes yeux de son
importance et je m'étonnai, en voyant avec quelle facilité il
l'avait été, d'avoir cru que je ne réussirais pas à ce qu'il le
fût. J'éprouvai un vif mouvement de reconnaissance pour Albertine
qui, je le voyais, n'était pas allée au Trocadéro pour les amies de
Léa, et qui me montrait, en quittant la matinée et en rentrant sur
un signe de moi, qu'elle m'appartenait plus que je ne me le figurais.
Il fut plus grand encore quand un cycliste me porta un mot d'elle pour
que je prisse patience, et où il y avait de ces gentilles expressions
qui lui étaient familières: «Mon chéri et cher Marcel, j'arrive
moins vite que ce cycliste dont je voudrais bien prendre la bécane
pour être plus tôt près de vous. Comment pouvez-vous croire que je
puisse être fâchée et que quelque chose puisse m'amuser autant que
d'être avec vous! ce sera gentil de sortir tous les deux, ce serait
encore plus gentil de ne jamais sortir que tous les deux. Quelles
idées vous faites-vous donc? Quel Marcel! Quel Marcel! Toute à vous,
ton Albertine.»

Les robes que je lui achetais, le yacht dont je lui avais parlé,
les peignoirs de Fortuny, tout cela ayant dans cette obéissance
d'Albertine, non pas sa compensation, mais son complément,
m'apparaissait comme autant de privilèges que j'exerçais; car les
devoirs et les charges d'un maître font partie de la domination, et
le définissent, le prouvent tout autant que ses droits. Et ces droits
qu'elle me reconnaissait donnaient précisément à mes charges leur
véritable caractère: j'avais une femme à moi qui, au premier mot
que je lui envoyais à l'improviste, me faisait téléphoner avec
déférence qu'elle revenait, qu'elle se laissait ramener, aussitôt.
J'étais plus maître que je n'avais cru. Plus maître, c'est-à-dire
plus esclave. Je n'avais plus aucune impatience de voir Albertine. La
certitude qu'elle était en train de faire une course avec Françoise,
ou qu'elle reviendrait avec celle-ci à un moment prochain et que
j'eusse volontiers prorogé, éclairait comme un astre radieux et
paisible un temps que j'eusse eu maintenant bien plus de plaisir
à passer seul. Mon amour pour Albertine m'avait fait lever et me
préparer pour sortir, mais il m'empêcherait de jouir de ma sortie.
Je pensais que, par ce dimanche-là, des petites ouvrières, des
midinettes, des cocottes, devaient se promener au Bois. Et avec ces
mots de midinettes, de petites ouvrières (comme cela m'était souvent
arrivé avec un nom propre, un nom de jeune fille lu dans le compte
rendu d'un bal), avec l'image d'un corsage blanc, d'une jupe courte,
parce que derrière cela je mettais une personne inconnue et qui
pourrait m'aimer, je fabriquais tout seul des femmes désirables,
et je me disais: «Comme elles doivent être bien!» Mais à quoi me
servirait-il qu'elles le fussent puisque je ne sortirais pas seul?
Profitant de ce que j'étais encore seul, et fermant à demi les
rideaux pour que le soleil ne m'empêchât pas de lire les notes,
je m'assis au piano et ouvris au hasard la sonate de Vinteuil qui y
était posée, et je me mis à jouer; parce que l'arrivée d'Albertine
était encore un peu éloignée, mais en revanche tout à fait
certaine, j'avais à la fois du temps et de la tranquillité d'esprit.
Baigné dans l'attente pleine de sécurité de son retour avec
Françoise et la confiance en sa docilité comme dans la béatitude
d'une lumière intérieure aussi réchauffante que celle du dehors,
je pouvais disposer de ma pensée, la détacher un moment d'Albertine,
l'appliquer à la sonate. Même en celle-ci, je ne m'attachai pas
à remarquer combien la combinaison du motif voluptueux et du motif
anxieux répondait davantage maintenant à mon amour pour Albertine,
duquel la jalousie avait été si longtemps absente que j'avais pu
confesser à Swann mon ignorance de ce sentiment. Non, prenant la
sonate à un autre point de vue, la regardant en soi-même comme
l'oeuvre d'un grand artiste, j'étais ramené par le flot sonore vers
les jours de Combray--je ne veux pas dire de Montjouvain et du côté
de Méséglise, mais des promenades du côté de Guermantes--où
j'avais moi-même désiré d'être un artiste. En abandonnant, en
fait, cette ambition, avais-je renoncé à quelque chose de réel?
La vie pouvait-elle me consoler de l'art? y avait-il dans l'art une
réalité plus profonde où notre personnalité véritable trouve une
expression que ne lui donnent pas les actions de la vie? Chaque grand
artiste semble, en effet, si différent des autres, et nous donne tant
cette sensation de l'individualité que nous cherchons en vain dans
l'existence quotidienne. Au moment où je pensais cela, une mesure
de la sonate me frappa, mesure que je connaissais bien pourtant, mais
parfois l'attention éclaire différemment des choses connues pourtant
depuis longtemps et où nous remarquons ce que nous n'avions jamais
vu. En jouant cette mesure, et bien que Vinteuil fût là en train
d'exprimer un rêve qui fût resté tout à fait étranger à Wagner,
je ne pus m'empêcher de murmurer: «Tristan», avec le sourire qu'a
l'ami d'une famille retrouvant quelque chose de l'aïeul dans une
intonation, un geste du petit-fils qui ne l'a pas connu. Et comme
on regarde alors une photographie qui permet de préciser la
ressemblance, par-dessus la sonate de Vinteuil j'installai sur le
pupitre la partition de _Tristan_, dont on donnait justement cet
après-midi-là des fragments au concert Lamoureux. Je n'avais, à
admirer le maître de Bayreuth, aucun des scrupules de ceux à qui,
comme à Nietzsche, le devoir dicte de fuir, dans l'art comme dans la
vie, la beauté qui les tente, et qui s'arrachent à _Tristan_ comme
ils renient _Parsifal_ et, par ascétisme spirituel, de mortification
en mortification parviennent, en suivant le plus sanglant des chemins
de croix, à s'élever jusqu'à la pure connaissance et à l'adoration
parfaite du _Postillon de Longjumeau_. Je me rendais compte de tout ce
qu'a de réel l'oeuvre de Wagner, en revoyant ces thèmes insistants
et fugaces qui visitent un acte, ne s'éloignent que pour revenir,
et, parfois lointains, assoupis, presque détachés, sont, à d'autres
moments, tout en restant vagues, si pressants et si proches, si
internes, si organiques, si viscéraux qu'on dirait la reprise moins
d'un motif que d'une névralgie.

La musique, bien différente en cela de la société d'Albertine,
m'aidait à descendre en moi-même, à y découvrir du nouveau: la
diversité que j'avais en vain cherchée dans la vie, dans le voyage,
dont pourtant la nostalgie m'était donnée par ce flot sonore qui
faisait mourir à côté de moi ses vagues ensoleillées. Diversité
double. Comme le spectre extériorise pour nous la composition de
la lumière, l'harmonie d'un Wagner, la couleur d'un Elstir nous
permettent de connaître cette essence qualitative des sensations d'un
autre où l'amour pour un autre être ne nous fait pas pénétrer.
Puis diversité au sein de l'oeuvre même, par le seul moyen qu'il y
a d'être effectivement divers: réunir diverses individualités.
Là où un petit musicien prétendrait qu'il peint un écuyer, un
chevalier, alors qu'il leur ferait chanter la même musique, au
contraire, sous chaque dénomination, Wagner met une réalité
différente, et chaque fois que paraît un écuyer, c'est une figure
particulière, à la fois compliquée et simpliste, qui, avec un
entrechoc de lignes joyeux et féodal, s'inscrit dans l'immensité
sonore. D'où la plénitude d'une musique que remplissent en effet
tant de musiques dont chacune est un être. Un être ou l'impression
que nous donne un aspect momentané de la nature. Même ce qui est le
plus indépendant du sentiment qu'elle nous fait éprouver garde sa
réalité extérieure et entièrement définie; le chant d'un oiseau,
la sonnerie du cor d'un chasseur, l'air que joue un pâtre sur son
chalumeau, découpent à l'horizon leur silhouette sonore. Certes,
Wagner allait la rapprocher, s'en servir, la faire entrer dans un
orchestre, l'asservir aux plus hautes idées musicales, mais en
respectant toutefois son originalité première comme un huchier les
fibres, l'essence particulière du bois qu'il sculpte.

Mais malgré la richesse de ces oeuvres où la contemplation de la
nature a sa place à côté de l'action, à côté d'individus qui
ne sont pas que des noms de personnages, je songeais combien tout
de même ces oeuvres participent à ce caractère d'être--bien que
merveilleusement--toujours incomplètes, qui est le caractère de
toutes les grandes oeuvres du XIXe siècle, du XIXe siècle dont les
plus grands écrivains ont marqué leurs livres, mais, se regardant
travailler comme s'ils étaient à la fois l'ouvrier et le juge, ont
tiré de cette autocontemplation une beauté nouvelle extérieure et
supérieure à l'oeuvre, lui imposant rétroactivement une unité,
une grandeur qu'elle n'a pas. Sans s'arrêter à celui qui a vu
après coup dans ses romans une _Comédie Humaine_, ni à ceux qui
appelèrent des poèmes ou des essais disparates _La Légende des
siècles_ et _La Bible de l'Humanité_, ne peut-on pas dire, pourtant,
de ce dernier qu'il incarne si bien le XIXe siècle que, les plus
grandes beautés de Michelet, il ne faut pas tant les chercher dans
son oeuvre même que dans les attitudes qu'il prend en face de son
oeuvre, non pas dans son _Histoire de France_ ou dans son _Histoire
de la Révolution_, mais dans ses préfaces à ses livres. Préfaces,
c'est-à-dire pages écrites après eux, où il les considère, et
auxquelles il faut joindre çà et là quelques phrases commençant
d'habitude par un: «Le dirai-je» qui n'est pas une précaution de
savant, mais une cadence de musicien. L'autre musicien, celui qui
me ravissait en ce moment, Wagner, tirant de ses tiroirs un morceau
délicieux pour le faire entrer comme thème rétrospectivement
nécessaire dans une oeuvre à laquelle il ne songeait pas au moment
où il l'avait composé, puis ayant composé un premier opéra
mythologique, puis un second, puis d'autres encore, et s'apercevant
tout à coup qu'il venait de faire une tétralogie, dut éprouver un
peu de la même ivresse que Balzac quand, jetant sur ses ouvrages le
regard à la fois d'un étranger et d'un père, trouvant à celui-ci
la pureté de Raphaël, à cet autre la simplicité de l'Évangile,
il s'avisa brusquement, en projetant sur eux une illumination
rétrospective, qu'ils seraient plus beaux réunis en un cycle où
les mêmes personnages reviendraient, et ajouta à son oeuvre, en ce
raccord, un coup de pinceau, le dernier et le plus sublime. Unité
ultérieure, non factice, sinon elle fût tombée en poussière
comme tant de systématisations d'écrivains médiocres qui, à grand
renfort de titres et de sous-titres, se donnent l'apparence d'avoir
poursuivi un seul et transcendant dessein. Non fictive, peut-être
même plus réelle d'être ultérieure, d'être née d'un moment
d'enthousiasme où elle est découverte entre des morceaux qui n'ont
plus qu'à se rejoindre. Unité qui s'ignorait, donc vitale et non
logique, qui n'a pas proscrit la variété, refroidi l'exécution.
Elle surgit (mais s'appliquant cette fois à l'ensemble) comme tel
morceau composé à part, né d'une inspiration, non exigé par le
développement artificiel d'une thèse, et qui vient s'intégrer au
reste. Avant le grand mouvement d'orchestre qui précède le retour
d'Yseult, c'est l'oeuvre elle-même qui a attiré à soi l'air de
chalumeau à demi oublié d'un pâtre. Et, sans doute, autant la
progression de l'orchestre à l'approche de la nef, quand il s'empare
de ces notes du chalumeau, les transforme, les associe à son ivresse,
brise leur rythme, éclaire leur tonalité, accélère leur mouvement,
multiplie leur instrumentation, autant sans doute Wagner lui-même
a eu de joie quand il découvrit dans sa mémoire l'air d'un pâtre,
l'agrégea à son oeuvre, lui donna toute sa signification. Cette
joie, du reste, ne l'abandonne jamais. Chez lui, quelle que soit la
tristesse du poète, elle est consolée, surpassée--c'est-à-dire
malheureusement vite détruite--par l'allégresse du fabricateur.
Mais alors, autant que par l'identité que j'avais remarquée tout
à l'heure entre la phrase de Vinteuil et celle de Wagner, j'étais
troublé par cette habileté vulcanienne. Serait-ce elle qui donnerait
chez les grands artistes l'illusion d'une originalité foncière,
irréductible en apparence, reflet d'une réalité plus qu'humaine,
en fait produit d'un labeur industrieux? Si l'art n'est que cela, il
n'est pas plus réel que la vie, et je n'avais pas tant de regrets
à avoir. Je continuais à jouer _Tristan_. Séparé de Wagner par la
cloison sonore, je l'entendais exulter, m'inviter à partager sa joie,
j'entendais redoubler le rire immortellement jeune et les coups
de marteau de Siegfried; du reste, plus merveilleusement frappées
étaient ces phrases, plus librement l'habileté technique de
l'ouvrier servait à leur faire quitter la terre, oiseaux pareils non
au cygne de Lohengrin mais à cet aéroplane que j'avais vu à Balbec
changer son énergie en élévation, planer au-dessus des flots, et se
perdre dans le ciel. Peut-être, comme les oiseaux qui montent le plus
haut, qui volent le plus vite, ont une aile plus puissante, fallait-il
de ces appareils vraiment matériels pour explorer l'infini, de ces
cent-vingt chevaux marque Mystère, où pourtant, si haut qu'on plane,
on est un peu empêché de goûter le silence des espaces par le
puissant ronflement du moteur!

Je ne sais pourquoi le cours de mes rêveries, qui avait suivi
jusque-là des souvenirs de musique, se détourna sur ceux qui en ont
été, à notre époque, les meilleurs exécutants, et parmi lesquels,
le surfaisant un peu, je faisais figurer Morel. Aussitôt ma pensée
fit un brusque crochet, et c'est au caractère de Morel, à certaines
des singularités de ce caractère, que je me mis à songer. Au
reste--et cela pouvait se conjoindre, mais non se confondre avec la
neurasthénie qui le rongeait--Morel avait l'habitude de parler de sa
vie, mais en présentant une image si enténébrée qu'il était
très difficile de rien distinguer. Il se mettait, par exemple, à
la complète disposition de M. de Charlus à condition de garder ses
soirées libres, car il désirait pouvoir, après le dîner, aller
suivre un cours d'algèbre. M. de Charlus autorisait, mais demandait
à le voir après. «Impossible, c'est une vieille peinture
italienne» (cette plaisanterie n'a aucun sens, transcrite ainsi; mais
M. de Charlus ayant fait lire à Morel l'_Éducation sentimentale_,
à l'avant-dernier chapitre duquel Frédéric Moreau dit cette phrase,
par plaisanterie Morel ne prononçait jamais le mot «impossible»
sans le faire suivre de ceux-ci: «c'est une vieille peinture
italienne»), le cours dure fort tard, et c'est déjà un grand
dérangement pour le professeur qui, naturellement, serait
froissé.--Mais il n'y a même pas besoin de cours, l'algèbre ce
n'est pas la natation ni même l'anglais, cela s'apprend aussi
bien dans un livre», répliquait M. de Charlus, qui avait deviné
aussitôt dans le cours d'algèbre une de ces images où on ne pouvait
rien débrouiller du tout. C'était peut-être une coucherie avec une
femme, ou, si Morel cherchait à gagner de l'argent par des moyens
louches et s'était affilié à la police secrète, une expédition
avec des agents de la sûreté, et qui sait? pis encore, l'attente
d'un gigolo dont on pourra avoir besoin dans une maison de
prostitution. «Bien plus facilement même, dans un livre, répondait
Morel à M. de Charlus, car on ne comprend rien à un cours
d'algèbre.--Alors pourquoi ne l'étudies-tu pas plutôt chez moi
où tu es tellement plus confortablement», aurait pu répondre M. de
Charlus, mais il s'en gardait bien, sachant qu'aussitôt, conservant
seulement le même caractère nécessaire de réserver les heures du
soir, le cours d'algèbre imaginé se fût changé immédiatement en
une obligatoire leçon de danse ou de dessin. En quoi M. de Charlus
put s'apercevoir qu'il se trompait, en partie du moins, Morel
s'occupant souvent chez le baron à résoudre des équations. M. de
Charlus objecta bien que l'algèbre ne pouvait guère servir à un
violoniste. Morel riposta qu'elle était une distraction pour passer
le temps et combattre la neurasthénie. Sans doute M. de Charlus eût
pu chercher à se renseigner, à apprendre ce qu'étaient, au vrai,
ces mystérieux et inéluctables cours d'algèbre qui ne se donnaient
que la nuit. Mais pour s'occuper de dévider l'écheveau des
occupations de Morel, M. de Charlus était trop engagé dans celles du
monde. Les visites reçues ou faites, le temps passé au cercle, les
dîners en ville, les soirées au théâtre l'empêchaient d'y penser,
ainsi qu'à cette méchanceté violente et sournoise que Morel avait
à la fois, disait-on, laissé éclater et dissimulée dans les
milieux successifs, les différentes villes par où il avait passé,
et où on ne parlait de lui qu'avec un frisson, en baissant la voix,
et sans oser rien raconter.

Ce fut malheureusement un des éclats de cette nervosité méchante
qu'il me fut donné, ce jour-là, d'entendre, comme, ayant quitté le
piano, j'étais descendu dans la cour pour aller au-devant d'Albertine
qui n'arrivait pas. En passant devant la boutique de Jupien, où Morel
et celle que je croyais devoir être bientôt sa femme étaient seuls,
Morel criait à tue-tête, ce qui faisait sortir de lui un accent
que je ne lui connaissais pas, paysan, refoulé d'habitude, et
extrêmement étrange. Les paroles ne l'étaient pas moins, fautives
au point de vue du français, mais il connaissait tout imparfaitement.
«Voulez-vous sortir, grand pied de grue, grand pied de grue, grand
pied de grue», répétait-il à la pauvre petite qui certainement,
au début, n'avait pas compris ce qu'il voulait dire, puis qui,
tremblante et fière, restait immobile devant lui. «Je vous ai dit de
sortir, grand pied de grue, grand pied de grue; allez chercher votre
oncle pour que je lui dise ce que vous êtes, putain.» Juste à ce
moment la voix de Jupien, qui rentrait en causant avec un de ses amis,
se fit entendre dans la cour, et comme je savais que Morel était
extrêmement poltron, je trouvai inutile de joindre mes forces à
celles de Jupien et de son ami, lesquels dans un instant seraient
dans la boutique, et je remontai pour éviter Morel qui, bien qu'ayant
feint de tant désirer qu'on fît venir Jupien (probablement pour
effrayer et dominer la petite par un chantage ne reposant peut-être
sur rien), se hâta de sortir dès qu'il l'entendit dans la cour.
Les paroles rapportées ne sont rien, elles n'expliqueraient pas le
battement de coeur avec lequel je remontai. Ces scènes auxquelles
nous assistons dans la vie trouvent un élément de force incalculable
dans ce que les militaires appellent, en matière d'offensive, le
bénéfice de la surprise, et j'avais beau éprouver tant de calme
douceur à savoir qu'Albertine, au lieu de rester au Trocadéro,
allait rentrer auprès de moi, je n'en avais pas moins dans l'oreille
l'accent de ces mots dix fois répétés: «grand pied de grue, grand
pied de grue», qui m'avaient bouleversé.

Peu à peu mon agitation se calma. Albertine allait rentrer. Je
l'entendrais sonner à la porte dans un instant. Je sentis que ma vie
n'était plus comme elle aurait pu être, et qu'avoir ainsi une femme
avec qui, tout naturellement, quand elle allait être de retour, je
devrais sortir, vers l'embellissement de qui allaient être de plus en
plus détournées les forces et l'activité de mon être, faisait de
moi comme une tige accrue, mais alourdie par le fruit opulent en qui
passent toutes ses réserves. Contrastant avec l'anxiété que j'avais
encore il y a une heure, le calme que me causait le retour d'Albertine
était plus vaste que celui que j'avais ressenti le matin, avant son
départ. Anticipant sur l'avenir, dont la docilité de mon amie
me rendait à peu près maître, plus résistant, comme rempli et
stabilisé par la présence imminente, importune, inévitable et
douce, c'était le calme (nous dispensant de chercher le bonheur
en nous-mêmes) qui naît d'un sentiment familial et d'un bonheur
domestique. Familial et domestique: tel fut encore, non moins que le
sentiment qui avait amené tant de paix en moi tandis que j'attendais
Albertine, celui que j'éprouvai ensuite en me promenant avec elle.
Elle ôta un instant son gant, soit pour toucher ma main, soit pour
m'éblouir en me laissant voir à son petit doigt, à côté de celle
donnée par Mme Bontemps, une bague où s'étendait la large et
liquide nappe d'une claire feuille de rubis: «Encore une nouvelle
bague, Albertine. Votre tante est d'une générosité!--Non, celle-là
ce n'est pas ma tante, dit-elle en riant. C'est moi qui l'ai achetée,
comme, grâce à vous, je peux faire de grosses économies. Je ne
sais même pas à qui elle a appartenu. Un voyageur qui n'avait pas
d'argent la laissa au propriétaire d'un hôtel où j'étais descendue
au Mans. Il ne savait qu'en faire et l'aurait vendue bien au-dessous
de sa valeur. Mais elle était encore bien trop chère pour moi.
Maintenant que, grâce à vous, je deviens une dame chic, je lui ai
fait demander s'il l'avait encore. Et la voici.--Cela fait bien des
bagues, Albertine. Où mettrez-vous celle que je vais vous donner?
En tout cas, celle-ci est très jolie; je ne peux pas distinguer les
ciselures autour du rubis, on dirait une tête d'homme grimaçante.
Mais je n'ai pas une assez bonne vue.--Vous l'auriez meilleure que
cela ne vous avancerait pas beaucoup. Je ne distingue pas non plus.»
Jadis il m'était souvent arrivé, en lisant des Mémoires, un roman,
où un homme sort toujours avec une femme, goûte avec elle, de
désirer pouvoir faire ainsi. J'avais cru parfois y réussir, par
exemple en amenant avec moi la maîtresse de Saint-Loup, en allant
dîner avec elle. Mais j'avais beau appeler à mon secours l'idée que
je jouais bien à ce moment-là le personnage que j'avais envié dans
le roman, cette idée me persuadait que je devais avoir du plaisir
auprès de Rachel, et ne m'en donnait pas. C'est que, chaque fois
que nous voulons imiter quelque chose qui fut vraiment réel,
nous oublions que ce quelque chose fut produit non par la volonté
d'imiter, mais par une force inconsciente, et réelle, elle aussi;
mais cette impression particulière que n'avait pu me donner tout mon
désir d'éprouver un plaisir délicat à me promener avec Rachel,
voici maintenant que je l'éprouvais sans l'avoir cherchée le moins
du monde, mais pour des raisons tout autres, sincères, profondes;
pour citer un exemple, pour cette raison que ma jalousie m'empêchait
d'être loin d'Albertine, et, du moment que je pouvais sortir, de la
laisser aller se promener sans moi. Je ne l'éprouvais que maintenant
parce que la connaissance est non des choses extérieures qu'on veut
observer, mais des sensations involontaires; parce qu'autrefois une
femme avait beau être dans la même voiture que moi, elle n'était
pas _en réalité_ à côté de moi tant que ne l'y recréait pas à
tout instant un besoin d'elle comme j'en avais un d'Albertine, tant
que la caresse constante de mon regard ne lui rendait pas sans cesse
ces teintes qui demandent à être perpétuellement rafraîchies, tant
que les sens, même apaisés mais qui se souviennent, ne mettaient pas
sous ces couleurs la saveur et la consistance, tant qu'unie aux sens
et à l'imagination qui les exalte, la jalousie ne maintenait pas
cette femme en équilibre auprès de moi par une attraction compensée
aussi puissante que la loi de la gravitation. Notre voiture descendait
vite les boulevards, les avenues, dont les hôtels en rangée, rose
congélation de soleil et de froid, me rappelaient mes visites chez
Mme Swann doucement éclairée par les chrysanthèmes en attendant
l'heure des lampes. J'avais à peine le temps d'apercevoir, aussi
séparé d'elles derrière la vitre de l'auto que je l'aurais été
derrière la fenêtre de ma chambre, une jeune fruitière, une
crémière, debout devant sa porte, illuminée par le beau temps,
comme une héroïne que mon désir suffisait à engager dans des
péripéties délicieuses, au seuil d'un roman que je ne connaîtrais
pas. Car je ne pouvais demander à Albertine de m'arrêter, et déjà
n'étaient plus visibles les jeunes femmes dont mes yeux avaient à
peine distingué les traits et caressé la fraîcheur dans la blonde
vapeur où elles étaient baignées. L'émotion dont je me sentais
saisi en apercevant la fille d'un marchand de vins à sa caisse ou
une blanchisseuse causant dans la rue était l'émotion qu'on a à
reconnaître des Déesses. Depuis que l'Olympe n'existe plus,
ses habitants vivent sur la terre. Et quand, faisant un tableau
mythologique, les peintres ont fait poser pour Vénus ou Cérès des
filles du peuple exerçant les plus vulgaires métiers, bien loin de
commettre un sacrilège, ils n'ont fait que leur ajouter, que
leur rendre la qualité, les attributs divers dont elles étaient
dépouillées. «Comment vous a semblé le Trocadéro, petite
folle?--Je suis rudement contente de l'avoir quitté pour venir
avec vous. Comme monument c'est assez moche, n'est-ce pas? C'est de
Davioud, je crois.--Mais comme ma petite Albertine s'instruit! En
effet, c'est de Davioud, mais je l'avais oublié.--Pendant que vous
dormez je lis vos livres, grand paresseux.--Petite, voilà, vous
changez tellement vite et vous devenez tellement intelligente
(c'était vrai, mais, de plus, je n'étais pas fâché qu'elle eût la
satisfaction, à défaut d'autres, de se dire que, du moins, le temps
qu'elle passait chez moi n'était pas entièrement perdu pour elle)
que je vous dirais, au besoin, des choses qui seraient généralement
considérées comme fausses et qui correspondent à une vérité que
je cherche. Vous savez ce que c'est que l'impressionnisme?--Très
bien.--Eh! bien, voyez ce que je veux dire: vous vous rappelez
l'église de Marcouville l'Orgueilleuse qu'Elstir n'aimait pas parce
qu'elle était neuve? Est-ce qu'il n'est pas en contradiction avec
son propre impressionnisme quand il retire ainsi ces monuments de
l'impression globale où ils sont compris pour les amener hors de la
lumière où ils sont dissous et examiner en archéologue leur valeur
intrinsèque? Quand il peint, est-ce qu'un hôpital, une école, une
affiche sur un mur ne sont pas de la même valeur qu'une cathédrale
inestimable, qui est à côté, dans une image indivisible?
Rappelez-vous comme la façade était cuite par le soleil, comme
le relief de ces saints de Marcouville surnageait dans la lumière.
Qu'importe qu'un monument soit neuf s'il paraît vieux, et même s'il
ne le paraît pas. Ce que les vieux quartiers contiennent de poésie
a été extrait jusqu'à la dernière goutte, mais certaines maisons
nouvellement bâties pour de petits bourgeois cossus, dans des
quartiers neufs, où la pierre trop blanche est fraîchement sciée,
ne déchirent-elles pas l'air torride de midi en juillet, à l'heure
où les commerçants reviennent déjeuner dans la banlieue, d'un cri
aussi acide que l'odeur des cerises attendant que le déjeuner soit
servi dans la salle à manger obscure, où les prismes de verre pour
poser les couteaux projettent des feux multicolores et aussi beaux que
les verrières de Chartres?--Ce que vous êtes gentil! Si je deviens
jamais intelligente, ce sera grâce à vous.--Pourquoi, dans une belle
journée, détacher ses yeux du Trocadéro dont les tours en cou de
girafe font penser à la chartreuse de Pavie?--Il m'a rappelé aussi,
dominant comme cela sur son tertre, une reproduction de Mantegna que
vous avez, je crois que c'est Saint-Sébastien, où il y a au fond
une ville en amphithéâtre et où on jurerait qu'il y a le
Trocadéro.--Vous voyez bien! Mais comment avez-vous vu la
reproduction de Mantegna? Vous êtes renversante.» Nous étions
arrivés dans des quartiers plus populaires, et l'érection d'une
Vénus ancillaire derrière chaque comptoir faisait de lui comme un
autel suburbain au pied duquel j'aurais voulu passer ma vie.

Comme on fait à la veille d'une mort prématurée, je dressais
le compte des plaisirs dont me privait le point final qu'Albertine
mettait à ma liberté. A Passy, ce fut sur la chaussée même, à
cause de l'encombrement, que des jeunes filles se tenant par la taille
m'émerveillèrent de leur sourire. Je n'eus pas le temps de le bien
distinguer, mais il était peu probable que je le surprisse; dans
toute foule, en effet, dans toute foule jeune, il n'est pas rare que
l'on rencontre l'effigie d'un noble profil. De sorte que ces
cohues populaires des jours de fête sont pour le voluptueux aussi
précieuses que pour l'archéologue le désordre d'une terre où une
fouille fait apparaître des médailles antiques. Nous arrivâmes au
Bois. Je pensais que, si Albertine n'était pas sortie avec moi, je
pourrais en ce moment, au cirque des Champs-Élysées, entendre la
tempête wagnérienne faire gémir tous les cordages de l'orchestre,
attirer à elle, comme une écume légère, l'air de chalumeau
que j'avais joué tout à l'heure, le faire voler, le pétrir, le
déformer, le diviser, l'entraîner dans un tourbillon grandissant. Du
moins je voulais que notre promenade fût courte et que nous rentrions
de bonne heure, car, sans en parler à Albertine, j'avais décidé
d'aller le soir chez les Verdurin. Ils m'avaient envoyé dernièrement
une invitation que j'avais jetée au panier avec toutes les autres.
Mais je me ravisais pour ce soir, car je voulais tâcher d'apprendre
quelles personnes Albertine avait pu espérer rencontrer l'après-midi
chez eux. A vrai dire, j'en étais arrivé avec Albertine à ce moment
où, si tout continue de même, si les choses se passent normalement,
une femme ne sert plus pour nous que de transition avec une autre
femme. Elle tient à notre coeur encore, mais bien peu; nous avons
hâte d'aller chaque soir trouver des inconnues, et surtout des
inconnues connues d'elle, lesquelles pourront nous raconter sa vie.
Elle, en effet, nous avons possédé, épuisé tout ce qu'elle a
consenti à nous livrer d'elle-même. Sa vie, c'est elle-même encore,
mais justement la partie que nous ne connaissons pas, les choses
sur quoi nous l'avons vainement interrogée et que nous pourrons
recueillir sur des lèvres neuves.

Si ma vie avec Albertine devait m'empêcher d'aller à Venise,
de voyager, du moins j'aurais pu tantôt, si j'avais été seul,
connaître les jeunes midinettes éparses dans l'ensoleillement de ce
beau dimanche, et dans la beauté de qui je faisais entrer pour une
grande part la vie inconnue qui les animait. Les yeux qu'on voit ne
sont-ils pas tout pénétrés par un regard dont on ne sait pas les
images, les souvenirs, les attentes, les dédains qu'il porte et dont
on ne peut pas les séparer? Cette existence, qui est celle de l'être
qui passe, ne donnera-t-elle pas, selon ce qu'elle est, une valeur
variable au froncement de ces sourcils, à la dilatation de ces
narines? La présence d'Albertine me privait d'aller à elles, et
peut-être ainsi de cesser de les désirer. Celui qui veut entretenir
en soi le désir de continuer à vivre et la croyance en quelque chose
de plus délicieux que les choses habituelles doit se promener, car
les rues, les avenues, sont pleines de Déesses. Mais les Déesses ne
se laissent pas approcher. Çà et là, entre les arbres, à l'entrée
de quelque café, une servante veillait comme une nymphe à l'orée
d'un bois sacré, tandis qu'au fond trois jeunes filles étaient
assises à côté de l'arc immense de leurs bicyclettes posées à
côté d'elles, comme trois immortelles accoudées au nuage ou au
coursier fabuleux sur lesquels elles accomplissaient leurs voyages
mythologiques. Je remarquais que chaque fois qu'Albertine les
regardait un instant, toutes ces filles, avec une attention profonde,
se retournaient aussitôt vers moi. Mais je n'étais trop tourmenté
ni par l'intensité de cette contemplation, ni par sa brièveté que
l'intensité compensait; en effet, pour cette dernière, il arrivait
souvent qu'Albertine, soit fatigue, soit manière de regarder
particulière à un être attentif, considérait ainsi, dans une sorte
de méditation, fût-ce mon père, fût-ce Françoise; et quant à sa
vitesse à se retourner vers moi, elle pouvait être motivée par le
fait qu'Albertine, connaissant mes soupçons, pouvait vouloir, même
s'ils n'étaient pas justifiés, éviter de leur donner prise. Cette
attention, d'ailleurs, qui m'eût semblé criminelle de la part
d'Albertine (et tout autant si elle avait eu pour objet des jeunes
gens), je l'attachais, sans me croire un instant coupable et en
trouvant presque qu'Albertine l'était en m'empêchant, par sa
présence, de m'arrêter et de descendre vers elles, sur toutes les
midinettes. On trouve innocent de désirer et atroce que l'autre
désire. Et ce contraste entre ce qui concerne ou bien nous ou bien
celle que nous aimons n'a pas trait au désir seulement, mais aussi
au mensonge. Quelle chose plus usuelle que lui, qu'il s'agisse de
masquer, par exemple, les faiblesses quotidiennes d'une santé qu'on
veut faire croire forte, de dissimuler un vice, ou d'aller, sans
froisser autrui, à la chose que l'on préfère? Il est l'instrument
de conservation le plus nécessaire et le plus employé. Or c'est lui
que nous avons la prétention de bannir de la vie de celle que nous
aimons, c'est lui que nous épions, que nous flairons, que nous
détestons partout. Il nous bouleverse, il suffit à amener une
rupture, il nous semble cacher les plus grandes fautes, à moins qu'il
ne les cache si bien que nous ne les soupçonnions pas. Étrange état
que celui où nous sommes à ce point sensibles à un agent pathogène
que son pullulement universel rend inoffensif aux autres et si grave
pour le malheureux qui ne se trouve plus avoir d'immunité contre lui!

La vie de ces jolies filles (à cause de mes longues périodes de
réclusion j'en rencontrais si rarement) me paraissait, ainsi qu'à
tous ceux chez qui la facilité des réalisations n'a pas amorti la
puissance de concevoir, quelque chose d'aussi différent de ce que je
connaissais, d'aussi désirable que les villes les plus merveilleuses
que promet le voyage.

La déception éprouvée auprès des femmes que j'avais connues,
dans les villes où j'étais allé, ne m'empêchait pas de me laisser
prendre à l'attrait des nouvelles et de croire à leur réalité;
aussi de même que voir Venise--Venise dont le temps printanier
me donnait aussi la nostalgie et que le mariage avec Albertine
m'empêcherait de connaître--voir Venise dans un panorama que Ski
eût peut-être déclaré plus joli de tons que la ville réelle,
ne m'eût en rien remplacé le voyage à Venise, dont la longueur
déterminée sans que j'y fusse pour rien me semblait indispensable
à franchir; de même, si jolie fût-elle, la midinette qu'une
entremetteuse m'eût artificiellement procurée n'eût nullement pu se
substituer pour moi à celle qui, la taille dégingandée, passait en
ce moment sous les arbres en riant avec une amie. Celle que j'eusse
trouvée dans une maison de passe, eût-elle été plus jolie que
cela, n'eût pas été la même chose, parce que nous ne regardons pas
les yeux d'une fille que nous ne connaissons pas comme nous ferions
d'une petite plaque d'opale ou d'agate. Nous savons que le petit rayon
qui les irise ou les grains de brillant qui les font étinceler sont
tout ce que nous pouvons voir d'une pensée, d'une volonté, d'une
mémoire où résident la maison familiale que nous ne connaissons
pas, les amis chers que nous envions. Arriver à nous emparer de tout
cela, qui est si difficile, si rétif, c'est ce qui donne sa valeur au
regard bien plus que sa seule beauté matérielle (par quoi peut
être expliqué qu'un même jeune homme éveille tout un roman dans
l'imagination d'une femme qui a entendu dire qu'il était le prince de
Galles, alors qu'elle ne fait plus attention à lui quand elle apprend
qu'elle s'est trompée); trouver la midinette dans la maison de passe,
c'est la trouver vidée de cette vie inconnue qui la pénètre et
que nous aspirons à posséder avec elle; c'est nous approcher d'yeux
devenus en effet de simples pierres précieuses, d'un nez dont le
froncement est aussi dénué de signification que celui d'une fleur.
Non, cette midinette inconnue et qui passait là, il me semblait aussi
indispensable, si je voulais continuer à croire à sa réalité,
d'essayer ses résistances--en y adaptant mes directions, en allant
au-devant d'un affront, en revenant à la charge, en obtenant un
rendez-vous, en l'attendant à la sortie des ateliers, en connaissant,
épisode par épisode, ce qui composait la vie de cette petite, en
traversant ce dont s'enveloppait pour elle le plaisir que je cherchais
et la distance que ses habitudes différentes et sa vie spéciale
mettaient entre moi et l'attention, la faveur que je voulais atteindre
et capter--que de faire un long trajet en chemin de fer si je voulais
croire à la réalité de la Venise que je verrais et qui ne serait
pas qu'un spectacle d'exposition universelle. Mais ces similitudes
mêmes du désir et du voyage firent que je me promis de serrer un
jour d'un peu plus près la nature de cette force invisible mais
aussi puissante que les croyances, ou, dans le monde physique, que la
pression atmosphérique, qui portait si haut les cités, les femmes,
tant que je ne les connaissais pas, et qui se dérobait sous elles
dès que je les avais approchées, les faisait tomber aussitôt à
plat sur le terre à terre de la plus triviale réalité.

Plus loin une autre fillette était agenouillée près de sa
bicyclette qu'elle arrangeait. Une fois la réparation faite, la jeune
coureuse monta sur sa bicyclette, mais sans l'enfourcher comme eût
fait un homme. Pendant un instant la bicyclette tangua, et le jeune
corps sembla s'être accru d'une voile, d'une aile immense; et
bientôt nous vîmes s'éloigner à toute vitesse la jeune créature
mi-humaine, mi-ailée, ange ou péri, poursuivant son voyage.

Voilà ce dont une vie avec Albertine me privait justement. Dont elle
me privait? N'aurais-je pas dû penser: dont elle me gratifiait au
contraire? Si Albertine n'avait pas vécu avec moi, avait été libre,
j'eusse imaginé, et avec raison, toutes ces femmes comme des objets
possibles, probables, de son désir, de son plaisir. Elles me
fussent apparues comme ces danseuses qui, dans un ballet diabolique,
représentant les Tentations pour un être, lancent leurs flèches
au coeur d'un autre être. Les midinettes, les jeunes filles, les
comédiennes, comme je les aurais haïes! Objet d'horreur, elles
eussent été exceptées pour moi de la beauté de l'univers. Le
servage d'Albertine, en me permettant de ne plus souffrir par elles,
les restituait à la beauté du monde. Inoffensives, ayant perdu
l'aiguillon que met au coeur la jalousie, il m'était loisible de
les admirer, de les caresser du regard, un autre jour plus intimement
peut-être. En enfermant Albertine, j'avais du même coup rendu
à l'univers toutes ces ailes chatoyantes qui bruissent dans les
promenades, dans les bals, dans les théâtres, et qui redevenaient
tentatrices pour moi, parce qu'elles ne pouvaient plus succomber à
leur tentation. Elles faisaient la beauté du monde. Elles avaient
fait jadis celle d'Albertine. C'est parce que je l'avais vue comme
un oiseau mystérieux, puis comme une grande actrice de la plage,
désirée, obtenue peut-être, que je l'avais trouvée merveilleuse.
Une fois captif chez moi l'oiseau que j'avais vu un soir marcher à
pas comptés sur la digue, entouré de la congrégation des autres
jeunes filles pareilles à des mouettes venues on ne sait d'où,
Albertine avait perdu toutes ses couleurs, avec toutes les chances
qu'avaient les autres de l'avoir à eux. Elle avait peu à peu
perdu sa beauté. Il fallait des promenades comme celles-là, où je
l'imaginais, sans moi, accostée par telle femme ou tel jeune homme,
pour que je la revisse dans la splendeur de la plage, bien que ma
jalousie fût sur un autre plan que le déclin des plaisirs de mon
imagination. Mais, malgré ces brusques sursauts où, désirée par
d'autres, elle me redevenait belle, je pouvais très bien diviser
son séjour chez moi en deux périodes: la première où elle était
encore, quoique moins chaque jour, la chatoyante actrice de la plage;
la seconde où, devenue la grise prisonnière, réduite à son terne
elle-même, il lui fallait ces éclairs où je me ressouvenais du
passé pour lui rendre des couleurs.

Parfois, dans les heures où elle m'était le plus indifférente, me
revenait le souvenir d'un moment lointain où sur la plage, quand je
ne la connaissais pas encore, non loin de telle dame avec qui j'étais
fort mal et avec qui j'étais presque certain maintenant qu'elle avait
eu des relations, elle éclatait de rire en me regardant d'un façon
insolente. La mer polie et bleue bruissait tout autour. Dans le soleil
de la plage, Albertine, au milieu de ses amies, était la plus belle.
C'était une fille magnifique, qui, dans le cadre habituel d'eaux
immenses, m'avait, elle, précieux à la dame qui l'admirait, infligé
ce définitif affront. Il était définitif, car la dame retournait
peut-être à Balbec, constatait peut-être, sur la plage lumineuse
et bruissante, l'absence d'Albertine. Mais elle ignorait que la jeune
fille vécût chez moi, rien qu'à moi. Les eaux immenses et bleues,
l'oubli des préférences qu'elle avait pour cette jeune fille et qui
allaient à d'autres, s'étaient refermées sur l'avanie que m'avait
faite Albertine, l'enfermant dans un éblouissant et infrangible
écrin. Alors la haine pour cette femme mordait mon coeur; pour
Albertine aussi, mais une haine mêlée d'admiration pour la belle
jeune fille adulée, à la chevelure merveilleuse, et dont l'éclat
de rire sur la plage était un affront. La honte, la jalousie,
le ressouvenir des désirs premiers et du cadre éclatant avaient
redonné à Albertine sa beauté, sa valeur d'autrefois. Et ainsi
alternait, avec l'ennui un peu lourd que j'avais auprès d'elle, un
désir frémissant, plein d'orages magnifiques et de regrets; selon
qu'elle était à côté de moi dans ma chambre ou que je lui rendais
sa liberté dans ma mémoire, sur la digue, dans ses gais costumes de
plage, au jeu des instruments de musique de la mer, Albertine,
tantôt sortie de ce milieu, possédée et sans grande valeur, tantôt
replongée en lui, m'échappant dans un passé que je ne
pourrais connaître, m'offensant, auprès de son amie, autant que
l'éclaboussure de la vague ou l'étourdissement du soleil, Albertine
remise sur la plage, ou rentrée dans ma chambre, en une sorte d'amour
amphibie.

Ailleurs une bande nombreuse jouait au ballon. Toutes ces fillettes
avaient voulu profiter du soleil, car ces journées de février, même
quand elles sont si brillantes, ne durent pas tard, et la splendeur de
leur lumière ne retarde pas la venue de son déclin. Avant qu'il fût
encore proche, nous eûmes quelque temps de pénombre, parce qu'après
avoir poussé jusqu'à la Seine, où Albertine admira, et par sa
présence m'empêcha d'admirer, les reflets de voiles rouges sur
l'eau hivernale et bleue, une maison blottie au loin comme un seul
coquelicot dans l'horizon clair dont Saint-Cloud semblait, plus
loin, la pétrification fragmentaire, friable et côtelée, nous
descendîmes de voiture et marchâmes longtemps; même pendant
quelques instants je lui donnai le bras, et il me semblait que cet
anneau que le sien faisait sous le mien unissait en un seul être nos
deux personnes et attachait l'une à l'autre nos deux destinées.

A nos pieds, nos ombres parallèles, rapprochées et jointes,
faisaient un dessin ravissant. Sans doute il me semblait déjà
merveilleux, à la maison, qu'Albertine habitât avec moi, que ce fût
elle qui s'étendît sur mon lit. Mais c'en était comme l'exportation
au dehors, en pleine nature, que devant ce lac du Bois, que j'aimais
tant, au pied des arbres, ce fût justement son ombre, l'ombre pure et
simplifiée de sa jambe, de son buste, que le soleil eût à peindre
au lavis à côté de la mienne sur le sable de l'allée. Et je
trouvais un charme plus immatériel sans doute, mais non pas moins
intime, qu'au rapprochement, à la fusion de nos corps, à celle de
nos ombres. Puis nous remontâmes dans la voiture. Et elle s'engagea
pour le retour dans de petites allées sinueuses où les arbres
d'hiver, habillés de lierre et de ronces, comme des ruines,
semblaient conduire à la demeure d'un magicien. A peine sortis de
leur couvert assombri, nous retrouvâmes, pour sortir du Bois, le
plein jour, si clair encore que je croyais avoir le temps de faire
tout ce que je voudrais avant le dîner, quand, quelques instants
seulement après, au moment où notre voiture approchait de l'Arc de
Triomphe, ce fut avec un brusque mouvement de surprise et d'effroi que
j'aperçus, au-dessus de Paris, la lune pleine et prématurée, comme
le cadran d'une horloge arrêtée qui nous fait croire qu'on s'est
mis en retard. Nous avions dit au cocher de rentrer. Pour Albertine,
c'était aussi revenir chez moi. La présence des femmes, si aimées
soient-elles, qui doivent nous quitter pour rentrer ne donne pas cette
paix que je goûtais dans la présence d'Albertine assise au fond de
la voiture à côté de moi, présence qui nous acheminait non au vide
où l'on est séparé, mais à la réunion plus stable encore et mieux
enclose dans mon chez-moi, qui était aussi son chez-elle, symbole
matériel de la possession que j'avais d'elle. Certes, pour posséder
il faut avoir désiré. Nous ne possédons une ligne, une surface, un
volume que si notre amour l'occupe. Mais Albertine n'avait pas été
pour moi, pendant notre promenade, comme avait été jadis Rachel, une
vaine poussière de chair et d'étoffe. L'imagination de mes yeux, de
mes lèvres, de mes mains, avait, à Balbec, si solidement construit,
si tendrement poli son corps que maintenant, dans cette voiture, pour
toucher ce corps, pour le contenir, je n'avais pas besoin de me serrer
contre Albertine, ni même de la voir, il me suffisait de l'entendre
et, si elle se taisait, de la savoir auprès de moi; mes sens tressés
ensemble l'enveloppaient tout entière et quand, arrivée devant la
maison, tout naturellement elle descendit, je m'arrêtai un instant
pour dire au chauffeur de revenir me prendre, mais mes regards
l'enveloppaient encore tandis qu'elle s'enfonçait devant moi sous la
voûte, et c'était toujours ce même calme inerte et domestique que
je goûtais à la voir ainsi lourde, empourprée, opulente et captive,
rentrer tout naturellement avec moi, comme une femme que j'avais à
moi, et, protégée par les murs, disparaître dans notre maison:
Malheureusement elle semblait s'y trouver en prison et être de l'avis
de cette Mme de La Rochefoucauld qui, comme on lui demandait si
elle n'était pas contente d'être dans une aussi belle demeure que
Liancourt, répondit qu'«il n'est pas de belle prison», si j'en
jugeais par l'air triste et las qu'elle eut ce soir-là pendant notre
dîner en tête à tête dans sa chambre. Je ne le remarquai pas
d'abord; et c'était moi qui me désolais de penser que, s'il n'y
avait pas eu Albertine (car avec elle j'eusse trop souffert de la
jalousie dans un hôtel où elle eût toute la journée subi le
contact de tant d'êtres), je pourrais en ce moment dîner à Venise
dans une de ces petites salles à manger surbaissées comme une cale
de navire, et où on voit le grand canal par de petites fenêtres
cintrées qu'entourent des moulures mauresques.

Je dois ajouter qu'Albertine admirait beaucoup chez moi un grand
bronze de Barbedienne, qu'avec beaucoup de raison Bloch trouvait
fort laid. Il en avait peut-être moins de s'étonner que je l'eusse
gardé. Je n'avais jamais cherché comme lui à faire des ameublements
artistiques, à composer des pièces, j'étais trop paresseux pour
cela, trop indifférent à ce que j'avais l'habitude d'avoir sous les
yeux. Puisque mon goût ne s'en souciait pas, j'avais le droit de ne
pas nuancer mon intérieur. J'aurais peut-être pu malgré cela ôter
le bronze. Mais les choses laides et cossues sont fort utiles, car
elles ont auprès des personnes qui ne nous comprennent pas, qui n'ont
pas notre goût et dont nous pouvons être amoureux, un prestige que
n'aurait pas une fière chose qui ne révèle pas sa beauté. Or
les êtres qui ne nous comprennent pas sont justement les seuls à
l'égard desquels il puisse nous être utile d'user d'un prestige
que notre intelligence suffit à nous assurer auprès d'êtres
supérieurs. Albertine avait beau commencer à avoir du goût,
elle avait encore un certain respect pour le bronze, et ce respect
rejaillissait sur moi en une considération qui, venant d'Albertine,
m'importait infiniment plus que de garder un bronze un peu
déshonorant, puisque j'aimais Albertine.

Mais la pensée de mon esclavage cessait tout d'un coup de me peser
et je souhaitais de le prolonger encore, parce qu'il me semblait
apercevoir qu'Albertine sentait cruellement le sien. Sans doute,
chaque fois que je lui avais demandé si elle ne se déplaisait pas
chez moi, elle m'avait toujours répondu qu'elle ne savait pas où
elle pourrait être plus heureuse. Mais souvent ces paroles étaient
démenties par un air de nostalgie, d'énervement.

Certes, si elle avait les goûts que je lui avais crus, cet
empêchement de jamais les satisfaire devait être aussi excitant
pour elle qu'il était calmant pour moi, calmant au point que j'eusse
trouvé l'hypothèse que je l'avais accusée injustement la plus
vraisemblable si, dans celle-ci, je n'eusse eu beaucoup de peine à
expliquer cette application extraordinaire que mettait Albertine à ne
jamais être seule, à ne jamais être libre, à ne pas s'arrêter un
instant devant la porte quand elle rentrait, à se faire accompagner
ostensiblement, chaque fois qu'elle allait téléphoner, par quelqu'un
qui pût me répéter ses paroles, par Françoise, par Andrée, à
me laisser toujours seul, sans avoir l'air que ce fût exprès, avec
cette dernière, quand elles étaient sorties ensemble, pour que je
pusse me faire faire un rapport détaillé sur leur sortie. Avec
cette merveilleuse docilité contrastaient certains mouvements, vite
réprimés, d'impatience, qui me firent me demander si Albertine
n'aurait pas formé le projet de secouer sa chaîne. Des faits
accessoires étayaient ma supposition. Ainsi, un jour où j'étais
sorti seul, ayant rencontré, près de Passy, Gisèle, nous causâmes
de choses et d'autres. Bientôt, assez heureux de pouvoir le lui
apprendre, je lui dis que je voyais constamment Albertine. Gisèle
me demanda où elle pourrait la trouver, car elle avait _justement_
quelque chose à lui dire. «Quoi donc?--Des choses qui se rapportent
à de petites camarades à elle.--Quelles camarades? Je pourrai
peut-être vous renseigner, ce qui ne vous empêchera pas de la
voir.--Oh! des camarades d'autrefois, je ne me rappelle pas les
noms», répondit Gisèle d'un air vague, en battant en retraite. Elle
me quitta, croyant avoir parlé avec une prudence telle que rien ne
pouvait me paraître que très clair. Mais le mensonge est si peu
exigeant, a besoin de si peu de chose pour se manifester! S'il
s'était agi de camarades d'autrefois, dont elle ne savait même pas
les noms, pourquoi aurait-elle eu «justement» besoin d'en parler à
Albertine? Cet adverbe, assez parent d'une expression chère à Mme
Cottard: «cela tombe à pic», ne pouvait s'appliquer qu'à une chose
particulière, opportune, peut-être urgente, se rapportant à des
êtres déterminés. D'ailleurs, rien que la façon d'ouvrir la
bouche, comme quand on va bâiller, d'un air vague, en me disant
(en reculant presque avec son corps, comme elle faisait machine en
arrière à partir de ce moment dans notre conversation): «Ah! je ne
sais pas, je ne me rappelle pas les noms», faisait aussi bien de sa
figure, et, s'accordant avec elle, de sa voix, une figure de
mensonge, que l'air tout autre, serré, animé, à l'avant, de «j'ai
justement» signifiait une vérité. Je ne questionnai pas Gisèle.
A quoi cela m'eût-il servi? Certes, elle ne mentait pas de la même
manière qu'Albertine. Et certes les mensonges d'Albertine m'étaient
plus douloureux. Mais d'abord il y avait entre eux un point commun: le
fait même du mensonge qui, dans certains cas, est une évidence. Non
pas de la réalité qui se cache dans ce mensonge. On sait bien que
chaque assassin, en particulier, s'imagine avoir tout si bien combiné
qu'il ne sera pas pris, et, parmi les menteurs, plus particulièrement
les femmes qu'on aime. On ignore où elle est allée, ce qu'elle y a
fait. Mais au moment même où elle parle, où elle parle d'une autre
chose sous laquelle il y a cela, qu'elle ne dit pas, le mensonge est
perçu instantanément, et la jalousie redoublée puisqu'on sent le
mensonge, et qu'on n'arrive pas à savoir la vérité. Chez Albertine,
la sensation du mensonge était donnée par bien des particularités
qu'on a déjà vues au cours de ce récit, mais principalement
par ceci que, quand elle mentait, son récit péchait soit par
insuffisance, omission, invraisemblance, soit par excès, au
contraire, de petits faits destinés à le rendre vraisemblable. Le
vraisemblable, malgré l'idée que se fait le menteur, n'est pas du
tout le vrai. Dès qu'en écoutant quelque chose de vrai, on entend
quelque chose qui est seulement vraisemblable, qui l'est peut-être
plus que le vrai, qui l'est peut-être trop, l'oreille un peu
musicienne sent que ce n'est pas cela, comme pour un vers faux, ou
un mot lu à haute voix pour un autre. L'oreille le sent et, si l'on
aime, le coeur s'alarme. Que ne songe-t-on alors, quand on change
toute sa vie parce qu'on ne sait pas si une femme est passée rue de
Berri ou rue Washington, que ne songe-t-on que ces quelques mètres
de différence, et la femme elle-même, seront réduits au cent
millionième (c'est-à-dire à une grandeur que nous ne pouvons
percevoir) si seulement nous avons la sagesse de rester quelques
années sans voir cette femme, et que ce qui était Gulliver en bien
plus grand deviendra une lilliputienne qu'aucun microscope--au moins
du coeur, car celui de la mémoire indifférente est plus puissant et
moins fragile--ne pourra plus percevoir! Quoi qu'il en soit, s'il y
avait un point commun--le mensonge même--entre ceux d'Albertine et
de Gisèle, pourtant Gisèle ne mentait pas de la même manière
qu'Albertine, ni non plus de la même manière qu'Andrée, mais leurs
mensonges respectifs s'emboîtaient si bien les uns dans les autres,
tout en présentant une grande variété, que la petite bande avait
la solidité impénétrable de certaines maisons de commerce,
de librairie ou de presse par exemple, où le malheureux auteur
n'arrivera jamais, malgré la diversité des personnalités
composantes, à savoir s'il est ou non floué. Le directeur du journal
ou de la revue ment avec une attitude de sincérité d'autant plus
solennelle qu'il a besoin de dissimuler, en mainte occasion, qu'il
fait exactement la même chose et se livre aux mêmes pratiques
mercantiles que celles qu'il a flétries chez les autres directeurs de
journaux ou de théâtres, chez les autres éditeurs, quand il a pris
pour bannière, levé contre eux l'étendard de la Sincérité. Avoir
proclamé (comme chef d'un parti politique, comme n'importe quoi)
qu'il est atroce de mentir, oblige le plus souvent à mentir plus que
les autres, sans quitter pour cela le masque solennel, sans déposer
la tiare auguste de la sincérité. L'associé de l'«homme sincère»
ment autrement et de façon plus ingénue. Il trompe son auteur comme
il trompe sa femme, avec des trucs de vaudeville. Le secrétaire de la
rédaction, honnête homme et grossier, ment tout simplement, comme un
architecte qui vous promet que votre maison sera prête à une
époque où elle ne sera pas commencée. Le rédacteur en chef, âme
angélique, voltige au milieu des trois autres, et sans savoir de quoi
il s'agit, leur porte, par scrupule fraternel et tendre solidarité,
le secours précieux d'une parole insoupçonnable. Ces quatre
personnes vivent dans une perpétuelle dissension, que l'arrivée de
l'auteur fait cesser. Par-dessus les querelles particulières, chacun
se rappelle le grand devoir militaire de venir en aide au «corps»
menacé. Sans m'en rendre compte, j'avais depuis longtemps joué le
rôle de cet auteur vis-à-vis de la «petite bande». Si Gisèle
avait pensé, quand elle avait dit: «justement», à telle camarade
d'Albertine disposée à voyager avec elle dès que mon amie, sous un
prétexte ou un autre, m'aurait quitté, et à prévenir Albertine
que l'heure était venue ou sonnerait bientôt, Gisèle se serait
fait couper en morceaux plutôt que de me le dire; il était donc bien
inutile de lui poser des questions. Des rencontres comme celles de
Gisèle n'étaient pas seules à accentuer mes doutes. Par exemple,
j'admirais les peintures d'Albertine. Les peintures d'Albertine,
touchantes distractions de la captive, m'émurent tant que je la
félicitai. «Non, c'est très mauvais, mais je n'ai jamais pris
une seule leçon de dessin.--Mais un soir vous m'aviez fait dire, à
Balbec, que vous étiez restée à prendre une leçon de dessin.» Je
lui rappelai le jour et je lui dis que j'avais bien compris tout de
suite qu'on ne prenait pas de leçons de dessin à cette heure-là,
Albertine rougit. «C'est vrai, dit-elle, je ne prenais pas de leçons
de dessin, je vous ai beaucoup menti au début, cela je le reconnais.
Mais je ne vous mens plus jamais.» J'aurais tant voulu savoir quels
étaient les nombreux mensonges du début, mais je savais d'avance
que ses aveux seraient de nouveaux mensonges. Aussi je me contentai
de l'embrasser. Je lui demandai seulement un de ces mensonges. Elle
répondit: «Eh bien! par exemple que l'air de la mer me faisait
mal.» Je cessai d'insister devant ce mauvais vouloir.

Pour lui faire paraître sa chaîne plus légère, le mieux était
sans doute de lui faire croire que j'allais moi-même la rompre.
En tout cas, ce projet mensonger je ne pouvais le lui confier en ce
moment, elle était revenue avec trop de gentillesse du Trocadéro
tout à l'heure; ce que je pouvais faire, bien loin de l'affliger
d'une menace de rupture, c'était tout au plus de taire les rêves de
perpétuelle vie commune que formait mon coeur reconnaissant. En la
regardant, j'avais de la peine à me retenir de les épancher en elle,
et peut-être s'en apercevait-elle. Malheureusement leur expression
n'est pas contagieuse. Le cas d'une vieille femme maniérée, comme
M. de Charlus qui, à force de ne voir dans son imagination qu'un fier
jeune homme, croit devenir lui-même fier jeune homme, et d'autant
plus qu'il devient plus maniéré et plus risible, ce cas est plus
général, et c'est l'infortune d'un amant épris de ne pas se
rendre compte que, tandis qu'il voit une figure belle devant lui,
sa maîtresse voit sa figure à lui, qui n'est pas rendue belle, au
contraire, quand la déforme le plaisir qu'y fait naître la vue de la
beauté. Et l'amour n'épuise même pas toute la généralité de ce
cas; nous ne voyons pas notre corps, que les autres voient, et nous
«suivons» notre pensée, l'objet invisible aux autres, qui est
devant nous. Cet objet-là, parfois l'artiste le fait voir dans
son oeuvre. De là vient que les admirateurs de celle-ci sont
désillusionnés par l'auteur, dans le visage de qui cette beauté
intérieure s'est imparfaitement reflétée.

Tout être aimé, même dans une certaine mesure, tout être est pour
nous comme Janus, nous présentant le front qui nous plaît si
cet être nous quitte, le front morne si nous le savons à notre
perpétuelle disposition. Pour Albertine, la société durable avec
elle avait quelque chose de pénible d'une autre façon que je ne peux
dire en ce récit. C'est terrible d'avoir la vie d'une autre personne
attachée à la sienne comme une bombe qu'on tiendrait sans qu'on
puisse la lâcher sans crime. Mais qu'on prenne comme comparaison les
hauts et les bas, les dangers, l'inquiétude, la crainte de voir crues
plus tard des choses fausses et vraisemblables qu'on ne pourra plus
expliquer, sentiments éprouvés si on a dans son intimité un fou.
Par exemple, je plaignais M. de Charlus de vivre avec Morel (aussitôt
le souvenir de la scène de l'après-midi me fit sentir le côté
gauche de ma poitrine bien plus gros que l'autre); en laissant de
côté les relations qu'ils avaient ou non ensemble, M. de Charlus
avait dû ignorer, au début, que Morel était fou. La beauté de
Morel, sa platitude, sa fierté, avaient dû détourner le baron de
chercher si loin, jusqu'aux jours de mélancolie où Morel accusait
M. de Charlus de sa tristesse, sans pouvoir fournir d'explications,
l'insultait de sa méfiance, à l'aide de raisonnements faux, mais
extrêmement subtils, le menaçait de résolutions désespérées, au
milieu desquelles persistait le souci le plus retors de l'intérêt
le plus immédiat. Tout ceci n'est que comparaison. Albertine n'était
pas folle.

       *       *       *       *       *

J'appris que ce jour-là avait eu lieu une mort qui me fit beaucoup
de peine, celle de Bergotte. On sait que sa maladie durait depuis
longtemps. Non pas celle, évidemment, qu'il avait eue d'abord et qui
était naturelle. La nature ne semble guère capable de donner que des
maladies assez courtes. Mais la médecine s'est annexé l'art de les
prolonger. Les remèdes, la rémission qu'ils procurent, le malaise
que leur interruption fait renaître, composent un simulacre de
maladie que l'habitude du patient finit par stabiliser, par styliser,
de même que les enfants toussent régulièrement par quintes
longtemps après qu'ils sont guéris de la coqueluche. Puis les
remèdes agissent moins, on les augmente, ils ne font plus aucun bien,
mais ils ont commencé à faire du mal grâce à cette indisposition
durable. La nature ne leur aurait pas offert une durée si longue.
C'est une grande merveille que la médecine, égalant presque la
nature, puisse forcer à garder le lit, à continuer sous peine de
mort l'usage d'un médicament. Dès lors, la maladie artificiellement
greffée a pris racine, est devenue une maladie secondaire mais vraie,
avec cette seule différence que les maladies naturelles guérissent,
mais jamais celles que crée la médecine, car elle ignore le secret
de la guérison.

Il y avait des années que Bergotte ne sortait plus de chez lui.
D'ailleurs, il n'avait jamais aimé le monde, ou l'avait aimé un seul
jour pour le mépriser comme tout le reste, et de la même façon,
qui était la sienne, à savoir non de mépriser parce qu'on ne peut
obtenir, mais aussitôt qu'on a obtenu. Il vivait si simplement qu'on
ne soupçonnait pas à quel point il était riche, et l'eût-on su
qu'on se fût trompé encore, l'ayant cru alors avare, alors que
personne ne fut jamais si généreux. Il l'était surtout avec des
femmes, des fillettes pour mieux dire, et qui étaient honteuses de
recevoir tant pour si peu de chose. Il s'excusait à ses propres
yeux parce qu'il savait ne pouvoir jamais si bien produire que dans
l'atmosphère de se sentir amoureux. L'amour, c'est trop dire, le
plaisir un peu enfoncé dans la chair aide au travail des lettres
parce qu'il anéantit les autres plaisirs, par exemple les plaisirs de
la société, ceux qui sont les mêmes pour tout le monde. Et même,
si cet amour amène des désillusions, du moins agite-t-il, de cette
façon-là aussi, la surface de l'âme, qui sans cela risquerait de
devenir stagnante. Le désir n'est donc pas inutile à l'écrivain
pour l'éloigner des autres hommes d'abord et de se conformer à eux,
pour rendre ensuite quelques mouvements à une machine spirituelle
qui, passé un certain âge, a tendance à s'immobiliser. On n'arrive
pas à être heureux mais on fait des remarques sur les raisons qui
empêchent de l'être et qui nous fussent restées invisibles sans
ces brusques percées de la déception. Les rêves ne sont pas
réalisables, nous le savons; nous n'en formerions peut-être pas sans
le désir, et il est utile d'en former pour les voir échouer et que
leur échec instruise. Aussi Bergotte se disait-il: «Je dépense plus
que des multimillionnaires pour des fillettes, mais les plaisirs ou
les déceptions qu'elles me donnent me font écrire un livre qui
me rapporte de l'argent.» Économiquement ce raisonnement était
absurde, mais sans doute trouvait-il quelque agrément à transmuter
ainsi l'or en caresses et les caresses en or. Nous avons vu, au moment
de la mort de ma grand'mère, que la vieillesse fatiguée aimait
le repos. Or dans le monde il n'y a que la conversation. Elle y est
stupide, mais a le pouvoir de supprimer les femmes, qui ne sont plus
que questions et réponses. Hors du monde les femmes redeviennent
ce qui est si reposant pour le vieillard fatigué, un objet de
contemplation. En tout cas, maintenant, il n'était plus question de
rien de tout cela. J'ai dit que Bergotte ne sortait plus de chez
lui, et quand il se levait une heure dans sa chambre, c'était tout
enveloppé de châles, de plaids, de tout ce dont on se couvre au
moment de s'exposer à un grand froid ou de monter en chemin de fer.
Il s'en excusait auprès des rares amis qu'il laissait pénétrer
auprès de lui, et montrant ses tartans, ses couvertures, il disait
gaiement: «Que voulez-vous, mon cher, Anaxagore l'a dit, la vie est
un voyage.» Il allait ainsi se refroidissant progressivement, petite
planète qui offrait une image anticipée de la grande quand, peu
à peu, la chaleur se retirera de la terre, puis la vie. Alors la
résurrection aura pris fin, car, si avant dans les générations
futures que brillent les oeuvres des hommes, encore faut-il qu'il
y ait des hommes. Si certaines espèces d'animaux résistent plus
longtemps au froid envahisseur, quand il n'y aura plus d'hommes, et à
supposer que la gloire de Bergotte ait duré jusque-là, brusquement
elle s'éteindra à tout jamais. Ce ne sont pas les derniers animaux
qui le liront, car il est peu probable que, comme les apôtres à
la Pentecôte, ils puissent comprendre le langage des divers peuples
humains sans l'avoir appris.

Dans les mois qui précédèrent sa mort, Bergotte souffrait
d'insomnies, et, ce qui est pire, dès qu'il s'endormait, de
cauchemars, qui, s'il s'éveillait, faisaient qu'il évitait de se
rendormir. Longtemps il avait aimé les rêves, même les mauvais
rêves, parce que grâce à eux, grâce à la contradiction qu'ils
présentent avec la réalité qu'on a devant soi à l'état de veille,
ils nous donnent, au plus tard dès le réveil, la sensation profonde
que nous avons dormi. Mais les cauchemars de Bergotte n'étaient
pas cela. Quand il parlait de cauchemars, autrefois il entendait des
choses désagréables qui se passaient dans son cerveau. Maintenant,
c'est comme venus du dehors de lui qu'il percevait une main munie d'un
torchon mouillé qui, passée sur sa figure par une femme méchante,
s'efforçait de le réveiller; d'intolérables chatouillements sur les
hanches; la rage--parce que Bergotte avait murmuré en dormant qu'il
conduisait mal--d'un cocher fou furieux qui se jetait sur l'écrivain
et lui mordait les doigts, les lui sciait. Enfin, dès que dans son
sommeil l'obscurité était suffisante, la nature faisait une
espèce de répétition sans costumes de l'attaque d'apoplexie qui
l'emporterait: Bergotte entrait en voiture sous le porche du nouvel
hôtel des Swann, voulait descendre. Un vertige foudroyant le clouait
sur sa banquette, le concierge essayait de l'aider à descendre, il
restait assis, ne pouvant se soulever, dresser ses jambes. Il essayait
de s'accrocher au pilier de pierre qui était devant lui, mais n'y
trouvait pas un suffisant appui pour se mettre debout.

Il consulta les médecins qui, flattés d'être appelés par lui,
virent dans ses vertus de grand travailleur (il y avait vingt
ans qu'il n'avait rien fait), dans son surmenage, la cause de ses
malaises. Ils lui conseillèrent de ne pas lire de contes terrifiants
(il ne lisait rien), de profiter davantage du soleil «indispensable
à la vie» (il n'avait dû quelques années de mieux relatif qu'à
sa claustration chez lui), de s'alimenter davantage (ce qui le fit
maigrir et alimenta surtout ses cauchemars). Un de ses médecins
étant doué de l'esprit de contradiction et de taquinerie, dès
que Bergotte le voyait en l'absence des autres et, pour ne pas le
froisser, lui soumettait comme des idées de lui ce que les autres
lui avaient conseillé, le médecin contredisant, croyant que Bergotte
cherchait à se faire ordonner quelque chose qui lui plaisait, le lui
défendait aussitôt, et souvent avec des raisons fabriquées si vite
pour les besoins de la cause que, devant l'évidence des objections
matérielles que faisait Bergotte, le docteur contredisant était
obligé, dans la même phrase, de se contredire lui-même, mais, pour
des raisons nouvelles, renforçait la même prohibition. Bergotte
revenait à un des premiers médecins, homme qui se piquait d'esprit,
surtout devant un des maîtres de la plume, et qui, si Bergotte
insinuait: «Il me semble pourtant que le Dr X... m'avait
dit--autrefois bien entendu--que cela pouvait me congestionner le
rein et le cerveau...» souriait malicieusement, levait le doigt et
prononçait: «J'ai dit user, je n'ai pas dit abuser. Bien entendu,
tout remède, si on exagère, devient une arme à double tranchant.»
Il y a dans notre corps un certain instinct de ce qui nous est
salutaire, comme dans le coeur de ce qui est le devoir moral, et
qu'aucune autorisation du docteur en médecine ou en théologie ne
peut suppléer. Nous savons que les bains froids nous font mal,
nous les aimons: nous trouverons toujours un médecin pour nous les
conseiller, non pour empêcher qu'ils ne nous fassent mal. A chacun de
ces médecins Bergotte prit ce que, par sagesse, il s'était défendu
depuis des années. Au bout de quelques semaines, les accidents
d'autrefois avaient reparu, les récents s'étaient aggravés. Affolé
par une souffrance de toutes les minutes, à laquelle s'ajoutait
l'insomnie coupée de brefs cauchemars, Bergotte ne fit plus venir
de médecin et essaya avec succès, mais avec excès, de différents
narcotiques, lisant avec confiance le prospectus accompagnant chacun
d'eux, prospectus qui proclamait la nécessité du sommeil mais
insinuait que tous les produits qui l'amènent (sauf celui contenu
dans le flacon qu'il enveloppait et qui ne produisait jamais
d'intoxication) étaient toxiques et par là rendaient le remède
pire que le mal. Bergotte les essaya tous. Certains sont d'une autre
famille que ceux auxquels nous sommes habitués, dérivés, par
exemple, de l'amyle et de l'éthyle. On n'absorbe le produit nouveau,
d'une composition toute différente, qu'avec la délicieuse attente
de l'inconnu. Le coeur bat comme à un premier rendez-vous. Vers quels
genres ignorés de sommeil, de rêves, le nouveau venu va-t-il nous
conduire? Il est maintenant en nous, il a la direction de notre
pensée. De quelle façon allons-nous nous endormir? Et une fois que
nous le serons, par quels chemins étranges, sur quelles cimes,
dans quels gouffres inexplorés le maître tout-puissant nous
conduira-t-il? Quel groupement nouveau de sensations allons-nous
connaître dans ce voyage? Nous mènera-t-il au malaise? A la
béatitude? A la mort? Celle de Bergotte survint la veille de ce
jour-là où il s'était ainsi confié à un de ces amis (ami?
ennemi?) trop puissant. Il mourut dans les circonstances suivantes:
Une crise d'urémie assez légère était cause qu'on lui avait
prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la _Vue
de Delft_ de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une
exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait connaître
très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas)
était si bien peint, qu'il était, si on le regardait seul, comme une
précieuse oeuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à
elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra
à l'exposition. Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il
fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut
l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice,
et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de
Venise, ou d'une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant
le Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout
ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il
remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le
sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan
de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son
regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au
précieux petit pan de mur. «C'est ainsi que j'aurais dû écrire,
disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu
passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même
précieuse, comme ce petit pan de mur jaune.» Cependant la gravité
de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste
balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie,
tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en
jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné le premier pour le
second. «Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les
journaux du soir le fait divers de cette exposition.»

Il se répétait: «Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan
de mur jaune.» Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire;
aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et,
revenant à l'optimisme, se dit: «C'est une simple indigestion que
m'ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien.»
Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre, où
accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à
jamais? Qui peut le dire? Certes, les expériences spirites, pas plus
que les dogmes religieux, n'apportent la preuve que l'âme subsiste.
Ce qu'on peut dire, c'est que tout se passe dans notre vie comme si
nous y entrions avec le faix d'obligations contractées dans une vie
antérieure; il n'y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur
cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à
être délicats, même à être polis, ni pour l'artiste cultivé à
ce qu'il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont
l'admiration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les
vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de
raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le
nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n'ont pas leur sanction
dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent,
fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement
différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette
terre, avant peut-être d'y retourner revivre sous l'empire de ces
lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions
l'enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées--ces lois
dont tout travail profond de l'intelligence nous rapproche et qui sont
invisibles seulement--et encore!--pour les sots. De sorte que l'idée
que Bergotte n'était pas mort à jamais est sans invraisemblance.

On l'enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées,
ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges
aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n'était plus, le
symbole de sa résurrection.

       *       *       *       *       *

J'appris, ai-je dit, ce jour-là que Bergotte était mort. Et
j'admirais l'inexactitude des journaux qui--reproduisant les uns et
les autres une même note--disaient qu'il était mort la veille. Or,
la veille, Albertine l'avait rencontré, me raconta-t-elle le soir
même, et cela l'avait même un peu retardée car il avait causé
assez longtemps avec elle. C'est sans doute avec elle qu'il avait eu
son dernier entretien. Elle le connaissait par moi qui ne le voyais
plus depuis longtemps, mais comme elle avait eu la curiosité de lui
être présentée, j'avais, un an auparavant, écrit au vieux maître
pour la lui amener. Il m'avait accordé ce que j'avais demandé, tout
en souffrant un peu, je crois, que je ne le revisse que pour faire
plaisir à une autre personne, ce qui confirmait mon indifférence
pour lui. Ces cas sont fréquents: parfois, celui ou celle qu'on
implore non pour le plaisir de causer de nouveau avec lui, mais pour
une tierce personne, refuse si obstinément que notre protégée croit
que nous nous sommes targués d'un faux pouvoir; plus souvent, le
génie ou la beauté célèbre consentent, mais humiliés dans leur
gloire, blessés dans leur affection, ne nous gardent plus qu'un
sentiment amoindri, douloureux, un peu méprisant. Je devinai
longtemps après que j'avais faussement accusé les journaux
d'inexactitude, car, ce jour-là, Albertine n'avait nullement
rencontré Bergotte, mais je n'en avais point eu un seul instant le
soupçon tant elle me l'avait conté avec naturel, et je n'appris
que bien plus tard l'art charmant qu'elle avait de mentir avec
simplicité. Ce qu'elle disait, ce qu'elle avouait avait tellement les
mêmes caractères que les formes de l'évidence--ce que nous voyons,
ce que nous apprenons d'une manière irréfutable--qu'elle semait
ainsi dans les intervalles de la vie les épisodes d'une autre vie
dont je ne soupçonnais pas alors la fausseté et dont je n'ai eu
que beaucoup plus tard la perception. J'ai ajouté: «quand elle
avouait», voici pourquoi. Quelquefois des rapprochements singuliers
me donnaient à son sujet des soupçons jaloux où, à côté d'elle,
figurait dans le passé, ou hélas dans l'avenir, une autre personne.
Pour avoir l'air d'être sûr de mon fait, je disais le nom et
Albertine me disait: «Oui je l'ai rencontrée, il y a huit jours, à
quelques pas de la maison. Par politesse j'ai répondu à son bonjour.
J'ai fait deux pas avec elle. Mais il n'y a jamais rien eu entre nous.
Il n'y aura jamais rien.» Or Albertine n'avait même pas rencontré
cette personne, pour la bonne raison que celle-ci n'était pas
venue à Paris depuis dix mois. Mais mon amie trouvait que nier
complètement était peu vraisemblable. D'où cette courte rencontre
fictive, dite si simplement que je voyais la dame s'arrêter, lui dire
bonjour, faire quelques pas avec elle. Le témoignage de mes sens, si
j'avais été dehors à ce moment, m'aurait peut-être appris que la
dame n'avait pas fait quelques pas avec Albertine. Mais si j'avais su
le contraire, c'était par une de ces chaînes de raisonnement (où
les paroles de ceux en qui nous avons confiance, insèrent de
fortes mailles) et non par le témoignage des sens. Pour invoquer ce
témoignage des sens il eût fallu que j'eusse été précisément
dehors, ce qui n'avait pas eu lieu. On peut imaginer pourtant qu'une
telle hypothèse n'est pas invraisemblable; j'aurais pu être sorti et
passer dans la rue à l'heure où Albertine m'aurait dit, ce soir
(ne m'ayant pas vu), qu'elle avait fait quelques pas avec la dame, et
j'aurais su alors qu'Albertine avait menti. Est-ce bien sûr encore?
Une obscurité sacrée se fût emparée de mon esprit, j'aurais mis
en doute que je l'avais vue seule, à peine aurais-je cherché à
comprendre par quelle illusion d'optique je n'avais pas aperçu la
dame, et je n'aurais pas été autrement étonné de m'être trompé,
car le monde des astres est moins difficile à connaître que les
actions réelles des êtres, surtout des êtres que nous aimons,
fortifiés qu'ils sont contre notre doute par des fables, destinées
à les protéger. Pendant combien d'années peuvent-ils laisser notre
amour apathique croire que la femme aimée a à l'étranger une soeur,
un frère, une belle-soeur qui n'ont jamais existé!

Le témoignage des sens est lui aussi une opération de l'esprit où
la conviction crée l'évidence. Nous avons vu bien des fois le sens
de l'ouïe apporter à Françoise non le mot qu'on avait prononcé,
mais celui qu'elle croyait le vrai, ce qui suffisait pour qu'elle
n'entendît pas la rectification implicite d'une prononciation
meilleure. Notre maître d'hôtel n'était pas constitué autrement.
M. de Charlus portait à ce moment-là--car il changeait beaucoup--des
pantalons fort clairs et reconnaissables entre mille. Or notre maître
d'hôtel, qui croyait que le mot «pissotière» (le mot désignant
ce que M. de Rambuteau avait été si fâché d'entendre le duc
de Guermantes appeler un édicule Rambuteau) était «pistière»,
n'entendit jamais dans toute sa vie une seule personne dire
«pissotière», bien que très souvent on prononçât ainsi devant
lui. Mais l'erreur est plus entêtée que la foi et n'examine pas ses
croyances. Constamment le maître d'hôtel disait: «Certainement M.
le baron de Charlus a pris une maladie pour rester si longtemps dans
une pistière. Voilà ce que c'est que d'être un vieux coureur de
femmes. Il en a les pantalons. Ce matin, madame m'a envoyé faire
une course à Neuilly. A la pistière de la rue de Bourgogne j'ai vu
entrer M. le baron de Charlus. En revenant de Neuilly, bien une heure
après, j'ai vu ses pantalons jaunes dans la même pistière, à la
même place, au milieu, où il se met toujours pour qu'on ne le voie
pas.» Je ne connais rien de plus beau, de plus noble et plus jeune
qu'une nièce de Mme de Guermantes. Mais j'entendis le concierge
d'un restaurant où j'allais quelquefois dire sur son passage:
«Regarde-moi cette vieille rombière, quelle touche! et ça a au
moins quatre-vingts ans.» Pour l'âge il me paraît difficile qu'il
le crût. Mais les chasseurs groupés autour de lui, qui ricanaient
chaque fois qu'elle passait devant l'hôtel pour aller voir non loin
de là ses deux charmantes grand'tantes, Mmes de Fezensac et de
Bellery, virent sur le visage de cette jeune beauté les quatre-vingts
ans que, par plaisanterie ou non, avait donnés le concierge à
la vieille «rombière». On les aurait fait tordre en leur disant
qu'elle était plus distinguée que l'une des deux caissières de
l'hôtel, qui, rongée d'eczéma, ridicule de grosseur, leur semblait
belle femme. Seul peut-être le désir sexuel eût été capable
d'empêcher leur erreur de se former, s'il avait joué sur le passage
de la prétendue vieille rombière, et si les chasseurs avaient
brusquement convoité la jeune déesse. Mais pour des raisons
inconnues, et qui devaient être probablement de nature sociale, ce
désir n'avait pas joué. Il y aurait du reste beaucoup à discuter.
L'univers est vrai pour nous tous et dissemblable pour chacun. Si nous
n'étions pas, pour l'ordre du récit, obligé de nous borner à des
raisons frivoles, combien de plus sérieuses nous permettraient de
montrer la minceur menteuse du début de ce volume où, de mon lit,
j'entends le monde s'éveiller, tantôt par un temps, tantôt par un
autre. Oui, j'ai été forcé d'amincir la chose et d'être mensonger,
mais ce n'est pas un univers, c'est des millions, presque autant qu'il
existe de prunelles et d'intelligences humaines, qui s'éveillent tous
les matins.

Pour revenir à Albertine, je n'ai jamais connu de femmes douées plus
qu'elle d'heureuse aptitude au mensonge animé, coloré des teintes
mêmes de la vie, si ce n'est une de ses amies--une des mes jeunes
filles en fleurs aussi, rose comme Albertine, mais dont le profil
irrégulier, creusé, puis proéminent à nouveau, ressemblait tout à
fait à certaines grappes de fleurs roses dont j'ai oublié le nom et
qui ont ainsi de longs et sinueux rentrants. Cette jeune fille était,
au point de vue de la fable, supérieure à Albertine, car elle n'y
mêlait aucun des moments douloureux, des sous-entendus rageurs qui
étaient fréquents chez mon amie. J'ai dit pourtant qu'elle était
charmante quand elle inventait un récit qui ne laissait pas de
place au doute, car on voyait alors devant soi la chose--pourtant
imaginée--qu'elle disait, en se servant comme vue de sa parole. La
vraisemblance seule inspirait Albertine, nullement le désir de
me donner de la jalousie. Car Albertine, sans être intéressée
peut-être, aimait qu'on lui fît des gentillesses. Or si, au cours de
cet ouvrage, j'ai eu et j'aurai bien des occasions de montrer comment
la jalousie redouble l'amour, c'est au point de vue de l'amant que je
me suis placé. Mais pour peu que celui-ci ait un peu de fierté, et
dût-il mourir d'une séparation, il ne répondra pas à une trahison
supposée par une gentillesse, il s'écartera ou, sans s'éloigner,
s'ordonnera de feindre la froideur. Aussi est-ce en pure perte pour
elle que sa maîtresse le fait tant souffrir. Dissipe-t-elle, au
contraire, d'un mot adroit, de tendres caresses, les soupçons qui
le torturaient bien qu'il s'y prétendît indifférent, sans doute
l'amant n'éprouve pas cet accroissement désespéré de l'amour où
le hausse la jalousie, mais cessant brusquement de souffrir, heureux,
attendri, détendu comme on l'est après un orage quand la pluie est
tombée et qu'à peine sent-on encore sous les grands marronniers
s'égoutter à longs intervalles les gouttes suspendues que déjà le
soleil reparu colore, il ne sait comment exprimer sa reconnaissance à
celle qui l'a guéri. Albertine savait que j'aimais à la récompenser
de ses gentillesses, et cela expliquait peut-être qu'elle inventât,
pour s'innocenter, des aveux naturels comme ses récits dont je ne
doutais pas et dont un avait été la rencontre de Bergotte alors
qu'il était déjà mort. Je n'avais su jusque-là des mensonges
d'Albertine que ceux que, par exemple, à Balbec m'avait rapportés
Françoise et que j'ai omis de dire bien qu'ils m'eussent fait si mal.
Comme elle ne voulait pas venir, elle m'a dit: «Est-ce que vous ne
pourriez pas dire à monsieur que vous ne m'avez pas trouvée, que
j'étais sortie?» Mais les «inférieurs» qui nous aiment comme
Françoise m'aimait ont du plaisir à nous froisser dans notre
amour-propre.




CHAPITRE DEUXIÈME

_Les Verdurin se brouillent avec M. de Charlus._


Après le dîner, je dis à Albertine que j'avais envie de profiter de
ce que j'étais levé pour aller voir des amis, Mme de Villeparisis,
Mme de Guermantes, les Cambremer, je ne savais trop, ceux que je
trouverais chez eux. Je tus seulement le nom de ceux chez qui je
comptais aller, les Verdurin. Je lui demandai si elle ne voulait pas
venir avec moi. Elle allégua qu'elle n'avait pas de robe. «Et puis,
je suis si mal coiffée. Est-ce que vous tenez à ce que je continue
à garder cette coiffure?» Et pour me dire adieu elle me tendit
la main de cette façon brusque, le bras allongé, les épaules se
redressant, qu'elle avait jadis sur la plage de Balbec, et qu'elle
n'avait plus jamais eue depuis. Ce mouvement oublié refit du corps
qu'il anima celui de cette Albertine qui me connaissait encore
à peine. Il rendit à Albertine, cérémonieuse sous un air de
brusquerie, sa nouveauté première, son inconnu, et jusqu'à son
cadre. Je vis la mer derrière cette jeune fille que je n'avais jamais
vue me saluer ainsi depuis que je n'étais plus au bord de la mer.
«Ma tante trouve que cela me vieillit», ajouta-t-elle d'un air
maussade. «Puisse sa tante dire vrai!» pensai-je. Qu'Albertine, en
ayant l'air d'une enfant, fasse paraître Mme Bontemps plus jeune,
c'est tout ce que celle-ci demande, et qu'Albertine aussi ne lui
coûte rien, en attendant le jour où, en m'épousant, elle lui
rapportera. Mais qu'Albertine parût moins jeune, moins jolie,
fît moins retourner les têtes dans la rue, voilà ce que moi, au
contraire, je souhaitais. Car la vieillesse d'une duègne ne rassure
pas tant un amant jaloux que la vieillesse du visage de celle qu'il
aime. Je souffrais seulement que la coiffure que je lui avais demandé
d'adopter pût paraître à Albertine une claustration de plus. Et ce
fut encore ce sentiment domestique nouveau qui ne cessa, même loin
d'Albertine, de m'attacher à elle comme un lien.

Je dis à Albertine, peu en train, m'avait-elle dit, pour
m'accompagner chez les Guermantes ou les Cambremer, que je ne savais
trop où j'irais, et je partis chez les Verdurin. Au moment où
la pensée du concert que j'y entendrais me rappelait la scène de
l'après-midi: «grand pied de grue, grand pied de grue»--scène
d'amour déçu, d'amour jaloux peut-être, mais alors aussi bestiale
que celle que, à la parole près, peut faire à une femme un
orang-outang qui en est, si l'on peut dire, épris;--au moment où,
dans la rue, j'allais appeler un fiacre, j'entendis des sanglots qu'un
homme, qui était assis sur une borne, cherchait à réprimer. Je
m'approchai: l'homme, qui avait la tête dans ses mains, avait l'air
d'une jeune homme, et je fus surpris de voir, à la blancheur qui
sortait du manteau, qu'il était en habit et en cravate blanche.
En m'entendant il découvrit son visage inondé de pleurs, mais
aussitôt, m'ayant reconnu, le détourna. C'était Morel. Il comprit
que je l'avais reconnu et, tâchant d'arrêter ses larmes, il me
dit qu'il s'était arrêté un instant, tant il souffrait. «J'ai
grossièrement insulté aujourd'hui même, me dit-il, une personne
pour qui j'ai eu de très grands sentiments. C'est d'un lâche car
elle m'aime.--Avec le temps elle oubliera peut-être», répondis-je,
sans penser qu'en parlant ainsi j'avais l'air d'avoir entendu la
scène de l'après-midi. Mais il était si absorbé dans son chagrin
qu'il n'eut même pas l'idée que je pusse savoir quelque chose.
«Elle oubliera peut-être, me dit-il. Mais moi je ne pourrai pas
oublier. J'ai le sentiment de ma honte, j'ai un dégoût de moi! Mais
enfin c'est dit, rien ne peut faire que ce n'ait pas été dit. Quand
on me met en colère je ne sais plus ce que je fais. Et c'est si
malsain pour moi, j'ai les nerfs tout entre-croisés les uns dans
les autres», car, comme tous les neurasthéniques, il avait un grand
souci de sa santé. Si, dans l'après-midi, j'avais vu la colère
amoureuse d'un animal furieux, ce soir, en quelques heures, des
siècles avaient passé, et un sentiment nouveau, un sentiment de
honte, de regret et de chagrin, montrait qu'une grande étape
avait été franchie dans l'évolution de la bête destinée à se
transformer en créature humaine. Malgré tout j'entendais toujours
«grand pied de grue» et je craignais une prochaine récurrence à
l'état sauvage. Je comprenais, d'ailleurs, très mal ce qui s'était
passé, et c'est d'autant plus naturel que M. de Charlus lui-même
ignorait entièrement que depuis quelques jours, et particulièrement
ce jour-là, même avant le honteux épisode qui ne se rapportait
pas directement à l'état du violoniste, Morel était repris de
neurasthénie. En effet, il avait, le mois précédent, poussé aussi
vite qu'il avait pu, beaucoup plus lentement qu'il eût voulu, la
séduction de la nièce de Jupien avec laquelle il pouvait, en tant
que fiancé, sortir à son gré. Mais dès qu'il avait été un peu
loin dans ses entreprises vers le viol, et surtout quand il avait
parlé à sa fiancée de se lier avec d'autres jeunes filles qu'elle
lui procurerait, il avait rencontré des résistances qui l'avaient
exaspéré. Du coup (soit qu'elle eût été trop chaste, ou, au
contraire, se fût donnée) son désir était tombé. Il avait résolu
de rompre, mais sentant le baron bien plus moral, quoique vicieux, il
avait peur que, dès la rupture, M. de Charlus ne le mît à la porte.
Aussi avait-il décidé, il y avait une quinzaine de jours, de ne
plus revoir la jeune fille, de laisser M. de Charlus et Jupien se
débrouiller (il employait un verbe plus cambronnesque) entre eux et,
avant d'annoncer la rupture, de «fout'le camp» pour une destination
inconnue.

Bien que la conduite qu'il avait eue avec la nièce de Jupien fût
exactement superposable, dans les moindres détails, avec celle dont
il avait fait la théorie devant le baron pendant qu'ils dînaient
à Saint-Mars-le-Vêtu, il est probable qu'elles étaient fort
différentes, et que des sentiments moins atroces, et qu'il n'avait
pas prévus dans sa conduite théorique, avaient embelli, rendu
sentimentale sa conduite réelle. Le seul point où, au contraire, la
réalité était pire que le projet, est que dans le projet il ne lui
paraissait pas possible de rester à Paris après une telle trahison.
Maintenant, au contraire, vraiment «fout'le camp» pour une chose
aussi simple lui paraissait beaucoup. C'était quitter le baron qui,
sans doute, serait furieux, et briser sa situation. Il perdrait tout
l'argent que lui donnait le baron. La pensée que c'était inévitable
lui donnait des crises de nerfs, il restait des heures à larmoyer,
prenait pour ne pas y penser de la morphine avec prudence. Puis tout
à coup s'était trouvée dans son esprit une idée qui sans doute y
prenait peu à peu vie et forme depuis quelque temps, et cette idée
était que l'alternative, le choix entre la rupture et la brouille
complète avec M. de Charlus, n'étaient peut-être pas forcés.
Perdre tout l'argent du baron était beaucoup. Morel, incertain, fut
pendant quelques jours plongé dans des idées noires, comme celles
que lui donnait la vue de Bloch. Puis il décida que Jupien et sa
nièce avaient essayé de le faire tomber dans un piège, qu'ils
avaient dû s'estimer heureux d'en être quittes à si bon marché.
Il trouvait, en somme, que la jeune fille était dans son tort d'avoir
été si maladroite, de n'avoir pas su le garder par les sens. Non
seulement le sacrifice de sa situation chez M. de Charlus lui semblait
absurde, mais il regrettait jusqu'aux dîners dispendieux qu'il avait
offerts à la jeune fille depuis qu'ils étaient fiancés, et desquels
il eût pu dire le coût, en fils de valet de chambre qui venait tous
les mois apporter son «livre» à mon oncle. Car livre, au singulier,
qui signifie ouvrage imprimé, pour le commun des mortels, perd ce
sens pour les Altesses et pour les valets de chambre. Pour les seconds
il signifie le livre de comptes; pour les premières le registre
où on s'inscrit. (A Balbec, un jour où la princesse de Luxembourg
m'avait dit qu'elle n'avait pas emporté de livre, j'allais lui
prêter _Pêcheur d'Islande_ et _Tartarin de Tarascon_, quand je
compris ce qu'elle avait voulu dire: non qu'elle passerait le temps
moins agréablement, mais que je pourrais plus difficilement mettre
mon nom chez elle.)

Malgré le changement de point de vue de Morel quant aux conséquences
de sa conduite, bien que celle-ci lui eût semblé abominable il y a
deux mois, quand il aimait passionnément la nièce de Jupien, et
que depuis quinze jours il ne cessât de se répéter que cette même
conduite était naturelle, louable, elle ne laissait pas d'augmenter
chez lui l'état de nervosité dans lequel tantôt il avait signifié
la rupture. Et il était tout prêt à «passer sa colère», sinon
(sauf dans un accès momentané) sur la jeune fille envers qui il
gardait ce reste de crainte, dernière trace de l'amour, du moins sur
le baron. Il se garda cependant de lui rien dire avant le dîner, car,
mettant au-dessus de tout sa propre virtuosité professionnelle, au
moment où il avait des morceaux difficiles à jouer (comme ce soir
chez les Verdurin), il évitait (autant que possible, et c'était
déjà bien trop que la scène de l'après-midi) tout ce qui pouvait
donner à ses mouvements quelque chose de saccadé. Tel un chirurgien
passionné d'automobile cesse de conduire quand il a à opérer. C'est
ce qui m'explique que, tout en me parlant, il faisait remuer doucement
ses doigts l'un après l'autre afin de voir s'ils avaient repris leur
souplesse. Un froncement de sourcil s'ébaucha qui semblait signifier
qu'il y avait encore un peu de raideur nerveuse. Mais, pour ne pas
l'accroître, il déplissait son visage, comme on s'empêche de
s'énerver de ne pas dormir ou de ne pas posséder aisément une
femme, de peur que la phobie elle-même retarde encore l'instant du
sommeil ou du plaisir. Aussi, désireux de reprendre sa sérénité
afin d'être comme d'habitude tout à ce qu'il jouerait chez les
Verdurin, et désireux, tant que je le verrais, de me permettre de
constater sa douleur, le plus simple lui parut de me supplier de
partir immédiatement. La supplication était inutile et le départ
m'était un soulagement. J'avais tremblé qu'allant dans la même
maison, à quelques minutes d'intervalle, il ne me demandât de le
conduire, et je me rappelais trop la scène de l'après-midi pour ne
pas éprouver quelque dégoût à avoir Morel auprès de moi pendant
le trajet. Il est très possible que l'amour, puis l'indifférence
ou la haine de Morel à l'égard de la nièce de Jupien eussent été
sincères. Malheureusement ce n'était pas la première fois qu'il
agissait ainsi, qu'il «plaquait» brusquement une jeune fille à
laquelle il avait juré de l'aimer toujours, allant jusqu'à lui
montrer un revolver chargé en lui disant qu'il se ferait sauter
la cervelle s'il était assez lâche pour l'abandonner. Il ne
l'abandonnait pas moins ensuite et éprouvait, au lieu de remords,
une sorte de rancune. Ce n'était pas la première fois qu'il agissait
ainsi, ce ne devait pas être la dernière, de sorte que bien des
têtes de jeunes filles--de jeunes filles moins oublieuses de lui
qu'il n'était d'elles--souffrirent--comme souffrit encore
longtemps la nièce de Jupien, continuant à aimer Morel tout en le
méprisant--souffrirent, prêtes à éclater sous l'élancement d'une
douleur interne, parce qu'en chacune d'elles--comme le fragment d'une
sépulture grecque--un aspect du visage de Morel, dur comme le marbre
et beau comme l'antique, était enclos dans leur cervelle, avec ses
cheveux en fleurs, ses yeux fins, son nez droit, formant protubérance
pour un crâne non destiné à le recevoir, et qu'on ne pouvait pas
opérer. Mais à la longue ces fragments si durs finissent par glisser
jusqu'à une place où ils ne causent pas trop de déchirements, n'en
bougent plus; on ne sent plus leur présence: c'est l'oubli, ou le
souvenir indifférent.

J'avais en moi deux produits de ma journée. C'était, d'une part,
grâce au calme apporté par la docilité d'Albertine, la possibilité
et, en conséquence, la résolution de rompre avec elle. C'était,
d'autre part, fruit de mes réflexions pendant le temps que je
l'avais attendue, assis devant mon piano, l'idée que l'Art, auquel je
tâcherais de consacrer ma liberté reconquise, n'était pas quelque
chose qui valût la peine d'un sacrifice, quelque chose d'en dehors
de la vie, ne participant pas à sa vanité et son néant, l'apparence
d'individualité réelle obtenue dans les oeuvres n'étant due qu'au
trompe-l'oeil de l'habileté technique. Si mon après-midi avait
laissé en moi d'autres résidus, plus profonds peut-être, ils ne
devaient venir à ma connaissance que bien plus tard. Quant aux deux
que je soupesais clairement, ils n'allaient pas être durables; car,
dès cette soirée même, mes idées de l'art allaient se relever de
la diminution qu'elles avaient éprouvée l'après-midi, tandis qu'en
revanche le calme, et par conséquent la liberté qui me permettrait
de me consacrer à lui, allait m'être de nouveau retiré.

Comme ma voiture, longeant le quai, approchait de chez les Verdurin,
je la fis arrêter. Je venais en effet de voir Brichot descendre de
tramway au coin de la rue Bonaparte, essuyer ses souliers avec un
vieux journal, et passer des gants gris perle. J'allai à lui. Depuis
quelque temps, son affection de la vue ayant empiré, il avait été
doté--aussi richement qu'un observatoire--de lunettes nouvelles
puissantes et compliquées qui, comme des instruments astronomiques,
semblaient vissées à ses yeux; il braqua sur moi leurs feux
excessifs et me reconnut. Elles étaient en merveilleux état. Mais
derrière elles j'aperçus, minuscule, pâle, convulsif, expirant,
un regard lointain placé sous ce puissant appareil, comme dans les
laboratoires trop richement subventionnés pour les besognes que
l'on y fait, on place une insignifiante bestiole agonisante sous les
appareils les plus perfectionnés. J'offris mon bras au demi-aveugle
pour assurer sa marche. «Ce n'est pas cette fois près du grand
Cherbourg que nous nous rencontrons, me dit-il, mais à côté du
petit Dunkerque», phrase qui me parut fort ennuyeuse, car je ne
compris pas ce qu'elle voulait dire; et cependant je n'osai pas le
demander à Brichot, par crainte moins encore de son mépris que de
ses explications. Je lui répondis que j'étais assez curieux de voir
le salon où Swann rencontrait jadis tous les soirs Odette. «Comment,
vous connaissez ces vieilles histoires? me dit-il. Il y a pourtant de
cela jusqu'à la mort de Swann ce que le poète appelle à bon
droit: _grande spatium mortalis oevi_.» La mort de Swann m'avait à
l'époque bouleversé. La mort de Swann! Swann ne joue pas dans
cette phrase le rôle d'un simple génitif. J'entends par là la mort
particulière, la mort envoyée par le destin au service de Swann. Car
nous disons la mort pour simplifier, mais il y en a presque autant
que de personnes. Nous ne possédons pas de sens qui nous permette de
voir, courant à toute vitesse, dans toutes les directions, les morts,
les morts actives dirigées par le destin vers tel ou tel. Souvent ce
sont des morts qui ne seront entièrement libérées de leur tâche
que deux, trois ans après. Elles courent vite poser un cancer au
flanc d'un Swann, puis repartent pour d'autres besognes, ne revenant
que quand, l'opération des chirurgiens ayant eu lieu, il faut
poser le cancer à nouveau. Puis vient le moment où on lit dans le
_Gaulois_ que la santé de Swann a inspiré des inquiétudes, mais que
son indisposition est en parfaite voie de guérison. Alors, quelques
minutes avant le dernier souffle, la mort, comme une religieuse qui
vous aurait soigné au lieu de vous détruire, vient assister à vos
derniers instants, couronne d'une auréole suprême l'être à jamais
glacé dont le coeur a cessé de battre. Et c'est cette diversité
des morts, le mystère de leurs circuits, la couleur de leur fatale
écharpe qui donnent quelque chose de si impressionnant aux lignes des
journaux: «Nous apprenons avec un vif regret que M. Charles Swann a
succombé hier à Paris, dans son hôtel, des suites d'une douloureuse
maladie. Parisien dont l'esprit était apprécié de tous, comme la
sûreté de ses relations choisies mais fidèles, il sera unanimement
regretté, aussi bien dans les milieux artistiques et littéraires,
où la finesse avisée de son goût le faisait se plaire et être
recherché de tous, qu'au Jockey-Club dont il était l'un des membres
les plus anciens et les plus écoutés. Il appartenait aussi au
Cercle de l'Union et au Cercle Agricole. Il avait donné depuis peu
sa démission de membre du Cercle de la rue Royale. Sa physionomie
spirituelle comme sa notoriété marquante ne laissaient pas d'exciter
la curiosité du public dans tout _great event_ de la musique et de
la peinture, et notamment aux «vernissages», dont il avait été
l'habitué fidèle jusqu'à ces dernières années, où il n'était
plus sorti que rarement de sa demeure. Les obsèques auront lieu,
etc.»

A ce point de vue, si l'on n'est pas «quelqu'un», l'absence de titre
connu rend plus rapide encore la décomposition de la mort. Sans doute
c'est d'une façon anonyme, sans distinction d'individualité, qu'on
demeure le duc d'Uzès. Mais la couronne ducale en tient quelque temps
ensemble les éléments, comme ceux de ces glaces aux formes bien
dessinées qu'appréciait Albertine, tandis que les noms de bourgeois
ultra-mondains, aussitôt qu'ils sont morts, se désagrègent et
fondent, «démoulés». Nous avons vu Mme de Guermantes parler de
Cartier comme du meilleur ami du duc de la Trémoïlle, comme d'un
homme très recherché dans les milieux aristocratiques. Pour la
génération suivante, Cartier est devenu quelque chose de si informe
qu'on le grandirait presque en l'apparentant au bijoutier Cartier,
avec lequel il eût souri que des ignorants pussent le confondre!
Swann était, au contraire, une remarquable personnalité
intellectuelle et artistique; et bien qu'il n'eût rien «produit» il
eut pourtant la chance de durer un peu plus. Et pourtant, cher Charles
Swann, que j'ai connu quand j'étais encore si jeune et vous près du
tombeau, c'est parce que celui que vous deviez considérer comme un
petit imbécile a fait de vous le héros d'un de ses romans, qu'on
recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez. Si dans le
tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale,
où vous êtes entre Galliffet, Edmond Polignac et Saint-Maurice, on
parle tant de vous, c'est parce qu'on sait qu'il y a quelques traits
de vous dans le personnage de Swann.

Pour revenir à des réalités plus générales, c'est de cette mort
prédite et pourtant imprévue de Swann que je l'avais entendu parler
lui-même à la duchesse de Guermantes, le soir où avait eu lieu la
fête chez la cousine de celle-ci. C'est la même mort dont j'avais
retrouvé l'étrangeté spécifique et saisissante, un soir où
j'avais parcouru le journal et où son annonce m'avait arrêté net,
comme tracée en mystérieuses lignes inopportunément interpolées.
Elles avaient suffi à faire d'un vivant quelqu'un qui ne peut plus
répondre à ce qu'on lui dit, qu'un nom, un nom écrit, passé tout
à coup du monde réel dans le royaume du silence. C'étaient elles
qui me donnaient encore maintenant le désir de mieux connaître la
demeure où avaient autrefois résidé les Verdurin et où Swann,
qui alors n'était pas seulement quelques lettres passées dans un
journal, avait si souvent dîné avec Odette. Il faut ajouter aussi
(et cela me rendit longtemps la mort de Swann plus douloureuse qu'une
autre, bien que ces motifs n'eussent pas trait à l'étrangeté
individuelle de _sa_ mort) que je n'étais pas allé voir Gilberte
comme je le lui avais promis chez la princesse de Guermantes; qu'il ne
m'avait pas appris cette «autre raison», à laquelle il avait fait
allusion ce soir-là, pour laquelle il m'avait choisi comme confident
de son entretien avec le prince; que mille questions me revenaient
(comme des bulles montent du fond de l'eau), que je voulais lui poser
sur les sujets les plus disparates: sur Ver Meer, sur M. de Mouchy,
sur lui-même, sur une tapisserie de Boucher, sur Combray, questions
sans doute peu pressantes puisque je les avais remises de jour
en jour, mais qui me semblaient capitales depuis que, ses lèvres
s'étant scellées, la réponse ne viendrait plus.

«Mais non, reprit Brichot, ce n'était pas ici que Swann rencontrait
sa future femme, ou du moins ce ne fut ici que dans les tout à fait
derniers temps, après le sinistre qui détruisit partiellement la
première habitation de Madame Verdurin.»

Malheureusement, dans la crainte d'étaler aux yeux de Brichot un luxe
qui me semblait déplacé puisque l'universitaire n'en prenait pas
sa part, j'étais descendu trop précipitamment de la voiture, et le
cocher n'avait pas compris ce que je lui avais jeté à toute
vitesse pour avoir le temps de m'éloigner de lui avant que Brichot
m'aperçût. La conséquence fut que le cocher vint nous accoster et
me demanda s'il devait venir me reprendre; je lui dis en hâte que oui
et redoublai d'autant plus de respect à l'égard de l'universitaire
venu en omnibus.

«Ah! vous étiez en voiture, me dit-il d'un air grave.--Mon Dieu, par
le plus grand des hasards; cela ne m'arrive jamais. Je suis toujours
en omnibus ou à pied. Mais cela me vaudra peut-être le grand honneur
de vous reconduire ce soir si vous consentez pour moi à entrer
dans cette guimbarde; nous serons un peu serrés. Mais vous êtes si
bienveillant pour moi.» Hélas, en lui proposant cela, je ne me prive
de rien, pensai-je, puisque je serai toujours obligé de rentrer à
cause d'Albertine. Sa présence chez moi, à une heure où personne
ne pouvait venir la voir, me laissait disposer aussi librement de
mon temps que l'après-midi quand, au piano, je savais qu'elle allait
revenir du Trocadéro, et que je n'étais pas pressé de la revoir.
Mais enfin, comme l'après-midi aussi, je sentais que j'avais
une femme et qu'en rentrant je ne connaîtrais pas l'exaltation
fortifiante de la solitude. «J'accepte de grand coeur, me répondit
Brichot. A l'époque à laquelle vous faites allusion nos amis
habitaient, rue Montalivet, un magnifique rez-de-chaussée avec
entresol donnant sur un jardin, moins somptueux évidemment, et
que pourtant je préfère à l'hôtel des Ambassadeurs de Venise.»
Brichot m'apprit qu'il y avait ce soir, au «Quai Conti» (c'est ainsi
que les fidèles disaient en parlant du salon Verdurin depuis qu'il
s'était transporté là), grand «tra la la» musical, organisé par
M. de Charlus. Il ajouta qu'au temps ancien dont je parlais, le petit
noyau était autre et le ton différent, pas seulement parce que les
fidèles étaient plus jeunes. Il me raconta des farces d'Elstir
(ce qu'il appelait de «pures pantalonnades»), comme un jour où
celui-ci, ayant feint de lâcher au dernier moment, était venu
déguisé en maître d'hôtel extra et, tout en passant les plats,
avait dit des gaillardises à l'oreille de la très prude baronne
Putbus, rouge d'effroi et de colère; puis, disparaissant avant la
fin du dîner, avait fait apporter dans le salon une baignoire pleine
d'eau, d'où, quand on était sorti de table, il avait émergé tout
nu en poussant des jurons; et aussi des soupers où on venait dans
des costumes en papier, dessinés, coupés, peints par Elstir, qui
étaient des chefs-d'oeuvre, Brichot ayant porté une fois celui d'un
grand seigneur de la cour de Charles VII, avec des souliers à la
_poulaine_, et une autre fois celui de Napoléon Ier, où Elstir
avait fait le grand cordon de la Légion d'honneur avec de la cire
à cacheter. Bref Brichot, revoyant dans son passé le salon d'alors,
avec ses grandes fenêtres, ses canapés bas mangés par le soleil de
midi et qu'il avait fallu remplacer, déclarait qu'il le préférait
à celui d'aujourd'hui. Certes, je comprenais bien que par «salon»
Brichot entendait--comme le mot église ne signifie pas seulement
l'édifice religieux mais la communauté des fidèles--non pas
seulement l'entresol, mais les gens qui le fréquentaient, les
plaisirs particuliers qu'ils venaient chercher là, et auxquels dans
sa mémoire avaient donné leur forme ces canapés sur lesquels, quand
on venait voir Mme Verdurin l'après-midi, on attendait qu'elle fût
prête, cependant que les fleurs des marronniers, dehors, et sur la
cheminée des oeillets dans des vases, semblaient, dans une pensée
de gracieuse sympathie pour le visiteur, que traduisait la souriante
bienvenue de ces couleurs roses, épier fixement la venue tardive de
la maîtresse de maison. Mais si le salon lui semblait supérieur
à l'état actuel, c'était peut-être parce que notre esprit est le
vieux Protée, qui ne peut rester esclave d'aucune forme, et, même
dans le domaine mondain, se dégage soudain d'un salon arrivé
lentement et difficilement à son point de perfection pour préférer
un salon moins brillant, comme les photographies «retouchées»
qu'Odette avait fait faire chez Otto, où, élégante, elle était en
grande robe princesse et ondulée par Lenthéric, ne plaisaient pas
tant à Swann qu'une petite «carte album» faite à Nice, où, en
capeline de drap, les cheveux mal arrangés dépassant un chapeau de
paille brodé de pensées avec un noeud de velours noir, de vingt ans
plus jeune (les femmes ayant généralement l'air d'autant plus vieux
que les photographies sont plus anciennes), elle avait l'air d'une
petite bonne qui aurait eu vingt ans de plus. Peut-être aussi
avait-il plaisir à me vanter ce que je ne connaissais pas, à me
montrer qu'il avait goûté des plaisirs que je ne pourrais pas avoir?
Il y réussissait, du reste, car rien qu'en citant les noms de deux
ou trois personnes qui n'existaient plus et à chacune desquelles il
donnait quelque chose de mystérieux par sa manière d'en parler, de
ces intimités délicieuses je me demandais ce qu'il avait pu être;
je sentais que tout ce qu'on m'avait raconté des Verdurin était
beaucoup trop grossier; et même Swann, que j'avais connu, je me
reprochais de ne pas avoir fait assez attention à lui, de n'y avoir
pas fait attention avec assez de désintéressement, de ne pas l'avoir
bien écouté quand il me recevait en attendant que sa femme rentrât
déjeuner et qu'il me montrait de belles choses, maintenant que
je savais qu'il était comparable à l'un des plus beaux causeurs
d'autrefois. Au moment d'arriver chez Mme Verdurin, j'aperçus M. de
Charlus naviguant vers nous de tout son corps énorme, traînant sans
le vouloir à sa suite un de ces apaches ou mendigots que son passage
faisait maintenant infailliblement surgir même des coins en apparence
les plus déserts, et dont ce monstre puissant était, bien malgré
lui, toujours escorté quoique à quelque distance, comme le requin
par son pilote, enfin contrastant tellement avec l'étranger
hautain de la première année de Balbec, à l'aspect sévère, à
l'affectation de virilité, qu'il me sembla découvrir, accompagné de
son satellite, un astre à une tout autre période de sa révolution
et qu'on commence à voir dans son plein, ou un malade envahi
maintenant par le mal qui n'était, il y a quelques années, qu'un
léger bouton qu'il dissimulait aisément et dont on ne soupçonnait
pas la gravité. Bien que l'opération qu'avait subie Brichot lui
eût rendu un tout petit peu de cette vue qu'il avait cru perdre pour
jamais, je ne sais s'il avait aperçu le voyou attaché aux pas du
baron. Il importait peu, du reste, car, depuis la Raspelière, et
malgré l'amitié que l'universitaire avait pour lui, la présence de
M. de Charlus lui causait un certain malaise. Sans doute pour chaque
homme la vie de tout autre prolonge, dans l'obscurité, des sentiers
qu'on ne soupçonne pas. Le mensonge pourtant, si souvent trompeur, et
dont toutes les conversations sont faites, cache moins parfaitement un
sentiment d'inimitié, ou d'intérêt, ou une visite qu'on veut avoir
l'air de ne pas avoir faite, ou une escapade avec une maîtresse d'un
jour et qu'on veut cacher à sa femme, qu'un bonne réputation ne
recouvre--à ne pas les laisser deviner--des moeurs mauvaises. Elles
peuvent être ignorées toute la vie; le hasard d'une rencontre sur
une jetée, le soir, les révèle; encore ce hasard est-il souvent mal
compris, et il faut qu'un tiers averti vous fournisse l'introuvable
mot que chacun ignore. Mais, sues, elles effrayent parce qu'on y sent
affleurer la folie, bien plus que par l'immoralité. Mme de Surgis
n'avait pas un sentiment moral le moins du monde développé, et
elle eût admis de ses fils n'importe quoi qu'eût avili et expliqué
l'intérêt, qui est compréhensible à tous les hommes! Mais elle
leur défendit de continuer à fréquenter M. de Charlus quand elle
apprit que, par une sorte d'horlogerie à répétition, il était
comme fatalement amené, à chaque visite, à leur pincer le menton
et à le leur faire pincer l'un à l'autre. Elle éprouva ce sentiment
inquiet du mystère physique qui fait se demander si le voisin avec
qui on avait de bons rapports n'est pas atteint d'anthropophagie,
et aux questions répétées du baron: «Est-ce que je ne verrai
pas bientôt les jeunes gens?» elle répondit, sachant les foudres
qu'elle accumulait sur elle, qu'ils étaient très pris par leurs
cours, les préparatifs d'un voyage, etc. L'irresponsabilité aggrave
les fautes et même les crimes, quoi qu'on en dise. Landru, à
supposer qu'il ait réellement tué ses femmes, s'il l'a fait par
intérêt, à quoi l'on peut résister, peut être gracié, mais non
si ce fut par un sadisme irrésistible.




[Fin de _La Prisonnière (première partie)_ par Marcel Proust]