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Titre: Le temps retrouv (premire partie)
Auteur: Proust, Marcel (1871-1922)
Date de la premire publication: 1927
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Paris: Gallimard, 1946-47
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   21 dcembre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   21 dcembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 219

Ce livre lectronique a t cr par: Mireille Harmelin,
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MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU


XIV

LE TEMPS RETROUV

(PREMIRE PARTIE)

Copyright by Gaston Gallimard. Paris. 1927.




CHAPITRE PREMIER

Tansonville


Toute la journe, dans cette demeure de Tansonville un peu trop
campagne, qui n'avait l'air que d'un lieu de sieste entre deux
promenades ou pendant l'averse, une de ces demeures o chaque salon a
l'air d'un cabinet de verdure, et o sur la tenture des chambres, les
roses du jardin dans l'une, les oiseaux des arbres dans l'autre, vous
ont rejoints et vous tiennent compagnie--isols du moins--car c'taient
de vieilles tentures o chaque rose tait assez spare pour qu'on et
pu, si elle avait t vivante, la cueillir, chaque oiseau le mettre en
cage et l'apprivoiser, sans rien de ces grandes dcorations des chambres
d'aujourd'hui o, sur un fond d'argent, tous les pommiers de Normandie
sont venus se profiler en style japonais, pour halluciner les heures que
vous passez au lit, toute la journe je la passais dans ma chambre qui
donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l'entre, sur
les feuilles vertes des grands arbres au bord de l'eau, tincelants de
soleil, et sur la fort de Msglise. Je ne regardais, en somme, tout
cela avec plaisir que parce que je me disais: c'est joli d'avoir tant de
verdure dans la fentre de ma chambre, jusqu'au moment o dans le vaste
tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre,
simplement parce qu'il tait plus loin, le clocher de l'glise de
Combray, non pas une figuration de ce clocher, ce clocher lui-mme qui,
mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et des annes, tait
venu, au milieu de la lumineuse verdure et d'un tout autre ton, si
sombre qu'il paraissait presque seulement dessin, s'inscrire dans le
carreau de ma fentre. Et si je sortais un moment de ma chambre, au bout
du couloir j'apercevais, parce qu'il tait orient autrement, comme une
bande d'carlate, la tenture d'un petit salon qui n'tait qu'une simple
mousseline mais rouge, et prte  s'incendier si un rayon de soleil y
donnait.

Pendant nos promenades, Gilberte me parlait de Robert comme se
dtournant d'elle, mais pour aller auprs d'autres femmes. Et il est
vrai que beaucoup encombraient sa vie, et, comme certaines camaraderies
masculines pour les hommes qui aiment les femmes, avec ce caractre de
dfense inutilement faite et de place vainement usurpe qu'ont dans la
plupart des maisons les objets qui ne peuvent servir  rien.

Une fois, que j'avais quitt Gilberte assez tt, je m'veillai au milieu
de la nuit dans la chambre de Tansonville, et encore  demi endormi
j'appelai: Albertine. Ce n'tait pas que j'eusse pens  elle, ni rv
d'elle, ni que je la prisse pour Gilberte. Ma mmoire avait perdu
l'amour d'Albertine, mais il semble qu'il y ait une mmoire involontaire
des membres, ple et strile imitation de l'autre, qui vive plus
longtemps comme certains animaux ou vgtaux inintelligents vivent plus
longtemps que l'homme. Les jambes, les bras sont pleins de souvenirs
engourdis. Une rminiscence close en mon bras m'avait fait, chercher
derrire mon dos la sonnette, comme dans ma chambre de Paris. Et ne la
trouvant pas, j'avais appel: Albertine, croyant que mon amie dfunte
tait couche auprs de moi, comme elle faisait souvent le soir, et que
nous nous endormions ensemble, comptant, au rveil, sur le temps qu'il
faudrait  Franoise avant d'arriver, pour qu'Albertine pt sans
imprudence, tirer la sonnette que je ne trouvais pas.

Robert vint plusieurs fois  Tansonville pendant que j'y tais. Il tait
bien diffrent de ce que je l'avais connu. Sa vie ne l'avait pas
paissi, comme M. de Charlus, tout au contraire, mais, oprant en lui un
changement inverse, lui avait donn l'aspect dsinvolte d'un officier de
cavalerie--et bien qu'il et donn sa dmission au moment de son
mariage-- un point qu'il n'avait jamais eu. Au fur et  mesure que M.
de Charlus s'tait alourdi, Robert (et sans doute il tait infiniment
plus jeune, mais on sentait qu'il ne ferait que se rapprocher davantage
de cet idal avec l'ge), comme certaines femmes qui sacrifient
rsolument leur visage  leur taille et  partir d'un certain moment ne
quittent plus Marienbad (pensant que, ne pouvant esprer garder  la
fois plusieurs jeunesses, c'est encore celle de la tournure qui sera la
plus capable de reprsenter les autres), tait devenu plus lanc, plus
rapide, effet contraire d'un mme vice. Cette vlocit avait d'ailleurs
diverses raisons psychologiques, la crainte d'tre vu, le dsir de ne
pas sembler avoir cette crainte, la fbrilit qui nat du mcontentement
de soi et de l'ennui. Il avait l'habitude d'aller dans certains mauvais
lieux, et, comme il aimait qu'on ne le vt ni y entrer, ni en sortir, il
s'engouffrait pour offrir aux regards malveillants des passants
hypothtiques le moins de surface possible, comme on monte  l'assaut.
Et cette allure de coup de vent lui tait reste. Peut-tre aussi
schmatisait-elle l'intrpidit apparente de quelqu'un qui veut montrer
qu'il n'a pas peur et ne veut pas se donner le temps de penser.

Pour tre complet il faudrait faire entrer en ligne de compte le dsir,
plus il vieillissait, de paratre jeune, et mme l'impatience de ces
hommes, toujours ennuys, toujours blass, que sont les gens trop
intelligents pour la vie relativement oisive qu'ils mnent et o leurs
facults ne se ralisent pas. Sans doute l'oisivet mme de ceux-l peut
se traduire par de la nonchalance. Mais, surtout depuis la faveur dont
jouissent les exercices physiques, l'oisivet a pris une forme sportive,
mme en dehors des heures de sport et qui se traduit par une vivacit
fbrile qui croit ne pas laisser  l'ennui le temps ni la place de se
dvelopper.

Devenant beaucoup plus sec, il ne faisait presque plus preuve vis--vis
de ses amis, par exemple vis--vis de moi, d'aucune sensibilit. Et en
revanche il avait avec Gilberte des affectations de sensibleries
pousses jusqu' la comdie, qui dplaisaient. Ce n'est pas qu'en
ralit Gilberte lui ft indiffrente. Non, Robert l'aimait. Mais il lui
mentait tout le temps, et son esprit de duplicit, sinon le fond mme de
ses mensonges, tait perptuellement dcouvert. Et alors il ne croyait
pouvoir s'en tirer qu'en exagrant dans des proportions ridicules la
tristesse relle qu'il avait de peiner Gilberte. Il arrivait 
Tansonville oblig, disait-il, de repartir le lendemain matin pour une
affaire avec un certain Monsieur du pays qui tait cens l'attendre 
Paris et qui, prcisment rencontr dans la soire prs de Combray,
dvoilait involontairement le mensonge au courant duquel Robert avait
nglig de le mettre, en disant qu'il tait venu dans le pays se reposer
pour un mois et ne retournerait pas  Paris d'ici l. Robert rougissait,
voyait le sourire mlancolique et fin de Gilberte, se dptrait--en
l'insultant--du gaffeur, rentrait avant sa femme, lui faisait remettre
un mot dsespr o il lui disait qu'il avait fait un mensonge pour ne
pas lui faire de peine, pour qu'en le voyant repartir pour une raison
qu'il ne pouvait pas lui dire elle ne crt pas qu'il ne l'aimait pas (et
tout cela, bien qu'il l'crivt comme un mensonge, tait en somme vrai),
puis faisait demander s'il pouvait entrer chez elle et l, moiti
tristesse relle, moiti nervement de cette vie, moiti simulation
chaque jour plus audacieuse, sanglotait, s'inondait d'eau froide,
parlait de sa mort prochaine, quelquefois s'abattait sur le parquet
comme s'il se ft trouv mal. Gilberte ne savait pas dans quelle mesure
elle devait le croire, le supposait menteur  chaque cas particulier, et
s'inquitait de ce pressentiment d'une mort prochaine, mais pensait que
d'une faon gnrale elle tait aime, qu'il avait peut-tre une maladie
qu'elle ne savait pas, et n'osait pas  cause de cela le contrarier et
lui demander de renoncer  ses voyages. Je comprenais, du reste,
d'autant moins pourquoi il se faisait que Morel ft reu comme l'enfant
de la maison partout o taient les Saint-Loup,  Paris,  Tansonville.

Franoise, qui avait dj vu tout ce que M. de Charlus avait fait pour
Jupien et tout ce que Robert de Saint-Loup faisait pour Morel, n'en
concluait pas que c'tait un trait qui reparaissait  certaines
gnrations chez les Guermantes, mais plutt--comme Legrandin aidait
beaucoup Thodore--elle avait fini, elle personne si morale et si pleine
de prjugs, par croire que c'tait une coutume que son universalit
rendait respectable. Elle disait toujours d'un jeune homme, que ce ft
Morel ou Thodore: Il a trouv un Monsieur qui s'est toujours intress
 lui et qui lui a bien aid. Et comme en pareil cas les protecteurs
sont ceux qui aiment, qui souffrent, qui pardonnent, Franoise, entre
eux et les mineurs qu'ils dtournaient, n'hsitait pas  leur donner le
beau rle,  leur trouver bien du coeur. Elle blmait sans hsiter
Thodore qui avait jou bien des tours  Legrandin, et semblait pourtant
ne pouvoir gure avoir de doutes sur la nature de leurs relations, car
elle ajoutait: Alors le petit a compris qu'il fallait y mettre du sien
et y a dit: Prenez-moi avec vous, je vous aimerai bien, je vous
cajolerai bien, et ma foi ce Monsieur a tant de coeur que bien sr que
Thodore est sr de trouver prs de lui peut-tre bien plus qu'il ne
mrite, car c'est une tte brle, mais ce Monsieur est si bon que j'ai
souvent dit  Jeannette (la fiance de Thodore): Petite, si jamais vous
tes dans la peine, allez vers ce Monsieur. Il coucherait plutt par
terre et vous donnerait son lit. Il a trop aim le petit Thodore pour
le mettre dehors, bien sr qu'il ne l'abandonnera jamais.

De mme estimait-elle plus Saint-Loup que Morel et jugeait-elle que,
malgr tous les coups que Morel avait faits, le marquis ne le laisserait
jamais dans la peine, car c'est un homme qui avait trop de coeur, ou
alors il faudrait qu'il lui soit arriv  lui-mme de grands revers.

C'est au cours d'un de ces entretiens, qu'ayant demand le nom de
famille de Thodore, qui vivait maintenant dans le Midi, je compris
brusquement que c'tait lui qui m'avait crit pour mon article du
_Figaro_ cette lettre, d'une criture populaire et d'un langage
charmant, dont le nom du signataire m'tait alors inconnu.

Saint-Loup insistait pour que je restasse  Tansonville et laissa
chapper une fois, bien qu'il ne chercht visiblement plus  me faire
plaisir, que ma venue avait t pour sa femme une joie telle qu'elle en
tait reste,  ce qu'elle lui avait dit, transporte de joie tout un
soir, un soir o elle se sentait si triste que je l'avais, en arrivant 
l'improviste, miraculeusement sauve du dsespoir, peut-tre du pire,
ajouta-t-il. Il me demandait de tcher de la persuader qu'il l'aimait,
me disant que la femme qu'il aimait aussi, il l'aimait moins qu'elle et
romprait bientt. Et pourtant, ajouta-t-il, avec une telle flinit et
un tel besoin de confidence que je croyais par moments que le nom de
Charlie allait, malgr Robert, sortir comme le numro d'une loterie,
j'avais de quoi tre fier. Cette femme qui me donna tant de preuves de
sa tendresse et que je vais sacrifier  Gilberte, jamais elle n'avait
fait attention  un homme, elle se croyait elle-mme incapable d'tre
amoureuse. Je suis le premier. Je savais qu'elle s'tait refuse  tout
le monde tellement que, quand j'ai reu la lettre adorable o elle me
disait qu'il ne pouvait y avoir de bonheur pour elle qu'avec moi, je
n'en revenais pas. videmment, il y aurait de quoi me griser, si la
pense de voir cette pauvre petite Gilberte en larmes ne m'tait pas
intolrable. Ne trouves-tu pas qu'elle a quelque chose de Rachel?, me
disait-il. Et en effet j'avais t frapp d'une vague ressemblance qu'on
pouvait  la rigueur trouver maintenant entre elles. Peut-tre
tenait-elle  une similitude relle de quelques traits (dus par exemple
 l'origine hbraque pourtant si peu marque chez Gilberte)  cause de
laquelle Robert, quand sa famille avait voulu qu'il se marit, s'tait
senti attir vers Gilberte. Elle tenait aussi  ce que Gilberte, ayant
surpris des photographies de Rachel, cherchait pour plaire  Robert 
imiter certaines habitudes chres  l'actrice, comme d'avoir toujours
des noeuds rouges dans les cheveux, un ruban de velours noir au bras, et
se teignait les cheveux pour paratre brune. Puis sentant que ses
chagrins lui donnaient mauvaise mine, elle essayait d'y remdier. Elle
le faisait parfois sans mesure. Un jour o Robert devait venir le soir
pour vingt-quatre heures  Tansonville, je fus stupfait de la voir
venir, se mettre  table si trangement diffrente de ce qu'elle tait,
non seulement autrefois, mais mme les jours habituels, que je restai
stupfait comme si j'avais eu devant moi une actrice, une espce de
Thodora. Je sentais que malgr moi je la regardais trop fixement dans
ma curiosit de savoir ce qu'elle avait de chang. Cette curiosit fut
d'ailleurs bientt satisfaite quand elle se moucha, car, malgr toutes
les prcautions qu'elle y mit, par toutes les couleurs qui restrent sur
le mouchoir, en faisant une riche palette, je vis qu'elle tait
compltement peinte. C'tait cela qui lui faisait cette bouche sanglante
et qu'elle s'efforait de rendre rieuse en croyant que cela lui allait
bien, tandis que l'heure du train qui s'approchait sans que Gilberte st
si son mari arrivait vraiment ou s'il n'enverrait pas une de ces
dpches dont M. de Guermantes avait spirituellement fix le modle:
Impossible venir, mensonge suit, plissait ses joues et cernait ses
yeux. Ah! vois-tu, me disait Saint-Loup--avec un accent volontairement
tendre qui contrastait tant avec sa tendresse spontane d'autrefois,
avec une voix d'alcoolique et des modulations d'acteur--Gilberte
heureuse, il n'y a rien que je ne donnerais pour cela. Elle a tant fait
pour moi. Tu ne peux pas savoir. Et ce qui tait le plus dplaisant
dans tout cela tait encore l'amour-propre, car Saint-Loup tait flatt
d'tre aim par Gilberte, et, sans oser dire que c'tait Morel qu'il
aimait, donnait pourtant sur l'amour que le violoniste tait cens avoir
pour lui des dtails qu'il savait bien exagrs sinon invents de toute
pice, lui  qui Morel demandait chaque jour plus d'argent. Et c'tait
en me confiant Gilberte qu'il repartait pour Paris. J'eus, du reste,
l'occasion, pour anticiper un peu, puisque je suis encore  Tansonville,
de l'y apercevoir une fois dans le monde, et de loin, o sa parole,
malgr tout vivante et charmante, me permettait de retrouver le pass.
Je fus frapp de voir combien il changeait. Il ressemblait de plus en
plus  sa mre. Mais la manire de sveltesse hautaine qu'il avait
hrite d'elle et qu'elle avait parfaite, chez lui, grce  l'ducation
la plus accomplie, s'exagrait, se figeait; la pntration du regard
propre aux Guermantes lui donnait l'air d'inspecter tous les lieux au
milieu desquels il passait, mais d'une faon quasi inconsciente, par une
sorte d'habitude et de particularit animale; mme immobile, la couleur
qui tait la sienne plus que de tous les Guermantes, d'tre seulement de
l'ensoleillement d'une journe d'or devenue solide, lui donnait comme un
plumage si trange, faisait de lui une espce si rare, si prcieuse,
qu'on aurait voulu la possder pour une collection ornithologique; mais
quand, de plus, cette lumire change en oiseau se mettait en mouvement,
en action, quand par exemple je voyais Robert de Saint-Loup entrer dans
une soire o j'tais, il avait des redressements de sa tte si
joyeusement et si firement huppe sous l'aigrette d'or de ses cheveux
un peu dplums, des mouvements de cou tellement plus souples, plus
fiers et plus coquets que n'en ont les humains, que devant la curiosit
et l'admiration moiti mondaine, moiti zoologique qu'il vous inspirait,
on se demandait si c'tait dans le faubourg Saint-Germain qu'on se
trouvait ou au Jardin des Plantes et si on regardait un grand seigneur
traverser un salon, ou se promener dans sa cage un merveilleux oiseau.
Pour peu qu'on y mt un peu d'imagination, le ramage ne se prtait pas
moins  cette interprtation que le plumage. Il disait ce qu'il croyait
grand sicle et par l imitait les manires des Guermantes. Mais un rien
d'indfinissable faisait qu'elles devenaient les manires de M. de
Charlus. Je te quitte un instant, me dit-il, dans cette soire o Mme
de Marsantes tait un peu plus loin. Je vais faire un doigt de cour  ma
nice. Quant  cet amour dont il me parlait sans cesse, il n'tait pas
d'ailleurs que celui pour Charlie, bien que ce ft le seul qui comptt
pour lui. Quel que soit le genre d'amours d'un homme, on se trompe
toujours sur le nombre des personnes avec qui il a des liaisons, parce
qu'on interprte faussement des amitis comme des liaisons, ce qui est
une erreur par addition, mais aussi parce qu'on croit qu'une liaison
prouve en exclut une autre, ce qui est un autre genre d'erreur. Deux
personnes peuvent dire: la matresse de X..., je la connais, prononcer
deux noms diffrents et ne se tromper ni l'une ni l'autre. Une femme
qu'on aime suffit rarement  tous nos besoins et on la trompe avec une
femme qu'on n'aime pas. Quant au genre d'amours que Saint-Loup avait
hrit de M. de Charlus, un mari qui y est enclin fait habituellement le
bonheur de sa femme. C'est une loi gnrale  laquelle les Guermantes
trouvaient le moyen de faire exception parce que ceux qui avaient ce
got voulaient faire croire qu'ils avaient, au contraire, celui des
femmes. Ils s'affichaient avec l'une ou l'autre et dsespraient la
leur. Les Courvoisier en usaient plus sagement. Le jeune vicomte de
Courvoisier se croyait seul sur la terre, et depuis l'origine du monde,
 tre tent par quelqu'un de son sexe. Supposant que ce penchant lui
venait du diable, il lutta contre lui, pousa une femme ravissante, lui
fit des enfants... Puis un de ses cousins lui enseigna que ce penchant
est assez rpandu, poussa la bont jusqu' le mener dans des lieux o il
pouvait le satisfaire. M. de Courvoisier n'en aima que plus sa femme,
redoubla de zle prolifique et elle et lui taient cits comme le
meilleur mnage de Paris. On n'en disait point autant de celui de
Saint-Loup parce que Robert au lieu de se contenter de l'inversion,
faisait mourir sa femme de jalousie en cherchant sans plaisir des
matresses!

Il est possible que Morel, tant excessivement noir, ft ncessaire 
Saint-Loup comme l'ombre l'est au rayon de soleil. On imagine trs bien
dans cette famille si ancienne un grand seigneur blond, dor,
intelligent, dou de tous les prestiges et recelant  fond de cale un
got secret, ignor de tous, pour les ngres. Robert, d'ailleurs, ne
laissait jamais la conversation toucher  ce genre d'amours qui tait le
sien. Si je disais un mot: Oh! je ne sais pas, rpondait-il avec un
dtachement si profond qu'il en laissait tomber son monocle, je n'ai pas
soupon de ces choses-l. Si tu dsires des renseignements l-dessus,
_mon cher_, je te conseille de t'adresser ailleurs. Moi, je suis un
soldat, un point c'est tout. Autant ces choses-l m'indiffrent, autant
je suis avec passion la guerre balkanique. Autrefois cela t'intressait,
l'histoire des batailles. Je te disais alors qu'on reverrait, mme dans
les conditions les plus diffrentes, les batailles typiques, par exemple
le grand essai d'enveloppement par l'aile de la bataille d'Ulm. Eh bien!
si spciales que soient ces guerres balkaniques, Lull-Burgas c'est
encore Ulm, l'enveloppement par l'aile. Voil les sujets dont tu peux me
parler. Mais pour le genre de choses auxquelles tu fais allusion, je m'y
connais autant qu'en sanscrit. Ces sujets que Robert ddaignait ainsi,
Gilberte, au contraire, quand il tait reparti, les abordait volontiers
en causant avec moi. Non, certes, relativement  son mari car elle
ignorait, ou feignait d'ignorer tout. Mais elle s'tendait volontiers
sur eux en tant qu'ils concernaient les autres, soit qu'elle y vt une
sorte d'excuse indirecte pour Robert, soit que celui-ci, partag comme
son oncle entre un silence svre  l'gard de ces sujets et un besoin
de s'pancher et de mdire, l'et instruite pour beaucoup. Entre tous,
M. de Charlus n'tait pas pargn; c'tait sans doute que Robert, sans
parler de Morel  Gilberte, ne pouvait s'empcher, avec elle, de lui
rpter, sous une forme ou sous une autre, ce que le violoniste lui
avait appris. Et il poursuivait son ancien bienfaiteur de sa haine. Ces
conversations, que Gilberte affectionnait, me permirent de lui demander
si, dans un genre parallle, Albertine, dont c'est par elle que j'avais
entendu la premire fois le nom, quand jadis elles taient amies de
cours, avait de ces gots. Gilberte refusa de me donner ce
renseignement. Au reste, il y avait longtemps qu'il et cess d'offrir
quelque intrt pour moi. Mais je continuais  m'en enqurir
machinalement, comme un vieillard qui, ayant perdu la mmoire, demande
de temps  autre des nouvelles du fils qu'il a perdu.

Un autre jour je revins  la charge et demandai encore  Gilberte si
Albertine aimait les femmes. Oh! pas du tout.--Mais vous disiez
autrefois qu'elle avait mauvais genre.--J'ai dit cela, moi? vous devez
vous tromper. En tout cas si je l'ai dit--mais vous faites erreur--je
parlais au contraire d'amourettes avec des jeunes gens. A cet ge-l, du
reste, cela n'allait probablement pas bien loin.

Gilberte disait-elle cela pour me cacher qu'elle-mme, selon ce
qu'Albertine m'avait dit, aimait les femmes et avait fait  Albertine
des propositions? Ou bien (car les autres sont souvent plus renseigns
sur notre vie que nous ne croyons) savait-elle que j'avais aim, que
j'avais t jaloux d'Albertine et (les autres pouvant savoir plus de
vrit que nous ne croyons, mais l'tendre aussi trop loin et tre dans
l'erreur par des suppositions excessives, alors que nous les avions
esprs dans l'erreur par l'absence de toute supposition)
s'imaginait-elle que je l'tais encore et me mettait-elle sur les yeux,
par bont, ce bandeau qu'on a toujours tout prt pour les jaloux? En
tout cas, les paroles de Gilberte, depuis le mauvais genre d'autrefois
jusqu'au certificat de bonne vie et moeurs d'aujourd'hui, suivaient une
marche inverse des affirmations d'Albertine qui avait fini presque par
avouer des demi-rapports avec Gilberte. Albertine m'avait tonn en cela
comme sur ce que m'avait dit Andre, car pour toute cette petite bande,
si j'avais d'abord cru, avant de la connatre,  sa perversit, je
m'tais rendu compte de mes fausses suppositions, comme il arrive si
souvent quand on trouve une honnte fille et presque ignorante des
ralits de l'amour dans le milieu qu'on avait cru  tort le plus
dprav. Puis j'avais refait le chemin en sens contraire, reprenant pour
vraies mes suppositions du dbut. Mais peut-tre Albertine avait-elle
voulu me dire cela pour avoir l'air plus exprimente qu'elle n'tait et
pour m'blouir,  Paris, du prestige de sa perversit comme la premire
fois,  Balbec, par celui de sa vertu. Et tout simplement, quand je lui
avais parl des femmes qui aimaient les femmes, pour ne pas avoir l'air
de ne pas savoir ce que c'tait, comme dans une conversation on prend un
air entendu si on parle de Fourier ou de Tobolsk encore qu'on ne sache
pas ce que c'est. Elle avait peut-tre vcu prs de l'amie de Mlle
Vinteuil et d'Andre, spare par une cloison tanche d'elles qui
croyaient qu'elle n'en tait pas, ne s'tait renseigne ensuite--comme
une femme qui pouse un homme de lettres cherche  se cultiver--qu'afin
de me complaire en se faisant capable de rpondre  mes questions,
jusqu'au jour o elle avait compris qu'elles taient inspires par la
jalousie et o elle avait fait machine en arrire,  moins que ce ne ft
Gilberte qui me mentt. L'ide me vint que c'tait pour avoir appris
d'elle, au cours d'un flirt qu'il aurait conduit dans le sens qui
l'intressait, qu'elle ne dtestait pas les femmes, que Robert l'avait
pouse, esprant des plaisirs qu'il n'avait pas d trouver chez lui
puisqu'il les prenait ailleurs. Aucune de ces hypothses n'tait
absurde, car chez des femmes comme la fille d'Odette ou les jeunes
filles de la petite bande il y a une telle diversit, un tel cumul de
gots alternants, si mme ils ne sont pas simultans, qu'elles passent
aisment d'une liaison avec une femme  un grand amour pour un homme, si
bien que dfinir le got rel et dominant reste difficile. C'est ainsi
qu'Albertine avait cherch  me plaire pour me dcider  l'pouser, mais
elle y avait renonc elle-mme  cause de mon caractre indcis et
tracassier. C'tait, en effet, sous cette forme trop simple que je
jugeais mon aventure avec Albertine, maintenant que je Ne voyais plus
cette aventure que du dehors.

Ce qui est curieux et ce sur quoi je ne puis m'tendre, c'est  quel
point, vers cette poque-l, toutes les personnes qu'avait aimes
Albertine, toutes celles qui auraient pu lui faire faire ce qu'elles
auraient voulu, demandrent, implorrent, j'oserai dire mendirent, 
dfaut de mon amiti, quelques relations avec moi. Il n'y aurait plus eu
besoin d'offrir de l'argent  Mme Bontemps pour qu'elle me renvoyt
Albertine. Ce retour de la vie, se produisant quand il ne servait plus 
rien, m'attristait profondment, non  cause d'Albertine, que j'eusse
reue sans plaisir si elle m'et t ramene, non plus de Touraine mais
de l'autre monde, mais  cause d'une jeune femme que j'aimais et que je
ne pouvais arriver  voir. Je me disais que si elle mourait, ou si je ne
l'aimais plus, tous ceux qui eussent pu me rapprocher d'elle tomberaient
 mes pieds. En attendant, j'essayais en vain d'agir sur eux, n'tant
pas guri par l'exprience, qui aurait d m'apprendre--si elle apprenait
jamais rien--qu'aimer est un mauvais sort comme ceux qu'il y a dans les
contes contre quoi on ne peut rien jusqu' ce que l'enchantement ait
cess.

--Justement, reprit Gilberte, le livre que je tiens parle de ces choses.
C'est un vieux Balzac que je pioche pour me mettre  la hauteur de mes
oncles, _la Fille aux yeux d'Or_. Mais c'est absurde, invraisemblable,
un beau cauchemar. D'ailleurs, une femme peut, peut-tre, tre
surveille ainsi par une autre femme, jamais par un homme.--Vous vous
trompez, j'ai connu une femme qu'un homme qui l'aimait tait arriv
vritablement  squestrer; elle ne pouvait jamais voir personne et
sortait seulement avec des serviteurs dvous.--H bien, cela devrait
vous faire horreur  vous qui tes si bon. Justement nous disions avec
Robert que vous devriez vous marier. Votre femme vous gurirait et vous
feriez son bonheur.--Non, parce que j'ai trop mauvais caractre.--Quelle
ide!--Je vous assure! J'ai, du reste, t fianc, mais je n'ai pas pu.

Je ne voulus pas emprunter  Gilberte _la Fille aux yeux d'Or_
puisqu'elle le lisait. Mais elle me prta, le dernier soir que je passai
chez elle, un livre qui me produisit une impression assez vive et mle.
C'tait un volume du journal indit des Goncourt.

J'tais triste, ce dernier soir, en remontant dans ma chambre, de penser
que je n'avais pas t une seule fois revoir l'glise de Combray qui
semblait m'attendre au milieu des verdures dans une fentre toute
violace. Je me disais: Tant pis, ce sera pour une autre anne si je ne
meurs pas d'ici l, ne voyant pas d'autre obstacle que ma mort et
n'imaginant pas celle de l'glise qui me semblait devoir durer longtemps
aprs ma mort comme elle avait dur longtemps avant ma naissance.

Quand, avant d'teindre ma bougie, je lus le passage que je transcris
plus bas, mon absence de disposition pour les lettres, pressentie jadis
du ct de Guermantes, confirme durant ce sjour dont c'tait le
dernier soir--ce soir des veilles de dpart o, l'engourdissement des
habitudes qui vont finir cessant, on essaie de se juger--me parut
quelque chose de moins regrettable, comme si la littrature ne rvlait
pas de vrit profonde, et en mme temps il me semblait triste que la
littrature ne ft pas ce que j'avais cru. D'autre part, moins
regrettable me semblait l'tat maladif qui allait me confiner dans une
maison de sant, si les belles choses dont parlent les livres n'taient
pas plus belles que ce que j'avais vu. Mais par une contradiction
bizarre, maintenant que ce livre en parlait, j'avais envie de les voir.
Voici les pages que je lus jusqu' ce que la fatigue me fermt les yeux:

Avant-hier tombe ici, pour m'emmener dner chez lui, Verdurin, l'ancien
critique de la Revue, l'auteur de ce livre sur Whistler o vraiment le
faire, le coloriage artiste de l'original Amricain est souvent rendu
avec une grande dlicatesse par l'amoureux de tous les raffinements, de
toutes les _joliesses_ de la chose peinte qu'est Verdurin. Et tandis que
je m'habille pour le suivre, c'est, de sa part, tout un rcit o il y a,
par moments, comme l'pellement apeur d'une confession sur le
renoncement  crire aussitt aprs son mariage avec la Madeleine de
Fromentin, renoncement qui serait d  l'habitude de la morphine et
aurait eu cet effet, au dire de Verdurin, que la plupart des habitus du
salon de sa femme, ne sachant mme pas que le mari et jamais crit, lui
parlaient de Charles Blanc, de Saint-Victor, de Sainte-Beuve, de Burty,
comme d'individus auxquels ils le croyaient, lui, tout  fait infrieur.
Voyons, vous Goncourt, vous savez bien, et Gautier le savait aussi, que
mes salons taient autre chose que ces piteux _Matres d'autrefois_ crus
un chef-d'oeuvre dans la famille de ma femme. Puis, par un crpuscule o
il y a prs des tours du Trocadro comme le dernier allumement d'une
lueur qui en fait des tours absolument pareilles aux tours enduites de
gele de groseille des anciens ptissiers, la causerie continue dans la
voiture qui doit nous conduire quai Conti o est leur htel, que son
possesseur prtend tre l'ancien htel des Ambassadeurs de Venise et o
il y aurait un fumoir dont Verdurin me parle comme d'une salle
transporte telle quelle,  la faon des _Mille et une Nuits_, d'un
clbre palazzo, dont j'oublie le nom, _palazzo_  la margelle du puits
reprsentant un couronnement de la Vierge que Verdurin soutient tre
absolument du plus beau Sansovino et qui servirait, pour leurs invits,
 jeter la cendre de leurs cigares. Et ma foi, quand nous arrivons, dans
le glauque et le diffus d'un clair de lune vraiment semblable  ceux
dont la peinture classique abrite Venise, et sur lequel la coupole
silhouette de l'Institut fait penser  la Salute dans les tableaux de
Guardi, j'ai un peu l'illusion d'tre au bord du Grand Canal. L'illusion
est entretenue par la construction de l'htel o du premier tage on ne
voit pas le quai et par le dire vocateur du matre de maison affirmant
que le nom de la rue du Bac--du diable si j'y avais jamais
pens--viendrait du bac sur lequel des religieuses d'autrefois, les
Miramiones, se rendaient aux offices de Notre-Dame. Tout un quartier o
a fln mon enfance quand ma tante de Courmont l'habitait, et que je me
prends  _raimer_ en retrouvant, presque contigu  l'htel des
Verdurin, l'enseigne du Petit Dunkerque, une des rares boutiques
survivant ailleurs que vignettes dans le crayonnage et les frottis de
Gabriel de Saint-Aubin, o le XVIIIe sicle curieux venait asseoir ses
moments d'oisivet pour le marchandage des jolits franaises et
trangres et tout ce que les arts produisent de plus nouveau, comme
dit une facture de ce Petit Dunkerque, facture dont nous sommes seuls,
je crois, Verdurin et moi,  possder une preuve et qui est bien un des
volants chefs-d'oeuvre de papier ornement sur lequel le rgne de Louis
XV faisait ses comptes, avec son en-tte reprsentant une mer toute
vagueuse, charge de vaisseaux, une mer aux vagues ayant l'air d'une
illustration de l'dition des Fermiers Gnraux de l'Hutre et des
Plaideurs. La matresse de la maison, qui va me placer  ct d'elle, me
dit aimablement avoir fleuri sa table rien qu'avec des chrysanthmes
japonais, mais des chrysanthmes disposs en des vases qui seraient de
rarissimes chefs-d'oeuvre, l'un entre autres, fait de bronze, sur lequel
des ptales en cuivre rougetre sembleraient tre la vivante
effeuillaison de la fleur. Il y a l Cottard, le docteur et sa femme, le
sculpteur polonais Viradobetski, Swann le collectionneur, une grande
dame russe, une princesse au nom en or qui m'chappe, et Cottard me
souffle  l'oreille que c'est elle qui aurait tir  bout portant sur
l'archiduc Rodolphe et d'aprs qui j'aurais en Galicie et dans tout le
nord de la Pologne une situation absolument exceptionnelle, une jeune
fille ne consentant jamais  promettre sa main sans savoir si son fianc
est un admirateur de la Faustin.

Vous ne pouvez pas comprendre cela, vous autres Occidentaux--jette en
manire de conclusion la princesse, qui me fait l'effet, ma foi, d'une
intelligence tout  fait suprieure--cette pntration par un crivain
de l'intimit de la femme. Un homme au menton et aux lvres rass, aux
favoris de matre d'htel, dbitant sur un ton de condescendance des
plaisanteries de professeur de seconde qui fraye avec les premiers de sa
classe pour la Saint-Charlemagne, et c'est Brichot, l'universitaire. A
mon nom prononc par Verdurin, il n'a pas une parole qui marque qu'il
connaisse nos livres, et c'est en moi un dcouragement colre veill
par cette conspiration qu'organise contre nous la Sorbonne, apportant,
jusque dans l'aimable logis o je suis ft, la contradiction,
l'hostilit d'un silence voulu. Nous passons  table et c'est alors un
extraordinaire dfil d'assiettes qui sont tout bonnement des
chefs-d'oeuvre de l'art du porcelainier, celui dont, pendant un repas
dlicat, l'attention chatouille d'un amateur coute le plus
complaisamment le bavardage artiste--des assiettes de Yung-Tsching  la
couleur capucine de leurs rebords, au bleutre,  l'effeuill turgide de
leurs iris d'eau,  la traverse, vraiment dcoratoire, par l'aurore
d'un vol de martins-pcheurs et de grues, aurore ayant tout  fait ces
tons matutinaux qu'entre-regarde quotidiennement, boulevard Montmorency,
mon rveil--des assiettes de Saxe plus mivres dans le gracieux de leur
faire,  l'endormement,  l'anmie de leurs roses tournes au violet, au
dchiquetage lie-de-vin d'une tulipe, au rococo d'un oeillet ou d'un
myosotis--des assiettes de Svres engrillages par le fin guillochis de
leurs cannelures blanches, verticilles d'or, ou que noue, sur l'-plat
crmeux de la pte, le galant relief d'un ruban d'or--enfin toute une
argenterie o courent ces myrtes de Luciennes que reconnatrait la
Dubarry. Et ce qui est peut-tre aussi rare, c'est la qualit vraiment
tout  fait remarquable des choses qui sont servies l dedans, un manger
finement mijot, tout un fricot comme les Parisiens, il faut le dire
bien haut, n'en ont jamais dans les plus grands dners, et qui me
rappelle certains cordons bleus de Jean d'Heurs. Mme le foie gras n'a
aucun rapport avec la fade mousse qu'on sert habituellement sous ce nom,
et je ne sais pas beaucoup d'endroits o la simple salade de pommes de
terre est faite ainsi de pommes de terre ayant la fermet de boutons
d'ivoire japonais, le patin de ces petites cuillers d'ivoire avec
lesquelles les Chinoises versent l'eau sur le poisson qu'elles viennent
de pcher. Dans le verre de Venise que j'ai devant moi, une riche
bijouterie de rouges est mise par un extraordinaire Loville achet  la
vente de M. Montalivet et c'est un amusement pour l'imagination de l'oeil
et aussi, je ne crains pas de le dire, pour l'imagination de ce qu'on
appelait autrefois la gueule, de voir apporter une barbue qui n'a rien
des barbues pas fraches qu'on sert sur les tables les plus luxueuses et
qui ont pris dans les retards du voyage le modelage sur leur dos de
leurs artes; une barbue qu'on sert non avec la colle  pte que
prparent, sous le nom de sauce blanche, tant de chefs de grande maison,
mais avec de la vritable sauce blanche, faite avec du beurre  cinq
francs la livre; de voir apporter cette barbue dans un merveilleux plat
Tching-Hon travers par les pourpres rayages d'un coucher de soleil sur
une mer o passe la navigation drolatique d'une bande de langoustes, au
pointillis grumeleux si extraordinairement rendu qu'elles semblent avoir
t moules sur des carapaces vivantes, plat dont le marli est fait de
la pche  la ligne par un petit Chinois d'un poisson qui est un
enchantement de nacreuse couleur par l'argentement azur de son ventre.
Comme je dis  Verdurin le dlicat plaisir que ce doit tre pour lui que
cette raffine mangeaille dans cette collection comme aucun prince n'en
possde  l'heure actuelle derrire ses vitrines: On voit bien que vous
ne le connaissez pas, me jette mlancoliquement la matresse de maison,
et elle me parle de son mari comme d'un original maniaque, indiffrent 
toutes ces jolits, un maniaque, rpte-t-elle, oui, absolument cela,
un maniaque qui aurait plutt l'apptit d'une bouteille de cidre, bue
dans la fracheur un peu encanaille d'une ferme normande. Et la
charmante femme  la parole vraiment amoureuse des colorations d'une
contre nous parle avec un enthousiasme dbordant de cette Normandie
qu'ils ont habite, une Normandie qui serait un immense parc anglais, 
la fragrance de ses hautes futaies  la Lawrence, au velours
cryptomeria, dans leur bordure porcelaine d'hortensias roses, de ses
pelouses naturelles, au chiffonnage de roses soufre dont la retombe sur
une porte de paysans, o l'incrustation de deux poiriers enlacs simule
une enseigne tout  fait ornementale, fait penser  la libre retombe
d'une branche fleurie dans le bronze d'une applique de Gouthire, une
Normandie qui serait absolument insouponne des Parisiens en vacances
et que protge la barrire de chacun de ses clos, barrires que les
Verdurin me confessent ne pas s'tre fait faute de lever toutes. A la
fin du jour, dans un teignement sommeilleux de toutes les couleurs o
la lumire ne serait plus donne que par une mer presque caille ayant
le bleutre du petit lait--mais non, rien de la mer que vous connaissez,
proteste ma voisine frntiquement, en rponse  mon dire que Flaubert
nous avait mens, mon frre et moi,  Trouville, rien, absolument rien,
il faudra venir avec moi, sans cela vous ne saurez jamais--ils
rentraient,  travers les vraies forts en fleurs de tulle rose que
faisaient les rhododendrons, tout  fait griss par l'odeur des
jardineries qui donnaient au mari d'abominables crises d'asthme--oui,
insista-t-elle, c'est cela, de vraies crises d'asthme.

L-dessus, l't suivant, ils revenaient, logeant toute une colonie
d'artistes dans une admirable habitation moyengeuse que leur faisait un
clotre ancien lou par eux, pour rien. Et, ma foi, en entendant cette
femme qui, en passant par tant de milieux vraiment distingus, a gard
pourtant dans sa parole un peu de la verdeur de la parole d'une femme du
peuple, une parole qui vous montre les choses avec la couleur que votre
imagination y voit, l'eau me vient  la bouche de la vie qu'elle me
confesse avoir mene l-bas, chacun travaillant dans sa cellule, et o,
dans le salon, si vaste qu'il possdait deux chemines, tout le monde
venait avant le djeuner pour des causeries tout  fait suprieures,
mles de petits jeux, me refaisant penser  celles qu'voque ce
chef-d'oeuvre de Diderot, les lettres  Mademoiselle Volland. Puis, aprs
le djeuner, tout le monde sortait, mme les jours de grains dans le
coup de soleil, le rayonnement d'une onde lignant de son filtrage
lumineux les nodosits d'un magnifique dpart de htres centenaires qui
mettaient devant la grille le _beau_ vgtal affectionn par le XVIIIe
sicle, et d'arbustes ayant pour boutons fleurissants dans la suspension
de leurs rameaux des gouttes de pluie. On s'arrtait pour couter le
dlicat barbotis, namour de fracheur, d'un bouvreuil se baignant dans
la mignonne baignoire minuscule de nymphembourg qu'est la corolle d'une
rose blanche. Et comme je parle  Mme Verdurin des paysages et des
fleurs de l-bas dlicatement pastelliss par Elstir: Mais c'est moi
qui lui ai fait connatre tout cela, jette-t-elle avec un redressement
colre de la tte, tout vous entendez bien, tout, les coins curieux,
tous les motifs, je le lui ai jet  la face quand il nous a quitts,
n'est-ce pas, Auguste? tous les motifs qu'il a peints. Les objets, il
les a toujours connus, cela il faut tre juste, il faut le reconnatre.
Mais les fleurs, il n'en avait jamais vu, il ne savait pas distinguer un
altha d'une passe-rose. C'est moi qui lui ai appris  reconnatre, vous
n'allez pas me croire,  reconnatre le jasmin. Et il faut avouer qu'il
y a quelque chose de curieux  penser que le peintre des fleurs que les
amateurs d'art nous citent aujourd'hui comme le premier, comme suprieur
mme  Fantin-Latour, n'aurait peut-tre jamais, sans la femme qui est
l, su peindre un jasmin. Oui, ma parole, le jasmin; toutes les roses
qu'il a faites, c'est chez moi ou bien c'est moi qui les lui apportais.
On ne l'appelait chez nous que Monsieur Tiche. Demandez  Cottard, 
Brichot,  tous les autres, si on le traitait ici en grand homme.
Lui-mme en aurait ri. Je lui apprenais  disposer ses fleurs; au
commencement il ne pouvait pas en venir  bout. Il n'a jamais su faire
un bouquet. Il n'avait pas de got naturel pour choisir, il fallait que
je lui dise: Non, ne peignez pas cela, cela n'en vaut pas la peine,
peignez ceci. Ah! s'il nous avait couts aussi pour l'arrangement de
sa vie comme pour l'arrangement de ses fleurs et s'il n'avait pas fait
ce sale mariage! Et brusquement, les yeux enfivrs par l'absorption
d'une rverie tourne vers le pass, avec le nerveux taquinage, dans
l'allongement maniaque de ses phalanges, du floche des manches de son
corsage, c'est, dans le contournement de sa pose endolorie, comme un
admirable tableau qui n'a, je crois, jamais t peint, et o se liraient
toute la rvolte contenue, toutes les susceptibilits rageuses d'une
amie outrage dans les dlicatesses, dans la pudeur de la femme.
L-dessus elle nous parle de l'admirable portrait qu'Elstir a fait pour
elle, le portrait de la famille Collard, portrait donn par elle au
Luxembourg au moment de sa brouille avec le peintre, confessant que
c'est elle qui a donn au peintre l'ide de faire l'homme en habit pour
obtenir tout ce beau bouillonnement du linge et qui a choisi la robe de
velours de la femme, robe faisant un appui au milieu de tout le
papillotage des nuances claires des tapis, des fleurs, des fruits, des
robes de gaze des fillettes pareilles  des tutus de danseuses. Ce
serait elle aussi qui aurait donn l'ide de ce coiffage, ide dont on a
fait ensuite honneur  l'artiste, ide qui consistait, en somme, 
peindre la femme, non pas en reprsentation mais surprise dans l'intime
de sa vie de tous les jours. Je lui disais: Mais dans la femme qui se
coiffe, qui s'essuie la figure, qui se chauffe les pieds, quand elle ne
croit pas tre vue, il y a un tas de mouvements intressants, des
mouvements d'une grce tout  fait lonardesque! Mais sur un signe de
Verdurin indiquant le rveil de ces indignations comme malsain pour la
grande nerveuse que serait au fond sa femme, Swann me fait admirer le
collier de perles noires port par la matresse de la maison et achetes
par elle, toutes blanches,  la vente d'un descendant de Mme de La
Fayette  qui elles auraient t donnes par Henriette d'Angleterre,
perles devenues noires  la suite d'un incendie qui dtruisit une partie
de la maison que les Verdurin habitaient dans une rue dont je ne me
rappelle plus le nom, incendie aprs lequel fut retrouv le coffret o
taient ces perles, mais devenues entirement noires. Et je connais le
portrait de ces perles, aux paules mmes de Mme de La Fayette, oui,
parfaitement, leur portrait, insista Swann devant les exclamations des
convives un brin bahis, leur portrait authentique, dans la collection
du duc de Guermantes. Une collection qui n'a pas son gale au monde,
proclame-t-il, et que je devrais aller voir, une collection hrite par
le clbre duc, qui tait son neveu prfr, de Mme de Beausergent sa
tante, de Mme de Beausergent depuis Mme d'Hayfeld, la soeur de la
marquise de Villeparisis et de la princesse de Hanovre. Mon frre et moi
nous l'avons tant aim autrefois sous les traits du charmant bambin
appel Basin, qui est bien en effet le prnom du duc. L-dessus, le
docteur Cottard, avec une finesse qui dcle chez lui l'homme tout 
fait distingu, ressaute  l'histoire des perles et nous apprend que des
catastrophes de ce genre produisent dans le cerveau des gens des
altrations tout  fait pareilles  celles qu'on remarque dans la
matire inanime et cite d'une faon vraiment plus philosophique que ne
feraient bien des mdecins le propre valet de chambre de Mme Verdurin
qui, dans l'pouvante de cet incendie o il avait failli prir, tait
devenu un autre homme, ayant une criture tellement change qu' la
premire lettre que ses matres, alors en Normandie, reurent de lui
leur annonant l'vnement, ils crurent  la mystification d'un farceur.
Et pas seulement une autre criture, selon Cottard, qui prtend que de
sobre cet homme tait devenu si abominablement pochard que Mme Verdurin
avait t oblige de le renvoyer. Et la suggestive dissertation passa,
sur un signe gracieux de la matresse de maison, de la salle  manger au
fumoir vnitien dans lequel Cottard me dit avoir assist  de vritables
ddoublements de la personnalit, nous citant le cas d'un de ses
malades, qu'il s'offre aimablement  m'amener chez moi et  qui il
suffisait qu'il toucht les tempes pour l'veiller  une seconde vie,
vie pendant laquelle il ne se rappelait rien de la premire, si bien
que, trs honnte homme dans celle-l, il y aurait t plusieurs fois
arrt pour des vols commis dans l'autre o il serait tout simplement un
abominable gredin. Sur quoi Mme Verdurin remarque finement que la
mdecine pourrait fournir des sujets plus vrais  un thtre o la
cocasserie de l'imbroglio reposerait sur des mprises pathologiques, ce
qui, de fil en aiguille, amne Mme Cottard  narrer qu'une donne toute
semblable a t mise en oeuvre par un amateur qui est le favori des
soires de ses enfants, l'cossais Stevenson, un nom qui met dans la
bouche de Swann cette affirmation premptoire: Mais c'est tout  fait
un grand crivain, Stevenson, je vous assure, M. de Goncourt, un trs
grand, l'gal des plus grands. Et comme, sur mon merveillement des
plafonds  caissons cussonns provenant de l'ancien palazzo Barberini,
de la salle o nous fumons, je laisse percer mon regret du noircissement
progressif d'une certaine vasque par la cendre de nos londrs, Swann,
ayant racont que des taches pareilles attestent sur les livres ayant
appartenu  Napolon Ier, livres possds, malgr ses opinions
antibonapartistes, par le duc de Guermantes, que l'empereur chiquait,
Cottard, qui se rvle un curieux vraiment pntrant en toutes choses,
dclare que ces taches ne viennent pas du tout de cela--mais l, pas du
tout, insiste-t-il avec autorit--mais de l'habitude qu'il avait d'avoir
toujours dans la main, mme sur les champs de bataille, des pastilles de
rglisse, pour calmer ses douleurs de foie. Car il avait une maladie de
foie et c'est de cela qu'il est mort, conclut le docteur.

Je m'arrtai l, car je partais le lendemain et, d'ailleurs, c'tait
l'heure o me rclamait l'autre matre au service de qui nous sommes
chaque jour, pour une moiti de notre temps. La tche  laquelle il nous
astreint, nous l'accomplissons les yeux ferms. Tous les matins il nous
rend  notre autre matre, sachant que sans cela nous nous livrerions
mal  la sienne. Curieux, quand notre esprit a rouvert ses yeux, de
savoir ce que nous avons bien pu faire chez le matre qui tend ses
esclaves avant de les mettre  une besogne prcipite, les plus malins,
 peine la tche finie, tchent de subrepticement regarder. Mais le
sommeil lutte avec eux de vitesse pour faire disparatre les traces de
ce qu'ils voudraient voir. Et depuis tant de sicles, nous ne savons pas
grand'chose l-dessus.--Je fermai donc le journal des Goncourt. Prestige
de la littrature! J'aurais voulu revoir les Cottard, leur demander tant
de dtails sur Elstir, aller voir la boutique du Petit Dunkerque si elle
existait encore, demander la permission de visiter cet htel des
Verdurin o j'avais dn. Mais j'prouvais un vague trouble. Certes, je
ne m'tais jamais dissimul que je ne savais pas couter ni, ds que je
n'tais plus seul, regarder; une vieille femme ne montrait  mes yeux
aucune espce de collier de perles et ce qu'on en disait n'entrait pas
dans mes oreilles. Tout de mme, ces tres-l, je les avais connus dans
la vie quotidienne, j'avais souvent dn avec eux, c'taient les
Verdurin, c'tait le duc de Guermantes, c'taient les Cottard, chacun
d'eux m'avait paru aussi commun qu' ma grand'mre ce Basin dont elle ne
se doutait gure qu'il tait le neveu chri, le jeune hros dlicieux,
de Mme de Beausergent, chacun d'eux m'avait sembl insipide; je me
rappelais les vulgarits sans nombre dont chacun tait compos... Et
que tout cela ft un astre dans la nuit!!!

       *       *       *       *       *

Je rsolus de laisser provisoirement de ct les objections qu'avaient
pu faire natre en moi contre la littrature ces pages des Goncourt.
Mme en mettant de ct l'indice individuel de navet qui est frappant
chez le mmorialiste, je pouvais d'ailleurs me rassurer  divers points
de vue. D'abord, en ce qui me concernait personnellement, mon incapacit
de regarder et d'couter, que le journal cit avait si pniblement
illustre pour moi, n'tait pourtant pas totale. Il y avait en moi un
personnage qui savait plus ou moins bien regarder, mais c'tait un
personnage intermittent, ne reprenant vie que quand se manifestait
quelque essence gnrale, commune  plusieurs choses, qui faisait sa
nourriture et sa joie. Alors le personnage regardait et coutait, mais 
une certaine profondeur seulement, de sorte que l'observation n'en
profitait pas. Comme un gomtre qui, dpouillant les choses de leurs
qualits sensibles, ne voit que leur substratum linaire, ce que
racontaient les gens m'chappait, car ce qui m'intressait, c'tait non
ce qu'ils voulaient dire, mais la manire dont ils le disaient, en tant
qu'elle tait rvlatrice de leur caractre ou de leurs ridicules; ou
plutt c'tait un objet qui avait toujours t plus particulirement le
but de ma recherche parce qu'il me donnait un plaisir spcifique, le
point qui tait commun  un tre et  un autre. Ce n'tait que quand je
l'apercevais que mon esprit--jusque-l sommeillant, mme derrire
l'activit apparente de ma conversation, dont l'animation masquait pour
les autres un total engourdissement spirituel--se mettait tout  coup
joyeusement en chasse, mais ce qu'il poursuivait alors--par exemple
l'identit du salon Verdurin dans divers lieux et divers temps--tait
situ  mi-profondeur, au del de l'apparence elle-mme, dans une zone
un peu plus en retrait. Aussi le charme apparent, copiable, des tres
m'chappait parce que je n'avais plus la facult de m'arrter  lui,
comme le chirurgien qui, sous le poli d'un ventre de femme, verrait le
mal interne qui le ronge. J'avais beau dner en ville, je ne voyais pas
les convives, parce que quand je croyais les regarder je les
radiographiais. Il en rsultait qu'en runissant toutes les remarques
que j'avais pu faire dans un dner sur les convives, le dessin des
lignes traces par moi figurait un ensemble de lois psychologiques o
l'intrt propre qu'avait eu dans ses discours le convive ne tenait
presque aucune place. Mais cela enlevait-il tout mrite  mes portraits
puisque je ne les donnais pas pour tels? Si l'un de ces portraits, dans
le domaine de la peinture, met en vidence certaines vrits relatives
au volume,  la lumire, au mouvement, cela fait-il qu'il soit
ncessairement infrieur  tel portrait ne lui ressemblant aucunement de
la mme personne, dans lequel mille dtails qui sont omis dans le
premier seront minutieusement relats, deuxime portrait d'o l'on
pourra conclure que le modle tait ravissant tandis qu'on l'et cru
laid dans le premier, ce qui peut avoir une importance documentaire et
mme historique, mais n'est pas ncessairement une vrit d'art. Puis ma
frivolit, ds que je n'tais pas seul, me faisait dsirer de plaire,
plus dsireux d'amuser en bavardant que de m'instruire en coutant, 
moins que je ne fusse all dans le monde pour interroger sur quelque
point d'art, ou quelque soupon jaloux qui m'avait occup l'esprit
avant! Mais j'tais incapable de voir ce dont le dsir n'avait pas t
veill en moi par quelque lecture, ce dont je n'avais pas d'avance
dsir moi-mme le croquis que je dsirais ensuite confronter avec la
ralit. Que de fois, je le savais bien, mme si cette page de Goncourt
ne me l'et pas appris, je suis rest incapable d'accorder mon attention
 des choses ou  des gens qu'ensuite, une fois que leur image m'avait
t prsente dans la solitude par un artiste, j'aurais fait des lieues,
risqu la mort pour retrouver. Alors mon imagination tait partie, avait
commenc  peindre. Et ce devant quoi j'avais bill l'anne d'avant, je
me disais avec angoisse, le contemplant d'avance, le dsirant:
Sera-t-il vraiment impossible de le voir? Que ne donnerais-je pas pour
cela! Quand on lit des articles sur des gens, mme simplement des gens
du monde, qualifis de derniers reprsentants d'une socit dont il
n'existe plus aucun tmoin, sans doute on peut s'crier: Dire que
c'est d'un tre si insignifiant qu'on parle avec tant d'abondance et
d'loges! c'est cela que j'aurais dplor de ne pas avoir connu si je
n'avais fait que lire les journaux et les revues, et si je n'avais pas
vu l'homme, mais j'tais plutt tent en lisant de telles pages dans
les journaux de penser: Quel malheur--alors que j'tais seulement
proccup de retrouver Gilberte ou Albertine--que je n'aie pas fait plus
attention  ce monsieur, je l'avais pris pour un raseur du monde, pour
un simple figurant, c'tait une figure! Cette disposition-l, les pages
de Goncourt que je lus me la firent regretter. Car peut-tre j'aurais pu
conclure d'elles que la vie apprend  rabaisser le prix de la lecture,
et nous montre que ce que l'crivain nous vante ne valait pas
grand'chose; mais je pouvais tout aussi bien en conclure que la lecture,
au contraire, nous apprend  relever la valeur de la vie, valeur que
nous n'avons pas su apprcier et dont nous nous rendons compte seulement
par le livre combien elle tait grande. A la rigueur, nous pouvons nous
consoler de nous tre peu plu dans la socit d'un Vinteuil, d'un
Bergotte, puisque le bourgeoisisme pudibond de l'un, les dfauts
insupportables de l'autre ne prouvent rien contre eux, puisque leur
gnie est manifest par leurs oeuvres; de mme la prtentieuse vulgarit
d'un Elstir  ses dbuts. Ainsi le journal des Goncourt m'avait fait
dcouvrir qu'Elstir n'tait autre que le Monsieur Tiche qui avait tenu
jadis de si exasprants discours  Swann, chez les Verdurin. Mais quel
est l'homme de gnie qui n'a pas adopt les irritantes faons de parler
des artistes de sa bande, avant d'arriver (comme c'tait venu pour
Elstir et comme cela arrive rarement)  un bon got suprieur. Les
lettres de Balzac, par exemple, ne sont-elles pas semes de termes
vulgaires que Swann et souffert mille morts d'employer? Et cependant il
est probable que Swann, si fin, si purg de tout ridicule hassable, et
t incapable d'crire la _Cousine Bette et le Cur de Tours_. Que ce
soit donc les Mmoires qui aient tort de donner du charme  leur socit
alors qu'elle nous a dplu est un problme de peu d'importance, puisque,
mme si c'est l'crivain de Mmoires qui se trompe, cela ne prouve rien
contre la valeur de la vie qui produit de tels gnies et qui n'existait
pas moins dans les oeuvres de Vinteuil, d'Elstir et de Bergotte.

Tout  l'autre extrmit de l'exprience, quand je voyais que les plus
curieuses anecdotes, qui font la matire inpuisable, divertissement des
soires solitaires pour le lecteur, du journal des Goncourt, lui avaient
t contes par ces convives que nous eussions  travers ces pages envi
de connatre et qui ne m'avaient pas laiss  moi trace d'un souvenir
intressant, cela n'tait pas trop inexplicable encore. Malgr la
navet de Goncourt, qui concluait de l'intrt de ces anecdotes  la
distinction probable de l'homme qui les contait, il pouvait trs bien se
faire que des hommes mdiocres eussent eu dans leur vie, ou entendu
raconter, des choses curieuses et les contassent  leur tour. Goncourt
savait couter, comme il savait voir; je ne le savais pas. D'ailleurs,
tous ces faits auraient eu besoin d'tre jugs un  un M. de Guermantes
ne m'avait certes pas donn l'impression de cet adorable modle des
grces juvniles que ma grand'mre et tant voulu connatre et me
proposait comme modle inimitable d'aprs les Mmoires de Mme de
Beausergent. Mais il faut songer que Basin avait alors sept ans, que
l'crivain tait sa tante, et que mme les maris qui doivent divorcer
quelques mois aprs vous font un grand loge de leur femme. Une des plus
jolies posies de Sainte-Beuve est consacre  l'apparition devant une
fontaine d'une jeune enfant couronne de tous les dons et de toutes les
grces, la jeune Mlle de Champltreux, qui ne devait pas avoir alors dix
ans. Malgr toute la tendre vnration que le pote de gnie qu'est la
comtesse de Noailles portait  sa belle-mre, la duchesse de Noailles,
ne Champltreux, il est possible, si elle avait eu  en faire le
portrait, que celui-ci et contrast assez vivement avec celui que
Sainte-Beuve en traait cinquante ans plus tt.

Ce qui et peut-tre t plus troublant, c'tait l'entre-deux, c'taient
ces gens desquels ce qu'on dit implique, chez eux, plus que la mmoire
qui a su retenir une anecdote curieuse, sans que pourtant on ait, comme
pour les Vinteuil, les Bergotte, le recours de les juger sur leur oeuvre;
ils n'en ont pas cr, ils en ont seulement-- notre grand tonnement 
nous qui les trouvions si mdiocres--inspir. Passe encore que le salon
qui, dans les muses, donnera la plus grande impression d'lgance,
depuis les grandes peintures de la Renaissance, soit celui de la petite
bourgeoise ridicule que j'eusse, si je ne l'avais pas connue, rv
devant le tableau de pouvoir approcher dans la ralit, esprant
apprendre d'elle les secrets les plus prcieux que l'art du peintre, que
sa toile ne me donnaient pas et de qui la pompeuse trane de velours et
de dentelles est un morceau de peinture comparable aux plus beaux du
Titien. Si j'avais compris jadis que ce n'est pas le plus spirituel, le
plus instruit, le mieux relationn des hommes, mais celui qui sait
devenir miroir et peut reflter ainsi sa vie, ft-elle mdiocre, qui
devient un Bergotte (les contemporains le tinssent-ils pour moins homme
d'esprit que Swann et moins savant que Brichot), on peut souvent  plus
forte raison en dire autant des modles de l'artiste. Dans l'veil de
l'amour de la beaut, chez l'artiste, qui peut tout peindre, de
l'lgance o il pourra trouver de si beaux motifs, le modle lui sera
fourni par des gens un peu plus riches que lui, chez qui il trouvera ce
qu'il n'a pas d'habitude dans son atelier d'homme de gnie mconnu qui
vend ses toiles cinquante francs, un salon avec des meubles recouverts
de vieille soie, beaucoup de lampes, de belles fleurs, de beaux fruits,
de belles robes--gens modestes relativement, ou qui le paratraient 
des gens vraiment brillants (qui ne connaissent mme pas leur
existence), mais qui,  cause de cela, sont plus  porte de connatre
l'artiste obscur, de l'apprcier, de l'inviter, de lui acheter ses
toiles, que les gens de l'aristocratie qui se font peindre, comme le
Pape et les chefs d'tat, par les peintres acadmiciens. La posie d'un
lgant foyer et des belles toilettes de notre temps ne se
trouvera-t-elle pas plutt, pour la postrit, dans le salon de
l'diteur Charpentier par Renoir que dans le portrait de la princesse de
Sagan ou de la comtesse de la Rochefoucauld par Cotte ou Chaplin? Les
artistes qui nous ont donn les plus grandes visions d'lgance en ont
recueilli les lments chez des gens qui taient rarement les grands
lgants de leur poque, lesquels se font rarement peindre par l'inconnu
porteur d'une beaut qu'ils ne peuvent pas distinguer sur ses toiles,
dissimule qu'elle est par l'interposition d'un poncif de grce suranne
qui flotte dans l'oeil du public comme ces visions subjectives que le
malade croit effectivement poses devant lui. Mais que ces modles
mdiocres que j'avais connus eussent en outre inspir, conseill
certains arrangements qui m'avaient enchant, que la prsence de tel
d'entre eux dans les tableaux ft plus que celle d'un modle, mais d'un
ami qu'on veut faire figurer dans ses toiles, c'tait  se demander si
tous les gens que nous regrettons de ne pas avoir connus parce que
Balzac les peignait dans ses livres ou les leur ddiait en hommage
d'admiration, sur lesquels Sainte-Beuve ou Baudelaire firent leurs plus
jolis vers, si,  plus forte raison, toutes les Rcamier, toutes les
Pompadour ne m'eussent pas paru d'insignifiantes personnes, soit par une
infirmit de ma nature, ce qui me faisait alors enrager d'tre malade et
de ne pouvoir retourner voir tous les gens que j'avais mconnus, soit
qu'elles ne dussent leur prestige qu' une magie illusoire de la
littrature, ce qui forait  changer de dictionnaire pour lire et me
consolait de devoir d'un jour  l'autre,  cause des progrs que faisait
mon tat maladif, rompre avec la socit, renoncer au voyage, aux
muses, pour aller me soigner dans une maison de sant. Peut-tre,
pourtant, ce ct mensonger, ce faux-jour n'existe-t-il dans les
Mmoires que quand ils sont trop rcents, trop prs des rputations, qui
plus tard s'anantiront si vite, aussi bien intellectuelles que
mondaines. (Et si l'rudition essaye alors de ragir contre cet
ensevelissement, parvient-elle  dtruire un sur mille de ces oublis qui
vont s'entassant?)

Ces ides, tendant, les unes  diminuer, les autres  accrotre mon
regret de ne pas avoir de dons pour la littrature, ne se prsentrent
plus  ma pense pendant les longues annes que je passai  me soigner,
loin de Paris, dans une maison de sant o, d'ailleurs, j'avais tout 
fait renonc au projet d'crire, jusqu' ce que celle-ci ne pt plus
trouver de personnel mdical, au commencement de 1916. Je rentrai alors
dans un Paris bien diffrent de celui o j'tais dj revenu une
premire fois, comme on le verra tout  l'heure, en aot 1914, pour
subir une visite mdicale, aprs quoi j'avais rejoint ma maison de
sant.




CHAPITRE II

M. de Charlus pendant la guerre; ses opinions, ses plaisirs


Un des premiers soirs ds mon nouveau retour  Paris en 1916, ayant
envie d'entendre parler de la seule chose qui m'intressait alors, la
guerre, je sortis, aprs le dner, pour aller voir Mme Verdurin, car
elle tait, avec Mme Bontemps, une des reines de ce Paris de la guerre
qui faisait penser au Directoire. Comme par l'ensemencement d'une petite
quantit de levure, en apparence de gnration spontane, des jeunes
femmes allaient tout le jour coiffes de hauts turbans cylindriques
comme aurait pu l'tre une contemporaine de Mme Tallien. Par civisme,
ayant des tuniques gyptiennes droites, sombres, trs guerre, sur des
jupes trs courtes, elles chaussaient des lanires rappelant le cothurne
selon Talma, ou de hautes gutres rappelant celles de nos chers
combattants; c'est, disaient-elles, parce qu'elles n'oubliaient pas
qu'elles devaient rjouir les yeux de ces combattants qu'elles se
paraient encore, non seulement de toilettes floues, mais encore de
bijoux voquant les armes par leur thme dcoratif, si mme leur
matire ne venait pas des armes, n'avait pas t travaille aux armes;
au lieu d'ornements gyptiens rappelant la campagne d'gypte, c'taient
des bagues ou des bracelets faits avec des fragments d'obus ou des
ceintures de 75, des allume-cigarettes composs de deux sous anglais,
auxquels un militaire tait arriv  donner, dans sa cagna, une patine
si belle que le profil de la reine Victoria y avait l'air trac par
Pisanello; c'est encore parce qu'elles y pensaient sans cesse,
disaient-elles, qu'elles portaient  peine le deuil quand l'un des leurs
tombait, sous le prtexte qu'il tait ml de fiert, ce qui
permettait un bonnet de crpe anglais blanc (du plus gracieux effet et
autorisant tous les espoirs), dans l'invincible certitude du triomphe
dfinitif, et permettait ainsi de remplacer le cachemire d'autrefois par
le satin et la mousseline de soie, et mme de garder ses perles, tout
en observant le tact et la correction qu'il est inutile de rappeler 
des Franaises.

Le Louvre, tous les muses taient ferms, et quand on lisait en tte
d'un article de journal: Une exposition sensationnelle, on pouvait
tre sr qu'il s'agissait d'une exposition non de tableaux, mais de
robes, de robes destines, d'ailleurs,  veiller ces dlicates joies
d'art dont les Parisiennes taient depuis trop longtemps sevres. C'est
ainsi que l'lgance et le plaisir avaient repris; l'lgance,  dfaut
des arts, cherchait  s'excuser comme ceux-ci en 1793, anne o les
artistes exposant au Salon rvolutionnaire proclamaient que ce serait 
tort qu'il paratrait trange  d'austres rpublicains que nous nous
occupions des arts quand l'Europe coalise assige le territoire de la
libert. Ainsi faisaient en 1916 les couturiers qui, d'ailleurs, avec
une orgueilleuse conscience d'artistes, avouaient que chercher du
nouveau, s'carter de la banalit, prparer la victoire, dgager pour
les gnrations d'aprs la guerre une formule nouvelle du beau, telle
tait l'ambition qui les tourmentait, la chimre qu'ils poursuivaient,
ainsi qu'on pouvait s'en rendre compte en venant visiter leurs salons
dlicieusement installs rue de la..., o effacer par une note
lumineuse et gaie les lourdes tristesses de l'heure semble tre le mot
d'ordre, avec la discrtion toutefois qu'imposent les circonstances. Les
tristesses de l'heure, il est vrai, pourraient avoir raison des nergies
fminines si nous n'avions tant de hauts exemples de courage et
d'endurance  mditer. Aussi en pensant  nos combattants qui au fond de
leur tranche rvent de plus de confort et de coquetterie pour la chre
absente laisse au foyer, ne cesserons-nous pas d'apporter toujours plus
de recherche dans la cration de robes rpondant aux ncessits du
moment. La vogue, cela se conoit, est surtout aux maisons anglaises,
donc allies, et on raffole cette anne de la robe--tonneau dont le joli
abandon nous donne  toutes un amusant petit cachet de rare distinction.
Ce sera mme une des plus heureuses consquences de cette triste guerre,
ajoutait le charmant chroniqueur (en attendant la reprise des provinces
perdues, le rveil du sentiment national), ce sera mme une des plus
heureuses consquences de cette guerre que d'avoir obtenu de jolis
rsultats en fait de toilette, sans luxe inconsidr et de mauvais aloi,
avec trs peu de chose, d'avoir cr de la coquetterie avec des riens. A
la robe du grand couturier dite  plusieurs exemplaires on prfre en
ce moment les robes faites chez soi, parce qu'affirmant l'esprit, le
got et les tendances indiscutables de chacun. Quant  la charit, en
pensant  toutes les misres nes de l'invasion,  tant de mutils, il
tait bien naturel qu'elle ft oblige de se faire plus ingnieuse
encore, ce qui obligeait les dames  hauts turbans  passer la fin de
l'aprs-midi dans les ths autour d'une table de bridge, en commentant
les nouvelles du front, tandis qu' la porte les attendaient leurs
automobiles ayant sur le sige un beau militaire qui bavardait avec le
chasseur. Ce n'tait pas, du reste, seulement les coiffures surmontant
les visages de leur trange cylindre qui taient nouvelles. Les visages
l'taient aussi. Les dames  nouveaux chapeaux taient des jeunes femmes
venues on ne savait trop d'o et qui taient la fleur de l'lgance, les
unes depuis six mois, les autres depuis deux ans, les autres depuis
quatre. Ces diffrences avaient, d'ailleurs, pour elles autant
d'importance qu'au temps o j'avais dbut dans le monde en avaient
entre deux familles comme les Guermantes et les La Rochefoucauld trois
ou quatre sicles d'anciennet prouve. La dame qui connaissait les
Guermantes depuis 1914 regardait comme une parvenue celle qu'on
prsentait chez eux en 1916, lui faisait un bonjour de douairire, la
dvisageait de son face--main et avouait dans une moue qu'on ne savait
mme pas au juste si cette dame tait ou non marie. Tout cela est
assez nausabond, concluait la dame de 1914, qui et voulu que le cycle
des nouvelles admissions s'arrtt aprs elle. Ces personnes nouvelles,
que les jeunes gens trouvaient fort anciennes, et que d'ailleurs
certains vieillards qui n'avaient pas t que dans le grand monde
croyaient bien reconnatre pour ne pas tre si nouvelles que cela,
n'offraient pas seulement  la socit les divertissements de
conversation politique et de musique dans l'intimit qui lui
convenaient; il fallait encore que ce fussent elles qui les offrissent,
car pour que les choses paraissent nouvelles, mme si elles sont
anciennes, et mme si elles sont nouvelles, il faut en art, comme en
mdecine, comme en mondanit, des noms nouveaux (ils taient d'ailleurs
nouveaux en certaines choses). Ainsi Mme Verdurin tait alle  Venise
pendant la guerre, mais comme ces gens qui veulent viter de parler
chagrin et sentiment, quand elle disait que c'tait patant, ce qu'elle
admirait ce n'tait ni Venise, ni Saint-Marc, ni les palais, tout ce qui
m'avait tant plu et dont elle faisait bon march, mais l'effet des
projecteurs dans le ciel, des projecteurs sur lesquels elle donnait des
renseignements appuys de chiffres. (Ainsi d'ge en ge renat un
certain ralisme en raction contre l'art admir jusque-l.) Le salon
Sainte-Euverte tait une tiquette dfrachie, sous laquelle la prsence
des plus grands artistes, des ministres les plus influents, n'et attir
personne. On courait, au contraire, pour couter un mot prononc par le
secrtaire des uns ou le sous-chef de cabinet des autres, chez les
nouvelles dames  turban, dont l'invasion aile et jacassante emplissait
Paris. Les dames du Premier Directoire avaient une reine qui tait jeune
et belle et s'appelait Madame Tallien. Celles du second en avaient deux
qui taient vieilles et laides et qui s'appelaient Mme Verdurin et Mme
Bontemps. Qui et pu tenir rigueur  Mme Bontemps que son mari et jou
un rle, prement critiqu par l'_Echo de Paris_, dans l'affaire
Dreyfus? Toute la Chambre tant  un certain moment devenue
rvisionniste, c'tait forcment parmi d'anciens rvisionnistes, comme
parmi d'anciens socialistes, qu'on avait t oblig de recruter le parti
de l'Ordre social, de la Tolrance religieuse, de la Prparation
militaire. On aurait dtest autrefois M. Bontemps parce que les
antipatriotes avaient alors le nom de dreyfusards. Mais bientt ce nom
avait t oubli et remplac par celui d'adversaire de la loi de trois
ans. M. Bontemps tait, au contraire, un des auteurs de cette loi,
c'tait donc un patriote. Dans le monde (et ce phnomne social n'est,
d'ailleurs, qu'une application d'une loi psychologique bien plus
gnrale), les nouveauts coupables ou non n'excitent l'horreur que tant
qu'elles ne sont pas assimiles et entoures d'lments rassurants. Il
en tait du dreyfusisme comme du mariage de Saint-Loup avec la fille
d'Odette, mariage qui avait d'abord fait crier. Maintenant qu'on voyait
chez les Saint-Loup tous les gens qu'on connaissait, Gilberte aurait
pu avoir les moeurs d'Odette elle-mme que, malgr cela, on y serait
all et qu'on et approuv Gilberte de blmer comme une douairire des
nouveauts morales non assimiles. Le dreyfusisme tait maintenant
intgr dans une srie de choses respectables et habituelles. Quant  se
demander ce qu'il valait en soi, personne n'y songeait, pas plus pour
l'admettre maintenant qu'autrefois pour le condamner. Il n'tait plus
shocking. C'tait tout ce qu'il fallait. A peine se rappelait-on qu'il
l'avait t, comme on ne sait plus au bout de quelque temps si le pre
d'une jeune fille fut un voleur ou non. Au besoin, on peut dire: Non,
c'est du beau-frre, ou d'un homonyme que vous parlez, mais contre
celui-l il n'y a jamais eu rien  dire. De mme il y avait
certainement eu dreyfusisme et dreyfusisme, et celui qui allait chez la
duchesse de Montmorency et faisait passer la loi de trois ans ne pouvait
tre mauvais. En tout cas,  tout pch misricorde. Cet oubli qui tait
octroy au dreyfusisme l'tait _a fortiori_ aux dreyfusards. Il n'y
avait plus qu'eux, du reste, dans la politique, puisque tous  un moment
l'avaient t s'il voulaient tre du Gouvernement, mme ceux qui
reprsentaient le contraire de ce que le dreyfusisme, dans sa choquante
nouveaut, avait incarn (au temps o Saint-Loup tait sur une mauvaise
pente): l'antipatriotisme, l'irrligion, l'anarchie, etc. Ainsi le
dreyfusisme de M. Bontemps, invisible et contemplatif comme celui de
tous les hommes politiques, ne se voyait pas plus que les os sous la
peau. Personne ne se ft rappel qu'il avait t dreyfusard, car les
gens du monde sont distraits et oublieux, parce qu'aussi il y avait de
cela un temps fort long, et qu'ils affectaient de croire plus long, car
c'tait une des ides les plus  la mode de dire que l'avant-guerre
tait spar de la guerre par quelque chose d'aussi profond, simulant
autant de dure qu'une priode gologique, et Brichot lui-mme, ce
nationaliste, quand il faisait allusion  l'affaire Dreyfus disait:
Dans ces temps prhistoriques. A vrai dire, ce changement profond
opr par la guerre tait en raison inverse de la valeur des esprits
touchs, du moins  partir d'un certain degr, car, tout en bas, les
purs sots, les purs gens de plaisir ne s'occupaient pas qu'il y et la
guerre. Mais tout en haut, ceux qui se sont fait une vie intrieure
ambiante ont peu d'gard  l'importance des vnements. Ce qui modifie
profondment pour eux l'ordre des penses, c'est bien plutt quelque
chose qui semble en soi n'avoir aucune importance et qui renverse pour
eux l'ordre du temps en les faisant contemporains d'un autre temps de
leur vie. Un chant d'oiseau dans le parc de Montboissier, ou une brise
charge de l'odeur de rsda, sont videmment des vnements de moindre
consquence que les plus grandes dates de la Rvolution et de l'Empire.
Ils ont cependant inspir  Chateaubriand, dans les _Mmoires
d'Outre-tombe_, des pages d'une valeur infiniment plus grande.

M. Bontemps ne voulait pas entendre parler de paix avant que l'Allemagne
et t rduite au mme morcellement qu'au moyen ge, la dchance de la
maison de Hohenzollern prononce, Guillaume ayant reu douze balles dans
la peau. En un mot, il tait ce que Brichot appelait un
Jusqu'auboutiste, c'tait le meilleur brevet de civisme qu'on pouvait
lui donner. Sans doute, les trois premiers jours, Mme Bontemps avait t
un peu dpayse au milieu des personnes qui avaient demand  Mme
Verdurin  la connatre, et ce fut d'un ton lgrement aigre que Mme
Verdurin rpondit: Le comte, ma chre,  Mme Bontemps qui lui disait:
C'est bien le duc d'Haussonville que vous venez de me prsenter, soit
par entire ignorance et absence de toute association entre le nom
Haussonville et un titre quelconque, soit, au contraire, par excessive
instruction et association d'ides avec le Parti des Ducs, dont on lui
avait dit que M. d'Haussonville tait un des membres  l'Acadmie. A
partir du quatrime jour elle avait commenc d'tre solidement installe
dans le faubourg Saint-Germain. Quelquefois encore on voyait autour
d'elle les fragments inconnus d'un monde qu'on ne connaissait pas et qui
n'tonnaient pas plus que des dbris de coquille autour du poussin, ceux
qui savaient l'oeuf d'o Mme Bontemps tait sortie. Mais ds le quinzime
jour, elle les avait secous, et avant la fin du premier mois, quand
elle disait: Je vais chez les Lvi, tout le monde comprenait, sans
qu'elle et besoin de prciser, qu'il s'agissait des Lvis-Mirepoix, et
pas une duchesse ne se serait couche sans avoir appris de Mme Bontemps
ou de Mme Verdurin, au moins par tlphone, ce qu'il y avait dans le
communiqu du soir, ce qu'on y avait omis, o on en tait avec la Grce,
quelle offensive on prparait, en un mot tout ce que le public ne
saurait que le lendemain ou plus tard, et dont on avait ainsi comme une
sorte de rptition des couturires. Dans la conversation, Mme Verdurin,
pour communiquer les nouvelles, disait: nous en parlant de la France.
H bien, voici: nous exigeons du roi de Grce qu'il se retire du
Ploponse, etc.; nous lui envoyons, etc. Et dans tous ses rcits
revenait tout le temps le G.Q.G. (j'ai tlphon au G.Q.G.), abrviation
qu'elle avait  prononcer le mme plaisir qu'avaient nagure les femmes
qui ne connaissaient pas le prince d'Agrigente  demander en souriant,
quand on parlait de lui et pour montrer qu'elles taient au courant:
Grigri?, un plaisir qui dans les poques peu troubles n'est connu que
par les mondains, mais que dans ces grandes crises le peuple mme
connat. Notre matre d'htel, par exemple, si on parlait du roi de
Grce, tait capable, grce aux journaux, de dire comme Guillaume II:
Tino, tandis que jusque-l sa familiarit avec les rois tait reste
plus vulgaire, ayant t invente par lui, comme quand jadis, pour
parler du Roi d'Espagne, il disait: Fonfonse. On peut remarquer,
d'ailleurs, qu'au fur et  mesure qu'augmenta le nombre des gens
brillants qui firent des avances  Mme Verdurin, le nombre de ceux
qu'elle appelait les ennuyeux diminua. Par une sorte de transformation
magique, tout ennuyeux qui tait venu lui faire une visite et avait
sollicit une invitation devenait subitement quelqu'un d'agrable,
d'intelligent. Bref, au bout d'un an le nombre des ennuyeux tait rduit
dans une proportion tellement forte, que la peur et l'impossibilit de
s'ennuyer, qui avait tenu une si grande place dans la conversation et
jou un si grand rle dans la vie de Mme Verdurin, avait presque
entirement disparu. On et dit que sur le tard cette impossibilit de
s'ennuyer (qu'autrefois, d'ailleurs, elle assurait ne pas avoir prouve
dans sa prime jeunesse) la faisait moins souffrir, comme certaines
migraines, certains asthmes nerveux qui perdent de leur force quand on
vieillit. Et l'effroi de s'ennuyer et sans doute entirement abandonn
Mme Verdurin, faute d'ennuyeux, si elle n'avait, dans une faible mesure,
remplac ceux qui ne l'taient plus par d'autres recruts parmi les
anciens fidles. Du reste, pour en finir avec les duchesses qui
frquentaient maintenant chez Mme Verdurin, elles venaient y chercher,
sans qu'elles s'en doutassent, exactement la mme chose que les
dreyfusards autrefois, c'est--dire un plaisir mondain compos de telle
manire que sa dgustation assouvt les curiosits politiques et
rassasit le besoin de commenter entre soi les incidents lus dans les
journaux. Mme Verdurin disait: Vous viendrez  5 heures parler de la
guerre, comme autrefois parler de l'affaire, et dans l'intervalle:
Vous viendrez entendre Morel. Or Morel n'aurait pas d tre l, pour
la raison qu'il n'tait nullement rform. Simplement il n'avait pas
rejoint et tait dserteur, mais personne ne le savait. Une autre toile
du salon tait dans les choux, qui malgr ses gots sportifs s'tait
fait rformer. Il tait devenu tellement pour moi l'auteur d'une oeuvre
admirable  laquelle je pensais constamment que ce n'est que par hasard,
quand j'tablissais un courant transversal entre deux sries de
souvenirs, que je songeais qu'il tait celui qui avait amen le dpart
d'Albertine de chez moi. Et encore ce courant transversal aboutissait,
en ce qui concernait ces reliques de souvenirs d'Albertine,  une voie
s'arrtant en pleine friche  plusieurs annes de distance. Car je ne
pensais plus jamais  elle. C'tait une voie non frquente de
souvenirs, une ligne que je n'empruntais plus. Tandis que les oeuvres de
dans les choux taient rcentes et cette ligne de souvenirs
perptuellement frquente et utilise par mon esprit.

Je dois, du reste, dire que la connaissance du mari d'Andre n'tait ni
trs facile ni trs agrable  faire, et que l'amiti qu'on lui vouait
tait promise  bien des dceptions. Il tait, en effet,  ce moment
dj fort malade et s'pargnait les fatigues autres que celles qui lui
paraissaient devoir peut-tre lui donner du plaisir. Or il ne classait
parmi celles-l que les rendez-vous avec des gens qu'il ne connaissait
pas encore et que son ardente imagination lui reprsentait sans doute
comme ayant une chance d'tre diffrents des autres. Mais pour ceux
qu'il connaissait dj, il savait trop bien comment ils taient, comment
ils seraient, ils ne lui paraissaient plus valoir la peine d'une fatigue
dangereuse pour lui et peut-tre mortelle. C'tait, en somme, un trs
mauvais ami. Et peut-tre dans son got pour des gens nouveaux se
retrouvait-il quelque chose de l'audace frntique qu'il portait jadis,
 Balbec, aux sports, au jeu,  tous les excs de table. Quant  Mme
Verdurin, elle voulait  chaque fois me faire faire la connaissance
d'Andre, ne pouvant admettre que je l'eusse connue depuis longtemps.
D'ailleurs Andre venait rarement avec son mari, mais elle tait pour
moi une amie admirable et sincre. Fidle  l'esthtique de son mari,
qui tait en raction contre les Ballets russes, elle disait du marquis
de Polignac: Il a sa maison dcore par Bakst; comment peut-on dormir
l dedans, j'aimerais mieux Dubufe.

D'ailleurs les Verdurin, par le progrs fatal de l'esthtisme, qui finit
par se manger la queue, disaient ne pas pouvoir supporter le modern
style (de plus c'tait munichois) ni les appartements blancs et
n'aimaient plus que les vieux meubles franais dans un dcor sombre.

On fut trs tonn  cette poque, o Mme Verdurin pouvait avoir chez
elle qui elle voulait, de lui voir faire indirectement des avances  une
personne qu'elle avait compltement perdue de vue, Odette. On trouvait
qu'elle ne pourrait rien ajouter au brillant milieu qu'tait devenu le
petit groupe. Mais une sparation prolonge, en mme temps qu'elle
apaise les rancunes, rveille quelquefois l'amiti. Et puis le phnomne
qui amne non seulement les mourants  ne prononcer que des noms
autrefois familiers, mais les vieillards  se complaire dans leurs
souvenirs d'enfance, ce phnomne a son quivalent social. Pour russir
dans l'entreprise de faire revenir Odette chez elle, Mme Verdurin
n'employa pas, bien entendu, les ultras, mais les habitus moins
fidles qui avaient gard un pied dans l'un et l'autre salon. Elle leur
disait: Je ne sais pas pourquoi on ne la voit plus ici. Elle est
peut-tre brouille, moi pas. En somme, qu'est-ce que je lui ai fait?
C'est chez moi qu'elle a connu ses deux maris. Si elle veut revenir,
qu'elle sache que les portes lui sont ouvertes. Ces paroles, qui
auraient d coter  la fiert de la Patronne si elles ne lui avaient
pas t dictes par son imagination, furent redites, mais sans succs.
Mme Verdurin attendit Odette sans la voir venir, jusqu' ce que des
vnements qu'on verra plus loin amenassent pour de tout autres raisons
ce que n'avait pu l'ambassade pourtant zle des lcheurs. Tant il est
peu de russites faciles, et d'checs dfinitifs.

Les choses taient tellement les mmes, tout en paraissant diffrentes,
qu'on retrouvait tout naturellement les mots d'autrefois: bien
pensants, mal pensants. Et de mme que les anciens communards avaient
t antirvisionnistes, les plus grands dreyfusards voulaient faire
fusiller tout le monde et avaient l'appui des gnraux, comme ceux-ci au
temps de l'affaire avaient t contre Galliffet. A ces runions, Mme
Verdurin invitait quelques dames un peu rcentes, connues par les oeuvres
et qui les premires fois venaient avec des toilettes clatantes, de
grands colliers de perles qu'Odette, qui en avait un aussi beau, de
l'exhibition duquel elle-mme avait abus, regardait, maintenant qu'elle
tait en tenue de guerre  l'imitation des dames du faubourg, avec
svrit. Mais les femmes savent s'adapter. Au bout de trois ou quatre
fois elles se rendaient compte que les toilettes qu'elles avaient crues
chic taient prcisment proscrites par les personnes qui l'taient,
elles mettaient de ct leurs robes d'or et se rsignaient  la
simplicit.

Mme Verdurin disait: C'est dsolant, je vais tlphoner  Bontemps de
faire le ncessaire pour demain, on a encore caviard toute la fin de
l'article de Norpois et simplement parce qu'il laissait entendre qu'on
avait limog Percin. Car la btise courante faisait que chacun tirait
sa gloire d'user des expressions courantes, et croyait montrer qu'elle
tait ainsi  la mode comme faisait une bourgeoise en disant, quand on
parlait de M. de Braut ou de Charlus: Qui? Bebel de Braut, Mm de
Charlus? Les duchesses font de mme, d'ailleurs, et avaient le mme
plaisir  dire limoger car, chez les duchesses, c'est, pour les
roturiers un peu potes, le nom qui diffre, mais elles s'expriment
selon la catgorie d'esprit  laquelle elles appartiennent et o il y a
aussi normment de bourgeois. Les classes d'esprit n'ont pas gard  la
naissance.

Tous ces tlphonages de Mme Verdurin n'taient pas, d'ailleurs, sans
inconvnient. Quoique nous ayons oubli de le dire, le salon Verdurin,
s'il continuait en esprit et en vrit, s'tait transport momentanment
dans un des plus grands htels de Paris, le manque de charbon et de
lumire rendant plus difficiles les rceptions des Verdurin dans
l'ancien logis, fort humide, des Ambassadeurs de Venise. Le nouveau
salon ne manquait pas, du reste, d'agrment. Comme  Venise la place,
compte  cause de l'eau, commande la forme des palais, comme un bout de
jardin dans Paris ravit plus qu'un parc en province, l'troite salle 
manger qu'avait Mme Verdurin  l'htel faisait d'une sorte de losange
aux murs clatants de blancheur comme un cran sur lequel se dtachaient
 chaque mercredi, et presque tous les jours, tous les gens les plus
intressants, les plus varis, les femmes les plus lgantes de Paris,
ravis de profiter du luxe des Verdurin qui, grce  leur fortune, allait
croissant  une poque o les plus riches se restreignaient faute de
toucher leurs revenus. La forme donne aux rceptions se trouvait
modifie sans qu'elles cessassent d'enchanter Brichot, qui, au fur et 
mesure que les relations des Verdurin allaient s'tendant, y trouvait
des plaisirs nouveaux et accumuls dans un petit espace comme des
surprises dans un chausson de Nol. Enfin, certains jours, les dneurs
taient si nombreux que la salle  manger de l'appartement priv tait
trop petite, on donnait le dner dans la salle  manger immense d'en
bas, o les fidles, tout en feignant hypocritement de dplorer
l'intimit d'en haut, taient ravis au fond--en faisant bande  part
comme jadis dans le petit chemin de fer--d'tre un objet de spectacle et
d'envie pour les tables voisines. Sans doute dans les temps habituels de
la paix une note mondaine subrepticement envoye au _Figaro_ ou au
_Gaulois_ aurait fait savoir  plus de monde que n'en pouvait tenir la
salle  manger du Majestic que Brichot avait dn avec la duchesse de
Duras. Mais depuis la guerre, les courriristes mondains ayant supprim
ce genre d'informations (ils se rattrapaient sur les enterrements, les
citations et les banquets franco-amricains), la publicit ne pouvait
plus exister que par ce moyen enfantin et restreint, digne des premiers
ges, et antrieur  la dcouverte de Gutenberg, tre vu  la table de
Mme Verdurin. Aprs le dner on montait dans les salons de la Patronne,
puis les tlphonages commenaient. Mais beaucoup de grands htels
taient,  cette poque, peupls d'espions qui notaient les nouvelles
tlphones par Bontemps avec une indiscrtion que corrigeait seulement
par bonheur le manque de sret de ses informations, toujours dmenties
par l'vnement.

Avant l'heure o les ths d'aprs-midi finissaient,  la tombe du jour,
dans le ciel encore clair, on voyait de loin de petites taches brunes
qu'on et pu prendre, dans le soir bleu, pour des moucherons ou pour des
oiseaux. Ainsi quand on voit de trs loin une montagne on pourrait
croire que c'est un nuage. Mais on est mu parce qu'on sait que ce nuage
est immense,  l'tat solide, et rsistant. Ainsi tais-je mu parce que
la tache brune dans le ciel d't n'tait ni un moucheron, ni un oiseau,
mais un aroplane mont par des hommes qui veillaient sur Paris. Le
souvenir des aroplanes que j'avais vus avec Albertine dans notre
dernire promenade, prs de Versailles, n'entrait pour rien dans cette
motion, car le souvenir de cette promenade m'tait devenu indiffrent.

A l'heure du dner les restaurants taient pleins et si, passant dans la
rue, je voyais un pauvre permissionnaire, chapp pour six jours au
risque permanent de la mort, et prt  repartir pour les tranches,
arrter un instant ses yeux devant les vitrines illumines, je souffrais
comme  l'htel de Balbec quand les pcheurs nous regardaient dner,
mais je souffrais davantage parce que je savais que la misre du soldat
est plus grande que celle du pauvre, les runissant toutes, et plus
touchante encore parce qu'elle est plus rsigne, plus noble, et que
c'est d'un hochement de tte philosophe, sans haine, que, prt 
repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqus
retenant leurs tables: On ne dirait pas que c'est la guerre ici. Puis
 9 h. 1/2, alors que personne n'avait encore eu le temps de finir de
dner,  cause des ordonnances de police on teignait brusquement toutes
les lumires et la nouvelle bousculade des embusqus arrachant leurs
pardessus aux chasseurs du restaurant o j'avais dn avec Saint-Loup un
soir de perme avait lieu  9 h. 35 dans une mystrieuse pnombre de
chambre o l'on montre la lanterne magique, ou de salle de spectacle
servant  exhiber les films d'un de ces cinmas vers lesquels allaient
se prcipiter dneurs et dneuses. Mais aprs cette heure-l, pour ceux
qui, comme moi, le soir dont je parle, taient rests  dner chez eux,
et sortaient pour aller voir des amis, Paris tait, au moins dans
certains quartiers, encore plus noir que n'tait le Combray de mon
enfance; les visites qu'on se faisait prenaient un air de visites de
voisins de campagne. Ah! si Albertine avait vcu, qu'il et t doux,
les soirs o j'aurais dn en ville, de lui donner rendez-vous dehors,
sous les arcades. D'abord, je n'aurais rien vu, j'aurais eu l'motion de
croire qu'elle avait manqu au rendez-vous, quand tout  coup j'eusse vu
se dtacher du mur noir une de ses chres robes grises, ses yeux
souriants qui m'auraient aperu, et nous aurions pu nous promener
enlacs sans que personne nous distingut, nous dranget et rentrer
ensuite  la maison. Hlas, j'tais seul et je me faisais l'effet
d'aller faire une visite de voisin  la campagne, de ces visites comme
Swann venait nous en faire aprs le dner, sans rencontrer plus de
passants dans l'obscurit de Tansonville, par ce petit chemin de halage,
jusqu' la rue du Saint-Esprit, que je n'en rencontrais maintenant dans
les rues devenues de sinueux chemins rustiques de la rue Clotilde  la
rue Bonaparte. D'ailleurs, comme ces fragments de paysage, que le temps
qu'il fait modifie, n'taient plus contraris par un cadre devenu
nuisible, les soirs o le vent chassait un grain glacial je me croyais
bien plus au bord de la mer furieuse, dont j'avais jadis tant rv, que
je ne m'y tais senti  Balbec; et mme d'autres lments de nature qui
n'existaient pas jusque-l  Paris faisaient croire qu'on venait,
descendant du train, d'arriver pour les vacances, en pleine campagne:
par exemple le contraste de lumire et d'ombre qu'on avait  ct de soi
par terre les soirs de clair de lune. Celui-ci donnait de ces effets que
les villes ne connaissent pas, mme en plein hiver; ses rayons
s'talaient sur la neige qu'aucun travailleur ne dblayait plus,
boulevard Haussmann, comme ils eussent fait sur un glacier des Alpes.
Les silhouettes des arbres se refltaient nettes et pures sur cette
neige d'or bleut, avec la dlicatesse qu'elles ont dans certaines
peintures japonaises ou dans certains fonds de Raphal; elles taient
allonges  terre au pied de l'arbre lui-mme, comme on les voit souvent
dans la nature au soleil couchant, quand celui-ci inonde et rend
rflchissantes les prairies o des arbres s'lvent  intervalles
rguliers. Mais, par un raffinement d'une dlicatesse dlicieuse, la
prairie sur laquelle se dveloppaient ces ombres d'arbres, lgres comme
des mes, tait une prairie paradisiaque, non pas verte mais d'un blanc
si clatant,  cause du clair de lune qui rayonnait sur la neige de
jade, qu'on aurait dit que cette prairie tait tisse seulement avec des
ptales de poiriers en fleurs. Et sur les places, les divinits des
fontaines publiques tenant en main un jet de glace avaient l'air de
statues d'une matire double pour l'excution desquelles l'artiste avait
voulu marier exclusivement le bronze au cristal. Par ces jours
exceptionnels, toutes les maisons taient noires. Mais au printemps, au
contraire, parfois de temps  autre, bravant les rglements de la
police, un htel particulier, ou seulement un tage d'un htel, ou mme
seulement une chambre d'un tage, n'ayant pas ferm ses volets
apparaissait, ayant l'air de se soutenir toute seule sur d'impalpables
tnbres, comme une projection purement lumineuse, comme une apparition
sans consistance. Et la femme qu'en levant les yeux bien haut on
distinguait dans cette pnombre dore prenait, dans cette nuit o l'on
tait perdu et o elle-mme semblait recluse, le charme mystrieux et
voil d'une vision d'Orient. Puis on passait et rien n'interrompait plus
l'hyginique et monotone pitinement rythmique dans l'obscurit.

Je songeais que je n'avais revu depuis bien longtemps aucune des
personnes dont il a t question dans cet ouvrage. En 1914, pendant les
deux mois que j'avais passs  Paris, j'avais aperu M. de Charlus et vu
Bloch et Saint-Loup, ce dernier seulement deux fois. La seconde fois
tait certainement celle o il s'tait le plus montr lui-mme; il avait
effac toutes les impressions peu agrables de manque de sincrit qu'il
m'avait produites pendant le sjour  Tansonville que je viens de
rapporter et j'avais reconnu en lui toutes les belles qualits
d'autrefois. La premire fois que je l'avais vu aprs la dclaration de
guerre, c'est--dire au dbut de la semaine qui suivit, tandis que Bloch
faisait montre des sentiments les plus chauvins, Saint-Loup n'avait pas
assez d'ironie pour lui-mme qui ne reprenait pas de service et j'avais
t presque choqu de la violence de son ton. Saint-Loup revenait de
Balbec. Non, s'cria-t-il avec force et gat, tous ceux qui ne se
battent pas, quelque raison qu'ils donnent, c'est qu'ils n'ont pas envie
d'tre tus, c'est par _peur_. Et avec le mme geste d'affirmation plus
nergique encore que celui avec lequel il avait soulign la peur des
autres, il ajouta: Et moi, si je ne reprends pas de service, c'est tout
bonnement par _peur, na_. J'avais dj remarqu chez diffrentes
personnes que l'affectation des sentiments louables n'est pas la seule
couverture des mauvais, mais qu'une plus nouvelle est l'exhibition de
ces mauvais, de sorte qu'on n'ait pas l'air au moins de s'en cacher. De
plus, chez Saint-Loup cette tendance tait fortifie par son habitude,
quand il avait commis une indiscrtion, fait une gaffe, et qu'on aurait
pu les lui reprocher, de les proclamer en disant que c'tait exprs.
Habitude qui, je crois bien, devait lui venir de quelque professeur 
l'cole de Guerre dans l'intimit de qui il avait vcu et pour qui il
professait une grande admiration. Je n'eus donc aucun embarras pour
interprter cette boutade comme la ratification verbale d'un sentiment
que Saint-Loup aimait mieux proclamer, puisqu'il avait dict sa conduite
et son abstention dans la guerre qui commenait. Est-ce que tu as
entendu dire, demanda-t-il en me quittant, que ma tante Oriane
divorcerait? Personnellement je n'en sais absolument rien. On dit cela
de temps en temps et je l'ai entendu annoncer si souvent que j'attendrai
que ce soit fait pour le croire. J'ajoute que ce serait trs
comprhensible; mon oncle est un homme charmant, non seulement dans le
monde, mais pour ses amis, pour ses parents. Mme, d'une faon, il a
beaucoup plus de coeur que ma tante qui est une sainte, mais qui le lui
fait terriblement sentir. Seulement c'est un mari terrible, qui n'a
jamais cess de tromper sa femme, de l'insulter, de la brutaliser, de la
priver d'argent. Ce serait si naturel qu'elle le quitte que c'est une
raison pour que ce soit vrai, mais aussi pour que cela ne le soit pas
parce que c'en est une pour qu'on en ait l'ide et qu'on le dise. Et
puis du moment qu'elle l'a support si longtemps... Maintenant je sais
bien qu'il y a tant de choses qu'on annonce  tort, qu'on dment, et
puis qui plus tard deviennent vraies. Cela me fit penser  lui demander
s'il avait jamais t question, avant son mariage avec Gilberte, qu'il
poust Mlle de Guermantes. Il sursauta et m'assura que non, que ce
n'tait qu'un de ces bruits du monde, qui naissent de temps  autre on
ne sait pourquoi, s'vanouissent de mme et dont la fausset ne rend pas
ceux qui ont cru en eux plus prudents, ds que nat un bruit nouveau de
fianailles, de divorce, ou un bruit politique, pour y ajouter foi et le
colporter. Quarante-huit heures n'taient pas passes que certains faits
que j'appris me prouvrent que je m'tais absolument tromp dans
l'interprtation des paroles de Robert: Tous ceux qui ne sont pas au
front, c'est qu'ils ont peur. Saint-Loup avait dit cela pour briller
dans la conversation, pour faire de l'originalit psychologique, tant
qu'il n'tait pas sr que son engagement serait accept. Mais il faisait
pendant ce temps-l des pieds et des mains pour qu'il le ft, tant en
cela moins original, au sens qu'il croyait qu'il fallait donner  ce
mot, mais plus profondment franais de Saint-Andr-des-Champs, plus en
conformit avec tout ce qu'il y avait  ce moment-l de meilleur chez
les Franais de Saint-Andr-des-Champs, seigneurs, bourgeois et serfs
respectueux des seigneurs ou rvolts contre les seigneurs, deux
divisions galement franaises de la mme famille, sous-embranchement
Franoise et sous-embranchement Sauton, d'o deux flches se dirigeaient
 nouveau dans une mme direction, qui tait la frontire. Bloch avait
t enchant d'entendre l'aveu de la lchet d'un nationaliste (qui
l'tait d'ailleurs si peu) et, comme Saint-Loup avait demand si
lui-mme devait partir, avait pris une figure de grand-prtre pour
rpondre: Myope. Mais Bloch avait compltement chang d'avis sur la
guerre quelques jours aprs o il vint me voir affol. Quoique myope,
il avait t reconnu bon pour le service. Je le ramenais chez lui quand
nous rencontrmes Saint-Loup qui avait rendez-vous, pour tre prsent
au Ministre de la Guerre  un colonel, avec un ancien officier, M. de
Cambremer, me dit-il. Ah! c'est vrai, mais c'est d'une ancienne
connaissance que je te parle. Tu connais aussi bien que moi Cancan. Je
lui rpondis que je le connaissais en effet et sa femme aussi, que je ne
les apprciais qu' demi. Mais j'tais tellement habitu, depuis que je
les avais vus pour la premire fois,  considrer la femme comme une
personne malgr tout remarquable, connaissant  fond Schopenhauer et
ayant accs, en somme, dans un milieu intellectuel qui tait ferm  son
grossier poux, que je fus d'abord tonn d'entendre Saint-Loup
rpondre: Sa femme est idiote, je te l'abandonne. Mais lui est un
excellent homme qui tait dou et qui est rest fort agrable. Par
l'idiotie de la femme, Saint-Loup entendait sans doute le dsir perdu
de celle-ci de frquenter le grand monde, ce que le grand monde juge le
plus svrement. Par les qualits du mari, sans doute quelque chose de
celles que lui reconnaissait sa nice quand elle le trouvait le mieux de
la famille. Lui, du moins, ne se souciait pas de duchesses, mais  vrai
dire c'est l une intelligence qui diffre autant de celle qui
caractrise les penseurs, que l'intelligence reconnue par le public 
tel homme riche d'avoir su faire sa fortune. Mais les paroles de
Saint-Loup ne me dplaisaient pas en ce qu'elles rappelaient que la
prtention avoisine la btise et que la simplicit a un got un peu
cach mais agrable. Je n'avais pas eu, il est vrai, l'occasion de
savourer celle de M. de Cambremer. Mais c'est justement ce qui fait
qu'un tre est tant d'tres diffrents selon les personnes qui le
jugent, en dehors mme des diffrences de jugement. De Cambremer je
n'avais connu que l'corce. Et sa saveur, qui m'tait atteste par
d'autres, m'tait inconnue. Bloch nous quitta devant sa porte, dbordant
d'amertume contre Saint-Loup, lui disant qu'eux autres, beaux fils
galonns, paradant dans les tats-Majors, ne risquaient rien, et que
lui, simple soldat de 2e classe, n'avait pas envie de se faire trouer
la peau pour Guillaume. Il parat qu'il est gravement malade,
l'Empereur Guillaume, rpondit Saint-Loup. Bloch qui, comme tous les
gens qui tiennent de prs  la Bourse, accueillait avec une facilit
particulire les nouvelles sensationnelles, ajouta: On dit mme
beaucoup qu'il est mort. A la Bourse tout souverain malade, que ce soit
Edouard VII ou Guillaume II, est mort, toute ville sur le point d'tre
assige est prise. On ne le cache, ajouta Bloch, que pour ne pas
dprimer l'opinion chez les Boches. Mais il est mort dans la nuit
d'hier. Mon pre le tient d'une source de tout premier ordre. Les
sources de tout premier ordre taient les seules dont tnt compte M.
Bloch le pre, alors que, par la chance qu'il avait, grce  de hautes
relations, d'tre en communication avec elles, il en recevait la
nouvelle encore secrte que l'Extrieure allait monter ou la de Beers
flchir. D'ailleurs, si  ce moment prcis se produisait une hausse sur
la de Beers, ou des offres sur l'Extrieure, si le march de la
premire tait ferme et actif, celui de la seconde hsitant,
faible, et qu'on s'y tnt sur la rserve, la source de premier ordre
n'en restait pas moins une source de premier ordre. Aussi Bloch nous
annona-t-il la mort du Kaiser d'un air mystrieux et important, mais
aussi rageur. Il tait surtout particulirement exaspr d'entendre
Robert dire: l'Empereur Guillaume. Je crois que sous le couperet de la
guillotine Saint-Loup et M. de Guermantes n'auraient pas pu dire
autrement. Deux hommes du monde restant seuls vivants dans une le
dserte, o ils n'auraient  faire preuve de bonnes faons pour
personne, se reconnatraient  ces traces d'ducation, comme deux
latinistes citeraient correctement du Virgile. Saint-Loup n'et jamais
pu, mme tortur par les Allemands, dire autrement que l'Empereur
Guillaume. Et ce savoir-vivre est malgr tout l'indice de grandes
entraves pour l'esprit. Celui qui ne sait pas les rejeter reste un homme
du monde. Cette lgante mdiocrit est d'ailleurs dlicieuse--surtout
avec tout ce qui s'y allie de gnrosit cache et d'hrosme
inexprim-- ct de la vulgarit de Bloch,  la fois pleutre et
fanfaron, qui criait  Saint-Loup: Tu ne pourrais pas dire Guillaume
tout court? C'est a, tu as la frousse, dj ici tu te mets  plat
ventre devant lui! Ah! a nous fera de beaux soldats  la frontire, ils
lcheront les bottes des Boches. Vous tes des galonns qui savez
parader dans un carrousel. Un point, c'est tout. Ce pauvre Bloch veut
absolument que je ne fasse que parader, me dit Saint-Loup en souriant,
quand nous emes quitt notre camarade. Et je sentais bien que parader
n'tait pas du tout ce que dsirait Robert, bien que je ne me rendisse
pas compte alors de ses intentions aussi exactement que je le fis plus
tard quand, la cavalerie restant inactive, il obtint de servir comme
officier d'infanterie, puis de chasseurs  pied, et enfin quand vint la
suite qu'on lira plus loin. Mais du patriotisme de Robert, Bloch ne se
rendit pas compte, simplement parce que Robert ne l'exprimait nullement.
Si Bloch nous avait fait des professions de foi mchamment
antimilitaristes une fois qu'il avait t reconnu bon, il avait eu
pralablement les dclarations les plus chauvines quand il se croyait
rform pour myopie. Mais ces dclarations, Saint-Loup et t incapable
de les faire; d'abord par une espce de dlicatesse morale qui empche
d'exprimer les sentiments trop profonds et qu'on trouve tout naturels.
Ma mre autrefois non seulement n'et pas hsit une seconde  mourir
pour ma grand'mre, mais aurait horriblement souffert si on l'avait
empche de le faire. Nanmoins, il m'est impossible d'imaginer
rtrospectivement dans sa bouche une phrase telle que: Je donnerais ma
vie pour ma mre. Aussi tacite tait, dans son amour de la France,
Robert qu'en ce moment je trouvais beaucoup plus Saint-Loup (autant que
je pouvais me reprsenter son pre) que Guermantes. Il et t prserv
aussi d'exprimer ces sentiments-l par la qualit en quelque sorte
morale de son intelligence. Il y a chez les travailleurs intelligents et
vraiment srieux une certaine aversion pour ceux qui mettent en
littrature ce qu'ils font, le font valoir. Nous n'avions t ensemble
ni au lyce, ni  la Sorbonne, mais nous avions sparment suivi
certains cours des mmes matres, et je me rappelle le sourire de
Saint-Loup en parlant de ceux qui, tout en faisant un cours remarquable,
voulaient se faire passer pour des hommes de gnie en donnant un nom
ambitieux  leurs thories. Pour peu que nous en parlions, Robert riait
de bon coeur. Naturellement notre prdilection n'allait pas d'instinct
aux Cottard ou aux Brichot, mais enfin nous avions une certaine
considration pour les gens qui savaient  fond le grec ou la mdecine
et ne se croyaient pas autoriss pour cela  faire les charlatans. De
mme que toutes les actions de maman reposaient jadis sur le sentiment
qu'elle et donn sa vie pour sa mre, comme elle ne s'tait jamais
formul ce sentiment  elle-mme, en tout cas elle et trouv non pas
seulement inutile et ridicule, mais choquant et honteux de l'exprimer
aux autres; de mme il m'tait impossible d'imaginer Saint-Loup (me
parlant de son quipement, des courses qu'il avait  faire, de nos
chances de victoire, du peu de valeur de l'arme russe, de ce que ferait
l'Angleterre) prononant une des phrases les plus loquentes que peut
dire le Ministre le plus sympathique aux dputs debout et
enthousiastes. Je ne peux cependant pas dire que, dans ce ct ngatif
qui l'empchait d'exprimer les beaux sentiments qu'il ressentait, il n'y
avait pas un effet de l'esprit des Guermantes, comme on en a vu tant
d'exemples chez Swann. Car si je le trouvais Saint-Loup surtout, il
restait Guermantes aussi et par l, parmi les nombreux mobiles qui
excitaient son courage, il y en avait qui n'taient pas les mmes que
ceux de ses amis de Doncires, ces jeunes gens pris de leur mtier avec
qui j'avais dn chaque soir et dont tant se firent tuer  la bataille
de la Marne ou ailleurs en entranant leurs hommes. Les jeunes
socialistes qu'il pouvait y avoir  Doncires quand j'y tais, mais que
je ne connaissais pas parce qu'ils ne frquentaient pas le milieu de
Saint-Loup, purent se rendre compte que les officiers de ce milieu
n'taient nullement des aristos dans l'acception hautainement fire et
bassement jouisseuse que le populo, les officiers sortis des rangs,
les francs-maons donnaient  ce surnom. Et pareillement d'ailleurs, ce
mme patriotisme, les officiers nobles le rencontrrent pleinement chez
les socialistes que je les avais entendu accuser, pendant que j'tais 
Doncires, en pleine affaire Dreyfus, d'tre des sans-patrie. Le
patriotisme des militaires, aussi sincre, aussi profond, avait pris une
forme dfinie qu'ils croyaient intangible et sur laquelle ils
s'indignaient de voir jeter l'opprobre, tandis que les patriotes en
quelque sorte inconscients, indpendants, sans religion patriotique
dfinie, qu'taient les radicaux-socialistes, n'avaient pas su
comprendre quelle ralit profonde vivait dans ce qu'ils croyaient de
vaines et haineuses formules. Sans doute Saint-Loup comme eux s'tait
habitu  dvelopper en lui, comme la partie la plus vraie de lui-mme,
la recherche et la conception des meilleures manoeuvres en vue des plus
grands succs stratgiques et tactiques, de sorte que, pour lui comme
pour eux, la vie de son corps tait quelque chose de relativement peu
important qui pouvait tre facilement sacrifi  cette partie
intrieure, vritable noyau vital chez eux, autour duquel l'existence
personnelle n'avait de valeur que comme un piderme protecteur. Je
parlai  Saint-Loup de son ami le directeur du Grand Htel de Balbec
qui, parat-il, avait prtendu qu'il y avait eu au dbut de la guerre
dans certains rgiments franais des dfections, qu'il appelait des
dfectuosits, et avait accus de les avoir provoque ce qu'il
appelait le militariste prussien, disant d'ailleurs en riant  propos
de son frre: Il est dans les tranches, ils sont  trente mtres des
Boches! jusqu' ce qu'ayant appris qu'il l'tait lui-mme on l'et mis
dans un camp de concentration. A propos de Balbec, te rappelles-tu
l'ancien liftier de l'htel? me dit en me quittant Saint-Loup sur le
ton de quelqu'un qui n'avait pas trop l'air de savoir qui c'tait et qui
comptait sur moi pour l'clairer. Il s'engage et m'a crit pour le
faire entrer dans l'aviation. Sans doute le liftier tait-il las de
monter dans la cage captive de l'ascenseur, et les hauteurs de
l'escalier du Grand Htel ne lui suffisaient plus. Il allait prendre
ses galons autrement que comme concierge, car notre destin n'est pas
toujours ce que nous avions cru. Je vais srement appuyer sa demande,
me dit Saint-Loup. Je le disais encore  Gilberte ce matin, jamais nous
n'aurons assez d'avions. C'est avec cela qu'on verra ce que prpare
l'adversaire. C'est cela qui lui enlvera le bnfice le plus grand
d'une attaque, celui de la surprise, l'arme la meilleure sera peut-tre
celle qui aura les meilleurs yeux. Eh bien, et la pauvre Franoise
a-t-elle russi  faire rformer son neveu? Mais Franoise, qui avait
fait depuis longtemps tous ses efforts pour que son neveu ft rform et
qui, quand on lui avait propos une recommandation, par la voie des
Guermantes, pour le gnral de Saint-Joseph, avait rpondu d'un ton
dsespr: Oh! non, a ne servirait  rien, il n'y a rien  faire avec
ce vieux bonhomme-l, c'est tout ce qu'il y a de pis, il est
patriotique, Franoise, ds qu'il avait t question de la guerre, et
quelque douleur qu'elle en prouvt, trouvait qu'on ne devait pas
abandonner les pauvres Russes, puisqu'on tait allianc. Le matre
d'htel, persuad d'ailleurs que la guerre ne durerait que dix jours et
se terminerait par la victoire clatante de la France, n'aurait pas os,
par peur d'tre dmenti par les vnements, et n'aurait mme pas eu
assez d'imagination pour prdire une guerre longue et indcise. Mais
cette victoire complte et immdiate, il tchait au moins d'en extraire
d'avance tout ce qui pouvait faire souffrir Franoise. a pourrait bien
faire du vilain, parce qu'il parat qu'il y en a beaucoup qui ne veulent
pas marcher, des gars de seize ans qui pleurent. Il tchait aussi pour
la vexer de lui dire des choses dsagrables, c'est ce qu'il appelait
lui jeter un ppin, lui lancer une apostrophe, lui envoyer un
calembour. De seize ans, Vierge Marie, disait Franoise, et un
instant mfiante: On disait pourtant qu'on ne les prenait qu'aprs
vingt ans, c'est encore des enfants.--Naturellement les journaux ont
ordre de ne pas dire cela. Du reste, c'est toute la jeunesse qui sera en
avant, il n'en reviendra pas lourd. D'un ct, a fera du bon, une bonne
saigne, l, c'est utile de temps en temps, a fera marcher le commerce.
Ah! dame, s'il y a des gosses trop tendres qui ont une hsitation, on
les fusille immdiatement, douze balles dans la peau, vlan! D'un ct,
il faut a. Et puis, les officiers, qu'est-ce que a peut leur faire?
Ils touchent leurs pesetas, c'est tout ce qu'ils demandent. Franoise
plissait tellement pendant chacune de ces conversations qu'on craignait
que le matre d'htel ne la ft mourir d'une maladie de coeur. Elle ne
perdait pas ses dfauts pour cela. Quand une jeune fille venait me voir,
si mal aux jambes qu'et la vieille servante, m'arrivait-il de sortir un
instant de ma chambre, je la voyais au haut d'une chelle, dans la
penderie, en train, disait-elle, de chercher quelque paletot  moi pour
voir si les mites ne s'y mettaient pas, en ralit pour nous couter.
Elle gardait malgr toutes mes critiques sa manire insidieuse de poser
des questions d'une faon indirecte pour laquelle elle avait utilis
depuis quelque temps un certain parce que sans doute. N'osant pas me
dire: Est-ce que cette dame a un htel? elle me disait, les yeux
timidement levs comme ceux d'un bon chien: Parce que sans doute cette
dame a un htel particulier..., vitant l'interrogation flagrante,
moins pour tre polie que pour ne pas sembler curieuse. Enfin, comme les
domestiques que nous aimons le plus--surtout s'ils ne nous rendent
presque plus les services et les gards de leur emploi--restent, hlas,
des domestiques et marquent plus nettement les limites (que nous
voudrions effacer) de leur caste au fur et  mesure qu'ils croient le
plus pntrer la ntre, Franoise avait souvent  mon endroit (pour me
piquer, et dit le matre d'htel) de ces propos tranges qu'une
personne du monde n'aurait pas; avec une joie aussi dissimule mais
aussi profonde que si c'et t une maladie grave, si j'avais chaud et
que la sueur--je n'y prenais pas garde--perlt  mon front: Mais vous
tes en nage, me disait-elle, tonne comme devant un phnomne
trange, souriant un peu avec le mpris que cause quelque chose
d'indcent, vous sortez, mais vous avez oubli de mettre votre
cravate, prenant pourtant la voix proccupe qui est charge
d'inquiter quelqu'un sur son tat. On aurait dit que moi seul dans
l'univers avais jamais t en nage. Car dans son humilit, dans sa
tendre admiration pour des tres qui lui taient infiniment infrieurs,
elle adoptait leur vilain tour de langage. Sa fille s'tant plaint
d'elle  moi et m'ayant dit (je ne sais de qui elle l'avait appris):
Elle a toujours quelque chose  dire, que je ferme mal les portes, et
patati patali et patata patala, Franoise crut sans doute que son
incomplte ducation seule l'avait prive jusqu'ici de ce bel usage. Et
sur ses lvres o j'avais vu fleurir jadis le franais le plus pur,
j'entendis plusieurs fois par jour: Et patati patali et patata patala.
Il est du reste curieux combien non seulement les expressions mais les
penses varient peu chez une mme personne. Le matre d'htel ayant pris
l'habitude de dclarer que M. Poincar tait mal intentionn, pas pour
l'argent, mais parce qu'il avait voulu absolument la guerre, il redisait
cela sept  huit fois par jour devant le mme auditoire habituel et
toujours aussi intress. Pas un mot n'tait modifi, pas un geste, une
intonation. Bien que cela ne durt que deux minutes, c'tait invariable,
comme une reprsentation. Ses fautes de franais corrompaient le langage
de Franoise tout autant que les fautes de sa fille.

Elle ne dormait plus, ne mangeait plus, se faisait lire les communiqus,
auxquels elle ne comprenait rien, par le matre d'htel qui n'y
comprenait gure davantage, et chez qui le dsir de tourmenter Franoise
tait souvent domin par une allgresse patriotique; il disait avec un
rire sympathique, en parlant des Allemands: a doit chauffer, notre
vieux Joffre est en train de leur tirer des plans sur la comte.
Franoise ne comprenait pas trop de quelle comte il s'agissait, mais
n'en sentait pas moins que cette phrase faisait partie des aimables et
originales extravagances auxquelles une personne bien leve doit
rpondre avec bonne humeur, par urbanit, et haussant gaiement les
paules d'un air de dire: Il est bien toujours le mme, elle temprait
ses larmes d'un sourire. Au moins tait-elle heureuse que son nouveau
garon boucher qui, malgr son mtier, tait assez craintif (il avait
cependant commenc dans les abattoirs) ne ft pas d'ge  partir. Sans
quoi elle et t capable d'aller trouver le Ministre de la Guerre.

Le matre d'htel n'et pu imaginer que les communiqus ne fussent pas
excellents et qu'on ne se rapprocht pas de Berlin, puisqu'il lisait:
Nous avons repouss, avec de fortes pertes pour l'ennemi, etc.,
actions qu'il clbrait comme de nouvelles victoires. J'tais cependant
effray de la rapidit avec laquelle le thtre de ces victoires se
rapprochait de Paris, et je fus mme tonn que le matre d'htel, ayant
vu dans un communiqu qu'une action avait eu lieu prs de Lens, n'et
pas t inquiet en voyant dans le journal du lendemain que ses suites
avaient tourn  notre avantage  Jouy-le-Vicomte, dont nous tenions
solidement les abords. Le matre d'htel savait, connaissait pourtant
bien le nom, Jouy-le-Vicomte, qui n'tait pas tellement loign de
Combray. Mais on lit les journaux comme on aime, un bandeau sur les
yeux. On ne cherche pas  comprendre les faits. On coute les douces
paroles du rdacteur en chef, comme on coute les paroles de sa
matresse. On est battu et content parce qu'on ne se croit pas battu,
mais vainqueur.

Je n'tais pas, du reste, demeur longtemps  Paris et j'avais regagn
assez vite ma maison de sant. Bien qu'en principe le docteur nous
traitt par l'isolement, on m'y avait remis  deux poques diffrentes
une lettre de Gilberte et une lettre de Robert. Gilberte m'crivait
(c'tait  peu prs en septembre 1914) que, quelque dsir qu'elle et de
rester  Paris pour avoir plus facilement des nouvelles de Robert, les
raids perptuels de taubes au-dessus de Paris lui avaient caus une
telle pouvante, surtout pour sa petite fille, qu'elle s'tait enfuie de
Paris par le dernier train qui partait encore pour Combray, que le train
n'tait mme pas all  Combray et que ce n'tait que grce  la
charrette d'un paysan sur laquelle elle avait fait dix heures d'un
trajet atroce, qu'elle avait pu gagner Tansonville! Et l,
imaginez-vous ce qui attendait votre vieille amie, m'crivait en
finissant Gilberte. J'tais partie de Paris pour fuir les avions
allemands, me figurant qu' Tansonville je serais  l'abri de tout. Je
n'y tais pas depuis deux jours que vous n'imaginerez jamais ce qui
arrivait: les Allemands qui envahissaient la rgion aprs avoir battu
nos troupes prs de La Fre, et un tat-major allemand suivi d'un
rgiment qui se prsentait  la porte de Tansonville, et que j'tais
oblige d'hberger, et pas moyen de fuir, plus un train, rien.
L'tat-major allemand s'tait-il bien conduit, ou fallait-il voir dans
la lettre de Gilberte un effet par contagion de l'esprit des Guermantes,
lesquels taient de souche bavaroise, apparente  la plus haute
aristocratie d'Allemagne, mais Gilberte ne tarissait pas sur la parfaite
ducation de l'tat-major, et mme des soldats qui lui avaient seulement
demand la permission de cueillir un des ne-m'oubliez-pas qui
poussaient auprs de l'tang, bonne ducation qu'elle opposait  la
violence dsordonne des fuyards franais, qui avaient travers la
proprit en saccageant tout, avant l'arrive des gnraux allemands. En
tout cas, si la lettre de Gilberte tait par certains cts imprgne de
l'esprit des Guermantes--d'autres diraient de l'internationalisme juif,
ce qui n'aurait probablement pas t juste, comme on verra--la lettre
que je reus pas mal de mois plus tard de Robert tait, elle, beaucoup
plus Saint-Loup que Guermantes, refltant de plus toute la culture
librale qu'il avait acquise, et, en somme, entirement sympathique.
Malheureusement il ne me parlait pas de stratgie comme dans ses
conversations de Doncires et ne me disait pas dans quelle mesure il
estimait que la guerre confirmt ou infirmt les principes qu'il m'avait
alors exposs. Tout au plus me dit-il que depuis 1914 s'taient en
ralit succd plusieurs guerres, les enseignements de chacune influant
sur la conduite de la suivante. Et, par exemple, la thorie de la
perce avait t complte par cette thse qu'il fallait avant de
percer bouleverser entirement par l'artillerie le terrain occup par
l'adversaire. Mais ensuite on avait constat qu'au contraire ce
bouleversement rendait impossible l'avance de l'infanterie et de
l'artillerie dans des terrains dont des milliers de trous d'obus avaient
fait autant d'obstacles. La guerre, disait-il, n'chappe pas aux lois
de notre vieil Hegel. Elle est en tat de perptuel devenir. C'tait
peu auprs de ce que j'aurais voulu savoir. Mais ce qui me fchait
davantage encore c'est qu'il n'avait plus le droit de me citer de noms
de gnraux. Et d'ailleurs, par le peu que me disait le journal, ce
n'tait pas ceux dont j'tais  Doncires si proccup de savoir
lesquels montreraient le plus de valeur dans une guerre, qui
conduisaient celle-ci. Geslin de Bourgogne, Galliffet, Ngrier taient
morts. Pau avait quitt le service actif presque au dbut de la guerre.
De Joffre, de Foch, de Castelnau, de Ptain, nous n'avions jamais parl.
Mon petit, m'crivait Robert, si tu voyais tout ce monde, surtout les
gens du peuple, les ouvriers, les petits commerants, qui ne se
doutaient pas de ce qu'ils recelaient en eux d'hrosme et seraient
morts dans leur lit sans l'avoir souponn, courir sous les balles pour
secourir un camarade, pour emporter un chef bless, et, frapps
eux-mmes, sourire au moment o ils vont mourir parce que le
mdecin-chef leur apprend que la tranche a t reprise aux Allemands,
je t'assure, mon cher petit, que cela donne une belle ide du Franais
et que a fait comprendre les poques historiques qui nous paraissaient
un peu extraordinaires dans nos classes. L'poque est tellement belle
que tu trouverais comme moi que les mots ne sont plus rien. Au contact
d'une telle grandeur, le mot poilu est devenu pour moi quelque chose
dont je ne sens pas plus s'il a pu contenir d'abord une allusion ou une
plaisanterie que quand nous lisons chouans par exemple. Mais je sais
poilu dj prt pour de grands potes, comme les mots dluge, ou
Christ, ou barbares qui taient dj ptris de grandeur avant que s'en
fussent servis Hugo, Vigny, ou les autres. Je dis que le peuple est ce
qu'il y a de mieux, mais tout le monde est bien. Le pauvre Vaugoubert,
le fils de l'ambassadeur, a t sept fois bless avant d'tre tu, et
chaque fois qu'il revenait d'une expdition sans avoir cop, il avait
l'air de s'excuser et de dire que ce n'tait pas sa faute. C'tait un
tre charmant. Nous nous tions beaucoup lis, les pauvres parents ont
eu la permission de venir  l'enterrement,  condition de ne pas tre en
deuil et de ne rester que cinq minutes  cause du bombardement. La mre,
un grand cheval que tu connais peut-tre, pouvait avoir beaucoup de
chagrin, on ne distinguait rien. Mais le pauvre pre tait dans un tel
tat que je t'assure que moi, qui ai fini par devenir tout  fait
insensible  force de prendre l'habitude de voir la tte du camarade,
qui est en train de me parler, subitement laboure par une torpille ou
mme dtache du tronc, je ne pouvais pas me contenir en voyant
l'effondrement du pauvre Vaugoubert qui n'tait plus qu'une espce de
loque. Le Gnral avait beau lui dire que c'tait pour la France, que
son fils s'tait conduit en hros, cela ne faisait que redoubler, les
sanglots du pauvre homme qui ne pouvait pas se dtacher du corps de son
fils. Enfin, et c'est pour cela qu'il faut se dire qu'ils ne passeront
pas, tous ces gens-l, comme mon pauvre valet de chambre, comme
Vaugoubert, ont empch les Allemands de passer. Tu trouves peut-tre
que nous n'avanons pas beaucoup, mais il ne faut pas raisonner, une
arme se sent victorieuse par une impression intime, comme un mourant se
sent foutu. Or nous savons que nous aurons la victoire et nous la
voulons pour dicter la paix juste, je ne veux pas dire seulement pour
nous, vraiment juste, juste pour les Franais, juste pour les
Allemands.

De mme que les hros d'un esprit mdiocre et banal crivant des pomes
pendant leur convalescence se plaaient pour dcrire la guerre non au
niveau des vnements, qui en eux-mmes ne sont rien, mais de la banale
esthtique, dont ils avaient suivi les rgles jusque-l, parlant, comme
ils eussent fait dix ans plus tt, de la sanglante aurore, du vol
frmissant de la victoire, etc., Saint-Loup, lui, beaucoup plus
intelligent et artiste, restait intelligent et artiste, et notait avec
got pour moi des paysages pendant qu'il tait immobilis  la lisire
d'une fort marcageuse, mais comme si c'avait t pour une chasse au
canard. Pour me faire comprendre certaines oppositions d'ombre et de
lumire qui avaient t l'enchantement de sa matine, il me citait
certains tableaux que nous aimions l'un et l'autre et ne craignait pas
de faire allusion  une page de Romain Rolland, voire de Nietzsche, avec
cette indpendance des gens du front qui n'avaient pas la mme peur de
prononcer un nom allemand que ceux de l'arrire, et mme avec cette
pointe de coquetterie  citer un ennemi que mettait, par exemple, le
colonel du Paty de Clam, dans la salle des tmoins de l'affaire Zola, 
rciter en passant devant Pierre Quillard, pote dreyfusard de la plus
extrme violence et que, d'ailleurs, il ne connaissait pas, des vers de
son drame symboliste: _La Fille aux mains coupes_. Saint-Loup me
parlait-il d'une mlodie de Schumann, il n'en donnait le titre qu'en
allemand et ne prenait aucune circonlocution pour me dire que quand, 
l'aube, il avait entendu un premier gazouillement  la lisire d'une
fort, il avait t enivr comme si lui avait parl l'oiseau de ce
sublime Siegfried qu'il esprait bien entendre aprs la guerre.

Et maintenant,  mon second retour  Paris, j'avais reu ds le
lendemain de mon arrive, une nouvelle lettre de Gilberte, qui sans
doute avait oubli celle, ou du moins le sens de celle que j'ai
rapporte, car son dpart de Paris  la fin de 1914 y tait reprsent
rtrospectivement d'une manire assez diffrente. Vous ne savez
peut-tre pas, mon cher ami, me disait-elle, que voil bientt deux ans
que je suis  Tansonville. J'y suis arrive en mme temps que les
Allemands. Tout le monde avait voulu m'empcher de partir. On me
traitait de folle.--Comment, me disait-on, vous tes en sret  Paris
et vous partez pour ces rgions envahies, juste au moment o tout le
monde cherche  s'en chapper.--Je ne mconnaissais pas tout ce que ce
raisonnement avait de juste. Mais, que voulez-vous, je n'ai qu'une seule
qualit, je ne suis pas lche, ou, si vous aimez mieux, je suis fidle,
et quand j'ai su mon cher Tansonville menac, je n'ai pas voulu que
notre vieux rgisseur restt seul  le dfendre. Il m'a sembl que ma
place tait  ses cts. Et c'est, du reste, grce  cette rsolution
que j'ai pu sauver  peu prs le chteau--quand tous les autres dans le
voisinage, abandonns par leurs propritaires affols, ont t presque
tous dtruits de fond en comble--et non seulement le chteau, mais les
prcieuses collections auxquelles mon cher Papa tenait tant. En un mot,
Gilberte tait persuade maintenant qu'elle n'tait pas alle 
Tansonville, comme elle me l'avait crit en 1914, pour fuir les
Allemands et pour tre  l'abri, mais au contraire pour les rencontrer
et dfendre contre eux son chteau. Ils n'taient pas rests 
Tansonville, d'ailleurs, mais elle n'avait plus cess d'avoir chez elle
un va-et-vient constant de militaires qui dpassait de beaucoup celui
qui tirait les larmes  Franoise dans la rue de Combray, et de mener,
comme elle disait cette fois en toute vrit, la vie du front. Aussi
parlait-on dans les journaux avec les plus grands loges de son
admirable conduite et il tait question de la dcorer. La fin de sa
lettre tait entirement exacte. Vous n'avez pas ide de ce que c'est
que cette guerre, mon cher ami, et de l'importance qu'y prend une route,
un pont, une hauteur. Que de fois j'ai pens  vous, aux promenades,
grce  vous rendues dlicieuses, que nous faisions ensemble dans tout
ce pays aujourd'hui ravag, alors que d'immenses combats se livrent pour
la possession de tel chemin, de tel coteau que vous aimiez, o nous
sommes alls si souvent ensemble. Probablement vous comme moi, vous ne
vous imaginiez pas que l'obscur Roussainville et l'assommant Msglise,
d'o on nous portait nos lettres, et o on tait all chercher le
docteur quand vous avez t souffrant, seraient jamais des endroits
clbres. Eh bien, mon cher ami, ils sont  jamais entrs dans la gloire
au mme titre qu'Austerlitz ou Valmy. La bataille de Msglise a dur
plus de huit mois, les Allemands y ont perdu plus de cent mille hommes,
ils ont dtruit Msglise, mais ils ne l'ont pas pris. Le petit chemin
que vous aimiez tant, que nous appelions le raidillon aux aubpines et
o vous prtendez que vous tes tomb dans votre enfance amoureux de
moi, alors que je vous assure en toute vrit que c'tait moi qui tais
amoureuse de vous, je ne peux pas vous dire l'importance qu'il a prise.
L'immense champ de bl auquel il aboutit, c'est la fameuse cote 307 dont
vous avez d voir le nom revenir si souvent dans les communiqus. Les
Franais ont fait sauter le petit pont sur la Vivonne qui, disiez-vous,
ne vous rappelait pas votre enfance autant que vous l'auriez voulu, les
Allemands en ont jet d'autres; pendant un an et demi ils ont eu une
moiti de Combray et les Franais l'autre moiti.

Le lendemain du jour o j'avais reu cette lettre, c'est--dire
l'avant-veille de celui o, cheminant dans l'obscurit, j'entendais
sonner le bruit de mes pas, tout en remchant tous ces souvenirs,
Saint-Loup venu du front, sur le point d'y retourner, m'avait fait une
visite de quelques secondes seulement, dont l'annonce seule m'avait
violemment mu. Franoise avait d'abord voulu se prcipiter sur lui,
esprant qu'il pourrait faire rformer le timide garon boucher, dont,
dans un an, la classe allait partir. Mais elle fut arrte elle-mme en
pensant  l'inutilit de cette dmarche, car depuis longtemps le timide
tueur d'animaux avait chang de boucherie, et soit que la patronne de la
ntre craignt de perdre notre clientle, soit qu'elle ft de bonne foi,
elle avait dclar  Franoise qu'elle ignorait o ce garon, qui,
d'ailleurs, ne ferait jamais un bon boucher, tait employ. Franoise
avait bien cherch partout, mais Paris est grand, les boucheries
nombreuses, et elle avait eu beau entrer dans un grand nombre, elle
n'avait pu retrouver le jeune homme timide et sanglant.

Quand Saint-Loup tait entr dans ma chambre, je l'avais approch avec
ce sentiment de timidit, avec cette impression de surnaturel que
donnaient au fond tous les permissionnaires et qu'on prouve quand on
est introduit auprs d'une personne atteinte d'un mal mortel et qui
cependant se lve, s'habille, se promne encore. Il semblait (il avait
surtout sembl au dbut, car pour qui n'avait pas vcu comme moi loin de
Paris, l'habitude tait venue qui retranche aux choses que nous avons
vues plusieurs fois la racine d'impression profonde et de pense qui
leur donne leur sens rel), il semblait presque qu'il y et quelque
chose de cruel dans ces permissions donnes aux combattants. Aux
premires, on se disait: Ils ne voudront pas repartir, ils
dserteront. Et en effet, ils ne venaient pas seulement de lieux qui
nous semblaient irrels parce que nous n'en avions entendu parler que
par les journaux et que nous ne pouvions nous figurer qu'on et pris
part  ces combats titaniques et revenir seulement avec une contusion 
l'paule; c'tait des rivages de la mort, vers lesquels ils allaient
retourner, qu'ils venaient un instant parmi nous, incomprhensibles pour
nous, nous remplissant de tendresse, d'effroi, et d'un sentiment de
mystre, comme ces morts que nous voquons, qui nous apparaissent une
seconde, que nous n'osons pas interroger et qui, du reste, pourraient
tout au plus nous rpondre: Vous ne pourriez pas vous figurer. Car il
est extraordinaire  quel point chez les rescaps du front que sont les
permissionnaires parmi les vivants, ou chez les morts qu'un mdium
hypnotise ou voque, le seul effet d'un contact avec le mystre soit
d'accrotre s'il est possible l'insignifiance des propos. Tel j'abordai
Robert qui avait encore au front une cicatrice plus auguste et plus
mystrieuse pour moi que l'empreinte laisse sur la terre par le pied
d'un gant. Et je n'avais pas os lui poser de question et il ne m'avait
dit que de simples paroles. Encore taient-elles fort peu diffrentes de
ce qu'elles eussent t avant la guerre, comme si les gens, malgr elle,
continuaient  tre ce qu'ils taient; le ton des entretiens tait le
mme, la matire seule diffrait, et encore!

Je crus comprendre que Robert avait trouv aux armes des ressources qui
lui avaient fait peu  peu oublier que Morel s'tait aussi mal conduit
avec lui qu'avec son oncle. Pourtant il lui gardait une grande amiti et
tait pris de brusques dsirs de le revoir, qu'il ajournait sans cesse.
Je crus plus dlicat envers Gilberte de ne pas indiquer  Robert que
pour retrouver Morel il n'avait qu' aller chez Mme Verdurin.

Je dis avec humilit  Robert combien on sentait peu la guerre  Paris,
il me dit que mme  Paris c'tait quelquefois assez inou. Il faisait
allusion  un raid de zeppelins qu'il y avait eu la veille et il me
demanda si j'avais bien vu, mais comme il m'et parl autrefois de
quelque spectacle d'une grande beaut esthtique. Encore au front
comprend-on qu'il y ait une sorte de coquetterie  dire: C'est
merveilleux, quel rose! et ce vert ple!, au moment o on peut  tout
instant tre tu, mais ceci n'existait pas chez Saint-Loup,  Paris, 
propos d'un raid insignifiant. Je lui parlai de la beaut des avions qui
montaient dans la nuit. Et peut-tre encore plus de ceux qui
descendent, me dit-il. Je reconnais que c'est trs beau le moment o ils
montent, o ils vont faire _constellation_ et obissent en cela  des
lois tout aussi prcises que celles qui rgissent les constellations,
car ce qui te semble un spectacle est le ralliement des escadrilles, les
commandements qu'on leur donne, leur dpart en chasse, etc. Mais est-ce
que tu n'aimes pas mieux le moment o, dfinitivement assimils aux
toiles, ils s'en dtachent pour partir en chasse ou rentrer aprs la
berloque, le moment o ils font _apocalypse_, mme les toiles ne
gardant plus leur place. Et ces sirnes, tait-ce assez wagnrien, ce
qui, du reste, tait bien naturel pour saluer l'arrive des Allemands,
a faisait trs hymne national, trs Wacht am Rhein, avec le Kronprinz
et les princesses dans la loge impriale; c'tait  se demander si
c'tait bien des aviateurs et pas plutt des Walkyries qui montaient.
Il semblait avoir plaisir  cette assimilation des aviateurs et des
Walkyries et l'expliquait, d'ailleurs, par des raisons purement
musicales: Dame, c'est que la musique des sirnes tait d'une
_Chevauche_. Il faut dcidment l'arrive des Allemands pour qu'on
puisse entendre du Wagner  Paris. A certains points de vue la
comparaison n'tait pas fausse. La ville semblait une masse informe et
noire qui tout d'un coup passait des profondeurs de la nuit dans la
lumire et dans le ciel o un  un les aviateurs s'levaient  l'appel
dchirant des sirnes, cependant que d'un mouvement plus lent, mais plus
insidieux, plus alarmant, car ce regard faisait penser  l'objet
invisible encore et peut-tre dj proche qu'il cherchait, les
projecteurs se remuaient sans cesse, flairaient l'ennemi, le cernaient
dans leurs lumires jusqu'au moment o les avions aiguills bondiraient
en chasse pour le saisir. Et escadrille aprs escadrille chaque aviateur
s'lanait ainsi de la ville, transport maintenant dans le ciel, pareil
 une Walkyrie. Pourtant des coins de la terre, au ras des maisons,
s'clairaient et je dis  Saint-Loup que s'il avait t  la maison la
veille, il aurait pu, tout en contemplant l'apocalypse dans le ciel,
voir sur la terre, comme dans l'enterrement du comte d'Orgaz du Greco o
ces diffrents plans sont parallles, un vrai vaudeville jou par des
personnages en chemise de nuit, lesquels,  cause de leurs noms
clbres, eussent mrit d'tre envoys  quelque successeur de ce
Ferrari dont les notes mondaines nous avaient si souvent amuss,
Saint-Loup et moi, que nous nous amusions pour nous-mmes  en inventer.
Et c'est ce que nous aurions fait encore ce jour-l comme s'il n'y avait
pas la guerre, bien que sur un sujet fort guerre: la peur des
Zeppelins--reconnu: la duchesse de Guermantes superbe en chemise de
nuit, le duc de Guermantes innarrable en pyjama rose et peignoir de
bain, etc., etc. Je suis sr, me dit-il, que dans tous les grands
htels on a d voir les juives amricaines en chemise, serrant sur leur
sein dcati le collier de perles qui leur permettra d'pouser un duc
dcav. L'htel Ritz, ces soirs-l, doit ressembler  l'Htel du libre
change. Je demandai  Saint-Loup si cette guerre avait confirm ce que
nous disions des guerres passes  Doncires. Je lui rappelai des propos
que lui-mme avait oublis, par exemple sur les pastiches des batailles
par les gnraux  venir. La feinte, lui disais-je, n'est plus gure
possible dans ces oprations qu'on prpare d'avance avec de telles
accumulations d'artillerie. Et ce que tu m'as dit depuis sur les
reconnaissances par les avions, qu'videmment tu ne pouvais pas prvoir,
empche l'emploi des ruses napoloniennes.--Comme tu te trompes, me
rpondit-il, cette guerre, videmment, est nouvelle par rapport aux
autres et se compose elle-mme de guerres successives, dont la dernire
est une innovation par rapport  celle qui l'a prcde. Il faut
s'adapter  une formule nouvelle de l'ennemi pour se dfendre contre
elle, et alors lui-mme recommence  innover, mais, comme en toute chose
humaine, les vieux trucs prennent toujours. Pas plus tard qu'hier au
soir, le plus intelligent des critiques militaires crivait: Quand les
Allemands ont voulu dlivrer la Prusse orientale, ils ont commenc
l'opration par une puissante dmonstration fort au sud contre Varsovie,
sacrifiant dix mille hommes pour tromper l'ennemi. Quand ils ont cr,
au dbut de 1915, la masse de manoeuvre de l'archiduc Eugne pour dgager
la Hongrie menace, ils ont rpandu le bruit que cette masse tait
destine  une opration contre la Serbie. C'est ainsi qu'en 1800
l'arme qui allait oprer contre l'Italie tait essentiellement
qualifie d'arme de rserve et semblait destine non  passer les
Alpes, mais  appuyer les armes engages sur les thtres
septentrionaux. La ruse d'Hindenburg attaquant Varsovie pour masquer
l'attaque vritable sur les lacs de Mazurie est imite d'un plan de
Napolon de 1812. Tu vois que M. Bidou reproduit presque les paroles
que tu me rappelles et que j'avais oublies. Et comme la guerre n'est
pas finie, ces ruses-l se reproduiront encore et russiront, car on ne
perce rien  jour, ce qui a pris une fois a pris parce que c'tait bon
et prendra toujours. Et en effet, bien longtemps aprs cette
conversation avec Saint-Loup, pendant que les regards des Allis taient
fixs sur Ptrograd, contre laquelle capitale on croyait que les
Allemands commenaient leur marche, ils prparaient la plus puissante
offensive contre l'Italie. Saint-Loup me cita bien d'autres exemples de
pastiches militaires, ou, si l'on croit qu'il n'y a pas un art mais une
science militaire, d'application de lois permanentes. Je ne veux pas
dire, il y aurait contradiction dans les mots, ajouta Saint-Loup, que
l'art de la guerre soit une science. Et s'il y a une science de la
guerre, il y a diversit, dispute et contradiction entre les savants.
Diversit projete pour une part dans la catgorie du temps. Ceci est
assez rassurant, car, pour autant que cela est, cela n'indique pas
forcment erreur mais vrit qui volue. Il devait me dire plus tard:
Vois dans cette guerre l'volution des ides sur la possibilit de la
perce, par exemple. On y croit d'abord, puis on vient  la doctrine de
l'invulnrabilit des fronts, puis  celle de la perce possible, mais
dangereuse, de la ncessit de ne pas faire un pas en avant sans que
l'objectif soit d'abord dtruit (un journaliste premptoire crira que
prtendre le contraire est la plus grande sottise qu'on puisse dire),
puis, au contraire,  celle d'avancer avec une trs faible prparation
d'artillerie, puis on en vient  faire remonter l'invulnrabilit des
fronts  la guerre de 1870 et  prtendre que c'est une ide fausse pour
la guerre actuelle, donc une ide d'une vrit relative. Fausse dans la
guerre actuelle  cause de l'accroissement des masses et du
perfectionnement des engins (voir Bidou du 2 juillet 1918),
accroissement qui d'abord avait fait croire que la prochaine guerre
serait trs courte, puis trs longue, et enfin a fait croire de nouveau
 la possibilit des dcisions victorieuses. Bidou cite les Allis sur
la Somme, les Allemands vers Paris en 1918. De mme  chaque conqute
des Allemands on dit: le terrain n'est rien, les villes ne sont rien, ce
qu'il faut c'est dtruire la force militaire de l'adversaire. Puis les
Allemands  leur tour adoptent cette thorie en 1918 et alors Bidou
explique curieusement (2 juillet 1918) comment certains points vitaux,
certains espaces essentiels s'ils sont conquis dcident de la victoire.
C'est, d'ailleurs, une tournure de son esprit. Il a montr comment si la
Russie tait bouche sur mer elle serait dfaite et qu'une arme
enferme dans une sorte de camp d'emprisonnement est destine  prir.

Il faut dire pourtant que si la guerre n'avait pas modifi le caractre
de Saint-Loup, son intelligence, conduite par une volution o
l'hrdit entrait pour une grande part, avait pris un brillant que je
ne lui avais jamais vu. Quelle distance entre le jeune blondin qui jadis
tait courtis par les femmes chic ou aspirait  le devenir, et le
discoureur, le doctrinaire qui ne cessait de jouer avec les mots! A une
autre gnration, sur une autre tige, comme un acteur qui reprend le
rle jou jadis par Bressant ou Delaunay, il tait comme un
successeur--rose, blond et dor, alors que l'autre tait mi-partie trs
noir et tout blanc--de M. de Charlus. Il avait beau ne pas s'entendre
avec son oncle sur la guerre, s'tant rang dans cette fraction de
l'aristocratie qui faisait passer la France avant tout tandis que M. de
Charlus tait au fond dfaitiste, il pouvait montrer  celui qui n'avait
pas vu le crateur du rle comment on pouvait exceller dans l'emploi
de raisonneur. Il parat que Hindenbourg c'est une rvlation, lui
dis-je.--Une vieille rvlation, me rpondit-il du tac au tac, ou une
future rvlation. Il aurait fallu, au lieu de mnager l'ennemi,
laisser faire Mangin, abattre l'Autriche et l'Allemagne et europaniser
la Turquie au lieu de montgriniser la France. Mais nous aurons l'aide
des tats-Unis, lui dis-je.--En attendant, je ne vois ici que le
spectacle des tats dsunis. Pourquoi ne pas faire des concessions plus
larges  l'Italie par la peur de dchristianiser la France?--Si ton
oncle Charlus t'entendait! lui dis-je. Au fond tu ne serais pas fch
qu'on offense encore un peu plus le Pape, et lui pense avec dsespoir au
mal qu'on peut faire au trne de Franois-Joseph. Il se dit, d'ailleurs,
en cela dans la tradition de Talleyrand et du Congrs de Vienne.--L're
du Congrs de Vienne est rvolue, me rpondit-il;  la diplomatie
secrte il faut opposer la diplomatie concrte. Mon oncle est au fond un
monarchiste impnitent  qui on ferait avaler des carpes comme Mme Mol
ou des escarpes comme Arthur Meyer, pourvu que carpes et escarpes
fussent  la Chambord. Par haine du drapeau tricolore, je crois qu'il se
rangerait plutt sous le torchon du Bonnet rouge, qu'il prendrait de
bonne foi pour le Drapeau blanc. Certes, ce n'tait que des mots et
Saint-Loup tait loin d'avoir l'originalit quelquefois profonde de son
oncle. Mais il tait aussi affable et charmant de caractre que l'autre
tait souponneux et jaloux. Et il tait rest charmant et rose comme 
Balbec, sous tous ses cheveux d'or. La seule chose o son oncle ne l'et
pas dpass tait cet tat d'esprit du faubourg Saint-Germain dont sont
empreints ceux qui croient s'en tre le plus dtachs et qui leur donne
 la fois ce respect des hommes intelligents pas ns (qui ne fleurit
vraiment que dans la noblesse et rend les rvolutions si injustes) et
cette niaise satisfaction de soi. De par ce mlange d'humilit et
d'orgueil, de curiosit d'esprit acquise et d'autorit inne, M. de
Charlus et Saint-Loup, par des chemins diffrents et avec des opinions
opposes, taient devenus,  une gnration d'intervalle, des
intellectuels que toute ide nouvelle intresse et des causeurs de qui
aucun interrupteur ne peut obtenir le silence. De sorte qu'une personne
un peu mdiocre pouvait les trouver l'un et l'autre, selon la
disposition o elle se trouvait, blouissants ou raseurs.

Tout en me rappelant la visite de Saint-Loup j'avais march, puis, pour
aller chez Mme Verdurin, fait un long crochet; j'tais presque au pont
des Invalides. Les lumires, assez peu nombreuses ( cause des gothas),
taient allumes un peu trop tt, car le changement d'heure avait t
fait un peu trop tt, quand la nuit venait encore assez vite, mais
stabilis pour toute la belle saison (comme les calorifres sont allums
et teints  partir d'une certaine date), et au-dessus de la ville
nocturnement claire, dans toute une partie du ciel--du ciel ignorant
de l'heure d't et de l'heure d'hiver, et qui ne daignait pas savoir
que 8 h. 1/2 tait devenu 9 h. 1/2--dans toute une partie du ciel bleutre
il continuait  faire un peu jour. Dans toute la partie de la ville que
dominent les tours du Trocadro, le ciel avait l'air d'une immense mer
nuance de turquoise qui se retire, laissant dj merger toute une ligne
lgre de rochers noirs, peut-tre mme de simples filets de pcheurs
aligns les uns auprs des autres, et qui taient de petits nuages. Mer
en ce moment couleur turquoise et qui emporte avec elle, sans qu'ils
s'en aperoivent, les hommes entrans dans l'immense rvolution de la
terre, de la terre sur laquelle ils sont assez fous pour continuer leurs
rvolutions  eux, et leurs vaines guerres, comme celle qui
ensanglantait en ce moment la France. Du reste,  force de regarder le
ciel paresseux et trop beau, qui ne trouvait pas digne de lui de changer
son horaire et au-dessus de la ville allume prolongeait mollement, en
ces tons bleutres, sa journe qui s'attardait, le vertige prenait: ce
n'tait plus une mer tendue, mais une gradation verticale de bleus
glaciers. Et les tours du Trocadro qui semblaient si proches des degrs
de turquoise devaient en tre extrmement loignes, comme ces deux
tours de certaines villes de Suisse qu'on croirait dans le lointain
voisines avec la pente des cimes. Je revins sur mes pas, mais une fois
quitt le pont des Invalides, il ne faisait plus jour dans le ciel, il
n'y avait mme gure de lumires dans la ville, et butant  et l
contre des poubelles, prenant un chemin pour un autre, je me trouvai
sans m'en douter, en suivant machinalement un ddale de rues obscures,
arriv sur les boulevards. L, l'impression d'Orient que je venais
d'avoir se renouvela et, d'autre part,  l'vocation du Paris du
Directoire succda celle du Paris de 1815. Comme en 1815 c'tait le
dfil le plus disparate des uniformes des troupes allies; et, parmi
elles, des Africains en jupe-culotte rouge, des Hindous enturbanns de
blanc suffisaient pour que de ce Paris o je me promenais je fisse toute
une imaginaire cit exotique, dans un Orient  la fois minutieusement
exact en ce qui concernait les costumes et la couleur des visages,
arbitrairement chimrique en ce qui concernait le dcor, comme de la
ville o il vivait, Carpaccio fit une Jrusalem ou une Constantinople en
y assemblant une foule dont la merveilleuse bigarrure n'tait pas plus
colore que celle-ci. Marchant derrire deux zouaves qui ne semblaient
gure se proccuper de lui, j'aperus un homme gras et gros, en feutre
mou, en longue houppelande et sur la figure mauve duquel j'hsitai si je
devais mettre le nom d'un acteur ou d'un peintre galement connus pour
d'innombrables scandales sodomistes. J'tais certain en tout cas que je
ne connaissais pas le promeneur, aussi fus-je bien surpris, quand ses
regards rencontrrent les miens, de voir qu'il avait l'air gn et fit
exprs de s'arrter et de venir  moi comme un homme qui veut montrer
que vous ne le surprenez nullement en train de se livrer  une
occupation qu'il et prfr laisser secrte. Une seconde je me demandai
qui me disait bonjour: c'tait M. de Charlus. On peut dire que pour lui
l'volution de son mal ou la rvolution de son vice tait  ce point
extrme o la petite personnalit primitive de l'individu, ses qualits
ancestrales, sont entirement interceptes par le passage en face
d'elles du dfaut ou du mal gnrique dont ils sont accompagns. M. de
Charlus tait arriv aussi loin qu'il tait possible de soi-mme, ou
plutt il tait lui-mme si parfaitement masqu par ce qu'il tait
devenu et qui n'appartenait pas  lui seul, mais  beaucoup d'autres
invertis, qu' la premire minute je l'avais pris pour un autre d'entre
eux, derrire ces zouaves, en plein boulevard, pour un autre d'entre eux
qui n'tait pas M. de Charlus, qui n'tait pas un grand seigneur, qui
n'tait pas un homme d'imagination et d'esprit et qui n'avait pour toute
ressemblance avec le baron que cet air commun  eux tous, et qui
maintenant chez lui, au moins avant qu'on se ft appliqu  bien
regarder, couvrait tout. C'est ainsi qu'ayant voulu aller chez Mme
Verdurin j'avais rencontr M. de Charlus. Et certes, je ne l'eusse pas
comme autrefois trouv chez elle; leur brouille n'avait fait que
s'aggraver et Mme Verdurin se servait mme des vnements prsents pour
le discrditer davantage. Ayant dit depuis longtemps qu'elle le trouvait
us, fini, plus dmod dans ses prtendues audaces que les plus
pompiers, elle rsumait maintenant cette condamnation et dgotait de
lui toutes les imaginations en disant qu'il tait avant-guerre. La
guerre avait mis entre lui et le prsent, selon, le petit clan, une
coupure qui le reculait dans le pass le plus mort. D'ailleurs--et ceci
s'adressait plutt au monde politique, qui tait moins inform--elle le
reprsentait comme aussi toc, aussi  ct comme situation mondaine
que comme valeur intellectuelle. Il ne voit personne, personne ne le
reoit, disait-elle  M. Bontemps, qu'elle persuadait aisment. Il y
avait d'ailleurs du vrai dans ces paroles. La situation de M. de Charlus
avait chang. Se souciant de moins en moins du monde, s'tant brouill
par caractre quinteux et ayant, par conscience de sa valeur sociale,
ddaign de se rconcilier avec la plupart des personnes qui taient la
fleur de la socit, il vivait dans un isolement relatif qui n'avait
pas, comme celui o tait morte Mme de Villeparisis, l'ostracisme de
l'aristocratie pour cause, mais qui aux yeux du public paraissait pire
pour deux raisons. La mauvaise rputation, maintenant connue, de M. de
Charlus faisait croire aux gens peu renseigns que c'tait pour cela que
ne le frquentaient point les gens que de son propre chef il refusait de
frquenter. De sorte que ce qui tait l'effet de son humeur atrabilaire
semblait celui du mpris des personnes  l'gard de qui elle s'exerait.
D'autre part, Mme de Villeparisis avait eu un grand rempart: la famille.
Mais M. de Charlus avait multipli entre elle et lui les brouilles. Elle
lui avait, d'ailleurs--surtout ct vieux faubourg, ct
Courvoisier--sembl inintressante. Et il ne se doutait gure, lui qui
avait fait vers l'art, par opposition aux Courvoisier, des pointes si
hardies, que ce qui et intress le plus en lui un Bergotte, par
exemple, c'tait sa parent avec tout ce vieux faubourg, c'et t le
pouvoir de dcrire la vie quasi provinciale mene par ses cousines de la
rue de la Chaise,  la place du Palais-Bourbon et  la rue Garancire.
Point de vue moins transcendant et plus pratique, Mme Verdurin affectait
de croire qu'il n'tait pas Franais. Quelle est sa nationalit exacte,
est-ce qu'il n'est pas Autrichien? demandait innocemment M.
Verdurin.--Mais non, pas du tout, rpondait la comtesse Mole, dont le
premier mouvement obissait plutt au bon sens qu' la rancune.--Mais
non, il est Prussien, disait la Patronne, mais je vous le dis, je le
sais, il nous l'a assez rpt qu'il tait membre hrditaire de la
Chambre des Seigneurs de Prusse et Durchlaucht.--Pourtant la reine de
Naples m'avait dit...--Vous savez que c'est une affreuse espionne,
s'criait Mme Verdurin qui n'avait pas oubli l'attitude que la
souveraine dchue avait eue un soir chez elle. Je le sais et d'une faon
prcise, elle ne vivait que de a. Si nous avions un gouvernement plus
nergique, tout a devrait tre dans un camp de concentration. Et allez
donc! En tout cas, vous ferez bien de ne pas recevoir ce joli monde,
parce que je sais que le Ministre de l'Intrieur a l'oeil sur eux, votre
htel serait surveill. Rien ne m'enlvera de l'ide que pendant deux
ans Charlus n'a pas cess d'espionner chez moi. Et pensant probablement
qu'on pouvait avoir un doute sur l'intrt que pouvaient prsenter pour
le gouvernement allemand les rapports les plus circonstancis sur
l'organisation du petit clan, Mme Verdurin, d'un air doux et perspicace,
en personne qui sait que la valeur de ce qu'elle dit ne paratra que
plus prcieuse si elle n'enfle pas la voix pour le dire: Je vous dirai
que ds le premier jour j'ai dit  mon mari: a ne me va pas, la faon
dont cet homme s'est introduit chez moi. a a quelque chose de louche.
Nous avions une proprit au fond d'une baie, sur un point trs lev.
Il tait srement charg par les Allemands de prparer l une base pour
leurs sous-marins. Il y avait des choses qui m'tonnaient et que
maintenant je comprends. Ainsi au dbut il ne pouvait pas venir par le
train avec les autres habitus. Moi je lui avais trs gentiment propos
une chambre dans le chteau. H bien, non, il avait prfr habiter
Doncires o il y avait normment de troupe. Tout a sentait
l'espionnage  plein nez. Pour la premire des accusations diriges
contre le baron de Charlus, celle d'tre pass de mode, les gens du
monde ne donnaient que trop aisment raison  Mme Verdurin. En fait, ils
taient ingrats, car M. de Charlus tait en quelque sorte leur pote,
celui qui avait su dgager dans la mondanit ambiante une sorte de
posie o il entrait de l'histoire, de la beaut, du pittoresque, du
comique, de la frivole lgance. Mais les gens du monde, incapables de
comprendre cette posie, n'en voyant aucune dans leur vie, la
cherchaient ailleurs et mettaient  mille pieds au-dessus de M. de
Charlus des hommes qui lui taient infiniment infrieurs, mais qui
prtendaient mpriser le monde et, en revanche, professaient des
thories de sociologie et d'conomie politique. M. de Charlus
s'enchantait  raconter des mots involontairement lyriques, et  dcrire
les toilettes savamment gracieuses de la duchesse de X..., la traitant
de femme sublime, ce qui le faisait considrer comme une espce
d'imbcile par des femmes du monde qui trouvaient la duchesse de X...
une sotte sans intrt, que les robes sont faites pour tre portes mais
sans qu'on ait l'air d'y faire aucune attention, et qui, elles, plus
intelligentes, couraient  la Sorbonne ou  la Chambre, si Deschanel
devait parler. Bref, les gens du monde s'taient dsengous de M. de
Charlus, non pas pour avoir trop pntr, mais sans avoir pntr jamais
sa rare valeur intellectuelle. On le trouvait avant-guerre, dmod,
car ceux-l mmes qui sont le plus incapables de juger les mrites sont
ceux qui pour les classer adoptent le plus l'ordre de la mode; ils n'ont
pas puis, pas mme effleur les hommes de mrite qu'il y avait dans
une gnration, et maintenant il faut les condamner tous en bloc car
voici l'tiquette d'une gnration nouvelle, qu'on ne comprendra pas
davantage. Quant  la deuxime accusation, celle de germanisme, l'esprit
juste-milieu des gens du monde la leur faisait repousser, mais elle
avait trouv un interprte inlassable et particulirement cruel en Morel
qui, ayant su garder dans les journaux, et mme dans le monde, la place
que M. de Charlus avait, en prenant, les deux fois, autant de peine,
russi  lui faire obtenir, mais non pas ensuite  lui faire retirer,
poursuivait le baron d'une haine implacable; c'tait non seulement cruel
de la part de Morel, mais doublement coupable, car quelles qu'eussent
t ses relations exactes avec le baron, il avait connu de lui ce qu'il
cachait  tant de gens, sa profonde bont. M. de Charlus avait t avec
le violoniste d'une telle gnrosit, d'une telle dlicatesse, lui avait
montr de tels scrupules de ne pas manquer  sa parole, qu'en le
quittant l'ide que Charlie avait emporte de lui n'tait nullement
l'ide d'un homme vicieux (tout au plus considrait-il le vice du baron
comme une maladie) mais de l'homme ayant le plus d'ides leves qu'il
et jamais connu, un homme d'une sensibilit extraordinaire, une manire
de saint. Il le niait si peu que, mme brouill avec lui, il disait
sincrement  des parents: Vous pouvez lui confier votre fils, il ne
peut avoir sur lui que la meilleure influence. Aussi quand il cherchait
par ses articles  le faire souffrir, dans sa pense ce qu'il bafouait
en lui ce n'tait pas le vice, c'tait la vertu. Un peu avant la guerre,
de petites chroniques, transparentes pour ce qu'on appelait les initis,
avaient commenc  faire le plus grand tort  M. de Charlus. De l'une
intitule: Les msaventures d'une douairire en us, les vieux jours de
la Baronne, Mme Verdurin avait achet cinquante exemplaires pour
pouvoir la prter  ses connaissances, et M. Verdurin, dclarant que
Voltaire mme n'crivait pas mieux, en donnait lecture  haute voix.
Depuis la guerre le ton avait chang. L'inversion du baron n'tait pas
seule dnonce, mais aussi sa prtendue nationalit germanique: Frau
Bosch, Frau von den Bosch taient les surnoms habituels de M. de
Charlus. Un morceau d'un caractre potique avait ce titre emprunt 
certains airs de danse dans Beethoven: Une Allemande. Enfin deux
nouvelles: Oncle d'Amrique et Tante de Francfort et Gaillard
d'arrire lues en preuves dans le petit clan, avaient fait la joie de
Brichot lui-mme qui s'tait cri: Pourvu que trs haute et trs
puissante Anastasie ne nous caviarde pas! Les articles eux-mmes
taient plus fins que ces titres ridicules. Leur style drivait de
Bergotte mais d'une faon  laquelle seul peut-tre j'tais sensible, et
voici pourquoi. Les crits de Bergotte n'avaient nullement influ sur
Morel. La fcondation s'tait faite d'une faon toute particulire et si
rare que c'est  cause de cela seulement que je la rapporte ici. J'ai
indiqu en son temps la manire si spciale que Bergotte avait, quand il
parlait, de choisir ses mots, de les prononcer. Morel, qui l'avait
longtemps rencontr, avait fait de lui alors des imitations, o il
contrefaisait parfaitement sa voix, usant des mmes mots qu'il et pris.
Or maintenant, Morel pour crire transcrivait des conversations  la
Bergotte, mais sans leur faire subir cette transposition qui en et fait
du Bergotte crit. Peu de personnes ayant caus avec Bergotte, on ne
reconnaissait pas le ton, qui diffrait du style. Cette fcondation
orale est si rare que j'ai voulu la citer ici. Elle ne produit,
d'ailleurs, que des fleurs striles.

Morel qui tait au bureau de la presse et dont personne ne connaissait
la situation irrgulire affectait de trouver, son sang franais
bouillant dans ses veines comme le jus des raisins de Combray, que
c'tait peu de chose que d'tre dans un bureau pendant la guerre et
feignait de vouloir s'engager (alors qu'il n'avait qu' rejoindre)
pendant que Mme Verdurin faisait tout ce qu'elle pouvait pour lui
persuader de rester  Paris. Certes, elle tait indigne que M. de
Cambremer,  son ge, ft dans un tat-major, et de tout homme qui
n'allait pas chez elle elle disait: O est-ce qu'il a encore trouv le
moyen de se cacher celui-l?, et si on affirmait que celui-l tait en
premire ligne depuis le premier jour, rpondait sans scrupule de mentir
ou peut-tre par habitude de se tromper: Mais pas du tout, il n'a pas
boug de Paris, il fait quelque chose d' peu prs aussi dangereux que
de promener un ministre, c'est moi qui vous le dis, je vous en rponds,
je le sais par quelqu'un qui l'a vu; mais pour les fidles ce n'tait
pas la mme chose, elle ne voulait pas les laisser partir, considrant
la guerre comme une grande ennuyeuse qui les faisait la lcher; aussi
faisait-elle toutes les dmarches pour qu'ils restassent, ce qui lui
donnerait le double plaisir de les avoir  dner et, quand ils n'taient
pas encore arrivs ou dj partis, de fltrir leur inaction. Encore
fallait-il que le fidle se prtt  cet embusquage, et elle tait
dsole de voir Morel feindre de vouloir s'y montrer rcalcitrant; aussi
lui disait-elle: Mais si, vous servez dans ce bureau, et plus qu'au
front. Ce qu'il faut, c'est d'tre utile, faire vraiment partie de la
guerre, en tre. Il y a ceux qui en sont et les embusqus. Eh bien,
vous, vous en tes, et, soyez tranquille, tout le monde le sait,
personne ne vous jette la pierre. Telle dans des circonstances
diffrentes, quand pourtant les hommes n'taient pas aussi rares et
qu'elle n'tait pas oblige comme maintenant d'avoir surtout des femmes,
si l'un d'eux perdait sa mre, elle n'hsitait pas  lui persuader qu'il
pouvait sans inconvnient continuer  venir  ses rceptions. Le
chagrin se porte dans le coeur. Vous voudriez aller au bal (elle n'en
donnait pas), je serais la premire  vous le dconseiller, mais ici, 
mes petits mercredis ou dans une baignoire, personne ne s'en tonnera.
On sait bien que vous avez du chagrin... Maintenant les hommes taient
plus rares, les deuils plus frquents, inutiles mme  les empcher
d'aller dans le monde, la guerre suffisait. Elle voulait leur persuader
qu'ils taient plus utiles  la France en restant  Paris, comme elle
leur et assur autrefois que le dfunt et t plus heureux de les voir
se distraire. Malgr tout elle avait peu d'hommes, peut-tre
regrettait-elle parfois d'avoir consomm avec M. de Charlus une rupture
sur laquelle il n'y avait plus  revenir.

Mais si M. de Charlus et Mme Verdurin ne se frquentaient plus,
chacun--avec quelques petites diffrences sans grande
importance--continuait, comme si rien n'avait chang, Mme Verdurin 
recevoir, M. de Charlus  aller  ses plaisirs: par exemple, chez Mme
Verdurin, Cottard assistait maintenant aux rceptions dans un uniforme
de colonel de l'le du Rve, assez semblable  celui d'un amiral
hatien et sur le drap duquel un large ruban bleu ciel rappelait celui
des Enfants de Marie; quant  M. de Charlus, se trouvant dans une
ville d'o les hommes dj faits, qui avaient t jusqu'ici son got,
avaient disparu, il faisait comme certains Franais, amateurs de femmes
en France et vivant aux colonies: il avait, par ncessit d'abord, pris
l'habitude et ensuite le got des petits garons. Encore le premier de
ces traits caractristiques du salon Verdurin s'effaa-t-il assez vite,
car Cottard mourut bientt face  l'ennemi, dirent les journaux, bien
qu'il n'et pas quitt Paris, mais se ft, en effet, surmen pour son
ge, suivi bientt par M. Verdurin, dont la mort chagrina une seule
personne qui fut, le croirait-on, Elstir. J'avais pu tudier son oeuvre 
un point de vue en quelque sorte absolu. Mais lui, surtout au fur et 
mesure qu'il vieillissait, la reliait superstitieusement  la socit
qui lui avait fourni ses modles et, aprs s'tre ainsi, par l'alchimie
des impressions, transforme chez lui en oeuvres d'art, lui avait donn
son public, ses spectateurs. De plus en plus enclin  croire
matriellement qu'une part notable de la beaut rside dans les choses,
ainsi que, pour commencer, il avait ador en Mme Elstir le type de
beaut un peu lourde qu'il avait poursuivie, caress dans des peintures,
des tapisseries, il voyait disparatre avec M. Verdurin un des derniers
vestiges du cadre social, du cadre prissable--aussi vite caduc que les
modes vestimentaires elles-mmes qui en font partie--qui soutient un
art, certifie son authenticit, comme la Rvolution en dtruisant les
lgances du XVIIIe aurait pu dsoler un peintre de Ftes galantes ou
affliger Renoir la disparition de Montmartre et du Moulin de la Galette;
mais surtout en M. Verdurin il voyait disparatre les yeux, le cerveau,
qui avaient eu de sa peinture la vision la plus juste, o cette
peinture,  l'tat de souvenir aim, rsidait en quelque sorte. Sans
doute des jeunes gens avaient surgi qui aimaient aussi la peinture, mais
une autre peinture, et qui n'avaient pas comme Swann, comme M. Verdurin,
reu des leons de got de Whistler, des leons de vrit de Monet, leur
permettant de juger Elstir avec justice. Aussi celui-ci se sentait-il
plus seul  la mort de M. Verdurin avec lequel il tait pourtant
brouill depuis tant d'annes, et ce fut pour lui comme un peu de la
beaut de son oeuvre qui s'clipsait avec un peu de ce qui existait dans
l'univers de conscience de cette beaut.

Quant au changement qui avait affect les plaisirs de M. de Charlus, il
resta intermittent. Entretenant une nombreuse correspondance avec le
front il ne manquait pas de permissionnaires assez mrs. En somme,
d'une manire gnrale, Mme Verdurin continua  recevoir et M. de
Charlus  aller  ses plaisirs comme si rien n'avait chang. Et pourtant
depuis deux ans l'immense tre humain appel France et dont, mme au
point de vue purement matriel, on ne ressent la beaut colossale que si
on aperoit la cohsion des millions d'individus qui comme des cellules
aux formes varies le remplissent, comme autant de petits polygones
intrieurs, jusqu'au bord extrme de son primtre, et si on le voit 
l'chelle o un infusoire, une cellule, verrait un corps humain,
c'est--dire grand comme le Mont Blanc, s'tait affront en une
gigantesque querelle collective avec cet autre immense conglomrat
d'individus qu'est l'Allemagne. Au temps o je croyais ce qu'on disait,
j'aurais t tent, en entendant l'Allemagne, puis la Bulgarie, puis la
Grce protester de leurs intentions pacifiques, d'y ajouter foi. Mais
depuis que la vie avec Albertine et avec Franoise m'avait habitu 
souponner chez elles des penses, des projets qu'elles n'exprimaient
pas, je ne laissais aucune parole juste en apparence de Guillaume II, de
Ferdinand de Bulgarie, de Constantin de Grce, tromper mon instinct qui
devinait ce que machinait chacun d'eux. Et sans doute mes querelles avec
Franoise, avec Albertine, n'avaient t que des querelles
particulires, n'intressant que la vie de cette petite cellule
spirituelle qu'est un tre. Mais de mme qu'il est des corps d'animaux,
des corps humains, c'est--dire des assemblages de cellules dont chacun
par rapport  une seule est grand comme une montagne, de mme il existe
d'normes entassements organiss d'individus qu'on appelle nations; leur
vie ne fait que rpter en les amplifiant la vie des cellules
composantes; et qui n'est pas capable de comprendre le mystre, les
ractions, les lois de celles-ci, ne prononcera que des mots vides quand
il parlera des luttes entre nations. Mais s'il est matre de la
psychologie des individus, alors ces masses colossales d'individus
conglomrs s'affrontant l'une l'autre prendront  ses yeux une beaut
plus puissante que la lutte naissant seulement du conflit de deux
caractres; et il les verra  l'chelle o verraient le corps d'un homme
de haute taille des infusoires dont il faudrait plus de dix mille pour
remplir un cube d'un millimtre de ct. Telles depuis quelque temps, la
grande figure France remplie jusqu' son primtre de millions de petits
polygones aux formes varies, et la figure remplie d'encore plus de
polygones Allemagne, avaient entre elles deux une de ces querelles,
comme en ont, dans une certaine mesure, des individus.

Mais les coups qu'elles changeaient taient rgls par cette boxe
innombrable dont Saint-Loup m'avait expos les principes; et parce que
mme en les considrant du point de vue des individus elles en taient
de gants assemblages, la querelle prenait des formes immenses et
magnifiques, comme le soulvement d'un ocan aux millions de vagues qui
essaye de rompre une ligne sculaire de falaises, comme des glaciers
gigantesques qui tentent dans leurs oscillations lentes et destructrices
de briser le cadre de montagne o ils sont circonscrits. Malgr cela, la
vie continuait presque semblable pour bien des personnes qui ont figur
dans ce rcit, et notamment pour M. de Charlus et pour les Verdurin,
comme si les Allemands n'avaient pas t aussi prs d'eux, la permanence
menaante bien qu'actuellement enraye d'un pril nous laissant
entirement indiffrents si nous ne nous le reprsentons pas. Les gens
vont d'habitude  leurs plaisirs sans penser jamais que, si les
influences tiolantes et modratrices venaient  cesser, la
prolifration des infusoires atteindrait son maximum, c'est--dire,
faisant en quelques jours un bond de plusieurs millions de lieues,
passerait d'un millimtre cube  une masse un million de fois plus
grande que le soleil, ayant en mme temps dtruit tout l'oxygne, toutes
les substances dont nous vivons, et qu'il n'y aurait plus ni humanit,
ni animaux, ni terre, ou, sans songer qu'une irrmdiable et fort
vraisemblable catastrophe pourrait tre dtermine dans l'ther par
l'activit incessante et frntique que cache l'apparente immutabilit
du soleil, ils s'occupent de leurs affaires sans penser  ces deux
mondes, l'un trop petit, l'autre trop grand pour qu'ils aperoivent les
menaces cosmiques qu'ils font planer autour de nous. Tels les Verdurin
donnaient des dners (puis bientt Mme Verdurin seule, aprs la mort de
M. Verdurin) et M. de Charlus allait  ses plaisirs sans gure songer
que les Allemands fussent--immobiliss, il est vrai, par une sanglante
barrire toujours renouvele-- une heure d'automobile de Paris. Les
Verdurin y pensaient pourtant, dira-t-on, puisqu'ils avaient un salon
politique o on discutait chaque soir de la situation, non seulement des
armes, mais des flottes. Ils pensaient, en effet,  ces hcatombes de
rgiments anantis, de passagers engloutis, mais une opration inverse
multiplie  tel point ce qui concerne notre bien tre et divise par un
chiffre tellement formidable ce qui ne le concerne pas, que la mort de
millions d'inconnus nous chatouille  peine et presque moins
dsagrablement qu'un courant d'air. Mme Verdurin, souffrant pour ses
migraines de ne plus avoir de croissant  tremper dans son caf au lait,
avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s'en faire
faire dans certain restaurant dont nous avons parl. Cela avait t
presque aussi difficile  obtenir des pouvoirs publics que la nomination
d'un gnral. Elle reprit son premier croissant le matin o les journaux
narraient le naufrage du _Lusitania_. Tout en trempant le croissant dans
le caf au lait et donnant des pichenettes  son journal pour qu'il pt
se tenir grand ouvert sans qu'elle et besoin de dtourner son autre
main des trempettes, elle disait: Quelle horreur! Cela dpasse en
horreur les plus affreuses tragdies. Mais la mort de tous ces noys ne
devait lui apparatre que rduite au milliardime, car tout en faisant,
la bouche pleine, ces rflexions dsoles, l'air qui surnageait sur sa
figure, amen probablement l par la saveur du croissant, si prcieux
contre la migraine, tait plutt celui d'une douce satisfaction.

       *       *       *       *       *

M. de Charlus allait plus loin que ne pas souhaiter passionnment la
victoire de la France; il souhaitait sans se l'avouer sinon que
l'Allemagne triompht, du moins qu'elle ne ft pas crase comme tout le
monde le souhaitait. La cause en tait que dans ces querelles les grands
ensembles d'individus appels nations se comportent eux-mmes, dans une
certaine mesure, comme des individus. La logique qui les conduit est
tout intrieure et perptuellement refondue par la passion, comme celle
de gens affronts dans une querelle amoureuse ou domestique, comme la
querelle d'un fils avec son pre, d'une cuisinire avec sa patronne,
d'une femme avec son mari. Celle qui a tort croit cependant avoir
raison--comme c'tait le cas pour l'Allemagne--et celle qui a raison
donne parfois de son bon droit des arguments qui ne lui paraissent
irrfutables que parce qu'ils rpondent  sa passion. Dans ces querelles
d'individus, pour tre convaincu du bon droit de n'importe laquelle des
parties, le plus sr est d'tre cette partie-l, un spectateur ne
l'approuvera jamais aussi compltement. Or, dans les nations,
l'individu, s'il fait vraiment partie de la nation, n'est qu'une cellule
de l'individu: nation. Le bourrage de crne est un mot vide de sens.
Et-on dit aux Franais qu'ils allaient tre battus qu'aucun Franais ne
se ft moins dsespr que si on lui avait dit qu'il allait tre tu par
les berthas. Le vritable bourrage de crne on se le fait  soi-mme par
l'esprance qui est un genre de l'instinct de conservation d'une nation
si l'on est vraiment membre vivant de cette nation. Pour rester aveugle
sur ce qu'a d'injuste la cause de l'individu Allemagne, pour reconnatre
 tout instant ce qu'a de juste la cause de l'individu France, le plus
sr n'tait pas pour un Allemand de n'avoir pas de jugement, pour un
Franais d'en avoir, le plus sr pour l'un ou pour l'autre c'tait
d'avoir du patriotisme. M. de Charlus, qui avait de rares qualits
morales, qui tait accessible  la piti, gnreux, capable d'affection,
de dvouement, en revanche, pour des raisons diverses--parmi lesquelles
celle d'avoir eu une mre duchesse de Bavire pouvait jouer un
rle--n'avait pas de patriotisme. Il tait, par consquent, du corps
France comme du corps Allemagne. Si j'avais t moi-mme dnu de
patriotisme, au lieu de me sentir une des cellules du corps France, il
me semble que ma faon de juger la querelle n'et pas t la mme
qu'elle et pu tre autrefois. Dans mon adolescence, o je croyais
exactement ce qu'on me disait, j'aurais sans doute, en entendant le
gouvernement allemand protester de sa bonne foi, t tent de ne pas la
mettre en doute, mais depuis longtemps je savais que nos penses ne
s'accordent pas toujours avec nos paroles.

Mais enfin, je ne peux que supposer ce que j'aurais fait si je n'avais
pas t acteur, si je n'avais pas t une partie de l'acteur France,
comme dans mes querelles avec Albertine, o mon regard triste et ma
gorge oppresse taient une partie de mon individu passionnment
intress  ma cause, je ne pouvais arriver au dtachement. Celui de M.
de Charlus tait complet. Or, ds lors qu'il n'tait plus qu'un
spectateur, tout devait le porter  tre germanophile, du moment que,
n'tant pas vritablement franais, il vivait en France. Il tait trs
fin, les sots sont en tous pays les plus nombreux; nul doute que, vivant
en Allemagne, les sots d'Allemagne dfendant avec sottise et passion une
cause injuste ne l'eussent irrit; mais vivant en France, les sots
franais dfendant avec sottise et passion une cause juste ne
l'irritaient pas moins. La logique de la passion, ft-elle au service du
meilleur droit, n'est jamais irrfutable pour celui qui n'est pas
passionn. M. de Charlus relevait avec finesse chaque faux raisonnement
des patriotes. La satisfaction que cause  un imbcile son bon droit et
la certitude du succs vous laissent particulirement irrit. M. de
Charlus l'tait par l'optimisme triomphant de gens qui ne connaissaient
pas comme lui l'Allemagne et sa force, qui croyaient chaque mois  un
crasement pour le mois suivant, et au bout d'un an n'taient pas moins
assurs dans un nouveau pronostic, comme s'ils n'en avaient pas port,
avec tout autant d'assurance, d'aussi faux, mais qu'ils avaient oublis
disant, si on le leur rappelait, que ce n'tait pas la mme chose. Or,
M. de Charlus, qui avait certaines profondeurs dans l'esprit, n'et
peut-tre pas compris en Art que le ce n'est pas la mme chose oppos
par les dtracteurs de Monet  ceux qui leur disent on a dit la mme
chose pour Delacroix, rpondait  la mme tournure d'esprit. Enfin M.
de Charlus tait pitoyable, l'ide d'un vaincu lui faisait mal, il tait
toujours pour le faible, il ne lisait pas les chroniques judiciaires
pour ne pas avoir  souffrir dans sa chair des angoisses du condamn et
de l'impossibilit d'assassiner le juge, le bourreau, et la foule ravie
de voir que justice est faite. Il tait certain, en tout cas, que la
France ne pouvait plus tre vaincue, et, en revanche, il savait que les
Allemands souffraient de la famine, seraient obligs un jour ou l'autre
de se rendre  merci. Cette ide elle aussi lui tait rendue plus
dsagrable par ce fait qu'il vivait en France. Ses souvenirs de
l'Allemagne taient malgr tout lointains, tandis que les Franais qui
parlaient de l'crasement de l'Allemagne avec une joie qui lui
dplaisait, c'taient des gens dont les dfauts lui taient connus, la
figure antipathique. Dans ces cas-l on plaint plus ceux qu'on ne
connat pas, ceux qu'on imagine, que ceux qui sont tout prs de nous
dans la vulgarit de la vie quotidienne,  moins alors d'tre tout 
fait ceux-l, de ne faire qu'une chair avec eux; le patriotisme fait ce
miracle, on est pour son pays comme on est pour soi-mme dans une
querelle amoureuse. Aussi la guerre tait-elle pour M. de Charlus une
culture extraordinairement fconde de ces haines qui chez lui naissaient
en un instant, avaient une dure trs courte mais pendant laquelle il se
ft livr  toutes les violences. En lisant les journaux, l'air de
triomphe des chroniqueurs prsentant chaque jour l'Allemagne  bas: La
Bte aux abois, rduite  l'impuissance, alors que le contraire n'tait
que trop vrai, l'enivrait de rage par leur sottise allgre et froce.
Les journaux taient en partie rdigs  ce moment-l par des gens
connus qui trouvaient l une manire de reprendre du service, par des
Brichot, par des Norpois, par des Legrandin. M. de Charlus rvait de les
rencontrer, de les accabler des plus amers sarcasmes. Toujours
particulirement instruit des tares sexuelles, il les connaissait chez
quelques-uns qui, pensant qu'elles taient ignores chez eux, se
complaisaient  les dnoncer chez les souverains des Empires de proie,
chez Wagner, etc. Il brlait de se trouver face  face avec eux, de leur
mettre le nez dans leur propre vice devant tout le monde et de laisser
ces insulteurs d'un vaincu, dshonors et pantelants. M. de Charlus
enfin avait encore des raisons plus particulires d'tre ce
germanophile. L'une tait qu'homme du monde, il avait beaucoup vcu
parmi les gens du monde, parmi les gens honorables, parmi les hommes
d'honneur, de ces gens qui ne serreront pas la main  une fripouille, il
connaissait leur dlicatesse et leur duret; il les savait insensibles
aux larmes d'un homme qu'ils font chasser d'un cercle ou avec qui ils
refusent de se battre, dt leur acte de propret morale amener la mort
de la mre de la brebis galeuse. Malgr lui, quelque admiration qu'il
et pour l'Angleterre, cette Angleterre impeccable, incapable de
mensonge, empchant le bl et le lait d'entrer en Allemagne, c'tait un
peu cette nation d'hommes d'honneur, de tmoins patents, d'arbitres en
affaires d'honneur; tandis qu'il savait que des gens tars, des
fripouilles comme certains personnages de Dostoewski peuvent tre
meilleurs, et je n'ai jamais pu comprendre pourquoi il leur identifiait
les Allemands, le mensonge et la ruse ne leur suffisant pas pour faire
prjuger un bon coeur qu'il ne semble pas que les Allemands aient montr.
Enfin, un dernier trait compltera cette germanophilie de M. de Charlus:
il la devait, et par une raction trs bizarre,  son charlisme. Il
trouvait les Allemands fort laids, peut-tre parce qu'ils taient un peu
trop prs de son sang; il tait fou des Marocains, mais surtout des
Anglo-Saxons en qui il voyait comme des statues vivantes de Phidias. Or,
chez lui, le plaisir n'allait pas sans une certaine ide cruelle dont je
ne savais pas encore  ce moment-l toute la force; l'homme qu'il aimait
lui apparaissait comme un dlicieux bourreau. Il et cru, en prenant
parti contre les Allemands, agir comme il n'agissait que dans les heures
de volupt, c'est--dire en sens contraire de sa nature pitoyable,
c'est--dire enflamme pour le mal sduisant et crasant la vertueuse
laideur. Il en fut encore ainsi au moment du meurtre de Raspoutine,
meurtre auquel on fut surpris, d'ailleurs, de trouver un si fort cachet
de couleur russe, dans un souper  la Dostoewski (impression qui et
t encore bien plus forte si le public n'avait pas ignor de tout cela
ce que savait parfaitement M. de Charlus), parce que la vie nous doit
tellement que nous finissons par croire que la littrature n'a aucun
rapport avec elle et que nous sommes stupfaits de voir que les
prcieuses ides que les livres nous ont montres s'talent, sans peur
de s'abmer, gratuitement, naturellement, en pleine vie quotidienne et,
par exemple, qu'un souper, un meurtre, vnement russe, ont quelque
chose de russe.

La guerre se prolongeait indfiniment et ceux qui avaient annonc de
source sre, il y avait dj plusieurs annes, que les pourparlers de
paix taient commencs, spcifiant les clauses du trait, ne prenaient
pas la peine, quand ils causaient avec vous, de s'excuser de leurs
fausses nouvelles. Ils les avaient oublies et taient prts  en
propager sincrement d'autres, qu'ils oublieraient aussi vite. C'tait
l'poque o il y avait continuellement des raids de gothas; l'air
grsillait perptuellement d'une vibration vigilante et sonore
d'aroplanes franais. Mais parfois retentissait la sirne comme un
appel dchirant de Walkyrie--seule musique allemande qu'on et entendue
depuis la guerre--jusqu' l'heure o les pompiers annonaient que
l'alerte tait finie tandis qu' ct d'eux la berloque, comme un
invisible gamin, commentait  intervalles rguliers la bonne nouvelle et
jetait en l'air son cri de joie.

M. de Charlus tait tonn de voir que mme des gens comme Brichot qui
avant la guerre avaient t militaristes, reprochant surtout  la France
de ne pas l'tre assez, ne se contentaient pas de reprocher les excs de
son militarisme  l'Allemagne, mais mme son admiration de l'arme. Sans
doute ils changeaient d'avis ds qu'il s'agissait de ralentir la guerre
contre l'Allemagne et dnonaient avec raison les pacifistes. Mais, par
exemple, Brichot, ayant accept, malgr ses yeux, de rendre compte dans
des confrences de certains ouvrages parus chez les neutres, exaltait le
roman d'un Suisse o sont raills comme semence de militarisme deux
enfants tombant d'une admiration symbolique  la vue d'un dragon. Cette
raillerie avait de quoi dplaire pour d'autres raisons  M. de Charlus,
lequel estimait qu'un dragon peut tre quelque chose de fort beau. Mais
surtout il ne comprenait pas l'admiration de Brichot, sinon pour le
livre, que le baron n'avait pas lu, du moins pour son esprit, si
diffrent de celui qui animait Brichot avant la guerre. Alors tout ce
que faisait un militaire tait bien, ft-ce les irrgularits du gnral
de Boisdeffre, les travestissements et machinations du colonel du Paty
de Clam, le faux du colonel Henry. Par quelle volte-face extraordinaire
(et qui n'tait en ralit qu'une autre face de la mme passion fort
noble, la passion patriotique, oblige, de militariste qu'elle tait
quand elle luttait contre le dreyfusisme, lequel tait de tendances
antimilitaristes,  se faire presque antimilitariste puisque c'tait
maintenant contre la Germanie sur-militariste qu'elle luttait) Brichot
s'criait-il: Oh! le spectacle bien mirifique et digne d'attirer la
jeunesse d'un sicle tout de brutalit, ne connaissant que le culte de
la force: un dragon! On peut juger de ce que sera la vile soldatesque
d'une gnration leve dans le culte de ces manifestations de force
brutale! Voyons, me dit M. de Charlus, vous connaissez Brichot et
Cambremer. Chaque fois que je les vois ils me parlent de
l'extraordinaire manque de psychologie de l'Allemagne. Entre nous,
croyez-vous que jusqu'ici ils avaient eu grand souci de la psychologie,
et que mme maintenant ils soient capables d'en faire preuve? Mais
croyez bien que je n'exagre pas. Qu'il s'agisse du plus grand Allemand,
de Nietzsche, de Goethe, vous entendrez Brichot dire: Avec l'habituel
manque de psychologie qui caractrise la race teutonne. Il y a
videmment dans la guerre des choses qui me font plus de peine. Mais
avouez que c'est nervant. Norpois est plus fin, je le reconnais, bien
qu'il n'ait pas cess de se tromper depuis le commencement. Mais
qu'est-ce que a veut dire que ces articles qui excitent l'enthousiasme
universel? Mon cher Monsieur, vous savez aussi bien que moi ce que vaut
Brichot, que j'aime beaucoup, mme depuis le schisme qui m'a spar de
sa petite glise,  cause de quoi je le vois beaucoup moins. Mais enfin
j'ai une certaine considration pour ce rgent de collge, beau parleur
et fort instruit, et j'avoue que c'est fort touchant qu' son ge, et
diminu comme il est, car il l'est trs sensiblement depuis quelques
annes, il se soit remis, comme il dit,  servir. Mais enfin la bonne
intention est une chose, le talent en est une autre, et Brichot n'a
jamais eu de talent. J'avoue que je partage son admiration pour
certaines grandeurs de la guerre actuelle. Tout au plus est-il trange
qu'un partisan aveugle de l'Antiquit comme Brichot, qui n'avait pas
assez de sarcasmes pour Zola trouvant plus de posie dans un mnage
d'ouvriers, dans la mine, que dans les palais historiques, ou pour
Goncourt mettant Diderot au-dessus d'Homre et Watteau au-dessus de
Raphal, ne cesse de nous rpter que les Thermopyles, qu'Austerlitz
mme, ce n'tait rien  ct de Vauquois. Cette fois, du reste, le
public, qui avait rsist aux modernistes de la littrature et de l'art,
suit ceux de la guerre, parce que c'est une mode adopte de penser ainsi
et puis que les petits esprits sont crass non par la beaut, mais par
l'normit de l'action. On n'crit plus Kolossal qu'avec un K, mais, au
fond, ce devant quoi on s'agenouille c'est bien du colossal.

C'est, du reste, une trange chose, ajouta M. de Charlus de la petite
voix pointue qu'il prenait par moments. J'entends des gens qui ont l'air
trs heureux toute la journe, qui prennent d'excellents cocktails,
dclarer qu'ils ne pourront aller jusqu'au bout de la guerre, que leur
coeur n'aura pas la force, qu'ils ne peuvent pas penser  autre chose,
qu'ils mourront tout d'un coup, et le plus extraordinaire, c'est que
cela arrive en effet. Comme c'est curieux! Est-ce une question
d'alimentation, parce qu'ils n'ingreront plus que des choses mal
prpares, ou parce que pour prouver leur zle ils s'attellent  des
besognes vaines mais qui dtruisent le rgime qui les conservait? Mais
enfin j'enregistre un nombre tonnant de ces tranges morts prmatures,
prmatures au moins au gr du dfunt. Je ne sais plus ce que je vous
disais, que Brichot et Norpois admiraient cette guerre, mais quelle
singulire manire d'en parler! D'abord avez-vous remarqu ce
pullulement d'expressions nouvelles qu'emploie Norpois qui, quand elles
ont fini par s'user  force d'tre employes tous les jours--car
vraiment il est infatigable, et je crois que c'est la mort de ma tante
Villeparisis qui lui a donn une seconde jeunesse,--sont immdiatement
remplaces par d'autres lieux communs? Autrefois je me rappelle que vous
vous amusiez  noter ces modes de langage qui apparaissaient, se
maintenaient, puis disparaissaient: celui qui sme le vent rcolte la
tempte; les chiens aboient, la caravane passe; faites-moi de bonne
politique et je vous ferai de bonnes finances, disait le baron Louis; il
y a des symptmes qu'il serait exagr de prendre au tragique mais qu'il
convient de prendre au srieux; travailler pour le roi de Prusse
(celle-l a d'ailleurs ressuscit, ce qui tait infaillible). H bien,
depuis, hlas, que j'en ai vu mourir! Nous avons eu: le chiffon de
papier, les empires de proie, la fameuse kultur qui consiste 
assassiner des femmes et des enfants sans dfense, la victoire
appartient, comme disent les Japonais,  celui qui sait souffrir un
quart d'heure de plus que l'autre, les Germano-Touraniens, la barbarie
scientifique--si nous voulons gagner la guerre, selon la forte
expression de M. Lloyd George--enfin a ne se compte plus, et le mordant
des troupes, et le cran des troupes. Mme la syntaxe de l'excellent
Norpois subit du fait de la guerre une altration aussi profonde que la
fabrication du pain ou la rapidit des transports. Avez-vous remarqu
que l'excellent homme, tenant  proclamer ses dsirs comme une vrit
sur le point d'tre ralise, n'ose pas tout de mme employer le futur
pur et simple, qui risquerait d'tre contredit par les vnements, mais
a adopt comme signe de ce temps le verbe savoir? J'avouai  M. de
Charlus que je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire. Il me faut
noter ici que le duc de Guermantes ne partageait nullement le pessimisme
de son frre. Il tait, de plus, aussi anglophile que M. de Charlus
tait anglophobe. Enfin il tenait M. Caillaux pour un tratre qui
mritait mille fois d'tre fusill. Quand son frre lui demandait des
preuves de cette trahison, M. de Guermantes rpondait que s'il ne
fallait condamner que les gens qui signent un papier o ils dclarent
j'ai trahi on ne punirait jamais le crime de trahison. Mais pour le
cas o je n'aurais pas l'occasion d'y revenir, je noterai aussi que,
deux ans plus tard, le duc de Guermantes, anim du plus pur
anticaillautisme, rencontra un attach militaire anglais et sa femme,
couple remarquablement lettr avec lequel il se lia, comme au temps de
l'affaire Dreyfus avec les trois dames charmantes; que ds le premier
jour il eut la stupfaction, parlant de Caillaux dont il estimait la
condamnation certaine et le crime patent, d'entendre le couple charmant
et lettr dire: Mais il sera probablement acquitt, il n'y a absolument
rien contre lui. M. de Guermantes essaya d'allguer que M. de Norpois,
dans sa dposition, avait dit en regardant Caillaux atterr: Monsieur
Caillaux, vous tes le Giolitti de la France. Mais le couple charmant
avait souri, tourn M. de Norpois en ridicule, cit des preuves de son
gtisme et conclu qu'il avait dit cela devant M. Caillaux atterr,
disait le _Figaro_, mais probablement, en ralit, devant M. Caillaux
narquois. Les opinions du duc de Guermantes n'avaient pas tard 
changer. Attribuer ce changement  l'influence d'une Anglaise n'est pas
aussi extraordinaire que cela et pu paratre si on l'et prophtis
mme en 1919, o les Anglais n'appelaient les Allemands que les Huns et
rclamaient une froce condamnation contre les coupables. Leur opinion 
eux aussi devait changer et toute dcision tre approuve par eux qui
pouvait contrister la France et venir en aide  l'Allemagne. Pour
revenir  M. de Charlus: Mais si, rpondit-il  l'aveu que je ne le
comprenais pas: savoir, dans les articles de Norpois, est le signe du
futur, c'est--dire le signe des dsirs de Norpois et des dsirs de nous
tous d'ailleurs, ajouta-t-il, peut-tre sans une complte sincrit,
vous comprenez bien que si savoir n'tait pas devenu le simple signe
du futur, on comprendrait  la rigueur que le sujet de ce verbe pt tre
un pays, par exemple chaque fois que Norpois dit: L'Amrique ne saurait
rester indiffrente  ces violations rptes du droit, La monarchie
bicphale ne saurait manquer de venir  rsipiscence. Il est clair que
de telles phrases expriment les dsirs de Norpois (comme les miens,
comme les vtres), mais enfin, l le verbe peut encore garder malgr
tout son sens ancien, car un pays peut savoir, l'Amrique peut
savoir, la monarchie bicphale elle-mme peut savoir (malgr
l'ternel manque de psychologie), mais le doute n'est plus possible
quand Norpois crit: Ces dvastations systmatiques ne sauraient
persuader aux neutres, La rgion des lacs ne saurait manquer de tomber
 bref dlai aux mains des allis, Les rsultats de ces lections
neutralistes ne sauraient reflter l'opinion de la grande majorit du
pays. Or il est certain que ces dvastations, ces rgions et ces
rsultats de votes sont des choses inanimes qui ne peuvent pas
savoir. Par cette formule Norpois adresse simplement aux neutres
l'injonction ( laquelle j'ai le regret de constater qu'ils ne semblent
pas obir) de sortir de la neutralit ou aux rgions des lacs de ne plus
appartenir aux Boches (M. de Charlus mettait  prononcer le mot
boche le mme genre de hardiesse que jadis dans le train de Balbec 
parler des hommes dont le got n'est pas pour les femmes). D'ailleurs,
avez-vous remarqu avec quelles ruses Norpois a toujours commenc, ds
1914, ses articles aux neutres? Il commence par dclarer que, certes, la
France n'a pas  s'immiscer dans la politique de l'Italie ou de la
Roumanie ou de la Bulgarie, etc. C'est  ces puissances seules qu'il
convient de dcider en toute indpendance et en ne consultant que
l'intrt national si elles doivent ou non sortir de la neutralit. Mais
si ces premires dclarations de l'article (ce qu'on et appel
autrefois l'exorde) sont si remarquables et dsintresses, le morceau
suivant l'est gnralement beaucoup moins. Toutefois, en continuant, dit
en substance Norpois, il est bien clair que seules tireront un bnfice
matriel de la lutte les nations qui se seront ranges du ct du Droit
et de la Justice. On ne peut attendre que les allis rcompensent, en
leur octroyant leurs territoires d'o s'lve depuis des sicles la
plainte de leurs frres opprims, les peuples qui, suivant la politique
de moindre effort, n'auront pas mis leur pe au service des allis. Ce
premier pas fait vers un conseil d'intervention, rien n'arrte plus
Norpois, ce n'est plus seulement le principe mais l'poque de
l'intervention sur lesquels il donne des conseils de moins en moins
dguiss. Certes, dit-il en faisant ce qu'il appellerait lui-mme le
bon aptre, c'est  l'Italie,  la Roumanie seules de dcider de l'heure
opportune et de la forme sous laquelle il leur conviendra d'intervenir.
Elles ne peuvent pourtant ignorer qu' trop tergiverser elles risquent
de laisser passer l'heure. Dj les sabots des cavaliers russes font
frmir la Germanie traque d'une indicible pouvante. Il est bien
vident que les peuples qui n'auront fait que voler au secours de la
victoire, dont on voit dj l'aube resplendissante, n'auront nullement
droit  cette mme rcompense qu'ils peuvent encore en se htant, etc.
C'est comme au thtre quand on dit: Les dernires places qui restent
ne tarderont pas  tre enleves. Avis aux retardataires. Raisonnement
d'autant plus stupide que Norpois le refait tous les six mois, et dit
priodiquement  la Roumanie: L'heure est venue pour la Roumanie de
savoir si elle veut ou non raliser ses aspirations nationales. Qu'elle
attende encore, il risque d'tre trop tard. Or, depuis deux ans qu'il
le dit, non seulement le trop tard n'est pas encore venu, mais on ne
cesse de grossir les offres qu'on fait  la Roumanie. De mme il invite
la France, etc.,  intervenir en Grce en tant que puissance protectrice
parce que le trait qui liait la Grce  la Serbie n'a pas t tenu. Or,
de bonne foi, si la France n'tait pas en guerre et ne souhaitait pas le
concours ou la neutralit bienveillante de la Grce, aurait-elle l'ide
d'intervenir en tant que puissance protectrice, et le sentiment moral
qui la pousse  se rvolter parce que la Grce n'a pas tenu ses
engagements avec la Serbie ne se tait-il pas aussi ds qu'il s'agit de
violation tout aussi flagrante de la Roumanie et de l'Italie qui, avec
raison, je le crois, comme la Grce aussi, n'ont pas rempli leurs
devoirs, moins impratifs et tendus qu'on ne dit, d'allis de
l'Allemagne. La vrit c'est que les gens voient tout par leur journal,
et comment pourraient-ils faire autrement puisqu'ils ne connaissent pas
personnellement les gens ni les vnements dont il s'agit? Au temps de
l'affaire qui passionnait si bizarrement  une poque dont il est
convenu de dire que nous sommes spars par des sicles, car les
philosophes de la guerre ont accrdit que tout lien est rompu avec le
pass, j'tais choqu de voir des gens de ma famille accorder toute leur
estime  des anticlricaux, anciens communards que leur journal leur
avait prsents comme antidreyfusards, et honnir un gnral bien n et
catholique mais rvisionniste. Je ne le suis pas moins de voir tous les
Franais excrer l'Empereur Franois-Joseph qu'ils vnraient, avec
raison, je peux vous le dire, moi qui l'ai beaucoup connu et qu'il veut
bien traiter en cousin. Ah! je ne lui ai pas crit depuis la guerre,
ajouta-t-il comme avouant hardiment une faute qu'il savait trs bien
qu'on ne pouvait blmer. Si, la premire anne, et une seule fois. Mais
qu'est-ce que vous voulez, cela ne change rien  mon respect pour lui,
mais j'ai ici beaucoup de jeunes parents qui se battent dans nos lignes
et qui trouveraient, je le sais, fort mauvais que j'entretienne une
correspondance suivie avec le chef d'une nation en guerre avec nous. Que
voulez-vous? me critique qui voudra, ajouta-t-il, comme s'exposant
hardiment  mes reproches, je n'ai pas voulu qu'une lettre signe
Charlus arrivt en ce moment  Vienne. La plus grande critique que
j'adresserais au vieux souverain, c'est qu'un seigneur de son rang, chef
d'une des maisons les plus anciennes et les plus illustres d'Europe, se
soit laiss mener par ce petit hobereau, fort intelligent d'ailleurs,
mais enfin par un simple parvenu comme Guillaume de Hohenzollern. Ce
n'est pas une des anomalies les moins choquantes de cette guerre. Et
comme, ds qu'il se replaait au point de vue nobiliaire, qui pour lui
au fond dominait tout, M. de Charlus arrivait  d'extraordinaires
enfantillages, il me dit du mme ton qu'il m'et parl de la Marne ou de
Verdun qu'il y avait des choses capitales et fort curieuses que ne
devrait pas omettre celui qui crirait l'histoire de cette guerre.
Ainsi, me dit-il, par exemple, tout le monde est si ignorant que
personne n'a fait remarquer cette chose si marquante: le grand matre de
l'ordre de Malte, qui est un pur boche, n'en continue pas moins de vivre
 Rome o il jouit, en tant que grand matre de notre ordre, du
privilge de l'exterritorialit. C'est intressant, ajouta-t-il d'un
air de me dire: Vous voyez que vous n'avez pas perdu votre soire en me
rencontrant. Je le remerciai et il prit l'air modeste de quelqu'un qui
n'exige pas de salaire. Qu'est-ce que j'tais donc en train de vous
dire? Ah! oui, que les gens hassaient maintenant Franois-Joseph,
d'aprs leur journal. Pour le roi Constantin de Grce et le tzar de
Bulgarie, le public a oscill,  diverses reprises, entre l'aversion et
la sympathie, parce qu'on disait tour  tour qu'ils se mettaient du ct
de l'Entente ou de ce que Norpois appelle les Empires centraux. C'est
comme quand il nous rpte  tout moment que l'heure de Venizelos va
sonner. Je ne doute pas que M. Venizelos soit un homme d'tat plein de
capacit, mais qui nous dit que les Grecs dsirent tant que cela
Venizelos? Il voulait, nous dit-on, que la Grce tnt ses engagements
envers la Serbie. Encore faudrait-il savoir quels taient ces
engagements et s'ils taient plus tendus que ceux que l'Italie et la
Roumanie ont cru pouvoir violer. Nous avons de la faon dont la Grce
excute ses traits et respecte sa constitution un souci que nous
n'aurions certainement pas si ce n'tait pas notre intrt. Qu'il n'y
ait pas eu la guerre, croyez-vous que les puissances garantes auraient
mme fait attention  la dissolution des Chambres? Je vois simplement
qu'on retire un  un ses appuis au Roi de Grce pour pouvoir le jeter
dehors ou l'enfermer le jour o il n'aura plus d'arme pour le dfendre.
Je vous disais que le public ne juge le Roi de Grce et le Roi des
Bulgares que d'aprs les journaux. Et comment pourraient-ils penser sur
eux autrement que par le journal puisqu'ils ne les connaissent pas? Moi
je les ai vus normment, j'ai beaucoup connu, quand il tait diadoque,
Constantin de Grce, qui tait une pure merveille. J'ai toujours pens
que l'Empereur Nicolas avait eu un norme sentiment pour lui. En tout
bien tout honneur, bien entendu. La princesse Christian en parlait
ouvertement, mais c'est une gale. Quant au tzar des Bulgares, c'est une
fine coquine, une vraie affiche, mais trs intelligent, un homme
remarquable. Il m'aime beaucoup.

M. de Charlus, qui pouvait tre si agrable, devenait odieux quand il
abordait ces sujets. Il y apportait la satisfaction qui agace dj chez
un malade qui vous fait tout le temps valoir sa bonne sant. J'ai
souvent pens que, dans le tortillard de Balbec, les fidles qui
souhaitaient tant les aveux devant lesquels il se drobait n'auraient
peut-tre pas pu supporter cette espce d'ostentation d'une manie et,
mal  l'aise, respirant mal comme dans une chambre de malade ou devant
un morphinomane qui tirerait devant vous sa seringue, ce fussent eux qui
eussent mis fin aux confidences qu'ils croyaient dsirer. De plus, on
tait agac d'entendre accuser tout le monde, et probablement bien
souvent sans aucune espce de preuve, par quelqu'un qui s'omettait
lui-mme de la catgorie spciale  laquelle on savait pourtant qu'il
appartenait et o il rangeait si volontiers les autres. Enfin, lui si
intelligent, s'tait fait  cet gard une petite philosophie troite (
la base de laquelle il y avait peut-tre un rien des curiosits que
Swann trouvait dans la vie) expliquant tout par ces causes spciales
et o, comme chaque fois qu'on verse dans son dfaut, il tait non
seulement au-dessous de lui-mme mais exceptionnellement satisfait de
lui. C'est ainsi que lui si grave, si noble, eut le sourire le plus
niais pour achever la phrase que voici: Comme il y a de fortes
prsomptions du mme genre que pour Ferdinand de Cobourg  l'gard de
l'Empereur Guillaume, cela pourrait tre la cause pour laquelle le tzar
Ferdinand s'est mis du ct des Empires de proie. Dame, au fond, c'est
trs comprhensible, on est indulgent pour une _soeur_, on ne lui refuse
rien. Je trouve que ce serait trs joli comme explication de l'alliance
de la Bulgarie avec l'Allemagne. Et de cette explication stupide M. de
Charlus rit longuement comme s'il l'avait vraiment trouve trs
ingnieuse alors que, mme si elle avait repos sur des faits vrais,
elle tait aussi purile que les rflexions que M. de Charlus faisait
sur la guerre quand il la jugeait en tant que fodal ou que chevalier de
Saint-Jean de Jrusalem. Il finit par une remarque juste: Ce qui est
tonnant, dit-il, c'est que ce public qui ne juge ainsi des hommes et
des choses de la guerre que par les journaux est persuad qu'il juge par
lui-mme. En cela M. de Charlus avait raison. On m'a racont qu'il
fallait voir les moments de silence et d'hsitation qu'avait Mme de
Forcheville, pareils  ceux qui sont ncessaires, non pas mme seulement
 l'nonciation, mais  la formation d'une opinion personnelle, avant de
dire, sur le ton d'un sentiment intime: Non, je ne crois pas qu'ils
prendront Varsovie; Je n'ai pas l'impression qu'on puisse passer un
second hiver; Ce que je ne voudrais pas, c'est une paix boiteuse; Ce
qui me fait peur, si vous voulez que je vous le dise, c'est la Chambre;
Si, j'estime tout de mme qu'on pourrait percer. Et pour dire cela
Odette prenait un air mivre qu'elle poussait  l'extrme quand elle
disait: Je ne dis pas que les armes allemandes ne se battent pas bien,
mais il leur manque ce qu'on appelle le cran. Pour prononcer le cran
(et mme simplement pour le mordant) elle faisait avec sa main le
geste de ptrissage et avec ses yeux le clignement des rapins employant
un terme d'atelier. Son langage  elle tait pourtant plus encore
qu'autrefois la trace de son admiration pour les Anglais, qu'elle
n'tait plus oblige de se contenter d'appeler comme autrefois nos
voisins d'outre-Manche, ou tout au plus nos amis les Anglais, mais nos
loyaux allis! Inutile de dire qu'elle ne se faisait pas faute de citer
 tout propos l'expression de fair play pour montrer les Anglais
trouvant les Allemands des joueurs incorrects, et ce qu'il faut c'est
gagner la guerre, comme disent nos braves allis. Tout au plus
associait-elle assez maladroitement le nom de son gendre  tout ce qui
touchait les soldats anglais et au plaisir qu'il trouvait  vivre dans
l'intimit des Australiens aussi bien que des cossais, des
No-Zlandais et des Canadiens. Mon gendre Saint-Loup connat
maintenant l'argot de tous les braves tommies, il sait se faire
entendre de ceux des plus lointains dominions et, aussi bien qu'avec
le gnral commandant la base, fraternise avec le plus humble private.

Que cette parenthse sur Mme de Forcheville m'autorise, tandis que je
descends les boulevards cte  cte avec M. de Charlus,  une autre plus
longue encore, mais utile pour dcrire cette poque, sur les rapports de
Mme Verdurin avec Brichot. En effet, si le pauvre Brichot tait, ainsi
que Norpois, jug sans indulgence par M. de Charlus (parce que celui-ci
tait  la fois trs fin et plus ou moins inconsciemment germanophile),
il tait encore bien plus maltrait par les Verdurin. Sans doute ceux-ci
taient chauvins, ce qui et d les faire se plaire aux articles de
Brichot, lesquels d'autre part n'taient pas infrieurs  bien des
crits o se dlectait Mme Verdurin. Mais d'abord on se rappelle
peut-tre que, dj  la Raspelire, Brichot tait devenu pour les
Verdurin du grand homme qu'il leur avait paru tre autrefois, sinon une
tte de Turc comme Saniette, du moins l'objet de leurs railleries 
peine dguises. Du moins restait-il,  ce moment-l, un fidle entre
les fidles, ce qui lui assurait une part des avantages prvus
tacitement par les statuts  tous les membres fondateurs associs du
petit groupe. Mais au fur et  mesure que,  la faveur de la guerre
peut-tre, ou par la rapide cristallisation d'une lgance si longtemps
retarde, mais dont tous les lments ncessaires et rests invisibles
saturaient depuis longtemps le salon des Verdurin, celui-ci s'tait
ouvert  un monde nouveau et que les fidles, appts d'abord de ce monde
nouveau, avaient fini par tre de moins en moins invits, un phnomne
parallle se produisait pour Brichot. Malgr la Sorbonne, malgr
l'Institut, sa notorit n'avait pas jusqu' la guerre dpass les
limites du salon Verdurin. Mais quand il se mit  crire, presque
quotidiennement, des articles pars de ce faux brillant qu'on l'a vu si
souvent dpenser sans compter pour les fidles, riches, d'autre part,
d'une rudition fort relle, et qu'en vrai sorbonien il ne cherchait pas
 dissimuler de quelques formes plaisantes qu'il l'entourt, le grand
monde fut littralement bloui. Pour une fois, d'ailleurs, il donnait
sa faveur  quelqu'un qui tait loin d'tre une nullit et qui pouvait
retenir l'attention par la fertilit de son intelligence et les
ressources de sa mmoire. Et pendant que trois duchesses allaient passer
la soire chez Mme Verdurin, trois autres se disputaient l'honneur
d'avoir chez elles  dner le grand homme, lequel acceptait chez l'une,
se sentant d'autant plus libre que Mme Verdurin, exaspre du succs que
ses articles rencontraient auprs du faubourg Saint-Germain, avait soin
de ne jamais avoir Brichot chez elle quand il devait s'y trouver quelque
personne brillante qu'il ne connaissait pas encore et qui se hterait de
l'attirer. Ce fut ainsi que le journalisme, dans lequel Brichot se
contentait, en somme, de donner tardivement, avec honneur et en change
d'moluments superbes, ce qu'il avait gaspill toute sa vie gratis et
incognito dans le salon des Verdurin (car ses articles ne lui cotaient
pas plus de peine, tant il tait disert et savant, que ses causeries)
et conduit, et parut mme un moment conduire Brichot  une gloire
inconteste, s'il n'y avait pas eu Mme Verdurin. Certes, les articles de
Brichot taient loin d'tre aussi remarquables que le croyaient les gens
du monde. La vulgarit de l'homme apparaissait  tout instant sous le
pdantisme du lettr. Et  ct d'images qui ne voulaient rien dire du
tout (les Allemands ne pourront plus regarder en face la statue de
Beethoven; Schiller a d frmir dans son tombeau; l'encre qui avait
paraph la neutralit de la Belgique tait  peine sche; Lnine parle,
mais autant en emporte le vent de la steppe), c'taient des trivialits
telles que: Vingt mille prisonniers, c'est un chiffre; Notre
commandement saura ouvrir l'oeil et le bon; Nous voulons vaincre, un
point c'est tout. Mais, mls  tout cela, tant de savoir, tant
d'intelligence, de si justes raisonnements. Or, Mme Verdurin ne
commenait jamais un article de Brichot sans la satisfaction pralable
de penser qu'elle allait y trouver des choses ridicules, et le lisait
avec l'attention la plus soutenue pour tre certaine de ne les pas
laisser chapper. Or, il tait malheureusement certain qu'il y en avait
quelques-unes. On n'attendait mme pas de les avoir trouves. La
citation la plus heureuse d'un auteur vraiment peu connu, au moins dans
l'oeuvre  laquelle Brichot se reportait, tait incrimine comme preuve
du pdantisme le plus insoutenable et Mme Verdurin attendait avec
impatience l'heure du dner pour dchaner les clats de rire de ses
convives. H bien, qu'est-ce que vous avez dit du Brichot de ce soir?
J'ai pens  vous en lisant la citation de Cuvier. Ma parole, je crois
qu'il devient fou.--Je ne l'ai pas encore lu, disait un
fidle.--Comment, vous ne l'avez pas encore lu? Mais vous ne savez pas
les dlices que vous vous refusez. C'est--dire que c'est d'un ridicule
 mourir. Et contente au fond que quelqu'un n'et pas encore lu le
Brichot pour avoir l'occasion d'en mettre elle-mme en lumire les
ridicules, Mme Verdurin disait au matre d'htel d'apporter _le Temps_
et faisait elle-mme la lecture  haute voix, en faisant sonner avec
emphase les phrases les plus simples. Aprs le dner, pendant toute la
soire; cette campagne anti-brichotiste continuait, mais avec de fausses
rserves. Je ne le dis pas trop haut parce que j'ai peur que l-bas,
disait-elle en montrant la comtesse Mol, on n'admire assez cela. Les
gens du monde sont plus nafs qu'on ne croit. Mme Mol,  qui on
tchait de faire entendre, en parlant assez fort, qu'on parlait d'elle,
tout en s'efforant de lui montrer par des baissements de voix, qu'on
n'aurait pas voulu tre entendu d'elle, reniait lchement Brichot
qu'elle galait en ralit  Michelet. Elle donnait raison  Mme
Verdurin, et pour terminer pourtant par quelque chose qui lui paraissait
incontestable, disait: Ce qu'on ne peut pas lui retirer, c'est que
c'est bien crit.--Vous trouvez a bien crit, vous? disait Mme
Verdurin, moi je trouve a crit comme par un cochon, audace qui
faisait rire les gens du monde, d'autant plus que Mme Verdurin,
effarouche elle-mme par le mot de cochon, l'avait prononc en le
chuchotant la main rabattue sur les lvres. Sa rage contre Brichot
croissait d'autant plus que celui-ci talait navement la satisfaction
de son succs, malgr les accs de mauvaise humeur que provoquait chez
lui la censure, chaque fois que, comme il le disait avec son habitude
d'employer les mots nouveaux pour montrer qu'il n'tait pas trop
universitaire, elle avait caviard une partie de son article. Devant
lui Mme Verdurin ne laissait pas trop voir, sauf par une maussaderie qui
et averti un homme plus perspicace, le peu de cas qu'elle faisait de ce
qu'il crivait. Elle lui reprocha seulement une fois d'crire si souvent
je. Et il avait, en effet, l'habitude de l'crire continuellement,
d'abord parce que, par habitude de professeur, il se servait constamment
d'expressions comme j'accorde que, je veux bien que l'norme
dveloppement des fronts ncessite, etc., mais surtout parce que,
ancien antidreyfusard militant qui flairait la prparation germanique
bien longtemps avant la guerre, il s'tait trouv crire trs souvent:
J'ai dnonc ds 1897; j'ai signal en 1901; j'ai averti dans ma
petite brochure aujourd'hui rarissime (_habent sua fata libelli_), et
ensuite l'habitude lui tait reste. Il rougit fortement de
l'observation de Mme Verdurin, qui lui fut faite d'un ton aigre. Vous
avez raison, Madame, quelqu'un qui n'aimait pas plus les jsuites que M.
Combes, encore qu'il n'ait pas eu de prface de notre doux matre en
scepticisme dlicieux, Anatole France, qui fut si je ne me trompe mon
adversaire... avant le Dluge, a dit que le _moi_ est toujours
hassable.  partir de ce moment Brichot remplaa _je_ par _on_, mais
_on_ n'empchait pas le lecteur de voir que l'auteur parlait de lui et
permit  l'auteur de ne plus cesser de parler de lui, de commenter la
moindre de ses phrases, de faire un article sur une seule ngation,
toujours  l'abri de _on_. Par exemple, Brichot avait-il dit, ft-ce
dans un autre article, que les armes allemandes avaient perdu de leur
valeur, il commenait ainsi: On ne camoufle pas ici la vrit. On a dit
que les armes allemandes avaient perdu de leur valeur. On n'a pas dit
qu'elles n'avaient plus une grande valeur. Encore moins crira-t-on
qu'elles n'ont plus aucune valeur. On ne dira pas non plus que le
terrain gagn, s'il n'est pas, etc. Bref, rien qu' noncer tout ce
qu'il ne dirait pas,  rappeler tout ce qu'il avait dit il y avait
quelques annes, et ce que Clausewitz, Ovide, Apollonius de Tyane
avaient dit il y avait plus ou moins de sicles, Brichot aurait pu
constituer aisment la matire d'un fort volume. Il est  regretter
qu'il n'en ait pas publi, car ces articles si nourris sont maintenant
difficiles  retrouver. Le faubourg Saint-Germain, chapitr par Mme
Verdurin, commena par rire de Brichot chez elle, mais continua, une
fois sorti du petit clan,  admirer Brichot. Puis se moquer de lui
devint une mode comme 'avait t de l'admirer, et celles mmes qu'il
continuait d'intresser en secret, ds le temps qu'elles lisaient son
article, s'arrtaient et riaient ds qu'elles n'taient plus seules,
pour ne pas avoir l'air moins fines que les autres. Jamais on ne parla
tant de Brichot qu' cette poque dans le petit clan, mais par drision.
On prenait comme critrium de l'intelligence de tout nouveau ce qu'il
pensait des articles de Brichot; s'il rpondait mal la premire fois, on
ne se faisait pas faute de lui apprendre  quoi l'on reconnat que les
gens sont intelligents.

Enfin, mon pauvre ami, continua M. de Charlus, tout cela est
pouvantable et nous avons plus que d'ennuyeux articles  dplorer. On
parle de vandalisme, de statues dtruites. Mais est-ce que la
destruction de tant de merveilleux jeunes gens, qui taient des statues
polychromes incomparables, n'est pas du vandalisme aussi? Est-ce qu'une
ville qui n'aura plus de beaux hommes ne sera pas comme une ville dont
toute la statuaire aurait t brise? Quel plaisir puis-je avoir  aller
dner au restaurant quand j'y suis servi par de vieux bouffons moussus
qui ressemblent au Pre Didon, si ce n'est pas par des femmes en
cornette qui me font croire que je suis entr au bouillon Duval.
Parfaitement, mon cher, et je crois que j'ai le droit de parler ainsi
parce que le Beau est tout de mme le Beau dans une matire vivante. Le
grand plaisir d'tre servi par des tres rachitiques, portant binocle,
dont le cas d'exemption se lit sur le visage! Contrairement  ce qui
arrivait toujours jadis, si l'on veut reposer ses yeux sur quelqu'un de
bien dans un restaurant, il ne faut plus regarder parmi les garons qui
servent mais parmi les clients qui consomment. Mais on pouvait revoir un
servant, bien qu'ils changeassent souvent, mais allez donc savoir qui
est et quand reviendra ce lieutenant anglais qui vient pour la premire
fois et sera peut-tre tu demain. Quand Auguste de Pologne, comme
raconte le charmant Morand, l'auteur dlicieux de _Clarisse_, changea
un de ses rgiments contre une collection de potiches chinoises, il fit
 mon avis une mauvaise affaire. Pensez que tous ces grands valets de
pied qui avaient deux mtres de haut et qui ornaient les escaliers
monumentaux de nos plus belles amies ont tous t tus, engags pour la
plupart parce qu'on leur rptait que la guerre durerait deux mois. Ah!
ils ne savaient pas comme moi la force de l'Allemagne, la vertu de la
race prussienne, dit-il en s'oubliant--et puis, remarquant qu'il avait
trop laiss voir son point de vue--ce n'est pas tant l'Allemagne que je
crains pour la France que la guerre elle-mme. Les gens de l'arrire
s'imaginent que la guerre est seulement un gigantesque match de boxe
auquel ils assistent de loin, grce aux journaux. Mais cela n'a aucun
rapport. C'est une maladie qui quand elle semble conjure sur un point
reprend sur un autre. Aujourd'hui Noyon sera dlivr, demain on n'aura
plus ni pain ni chocolat, aprs-demain celui qui se croyait tranquille
et accepterait au besoin une balle qu'il n'imagine pas s'affolera parce
qu'il lira dans les journaux que sa classe est rappele. Quant aux
monuments, un chef-d'oeuvre unique comme Reims par la qualit n'est pas
tellement ce dont la disparition m'pouvante, c'est surtout de voir
anantis une telle quantit d'ensembles qui rendaient le moindre village
de France instructif et charmant. Je pensai aussitt  Combray et
qu'autrefois j'aurais cru me diminuer aux yeux de Mme de Guermantes en
avouant la petite situation que ma famille occupait  Combray. Je me
demandai si elle n'avait pas t rvle aux Guermantes et  M. de
Charlus, soit par Legrandin, ou Swann, ou Saint-Loup, ou Morel. Mais
cette prtrition mme tait moins pnible pour moi que des explications
rtrospectives. Je souhaitai seulement que M. de Charlus ne parlt pas
de Combray. Je ne veux pas dire de mal des Amricains, Monsieur,
continua-t-il, il parat qu'ils sont inpuisablement gnreux, et comme
il n'y a pas eu de chef d'orchestre dans cette guerre, que chacun est
entr dans la danse longtemps aprs l'autre, et que les Amricains ont
commenc quand nous tions quasiment finis, ils peuvent avoir une ardeur
que quatre ans de guerre ont pu calmer chez nous. Mme avant la guerre
ils aimaient notre pays, notre art, ils payaient fort cher nos
chefs-d'oeuvre. Beaucoup sont chez eux maintenant. Mais prcisment cet
art dracin, comme dirait M. Barrs, est tout le contraire de ce qui
faisait l'agrment dlicieux de la France. Le chteau expliquait
l'glise qui, elle-mme, parce qu'elle avait t un lieu de plerinage,
expliquait la chanson de geste. Je n'ai pas  surfaire l'illustration de
mes origines et de mes alliances, et d'ailleurs ce n'est pas de cela
qu'il s'agit. Mais dernirement j'ai eu  rgler une question
d'intrts, et, malgr un certain refroidissement qu'il y a entre le
mnage et moi,  aller faire une visite  ma nice Saint-Loup qui habite
 Combray. Combray n'tait qu'une toute petite ville comme il y en a
tant. Mais nos anctres taient reprsents en donateurs dans certains
vitraux, dans d'autres taient inscrites nos armoiries. Nous y avions
notre chapelle, nos tombeaux. Cette glise a t dtruite par les
Franais et par les Anglais parce qu'elle servait d'observatoire aux
Allemands. Tout ce mlange d'histoire survivante et d'art, qui tait la
France, se dtruit, et ce n'est pas fini. Et, bien entendu, je n'ai pas
le ridicule de comparer, pour des raisons de famille, la destruction de
l'glise de Combray  celle de la cathdrale de Reims, qui tait comme
le miracle d'une cathdrale gothique retrouvant naturellement la puret
de la statuaire antique, ou de celle d'Amiens. Je ne sais si le bras
lev de Saint Firmin est aujourd'hui bris. Dans ce cas la plus haute
affirmation de la foi et de l'nergie a disparu de ce monde.--Son
symbole, Monsieur, lui rpondis-je. Et j'adore autant que vous certains
symboles. Mais il serait absurde de sacrifier au symbole la ralit
qu'il symbolise. Les cathdrales doivent tre adores jusqu'au jour o,
pour les prserver, il faudrait renier les vrits qu'elles enseignent.
Le bras lev de Saint Firmin dans un geste de commandement presque
militaire disait: Que nous soyons briss si l'honneur l'exige. Ne
sacrifiez pas des hommes  des pierres dont la beaut vient justement
d'avoir un moment fix des vrits humaines.--Je comprends ce que vous
voulez dire, me rpondit M. de Charlus, et M. Barrs, qui nous a fait,
hlas, trop faire de plerinages  la statue de Strasbourg et au tombeau
de M. Droulde, a t touchant et gracieux quand il a crit que la
cathdrale de Reims elle-mme nous tait moins chre que la vie de nos
fantassins. Assertion qui rend assez ridicule la colre de nos journaux
contre le gnral allemand qui commandait l-bas et qui disait que la
cathdrale de Reims lui tait moins prcieuse que celle d'un soldat
allemand. C'est, du reste, ce qui est exasprant et navrant, c'est que
chaque pays dit la mme chose. Les raisons pour lesquelles les
associations industrielles de l'Allemagne dclarent la possession de
Belfort indispensable  prserver leur nation contre nos ides de
revanche sont les mmes que celles de Barrs exigeant Mayence pour nous
protger contre les vellits d'invasion des Boches. Pourquoi la
restitution de l'Alsace-Lorraine a-t-elle paru  la France un motif
insuffisant pour faire la guerre, un motif suffisant pour la continuer,
pour la redclarer  nouveau chaque anne? Vous avez l'air de croire que
la victoire est dsormais promise  la France, je le souhaite de tout
mon coeur, vous n'en doutez pas, mais enfin, depuis qu' tort ou  raison
les Allis se croient srs de vaincre (pour ma part je serais
naturellement enchant de cette solution, mais je vois surtout beaucoup
de victoires sur le papier, de victoires  la Pyrrhus, avec un cot qui
ne nous est pas dit) et que les Boches ne se croient plus srs de
vaincre, on voit l'Allemagne chercher  hter la paix, la France 
prolonger la guerre, la France qui est la France juste et a raison de
faire entendre des paroles de justice, mais est aussi la douce France et
devrait faire entendre des paroles de piti, ft-ce seulement pour ses
propres enfants et pour qu' chaque printemps les fleurs qui renatront
aient autre chose  clairer que des tombes. Soyez franc, mon cher ami,
vous-mme m'aviez fait une thorie sur les choses qui n'existent que
grce  une cration perptuellement recommence. La cration du monde
n'a pas eu lieu une fois pour toutes, me disiez-vous, elle a
ncessairement lieu tous les jours. H bien, si vous tes de bonne foi,
vous ne pouvez pas excepter la guerre de cette thorie. Notre excellent
Norpois a beau crire--en sortant un des accessoires de rhtorique qui
lui sont aussi chers que l'aube de la victoire et le Gnral
Hiver:--Maintenant que l'Allemagne a voulu la guerre, Les ds en
sont jets, la vrit c'est que chaque matin on dclare  nouveau la
guerre. Donc celui qui veut la continuer est aussi coupable que celui
qui l'a commence, plus peut-tre car ce premier n'en prvoyait
peut-tre pas toutes les horreurs. Or rien ne dit qu'une guerre aussi
prolonge, mme si elle doit avoir une issue victorieuse, ne soit pas
sans pril. Il est difficile de parler de choses qui n'ont point de
prcdent et des rpercussions sur l'organisme d'une opration qu'on
tente pour la premire fois. Gnralement, il est vrai, ces nouveauts
dont on s'alarme se passent fort bien. Les rpublicains les plus sages
pensaient qu'il tait fou de faire la sparation de l'glise. Elle a
pass comme une lettre  la poste. Dreyfus a t rhabilit, Picquart
ministre de la guerre, sans qu'on crie ouf. Pourtant que ne peut-on pas
craindre d'un surmenage pareil  celui d'une guerre ininterrompue
pendant plusieurs annes! Que feront les hommes au retour? seront-ils
las? la fatigue les aura-t-elle rompus ou affols? Tout cela pourrait
mal tourner, sinon pour la France, au moins pour le gouvernement,
peut-tre mme pour la forme du gouvernement. Vous m'avez fait lire
autrefois l'admirable Aime de Coigny de Maurras. Je serais fort surpris
que quelque Aime de Coigny n'attendt pas du dveloppement de la guerre
que fait la Rpublique ce qu'en 1812 Aime de Coigny attendit de la
guerre que faisait l'Empire. Si l'Aime actuelle existe, ses esprances
se raliseront-elles? Je ne le dsire pas. Pour en revenir  la guerre
elle-mme, le premier qui l'a commence est-il l'empereur Guillaume?
J'en doute fort. Et si c'est lui, qu'a-t-il fait autre chose que
Napolon par exemple, chose que moi je trouve abominable mais que je
m'tonne de voir inspirer tant d'horreurs aux thurifraires de Napolon,
aux gens qui, le jour de la dclaration de guerre, se sont cris comme
le gnral X.: J'attendais ce jour-l depuis quarante ans. C'est le
plus beau jour de ma vie. Dieu sait si personne a protest avec plus de
force que moi quand on a fait dans la socit une place disproportionne
aux nationalistes, aux militaires, quand tout ami des arts tait accus
de s'occuper de choses funestes  la patrie, toute civilisation qui
n'tait pas belliqueuse tant dltre. C'est  peine si un homme du
monde authentique comptait auprs d'un gnral. Une folle faillit me
prsenter  M. Syveton. Vous me direz que ce que je m'efforais de
maintenir n'tait que les rgles mondaines. Mais, malgr leur frivolit
apparente, elles eussent peut-tre empch bien des excs. J'ai toujours
honor ceux qui dfendent la grammaire, ou la logique. On se rend compte
cinquante ans aprs qu'ils ont conjur de grands prils. Or nos
nationalistes sont les plus germanophobes, les plus jusqu'auboutistes
des hommes... Mais aprs quinze ans leur philosophie a chang
entirement. En fait, ils poussent bien  la continuation de la guerre.
Mais ce n'est que pour exterminer une race belliqueuse et par amour de
la paix. Car une civilisation guerrire, ce qu'ils trouvaient si beau il
y a quinze ans, leur fait horreur; non seulement ils reprochent  la
Prusse d'avoir fait prdominer chez elle l'lment militaire, mais en
tout temps ils pensent que les civilisations militaires furent
destructrices de tout ce qu'ils trouvent maintenant prcieux, non
seulement les arts, mais mme la galanterie. Il suffit qu'un de leurs
critiques se soit converti au nationalisme pour qu'il soit devenu du
mme coup un ami de la paix... Il est persuad que, dans toutes les
civilisations guerrires, la femme avait un rle humili et bas. On
n'ose lui rpondre que les Dames des chevaliers au moyen ge et la
Batrice de Dante taient peut-tre places sur un trne aussi lev que
les hrones de M. Becque. Je m'attends un de ces jours  me voir plac
 table aprs un rvolutionnaire russe ou simplement aprs un de nos
gnraux faisant la guerre par horreur de la guerre et pour punir un
peuple de cultiver un idal qu'eux-mmes jugeaient le seul tonifiant il
y a quinze ans. Le malheureux Tzar tait encore honor il y a quelques
mois parce qu'il avait runi la confrence de La Haye. Mais maintenant
qu'on salue la Russie libre, on oublie le titre qui permettait de la
glorifier. Ainsi tourne la Roue du Monde. Et pourtant l'Allemagne
emploie tellement les mmes expressions que la France que c'est  croire
qu'elle la cite, elle ne se lasse pas de dire qu'elle lutte pour
l'existence. Quand je lis: nous luttons contre un ennemi implacable et
cruel jusqu' ce que nous ayons obtenu une paix qui nous garantisse
l'avenir de toute agression et pour que le sang de nos braves soldats
n'ait pas coul en vain, ou bien: qui n'est pas pour nous est contre
nous, je ne sais pas si cette phrase est de l'Empereur Guillaume ou de
M. Poincar, car ils l'ont,  quelques variantes prs, prononce vingt
fois l'un et l'autre, bien qu' vrai dire je doive confesser que
l'Empereur ait t en ce cas l'imitateur du Prsident de la Rpublique.
La France n'aurait peut-tre pas tenu tant  prolonger la guerre si elle
tait reste faible, mais surtout l'Allemagne n'aurait peut-tre pas t
si presse de la finir si elle n'avait pas cess d'tre forte. D'tre
aussi forte, car forte, vous verrez qu'elle l'est encore. Il avait pris
l'habitude de crier trs fort en parlant, par nervosit, par recherche
d'issue pour des impressions dont il fallait--n'ayant jamais cultiv
aucun art--qu'il se dbarrasst, comme un aviateur de ses bombes, ft-ce
en plein champ, l o ses paroles n'atteignaient personne, et surtout
dans le monde o elles tombaient au hasard et o il tait cout par
snobisme, de confiance et, tant il tyrannisait les auditeurs, on peut
dire de force et mme par crainte. Sur les boulevards cette harangue
tait de plus une marque de mpris  l'gard des passants pour qui il ne
baissait pas plus la voix qu'il n'et dvi son chemin. Mais elle y
dtonnait, y tonnait et surtout rendait intelligibles  des gens qui se
retournaient des propos qui eussent pu nous faire prendre pour des
dfaitistes. Je le fis remarquer  M. de Charlus sans russir qu'
exciter son hilarit. Avouez que ce serait bien drle, dit-il. Aprs
tout, ajouta-t-il, on ne sait jamais, chacun de nous risque chaque soir
d'tre le fait divers du lendemain. En somme, pourquoi ne serais-je pas
fusill dans les fosss de Vincennes? La mme chose est bien arrive 
mon grand-oncle le duc d'Enghien. La soif du sang noble affole une
certaine populace qui en cela se montre plus raffine que les lions.
Vous savez que pour ces animaux il suffirait pour qu'ils se jetassent
sur elle que Mme Verdurin et une corchure sur son nez. Sur ce que dans
ma jeunesse on et appel son pif! Et il se mit  rire  gorge dploye
comme si nous avions t seuls dans un salon. Par moments, voyant des
individus assez louches extraits de l'ombre par le passage de M. de
Charlus se conglomrer  quelque distance de lui, je me demandais si je
lui serais plus agrable en le laissant seul ou en ne le quittant pas.
Tel celui qui a rencontr un vieillard sujet  de frquentes crises
pileptiformes et qui voit, par l'incohrence de la dmarche,
l'imminence probable d'un accs se demande si sa compagnie est plutt
dsire comme celle d'un soutien, ou redoute comme celle d'un tmoin 
qui on voudrait cacher la crise et dont la prsence seule peut-tre,
quand le calme absolu russirait  l'carter, suffira  la hter. Mais
la possibilit de l'vnement duquel on ne sait si l'on doit s'carter
ou non est rvle, chez le malade, par les circuits qu'il fait comme un
homme ivre. Tandis que pour M. de Charlus les diverses positions
divergentes, signe d'un incident possible dont je n'tais pas bien sr
s'il souhaitait ou redoutait que ma prsence l'empcht de se produire,
taient, par une ingnieuse mise en scne, occupes non par le baron
lui-mme, qui marchait fort droit, mais par tout un cercle de figurants.
Tout de mme, je crois qu'il prfrait viter la rencontre, car il
m'entrana dans une rue de traverse, plus obscure que le boulevard et o
celui-ci ne cessait de dverser des soldats de toute arme et de toute
nation, influx juvnile, compensateur et consolant, pour M. de Charlus,
de ce reflux de tous les hommes  la frontire qui avait fait
frntiquement le vide dans Paris aux premiers temps de la mobilisation.
M. de Charlus ne cessait pas d'admirer les brillants uniformes qui
passaient devant nous et qui faisaient de Paris une ville aussi
cosmopolite qu'un port, aussi irrelle qu'un dcor de peintre qui n'a
dress quelques architectures que pour avoir un prtexte  grouper les
costumes les plus varis et les plus chatoyants. Il gardait tout son
respect et toute son affection  de grandes dames accuses de
dfaitisme, comme jadis  celles qui avaient t accuses de
dreyfusisme. Il regrettait seulement qu'en s'abaissant  faire de la
politique elles eussent donn prise aux polmiques des journalistes.
Pour lui,  leur gard, rien n'tait chang. Car sa frivolit tait si
systmatique, que la naissance unie  la beaut et  d'autres prestiges
tait la chose durable--et la guerre, comme l'affaire Dreyfus, des modes
vulgaires et fugitives. Et-on fusill la duchesse de Guermantes pour
essai de paix spare avec l'Autriche qu'il l'et considre comme
toujours aussi noble et pas plus dgrade que ne nous apparat
aujourd'hui Marie-Antoinette d'avoir t condamne  la dcapitation. En
parlant  ce moment-l, M. de Charlus, noble comme une espce de
Saint-Vallier ou de Saint-Mgrin, tait droit, rigide, solennel, parlait
gravement, ne faisait pour un moment aucune des manires o se rvlent
ceux de sa sorte. Et pourtant, pourquoi ne peut-il y en avoir aucun dont
la voix soit jamais absolument juste?... Mme en ce moment o elle
approchait le plus du grave, elle tait fausse encore et aurait eu
besoin de l'accordeur. D'ailleurs, M. de Charlus ne savait littralement
o donner de la tte et il la levait souvent avec le regret de ne pas
avoir une jumelle qui, d'ailleurs, ne lui et pas servi  grand'chose,
car en plus grand nombre que d'habitude,  cause du raid de zeppelins de
l'avant-veille qui avait rveill la vigilance des pouvoirs publics, il
y avait des militaires jusque dans le ciel. Les aroplanes que j'avais
vus quelques heures plus tt faire, comme des insectes, des taches
brunes sur le soir bleu passaient maintenant dans la nuit
qu'approfondissait encore l'extinction partielle des rverbres comme de
lumineux brlots. La plus grande impression de beaut que nous faisaient
prouver ces toiles humaines et filantes tait peut-tre surtout de
faire regarder le ciel vers lequel on lve peu les yeux d'habitude dans
ce Paris dont, en 1914, j'avais vu la beaut presque sans dfense
attendre la menace de l'ennemi qui se rapprochait. Il y avait certes,
maintenant comme alors, la splendeur antique inchange d'une lune
cruellement, mystrieusement sereine, qui versait aux monuments encore
intacts l'inutile beaut de sa lumire, mais comme en 1914, et plus
qu'en 1914, il y avait aussi autre chose, des lumires diffrentes et
des feux intermittents, que soit de ces aroplanes, soit des projecteurs
de la Tour Eiffel on savait dirigs par une volont intelligente, par
une vigilance amie qui donnait ce mme genre d'motion, inspirait cette
mme sorte de reconnaissance et de calme que j'avais prouvs dans la
chambre de Saint-Loup, dans la cellule de ce clotre militaire o
s'exeraient, avant qu'ils consommassent un jour, sans une hsitation,
en pleine jeunesse, leur sacrifice, tant de coeurs fervents et
disciplins.

Aprs le raid de l'avant-veille, o le ciel avait t plus mouvement
que la terre, il s'tait calm comme la mer aprs une tempte. Mais
comme la mer aprs une tempte il n'avait pas encore repris son
apaisement absolu. Des aroplanes montaient encore comme des fuses
rejoindre les toiles et des projecteurs promenaient lentement, dans le
ciel sectionn, comme une ple poussire d'astres, d'errantes voies
lactes. Cependant les aroplanes venaient s'insrer au milieu des
constellations et on aurait pu se croire dans un autre hmisphre en
effet, en voyant ces toiles nouvelles. M. de Charlus me dit son
admiration pour ces aviateurs, et comme il ne pouvait pas plus
s'empcher de donner libre cours  sa germanophilie qu' ses autres
penchants tout en niant l'une comme les autres: D'ailleurs j'ajoute que
j'admire autant les Allemands qui montent dans des gothas. Et sur des
zeppelins, pensez le courage qu'il faut. Mais ce sont des hros tout
simplement. Qu'est-ce que a peut faire que ce soit sur des civils
qu'ils lancent leurs bombes puisque ces batteries tirent sur eux? Est-ce
que vous avez peur des gothas et du canon? J'avouai que non et
peut-tre je me trompais. Sans doute ma paresse m'ayant donn
l'habitude, pour mon travail, de le remettre jour par jour au lendemain,
je me figurais qu'il pouvait en tre de mme pour la mort. Comment
aurait-on peur d'un canon dont on est persuad qu'il ne vous frappera
pas ce jour-l? D'ailleurs formes isolment, ces ides de bombes
lances, de mort possible n'ajoutrent pour moi rien de tragique 
l'image que je me faisais du passage des aronefs allemands jusqu' ce
que j'eusse vu de l'un d'eux ballott, segment  mes regards par les
flots de brume d'un ciel agit d'un aroplane que, bien que je le susse
meurtrier, je n'imaginais que stellaire et cleste, j'eusse vu un soir
le geste de la bombe lance vers nous. Car la ralit originale d'un
danger n'est perue que de cette chose nouvelle, irrductible  ce qu'on
sait dj, qui s'appelle une impression et qui est souvent, comme ce fut
le cas l, rsume par une ligne, une ligne qui dcouvrait une
intention, une ligne o il y avait la puissance latente d'un
accomplissement qui la dformait, tandis que sur le pont de la Concorde,
autour de l'aroplane menaant et tragique, et comme si s'taient
refltes dans les nuages les fontaines des Champs-lyses, de la place
de la Concorde et des Tuileries, les jets d'eau lumineux des projecteurs
s'inflchissaient dans le ciel, lignes pleines d'intentions aussi,
d'intentions prvoyantes et protectrices, d'hommes puissants et sages
auxquels, comme la nuit au quartier de Doncires, j'tais reconnaissant
que leur force daignt prendre, avec cette prcision si belle, la peine
de veiller sur nous.

La nuit tait aussi belle qu'en 1914, comme Paris tait aussi menac. Le
clair de lune semblait comme un doux magnsium continu permettant de
prendre une dernire fois des images nocturnes de ces beaux ensembles
comme la place Vendme, la place de la Concorde, auxquels l'effroi que
j'avais des obus qui allaient peut-tre les dtruire donnait, par
contraste, dans leur beaut encore intacte, une sorte de plnitude,
comme si elles se tendaient en avant, offrant aux coups leurs
architectures sans dfense. Vous n'avez pas peur, rpta M. de Charlus.
Les Parisiens ne se rendent pas compte. On me dit que Mme Verdurin donne
des runions tous les jours. Je ne le sais que par les on-dit, moi je ne
sais absolument rien d'eux, j'ai entirement rompu, ajouta-t-il en
baissant non seulement les yeux comme si avait pass un tlgraphiste,
mais aussi la tte, les paules, et en levant le bras avec le geste qui
signifie sinon je m'en lave les mains, du moins je ne peux rien vous
dire (bien que je ne lui demandasse rien). Je sais que Morel y va
toujours beaucoup, me dit-il (c'tait la premire fois qu'il m'en
reparlait). On prtend qu'il regrette beaucoup le pass, qu'il dsire
se rapprocher de moi, ajouta-t-il, faisant preuve  la fois de cette
mme crdulit d'homme du faubourg qui dit: On dit beaucoup que la
France cause plus que jamais avec l'Allemagne et que les pourparlers
sont mme engags et de l'amoureux que les pires rebuffades n'ont pas
persuad. En tout cas, s'il le veut il n'a qu' le dire, je suis plus
vieux que lui, ce n'est pas  moi  faire les premiers pas. Et sans
doute il tait bien inutile de le dire tant c'tait vident. Mais, de
plus, ce n'tait mme pas sincre, et c'est pour cela qu'on tait si
gn pour M. de Charlus, car on sentait qu'en disant que ce n'tait pas
 lui de faire les premiers pas, il en faisait au contraire un et
attendait que j'offrisse de me charger du rapprochement. Certes, je
connaissais cette nave ou feinte crdulit des gens qui aiment
quelqu'un, ou simplement ne sont pas reus chez quelqu'un, et imputent 
ce quelqu'un un dsir qu'il n'a pourtant pas manifest, malgr des
sollicitations fastidieuses.

Malheureusement, ds le lendemain, disons-le tout de suite, M. de
Charlus se trouva dans la rue face  face avec Morel; celui-ci, pour
exciter sa jalousie, le prit par le bras, lui raconta des histoires plus
ou moins vraies et quand M. de Charlus perdu, ayant besoin que Morel
restt cette soire auprs de lui, le supplia de ne pas aller ailleurs,
l'autre, apercevant un camarade, dit adieu  M. de Charlus qui, de
colre, esprant que cette menace que, bien entendu, il semblait ne
devoir excuter jamais, ferait rester Morel, lui dit: Prends garde, je
me vengerai, et Morel, riant, partit en tapotant sur le cou et en
enlaant par la taille son camarade tonn.

A l'accent soudain tremblant avec lequel M. de Charlus avait, en me
parlant de Morel, scand ses paroles, au regard trouble qui vacillait au
fond de ses yeux, j'eus l'impression qu'il y avait autre chose qu'une
banale insistance. Je ne me trompais pas et je dirai tout de suite les
deux faits qui me le prouvrent rtrospectivement (j'anticipe de
beaucoup d'annes pour le second de ces faits, postrieur  la mort de
M. de Charlus. Or elle ne devait se produire que bien plus tard, et nous
aurons l'occasion de le revoir plusieurs fois, bien diffrent de ce que
nous l'avons connu, et en particulier la dernire fois,  une poque o
il avait entirement oubli Morel). Quant au premier de ces faits, il se
produisit deux ans seulement aprs le soir o je descendais ainsi les
boulevards avec M. de Charlus. Donc environ deux ans aprs cette soire,
je rencontrai Morel. Je pensai aussitt  M. de Charlus, au plaisir
qu'il aurait  revoir le violoniste, et j'insistai auprs de lui pour
qu'il allt le voir, ft-ce une fois. Il a t bon pour vous, dis-je 
Morel. Il est dj vieux, il peut mourir, il faut liquider les vieilles
querelles et effacer les traces de la brouille. Morel parut entirement
de mon avis quant  un apaisement dsirable, mais il n'en refusa pas
moins catgoriquement de faire mme une seule visite  M. de Charlus.
Vous avez tort, lui dis-je. Est-ce par enttement, par paresse, par
mchancet, par amour-propre mal plac, par vertu (soyez sr qu'elle ne
sera pas attaque), par coquetterie? Alors le violoniste, tordant son
visage pour un aveu qui lui cotait sans doute extrmement, me rpondit
en frissonnant: Non, ce n'est pour rien de tout cela, la vertu je m'en
fous; la mchancet, au contraire je commence  le plaindre; ce n'est
pas par coquetterie, elle serait inutile; ce n'est pas par paresse, il y
a des journes entires o je reste  me tourner les pouces, non, ce
n'est  cause de rien de tout cela; c'est, ne le dites jamais  personne
et je suis fou de vous le dire, c'est, c'est... c'est... par peur! Il
se mit  trembler de tous ses membres. Je lui avouai que je ne le
comprenais pas. Non, ne me demandez pas, n'en parlons plus, vous ne le
connaissez pas comme moi, je peux dire que vous ne le connaissez pas du
tout.--Mais quel tort peut-il vous faire? il cherchera, d'ailleurs,
d'autant moins  vous en faire qu'il n'y aura plus de rancune entre
vous. Et puis, au fond, vous savez qu'il est trs bon.--Parbleu si, je
le sais qu'il est bon! Et la dlicatesse et la droiture. Mais
laissez-moi, ne m'en parlez plus, je vous en supplie, c'est honteux 
dire, j'ai peur! Le second fait date d'aprs la mort de M. de Charlus.
On m'apporta quelques souvenirs qu'il m'avait laisss et une lettre 
triple enveloppe, crite au moins dix ans avant sa mort. Mais il avait
t gravement malade, avait pris ses dispositions, puis s'tait rtabli
avant de tomber plus tard dans l'tat o nous le verrons le jour d'une
matine chez la princesse de Guermantes--et la lettre, reste dans un
coffre avec les objets qu'il lguait  quelques amis, tait reste l
sept ans, sept ans pendant lesquels il avait entirement oubli Morel.
La lettre, trace d'une criture fine et ferme, tait ainsi conue: Mon
cher ami, les voies de la Providence sont inconnues. Parfois c'est du
dfaut d'un tre mdiocre qu'elle use pour empcher de faillir la
surminence d'un juste. Vous connaissez Morel, d'o il est sorti,  quel
fate j'ai voulu l'lever, autant dire  mon niveau. Vous savez qu'il a
prfr retourner non pas  la poussire et  la cendre d'o tout homme,
c'est--dire le vritable phoenix, peut renatre, mais  la boue o rampe
la vipre. Il s'est laiss choir, ce qui m'a prserv de dchoir. Vous
savez que mes armes contiennent la devise mme de Notre-Seigneur:
Inculcabis super leonem et aspidem avec un homme reprsent comme
ayant  la plante de ses pieds, comme support hraldique, un lion et un
serpent. Or si j'ai pu fouler ainsi le propre lion que je suis, c'est
grce au serpent et  sa prudence, qu'on appelle trop lgrement parfois
un dfaut, car la profonde sagesse de l'vangile en fait une vertu, au
moins une vertu pour les autres. Notre serpent aux sifflements jadis
harmonieusement moduls, quand il avait un charmeur--fort charm, du
reste--n'tait pas seulement musical et reptile, il avait jusqu' la
lchet cette vertu que je tiens maintenant pour divine, la Prudence.
C'est cette divine prudence qui l'a fait rsister aux appels que je lui
ai fait transmettre de revenir me voir, et je n'aurai de paix en ce
monde et d'espoir de pardon dans l'autre que si je vous en fais l'aveu.
C'est lui qui a t en cela l'instrument de la Sagesse divine, car, je
l'avais rsolu, il ne serait pas sorti de chez moi vivant. Il fallait
que l'un de nous deux dispart. J'tais dcid  le tuer. Dieu lui a
conseill la prudence pour me prserver d'un crime. Je ne doute pas que
l'intercession de l'Archange Michel, mon saint patron, n'ait jou l un
grand rle et je le prie de me pardonner de l'avoir tant nglig pendant
plusieurs annes et d'avoir si mal rpondu aux innombrables bonts qu'il
m'a tmoignes, tout spcialement dans ma lutte contre le mal. Je dois 
ce serviteur, je le dis dans la plnitude de ma foi et de mon
intelligence, que le Pre cleste ait inspir  Morel de ne pas venir.
Aussi, c'est moi maintenant qui me meurs. Votre fidlement dvou,
_Semper idem_, P. G. Charlus. Alors je compris la peur de Morel; certes
il y avait dans cette lettre bien de l'orgueil et de la littrature.
Mais l'aveu tait vrai. Et Morel savait mieux que moi que le ct
presque fou que Mme de Guermantes trouvait chez son beau-frre ne se
bornait pas, comme je l'avais cru jusque-l,  ces dehors momentans de
rage superficielle et inoprante.

Mais il faut revenir en arrire. Je descends les boulevards  ct de M.
de Charlus, lequel vient de me prendre comme vague intermdiaire pour
des ouvertures de paix entre lui et Morel. Voyant que je ne lui
rpondais pas, il continua ainsi: Je ne sais pas, du reste, pourquoi il
ne joue pas, on ne fait plus de musique sous prtexte que c'est la
guerre, mais on danse, on dne en ville. Les ftes remplissent ce qui
sera peut-tre, si les Allemands avancent encore, les derniers jours de
notre Pompi. Pour peu que la lave de quelque Vsuve allemand (leurs
pices de marine ne sont pas moins terribles qu'un volcan) vienne les
surprendre  leur toilette et ternise leur geste en l'interrompant, les
enfants s'instruiront plus tard en regardant dans les livres de classes
illustrs Mme Mol qui allait mettre une dernire couche de fard avant
d'aller dner chez une belle-soeur, ou Sosthne de Guermantes finissant
de peindre ses faux sourcils; ce sera matire  cours pour les Brichot
de l'avenir; la frivolit d'une poque quand dix sicles ont pass sur
elle est digne de la plus grave rudition, surtout si elle a t
conserve intacte par une ruption volcanique ou des matires analogues
 la lave projetes par bombardement. Quels documents pour l'histoire
future, quand les gaz asphyxiants analogues  ceux qu'mettait le Vsuve
et des croulements comme ceux qui ensevelirent Pompi garderont
intactes toutes les dernires imprudentes qui n'ont pas fait encore
filer pour Bayonne leurs tableaux et leurs statues. D'ailleurs, n'est-ce
pas dj, depuis un an, Pompi par fragments, chaque soir, que ces gens
se sauvant dans les caves, non pas pour en rapporter quelque vieille
bouteille de Mouton Rothschild ou de Saint-milion, mais pour cacher
avec eux ce qu'ils ont de plus prcieux, comme les prtres d'Herculanum
surpris par la mort au moment o ils emportaient les vases sacrs. C'est
toujours l'attachement  l'objet qui amne la mort du possesseur. Paris,
lui, ne fut pas, comme Herculanum, fond par Hercule. Mais que de
ressemblances s'imposent! et cette lucidit qui nous est donne n'est
pas que de notre poque, chacune l'a possde. Si je pense que nous
pouvons avoir demain le sort des villes du Vsuve, celles-ci sentaient
qu'elles taient menaces du sort des villes maudites de la Bible. On a
retrouv sur les murs d'une des maisons de Pompi cette inscription
rvlatrice: Sodoma, Gomora. Je ne sais si ce fut ce nom de Sodome et
les ides qu'il veilla en lui, soit celle du bombardement, qui firent
que M. de Charlus leva un instant les yeux au ciel, mais il les ramena
bientt sur la terre. J'admire tous les hros de cette guerre, dit-il.
Tenez, mon cher, les soldats anglais que j'ai un peu lgrement
considrs au dbut de la guerre comme de simples joueurs de football
assez prsomptueux pour se mesurer avec des professionnels--et quels
professionnels!--h bien, rien qu'esthtiquement ce sont des athltes de
la Grce, vous entendez bien, de la Grce, mon cher, ce sont les jeunes
gens de Platon, ou plutt des Spartiates. J'ai un ami qui est all 
Rouen o ils ont leur camp, il a vu des merveilles, de pures merveilles
dont on n'a pas ide. Ce n'est plus Rouen, c'est une autre ville.
videmment il y a aussi l'ancien Rouen, avec les Saints macis de la
cathdrale. Bien entendu, c'est beau aussi, mais c'est autre chose. Et
nos poilus! je ne peux pas vous dire quelle saveur je trouve en nos
poilus, aux petits Parigots, tenez, comme celui qui passe l, avec son
air dessal, sa mine veille et drle. Il m'arrive souvent de les
arrter, de faire un brin de causette avec eux, quelle finesse, quel bon
sens! et les gars de province, comme ils sont amusants et gentils avec
leur roulement d'r et leur jargon patoiseur!... Moi, j'ai toujours
beaucoup vcu  la campagne, couch dans les fermes, je sais leur
parler, mais notre admiration pour les Franais ne doit pas nous faire
dprcier nos ennemis, ce serait nous diminuer nous-mmes. Et vous ne
savez pas quel soldat est le soldat allemand, vous ne l'avez pas vu
comme moi dfiler au pas de parade, au pas de l'oie, unter den Linden.
En revenant  l'idal de virilit qu'il m'avait esquiss  Balbec et qui
avec le temps avait pris chez lui une forme philosophique, usant,
d'ailleurs, de raisonnements absurdes, qui par moments, mme quand il
venait d'tre suprieur, laissaient voir la trame trop mince du simple
homme du monde, bien qu'homme du monde intelligent: Voyez-vous, me
dit-il, le superbe gaillard qu'est le soldat boche est un tre fort,
sain, ne pensant qu' la grandeur de son pays, Deutschland ber alles,
ce qui n'est pas si bte, et tandis qu'ils se prparaient virilement,
nous nous sommes abms dans le dilettantisme. Ce mot signifiait
probablement pour M. de Charlus quelque chose d'analogue  la
littrature, car aussitt se rappelant sans doute que j'aimais les
lettres et avais eu un moment l'intention de m'y adonner, il me tapa sur
l'paule (profitant du geste pour s'y appuyer jusqu' me faire aussi mal
qu'autrefois, quand je faisais mon service militaire, le recul contre
l'omoplate du 76), il me dit comme pour adoucir le reproche: Oui,
nous nous sommes abms dans le dilettantisme, nous tous, vous aussi,
rappelez-vous, vous pouvez faire comme moi votre _mea culpa_, nous avons
t trop dilettantes. Par surprise du reproche, manque d'esprit de
repartie, dfrence envers mon interlocuteur et attendrissement pour son
amicale bont, je rpondis comme si, ainsi qu'il m'y invitait, j'avais
aussi  me frapper la poitrine, ce qui tait parfaitement stupide car je
n'avais pas l'ombre de dilettantisme  me reprocher. Allons, me dit-il,
je vous quitte (le groupe qui l'avait escort de loin ayant fini par
nous abandonner). Je m'en vais me coucher comme un trs vieux Monsieur,
d'autant plus qu'il parat que la guerre a chang toutes nos habitudes,
un de ces aphorismes qu'affectionne Norpois. Je savais, du reste, qu'en
rentrant chez lui M. de Charlus ne cessait pas pour cela d'tre au
milieu des soldats, car il avait transform son htel en hpital
militaire, cdant du reste, je le crois, aux besoins bien moins de son
imagination que de son bon coeur.

Il faisait une nuit transparente et sans un souffle. J'imaginais que la
Seine coulant entre ses ponts circulaires, faits de leur plateau et de
son reflet, devait ressembler au Bosphore. Et symbole soit de cette
invasion que prdisait le dfaitisme de M. de Charlus, soit de la
coopration de nos frres musulmans avec les armes de la France, la
lune troite et recourbe comme un sequin semblait mettre le ciel
parisien sous le signe oriental du croissant. Pour un instant encore il
resta en arrt devant un Sngalais en me disant adieu et en me serrant
la main  me la broyer, ce qui est une particularit allemande chez les
gens qui sentent comme le baron, et en continuant pendant quelque temps
 me la malaxer, et dit jadis Cottard, comme si M. de Charlus avait
voulu rendre  mes articulations une souplesse qu'elles n'avaient point
perdue. Chez certains aveugles, le toucher supple dans une certaine
mesure  la vue. Je ne sais trop de quel sens il prenait la place ici.
Il croyait peut-tre seulement me serrer la main comme il crut sans
doute ne faire que voir le Sngalais qui passait dans l'ombre et ne
daigna pas s'apercevoir qu'il tait admir. Mais, dans ces deux cas, le
baron se trompait, il pchait par excs de contact et de regards.
Est-ce que tout l'Orient de Decamps, de Fromentin, d'Ingres, de
Delacroix n'est pas l dedans? me dit-il, encore immobilis par le
passage du Sngalais. Vous savez, moi, je ne m'intresse jamais aux
choses et aux tres qu'en peintre, en philosophe. D'ailleurs je suis
trop vieux. Mais quel malheur, pour complter le tableau, que l'un de
nous deux ne soit pas une odalisque. Ce ne fut pas l'Orient de Decamps,
ni mme de Delacroix qui commena de hanter mon imagination quand le
baron m'eut quitt, mais le vieil Orient de ces _Mille et une Nuits_ que
j'avais tant aimes, et, me perdant peu  peu dans le lacis de ces rues
noires, je pensais au calife Haroun Al Raschid en qute d'aventures dans
les quartiers perdus de Bagdad. D'autre part, la chaleur du temps et de
la marche m'avait donn soif, mais depuis longtemps tous les bars
taient ferms, et  cause de la pnurie d'essence les rares taxis que
je rencontrais, conduits par des Levantins ou des Ngres, ne prenaient
mme pas la peine de rpondre  mes signes. Le seul endroit o j'aurais
pu me faire servir  boire et reprendre des forces pour rentrer chez moi
et t un htel. Mais dans la rue assez loigne du centre o j'tais
parvenu, tous, depuis que sur Paris les gothas lanaient leurs bombes,
avaient ferm. Il en tait de mme de presque toutes les boutiques de
commerants, lesquels, faute d'employs ou eux-mmes pris de peur,
avaient fui  la campagne et laiss sur la porte un avertissement
habituel crit  la main et annonant leur rouverture pour une poque
loigne et, d'ailleurs, problmatique. Les autres tablissements qui
avaient pu survivre encore annonaient de la mme manire qu'ils
n'ouvraient que deux fois par semaine. On sentait que la misre,
l'abandon, la peur habitaient tout ce quartier. Je n'en fus que plus
surpris de voir qu'entre ces maisons dlaisses il y en avait une o la
vie au contraire semblait avoir vaincu l'effroi, la faillite, et
entretenait l'activit et la richesse. Derrire les volets clos de
chaque fentre la lumire, tamise  cause des ordonnances de police,
dcelait pourtant un insouci complet de l'conomie. Et  tout instant la
porte s'ouvrait pour laisser entrer ou sortir quelque visiteur nouveau.
C'tait un htel par qui la jalousie de tous les commerants voisins (
cause de l'argent que ses propritaires devaient gagner) devait tre
excite; et ma curiosit le fut aussi quand je vis sortir rapidement, 
une quinzaine de mtres de moi, c'est--dire trop loin pour que dans
l'obscurit profonde je pusse le reconnatre, un officier.

Quelque chose pourtant me frappa qui n'tait pas sa figure que je ne
voyais pas, ni son uniforme dissimul dans une grande houppelande, mais
la disproportion extraordinaire entre le nombre de points diffrents par
o passa son corps et le petit nombre de secondes pendant lesquelles
cette sortie, qui avait l'air de la sortie tente par un assig,
s'excuta. De sorte que je pensai, si je ne le reconnus pas
formellement--je ne dirai pas mme  la tournure ni  la sveltesse, ni 
l'allure, ni  la vlocit de Saint-Loup--mais  l'espce d'ubiquit qui
lui tait si spciale. Le militaire capable d'occuper en si peu de temps
tant de positions diffrentes dans l'espace avait disparu, sans m'avoir
aperu, dans une rue de traverse, et je restais  me demander si je
devais ou non entrer dans cet htel dont l'apparence modeste me fit
fortement douter que ce ft Saint-Loup qui en ft sorti. Je me rappelai
involontairement que Saint-Loup avait t injustement ml  une affaire
d'espionnage parce qu'on avait trouv son nom dans les lettres saisies
sur un officier allemand. Pleine justice lui avait d'ailleurs t rendue
par l'autorit militaire. Mais malgr moi je rapprochai ce fait de ce
que je voyais. Cet htel servait-il de lieu de rendez-vous  des
espions? L'officier avait depuis un moment disparu quand je vis entrer
de simples soldats de plusieurs armes, ce qui ajouta encore  la force
de ma supposition. J'avais, d'autre part, extrmement soif. Il est
probable que je pourrai trouver  boire ici, me dis-je, et j'en
profitai pour tcher d'assouvir, malgr l'inquitude qui s'y mlait, ma
curiosit. Je ne pense donc pas que ce fut la curiosit de cette
rencontre qui me dcida  monter le petit escalier de quelques marches
au bout duquel la porte d'une espce de vestibule tait ouverte, sans
doute  cause de la chaleur. Je crus d'abord que, cette curiosit, je ne
pourrais la satisfaire, car je vis plusieurs personnes venir demander
une chambre,  qui on rpondit qu'il n'y en avait plus une seule. Mais
je compris ensuite qu'elles n'avaient videmment contre elles que de ne
pas faire partie du nid d'espionnage, car un simple marin s'tant
prsent un moment aprs on se hta de lui donner le n 28. Je pus
apercevoir sans tre vu, grce  l'obscurit, quelques militaires et
deux ouvriers qui causaient tranquillement dans une petite pice
touffe, prtentieusement orne de portraits en couleurs de femmes
dcoups dans des magazines et des revues illustres. Ces gens causaient
tranquillement, en train d'exposer des ides patriotiques: Qu'est-ce
que tu veux, on fera comme les camarades, disait l'un. Ah! pour sr
que je pense bien ne pas tre tu, rpondait  un voeu que je n'avais
pas entendu, un autre qui,  ce que je compris, repartait le lendemain
pour un poste dangereux. Par exemple,  vingt-deux ans, en n'ayant
encore fait que six mois, ce serait fort, criait-il avec un ton o
perait encore plus que le dsir de vivre longtemps la conscience de
raisonner juste, et comme si le fait de n'avoir que vingt-deux ans
devait lui donner plus de chances de ne pas tre tu, et que ce dt tre
une chose impossible qu'il le ft. A Paris c'est patant, disait un
autre; on ne dirait pas qu'il y a la guerre. Et toi, Julot, tu t'engages
toujours?--Pour sr que je m'engage, j'ai envie d'aller y taper un peu
dans le tas  tous ces sales Boches.--Mais Joffre, c'est un homme qui
couche avec les femmes des Ministres, c'est pas un homme qui a fait
quelque chose.--C'est malheureux d'entendre des choses pareilles, dit un
aviateur un peu plus g en se tournant vers l'ouvrier qui venait de
faire entendre cette proposition; je vous conseillerais pas de causer
comme a en premire ligne, les poilus vous auraient vite expdi. La
banalit de ces conversations ne me donnait pas grande envie d'en
entendre davantage, et j'allais entrer ou redescendre quand je fus tir
de mon indiffrence en entendant ces phrases qui me firent frmir:
C'est patant, le patron qui ne revient pas, dame,  cette heure-ci je
ne sais pas trop o il trouvera des chanes.--Mais puisque l'autre est
dj attach.--Il est attach bien sr, il est attach et il ne l'est
pas, moi je serais attach comme a que je pourrais me dtacher.--Mais
le cadenas est ferm.--C'est entendu qu'il est ferm, mais a peut
s'ouvrir  la rigueur. Ce qu'il y a, c'est que les chanes ne sont pas
assez longues. Tu vas pas m'expliquer  moi ce que c'est, j'y ai tap
dessus hier pendant toute la nuit que le sang m'en coulait sur les
mains.--C'est toi qui taperas ce soir.--Non, c'est pas moi, c'est
Maurice. Mais a sera moi dimanche, le patron me l'a promis. Je compris
maintenant pourquoi on avait eu besoin des bras solides du marin. Si on
avait loign de paisibles bourgeois, ce n'tait donc pas qu'un nid
d'espions que cet htel. Un crime atroce allait y tre consomm, si on
n'arrivait pas  temps pour le dcouvrir et faire arrter les coupables.
Tout cela pourtant, dans cette nuit paisible et menace, gardait une
apparence de rve, de conte, et c'est  la fois avec une fiert de
justicier et une volupt de pote que j'entrai dlibrment dans
l'htel. Je touchai lgrement mon chapeau et les personnes prsentes,
sans se dranger, rpondirent plus ou moins poliment  mon salut.
Est-ce que vous pourriez me dire  qui il faut m'adresser? Je voudrais
avoir une chambre et qu'on m'y monte  boire.--Attendez une minute, le
patron est sorti.--Mais il y a le chef l-haut, insinua un des
causeurs.--Mais tu sais bien qu'on ne peut pas le dranger.--Croyez-vous
qu'on me donnera une chambre?--J'crois.--Le 43 doit tre libre, dit le
jeune homme qui tait sr de ne pas tre tu parce qu'il avait
vingt-deux ans. Et il se poussa lgrement sur le sofa pour me faire
place. Si on ouvrait un peu la fentre, il y a une fume ici, dit
l'aviateur; et en effet chacun avait sa pipe ou sa cigarette. Oui, mais
alors, fermez d'abord les volets, vous savez bien qu'il est dfendu
d'avoir de la lumire  cause des Zeppelins.--Il n'en viendra plus de
Zeppelins. Les journaux ont mme fait allusion sur ce qu'ils avaient t
tous descendus.--Il n'en viendra plus, il n'en viendra plus, qu'est-ce
que tu en sais? Quand tu auras comme moi quinze mois de front et que tu
auras abattu ton cinquime avion boche, tu pourras en causer. Faut pas
croire les journaux. Ils sont alls hier sur Compigne, ils ont tu une
mre de famille avec ses deux enfants.--Une mre de famille avec ses
deux enfants, dit avec des yeux ardents et un air de profonde piti le
jeune homme qui esprait bien ne pas tre tu et qui avait, du reste,
une figure nergique, ouverte et des plus sympathiques. On n'a pas de
nouvelles du grand Julot. Sa marraine n'a pas reu de lettre de lui
depuis huit jours et c'est la premire fois qu'il reste si longtemps
sans lui en donner.--Qui est sa marraine?--C'est la dame qui tient le
chalet de ncessit un peu plus bas que l'Olympia.--Ils couchent
ensemble?--Qu'est-ce que tu dis l; c'est une femme marie, tout ce
qu'il y a de srieuse. Elle lui envoie de l'argent toutes les semaines
parce qu'elle a bon coeur. Ah! c'est une chic femme.--Alors tu le
connais, le grand Julot?--Si je le connais! reprit avec chaleur le jeune
homme de vingt-deux ans. C'est un de mes meilleurs amis intimes. Il n'y
en a pas beaucoup que j'estime comme lui, et bon camarade, toujours prt
 rendre service, ah! tu parles que ce serait un rude malheur s'il lui
tait arriv quelque chose. Quelqu'un proposa une partie de ds et  la
hte fbrile avec laquelle le jeune homme de vingt-deux ans retournait
les ds et criait les rsultats, les yeux hors de la tte, il tait ais
de voir qu'il avait un temprament de joueur. Je ne saisis pas bien ce
que quelqu'un lui dit ensuite, mais il s'cria d'un ton de profonde
piti: Julot, un maquereau! C'est--dire qu'il dit qu'il est un
maquereau. Mais il n'est pas foutu de l'tre. Moi je l'ai vu payer sa
femme, oui, la payer. C'est--dire que je ne dis pas que Jeanne
l'Algrienne ne lui donnait pas quelque chose, mais elle ne lui donnait
pas plus de cinq francs, une femme qui tait en maison, qui gagnait plus
de cinquante francs par jour. Se faire donner que cinq francs! il faut
qu'un homme soit trop bte. Et maintenant qu'elle est sur le front, elle
a une vie dure, je veux bien, mais elle gagne ce qu'elle veut; eh bien,
elle ne lui envoie rien. Ah! un maquereau, Julot? Il y en a beaucoup qui
pourraient se dire maquereaux  ce compte-l. Non seulement ce n'est pas
un maquereau, mais  mon avis c'est mme un imbcile. Le plus vieux de
la bande, et que le patron avait sans doute,  cause de son ge, charg
de lui faire garder une certaine tenue, n'entendit, tant all un moment
jusqu'aux cabinets, que la fin de la conversation. Mais il ne put
s'empcher de me regarder et parut visiblement contrari de l'effet
qu'elle avait d produire sur moi. Sans s'adresser spcialement au jeune
homme de vingt-deux ans qui venait pourtant d'exposer cette thorie de
l'amour vnal, il dit, d'une faon gnrale: Vous causez trop et trop
fort, la fentre est ouverte, il y a des gens qui dorment  cette
heure-ci. Vous savez que si le patron rentrait et vous entendait causer
comme a, il ne serait pas content. Prcisment en ce moment on
entendit la porte s'ouvrir et tout le monde se tut croyant que c'tait
le patron, mais ce n'tait qu'un chauffeur d'auto tranger auquel tout
le monde fit grand accueil. Mais en voyant une chane de montre superbe
qui s'talait sur la veste du chauffeur, le jeune homme de vingt-deux
ans lui lana un coup d'oeil interrogatif et rieur, suivi d'un froncement
de sourcil et d'un clignement d'oeil svre dirig de mon ct. Et je
compris que le premier regard voulait dire: Qu'est-ce que a? tu l'as
vole? Toutes mes flicitations. Et le second: Ne dis rien  cause de
ce type que nous ne connaissons pas. Tout  coup le patron entra,
charg de plusieurs mtres de grosses chanes capables d'attacher
plusieurs forats, suant, et dit: J'en ai une charge, si vous tous vous
n'tiez pas si fainants, je ne devrais pas tre oblig d'y aller
moi-mme. Je lui dis que je demandais une chambre. Pour quelques
heures seulement, je n'ai pas trouv de voiture et je suis un peu
malade. Mais je voudrais qu'on me monte  boire.--Pierrot, va  la cave
chercher du cassis et dis qu'on mette en tat le numro 43. Voil le 7
qui sonne. Ils disent qu'ils sont malades. Malades, je t'en fiche, c'est
des gens  prendre de la coco, ils ont l'air  moiti piqus, il faut
les foutre dehors. A-t-on mis une paire de draps au 22? Bon! voil le 7
qui sonne encore, cours-y voir. Allons, Maurice, qu'est-ce que tu fais
l, tu sais bien qu'on t'attend, monte au 14 _bis_. Et plus vite que
a. Et Maurice sortit rapidement, suivant le patron qui, un peu ennuy
que j'eusse vu ses chanes, disparut en les emportant. Comment que tu
viens si tard? demanda le jeune homme de vingt-deux ans au chauffeur.
Comment, si tard, je suis d'une heure en avance. Mais il fait trop
chaud marcher. J'ai rendez-vous qu' minuit.--Pour qui donc est-ce que
tu viens?--Pour Pamela la charmeuse, dit le chauffeur oriental dont le
rire dcouvrit les belles dents blanches. Ah! dit le jeune homme de
vingt-deux ans. Bientt on me fit monter dans la chambre 43, mais
l'atmosphre tait si dsagrable et ma curiosit si grande que, mon
cassis bu, je redescendis l'escalier, puis, pris d'une autre ide, je
remontai et dpassai l'tage de la chambre 43, allai jusqu'en haut. Tout
 coup, d'une chambre qui tait isole au bout d'un couloir me
semblrent venir des plaintes touffes. Je marchai vivement dans cette
direction et appliquai mon oreille  la porte. Je vous en supplie,
grce, grce, piti, dtachez-moi, ne me frappez pas si fort, disait une
voix. Je vous baise les pieds, je m'humilie, je ne recommencerai pas.
Ayez piti.--Non, crapule, rpondit une autre voix, et puisque tu
gueules et que tu te tranes  genoux, on va t'attacher sur le lit, pas
de piti, et j'entendis le bruit du claquement d'un martinet,
probablement aiguis de clous car il fut suivi de cris de douleur. Alors
je m'aperus qu'il y avait dans cette chambre un oeil-de-boeuf latral
dont on avait oubli de tirer le rideau; cheminant  pas de loup dans
l'ombre, je me glissai jusqu' cet oeil-de-boeuf, et l, enchan sur un
lit comme Promthe sur son rocher, recevant les coups d'un martinet en
effet plant de clous que lui infligeait Maurice, je vis, dj tout en
sang, et couvert d'ecchymoses qui prouvaient que le supplice n'avait pas
lieu pour la premire fois, je vis devant moi M. de Charlus. Tout  coup
la porte s'ouvrit et quelqu'un entra qui heureusement ne me vit pas,
c'tait Jupien. Il s'approcha du baron avec un air de respect et un
sourire d'intelligence: H bien, vous n'avez pas besoin de moi? Le
baron pria Jupien de faire sortir un moment Maurice. Jupien le mit
dehors avec la plus grande dsinvolture. On ne peut pas nous entendre?
dit le baron  Jupien, qui lui affirma que non. Le baron savait que
Jupien, intelligent comme un homme de lettres, n'avait nullement
l'esprit pratique, parlait toujours, devant les intresss, avec des
sous-entendus qui ne trompaient personne et des surnoms que tout le
monde connaissait. Une seconde, interrompit Jupien qui avait entendu
une sonnette retentir  la chambre n 3. C'tait un dput de l'Action
Librale qui sortait. Jupien n'avait pas besoin de voir le tableau car
il connaissait son coup de sonnette, le dput venant, en effet, tous
les jours aprs djeuner. Il avait t oblig ce jour-l de changer ses
heures, car il avait mari sa fille  midi  Saint-Pierre de Chaillot.
Il tait donc venu le soir, mais tenait  partir de bonne heure  cause
de sa femme, vite inquite quand il rentrait tard, surtout par ces temps
de bombardement. Jupien tenait  accompagner sa sortie pour tmoigner de
la dfrence qu'il portait  la qualit d'honorable, sans aucun intrt
personnel d'ailleurs. Car bien que ce dput, rpudiant les exagrations
de l'Action Franaise (il et, d'ailleurs, t incapable de comprendre
une ligne de Charles Maurras ou de Lon Daudet), ft bien avec les
ministres, flatts d'tre invits  ses chasses, Jupien n'aurait pas os
lui demander le moindre appui dans ses dmls avec la police. Il savait
que, s'il s'tait risqu  parler de cela au lgislateur fortun et
froussard, il n'aurait pas vit la plus inoffensive des descentes
mais et instantanment perdu le plus gnreux de ses clients. Aprs
avoir reconduit jusqu' la porte le dput, qui avait rabattu son
chapeau sur ses yeux, relev son col et, glissant rapidement comme il
faisait dans ses programmes lectoraux, croyait cacher son visage,
Jupien remonta prs de M. de Charlus  qui il dit: C'tait Monsieur
Eugne. Chez Jupien, comme dans les maisons de sant, on n'appelait les
gens que par leur prnom tout en ayant soin d'ajouter  l'oreille, pour
satisfaire la curiosit des habitus ou augmenter le prestige de la
maison, leur nom vritable. Quelquefois cependant Jupien ignorait la
personnalit vraie de ses clients, s'imaginait et disait que c'tait tel
boursier, tel noble, tel artiste, erreurs passagres et charmantes pour
ceux qu'on nommait  tort, et finissait par se rsigner  ignorer
toujours qui tait Monsieur Victor. Jupien avait aussi l'habitude, pour
plaire au baron, de faire l'inverse de ce qui est de mise dans certaines
runions. Je vais vous prsenter Monsieur Lebrun ( l'oreille: Il se
fait appeler M. Lebrun mais en ralit c'est le grand-duc de Russie).
Inversement, Jupien sentait que ce n'tait pas encore assez de prsenter
 M. de Charlus un garon laitier. Il lui murmurait en clignant de
l'oeil: Il est garon laitier, mais, au fond, c'est surtout un des plus
dangereux apaches de Belleville (il fallait voir le ton grivois dont
Jupien disait apache). Et comme si ces rfrences ne suffisaient pas,
il tchait d'ajouter quelques citations. Il a t condamn plusieurs
fois pour vol et cambriolage de villas, il a t  Fresnes pour s'tre
battu (mme air grivois) avec des passants qu'il a  moiti estropis et
il a t au bat' d'Af. Il a tu son sergent.

Le baron en voulait mme lgrement  Jupien, car il savait que dans
cette maison, qu'il avait charg son factotum d'acheter pour lui et de
faire grer par un sous-ordre, tout le monde, par les maladresses de
l'oncle de Mlle d'Oloron, feu Mme de Cambremer, connaissait plus ou
moins sa personnalit et son nom (beaucoup seulement croyaient que
c'tait un surnom et, le prononant mal, l'avaient dform, de sorte que
la sauvegarde du baron avait t leur propre btise et non la discrtion
de Jupien). Mais il trouvait plus simple de se laisser rassurer par ses
assurances, et tranquillis de savoir qu'on ne pouvait les entendre, le
baron lui dit: Je ne voulais pas parler devant ce petit, qui est trs
gentil et fait de son mieux. Mais je ne le trouve pas assez brutal. Sa
figure me plat, mais il m'appelle crapule comme si c'tait une leon
apprise.--Oh! non, personne ne lui a rien dit, rpondit Jupien sans
s'apercevoir de l'invraisemblance de cette assertion. Il a, du reste,
t compromis dans le meurtre d'une concierge de la Villette.--Ah! cela
c'est assez intressant, dit le baron avec un sourire.--Mais j'ai
justement l le tueur de boeufs, l'homme des abattoirs qui lui ressemble;
il a pass par hasard. Voulez-vous en essayer?--Ah! oui, volontiers. Je
vis entrer l'homme des abattoirs, il ressemblait, en effet, un peu 
Maurice, mais, chose plus curieuse, tous deux avaient quelque chose
d'un type que personnellement je n'avais jamais dgag, mais qu' ce
moment je me rendis trs bien compte exister dans la figure de Morel,
sinon dans la figure de Morel telle que je l'avais toujours vue, du
moins dans un certain visage que des yeux aimants voyant Morel autrement
que moi auraient pu composer avec ses traits. Ds que je me fus fait
intrieurement, avec des traits emprunts  mes souvenirs de Morel,
cette maquette de ce qu'il pouvait reprsenter  un autre, je me rendis
compte que ces deux jeunes gens, dont l'un tait un garon bijoutier et
l'autre un employ d'htel, taient de vagues succdans de Morel.
Fallait-il en conclure que M. de Charlus, au moins en une certaine forme
de ses amours, tait toujours fidle  un mme type et que le dsir qui
lui avait fait choisir l'un aprs l'autre ces deux jeunes gens tait le
mme que celui qui lui avait fait arrter Morel sur le quai de la gare
de Doncires; que tous trois ressemblaient un peu  l'phbe dont la
forme, intaille dans le saphir qu'taient les yeux de M. de Charlus,
donnait  son regard ce quelque chose de si particulier qui m'avait
effray le premier jour  Balbec? Ou que son amour pour Morel ayant
modifi le type qu'il cherchait, pour se consoler de son absence il
cherchait des hommes qui lui ressemblassent? Une supposition que je fis
aussi fut que peut-tre il n'avait jamais exist entre Morel et lui,
malgr les apparences, que des relations d'amiti, et que M. de Charlus
faisait venir chez Jupien des jeunes gens qui ressemblassent assez 
Morel pour qu'il pt avoir auprs d'eux l'illusion de prendre du plaisir
avec lui. Il est vrai qu'en songeant  tout ce que M. de Charlus a fait
pour Morel, cette supposition et sembl peu probable si l'on ne savait
que l'amour nous pousse non seulement aux plus grands sacrifices pour
l'tre que nous aimons, mais parfois jusqu'au sacrifice de notre dsir
lui-mme qui, d'ailleurs, est d'autant moins facilement exauc que
l'tre que nous aimons sent que nous aimons davantage. Ce qui enlve
aussi  une telle supposition l'invraisemblance qu'elle semble avoir au
premier abord (bien qu'elle ne corresponde sans doute pas  la ralit)
est dans le temprament nerveux, dans le caractre profondment
passionn de M. de Charlus, pareil en cela  celui de Saint-Loup, et qui
avait pu jouer au dbut de ses relations avec Morel le mme rle, et
plus dcent, et ngatif, qu'au dbut des relations de son neveu avec
Rachel. Les relations avec une femme qu'on aime (et cela peut s'tendre
 l'amour pour un jeune homme) peuvent rester platoniques pour une autre
raison que la vertu de la femme ou que la nature peu sensuelle de
l'amour qu'elle inspire. Cette raison peut tre que l'amoureux, trop
impatient par l'excs mme de son amour, ne sait pas attendre avec une
feinte suffisante d'indiffrence le moment o il obtiendra ce qu'il
dsire. Tout le temps il revient  la charge, il ne cesse d'crire 
celle qu'il aime, il cherche tout le temps  la voir, elle le lui
refuse, il est dsespr. Ds lors elle a compris que si elle lui
accorde sa compagnie, son amiti, ces biens paratront dj tellement
considrables  celui qui a cru en tre priv qu'elle peut se dispenser
de donner davantage et profiter d'un moment o il ne peut plus supporter
de ne pas la voir, o il veut  tout prix terminer la guerre, en lui
imposant une paix qui aura pour premire condition le platonisme des
relations. D'ailleurs, pendant tout le temps qui a prcd ce trait,
l'amoureux tout le temps anxieux, sans cesse  l'afft d'une lettre,
d'un regard, a cess de penser  la possession physique dont le dsir
l'avait tourment d'abord mais qui s'est us dans l'attente et a fait
place  des besoins d'un autre ordre, plus douloureux d'ailleurs s'ils
ne sont pas satisfaits. Alors le plaisir qu'on avait le premier jour
espr des caresses, on le reoit plus tard tout dnatur sous la forme
de paroles amicales, de promesses de prsence qui, aprs les effets de
l'incertitude, quelquefois simplement aprs un regard embrum de tous
les brouillards de la froideur et qui recule si loin la personne qu'on
croit qu'on ne la reverra jamais, amnent de dlicieuses dtentes. Les
femmes devinent tout cela et savent qu'elles peuvent s'offrir le luxe de
ne se donner jamais  ceux dont elles sentent, s'ils ont t trop
nerveux pour le leur cacher les premiers jours, l'ingurissable dsir
qu'ils ont d'elles. La femme est trop heureuse que, sans rien donner,
elle reoive beaucoup plus qu'elle n'a d'habitude quand elle se donne.
Les grands nerveux croient ainsi  la vertu de leur idole. Et l'aurole
qu'ils mettent autour d'elle est aussi un produit, mais, comme on voit,
fort indirect, de leur excessif amour. Il existe alors chez la femme ce
qui existe  l'tat inconscient chez les mdicaments  leur insu russ,
comme sont les soporifiques, la morphine. Ce n'est pas  ceux  qui ils
donnent le plaisir du sommeil ou un vritable bien-tre qu'ils sont
absolument ncessaires. Ce n'est pas par ceux-l qu'ils seraient achets
 prix d'or, changs contre tout ce que le malade possde, c'est par
ces autres malades (d'ailleurs peut-tre les mmes, mais,  quelques
annes de distance, devenus autres) que le mdicament ne fait pas
dormir,  qui il ne cause aucune volupt, mais qui, tant qu'ils ne l'ont
pas, sont en proie  une agitation qu'ils veulent faire cesser  tout
prix, ft-ce en se donnant la mort. Pour M. de Charlus, dont le cas, en
somme, avec cette lgre diffrenciation due  la similitude du sexe,
rentre dans les lois gnrales de l'amour, il avait beau appartenir 
une famille plus ancienne que les Captiens, tre riche, tre vainement
recherch par une socit lgante, et Morel n'tre rien, il aurait eu
beau dire  Morel, comme il m'avait dit  moi-mme: Je suis prince, je
veux votre bien, encore tait-ce Morel qui avait le dessus s'il ne
voulait pas se rendre. Et pour qu'il ne le voult pas, il suffisait
peut-tre qu'il se sentt aim. L'horreur que les grands ont pour les
snobs qui veulent  toute force se lier avec eux, l'homme viril l'a pour
l'inverti, la femme pour tout homme trop amoureux. M. de Charlus non
seulement avait tous les avantages, mais en et propos d'immenses 
Morel. Mais il est possible que tout cela se ft bris contre une
volont. Il en et t dans ce cas de M. de Charlus comme de ces
Allemands, auxquels il appartenait, du reste, par ses origines, et qui,
dans la guerre qui se droulait  ce moment, taient bien, comme le
baron le rptait un peu trop volontiers, vainqueurs sur tous les
fronts. Mais  quoi leur servait leur victoire, puisque aprs chacune
ils trouvaient les Allis plus rsolus  leur refuser la seule chose
qu'eux, les Allemands, eussent souhait d'obtenir, la paix et la
rconciliation? Ainsi Napolon entrait en Russie et demandait
magnanimement aux autorits de venir vers lui. Mais personne ne se
prsentait.

Je descendis et rentrai dans la petite antichambre o Maurice, incertain
si on le rappellerait et  qui Jupien avait  tout hasard dit
d'attendre, tait en train de faire une partie de cartes avec un de ses
camarades. On tait trs agit d'une croix de guerre qui avait t
trouve par terre, et on ne savait pas qui l'avait perdue,  qui la
renvoyer pour viter au titulaire un ennui. Puis on parla de la bont
d'un officier qui s'tait fait tuer pour tcher de sauver son
ordonnance. Il y a tout de mme du bon monde chez les riches. Moi je me
ferais tuer avec plaisir pour un type comme a, dit Maurice, qui,
videmment, n'accomplissait ses terribles fustigations sur le baron que
par une habitude mcanique, les effets d'une ducation nglige, le
besoin d'argent et un certain penchant  le gagner d'une faon qui tait
cense donner moins de mal que le travail et en donnait peut-tre
davantage. Mais, ainsi que l'avait craint M. de Charlus, c'tait
peut-tre un trs bon coeur et c'tait, parat-il, un garon d'une
admirable bravoure. Il avait presque les larmes aux yeux en parlant de
la mort de cet officier et le jeune homme de vingt-deux ans n'tait pas
moins mu. Ah! oui, ce sont de chic types. Des malheureux comme nous
encore, a n'a pas grand'chose  perdre, mais un Monsieur qui a des tas
de larbins, qui peut aller prendre son apro tous les jours  6 heures,
c'est vraiment chouette. On peut charrier tant qu'on veut, mais quand on
voit des types comme a mourir, a fait vraiment quelque chose. Le bon
Dieu ne devrait pas permettre que des riches comme a meurent; d'abord
ils sont trop utiles  l'ouvrier. Rien qu' cause d'une mort comme a
faudra tuer tous les Boches jusqu'au dernier; et ce qu'ils ont fait 
Louvain, et couper des poignets de petits enfants; non, je ne sais pas,
moi je ne suis pas meilleur qu'un autre, mais je me laisserais envoyer
des pruneaux dans la gueule plutt que d'obir  des barbares comme a;
car c'est pas des hommes, c'est des vrais barbares, tu ne diras pas le
contraire. Tous ces garons taient, en somme, patriotes. Un seul,
lgrement bless au bras, ne fut pas  la hauteur des autres car il
dit, comme il devait bientt repartir: Dame, a n'a pas t la bonne
blessure (celle qui fait rformer), comme Mme Swann disait jadis: J'ai
trouv le moyen d'attraper la fcheuse innuenza. La porte se rouvrit
sur le chauffeur qui tait all un instant prendre l'air. Comment,
c'est dj fini? a n'a pas t long, dit-il en apercevant Maurice
qu'il croyait en train de frapper celui qu'on avait surnomm, par
allusion  un journal qui paraissait  cette poque: l'Homme enchan.
Ce n'est pas long pour toi qui es all prendre l'air, rpondit Maurice,
froiss qu'on vt qu'il avait dplu l-haut. Mais si tu tais oblig de
taper  tour de bras comme moi, par cette chaleur! Si c'tait pas les
cinquante francs qu'il donne...--Et puis, c'est un homme qui cause bien;
on sent qu'il a de l'instruction. Dit-il que ce sera bientt fini?--Il
dit qu'on ne pourra pas les avoir, que a finira sans que personne ait
le dessus.--Bon sang de bon sang, mais c'est donc un Boche...--Je vous
ai dit que vous causiez trop haut, dit le plus vieux aux autres en
m'apercevant. Vous avez fini avec la chambre?--Ah! ta gueule, tu n'es
pas le matre ici.--Oui, j'ai fini, et je venais pour payer.--Il vaut
mieux que vous payiez au patron. Maurice, va donc le chercher.--Mais je
ne veux pas vous dranger.--a ne me drange pas. Maurice monta et
revint en me disant: Le patron descend. Je lui donnai deux francs pour
son drangement. Il rougit de plaisir. Ah! merci bien. Je les enverrai
 mon frre qui est prisonnier. Non, il n'est pas malheureux, a dpend
beaucoup des camps. Pendant ce temps, deux clients trs lgants, en
habit et cravate blanche sous leur pardessus--deux Russes, me
sembla-t-il  leur trs lger accent--se tenaient sur le seuil et
dlibraient s'ils devaient entrer. C'tait visiblement la premire fois
qu'ils venaient l, on avait d leur indiquer l'endroit et ils
semblaient partags entre le dsir, la tentation et une extrme frousse.
L'un des deux--un beau jeune homme--rptait toutes les deux minutes 
l'autre, avec un sourire mi-interrogateur, mi-destin  persuader:
Quoi! Aprs tout on s'en fiche. Mais il avait beau vouloir dire par l
qu'aprs tout on se fichait des consquences, il est probable qu'il ne
s'en fichait pas tant que cela, car cette parole n'tait suivie d'aucun
mouvement pour entrer, mais d'un nouveau regard vers l'autre, suivi du
mme sourire et du mme aprs tout, on s'en fiche. C'tait, ce aprs
tout on s'en fiche!, un exemplaire entre mille de ce magnifique
langage, si diffrent de celui que nous parlons d'habitude, et o
l'motion fait dvier ce que nous voulions dire et panouir  la place
une phrase tout autre, merge d'un lac inconnu o vivent des
expressions sans rapport avec la pense, et qui par cela mme la
rvlent. Je me souviens qu'une fois Albertine, comme Franoise, que
nous n'avions pas entendue, entrait au moment o mon amie tait toute
nue contre moi, dit malgr elle, voulant me prvenir: Tiens, voil la
belle Franoise. Franoise, qui n'y voyait pas trs clair et ne faisait
que traverser la pice assez loin de nous, ne se ft sans doute aperue
de rien. Mais les mots si anormaux de belle Franoise, qu'Albertine
n'avait jamais prononcs de sa vie, montrrent d'eux-mmes leur origine;
elle les sentit cueillis au hasard par l'motion, n'eut pas besoin de
regarder rien pour comprendre tout et s'en alla en murmurant dans son
patois le mot de poutana. Une autre fois, bien plus tard, quand Bloch
devenu pre de famille eut mari une de ses filles  un catholique, un
monsieur mal lev dit  celle-ci qu'il croyait avoir entendu dire
qu'elle tait fille d'un juif et lui en demanda le nom. La jeune femme,
qui avait t Mlle Bloch depuis sa naissance, rpondit en prononant
Bloch  l'allemande, comme et fait le duc de Guermantes, c'est--dire
en prononant le ch non pas comme un c ou un k mais avec le rh
germanique.

Le patron, pour en revenir  la scne de l'htel (dans lequel les deux
Russes s'taient dcids  pntrer: aprs tout on s'en fiche),
n'tait pas encore revenu que Jupien entra se plaindre qu'on parlait
trop fort et que les voisins se plaindraient. Mais il s'arrta stupfait
en m'apercevant. Allez-vous-en tous sur le carr. Dj tous se
levaient quand je lui dis: Il serait plus simple que ces jeunes gens
restent l et que j'aille avec vous un instant dehors. Il me suivit
fort troubl. Je lui expliquai pourquoi j'tais venu. On entendait des
clients qui demandaient au patron s'il ne pouvait pas leur faire
connatre un valet de pied, un enfant de choeur, un chauffeur ngre.
Toutes les professions intressaient ces vieux fous; dans la troupe,
toutes les armes et les allis de toutes nations. Quelques-uns
rclamaient surtout des Canadiens, subissant peut-tre  leur insu le
charme d'un accent si lger qu'on ne sait pas si c'est celui de la
vieille France ou de l'Angleterre. A cause de leur jupon et parce que
certains rves lacustres s'associent souvent  de tels dsirs, les
cossais faisaient prime. Et comme toute folie reoit des circonstances
des traits particuliers, sinon mme une aggravation, un vieillard dont
toutes les curiosits avaient t assouvies demandait avec insistance si
on ne pourrait pas lui faire faire la connaissance d'un mutil. On
entendait des pas lents dans l'escalier. Par une indiscrtion qui tait
dans sa nature Jupien ne put se retenir de me dire que c'tait le baron
qui descendait, qu'il ne fallait  aucun prix qu'il me vt, mais que, si
je voulais entrer dans la petite chambre contigu au vestibule o
taient les jeunes gens, il allait ouvrir les vasistas, truc qu'il avait
invent pour que le baron pt voir et entendre sans tre vu, et qu'il
allait, me disait-il, retourner en ma faveur contre lui. Seulement, ne
bougez pas. Et aprs m'avoir pouss dans le noir, il me quitta.
D'ailleurs, il n'avait pas d'autre chambre  me donner, son htel,
malgr la guerre, tant plein. Celle que je venais de quitter avait t
prise par le vicomte de Courvoisier qui, ayant pu quitter la Croix-Rouge
de X... pour deux jours, tait venu se dlasser une heure  Paris avant
d'aller retrouver au chteau de Courvoisier la vicomtesse,  qui il
dirait n'avoir pas pu prendre le bon train. Il ne se doutait gure que
M. de Charlus tait  quelques mtres de lui, et celui-ci ne s'en
doutait pas davantage, n'ayant jamais rencontr son cousin chez Jupien,
lequel ignorait la personnalit du vicomte soigneusement dissimule.
Bientt, en effet, le baron entra, marchant assez difficilement  cause
des blessures, dont il devait sans doute pourtant avoir l'habitude. Bien
que son plaisir ft fini et qu'il n'entrt, d'ailleurs, que pour donner
 Maurice l'argent qu'il lui devait, il dirigeait en cercle sur tous ces
jeunes gens runis un regard tendre et curieux et comptait bien avoir
avec chacun le plaisir d'un bonjour tout platonique mais amoureusement
prolong. Je lui retrouvai de nouveau, dans toute la smillante
frivolit dont il fit preuve devant ce harem qui semblait presque
l'intimider, ces hochements de taille et de tte, ces affinements du
regard qui m'avaient frapp le soir de sa premire entre  la
Raspelire, grces hrites de quelque grand'mre que je n'avais pas
connue, et que dissimulaient dans l'ordinaire de la vie sur sa figure
des expressions plus viriles, mais qui y panouissaient coquettement,
dans certaines circonstances o il tenait  plaire  un milieu
infrieur, le dsir de paratre grande dame. Jupien les avait
recommands  la bienveillance du baron en lui disant que c'taient tous
des barbeaux de Belleville et qu'ils marcheraient avec leur propre
soeur pour un louis. Au reste, Jupien mentait et disait vrai  la fois.
Meilleurs, plus sensibles qu'il ne disait au baron, ils n'appartenaient
pas  une race sauvage. Mais ceux qui les croyaient tels leur parlaient
nanmoins avec la plus entire bonne foi, comme si ces terribles eussent
d avoir la mme. Un sadique a beau se croire avec un assassin, son me
pure,  lui sadique, n'est pas change pour cela et il reste stupfait
devant le mensonge de ces gens, pas assassins du tout, mais qui dsirent
gagner facilement une thune et dont le pre, ou la mre, ou la soeur
ressuscitent et remeurent tour  tour en paroles, parce qu'ils se
coupent dans la conversation qu'ils ont avec le client  qui ils
cherchent  plaire. Le client est stupfi dans sa navet, car dans son
arbitraire conception du gigolo, ravi des nombreux assassinats dont il
le croit coupable, il s'effare d'une contradiction et d'un mensonge
qu'il surprend dans ses paroles. Tous semblaient le connatre et M. de
Charlus s'arrtait longuement  chacun, leur parlant ce qu'il croyait
leur langage,  la fois par une affectation prtentieuse de couleur
locale et aussi par un plaisir sadique de se mler  une vie crapuleuse.
Toi, c'est dgotant, je t'ai aperu devant l'Olympia avec deux
cartons. C'est pour te faire donner du pze. Voil comme tu me trompes.
Heureusement pour celui  qui s'adressait cette phrase il n'eut pas le
temps de dclarer qu'il n'et jamais accept de pze d'une femme, ce
qui et diminu l'excitation de M. de Charlus, et rserva sa
protestation pour la fin de la phrase en disant: Oh non! je ne vous
trompe pas. Cette parole causa  M. de Charlus un vif plaisir et comme,
malgr lui, le genre d'intelligence qui tait naturellement le sien
ressortait d' travers celui qu'il affectait, il se retourna vers
Jupien: Il est gentil de me dire a. Et comme il le dit bien. On dirait
que c'est la vrit. Aprs tout, qu'est-ce que a fait que ce soit la
vrit ou non puisqu'il arrive  me le faire croire. Quels jolis petits
yeux il a. Tiens, je vais te donner deux gros baisers pour la peine, mon
petit gars. Tu penseras  moi dans les tranches. C'est pas trop
dur?--Ah! dame, il y a des jours, quand une grenade passe  ct de
vous. Et le jeune homme se mit  faire des imitations du bruit de la
grenade, des avions, etc. Mais il faut bien faire comme les autres, et
vous pouvez tre sr et certain qu'on ira jusqu'au bout.--Jusqu'au bout!
Si on savait seulement jusqu' quel bout, dit mlancoliquement le baron
qui tait pessimiste.--Vous n'avez pas vu que Sarah Bernhardt l'a dit
sur les journaux: La France, elle ira jusqu'au bout. Les Franais, ils
se feront tuer plutt jusqu'au dernier.--Je ne doute pas un seul instant
que les Franais ne se fassent bravement tuer jusqu'au dernier, dit M.
de Charlus comme si c'tait la chose la plus simple du monde et bien
qu'il n'et lui-mme l'intention de faire quoi que ce soit, mais pensant
par l corriger l'impression de pacifisme qu'il donnait quand il
s'oubliait. Je n'en doute pas, mais je me demande jusqu' quel point
_Madame_ Sarah Bernhardt est qualifie pour parler au nom de la France.
Mais, ajouta-t-il, il me semble que je ne connais pas ce charmant, ce
dlicieux jeune homme, en avisant un autre qu'il ne reconnaissait pas
ou qu'il n'avait peut-tre jamais vu. Il le salua comme il et salu un
prince  Versailles, et pour profiter de l'occasion d'avoir en
supplment un plaisir gratis--comme quand j'tais petit et que ma mre
venait de faire une commande chez Boissier ou chez Gouache, je prenais,
sur l'offre d'une des dames du comptoir, un bonbon extrait d'un des
vases de verre entre lesquels elle trnait--prenant la main du charmant
jeune homme et la lui serrant longuement,  la prussienne, le fixant des
yeux en souriant pendant le temps interminable que mettaient autrefois 
nous faire poser les photographes quand la lumire tait mauvaise:
Monsieur, je suis charm, je suis enchant de faire votre
connaissance. Il a de jolis cheveux, dit-il en se tournant vers
Jupien. Il s'approcha ensuite de Maurice pour lui remettre ses cinquante
francs, mais le prenant d'abord par la taille: Tu ne m'avais jamais dit
que tu avais surin une pipelette de Belleville. Et M. de Charlus
rlait d'extase et approchait sa figure de celle de Maurice. Oh!
Monsieur le Baron, dit en protestant le gigolo, qu'on avait oubli de
prvenir, pouvez-vous croire une chose pareille? Soit qu'en effet le
fait ft faux, ou que, vrai, son auteur le trouvt pourtant abominable
et de ceux qu'il convient de nier: Moi toucher  mon semblable?  un
Boche, oui, parce que c'est la guerre, mais  une femme, et  une
vieille femme encore! Cette dclaration de principes vertueux fit
l'effet d'une douche d'eau froide sur le baron qui s'loigna schement
de Maurice, en lui remettant toutefois son argent mais de l'air dpit
de quelqu'un qu'on a flou, qui ne veut pas faire d'histoires, qui paye,
mais n'est pas content.

La mauvaise impression du baron fut d'ailleurs accrue par la faon dont
le bnficiaire le remercia, car il dit: Je vais envoyer a  mes vieux
et j'en garderai aussi un peu pour mon frangin qui est sur le front.
Ces sentiments touchants dsappointrent presque autant M. de Charlus
que l'agaait l'expression d'une paysannerie un peu conventionnelle.
Jupien parfois les prvenait qu'il fallait tre plus pervers. Alors
l'un d'eux, de l'air de confesser quelque chose de satanique,
aventurait: Dites donc, baron, vous n'allez pas me croire, mais quand
j'tais gosse, je regardais par le trou de la serrure mes parents
s'embrasser. C'est vicieux, pas? Vous avez l'air de croire que c'est un
bourrage de crne, mais non, je vous jure, tel que je vous le dis. Et
M. de Charlus tait  la fois dsespr et exaspr par cet effort
factice vers la perversit qui n'aboutissait qu' rvler tant de
sottise et tant d'innocence. Et mme le voleur, l'assassin le plus
dtermins ne l'eussent pas content, car ils ne parlent pas de leur
crime; et il y a, d'ailleurs, chez le sadique--si bon qu'il puisse
tre, bien plus, d'autant meilleur qu'il est--une soif de mal que les
mchants agissant dans d'autres buts ne peuvent contenter.

Le jeune homme eut beau, comprenant trop tard son erreur, dire qu'il ne
blairait pas les flics et pousser l'audace jusqu' dire au baron:
Fous-moi un rancart (un rendez-vous), le charme tait dissip. On
sentait le chiqu, comme dans les livres des auteurs qui s'efforcent
pour parler argot. C'est en vain que le jeune homme dtailla toutes les
saloperies qu'il faisait avec sa femme. M. de Charlus fut seulement
frapp combien ces saloperies se bornaient  peu de chose...Au reste, ce
n'tait pas seulement par insincrit. Rien n'est plus limit que le
plaisir et le vice. On peut vraiment, dans ce sens-l et en changeant le
sens de l'expression, dire qu'on tourne toujours dans le mme cercle
vicieux.

Comme il est simple! jamais on ne dirait un prince, dirent quelques
habitus quand M. de Charlus fut sorti, reconduit jusqu'en bas par
Jupien auquel le baron ne laissa pas de se plaindre de la vertu du jeune
homme. A l'air mcontent de Jupien, qui avait d styler le jeune homme
d'avance, on sentit que le faux assassin recevrait tout  l'heure un
fameux savon. C'est tout le contraire de ce que tu m'as dit, ajouta le
baron pour que Jupien profitt de la leon pour une autre fois. Il a
l'air d'une bonne nature, il exprime des sentiments de respect pour sa
famille.--Il n'est pourtant pas bien avec son pre, objecta Jupien, pris
au dpourvu, ils habitent ensemble, mais ils servent chacun dans un bar
diffrent. C'tait videmment faible comme crime auprs de
l'assassinat, mais Jupien se trouvait pris au dpourvu. Le baron
n'ajouta rien car, s'il voulait qu'on prpart ses plaisirs, il voulait
se donner  lui-mme l'illusion que ceux-ci n'taient pas prpars.
C'est un vrai bandit, il vous a dit cela pour vous tromper, vous tes
trop naf, ajouta Jupien pour se disculper et ne faisant que froisser
l'amour-propre de M. de Charlus.

En mme temps qu'on croyait M. de Charlus prince, en revanche on
regrettait beaucoup, dans l'tablissement, la mort de quelqu'un dont les
gigolos disaient: Je ne sais pas son nom, il parat que c'est un baron
et qui n'tait autre que le prince de Foix (le pre de l'ami de
Saint-Loup). Passant, chez sa femme, pour vivre beaucoup au cercle, en
ralit il passait des heures chez Jupien  bavarder,  raconter des
histoires du monde devant des voyous. C'tait un grand bel homme, comme
son fils. Il est extraordinaire que M. de Charlus, sans doute parce
qu'il l'avait toujours connu dans le monde, ignort qu'il partageait ses
gots. On allait mme jusqu' dire qu'il les avait autrefois ports
jusque sur son fils encore collgien (l'ami de Saint-Loup), ce qui tait
probablement faux. Au contraire, trs renseign sur des moeurs que
beaucoup ignorent, il veillait beaucoup aux frquentations de son fils.
Un jour qu'un homme, d'ailleurs de basse extraction, avait suivi le
jeune prince de Foix jusqu' l'htel de son pre, o il avait jet un
billet par la fentre, le pre l'avait ramass. Mais le suiveur, bien
qu'il ne ft pas aristocratiquement du mme monde que M. de Foix le
pre, l'tait  un autre point de vue. Il n'eut pas de peine  trouver
dans de communs complices un intermdiaire qui fit taire M. de Foix en
lui prouvant que c'tait le jeune homme qui avait provoqu cette audace
d'un homme g. Et c'tait possible. Car le prince de Foix avait pu
russir  prserver son fils des mauvaises frquentations au dehors mais
non de l'hrdit. Au reste, le jeune prince de Foix resta, comme son
pre, ignor  ce point de vue des gens du monde bien qu'il allt plus
loin que personne avec ceux d'un autre.

Il parat qu'il a un million  manger par jour, dit le jeune homme de
vingt-deux ans auquel l'assertion qu'il mettait ne semblait pas
invraisemblable. On entendit bientt le roulement de la voiture qui
tait venue chercher M. de Charlus. A ce moment j'aperus, avec une
dmarche lente,  ct d'un militaire qui videmment sortait avec elle
d'une chambre voisine, une personne qui me parut une dame assez ge, en
jupe noire. Je reconnus bientt mon erreur, c'tait un prtre. C'tait
cette chose si rare, et en France absolument exceptionnelle, qu'est un
mauvais prtre. videmment le militaire tait en train de railler son
compagnon au sujet du peu de conformit que sa conduite offrait avec son
habit, car celui-ci, d'un air grave et levant vers son visage hideux un
doigt de docteur en thologie, dit sentencieusement: Que voulez-vous,
je ne suis pas (j'attendais un saint) un ange. D'ailleurs il n'avait
plus qu' s'en aller et prit cong de Jupien qui, ayant accompagn le
baron, venait de remonter, mais par tourderie le mauvais prtre oublia
de payer sa chambre. Jupien, que son esprit n'abandonnait jamais, agita
le tronc dans lequel il mettait la contribution de chaque client, et le
fit sonner en disant: Pour les frais du culte, Monsieur l'Abb! Le
vilain personnage s'excusa, donna sa pice et disparut. Jupien vint me
chercher dans l'antre obscur o je n'osais faire un mouvement. Entrez
un moment dans le vestibule o mes jeunes gens font banquette, pendant
que je monte fermer la chambre; puisque vous tes locataire, c'est tout
naturel. Le patron y tait, je le payai. A ce moment un jeune homme en
smoking entra et demanda d'un air d'autorit au patron: Pourrai-je
avoir Lon demain matin  onze heures moins le quart au lieu de onze
heures parce que je djeune en ville?--Cela dpend, rpondit le patron,
du temps que le gardera l'abb. Cette rponse ne parut pas satisfaire
le jeune homme en smoking qui semblait dj prt  invectiver contre
l'abb, mais sa colre prit un autre cours quand il m'aperut; marchant
droit au patron: Qui est-ce? Qu'est-ce que a signifie?, murmura-t-il
d'une voix basse mais courrouce. Le patron, trs ennuy, expliqua que
ma prsence n'avait aucune importance, que j'tais un locataire. Le
jeune homme en smoking ne parut nullement apais par cette explication.
Il ne cessait de rpter: C'est excessivement dsagrable, ce sont des
choses qui ne devraient pas arriver, vous savez que je dteste a et
vous ferez si bien que je ne remettrai plus les pieds ici. L'excution
de cette menace ne parut pas cependant imminente, car il partit furieux
mais en recommandant que Lon tcht d'tre libre  11 h. moins 1/4,
10 h. 1/2 si possible. Jupien revint me chercher et descendit avec moi.
Je ne voudrais pas que vous me jugiez mal, me dit-il, cette maison ne
me rapporte pas autant d'argent que vous croyez, je suis forc d'avoir
des locataires honntes, il est vrai qu'avec eux seuls on ne ferait que
manger de l'argent. Ici c'est le contraire des Carmels, c'est grce au
vice que vit la vertu. Non, si j'ai pris cette maison, ou plutt si je
l'ai fait prendre au grant que vous avez vu, c'est uniquement pour
rendre service au baron et distraire ses vieux jours. Jupien ne voulait
pas parler que de scnes de sadisme comme celles auxquelles j'avais
assist et de l'exercice mme du vice du baron. Celui-ci, mme pour la
conversation, pour lui tenir compagnie, pour jouer aux cartes, ne se
plaisait plus qu'avec des gens du peuple qui l'exploitaient. Sans doute
le snobisme de la canaille peut aussi bien se comprendre que l'autre.
Ils avaient, d'ailleurs, t longtemps unis, alternant l'un avec
l'autre, chez M. de Charlus qui ne trouvait personne d'assez lgant
pour ses relations mondaines, ni de frisant assez l'apache pour les
autres. Je dteste le genre moyen, disait-il, la comdie bourgeoise est
guinde, il me faut ou les princesses de la tragdie classique ou la
grosse farce. Pas de milieu, _Phdre_ ou _Les Saltimbanques_. Mais
enfin l'quilibre entre ces deux snobismes avait t rompu. Peut-tre
fatigue de vieillard, ou extension de la sensualit aux relations les
plus banales, le baron ne vivait plus qu'avec des infrieurs, prenant
ainsi sans le savoir la succession de tel de ses grands anctres, le duc
de La Rochefoucauld, le prince d'Harcourt, le duc de Berry, que
Saint-Simon nous montre passant leur vie avec leurs laquais, qui
tiraient d'eux des sommes normes, partageant leurs jeux, au point qu'on
tait gn pour ces grands seigneurs, quand il fallait les aller voir,
de les trouver installs familirement  jouer aux cartes ou  boire
avec leur domesticit. C'est surtout, ajouta Jupien, pour lui viter
des ennuis, parce que, voyez-vous, le baron, c'est un grand enfant. Mme
maintenant qu'il a ici tout ce qu'il peut dsirer il va encore 
l'aventure faire le vilain. Et gnreux comme il est, a pourrait
souvent, par le temps qui court, avoir des consquences. N'y a-t-il pas
l'autre jour un chasseur d'htel qui mourait de peur  cause de tout
l'argent que le baron lui offrait pour venir chez lui. Chez lui, quelle
imprudence! Ce garon, qui pourtant aime seulement les femmes, a t
rassur quand il a compris ce qu'on voulait de lui. En entendant toutes
ces promesses d'argent, il avait pris le baron pour un espion. Et il
s'est senti bien  l'aise quand il a vu qu'on ne lui demandait pas de
livrer sa patrie mais son corps, ce qui n'est peut-tre pas plus moral,
mais ce qui est moins dangereux, et surtout plus facile. Et en coutant
Jupien, je me disais: Quel malheur que M. de Charlus ne soit pas
romancier ou pote, non pas pour dcrire ce qu'il verrait, mais le point
o se trouve un Charlus par rapport au dsir fait natre autour de lui
les scandales, le force  prendre la vie srieusement,  mettre des
motions dans le plaisir, l'empche de s'arrter, de s'immobiliser dans
une vue ironique et extrieure des choses, rouvre sans cesse en lui un
courant douloureux. Presque chaque fois qu'il adresse une dclaration il
essuie une avanie, s'il ne risque pas mme la prison. Ce n'est pas que
l'ducation des enfants, c'est celle des potes qui se fait  coups de
gifles. Si M. de Charlus avait t romancier, la maison que lui avait
amnage Jupien, en rduisant dans de telles proportions les risques, du
moins (car une descente de police tait toujours  craindre) les risques
 l'gard d'un individu des dispositions duquel, dans la rue, le baron
n'et pas t assur, et t pour lui un malheur. Mais M. de Charlus
n'tait en art qu'un dilettante, qui ne songeait pas  crire et n'tait
pas dou pour cela. D'ailleurs, vous avouerais-je, reprit Jupien, que
je n'ai pas un grand scrupule  avoir ce genre de gains? La chose
elle-mme qu'on fait ici, je ne peux plus vous cacher que je l'aime,
qu'elle est le got de ma vie. Or, est-il dfendu de recevoir un salaire
pour des choses qu'on ne juge pas coupables? Vous tes plus instruit que
moi et vous me direz sans doute que Socrate ne croyait pas pouvoir
recevoir d'argent pour ses leons. Mais de notre temps les professeurs
de philosophie ne pensent pas ainsi, ni les mdecins, ni les peintres,
ni les dramaturges, ni les directeurs de thtre. Ne croyez pas que ce
mtier ne fasse frquenter que des canailles. Sans doute le Directeur
d'un tablissement de ce genre, comme une grande cocotte, ne reoit que
des hommes, mais il reoit des hommes marquants dans tous les genres et
qui sont gnralement,  situation gale, parmi les plus fins, les plus
sensibles, les plus aimables de leur profession. Cette maison se
transformerait vite, je vous l'assure, en un bureau d'esprit et une
agence de nouvelles. Mais j'tais encore sous l'impression des coups
que j'avais vu recevoir  M. de Charlus. Et  vrai dire, quand on
connaissait bien M. de Charlus, son orgueil, sa satit des plaisirs
mondains, ses caprices changs facilement en passions pour des hommes de
dernier ordre et de la pire espce, on peut trs bien comprendre que la
mme grosse fortune qui, chue  un parvenu, l'et charm en lui
permettant de marier sa fille  un duc et d'inviter des Altesses  ses
chasses, M. de Charlus tait content de la possder parce qu'elle lui
permettait d'avoir ainsi la haute main sur un, peut-tre sur plusieurs
tablissements o taient en permanence des jeunes gens avec lesquels il
se plaisait. Peut-tre n'y eut-il mme pas besoin de son vice pour cela.
Il tait l'hritier de tant de grands seigneurs, princes du sang ou
ducs, dont Saint-Simon nous raconte qu'ils ne frquentaient personne
qui se pt nommer. En attendant, dis-je  Jupien, cette maison est
tout autre chose, plus qu'une maison de fous, puisque la folie des
alins qui y habitent est mise en scne, reconstitue, visible, c'est
un vrai pandmonium. J'avais cru, comme le calife des Mille et une
Nuits, arriver  point au secours d'un homme qu'on frappait, et c'est un
autre conte des Mille et une Nuits que j'ai vu raliser devant moi,
celui o une femme, transforme en chienne, se fait frapper
volontairement pour retrouver sa forme premire. Jupien paraissait fort
troubl par mes paroles, car il comprenait que j'avais vu frapper le
baron. Il resta un moment silencieux, puis tout d'un coup, avec le joli
esprit qui m'avait si souvent frapp chez cet homme qui s'tait fait
lui-mme, quand il avait pour m'accueillir, Franoise ou moi, dans la
cour de notre maison, de si gracieuses paroles: Vous parlez de bien des
contes des Mille et une Nuits, me dit-il. Mais j'en connais un qui n'est
pas sans rapport avec le titre d'un livre que je crois avoir aperu chez
le baron (il faisait allusion  une traduction de _Ssame et les Lys_,
de Ruskin, que j'avais envoye  M. de Charlus). Si jamais vous tiez
curieux, un soir, de voir, je ne dis pas quarante, mais une dizaine de
voleurs, vous n'avez qu' venir ici; pour savoir si je suis l vous
n'avez qu' regarder l-haut, je laisse ma petite fentre ouverte et
claire, cela veut dire que je suis venu, qu'on peut entrer; c'est mon
Ssame  moi. Je dis seulement Ssame. Car pour les Lys, si c'est eux
que vous voulez, je vous conseille d'aller les chercher ailleurs. Et me
saluant assez cavalirement, car une clientle aristocratique et une
clique de jeunes gens, qu'il menait comme un pirate, lui avaient donn
une certaine familiarit, il prit cong de moi. Il m'avait  peine
quitt que la sirne retentit, immdiatement suivie de violents tirs de
barrage. On sentait que c'tait tout auprs, juste au-dessus de nous,
que l'avion allemand se tenait, et soudain le bruit d'une forte
dtonation montra qu'il venait de lancer une de ses bombes.

Dans une mme salle de la maison de Jupien beaucoup d'hommes, qui
n'avaient pas voulu fuir, s'taient runis. Ils ne se connaissaient pas
entre eux, mais taient pourtant  peu prs du mme monde, riche et
aristocratique. L'aspect de chacun avait quelque chose de rpugnant qui
devait tre la non-rsistance  des plaisirs dgradants. L'un, norme,
avait la figure couverte de taches rouges, comme un ivrogne. J'avais
appris qu'au dbut il ne l'tait pas et prenait seulement son plaisir 
faire boire des jeunes gens. Mais, effray par l'ide d'tre mobilis
(bien qu'il semblt avoir dpass la cinquantaine), comme il tait trs
gros il s'tait mis  boire sans arrter pour tcher de dpasser le
poids de cent kilos, au-dessus duquel on tait rform. Et maintenant,
ce calcul s'tant chang en passion, o qu'on le quittt, tant qu'on le
surveillait, on le retrouvait chez un marchand de vin. Mais ds qu'il
parlait on voyait que, mdiocre d'ailleurs d'intelligence, c'tait un
homme de beaucoup de savoir, d'ducation et de culture. Un autre homme
du grand monde, celui-l fort jeune et d'une extrme distinction
physique, tait entr. Chez lui,  vrai dire, il n'y avait encore aucun
stigmate extrieur d'un vice, mais, ce qui tait plus troublant,
d'intrieurs. Trs grand, d'un visage charmant, son locution dcelait
une tout autre intelligence que celle de son voisin l'alcoolique, et,
sans exagrer, vraiment remarquable. Mais  tout ce qu'il disait tait
ajoute une expression qui et convenu  une phrase diffrente. Comme
si, tout en possdant le trsor complet des expressions du visage
humain, il et vcu dans un autre monde, il mettait  jour ces
expressions dans l'ordre qu'il ne fallait pas, il semblait effeuiller au
hasard des sourires et des regards sans rapport avec le propos qu'il
entendait. J'espre pour lui, si, comme il est certain, il vit encore,
qu'il tait non la proie d'une maladie durable mais d'une intoxication
passagre. Il est probable que si l'on avait demand leur carte de
visite  tous ces hommes on et t surpris de voir qu'ils appartenaient
 une haute classe sociale. Mais quelque vice, et le plus grand de tous,
le manque de volont qui empche de rsister  aucun, les runissait l,
dans des chambres isoles il est vrai, mais chaque soir, me dit-on, de
sorte que si leur nom tait connu des femmes du monde, celles-ci avaient
peu  peu perdu de vue leur visage et n'avaient plus jamais l'occasion
de recevoir leur visite. Ils recevaient encore des invitations, mais
l'habitude les ramenait au mauvais lieu composite. Ils s'en cachaient
peu, du reste, au contraire des petits chasseurs, ouvriers, etc. qui
servaient  leur plaisir. Et en dehors de beaucoup de raisons que l'on
devine, cela se comprend par celle-ci. Pour un employ d'industrie, pour
un domestique, aller l c'tait, comme pour une femme qu'on croyait
honnte, aller dans une maison de passe. Certains qui avouaient y tre
alls se dfendaient d'y tre plus jamais retourns, et Jupien lui-mme,
mentant pour protger leur rputation ou viter des concurrences,
affirmait: Oh! non, il ne vient pas chez moi, il ne voudrait pas y
venir. Pour des hommes du monde, c'est moins grave, d'autant plus que
les autres gens du monde qui n'y vont pas ne savent pas ce que c'est et
ne s'occupent pas de votre vie.

Ds le dbut de l'alerte, j'avais quitt la maison de Jupien. Les rues
taient devenues entirement noires. Parfois seulement, un avion ennemi
qui volait assez bas clairait le point o il voulait jeter une bombe.
Je ne retrouvais plus mon chemin, je pensais  ce jour o, allant  la
Raspelire, j'avais rencontr, comme un Dieu qui avait fait se cabrer
mon cheval, un avion. Je pensais que maintenant la rencontre serait
diffrente et que le Dieu du mal me tuerait. Je pressais le pas pour le
fuir comme un voyageur poursuivi par le mascaret, je tournais en cercle
autour des places noires d'o je ne pouvais plus sortir. Enfin les
flammes d'un incendie m'clairrent et je pus retrouver mon chemin
cependant que crpitaient sans arrt les coups de canons. Mais ma pense
s'tait dtourne vers un autre objet. Je pensais  la maison de Jupien,
peut-tre rduite en cendres maintenant, car une bombe tait tombe tout
prs de moi comme je venais seulement d'en sortir, cette maison sur
laquelle M. de Charlus et pu prophtiquement crire Sodoma comme
avait fait, avec non moins de prescience ou peut-tre au dbut de
l'ruption volcanique et de la catastrophe dj commence, l'habitant
inconnu de Pompi. Mais qu'importaient sirne et gothas  ceux qui
taient venus chercher leur plaisir. Le cadre social, le cadre de la
nature, qui entoure nos amours, nous n'y pensons presque pas. La tempte
fait rage sur mer, le bateau tangue de tous cts, du ciel se
prcipitent des avalanches tordues par le vent, et tout au plus
accordons-nous une seconde d'attention pour parer  la gne qu'elle nous
cause,  ce dcor immense o nous sommes si peu de chose, et nous et le
corps que nous essayons d'approcher. La sirne annonciatrice des bombes
ne troublait pas plus les habitus de Jupien que n'et fait un iceberg.
Bien plus, le danger physique menaant les dlivrait de la crainte dont
ils taient maladivement perscuts depuis longtemps. Or, il est faux de
croire que l'chelle des craintes correspond  celle des dangers qui les
inspirent. On peut avoir peur de ne pas dormir, et nullement d'un duel
srieux, d'un rat et pas d'un lion. Pendant quelques heures les agents
de police ne s'occuperaient que de la vie des habitants, chose si peu
importante, et ne risqueraient pas de les dshonorer.

Certains des habitus plus que de retrouver leur libert morale furent
tents par l'obscurit qui s'tait soudain faite dans les rues.
Quelques-uns de ces pompiens, sur qui pleuvait dj le feu du ciel,
descendirent dans les couloirs du mtro, noirs comme des catacombes. Ils
savaient, en effet, n'y tre pas seuls. Or l'obscurit qui baigne toute
chose comme un lment nouveau a pour effet, irrsistiblement tentateur
pour certaines personnes, de supprimer le premier stade du plaisir et de
nous faire entrer de plain pied dans un domaine de caresses o l'on
n'accde d'habitude qu'aprs quelque temps! Que l'objet convoit soit,
en effet, une femme ou un homme, mme  supposer que l'abord soit
simple, et inutiles les marivaudages qui s'terniseraient dans un salon,
du moins en plein jour, le soir mme, dans une rue, si faiblement
claire qu'elle soit, il y a du moins un prambule o les yeux seuls
mangent le bl en herbe, o la crainte des passants, de l'tre recherch
lui-mme, empchent de faire plus que de regarder, de parler. Dans
l'obscurit tout ce vieux jeu se trouve aboli, les mains, les lvres,
les corps peuvent entrer en jeu les premiers. Il reste l'excuse de
l'obscurit mme et des erreurs qu'elle engendre si l'on est mal reu.
Si on l'est bien, cette rponse immdiate du corps qui ne se retire pas,
qui se rapproche, nous donne de celle ou celui  qui nous nous adressons
silencieusement une ide qu'elle est sans prjugs, pleine de vice, ide
qui ajoute un surcrot au bonheur d'avoir pu mordre  mme le fruit sans
le convoiter des yeux et sans demander de permission. Et cependant
l'obscurit persiste. Plongs dans cet lment nouveau, les habitus de
Jupien croyaient avoir voyag, tre venus assister  un phnomne
naturel, comme un mascaret ou comme une clipse, et gotant au lieu d'un
plaisir tout prpar et sdentaire celui d'une rencontre fortuite dans
l'inconnu, clbraient, aux grondements volcaniques des bombes, comme
dans un mauvais lieu pompien, des rites secrets dans les tnbres des
catacombes. Les peintures pompiennes de la maison de Jupien convenaient
d'ailleurs bien, en ce qu'elles rappelaient la fin de la Rvolution
franaise,  l'poque assez semblable au Directoire qui allait
commencer. Dj, anticipant sur la paix, se cachant dans l'obscurit
pour ne pas enfreindre trop ouvertement les ordonnances de la police,
partout des danses nouvelles s'organisaient, se dchanaient dans la
nuit. A ct de cela, certaines opinions artistiques, moins
anti-germaniques que pendant les premires annes de la guerre, se
donnaient cours pour rendre la respiration aux esprits touffs, mais il
fallait pour qu'on les ost prsenter un brevet de civisme. Un
professeur crivait un livre remarquable sur Schiller et on en rendait
compte dans les journaux. Mais avant de parler de l'auteur du livre on
inscrivait comme un permis d'imprimer qu'il avait t  la Marne, 
Verdun, qu'il avait eu cinq citations, deux fils tus. Alors on louait
la clart, la profondeur de son ouvrage sur Schiller, qu'on pouvait
qualifier de grand pourvu qu'on dt, au lieu de ce grand Allemand, ce
grand Boche. C'tait le mme mot d'ordre pour l'article, et aussitt on
le laissait passer.

Tout en me rapprochant de ma demeure, je songeais combien la conscience
cesse vite de collaborer  nos habitudes, qu'elle laisse  leur
dveloppement sans plus s'occuper d'elles, et combien ds lors nous
pouvons tre tonns si nous constatons simplement du dehors, et en
supposant qu'elles engagent tout l'individu, les actions d'hommes dont
la valeur morale ou intellectuelle peut se dvelopper indpendamment
dans un sens tout diffrent. C'tait videmment un vice d'ducation, ou
l'absence de toute ducation, joints  un penchant  gagner de l'argent
de la faon sinon la moins pnible (car beaucoup de travaux devaient, en
fin de compte, tre plus doux, mais le malade, par exemple, ne se
tisse-t-il pas, avec des privations et des remdes, une existence
beaucoup plus pnible que ne la ferait la maladie souvent lgre contre
laquelle il croit ainsi lutter), du moins la moins laborieuse possible
qui avait amen ces jeunes gens  faire, pour ainsi dire en toute
innocence et pour un salaire mdiocre, des choses qui ne leur causaient
aucun plaisir et avaient d leur inspirer au dbut une vive rpugnance.
On aurait pu les croire d'aprs cela foncirement mauvais, mais ce ne
furent pas seulement  la guerre des soldats merveilleux,
d'incomparables braves, 'avaient t aussi souvent, dans la vie
civile, de bons coeurs sinon tout  fait de braves gens. Ils ne se
rendaient plus compte depuis longtemps de ce que pouvait avoir de moral
ou d'immoral la vie qu'ils menaient, parce que c'tait celle de leur
entourage. Ainsi, quand nous tudions certaines priodes de l'histoire
ancienne, nous sommes tonns de voir des tres individuellement bons
participer sans scrupule  des assassinats en masse,  des sacrifices
humains, qui leur semblaient probablement des choses naturelles. Notre
poque sans doute, pour celui qui en lira l'histoire dans deux mille
ans, ne semblera pas moins laisser baigner certaines consciences tendres
et pures dans un milieu vital qui apparatra alors comme monstrueusement
pernicieux et dont elles s'accommodaient. D'autre part, je ne
connaissais pas d'homme qui, sous le rapport de l'intelligence et de la
sensibilit, ft aussi dou que Jupien; car cet acquis dlicieux qui
faisait la trame spirituelle de ses propos ne lui venait d'aucune de ces
instructions de collge, d'aucune de ces cultures d'universit qui
auraient pu faire de lui un homme si remarquable quand tant de jeune
gens du monde ne tirent d'elles aucun profit. C'tait son simple sens
inn, son got naturel, qui de rares lectures faites au hasard, sans
guide,  des moments perdus, lui avaient fait composer ce parler si
juste o toutes les symtries du langage se laissaient dcouvrir et
montraient leur beaut. Or, le mtier qu'il faisait pouvait  bon droit
passer, certes, pour un des plus lucratifs, mais pour le dernier de
tous. Quant  M. de Charlus, quelque ddain que son orgueil
aristocratique et pu lui donner pour le qu'en dira-t-on, comment un
certain sentiment de dignit personnelle et de respect de soi-mme ne
l'avait-il pas forc  refuser  sa sensualit certaines satisfactions
dans lesquelles il semble qu'on ne pourrait avoir comme excuse que la
dmence complte? Mais, chez lui comme chez Jupien, l'habitude de
sparer la moralit de tout un ordre d'actions (ce qui, du reste, doit
arriver aussi dans beaucoup de fonctions, quelquefois celle de juge,
quelquefois celle d'homme d'Etat et bien d'autres encore) devait tre
prise depuis si longtemps qu'elle tait alle, sans plus jamais demander
son opinion au sentiment moral, en s'aggravant de jour en jour, jusqu'
celui o ce Promthe consentant s'tait fait clouer par la Force au
Rocher de la pure matire. Sans doute je sentais bien que c'tait l un
nouveau stade de la maladie de M. de Charlus, laquelle depuis que je
m'en tais aperu, et  en juger par les diverses tapes que j'avais
eues sous les yeux, avait poursuivi son volution avec une vitesse
croissante. Le pauvre baron ne devait pas tre maintenant fort loign
du terme, de la mort, si mme celle-ci n'tait pas prcde, selon les
prdictions et les voeux de Mme Verdurin, par un empoisonnement qui  son
ge ne pourrait d'ailleurs que hter la mort. Pourtant j'ai peut-tre
inexactement dit: Rocher de la pure matire. Dans cette pure matire il
est possible qu'un peu d'esprit surnaget encore. Ce fou savait bien,
malgr tout, qu'il tait fou, qu'il tait la proie d'une folie dans ces
moments-l, puisqu'il savait bien que celui qui le battait n'tait pas
plus mchant que le petit garon qui dans les jeux de bataille est
dsign au sort pour faire le Prussien, et sur lequel tout le monde se
rue dans une ardeur de patriotisme vrai et de haine feinte. La proie
d'une folie o entrait tout de mme un peu de la personnalit de M. de
Charlus. Mme dans ses aberrations, la nature humaine (comme elle fait
dans nos amours, dans nos voyages) trahit encore le besoin de croyance
par des exigences de vrit. Franoise, quand je lui parlais d'une
glise de Milan--ville o elle n'irait probablement jamais--ou de la
cathdrale de Reims--ft-ce mme de celle d'Arras!--qu'elle ne pourrait
voir puisqu'elles taient plus ou moins dtruites, enviait les riches
qui peuvent s'offrir le spectacle de pareils trsors, et s'criait avec
un regret nostalgique: Ah! comme cela devait tre beau!, elle qui,
habitant Paris depuis tant d'annes, n'avait jamais eu la curiosit
d'aller voir Notre-Dame. C'est que Notre-Dame faisait prcisment partie
de Paris, de la ville o se droulait la vie quotidienne de Franoise et
o, en consquence, il tait difficile  notre vieille servante--comme
il l'et t  moi si l'tude de l'architecture n'avait pas corrig en
moi sur certains points les instincts de Combray--de situer les objets
de ses songes. Dans les personnes que nous aimons, il y a, immanent 
elles, un certain rve que nous ne savons pas toujours discerner mais
que nous poursuivons. C'tait ma croyance en Bergotte, en Swann qui
m'avait fait aimer Gilberte, ma croyance en Gilbert le Mauvais qui
m'avait fait aimer Mme de Guermantes. Et quelle large tendue de mer
avait t rserve dans mon amour, mme le plus douloureux, le plus
jaloux, le plus individuel semblait-il, pour Albertine. Du reste, 
cause justement de cet individuel auquel on s'acharne, les amours pour
les personnes sont dj un peu des aberrations. Et les maladies du corps
elles-mmes, du moins celles qui tiennent d'un peu prs au systme
nerveux, ne sont-elles pas des espces de gots particuliers ou
d'effrois particuliers contracts par nos organes, nos articulations,
qui se trouvent ainsi avoir pris pour certains climats une horreur aussi
inexplicable et aussi ttue que le penchant que certains hommes
trahissent pour les femmes, par exemple, qui portent un lorgnon, ou pour
les cuyres. Ce dsir, que rveille chaque fois la vue d'une cuyre,
qui dira jamais  quel rve durable et inconscient il est li,
inconscient et aussi mystrieux que l'est, par exemple, pour quelqu'un
qui avait souffert toute sa vie de crises d'asthme, l'influence d'une
certaine ville, en apparence pareille aux autres, et o pour la premire
fois il respire librement.

Or, les aberrations sont comme des amours o la tare maladive  tout
recouvert, tout gagn. Mme dans la plus folle, l'amour se reconnat
encore. L'insistance de M. de Charlus  demander qu'on lui passt aux
pieds et aux mains des anneaux d'une solidit prouve,  rclamer la
barre de justice, et,  ce que me dit Jupien, des accessoires froces
qu'on avait la plus grande peine  se procurer, mme en s'adressant 
des matelots--car ils servaient  infliger des supplices dont l'usage
est aboli mme l o la discipline est la plus rigoureuse,  bord des
navires--au fond de tout cela il y avait chez M. de Charlus tout son
rve de virilit, atteste au besoin par des actes brutaux, et toute
l'enluminure intrieure, invisible pour nous, mais dont il projetait
ainsi quelques reflets, de croix de justice, de tortures fodales, que
dcorait son imagination moyengeuse. C'est dans le mme sentiment que,
chaque fois qu'il arrivait, il disait  Jupien: Il n'y aura pas
d'alerte ce soir au moins, car je me vois d'ici calcin par ce feu du
ciel comme un habitant de Sodome. Et il affectait de redouter les
gothas, non qu'il en prouvt l'ombre de peur, mais pour avoir le
prtexte, ds que les sirnes retentissaient, de se prcipiter dans les
abris du mtropolitain o il esprait quelque plaisir des frlements
dans la nuit, avec de vagues rves de souterrains moyengeux et d'_in
pace_. En somme, son dsir d'tre enchan, d'tre frapp, trahissait
dans sa laideur un rve aussi potique que chez d'autres le dsir
d'aller  Venise ou d'entretenir des danseuses. Et M. de Charlus tenait
tellement  ce que ce rve lui donnt l'illusion de la ralit, que
Jupien dut vendre le lit de bois qui tait dans la chambre 43 et le
remplacer par un lit de fer qui allait mieux avec les chanes.

Enfin la berloque sonna comme j'arrivais  la maison. Le bruit des
pompiers tait comment par un gamin. Je rencontrai Franoise remontant
de la cave avec le matre d'htel. Elle me croyait mort. Elle me dit que
Saint-Loup tait pass en s'excusant pour voir s'il n'avait pas, dans la
visite qu'il m'avait faite le matin, laiss tomber sa croix de guerre.
Car il venait de s'apercevoir qu'il l'avait perdue et, devant rejoindre
son corps le lendemain matin, avait voulu  tout hasard voir si ce
n'tait pas chez moi. Il avait cherch partout avec Franoise et n'avait
rien trouv. Franoise croyait qu'il avait d la perdre avant de venir
me voir, car, disait-elle, il lui semblait bien, elle aurait pu jurer
qu'il ne l'avait pas quand elle l'avait vu. En quoi elle se trompait. Et
voil la valeur des tmoignages et des souvenirs. D'ailleurs, je sentis
tout de suite,  la faon peu enthousiaste dont ils parlrent de lui,
que Saint-Loup avait produit une mdiocre impression sur Franoise et
sur le matre d'htel. Sans doute tous les efforts que le fils du matre
d'htel et le neveu de Franoise avaient faits pour s'embusquer,
Saint-Loup les avait faits en sens inverse, et avec succs, pour tre en
plein danger. Mais cela, jugeant d'aprs eux-mmes, Franoise et le
matre d'htel ne pouvaient pas le croire. Ils taient convaincus que
les riches sont toujours mis  l'abri. Du reste, eussent-ils su la
vrit relativement au courage hroque de Robert, qu'elle ne les et
pas touchs. Il ne disait pas Boches, il leur avait fait l'loge de la
bravoure des Allemands, il n'attribuait pas  la trahison que nous
n'eussions pas t vainqueurs ds le premier jour. Or, c'est cela qu'ils
eussent voulu entendre, c'est cela qui leur et sembl le signe du
courage. Aussi, bien qu'ils continuassent  chercher la croix de guerre,
les trouvai-je froids au sujet de Robert, moi qui me doutais de
l'endroit o cette croix avait t oublie. Cependant Saint-Loup, s'il
s'tait distrait ce soir-l de cette manire, ce n'tait qu'en
attendant, car, repris du dsir de revoir Morel, il avait us de toutes
ses relations pour savoir dans quel corps Morel se trouvait, croyant
qu'il s'tait engag, afin de l'aller voir et n'avait reu jusqu'ici que
des centaines de rponses contradictoires. Je conseillai  Franoise et
au matre d'htel d'aller se coucher. Mais celui-ci n'tait jamais
press de quitter Franoise depuis que, grce  la guerre, il avait
trouv un moyen, plus efficace encore que l'expulsion des soeurs et
l'affaire Dreyfus, de la torturer. Ce soir-l, et chaque fois que
j'allais auprs d'eux pendant les quelques jours que je passai encore 
Paris, j'entendis le matre d'htel dire  Franoise pouvante: Ils ne
se pressent pas, c'est entendu, ils attendent que la poire soit mre,
mais ce jour-l ils prendront Paris et ce jour-l pas de
piti!--Seigneur, Vierge Marie, s'criait Franoise, a ne leur suffit
pas d'avoir conquri la pauvre Belgique. Elle a assez souffert celle-l,
au moment de son envahition.--La Belgique, Franoise, mais ce qu'ils ont
fait en Belgique ne sera rien  ct! Et mme, la guerre ayant jet sur
le march de la conversation des gens du peuple une quantit de termes
dont ils n'avaient fait la connaissance que par les yeux, par la lecture
des journaux et dont, en consquence, ils ignoraient la prononciation,
le matre d'htel ajoutait: Vous verrez a, Franoise, ils prparent
une nouvelle attaque d'une plus grande enverjure que toutes les autres.
M'tant insurg, sinon au nom de la piti pour Franoise et du bon sens
stratgique, au moins de la grammaire, et ayant dclar qu'il fallait
prononcer envergure, je n'y gagnai qu' faire redire  Franoise la
terrible phrase chaque fois que j'entrais  la cuisine, car le matre
d'htel presque autant que d'effrayer sa camarade tait heureux de
montrer  son matre que, bien qu'ancien jardinier de Combray et simple
matre d'htel, tout de mme bon Franais selon la rgle de
Saint-Andr-des-Champs, il tenait de la dclaration des droits de
l'homme le droit de prononcer enverjure en toute indpendance, et de
ne pas se laisser commander sur un point qui ne faisait pas partie de
son service et o, par consquent, depuis la Rvolution, personne
n'avait rien  lui dire puisqu'il tait mon gal. J'eus donc le chagrin
de l'entendre parler  Franoise d'une opration de grande enverjure
avec une insistance qui tait destine  me prouver que cette
prononciation tait l'effet non de l'ignorance, mais d'une volont
mrement rflchie. Il confondait le gouvernement, les journaux, dans un
mme: on plein de mfiance, disant: On nous parle des pertes des
Boches, on ne nous parle pas des ntres, il parat qu'elles sont dix
fois plus grandes. On nous dit qu'ils sont  bout de souffle, qu'ils
n'ont plus rien  manger, moi je crois qu'ils en ont cent fois comme
nous,  manger. Faut pas tout de mme nous bourrer le crne. S'ils
n'avaient rien  manger ils ne se battraient pas comme l'autre jour o
ils nous ont tu cent mille jeunes gens de moins de vingt ans. Il
exagrait ainsi  tout instant les triomphes des Allemands, comme il
avait fait jadis pour ceux des radicaux; il narrait en mme temps leurs
atrocits afin que ces triomphes fussent plus pnibles encore 
Franoise, laquelle ne cessait plus de dire: Ah! Sainte Mre des
Anges!, Ah! Marie Mre de Dieu! Et parfois, pour lui tre dsagrable
d'une autre manire, il disait: Du reste, nous ne valons pas plus cher
qu'eux, ce que nous faisons en Grce n'est pas plus beau que ce qu'ils
ont fait en Belgique. Vous allez voir que nous allons mettre tout le
monde contre nous et que nous serons obligs de nous battre avec toutes
les nations, alors que c'tait exactement le contraire. Les jours o
les nouvelles taient bonnes, il prenait sa revanche en assurant 
Franoise que la guerre durerait trente-cinq ans, et, en prvision d'une
paix possible, assurait que celle-ci ne durerait pas plus de quelques
mois et serait suivie de batailles auprs desquelles celles-ci ne
seraient qu'un jeu d'enfant, et aprs lesquelles il ne resterait rien de
la France. La victoire des allis semblait, sinon rapproche, du moins 
peu prs certaine, et il faut malheureusement avouer que le matre
d'htel en tait dsol. Car ayant rduit la guerre mondiale, comme
tout le reste,  celle qu'il menait sourdement contre Franoise (qu'il
aimait, du reste, malgr cela comme on peut aimer la personne qu'on est
content de faire rager tous les jours en la battant aux dominos), la
Victoire se ralisait  ses yeux sous les espces de la premire
conversation o il aurait la souffrance d'entendre Franoise lui dire:
Enfin c'est fini et il va falloir qu'ils nous donnent plus que nous ne
leur avons donn en 70. Il croyait, du reste, toujours que cette
chance fatale arrivait, car un patriotisme inconscient lui faisait
croire, comme tous les Franais victimes du mme mirage que moi depuis
que j'tais malade, que la victoire--comme ma gurison--tait pour le
lendemain. Il prenait les devants en annonant  Franoise que cette
victoire arriverait peut-tre, mais que son coeur en saignerait, car la
Rvolution la suivrait aussitt, puis l'invasion. Oh! cette bon sang de
guerre, les Boches seront les seuls  s'en relever vite, Franoise, ils
y ont dj gagn des centaines de milliards. Mais qu'ils nous crachent
un sou  nous, quelle farce! On le mettra peut-tre sur les journaux,
ajoutait-il par prudence et pour parer  tout vnement, pour calmer le
peuple, comme on dit depuis trois ans que la guerre sera finie le
lendemain. Je ne peux pas comprendre comment que le monde est assez fou
pour le croire. Franoise tait d'autant plus trouble de ces paroles
qu'en effet, aprs avoir cru les optimistes plutt que le matre
d'htel, elle voyait que la guerre, qu'elle avait cru devoir finir en
quinze jours malgr l'envahition de la pauvre Belgique, durait
toujours, qu'on n'avanait pas, phnomne de fixation des fronts dont
elle comprenait mal le sens, et qu'enfin un des innombrables filleuls
 qui elle donnait tout ce qu'elle gagnait chez nous lui racontait qu'on
avait cach telle chose, telle autre. Tout cela retombera sur
l'ouvrier, concluait le matre d'htel. On vous prendra votre champ,
Franoise.--Ah! Seigneur Dieu! Mais  ces malheurs lointains, il en
prfrait de plus proches et dvorait les journaux dans l'espoir
d'annoncer une dfaite  Franoise. Il attendait les mauvaises nouvelles
comme des oeufs de Pques, esprant que cela irait assez mal pour
pouvanter Franoise, pas assez pour qu'il pt matriellement en
souffrir. C'est ainsi qu'un raid de zeppelins l'et enchant pour voir
Franoise se cacher dans les caves, et parce qu'il tait persuad que
dans une ville aussi grande que Paris les bombes ne viendraient pas
juste tomber sur notre maison. Du reste, Franoise commenait  tre
reprise par moment de son pacifisme de Combray. Elle avait presque des
doutes sur les atrocits allemandes. Au commencement de la guerre on
nous disait que ces Allemands c'tait des assassins, des brigands, de
vrais bandits, des Bbboches... (si elle mettait plusieurs b  Boches,
c'est que l'accusation que les Allemands fussent des assassins lui
semblait aprs tout plausible, mais celle qu'ils fussent des Boches,
presque invraisemblable  cause de son normit). Seulement il tait
assez difficile de comprendre quel sens mystrieusement effroyable
Franoise donnait au mot de Boche puisqu'il s'agissait du dbut de la
guerre, et aussi  cause de l'air de doute avec lequel elle prononait
ce mot. Car le doute que les Allemands fussent des criminels pouvait
tre mal fond en fait, mais ne renfermait pas en soi, au point de vue
logique, de contradiction. Mais comment douter qu'ils fussent des
Boches, puisque ce mot, dans la langue populaire, veut dire prcisment
Allemand. Peut-tre ne faisait-elle que rpter en style indirect les
propos violents qu'elle avait entendus alors et dans lesquels une
particulire nergie accentuait le mot Boche. J'ai cru tout cela,
disait-elle, mais je me demande tout  l'heure si nous ne sommes pas
aussi fripons comme eux. Cette pense blasphmatoire avait t
sournoisement prpare chez Franoise par le matre d'htel, lequel,
voyant que sa camarade avait un certain penchant pour le roi Constantin
de Grce, n'avait cess de le lui reprsenter comme priv par nous de
nourriture jusqu'au jour o il cderait. Aussi l'abdication du souverain
avait-elle mu Franoise, qui allait jusqu' dclarer: Nous ne valons
pas mieux qu'eux. Si nous tions en Allemagne, nous en ferions autant.
Je la vis peu, du reste, pendant ces quelques jours, car elle allait
beaucoup chez ces cousins dont maman m'avait dit un jour: Mais tu sais
qu'ils sont plus riches que toi. Or, on avait vu cette chose si belle,
qui fut si frquente  cette poque-l dans tout le pays et qui
tmoignerait, s'il y avait un historien pour en perptuer le souvenir,
de la grandeur de la France, de sa grandeur d'me, de sa grandeur selon
Saint-Andr-des-Champs, et que ne rvlrent pas moins tant de civils
survivant  l'arrire que les soldats tombs  la Marne. Un neveu de
Franoise avait t tu  Berry-au-Bac qui tait aussi le neveu de ces
cousins millionnaires de Franoise, anciens cafetiers retirs depuis
longtemps aprs fortune faite. Il avait t tu, lui, tout petit
cafetier sans fortune qui,  la mobilisation, g de vingt-cinq ans,
avait laiss sa jeune femme seule pour tenir le petit bar qu'il croyait
regagner quelques mois aprs. Il avait t tu. Et alors on avait vu
ceci. Les cousins millionnaires de Franoise, et qui n'taient rien  la
jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitt la campagne o ils
taient retirs depuis dix ans et s'taient remis cafetiers, sans
vouloir toucher un sou; tous les matins  six heures, la femme
millionnaire, une vraie dame, tait habille ainsi que sa demoiselle,
prtes  aider leur nice et cousine par alliance. Et depuis plus de
trois ans, elles rinaient ainsi des verres et servaient des
consommations depuis le matin jusqu' neuf heures et demie du soir, sans
un jour de repos. Dans ce livre, o il n'y a pas un seul fait qui ne
soit fictif, o il n'y a pas un seul personnage  clefs, o tout a t
invent par moi selon les besoins de ma dmonstration, je dois dire, 
la louange de mon pays, que seuls les parents millionnaires de Franoise
ayant quitt leur retraite pour aider leur nice sans appui, que seuls
ceux-l sont des gens rels, qui existent. Et persuad que leur modestie
ne s'en offensera pas, pour la raison qu'ils ne liront jamais ce livre,
c'est avec un enfantin plaisir et une profonde motion que, ne pouvant
citer les noms de tant d'autres qui durent agir de mme et par qui la
France a survcu, je transcris ici leur nom vritable: ils s'appellent,
d'un nom si franais, d'ailleurs, Larivire. S'il y a eu quelques
vilains embusqus, comme l'imprieux jeune homme en smoking que j'avais
vu chez Jupien et dont la seule proccupation tait de savoir s'il
pourrait avoir Lon  10 h. 1/2 parce qu'il djeunait en ville, ils
sont rachets par la foule innombrable de tous les Franais de
Saint-Andr-des-Champs, par tous les soldats sublimes auxquels j'gale
les Larivire. Le matre d'htel, pour attiser les inquitudes de
Franoise, lui montrait de vieilles Lectures pour tous qu'il avait
retrouves et sur la couverture desquelles (ces numros dataient d'avant
la guerre) figurait la famille impriale d'Allemagne. Voil notre
matre de demain, disait le matre d'htel  Franoise, en lui montrant
Guillaume. Elle carquillait les yeux, puis passait au personnage
fminin plac  ct de lui et disait: Voil la Guillaumesse!

Mon dpart de Paris se trouva retard par une nouvelle qui, par le
chagrin qu'elle me causa, me rendit pour quelque temps incapable de me
mettre en route. J'appris, en effet, la mort de Robert de Saint-Loup,
tu le surlendemain de son retour au front, en protgeant la retraite de
ses hommes. Jamais homme n'avait eu moins que lui la haine d'un peuple
(et quant  l'empereur, pour des raisons particulires, et peut-tre
fausses, il pensait que Guillaume II avait plutt cherch  empcher la
guerre qu' la dchaner). Pas de haine du Germanisme non plus; les
derniers mots que j'avais entendus sortir de sa bouche, il y avait six
jours, c'taient ceux qui commencent un lied de Schumann et que sur mon
escalier il me fredonnait, en allemand, si bien qu' cause des voisins
je l'avais fait taire. Habitu par une bonne ducation suprme  monder
sa conduite de toute apologie, de toute invective, de toute phrase, il
avait vit devant l'ennemi, comme au moment de la mobilisation, ce qui
aurait pu assurer sa vie, par cet effacement de soi devant les actes que
symbolisaient toutes ses manires, jusqu' sa manire de fermer la
portire de mon fiacre quand il me reconduisait, tte nue, chaque fois
que je sortais de chez lui. Pendant plusieurs jours je restai enferm
dans ma chambre, pensant  lui. Je me rappelais son arrive, la premire
fois,  Balbec, quand en lainages blanchtres, avec ses yeux verdtres
et bougeants comme la mer, il avait travers le hall attenant  la
grande salle  manger dont les vitrages donnaient sur la mer. Je me
rappelais l'tre si spcial qu'il m'avait paru tre alors, l'tre dont
c'avait t un si grand souhait de ma part d'tre l'ami. Ce souhait
s'tait ralis au del de ce que j'aurais jamais pu croire, sans me
donner pourtant presque aucun plaisir alors, et ensuite je m'tais rendu
compte de tous les grands mrites et d'autres choses encore que cachait
cette apparence lgante. Tout cela, le bon comme le mauvais, il l'avait
donn sans compter, tous les jours, et le dernier, en allant attaquer
une tranche par gnrosit, par mise au service des autres de tout ce
qu'il possdait, comme il avait un soir couru sur les canaps du
restaurant pour ne pas me dranger. Et l'avoir vu si peu, en somme, en
des sites si varis, dans des circonstances si diverses et spares par
tant d'intervalles, dans ce hall de Balbec, au caf de Rivebelle, au
quartier de cavalerie et aux dners militaires de Doncires, au thtre
o il avait gifl un journaliste, chez la princesse de Guermantes, ne
faisait que me donner de sa vie des tableaux plus frappants, plus nets,
de sa mort un chagrin plus lucide, que l'on en a souvent pour les
personnes aimes davantage, mais frquentes si continuellement que
l'image que nous gardons d'elles n'est plus qu'une espce de vague
moyenne entre une infinit d'images insensiblement diffrentes, et aussi
que notre affection, rassasie, n'a pas, comme pour ceux que nous
n'avons vus que pendant des moments limits, au cours de rencontres
inacheves malgr eux et malgr nous, l'illusion de la possibilit d'une
affection plus grande dont les circonstances seules nous auraient
frustrs. Peu de jours aprs celui o je l'avais aperu, courant aprs
son monocle, et l'imaginant alors si hautain, dans ce hall de Balbec, il
y avait une autre forme vivante que j'avais vue pour la premire fois
sur la plage de Balbec et qui maintenant n'existait non plus qu' l'tat
de souvenir, c'tait Albertine, foulant le sable, ce premier soir,
indiffrente  tous, et marine comme une mouette. Elle, je l'avais si
vite aime que pour pouvoir sortir avec elle tous les jours je n'tais
jamais all voir Saint-Loup, de Balbec. Et pourtant l'histoire de mes
relations avec lui portait aussi le tmoignage qu'un temps j'avais cess
d'aimer Albertine, puisque, si j'tais all m'installer quelque temps
auprs de Robert,  Doncires, c'tait dans le chagrin de voir que ne
m'tait pas rendu le sentiment que j'avais pour Mme de Guermantes. Sa
vie et celle d'Albertine, si tard connues de moi, toutes deux  Balbec,
et si vite termines, s'taient croises  peine; c'tait lui, me
redisais-je en voyant que les navettes agiles des annes tissent des
fils entre ceux de nos souvenirs qui semblaient d'abord les plus
indpendants, c'tait lui que j'avais envoy chez Mme Bontemps quand
Albertine m'avait quitt. Et puis il se trouvait que leurs deux vies
avaient chacune un secret parallle et que je n'avais pas souponn.
Celui de Saint-Loup me causait peut-tre maintenant plus de tristesse
que celui d'Albertine, dont la vie m'tait devenue si trangre. Mais je
ne pouvais me consoler que la sienne comme celle de Saint-Loup eussent
t si courtes. Elle et lui me disaient souvent, en prenant soin de moi:
Vous qui tes malade. Et c'tait eux qui taient morts, eux dont je
pouvais, spares par un intervalle en somme si bref, mettre en regard
l'image ultime, devant la tranche, aprs la chute, de l'image premire
qui, mme pour Albertine, ne valait plus pour moi que par son
association avec celle du soleil couchant sur la mer. Sa mort fut
accueillie par Franoise avec plus de piti que celle d'Albertine. Elle
prit immdiatement son rle de pleureuse et commenta la mmoire du mort
de lamentations, de thrnes dsesprs. Elle exhibait son chagrin et ne
prenait un visage sec, en dtournant la tte, que lorsque moi je
laissais voir le mien, qu'elle voulait avoir l'air de ne pas avoir vu.
Car comme beaucoup de personnes nerveuses, la nervosit des autres, trop
semblable sans doute  la sienne, l'horripilait. Elle aimait maintenant
 faire remarquer ses moindres torticolis, un tourdissement, qu'elle
s'tait cogne. Mais si je parlais d'un de mes maux, redevenue stoque
et grave, elle faisait semblant de ne pas avoir entendu. Pauvre
Marquis, disait-elle, bien qu'elle ne pt s'empcher de penser qu'il
et fait l'impossible pour ne pas partir et, une fois mobilis, pour
fuir devant le danger. Pauvre dame, disait-elle en pensant  Mme de
Marsantes, qu'est-ce qu'elle a d pleurer quand elle a appris la mort de
son garon! Si encore elle avait pu le revoir, mais il vaut peut-tre
mieux qu'elle n'ait pas pu, parce qu'il avait le nez coup en deux, il
tait tout dvisag. Et les yeux de Franoise se remplissaient de
larmes mais  travers lesquelles perait la curiosit cruelle de la
paysanne. Sans doute Franoise plaignait la douleur de Mme de Marsantes
de tout son coeur, mais elle regrettait de ne pas connatre la forme que
cette douleur avait prise et de ne pouvoir s'en donner le spectacle de
l'affliction. Et comme elle aurait bien aim pleurer et que je la visse
pleurer, elle dit pour s'entraner: a me fait quelque chose! Sur moi
aussi elle piait les traces du chagrin avec une avidit qui me fit
simuler une certaine scheresse en parlant de Robert. Et plutt, sans
doute, par esprit d'imitation et parce qu'elle avait entendu dire cela,
car il y a des clichs dans les offices aussi bien que dans les
cnacles, elle rptait, non sans y mettre pourtant la satisfaction d'un
pauvre: Toutes ses richesses ne l'ont pas empch de mourir comme un
autre, et elles ne lui servent plus  rien. Le matre d'htel profita
de l'occasion pour dire  Franoise que sans doute c'tait triste, mais
que cela ne comptait gure auprs des millions d'hommes qui tombaient
tous les jours malgr tous les efforts que faisait le gouvernement pour
le cacher. Mais, cette fois, le matre d'htel ne russit pas 
augmenter la douleur de Franoise comme il avait cru. Car celle-ci lui
rpondit: C'est vrai qu'ils meurent aussi pour la France, mais c'est
des inconnus; c'est toujours plus intressant quand c'est des gens qu'on
connat. Et Franoise, qui trouvait du plaisir  pleurer, ajouta
encore: Il faudra bien prendre garde de m'avertir si on cause de la
mort du Marquis sur le journal.

Robert m'avait souvent dit avec tristesse, bien avant la guerre: Oh! ma
vie, n'en parlons pas, je suis un homme condamn d'avance. Faisait-il
allusion au vice qu'il avait russi jusqu'alors  cacher  tout le
monde, mais qu'il connaissait et dont il s'exagrait peut-tre la
gravit, comme les enfants qui font la premire fois l'amour, ou mme,
avant cela, cherchent seuls le plaisir, s'imaginent pareils  la plante
qui ne peut dissminer son pollen sans mourir tout de suite aprs.
Peut-tre cette exagration tenait-elle, pour Saint-Loup comme pour les
enfants, ainsi qu' l'ide du pch avec laquelle on ne s'est pas encore
familiaris,  ce qu'une sensation toute nouvelle a une force presque
terrible qui ira ensuite en s'attnuant. Ou bien avait-il, le justifiant
au besoin par la mort de son pre enlev assez jeune, le pressentiment
de sa fin prmature. Sans doute un tel pressentiment semble impossible.
Pourtant la mort parat assujettie  certaines lois. On dirait souvent,
par exemple, que les tres ns de parents qui sont morts trs vieux ou
trs jeunes sont presque forcs de disparatre au mme ge, les premiers
tranant jusqu' la centime anne des chagrins et des maladies
incurables, les autres, malgr une existence heureuse et hyginique,
emports  la date invitable et prmature par un mal si opportun et si
accidentel (quelques racines profondes qu'il puisse avoir dans le
temprament) qu'il semble la formalit ncessaire  la ralisation de la
mort. Et ne serait-il pas possible que la mort accidentelle
elle-mme--comme celle de Saint-Loup, lie d'ailleurs  son caractre de
plus de faons peut-tre que je n'ai cru devoir le dire--ft, elle
aussi, inscrite d'avance, connue seulement des dieux, invisible aux
hommes, mais rvle par une tristesse particulire,  demi
inconsciente,  demi consciente (et mme, dans cette dernire mesure,
exprime aux autres avec cette sincrit complte qu'on met  annoncer
des malheurs auxquels on croit dans son for intrieur chapper et qui
pourtant arriveront),  celui qui la porte et l'aperoit sans cesse en
lui-mme, comme une devise, une date fatale.

Il avait d tre bien beau en ces dernires heures; lui qui toujours
dans cette vie avait sembl, mme assis, mme marchant dans un salon,
contenir l'lan d'une charge, en dissimulant d'un sourire la volont
indomptable qu'il y avait dans sa tte triangulaire, enfin il avait
charg. Dbarrasse de ses livres, la tourelle fodale tait redevenue
militaire. Et ce Guermantes tait mort plus lui-mme, ou plutt plus de
sa race, en laquelle il n'tait plus qu'un Guermantes, comme ce fut
symboliquement visible  son enterrement dans l'glise Saint-Hilaire de
Combray, toute tendue de tentures noires o se dtachait en rouge, sous
la couronne ferme, sans initiales de prnoms ni titres, le G du
Guermantes que par la mort il tait redevenu. Avant d'aller  cet
enterrement, qui n'eut pas lieu tout de suite, j'crivis  Gilberte.
J'aurais peut-tre d crire  la duchesse de Guermantes, je me disais
qu'elle accueillerait la mort de Robert avec la mme indiffrence que je
lui avais vu manifester pour celle de tant d'autres qui avaient sembl
tenir si troitement  sa vie, et que peut-tre mme, avec son tour
d'esprit Guermantes, elle chercherait  montrer qu'elle n'avait pas la
superstition des liens du sang. J'tais trop souffrant pour crire 
tout le monde. J'avais cru autrefois qu'elle et Robert s'aimaient bien
dans le sens o l'on dit cela dans le monde, c'est--dire que l'un
auprs de l'autre ils se disaient des choses tendres qu'ils ressentaient
 ce moment-l. Mais loin d'elle il n'hsitait pas  la dclarer idiote,
et si elle prouvait parfois  le voir un plaisir goste, je l'avais
vue incapable de se donner la plus petite peine, d'user si lgrement
que ce ft de son crdit pour lui rendre un service, mme pour lui
viter un malheur. La mchancet dont elle avait fait preuve  son gard
en refusant de le recommander au gnral de Saint-Joseph, quand Robert
allait repartir pour le Maroc, prouvait que le dvouement qu'elle lui
avait montr  l'occasion de son mariage n'tait qu'une sorte de
compensation qui ne lui cotait gure. Aussi fus-je bien tonn
d'apprendre, comme elle tait souffrante au moment o Robert fut tu,
qu'on s'tait cru oblig de lui cacher pendant plusieurs jours (sous les
plus fallacieux prtextes) les journaux qui lui eussent appris cette
mort, afin de lui viter le choc qu'elle en ressentirait. Mais ma
surprise augmenta quand j'appris qu'aprs qu'on et t oblig enfin de
lui dire la vrit, la duchesse pleura toute une journe, tomba malade,
et mit longtemps--plus d'une semaine, c'tait longtemps pour elle-- se
consoler. Quand j'appris ce chagrin j'en fus touch. Il fait que tout le
monde peut dire, et que je peux assurer qu'il existait entre eux une
grande amiti. Mais en me rappelant combien de petites mdisances, de
mauvaise volont  se rendre service celle-l avait enfermes, je pense
au peu de chose que c'est qu'une grande amiti dans le monde.
D'ailleurs, un peu plus tard, dans une circonstance plus importante
historiquement si elle touchait moins mon coeur, Mme de Guermantes se
montra,  mon avis, sous un jour encore plus favorable. Elle qui, jeune
fille, avait fait preuve de tant d'impertinente audace, si l'on s'en
souvient,  l'gard de la famille impriale de Russie et qui, marie,
leur avait toujours parl avec une libert qui la faisait parfois
accuser de manque de tact, fut peut-tre seule, aprs la Rvolution
russe,  faire preuve  l'gard des grandes-duchesses et des grands-ducs
d'un dvouement sans bornes. Elle avait, l'anne mme qui avait prcd
la guerre, considrablement agac la grande-duchesse Wladimir en
appelant toujours la comtesse de Hohenfelsen, femme morganatique du
grand-duc Paul, la Grande-Duchesse Paul. Il n'empche que la
Rvolution russe n'eut pas plutt clat que notre ambassadeur 
Ptersbourg, M. Palologue (Palo pour le monde diplomatique, qui a
ses abrviations prtendues spirituelles comme l'autre), fut harcel des
dpches de la duchesse de Guermantes qui voulait avoir des nouvelles de
la grande-duchesse Marie Pavlovna. Et pendant longtemps les seules
marques de sympathie et de respect que reut sans cesse cette princesse
lui vinrent exclusivement de Mme de Guermantes.

Saint-Loup causa, sinon par sa mort, du moins par ce qu'il avait fait
dans les semaines qui l'avaient prcde, des chagrins plus grands que
celui de la duchesse. En effet, le lendemain mme du soir o j'avais vu
M. de Charlus, le jour mme o le baron avait dit  Morel: Je me
vengerai, les dmarches de Saint-Loup pour retrouver Morel avaient
abouti--c'est--dire qu'elles avaient abouti  ce que le gnral sous
les ordres de qui aurait d tre Morel, s'tant rendu compte qu'il tait
dserteur, l'avait fait rechercher et arrter et, pour s'excuser auprs
de Saint-Loup du chtiment qu'allait subir quelqu'un  qui il
s'intressait, avait crit  Saint-Loup pour l'en avertir. Morel ne
douta pas que son arrestation n'et t provoque par la rancune de M.
de Charlus. Il se rappela les paroles: Je me vengerai, pensa que
c'tait l cette vengeance, et demanda  faire des rvlations. Sans
doute, dclara-t-il, j'ai dsert. Mais si j'ai t conduit sur le
mauvais chemin est-ce tout  fait ma faute? Il raconta sur M. de
Charlus et sur M. d'Argencourt, avec lequel il s'tait brouill aussi,
des histoires ne le touchant pas  vrai dire directement, mais que
ceux-ci, avec la double expansion des amants et des invertis, lui
avaient racontes, ce qui fit arrter  la fois M. de Charlus et M.
d'Argencourt. Cette arrestation causa peut-tre moins de douleur  tous
deux que d'apprendre  chacun, qui l'ignorait, que l'autre tait son
rival, et l'instruction rvla qu'ils en avaient normment d'obscurs,
de quotidiens, ramasss dans la rue. Ils furent bientt relchs,
d'ailleurs. Morel le fut aussi parce que la lettre crite  Saint-Loup
par le gnral lui fut renvoye avec cette mention: Dcd, mort au
champ d'honneur. Le gnral voulut faire pour le dfunt que Morel ft
simplement envoy sur le front; il s'y conduisit bravement, chappa 
tous les dangers et revint, la guerre finie, avec la croix que M. de
Charlus avait jadis vainement sollicite pour lui et que lui valut
indirectement la mort de Saint-Loup. J'ai souvent pens depuis, en me
rappelant cette croix de guerre gare chez Jupien, que si Saint-Loup
avait survcu il et pu facilement se faire lire dput dans les
lections qui suivirent la guerre, grce  l'cume de niaiserie et au
rayonnement de gloire qu'elle laissa aprs elle, et o, si un doigt de
moins, abolissant des sicles de prjugs, permettait d'entrer par un
brillant mariage dans une famille aristocratique, la croix de guerre,
et-elle t gagne dans les bureaux, tenait lieu de profession de foi
pour entrer, dans une lection triomphale,  la Chambre des Dputs,
presque  l'Acadmie franaise. L'lection de Saint-Loup,  cause de sa
sainte famille, et fait verser  M. Arthur Meyer des flots de larmes
et d'encre. Mais peut-tre aimait-il trop sincrement le peuple pour
arriver  conqurir les suffrages du peuple, lequel pourtant lui aurait
sans doute, en faveur de ses quartiers de noblesse, pardonn ses ides
dmocratiques. Saint-Loup les et exposes sans doute avec succs devant
une chambre d'aviateurs. Certes, ces hros l'auraient compris, ainsi que
quelques trs rares hauts esprits. Mais, grce  l'apaisement du Bloc
national, on avait aussi repch les vieilles canailles de la politique,
qui sont toujours rlues. Celles qui ne purent entrer dans une chambre
d'aviateurs qumandrent, au moins pour entrer  l'Acadmie franaise,
les suffrages des marchaux, d'un prsident de la Rpublique, d'un
prsident de la Chambre, etc. Elles n'eussent pas t favorables 
Saint-Loup, mais l'taient  un autre habitu de Jupien, ce dput de
l'Action Librale qui fut rlu sans concurrent. Il ne quittait pas
l'uniforme d'officier de territoriale bien que la guerre ft finie
depuis longtemps. Son lection fut salue avec joie par tous les
journaux qui avaient fait l'union sur son nom, par les dames nobles et
riches, qui ne portaient plus que des guenilles par un sentiment de
convenances et la peur des impts, tandis que les hommes de la Bourse
achetaient sans arrter des diamants, non pour leurs femmes mais parce
que, ayant perdu toute confiance dans le crdit d'aucun peuple, ils se
rfugiaient vers cette richesse palpable, et faisaient ainsi monter la
de Beers de mille francs. Tant de niaiserie agaait un peu, mais on en
voulut moins au Bloc national quand on vit tout d'un coup les victimes
du bolchevisme, des grandes-duchesses en haillons, dont on avait
assassin les maris dans des brouettes, et les fils en jetant des
pierres dessus aprs les avoir laisss sans manger, fait travailler au
milieu des hues, et enfin jets dans des puits o on les lapidait parce
qu'on croyait qu'ils avaient la peste et pouvaient la communiquer. Ceux
qui taient arrivs  s'enfuir reparurent tout  coup, ajoutant encore 
ce tableau d'horreur de nouveaux dtails terrifiants.




CHAPITRE III

Matine chez la princesse de Guermantes


La nouvelle maison de sant dans laquelle je me retirai alors ne me
gurit pas plus que la premire; et un long temps s'coula avant que je
la quittasse. Durant le trajet en chemin de fer que je fis pour rentrer
 Paris, la pense de mon absence de dons littraires, que j'avais cru
dcouvrir jadis du ct de Guermantes, que j'avais reconnue avec plus de
tristesse encore dans mes promenades quotidiennes avec Gilberte, avant
de rentrer dner, fort avant dans la nuit,  Tansonville, et qu' la
veille de quitter cette proprit j'avais  peu prs identifie, en
lisant quelques pages du journal des Goncourt,  la vanit, au mensonge
de la littrature, cette pense, moins douloureuse peut-tre, plus morne
encore, si je lui donnais comme objet non ma propre infirmit  moi
particulire, mais l'inexistence de l'idal auquel j'avais cru, cette
pense qui ne m'tait pas depuis bien longtemps revenue  l'esprit me
frappa de nouveau et avec une force plus lamentable que jamais. C'tait,
je me le rappelle,  un arrt du train en pleine campagne. Le soleil
clairait jusqu' la moiti de leur tronc une ligne d'arbres qui suivait
la voie du chemin de fer. Arbres, pensai-je, vous n'avez plus rien  me
dire, mon coeur refroidi ne vous entend plus. Je suis pourtant ici en
pleine nature, eh bien, c'est avec froideur, avec ennui que mes yeux
constatent la ligne qui spare votre front lumineux de votre tronc
d'ombre. Si jamais j'ai pu me croire pote, je sais maintenant que je ne
le suis pas. Peut-tre dans la nouvelle partie de ma vie dessche qui
s'ouvre, les hommes pourraient-ils m'inspirer ce que ne me dit plus la
nature. Mais les annes o j'aurais peut-tre t capable de la chanter
ne reviendront jamais. Mais en me donnant cette consolation d'une
observation humaine possible venant prendre la place d'une inspiration
impossible, je savais que je cherchais seulement  me donner une
consolation, et que je savais moi-mme sans valeur. Si j'avais vraiment
une me d'artiste, quel plaisir n'prouverais-je pas devant ce rideau
d'arbres clair par le soleil couchant, devant ces petites fleurs du
talus qui se haussaient presque jusqu'au marchepied du wagon, dont je
pouvais compter les ptales et dont je me garderais bien de dcrire la
couleur comme feraient tant de bons lettrs, car peut-on esprer
transmettre au lecteur un plaisir qu'on n'a pas ressenti? Un peu plus
tard, j'avais vu avec la mme indiffrence les lentilles d'or et
d'orange dont le mme soleil couchant criblait les fentres d'une
maison; et enfin, comme l'heure avait avanc, j'avais vu une autre
maison qui semblait construite en une substance d'un rose assez trange.
Mais j'avais fait ces diverses constatations avec la mme absolue
indiffrence que si, me promenant dans un jardin avec une dame, j'avais
vu une feuille de verre et un peu plus loin un objet d'une matire
analogue  l'albtre dont la couleur inaccoutume ne m'aurait pas tir
du plus languissant ennui et que si, par politesse pour la dame, pour
dire quelque chose et pour montrer que j'avais remarqu cette couleur,
j'avais dsign en passant le verre color et le morceau de stuc. De la
mme manire, par acquit de conscience, je me signalais  moi-mme,
comme  quelqu'un qui m'et accompagn et qui et t capable d'en tirer
plus de plaisir que moi, les reflets du feu dans les vitres et la
transparence rose de la maison. Mais le compagnon  qui j'avais fait
constater ces effets curieux tait d'une nature sans doute moins
enthousiaste que beaucoup de gens bien disposs, qu'une telle vue ravit,
car il avait pris connaissance de ces couleurs sans aucune espce
d'allgresse.

Ma longue absence de Paris n'avait pas empch d'anciens amis 
continuer, comme mon nom restait sur leurs listes,  m'envoyer
fidlement des invitations, et quand j'en trouvai, en rentrant--avec une
pour un goter donn par la Berma en l'honneur de sa fille et de son
gendre--une autre pour une matine qui devait avoir lieu le lendemain
chez le prince de Guermantes, les tristes rflexions que j'avais faites
dans le train ne furent pas un des moindres motifs qui me conseillrent
de m'y rendre. Ce n'tait vraiment pas la peine de me priver de mener la
vie de l'homme du monde, m'tais-je dit, puisque le fameux travail
auquel depuis si longtemps j'espre chaque jour me mettre le lendemain,
je ne suis pas ou plus fait pour lui, et que peut-tre mme il ne
correspond  aucune ralit.  vrai dire, cette raison tait toute
ngative et tait simplement leur valeur  celles qui auraient pu me
dtourner de ce concert mondain. Mais celle qui m'y fit aller fut ce nom
de Guermantes, depuis assez longtemps sorti de mon esprit pour que, lu
sur la carte d'invitation, il rveillt un rayon de mon attention, allt
prlever au fond de ma mmoire une coupe de leur pass, accompagn de
toutes les images de fort domaniale ou de hautes fleurs qui
l'escortaient alors, et pour qu'il reprt pour moi le charme et la
signification que je lui trouvais  Combray quand passant, avant de
rentrer, dans la rue de l'Oiseau, je voyais du dehors, comme une laque
obscure, le vitrail de Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes. Pour un
moment les Guermantes m'avaient sembl de nouveau entirement diffrents
des gens du monde, incomparables avec eux, avec tout tre vivant, ft-il
souverain; ils me rapparaissaient comme des tres issus de la
fcondation de cet air aigre et vertueux de cette sombre ville de
Combray o s'tait passe mon enfance et du pass qu'on y apercevait
dans la petite rue,  la hauteur du vitrail. J'avais eu envie d'aller
chez les Guermantes comme si cela avait d me rapprocher de mon enfance
et des profondeurs de ma mmoire o je l'apercevais. Et j'avais continu
 relire l'invitation jusqu'au moment o, rvoltes, les lettres qui
composaient ce nom si familier et si mystrieux, comme celui mme de
Combray, eussent repris leur indpendance et eussent dessin devant mes
yeux fatigus comme un nom que je ne connaissais pas.

Maman allant justement  un petit th chez Mme Sazerat, je n'eus aucun
scrupule  me rendre  la matine de la princesse de Guermantes. Je pris
une voiture pour y aller, car le prince de Guermantes n'habitait plus
son ancien htel mais un magnifique qu'il s'tait fait construire avenue
du Bois. C'est un des torts des gens du monde de ne pas comprendre que
s'ils veulent que nous croyions en eux il faudrait d'abord qu'ils y
crussent eux-mmes, ou au moins qu'ils respectassent les lments
essentiels de notre croyance. Au temps o je croyais, mme si je savais
le contraire, que les Guermantes habitaient tel palais en vertu d'un
droit hrditaire, pntrer dans le palais du sorcier ou de la fe,
faire s'ouvrir devant moi les portes qui ne cdent pas tant qu'on n'a
pas prononc la formule magique, me semblait aussi malais que d'obtenir
un entretien du sorcier ou de la fe eux-mmes. Rien ne m'tait plus
facile que de me faire croire  moi-mme que le vieux domestique engag
de la veille ou fourni par Potel et Chabot tait fils, petit-fils,
descendant de ceux qui servaient la famille bien avant la Rvolution, et
j'avais une bonne volont infinie  appeler portrait d'anctre le
portrait qui avait t achet le mois prcdent chez Bernheim jeune.
Mais un charme ne se transvase pas, les souvenirs ne peuvent se diviser,
et du prince de Guermantes, maintenant qu'il avait perc lui-mme  jour
les illusions de ma croyance en tant all habiter avenue du Bois, il ne
restait plus grand'chose. Les plafonds que j'avais craint de voir
s'crouler quand on avait annonc mon nom et sous lesquels et flott
encore pour moi beaucoup du charme et des craintes de jadis couvraient
les soires d'une Amricaine sans intrt pour moi. Naturellement, les
choses n'ont pas en elles-mmes de pouvoir, et puisque c'est nous qui le
leur confions, quelque jeune collgien bourgeois devait en ce moment
avoir devant l'htel de l'avenue du Bois les mmes sentiments que moi
jadis devant l'ancien htel du prince de Guermantes. C'tait qu'il tait
encore  l'ge des croyances, mais je l'avais dpass, et j'avais perdu
ce privilge, comme aprs la premire jeunesse on perd le pouvoir qu'ont
les enfants de dissocier en fractions digrables le lait qu'ils
ingrent, ce qui force les adultes  prendre, pour plus de prudence, le
lait par petites quantits, tandis que les enfants peuvent le tter
indfiniment sans reprendre haleine. Du moins, le changement de
rsidence du prince de Guermantes eut cela de bon pour moi que la
voiture qui tait venue me chercher pour me conduire et dans laquelle je
faisais ces rflexions dut traverser les rues qui vont vers les
Champs-Elyses. Elles taient fort mal paves  cette poque, mais, ds
le moment o j'y entrai, je n'en fus pas moins dtach de mes penses
par une sensation d'une extrme douceur; on et dit que tout d'un coup
la voiture roulait plus facilement, plus doucement, sans bruit, comme
quand les grilles d'un parc s'tant ouvertes on glisse sur les alles
couvertes d'un sable fin ou de feuilles mortes; matriellement il n'en
tait rien, mais je sentais tout  coup la suppression des obstacles
extrieurs comme s'il n'y avait plus eu pour moi d'effort d'adaptation
ou d'attention, tels que nous en faisons, mme sans nous en rendre
compte, devant les choses nouvelles; les rues par lesquelles je passais
en ce moment taient celles, oublies depuis si longtemps, que je
prenais jadis avec Franoise pour aller aux Champs-Elyses. Le sol de
lui-mme savait o il devait aller; sa rsistance tait vaincue. Et
comme un aviateur qui a jusque-l pniblement roul  terre, dcolle
brusquement, je m'levais lentement vers les hauteurs silencieuses du
souvenir. Dans Paris, ces rues-l se dtacheront toujours pour moi en
une autre matire que les autres. Quand j'arrivai au coin de la rue
Royale, o tait jadis le marchand en plein vent des photographies
aimes de Franoise, il me sembla que la voiture, entrane par des
centaines de tours anciens, ne pourrait pas faire autrement que de
tourner d'elle-mme. Je ne traversais pas les mmes rues que les
promeneurs qui taient dehors ce jour-l, mais un pass glissant, triste
et doux. Il tait, d'ailleurs, fait de tant de passs diffrents qu'il
m'tait difficile de reconnatre la cause de ma mlancolie, si elle
tait due  ces marches au-devant de Gilberte et dans la crainte qu'elle
ne vnt pas,  la proximit d'une certaine maison o on m'avait dit
qu'Albertine tait alle avec Andre,  la signification philosophique
que semble prendre un chemin qu'on a suivi mille fois avec une passion
qui ne dure plus et qui n'a pas port de fruit, comme celui o, aprs le
djeuner, je faisais des courses si htives, si fivreuses, pour
regarder, toutes fraches encore de colle, l'affiche de _Phdre_ et
celle du _Domino noir_. Arriv aux Champs-Elyses, comme je n'tais pas
trs dsireux d'entendre tout le concert qui tait donn chez les
Guermantes, je fis arrter la voiture et j'allais m'apprter  descendre
pour faire quelques pas  pied quand je fus frapp par le spectacle
d'une voiture qui tait en train de s'arrter aussi. Un homme, les yeux
fixes, la taille vote, tait plutt pos qu'assis dans le fond, et
faisait pour se tenir droit les efforts qu'aurait faits un enfant  qui
on aurait recommand d'tre sage. Mais son chapeau de paille laissait
voir une fort indompte de cheveux entirement blancs, et une barbe
blanche, comme celle que la neige fait aux statues des fleuves dans les
jardins publics, coulait de son menton. C'tait,  ct de Jupien qui se
multipliait pour lui, M. de Charlus convalescent d'une attaque
d'apoplexie que j'avais ignore (on m'avait seulement dit qu'il avait
perdu la vue; or il ne s'tait agi que de troubles passagers, car il
voyait de nouveau trs clair) et qui,  moins que jusque-l il se ft
teint et qu'on lui et interdit de continuer  en prendre la fatigue,
avait plutt, comme en une sorte de prcipit chimique, rendu visible et
brillant tout le mtal dont taient satures et que lanaient comme
autant de geysers les mches maintenant de pur argent de sa chevelure et
de sa barbe, cependant qu'elle avait impos au vieux prince dchu la
majest shakespearienne d'un roi Lear. Les yeux n'taient pas rests en
dehors de cette convulsion totale, de cette altration mtallurgique de
la tte. Mais, par un phnomne inverse, ils avaient perdu tout leur
clat. Mais le plus mouvant est qu'on sentait que cet clat perdu tait
la fiert morale, et que par l la vie physique et mme intellectuelle
de M. de Charlus survivait  l'orgueil aristocratique, qu'on avait pu
croire un moment faire corps avec elles. Ainsi  ce moment, se rendant
sans doute aussi chez le prince de Guermantes, passa en Victoria Mme de
Sainte-Euverte, que le baron jadis ne trouvait pas assez chic pour lui.
Jupien, qui prenait soin de lui comme d'un enfant, lui souffla 
l'oreille que c'tait une personne de connaissance, Mme de
Sainte-Euverte. Et aussitt, avec une peine infinie et toute
l'application d'un malade qui veut se montrer capable de tous les
mouvements qui lui sont encore difficiles, M. de Charlus se dcouvrit,
s'inclina, et salua Mme de Sainte-Euverte avec le mme respect que si
elle avait t la reine de France. Peut-tre y avait-il dans la
difficult mme que M. de Charlus avait  faire un tel salut une raison
pour lui de le faire, sachant qu'il toucherait davantage par un acte
qui, douloureux pour un malade, devenait doublement mritoire de la part
de celui qui le faisait et flatteur pour celle  qui il s'adressait, les
malades exagrant la politesse, comme les rois. Peut-tre aussi y
avait-il encore dans les mouvements du baron cette incoordination
conscutive aux troubles de la moelle et du cerveau, et ses gestes
dpassaient-ils l'intention qu'il avait. Pour moi, j'y vis plutt une
sorte de douceur quasi physique, de dtachement des ralits de la vie,
si frappants chez ceux que la mort a dj fait entrer dans son ombre. La
mise  nu des gisements argents de la chevelure dcelait un changement
moins profond que cette inconsciente humilit mondaine qui
intervertissait tous les rapports sociaux, humiliait devant Mme de
Sainte-Euverte, et humili--en montrant ce qu'il a de fragile--devant
la dernire des Amricaines (qui et pu enfin s'offrir la politesse
jusque-l inaccessible pour elle du baron) le snobisme qui semblait le
plus fier. Car le baron vivait toujours, pensait toujours; son
intelligence n'tait pas atteinte. Et plus que n'et fait tel choeur de
Sophocle sur l'orgueil abaiss d'oedipe, plus que la mort mme, et toute
oraison funbre sur la mort, le salut empress et humble du baron  Mme
de Sainte-Euverte proclamait ce qu'a de prissable l'amour des grandeurs
de la terre et tout l'orgueil humain. M. de Charlus, qui jusque-l n'et
pas consenti  dner avec Mme de Sainte-Euverte, la saluait maintenant
jusqu' terre. Il saluait peut-tre par ignorance du rang de la personne
qu'il saluait (les articles du code social pouvant tre emports par une
attaque comme toute autre partie de la mmoire), peut-tre par une
incoordination qui transposait dans le plan de l'humilit apparente
l'incertitude--sans cela hautaine qu'il aurait eue--de l'identit de la
dame qui passait. Il la salua enfin avec cette politesse des enfants
venant timidement dire bonjour aux grandes personnes, sur l'appel de
leur mre. Et un enfant, c'est, sans la fiert qu'ils ont, ce qu'il
tait devenu. Recevoir l'hommage de M. de Charlus, pour Mme de
Sainte-Euverte c'tait tout le snobisme, comme c'avait t tout le
snobisme du baron de le lui refuser. Or cette nature inaccessible et
prcieuse qu'il avait russi  faire croire  Mme de Sainte-Euverte tre
essentielle  lui-mme, M. de Charlus l'anantit d'un seul coup par la
timidit applique, le zle peureux avec lequel il ta son chapeau, d'o
les torrents de sa chevelure d'argent ruisselrent tout le temps qu'il
laissa sa tte dcouverte par dfrence, avec l'loquence d'un Bossuet.
Quand Jupien eut aid le baron  descendre et que j'eus salu celui-ci,
il me parla trs vite, d'une voix si imperceptible que je ne pus
distinguer ce qu'il me disait, ce qui lui arracha, quand pour la
troisime fois je le fis rpter, un geste d'impatience qui m'tonna par
l'impassibilit qu'avait d'abord montre le visage et qui tait due sans
doute  un reste de paralysie. Mais quand je fus arriv  comprendre ces
paroles sussurres, je m'aperus que le malade gardait absolument
intacte son intelligence. Il y avait, d'ailleurs, deux M. de Charlus,
sans compter les autres. Des deux, l'intellectuel passait son temps  se
plaindre qu'il allait  l'aphasie, qu'il prononait constamment un mot,
une lettre pour une autre. Mais ds qu'en effet il lui arrivait de le
faire, l'autre M. de Charlus, le subconscient, lequel voulait autant
faire envie que l'autre piti, arrtait immdiatement, comme un chef
d'orchestre dont les musiciens pataugent, la phrase commence, et avec
une ingniosit infinie attachait ce qui venait ensuite au mot dit en
ralit pour un autre, mais qu'il semblait avoir choisi. Mme sa mmoire
tait intacte; il mettait, du reste, une coquetterie, qui n'allait pas
sans la fatigue d'une application des plus ardues,  faire sortir tel
souvenir ancien, peu important, se rapportant  moi et qui me montrerait
qu'il avait gard ou recouvr toute sa nettet d'esprit. Sans bouger la
tte ni les yeux, ni varier d'une seule inflexion son dbit, il me dit,
par exemple: Voici un poteau o il y a une affiche pareille  celle
devant laquelle j'tais la premire fois que je vous vis  Avranches,
non, je me trompe,  Balbec. Et c'tait, en effet, une rclame pour le
mme produit. J'avais  peine, au dbut, distingu ce qu'il disait, de
mme qu'on commence par ne voir goutte dans une chambre dont tous les
rideaux sont clos. Mais, comme des yeux dans la pnombre, mes oreilles
s'habiturent bientt  ce pianissimo. Je crois aussi qu'il s'tait
graduellement renforc pendant que le baron parlait, soit que la
faiblesse de sa voix provnt en partie d'une apprhension nerveuse qui
se dissipait quand, distrait par un tiers, il ne pensait plus  elle;
soit qu'au contraire cette faiblesse correspondt  son tat vritable
et que la force momentane avec laquelle il parlait dans la conversation
ft provoque par une excitation factice, passagre et plutt funeste,
qui faisait dire aux trangers: Il est dj mieux, il ne faut pas qu'il
pense  son mal, mais augmentait au contraire celui-ci qui ne tardait
pas  reprendre. Quoi qu'il en soit, le baron  ce moment (et mme en
tenant compte de mon adaptation) jetait ses paroles plus fort, comme la
mare, les jours de mauvais temps, ses petites vagues tordues. Et ce qui
lui restait de sa rcente attaque faisait entendre au fond de ses
paroles comme un bruit de cailloux rouls. D'ailleurs, continuant  me
parler du pass, sans doute pour bien me montrer qu'il n'avait pas perdu
la mmoire, il l'voquait d'une faon funbre, mais sans tristesse. Il
ne cessait d'numrer tous les gens de sa famille ou de son monde qui
n'taient plus, moins, semblait-il, avec la tristesse qu'ils ne fussent
plus en vie qu'avec la satisfaction de leur survivre. Il semblait en
rappelant leur trpas prendre mieux conscience de son retour vers la
sant. C'est avec une duret presque triomphale qu'il rptait sur un
ton uniforme, lgrement bgayant et aux sourdes rsonances spulcrales:
Hannibal de Braut, mort! Antoine de Mouchy, mort! Charles Swann,
mort! Adalbert de Montmorency, mort! Baron de Talleyrand, mort! Sosthne
de Doudeauville, mort! Et chaque fois, ce mot mort semblait tomber
sur ces dfunts comme une pellete de terre plus lourde, lance par un
fossoyeur qui tenait  les river plus profondment  la tombe.

La duchesse de Ltourville, qui n'allait pas  la matine de la
princesse de Guermantes, parce qu'elle venait d'tre longtemps malade,
passa  ce moment  pied  ct de nous, et apercevant le baron, dont
elle ignorait la rcente attaque, s'arrta pour lui dire bonjour. Mais
la maladie qu'elle venait d'avoir faisait qu'elle ne comprenait pas
mieux, mais supportait plus impatiemment, avec une mauvaise humeur
nerveuse o il y avait peut-tre beaucoup de piti, la maladie des
autres. Entendant le baron prononcer difficilement et  faux certains
mots, lui voyant bouger difficilement le bras, elle jeta les yeux tour 
tour sur Jupien et sur moi comme pour nous demander l'explication d'un
phnomne aussi choquant. Comme nous ne lui dmes rien, ce fut  M. de
Charlus lui-mme qu'elle adressa un long regard plein de tristesse mais
aussi de reproches. Elle avait l'air de lui faire grief d'tre avec
elle, dehors, dans une attitude aussi peu usuelle que s'il ft sorti
sans cravate ou sans souliers. A une nouvelle faute de prononciation que
commit le baron, la douleur et l'indignation de la duchesse augmentant
ensemble, elle dit au baron: Palamde! sur le ton interrogatif et
exaspr des gens trop nerveux qui ne peuvent supporter d'attendre une
minute et, si on les fait entrer tout de suite en s'excusant d'achever
sa toilette, vous disent amrement, non pour s'excuser mais pour
s'accuser: Mais alors, je vous drange!, comme si c'tait un crime de
la part de celui qu'on drange. Finalement, elle nous quitta d'un air de
plus en plus navr en disant au baron: Vous feriez mieux de rentrer.

M. de Charlus demanda  s'asseoir sur un fauteuil pour se reposer
pendant que Jupien et moi ferions quelques pas et tira pniblement de sa
poche un livre qui me sembla tre un livre de prires. Je n'tais pas
fch de pouvoir apprendre par Jupien bien des dtails sur l'tat de
sant du baron. Je suis content de causer avec vous, Monsieur, me dit
Jupien, mais nous n'irons pas plus loin que le rond-point. Dieu merci,
le baron va bien maintenant, mais je n'ose pas le laisser longtemps
seul, il est toujours le mme, il a trop bon coeur, il donnerait tout ce
qu'il a aux autres, et puis ce n'est pas tout, il est rest coureur
comme un jeune homme et je suis oblig d'ouvrir les yeux.--D'autant plus
qu'il a retrouv les siens, rpondis-je; on m'avait beaucoup attrist en
me disant qu'il avait perdu la vue.--Sa paralysie s'tait, en effet,
porte l, il ne voyait absolument plus. Pensez que, pendant la cure qui
lui a fait, du reste, tant de bien, il est rest plusieurs mois sans
voir plus qu'un aveugle de naissance.--Cela devait au moins rendre
inutile toute une partie de votre surveillance?--Pas le moins du monde,
 peine arriv dans un htel, il me demandait comment tait telle
personne de service. Je l'assurais qu'il n'y avait que des horreurs.
Mais il sentait bien que cela ne pouvait pas tre universel, que je
devais quelquefois mentir. Voyez-vous, ce petit polisson! Et puis il
avait une espce de flair, d'aprs la voix peut-tre, je ne sais pas.
Alors il s'arrangeait pour m'envoyer faire d'urgence des courses. Un
jour--vous m'excuserez de vous dire cela, mais vous tes venu une fois
par hasard dans le Temple de l'Impudeur, je n'ai rien  vous cacher
(d'ailleurs, il avait toujours une satisfaction assez peu sympathique 
faire talage des secrets qu'il dtenait)--je rentrais d'une de ces
courses soi-disant presses, d'autant plus vite que je me figurais bien
qu'elle avait t arrange  dessein, quand, au moment o j'approchais
de la chambre du baron, j'entendis une voix qui disait: Quoi?--Comment,
rpondit le baron, c'tait donc la premire fois? J'entrai sans
frapper, et quelle ne fut pas ma frayeur. Le baron, tromp par la voix
qui tait, en effet, plus forte qu'elle n'est d'habitude  cet ge-l
(et  cette poque-l le baron tait compltement aveugle), tait, lui
qui aimait plutt autrefois les personnes mres, avec un enfant qui
n'avait pas dix ans.

On m'a racont qu' cette poque-l il tait en proie presque chaque
jour  des crises de dpression mentale, caractrise non pas
prcisment par de la divagation, mais par la confession  haute
voix--devant des tiers dont il oubliait la prsence ou la
svrit--d'opinions qu'il avait l'habitude de cacher, sa germanophilie
par exemple. Ainsi, longtemps aprs la fin de la guerre, il gmissait de
la dfaite des Allemands, parmi lesquels il se comptait, et disait
orgueilleusement: Et pourtant il ne se peut pas que nous ne prenions
pas notre revanche, car nous avons prouv que c'est nous qui tions
capables de la plus grande rsistance, et qui avions la meilleure
organisation. Ou bien ses confidences prenaient un autre ton, et il
s'criait rageusement: Que Lord X ou le prince de X ne viennent pas
redire ce qu'ils disaient hier, car je me suis tenu  quatre pour ne pas
leur rpondre: Vous savez bien que vous en tes au moins autant que
moi. Inutile d'ajouter que, quand M. de Charlus faisait ainsi, dans les
moments o, comme on dit, il n'tait pas trs prsent, des aveux
germanophiles ou autres, les personnes de l'entourage qui se trouvaient
l, que ce ft Jupien ou la duchesse de Guermantes, avaient l'habitude
d'interrompre les paroles imprudentes et d'en donner, pour les tiers
moins intimes et plus indiscrets, une interprtation force mais
honorable. Mais mon Dieu! s'cria Jupien, j'avais bien raison de
vouloir que nous ne nous loignions pas, le voil qui a trouv dj le
moyen d'entrer en conversation avec un garon jardinier. Adieu,
Monsieur, il vaut mieux que je vous quitte et que je ne laisse pas un
instant seul mon malade qui n'est plus qu'un grand enfant.

       *       *       *       *       *

Je descendis de nouveau de voiture un peu avant d'arriver chez la
princesse de Guermantes et je recommenai  penser  cette lassitude et
 cet ennui avec lesquels j'avais essay, la veille, de noter la ligne
qui, dans une des campagnes rputes les plus belles de France, sparait
sur les arbres l'ombre de la lumire. Certes, les conclusions
intellectuelles que j'en avais tires n'affectaient pas aujourd'hui
aussi cruellement ma sensibilit. Elles restaient les mmes. Mais comme
chaque fois que je me trouvais arrach  mes habitudes, sorti  une
autre heure, dans un lieu nouveau, j'prouvais un vif plaisir.

Ce plaisir me semblait aujourd'hui un plaisir purement frivole, celui
d'aller  une matine chez Mme de Guermantes. Mais puisque je savais
maintenant que je ne pouvais rien atteindre de plus que des plaisirs
frivoles,  quoi bon me les refuser? Je me redisais que je n'avais
prouv en essayant cette description rien de cet enthousiasme qui n'est
pas le seul mais qui est un premier critrium du talent. J'essayais
maintenant de tirer de ma mmoire d'autres instantans, notamment des
instantans qu'elle avait pris  Venise, mais rien que ce mot me la
rendait ennuyeuse comme une exposition de photographies, et je ne me
sentais pas plus de got, plus de talent, pour dcrire maintenant ce que
j'avais vu autrefois qu'hier ce que j'observais d'un oeil minutieux et
morne, au moment mme. Dans un instant tant d'amis que je n'avais pas
vus depuis si longtemps allaient sans doute me demander de ne plus
m'isoler ainsi, de leur consacrer mes journes. Je n'aurais aucune
raison de le leur refuser, puisque j'avais maintenant la preuve que je
n'tais plus bon  rien, que la littrature ne pouvait plus me causer
aucune joie, soit par ma faute, tant trop peu dou, soit par la sienne,
si elle tait, en effet, moins charge de ralit que je n'avais cru.

Quand je pensais  ce que Bergotte m'avait dit: Vous tes malade, mais
on ne peut vous plaindre car vous avez les joies de l'esprit, je voyais
combien il s'tait tromp sur moi. Comme il y avait peu de joie dans
cette lucidit strile! J'ajoute mme que si quelquefois j'avais
peut-tre des plaisirs--non de l'intelligence--je les dpensais toujours
pour une femme diffrente; de sorte que le Destin, m'et-il accord cent
ans de vie de plus, et sans infirmits, n'et fait qu'ajouter des
rallonges successives  une existence toute en longueur, dont on ne
voyait mme pas l'intrt qu'elle se prolonget davantage,  plus forte
raison longtemps encore.

Quant aux joies de l'intelligence, pouvais-je ainsi appeler ces
froides constatations que mon oeil clairvoyant ou mon raisonnement juste
relevaient sans aucun plaisir et qui restaient infcondes. Mais c'est
quelquefois au moment o tout nous semble perdu que l'avertissement
arrive qui peut nous sauver: on a frapp  toutes les portes qui ne
donnent sur rien, et la seule par o on peut entrer et qu'on aurait
cherche en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir et elle
s'ouvre.




[Fin de _Le temps retrouv (premire partie)_ par Marcel Proust]