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Titre: Les Livres du Temps (troisime srie)
Auteur: Souday, Paul (1869-1929)
Date de la premire publication: 1930
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: ditions mile-Paul Frres, 1930
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   12 fvrier 2011
Date de la dernire mise  jour:
   12 fvrier 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 721

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PAUL SOUDAY



LES
LIVRES DU TEMPS

(Troisime srie)


PARIS
DITIONS MILE-PAUL FRRES
14, RUE DE L'ABBAYE, VIe

1930



Il a t tir de cet ouvrage cinq cents exemplaires sur alfa.


LES LIVRES DU TEMPS

(Troisime srie)


DU MME AUTEUR

      Les Livres du Temps (premire srie), un volume, nouvelle
      dition 15 fr.

      Les Livres du Temps (deuxime srie), un volume, nouvelle
      dition 15 fr.



LES LIVRES DU TEMPS

(Troisime srie)




LE CENTENAIRE DE MALHERBE


Relisons Malherbe, puisque voici le troisime centenaire de sa mort. Il
n'y a presque pas une de ses pices de vers o l'on ne trouve quelque
chose d'intressant.

Ds la premire de quelque tendue, _les Larmes de saint Pierre_, oeuvre
de jeunesse--bien qu'il et trente-deux ans (1587), mais il n'tait pas
prcoce--trop longue et imite de l'Italien Tansillo, le vrai Malherbe
se dessine. Andr Chnier, un peu jeune alors, lui aussi, comme le
remarquera malignement Sainte-Beuve, mais assez comptent dj, ne s'y
trompe pas et dit: Quoique le fond des choses soit dtestable dans ce
pome, il ne faut pas le mpriser. La versification en est tonnante. On
y voit combien Malherbe connaissait notre langue, et tait n  notre
posie; combien son oreille tait dlicate et pure...

        Quand j'avais de ma foi l'innocence premire,
        Si la nuit de la mort m'et priv de lumire,
        Je n'aurais pas la peur de l'immortelle nuit.

Ainsi parle saint Pierre, dsespr d'avoir reni Jsus. Le pcheur
Cphas ne s'exprimait probablement pas avec cette euphonie et cette
finesse subtiles, mais ces qualits nous charment.

Dans _Victoire de la constance_ (1597), qui commence par ces mots:

        Enfin cette beaut m'a la place rendue,
        Que d'un sige si long elle avait dfendue,

la constance qui triomphe n'est donc pas celle de la dame assige, mais
du galant assaillant. L'esprit, sinon la vertu, y trouve son compte.
Malherbe tait fort spirituel: il aimait les plaisanteries et dans
l'ordinaire de la vie en faisait d'excellentes, que Racan et autres ont
notes. Il n'est pas indispensable qu'un pote srieux soit solennel et
gourm, ni austre et puritain. Malherbe tait franchement gaulois,
jusqu' railler, dans la mme pice,

        Ces vieux contes d'honneur, invisibles chimres,
        Qui naissent aux cerveaux des maris et des mres...

Cela, c'est un des traits les plus permanents de la race, et
indracinable, puisque c'est  peu prs le seul que la Renaissance ait
gard du Moyen Age. Le nom de Rabelais suffit. Ronsard lui-mme a
compos, sinon des fabliaux, du moins des _Folastries_. En quoi ce
fondateur de la grande posie savante suivait tout autant la tradition
antique. Les anciens n'taient pas bgueules: les Franais, svrement
admonests par la pruderie nordique, s'accordaient d'instinct avec les
Latins et les Grecs avant mme de les connatre, et n'ont eu rien 
renoncer de ce chef en les dcouvrant. Molire, La Fontaine, Voltaire
continueront. Cela ne les empchera pas d'tre honntes gens. Une
pudibonderie d'importation nous dnationaliserait. Malherbe pousse mme
la gaillardise un peu loin dans l'ode nuptiale de 1660, _A la reine
Marie de Mdicis sur sa bienvenue en France_. Il donne  l'heureux poux
des conseils dont ce vert-galant ne s'offensa pas, mais n'avait certes
pas besoin, ne manquant pas d'initiative ni de tactique sur ce terrain
souf. Malherbe ne s'interdisait pas des facties que j'appellerai
pr-voltairiennes. Il dit  Caliste (la vicomtesse d'Auchy):

        Tant que vous serez sans amour,
        Caliste, priez nuit et jour,
        Vous n'aurez point misricorde.
        Ce n'est pas que Dieu ne soit doux:
        Mais pensez-vous qu'il vous accorde
        Ce qu'on ne peut avoir de vous?

Autre pigramme _Sur le mme sujet_ (esprons qu'elle s'adressait  la
mme dame):

        Prier Dieu qu'il vous soit propice,
        Tant que vous me tourmenterez,
        C'est le prier d'une injustice,
        Faites-moi grce, et vous l'aurez.

Le bon aptre et le plaisant directeur de conscience! Accordons-lui
qu'on ne pouvait plus ingnieusement jouer sur les mots, ni mettre plus
drlement Dieu dans son jeu. C'est un peu libertin, dans les deux sens
du terme, non pas grossier ni sans got.

On a trop dprci les vers d'amour de Malherbe. Oh! ce n'est pas un
amoureux transi, un romantique ni un troubadour. Il met cavalirement
aux belles le march  la main:

        Mais puisque votre amour ne se peut acqurir,
        Comme j'en perds l'espoir, j'en veux perdre l'envie.

A la marquise de Rambouillet, l'incomparable Arthnice,  qui il ddia
quelques madrigaux et qu'il estimait sans doute pour son aide 
l'puration de la langue, mais dont il apprciait moins la prciosit
sur l'article du Tendre, il pose carrment son ultimatum:

        Quand je verrais Hlne, au monde revenue
        En l'tat glorieux o Paris l'a connue,
        Faire  toute la terre adorer ses appas,
        N'en tant point aim, je ne l'aimerais pas...

Craignant sans doute de ne pas assez mettre les points sur les _i_, il
insiste. Je voulais bien essayer de plaire, prcise-t-il,

        Tant que ma servitude espra du salaire.

Mais il n'est pas de ceux qui se laissent payer en monnaie de singe et
il penchait si peu au platonisme qu'il en avait quelque humeur contre
Ptrarque. Avec la marquise, il se restreignait aisment  l'amiti.
Mais il semble avoir rellement aim la vicomtesse:

        Il n'est rien de si beau comme Caliste est belle.

Et il ne lui fait pas seulement des menaces, mais aussi des promesses
sous condition:

        Mais quand je l'ai promis, j'aime ternellement.

Ne l'accusez pas d'exigences trop impratives et draconiennes. La nuance
n'apparat que dans son langage, qui ne tourne peut-tre point assez, si
l'on ose dire, autour du pot. Mais pour le fond des choses, Stendhal
enseigne qu'on ne cristallise pas si l'on n'a quelque espoir. Et ces
dclarations un peu cassantes n'ont peut-tre pas toujours dfendu
Malherbe de tout risque:

                Amour a cela de Neptune
                Que toujours  quelque infortune
                Il se faut tenir prpar:
        Ses infidles flots ne sont point sans orages,
        Aux jours les plus sereins on y fait des naufrages,
        Et mme dans le port on est mal assur.

S'il a souffert, c'est qu'il aimait vraiment, tout volage et coureur
d'aventures faciles qu'il tait d'habitude. Toutefois il ne publia pas
ces vers qu'il crivit un jour impromptu chez Mme des Loges, et que nous
ne connaissons que par Guez de Balzac et Tallemant des Raux:

        Il n'est permis d'aimer le change
        Qu'en fait de femmes et d'habits.

On lui a fait grief d'avoir compos des lgies pour le compte d'Henri
IV, pris de la jeune Charlotte de Montmorency, princesse de Cond, et
pour le marchal duc de Bellegarde, qui osa rver d'Anne d'Autriche. Les
ides du temps l'y autorisaient, et d'ailleurs les crivains publics, y
compris M. l'abb Jrme Coignard, rdigeaient  gages les lettres
d'amour des courtauds et des ribaudes. Malherbe ne pouvait moins faire
pour les grands qui le pensionnaient. Mais bien qu'il ne parlt point en
son nom, il n'aurait pas si bien servi Alcandre s'il n'avait eu lui-mme
l'exprience de tels sentiments... La belle Oranthe est revenue:

        Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle;
        L'orage en est cess, l'air en est clairci;
        Et mme ces canaux ont leur course plus belle
                    Depuis qu'elle est ici.

Alcandre, le grand Alcandre, proclame la jeune merveille qu'il sert

        En rares qualits  nulle autre pareille,
                    Seule semblable  soi.

Le premier de ces deux vers, un peu usuel, est pour amener l'autre, qui
est admirable et presque valryen...

Qui ne connat au moins le premier hmistiche de ces stances de 1599, o
Malherbe s'exprimait en son nom:

        Beaut, mon beau souci, de qui l'me incertaine
        A comme l'Ocan son flux et son reflux...

On regrette presque qu'il s'agisse d'une certaine beaut dtermine, non
de la Beaut en soi, et d'amour au lieu d'esthtique. M. Valry Larbaud
a sollicit le texte dans ce dernier sens. Au fond n'a-t-il pas
fidlement dgag la pense intime de Malherbe? Et n'tait-ce pas en
tant que ralisations concrtes de l'ide du beau qu'il aimait sa
Caliste ou quelque autre? Tout pote, tout esprit cultiv, dou de sens
artiste, est plus ou moins platonicien, sinon platonique. Il y a chez
Malherbe quelques autres exemples frappants de ces gnralisations
possibles. Ainsi dans l'ode _Sur l'attentat_ (contre Henri IV, 1610), il
est question d'un tre qui

        N'ayant aucune connaissance,
        N'a point aussi d'affection.

Il ne s'agit que du soleil, dont ce crime ne changea pas la course et
qui reste insensible aux horreurs qu'il claire, mais il y a l
virtuellement tout l'aphorisme de Lonard, aujourd'hui clbre, ignor
sans doute de Malherbe, sur l'origine intellectuelle de l'amour. Et
lorsque Malherbe s'crie:

        O bienheureuse intelligence...

il ne pense qu'au gnie de la France ou  la providence qui obscurment
la protge. Qui ne songera maintenant  un clbre vers de Valry? Et 
un autre du mme, en lisant ceux-ci dans Malherbe:

        A la fin c'est trop de silence
        En si beau sujet de parler...

Quel pote ne souscrirait l'hymne  cet Honneur des hommes, saint
langage, et partant, ncessairement,  l'intelligence, notre mre, sans
qui le langage n'aurait pas de raison d'tre et n'existerait pas? Avec
de simples diffrences du plus au moins, toute posie est
intellectualiste par essence, et M. l'abb Bremond reste seul  en
douter.

Notons aussi,  propos de l'hmistiche qui nous a induit en ces
rflexions, les exordes tonnants, les prodigieux dmarrages de
Malherbe. Beaut, mon beau souci... C'est le tout-puissant coup
d'aile. Et quelle clameur de prophte inspir, dans le non moins fameux:

        Que direz-vous, races futures...

Et quelle franche, quelle foudroyante attaque de la note dans cette
invective:

        Va-t'en  la malheure, excrment de la terre...

La Fontaine s'en est souvenu, avec un sourire. On sourira peut-tre
aussi parce que cette maldiction frappe, aprs la chute, le marchal
d'Ancre, que Malherbe avait lou dans la prosprit. Andr Chnier s'en
scandalise et prouve ainsi son me rpublicaine. Soyons justes pour l'un
et l'autre. Ils ont raison tous deux. Du point de vue de Chnier, le
citoyen juge l'homme d'tat et n'est qu'un pied plat si son jugement
dpend de la fortune. Malherbe, en fidle sujet, n'avait pas d'opinion
personnelle et s'en rapportait  l'autorit royale, dont la faveur ou la
disgrce ne pouvaient par hypothse qu'tre pleinement justifies. Ce
qui me fche un peu, c'est qu'il ait vant par deux fois l'excrable
Pre Garasse,  qui il n'a pas tenu que Thophile ne ft brl vif. Dans
une lettre de 1623,  Racan, il dsigne ce confrre en abrg par trois
lettres grecques [Grec: thphl] pour ne pas crire tout au long et en
clair ce nom compromettant. Par parenthse, cela prouve qu'il n'ignorait
pas totalement le grec, quoi qu'on en ait dit. Pour moi, dclare
Malherbe  Racan, je pense vous avoir dj crit que je ne le tiens
coupable de rien, que de n'avoir rien fait qui vaille au mtier dont il
se mlait. S'il meurt pour cela, vous ne devez point avoir de peur: on
ne vous prendra pas pour un de ses complices. Le badinage serait drle
si le pauvre Thophile n'avait couru un danger trs rel. Qu'il ft
hrtique ou athe, on voit que Malherbe se moquait bien de ces
choses-l. Il ne reprochait  la bte noire du jsuite perscuteur--et
d'ailleurs en exagrant--que d'tre mauvais pote. Cela et peut-tre
mrit la mort, si c'et t entirement vrai, mais il prenait un peu
lgrement son parti d'une peine rclame pour ce qui, mme  ses yeux,
ne la mritait pas.

Le principe de non-intervention dans les affaires d'tat ou d'glise
allait un peu loin, et certain scepticisme suprieur vengeait la raison
_in petto_, mais ne sauvait pas les victimes. C'est le ct faible de la
docilit  la coutume, prconise par Montaigne et pratique par
Malherbe. Peut-tre l'intrt public l'exigeait-il alors. La piti ou la
simple justice, qui suffit et mme qui vaut mieux, sont peut-tre des
luxes pour poques de civilisation plus affine. Malherbe tait sincre
dans son royalisme, et historiquement bien inspir: il n'y avait alors
rien de mieux que de soutenir Henri IV, puis Richelieu. Ses grandes odes
politiques sont admirables. Et il dteste  bon droit les factieux, qui
taient aussi des raseurs, mais pourquoi dconseille-t-il la clmence 
Louis XIII? Les moeurs du temps taient rudes.

Je ne puis me dfendre d'apercevoir un utilitarisme excessif dans ce
vers que M. l'abb Bremond proclame le plus beau de la langue franaise:

        Et les fruits passeront les promesses des fleurs.

Il est beau, mais l'image tourne  un idal trop pratique et mnager.
Que ces mystiques sont donc matriels!... D'un point de vue plus haut,
la fleur est une fin en soi. Voici des fruits, des fleurs..., dira
Verlaine, non seulement par euphonie, mais par ordre de vraie prsance
(en la comprenant comme dans les processions, o l'vque marche le
dernier). D'ailleurs, Malherbe lui-mme en a d'encore plus beaux, ne
serait-ce que celui-ci, qu'on n'apprcie sans doute  sa valeur qu'en
approchant du soir:

        Tout le plaisir des jours est en leur matine.

Mais voici peut-tre sa plus belle strophe:

        Apollon  portes ouvertes
        Laisse indiffremment cueillir
        Les belles feuilles toujours vertes
        Qui gardent les noms de vieillir;
        Mais l'art d'en faire des couronnes
        N'est pas su de toutes personnes;
        Et trois ou quatre seulement,
        Au nombre desquels on me range,
        Peuvent donner une louange
        Qui demeure ternellement.

Ici, il nous donne le sentiment du sublime, a dit fort bien
Sainte-Beuve. Notez le dernier mot. Les trois cantiques de Dante se
terminent par le mot _toiles_. Plusieurs stances ou odes de Malherbe
finissent sur cet adverbe, comme sur la tonique et fondamentale par
excellence.

        Par les Muses seulement
        L'homme est exempt de la Parque,
        Et ce qui porte leur marque
        Demeure ternellement.

Cela vous a un peu plus d'accent que les fades inflexions de la Thas de
Massenet sur le mme mot. Et voyez encore ceci:

        Mais qu'en de si beaux faits vous m'ayez pour tmoin,
        Connaissez-le, mon roi, c'est le comble du soin
        Que de vous obliger ont eu les Destines.
        Tous vous savent louer, mais non galement;
        Les ouvrages communs vivent quelques annes,
        Ce que Malherbe crit dure ternellement.

Noble et raisonnable fiert! Lui qui avait un jour, par boutade, dclar
le pote aussi utile qu'un joueur de quilles, lorsqu'il parle en vers,
donc srieusement, on voit qu'il porte assez haut le juste orgueil de
l'esprit. Et s'il ajoutait un _Exegi monumentum_  la manire d'Horace,
il en avait le droit, d'abord parce que c'tait vrai, ensuite parce
qu'il avait acquis des titres  ce don du ciel par son culte de la
perfection. Le parfait seul est ternel. C'est la profonde raison d'tre
de la posie, le plus antibergsonien des arts. Malherbe en a profess
et fait triompher au moins thoriquement le salutaire respect. C'est de
ce chef qu'il a lgitimement amend Ronsard, avec qui il s'accordait; en
somme, sur presque tout le reste. La perfection! C'est l l'enseignement
capital de Malherbe et, comme on dit aujourd'hui, son message.
coutons-le. Depuis trois cents ans, jamais il ne fut plus opportun.




VIES DE RACINE ET DE LA FONTAINE[1]


La biographie de Racine par M. Franois Mauriac a d'abord une qualit:
elle n'est pas romance. C'est une trange ide que de raconter la vie
de Villon ou de Balzac comme un roman-feuilleton, et la vulgarisation ne
saurait descendre plus bas. Cependant, c'est la consquence logique des
thories sur la prtendue primaut du roman. Si ce genre est le plus
beau de tous, pourquoi ne pas le mettre au service des grands crivains
et de tous les grands hommes? Dumas pre devient le modle des
historiens et des critiques. M. Mauriac, si infatu de son art, pouvait
tre tent. Il y a bien du romanesque, et non toujours du meilleur, dans
sa _Vie de Racine_, mais sous forme de discussion psychologique ou
morale. Un moraliste, mme chimrique, parat moins dplac ici qu'un
romancier.

     [Note 1: Franois Mauriac: _Vie de Jean Racine_, un volume.
     Franc-Nohain: _Vie amoureuse de La Fontaine_, un volume.]

Quant au plagiaire, ou  ce qu'on appelle ainsi de nos jours, il
s'impose. Rien de plus comique que l'accusation de plagiat porte dans
le _Mercure de France_ contre M. Andr Maurois, qui a pris la peine de
se dfendre  merveille. La victoire tait facile, et la cause gagne
d'avance. On n'avait mme pas besoin d'avoir lu les ouvrages anglais sur
Shelley et sur Disrali, que le collaborateur du _Mercure_ imputait  M.
Andr Maurois d'avoir plagis. Il en citait les passages selon lui les
plus dcisifs, avec ceux de M. Maurois en regard, sur deux colonnes, et
l'on voyait immdiatement que ce n'tait pas dcisif du tout. Ce
rapprochement tablissait ce qui est vident et bien connu:  savoir que
dans toutes les biographies du mme homme les faits, les dates et les
principales historiettes sont toujours forcment les mmes. De loin en
loin,  force de recherches, un rudit peut ajouter ou rectifier
quelques dtails. Ces modifications ne vont pas loin. Pour tre
pleinement original, il faudrait, par exemple, dclarer que Disrali,
fils d'un duc, trahit son torysme originel pour le travaillisme, mprisa
du reste les grandeurs officielles et n'eut que le culte dsintress de
l'esprit: ou que Racine tait un pote chinois, n aux Indes, sous le
rgne de Ssostris. En matire biographique l'invention tombe tout de
suite dans le charivarique et le tintamarresque. Tous les biographes se
copient forcment les uns les autres dans une certaine mesure.
Sainte-Beuve et Paul Mesnard, Jules Lematre et Larroumet ont t
plagis par M. Franois Mauriac tout comme Dowden ou Monypenny et Buckle
par M. Andr Maurois. Et le comble de l'absurde serait qu'il en ft
autrement.

Il en rsulte peut-tre qu'on abuse un peu des biographies. Elles sont
bien inutiles lorsqu'elles ne font que dmarquer et dlayer les notices
de toutes les encyclopdies et de tous les manuels. Il est toujours
superflu d'crire quoi que ce soit, si l'on n'a rien de nouveau  dire.
C'est le cas d'un certain nombre de biographes actuellement en
exercice, et qui inondent le march. Ce n'est pas celui de M. Andr
Maurois, ni de M. Franois Mauriac. Car on peut introduire de la
nouveaut dans n'importe quel ouvrage, mme dans une biographie, par le
style, le tour, les ides, une faon personnelle de prsenter et
d'interprter les faits. D'o le charme du _Disrali_ et de l'_Ariel_,
et l'intrt de ce _Racine_, qui sur bien des points invite  la
discussion.

M. Mauriac ne veut point que le Valois ait eu la moindre influence sur
Racine, ni qu'on note la moindre ressemblance entre ce paysage et ce
gnie. M. Mauriac excre Taine, qui se permet de n'tre pas incohrent
et de concevoir la possibilit d'une science de l'esprit. D'ailleurs, il
parle surtout de Versailles et de Port-Royal dans son fameux et
admirable essai sur Racine. Celui-ci n'tait pas trs sensible aux
impressions pittoresques, aux spectacles de la nature, et subissait
surtout l'action du milieu moral. Taine rservera pour La Fontaine ses
descriptions. Cependant, Grard de Nerval, aujourd'hui fort  la mode, a
parl d'un franais si naturellement pur, que l'on se sentait bien
exister dans ce vieux pays du Valois, o, pendant plus de mille ans, a
battu le coeur de la France. On a beaucoup dit que Racine tait le plus
franais de nos potes, et nul ne conteste la puret de sa langue. Il y
a donc bien quelque correspondance entre sa province et son oeuvre, et
lui-mme il se flicitait d'tre n  la Fert-Milon plutt qu'en un
canton patoisant. Il crit d'Uzs, en 1661: Je suis en danger d'oublier
le peu de franais que je sais; je le dsapprends tous les jours, et je
ne parle tantt plus que le langage de ce pays, qui est aussi peu
franais que le bas-breton.

        _Ipse mihi videor jam dedidicisse latine,_
            _Nam didici getice sarmaticeque loqui._

J'ai vu qu'Ovide vous faisait piti quand vous songiez qu'un si galant
homme que lui tait oblig  parler scythe lorsqu'il tait relgu parmi
ces barbares: cependant il s'en faut beaucoup qu'il ft si  plaindre
que moi... S'il vivait aujourd'hui, Racine approuverait la Rpublique
de faire enseigner le franais dans toute la France, et la tentative de
Mistral lui plairait aussi peu qu' Barrs disant: Tout ce flibrige
m'ennuie. C'est srement un bonheur que Racine ne soit pas n dans un
pays de patois, mais dans l'Ile-de-France, et c'est une satisfaction
pour l'esprit que cette analogie de son art et de sa terre natale.

M. Mauriac cite le ridicule ouvrage de feu Masson-Forestier, descendant
d'une nice de Racine, et de son mtier agr au tribunal de commerce de
Rouen, lequel peignit ce pote comme un fort mchant homme et une espce
de forban. Ce qu'il en disait, c'tait pour en faire l'loge. Telle
tait sa manire d'embellir ses portraits d'anctres. Quel fameux
immoraliste que ce Masson-Forestier! M. Mauriac ne donne pas  fond dans
cette extravagance, mais il ne s'en garde pas compltement, et je le
trouve un peu injuste pour l'homme que fut Racine. Ds son premier
chapitre, il crit: Qu'il y ait eu du forcen dans Racine, nous le
verrons; et que ce grand pote n'ait pas toujours montr un grand
caractre, ni ce grand amoureux un grand coeur, il faudra nous rsoudre 
ne pas le nier. Pour d'autres raisons que Masson-Forestier, M. Mauriac
l'aime mieux ainsi. Mais, lui aussi, il abuse.

Il lui prte une complaisance pour d'assez atroces histoires et un
esprit glac, un peu sadique, parce que Racine rapporte qu'une jeune
fille d'Uzs, querelle par son pre, prit de l'arsenic: On croyait
qu'elle tait grosse, et que la honte l'avait porte  cette furieuse
rsolution. Mais on l'ouvrit tout entire, et jamais fille ne fut plus
fille. Fallait-il du pathos et du prchi-prcha? M. Prudhomme aurait
us d'autres termes, mais non pas Stendhal.

Que reproche-t-on ensuite  Racine? D'abord sa brouille avec Molire, 
qui il retira _Alexandre_ et enleva la Du Parc, pour porter la pice et
la comdienne  l'Htel de Bourgogne. Ce n'tait pas trs gentil, en
effet, Molire ayant protg ses dbuts et mont la _Thbade_. Mais il
parat qu'on jouait mieux la tragdie  l'Htel de Bourgogne que chez
Molire, dont Racine se trouvait en outre le rival (ainsi que Corneille)
auprs de la Du Parc, qui prfra peut-tre Racine tout simplement parce
que des trois il tait le plus jeune. videmment, il ne s'est pas
conduit en hros, mais quel auteur dramatique n'en et fait autant? Au
surplus, sur ce point, M. Mauriac tend  l'excuser, par mpris de ce
Molire, qui n'tait pas du mme monde, et en haine de notre culte
aveugle pour l'auteur de _Tartuffe_. Aimer Molire..., vous n'avez
pas oubli la juste tirade de Sainte-Beuve. Peut-tre n'est-il pas moins
significatif de dtester Molire.

M. Mauriac, qui dteste aussi Port-Royal, trouve moyen de malmener
Racine  propos des polmiques o il est vrai que le pote passa la
mesure dans la forme jusqu' se montrer ingrat; mais sa tante, la mre
Agns de Sainte-Thcle et ensuite Nicole l'avaient pouss  bout, en
rappelant l'anathme de l'glise contre la comdie et les comdiens. M.
Mauriac voudrait bien que cette austre doctrine ft simplement
jansniste. Il avoue que c'est aussi celle de Bossuet (appuy sur la
tradition) dans ses _Maximes_ et sa _Lettre au P. Caffaro_ (qui avait
un nom prdestin). Jules Lematre reconnat qu'au point de vue du pur
christianisme, c'est Port-Royal qui a raison. M. Mauriac n'en crit pas
moins: Ces sortes d'ptres (comme celle o la mre Sainte-Thcle
dclarait Racine dshonor devant Dieu et devant les hommes) ne servent
qu' persuader un libertin que ce christianisme si farouche est
incompatible avec la vie des honntes gens et mme avec la vie tout
court... Dieu ne peut exiger que je me dtruise... M. Mauriac penche
visiblement du ct des casuistes. Malgr Bossuet, il voudrait que
Racine et carrment soutenu qu'il se montrait admirable chrtien et se
rendait minemment utile  la religion en crivant des pices d'amour et
en aimant des actrices. Car il nous est impossible de faire mieux
connatre l'homme sans servir la religion catholique, dont Pascal
prouve la vrit par la conformit de ses mystres avec ceux de notre
coeur. M. Mauriac ne se souvient pas que Pascal la prouve avant tout par
les prophties et les miracles[2], et qu'il condamne aussi la comdie.

     [Note 2: Il est donc fort possible, comme l'a suppos M.
     Andr Suars et quoi qu'en dise M. Mauriac, que le
     _Tractatus_ de Spinoza l'et retourn.]

Sur _Phdre_ et la dcision que prit l'auteur de renoncer au thtre, M.
Mauriac dit des choses un peu tonnantes, et qui tendraient  diminuer
Racine. Celui-ci se serait senti vid et aurait voulu viter d'crire de
mauvaises tragdies de vieillesse comme Corneille. A cet exemple
s'oppose celui de Sophocle crivant _OEdipe  Colone_  quatre-vingt-dix
ans. L'anne de _Phdre_, Racine n'en avait que trente-huit! C'tait un
peu tt pour parer au danger de dcrpitude. Comment supposer que
Racine et puis la matire tragique et pt craindre de manquer de
sujets? L'amour n'est pas le seul. Racine pensait  une _Iphignie en
Tauride_,  une _Alceste_... Douze ans plus tard il fera _Esther_ et
_Athalie_, qui ne sont pas des pices d'amour, surtout la seconde et qui
ne le montrent pas en dclin. La cabale de la duchesse de Bouillon et du
duc de Nevers en faveur de Pradon avait pu l'irriter, mais dans toute sa
carrire il avait t combattu, et encore plus combatif. Pour un auteur
de cet ge et un lutteur de ce temprament, l'heure n'avait pas sonn de
prendre ses invalides.

M. Mauriac invoque l'affaire des poisons, la Voisin accusant Racine
d'avoir empoisonn la Du Parc,  qui il aurait vol ses bijoux. Personne
ne croit  ces ineptes ragots d'une criminelle, qui n'en put fournir
aucune preuve. A supposer que Louis XIV et ordonn d'touffer l'affaire
concernant Racine, par gard pour un pote qui frquentait  sa cour et
honorait son rgne, on n'imagine pas du moins qu'il lui et conserv sa
faveur s'il l'avait cru coupable. Cela ne tient pas debout. La peur
qu'aurait ressentie Racine d'aprs M. Mauriac, et qui ressemblerait 
celle de l'homme inculp de vol des tours de Notre-Dame, serait du reste
survenue un peu plus tard. Car la dnonciation de la Voisin n'clatera
qu'en 1679, _Phdre_ tait joue le 1er janvier 1677, et en juin de
cette mme anne 1677 Racine, aprs avoir song  se faire chartreux,
s'tait mari pour inaugurer sa vie de pnitence. Ce retour  la
dvotion est incontestable, et c'est srement ce qui l'a dtourn du
thtre comme Pascal des mathmatiques. Nous y avons perdu peut-tre une
douzaine de tragdies, comme l'invention du calcul intgral, o Pascal
tait  deux doigts de devancer Leibnitz et Newton. Le calcul intgral a
t invent quand mme, plus tard et par des trangers, mais nul ne
pouvait suppler aux tragdies qu'et crites Racine: c'est une perte
sche.

_Phdre_ n'est donc pas ne dans ce grand trouble de l'incident
Voisin-Du Parc, comme le prtend M. Mauriac, et la conversion de Racine
non plus. Je le regrette pour M. Mauriac, dont c'est la plus chre
thorie que les pires dsordres favorisent minemment la littrature et
du mme coup la religion. Il n'est pas absolument ncessaire de perdre
son me pour la sauver, et il ne faudrait pas dtourner le sens du mot
vanglique, comme le fait volontiers M. Andr Gide, que M. Mauriac
avoue pour un de ses matres. M. Mauriac transforme Racine en un
personnage de Dostoevsky. Quelle erreur! Racine a pu commettre quelques
fautes, d'ailleurs sans une extrme gravit, mais il avait l'esprit
sain. Il n'avait pas besoin de crimes ni de vices comme de tremplins
pour rebondir vers Dieu, ni de bains de boue pour se prparer  un
nettoyage d'eau bnite. Il mena pendant quinze ans la vie normale d'un
jeune pote dramatique en vedette, aimant son art et le plaisir.
Peut-tre--c'est une hypothse assez vraisemblable de M. Mauriac--eut-il
d'autres matresses que la Du Parc et la Champmesl. Beau, charmant et
clbre, il devait tre fort recherch. La morale du monde n'y trouvait
rien  redire. Mais il avait reu une ducation profondment chrtienne,
et c'est avec la morale chrtienne qu'il voulut se mettre en rgle,
n'ayant nullement la passion de la connaissance, comme le note trs
bien M. Mauriac, mais la foi de l'enfant et du charbonnier. Tout cela
est parfaitement clair, et tout  fait exempt de complications  la
russe.

Je crois donc bien, avec Gazier, que le terrain tait min avant
_Phdre_, autrement dit que Racine mditait dj de se convertir en
composant ce chef-d'oeuvre, et qu'il fut bien aise de pouvoir le faire
acceptable pour les jansnistes, ainsi qu'il s'en flatte lui-mme dans
sa prface. Mais, ici encore, M. Mauriac va beaucoup trop loin. Il
aperoit dans _Phdre_ cette grande innovation que pour la premire fois
Racine y considre l'amour comme une honte et un pch. Pardon! Le
christianisme le plus orthodoxe ne saurait reprocher  Hermione de
vouloir pouser Pyrrhus. Elle ne cesse d'tre innocente qu'en le faisant
assassiner. Racine ne l'en approuve certes pas, et n'a jamais mconnu
les dangers de cette passion. Mais Phdre va jusqu' l'inceste. M.
Mauriac le nie, sous prtexte qu'elle n'est pas du mme sang
qu'Hippolyte! Mais le cas est peut-tre un des plus graves, et bien
infme l'outrage qu'en cdant  Phdre il infligerait  son pre. Ainsi
en jugent non seulement Racine et Boileau, mais le paen Euripide, dont
l'_Hippolyte_ vient d'tre rimprim dans la collection Bud (texte
tabli et traduit par M. Louis Mridier, professeur  la Sorbonne).
Cette Phdre grecque a tout autant de remords et de dgot d'elle-mme
que la franaise. La morale d'Euripide s'accorde ici avec celle des
chrtiens et des simples honntes gens: il faut bien du dostoevskisme
pour ne pas le voir.

M. Mauriac accable Racine en tant que courtisan. Il est certain qu'il le
fut perdument et que sa conversion, selon moi trs sincre, ne
l'empcha pas de rester trs assidu  Versailles et  Marly, ni
d'accepter la charge d'historiographe, qui contribua aussi  l'empcher
de composer des tragdies, car on ne peut tout faire  la fois.
Remarquant  bon droit que c'tait alors une difficile entreprise de
s'lever, que le mrite comptait peu et qu'il y fallait avant tout
l'art de plaire, M. Mauriac dcouvre en Racine un intrigant et un
arriviste sans scrupules, qu'il compare  l'astucieux Acomat, et mme 
l'ignoble Narcisse! Que d'hyperboles! Malgr son absolutisme, Louis XIV
n'tait pas un sultan, ni un Nron, et Racine tait bien incapable de ce
machiavlisme ou de cette bassesse. Pauvre Racine! Il eut mme le
courage de plaider pour Port-Royal et pour les misres du peuple! Certes
son ftichisme monarchique nous gne un peu, mais porte la marque de
l'poque, et pour lui, comme pour Bossuet, c'tait une mme chose
d'aimer Dieu et le roi. La critique romantique nous a enseign qu'on ne
comprenait et ne jugeait bien les oeuvres et les hommes que du point de
vue de leur temps. Seuls quelques gnies puissants et indomptables
chappent un peu  cette loi commune. Tout ce qu'on peut dire de Racine,
c'est qu'en aucune matire il n'a domin son sicle. Il n'y a pas lieu
de le fltrir pour cela, mais tout au plus de constater que ce grand
pote tragique n'tait pas un trs grand esprit. Mme en posie, il est
conformiste, et ses _Cantiques spirituels_, que M. Lucien Dubech admire
 ma grande surprise, sont lyriques comme des vers latins d'excellent
colier. Racine est parfait dans son domaine, avec un horizon un peu
troit. Il n'a ni la vigueur intellectuelle, ni l'indpendante
originalit de Descartes ou de Corneille, de Pascal ou de Saint-Simon,
de Molire ou de La Fontaine. Ce n'est pas une raison pour le calomnier,
mme  pieuse intention.

M. Franc-Nohain, fabuliste lui-mme, raconte fort agrablement la _Vie
amoureuse_ de son confrre La Fontaine. Elle fut assez remplie, sans
compter ce qu'on ne sait pas. Tout jeune,  Chteau-Thierry, aprs des
dbuts un peu nafs, il fit quelques frasques. Une bourgeoise coquette
se droba au dernier moment: la soubrette paya pour la dame. Il osa
s'attaquer  la femme du lieutenant du roi. Il y eut des complications
dont il a tir sa comdie de _Clymne_: l'historiette est dans Tallemant
des Raux. A vingt-six ans, il pousa Marie Hricart, de la Fert-Milon,
cousine de Jean Racine, laquelle en avait  peine quinze. Ils ne firent
pas trs bon mnage. Elle avait le nez aquilin, et il ne les aimait que
trousss. Elle le pina avec une rvrende abbesse, Mme de Coucy, et
se vengea avec le beau dragon Poignant, qu'elle regardait dj d'un oeil
favorable avant son mariage. Duel de convenance, o La Fontaine ne mit
aucune conviction. Il nous a dit ce qu'il pensait de ces accidents
conjugaux:

        Quand on l'ignore, ce n'est rien.
        Quand on le sait, c'est peu de chose.

Les deux poux viennent  Paris, sous les auspices de l'oncle Jannart,
qui prsentera La Fontaine  Fouquet. Le jeune pote se lance dans le
monde littraire et se lie avec Claudine Colletet. Il entre en qualit
de gentilhomme servant chez la douairire d'Orlans, vieille et prude,
mais chez qui l'on aperoit d'aventure une jolie fille comme Mlle de
Poussey, et il se garde bien d'habiter l'austre Luxembourg. Il loge rue
d'Enfer, non loin du quartier latin, o dj ne manquaient pas les
grisettes. Il fait la connaissance de Marie-Anne Mancini, duchesse de
Bouillon et nice de Mazarin. Le duc de Bouillon tait seigneur de
Chteau-Thierry, o La Fontaine fut matre des eaux et forts. La
diffrence des rangs obligeait La Fontaine au respect. Cependant, cette
Bouillon tait une gaillarde, que son mari fit plusieurs fois enfermer
pour inconduite, et elle inspira  son pote favori non seulement les
_Contes_ et le pome sur le _Quinquina_, mais des sentiments assez vifs.
Elle lui donnait volontiers audience, tant  sa toilette, o il ne
s'ennuyait pas. Il lui crira en juin 1671:

            Peut-on s'ennuyer en des lieux
        Honors par les pas, clairs par les yeux
            D'une aimable et vive princesse
        A pied blanc et mignon,  brune et longue tresse?

Et elle avait ce nez trouss, auquel il ne rsistait pas. Entre temps,
sa femme l'avait quitt. Elle l'encourageait d'abord  la littrature,
et fondait sur son avenir d'ambitieux espoirs qui furent dus. Les
grandes dames invitaient le pote, mais laissaient de ct l'pouse
bourgeoise, comme nulle et non avenue. Ainsi fera encore la duchesse de
Guermantes dans le roman de Proust. Mais les temps sont changs, et l'on
n'est plus contraint d'en passer par l. Au dix-septime sicle, il
fallait subir les caprices des grands. Au demeurant, La Fontaine
n'inclinait pas  s'embarrasser de sa femme. Aprs la sparation,
conscutive  dix-sept ans de mariage, il ne la reverra jamais. Par
parenthse, un dtail m'tonne. Elle vivait encore lorsque le terrible
abb Pouget imposa au pauvre La Fontaine, en danger de mort et converti,
de si dures pnitences. Comment ce directeur svre n'exigea-t-il point
une rconciliation? Il considrait sans doute que le bonhomme n'avait
pas tous les torts... Entre temps, La Fontaine s'tait joyeusement
consol avec la Champmesl, qui n'tait point farouche. Il connut,
suivant la forte parole de M. Paul Bourget, qu'un agrment de ces
liaisons consistait dans l'amiti du mari, et collabora avec le sieur
Champmesl, conjoint accommodant et vritable homme de thtre. La
Fontaine vcut vingt ans chez Mme de La Sablire, qui avait pour lui
beaucoup d'affection, mais de la passion pour La Fare. Il logea ensuite
chez Mme d'Herwart, qui n'aimait que M. d'Herwart. C'est chez elle qu'il
rencontra, tant g de soixante-sept ans, Mlle de Beaulieu, qui en
avait quinze. Il s'en prit follement, mais ne trouva point en elle une
Bettina. Sa dernire fantaisie semble avoir t pour une trange
aventurire, Mme Ulric, ou Ulrich, femme d'un matre d'htel du comte
d'Auvergne, et amie intime de la duchesse de Choiseul-Praslin. Cette
duchesse menait une existence tout aussi drgle. Il ne faut pas croire
que la vertu ait partout rgn sous Louis XIV, qui du reste n'en avait
pas donn l'exemple. C'est pour cette Mme Ulrich que La Fontaine composa
ses derniers _Contes_: c'est elle qui a publi ses oeuvres posthumes. Au
total, d'aprs M. Franc-Nohain, l'amour proprement dit n'occupa aucune
place dans sa vie, et il ne fut point un amant, mais un voluptueux et un
libertin, voire peu dlicat, prfrant les Jeannetons aux Clymnes.
C'est bien possible, et cela prouverait d'abord qu'il n'tait pas snob.
Sa femme l'avait dgot des prcieuses. Sa condition et sa pauvret
l'obligeaient  des gots modestes. Avec les anciens, il craignait la
grande passion comme une dangereuse folie et tenait que de tous les maux

        Le mal d'amour est le plus rigoureux.

C'tait un sage et un artiste soucieux de se rserver pour son art.
Mais combien inflammable, mme de faon sentimentale, on l'a vu par
l'anecdote de la jeune Mlle de Beaulieu. Et les plaisirs d'un La
Fontaine, malgr les apparences, ne ressemblent pas  ceux du premier
venu. Presque tout dpend de ce qu'on y apporte. Nul ne fut plus
sensible  la beaut et aux grces, dont les Clymnes ne sont pas
toujours mieux pourvues que les Jeannetons, pour qui sait voir en
connaisseur et sans prjugs. Croyez bien qu'au fond il n'y eut rien de
rellement vulgaire dans la vie de notre La Fontaine; son oeuvre en
rpond. Au surplus, il ne fut nullement un paresseux, malgr la lgende
qu'il a lui-mme accrdite, mais forcment un grand travailleur, tant
grand pote, ainsi que l'a not Valry et que le confirme M. Jean
Longnon, dans une excellente notice de son dition nouvelle. A la
vrit, Ninon de Lanclos trouvait que La Fontaine manquait de tenue,
mais nous ne sommes pas forcs de nous en rapporter  cette comptence.




LE CENTENAIRE DE CHARLES PERRAULT


Charles Perrault est n  Paris le 12 janvier 1628. Il faut donc parler
de lui. On sait qu'il tait fils d'un avocat, qu'il eut plusieurs
frres, et que Boileau relevait dans cette famille une certaine
bizarrerie d'esprit. A quoi Charles Perrault rpondit vertement,
d'aprs M. Andr Hallays[3]: Ma famille est irrprochable... On n'y
trouvera que des gens de bien... Je ne sais si la rponse est verte,
mais elle voque une scne de mnage digne de Courteline o,  quelque
observation du mari sur le dsordre du service domestique, une pouse
rpliquerait: Je suis une honnte femme... Vous insultez ma mre! La
plus honnte femme, ne de la mre la plus vertueuse, peut mal vrifier
le livre de la cuisinire et introduire dans sa toilette ou dans le
mobilier de fcheuses disparates. Et les plus gens de bien peuvent avoir
dans l'esprit de la bizarrerie. Tel tait certes le cas des Perrault.
M. Andr Hallays, si partial en leur faveur, avoue pourtant qu'ils
montrrent tous dans leurs ides comme dans la conduite de leur vie
quelque chose d'irrgulier et de paradoxal. Boileau, que M. Andr
Hallays se plat  houspiller, n'avait pas dit autre chose.

     [Note 3: _Les Perrault_, par Andr Hallays, ouvrage orn de
     gravures, un volume, Perrin.]

L'an, Jean, fut avocat comme le pre, et trs habile dans sa
profession, au dire de son frre Charles, mais n'y russit pas, ce qui
n'en est pas un trs bon signe. Seul de la famille, il n'en exera
qu'une. Le second, Nicolas, fut thologien, docteur en Sorbonne,
jansniste, dfenseur du grand Arnauld, et auteur (en collaboration avec
Claude et Charles) d'une parodie assez grillarde du sixime livre de
l'_nide_. Pierre, receveur des finances, se ruina, se consacra ensuite
 l'hydrologie, puis publia des traductions et des ouvrages de critique,
o il attaquait les anciens. Claude fut mdecin, physicien,
naturaliste, architecte, latiniste, archologue, constructeur de
machines et rimeur  l'occasion.

        Dans Florence jadis vivait un mdecin,
        Savant hbleur, dit-on, et clbre assassin...
        Notre assassin renonce  son art inhumain,
        Et dsormais, la rgle et l'querre  la main,
        Laissant de Gatien la science suspecte,
        De mchant mdecin devient bon architecte.
        Son exemple est pour nous un prcepte excellent.
        Soyez plutt maon, si c'est votre talent...

Ces vers fameux de l'_Art potique_ concernent Claude Perrault, comme
chacun sait, et l'on n'ignore pas qu'il construisit la colonnade du
Louvre. M. Andr Hallays estime qu'il en a tout l'honneur, bien que
depuis Boileau jusqu' M. de Hautecoeur (_Gazette des Beaux-Arts_, 1924)
plusieurs aient soutenu que Le Vau et Dorbay y eurent part, et bien que
Charles se soit vant d'en avoir donn l'ide  son frre. Quelle
famille! Je n'aurai garde d'intervenir dans cette discussion.
D'ailleurs, on ne fte pas actuellement le centenaire de Claude, mais de
Charles.

Celui-ci dbuta chez Fouquet, aligna des vers  Iris, composa un
_Dialogue sur l'amour et l'amiti_, en prose, o l'on s'tonne
d'apprendre que ces deux sentiments sont pareillement enfants du
dsir. Puis, dans les bureaux de Colbert, il devint contrleur des
btiments, et fut vingt ans un parfait fonctionnaire. On frmit de
penser que lorsqu'il s'agissait de dresser l'tat des pensions,
Chapelain restait le grand dispensateur des bienfaits du roi, et
Perrault n'tait pas sans crdit. Membre de l'Acadmie franaise en
1671, par la volont de Colbert son patron, il y apporta quelques
rformes: les sances publiques de rception, le scrutin secret, le
Dictionnaire, les jetons de prsence (avec obligation d'tre 
l'heure)... Ce fantaisiste et ce touche--tout avait sans doute l'toffe
d'un excellent administrateur. M. Andr Hallays le loue d'avoir t,
entre tous les hommes de lettres du dix-septime sicle, celui qui
montra le plus d'inclination pour les beaux-arts. Rien de mieux en
principe, mais il prfrait hautement Le Brun  Raphal et  Vronse,
ce qui rvle peut-tre un amateur, mais peu clair. Son pangyriste
avoue que son pome de sept cents vers sur la _Peinture_ ne contient pas
une remarque originale. C'est dans un autre ouvrage qu'il instituait, de
Le Brun  Vronse et  Raphal, cette comparaison  laquelle on ne
refusera pas le mrite de l'originalit. Et ses opinions littraires
n'en manqurent pas non plus, nous le verrons tout  l'heure. Il
rservait la banalit et l'ennui pour ses pomes piques ou hroques,
notamment pour le _Saint_ _Paulin_ dont nous ne connaissons seulement
le titre que par les pigrammes du satirique. Louvois eut bien tort de
disgracier Perrault. Dans les loisirs de la retraite, il lui restait
plus de temps pour la littrature.

En somme, ce Charles Perrault, qui a beaucoup crit, serait depuis
longtemps oubli s'il n'avait publi ses _Contes_ et milit dans la
clbre Querelle des anciens et des modernes. Ce sont les deux boues
grce auxquelles il surnagea. Tout le reste de son oeuvre a sombr.

Les _Contes_ ont obtenu tout de suite une immense popularit, qui
persiste et s'tend d'ge en ge. C'est un tout petit volume, compos de
trois contes en vers, parus en 1694, et de huit contes en prose (1697).
Il n'est pas ncessaire de noircir beaucoup de pages pour passer  la
postrit. Ces _Contes_ sont probablement immortels. Mais sont-ils bien
de Perrault? M. mile Henriot a repris cette question controverse.
Perrault a certainement versifi lui-mme, et de faon assez mdiocre, 
son ordinaire, _Grislidis_, les _Souhaits ridicules_, et _Peau d'ne_.
D'ailleurs, _Peau d'ne_ appartient seule au genre des contes de fes,
comme la _Belle au bois dormant_, le _Petit Chaperon rouge_, la
_Barbe-Bleue_, le _Chat bott_, les _Fes_, _Cendrillon_, _Riquet  la
houppe_, et le _Petit Poucet_, qui ont l'avantage d'tre en prose.
Cependant, de qui cette prose est-elle? On se souvient que la ddicace 
Mademoiselle (fille de Monsieur) est signe P. Darmancour. Ce P.
Darmancour tait le fils de Charles Perrault. Il avait alors dix-huit
ans. Il se prsente comme l'auteur. Qu'en faut-il penser? On admet
gnralement que Charles avait donn  son fils ces sujets de narration
franaise, qu'il revit et corrigea la rdaction de l'lve et affecta de
lui en laisser officiellement le mrite parce qu'il regardait cet
ouvrage comme indigne d'un crivain considrable, ou qui se croyait
tel. Il s'agit de savoir quelle est la part de collaboration respective
du pre et du fils. M. mile Henriot conclut  grossir celle du jeune
Darmancour. C'est possible. Mais le dbat ne relve que de la curiosit
anecdotique et de l'rudition amusante. Littrairement, il n'importe
gure.

En effet, que la plume ait t plus ou moins tenue par l'un ou par
l'autre, les _Contes_ dits de Perrault, ne sont en ralit l'oeuvre
d'aucun Perrault, et le vieux Charles ou le jeune Darmancour, ou les
deux ensemble, n'ont eu qu'un rle de greffier. Le vritable auteur,
c'est ma Mre l'Oye, la vieille filandire symbolique qui personnifie la
tradition populaire. L'origine s'en perd dans la nuit des temps, et il
faut peut-tre y voir des mythes solaires, remontant aux ges primitifs,
suivant la thorie de l'anthropologiste Andr Lefvre, suivie de trs
prs par Anatole France dans le _Dialogue sur les contes de fes_, qui
termine le _Livre de mon ami_. La vie et la mort du soleil proccupaient
beaucoup les peuples, dans ces lointaines poques, o l'on ne se croyait
pas sr, parat-il, de voir renatre l'astre du jour. Toutefois on
n'attendit pas Copernic, Newton et la mcanique cleste pour reconnatre
que c'tait un astre assez rang et fidle  ses bonnes habitudes. Bien
des sicles avant Perrault, l'astronomie cda la place  l'tude de
moeurs dans ces rcits, qui furent nettement ramens du ciel sur la
terre. Les fes devinrent l'interprtation animiste du hasard et du
destin. Pourquoi celle-ci est-elle laide et celle-l belle, ou celui-ci
riche et celui-l pauvre? Ils se sont donn la peine de natre, dira
Beaumarchais. C'est exactement ce que disaient les contes en attribuant
ces bonnes ou mauvaises fortunes au caprice des fes. C'est
identiquement ce que dira Capus en parlant de la veine. Rien
n'intresse  un si haut point les hommes et plus encore les enfants,
qui ont tout l'avenir devant eux et rvent naturellement aux chances que
la vie leur rserve. Les vieux eux-mmes y pensent toujours, alors que
pour eux la partie est joue. Aprs avoir gagn ou perdu, sans recours
possible, il reste le plaisir de discuter les coups.

Ces ternels et universels soucis d'arrivisme goste ne confrent
peut-tre pas une extraordinaire posie aux contes qui les expriment,
mais en expliquent la germination foisonnante et le prodigieux succs.
De tout temps, en tout pays, les mres ou mres grands et les
bienfaisantes mies les ont raconts aux marmots, en faisant appel aux
souvenirs de leur propre enfance. Des auteurs comme Bonaventure
Despriers ou Straparole en avaient dj consign quelques-uns par
crit, et La Fontaine ne prvoyait pas Perrault en disant:

        Si _Peau d'ne_ m'tait cont,
        J'y prendrais un plaisir extrme.

Perrault n'a rien invent. Il s'est born  recueillir quelques-uns des
meilleurs morceaux de ce fonds collectif et archisculaire. Quelqu'un a
os rpondre que Corneille, Racine et La Fontaine n'ont pas invent non
plus leurs tragdies ou leurs fables. On pourrait ajouter Shakspeare.
Impossible de mieux montrer qu'on n'a rien compris  l'invention
littraire. Elle ne rside aucunement dans les sujets, tous dans le
domaine public et simples embryons amorphes, mais dans le gnie qui leur
impose l'ide et la forme. Corneille, Racine, La Fontaine sont de grands
hommes, parce que seuls ils pouvaient crire le _Cid_, _Phdre_ ou _le
Chne_ _et le Roseau_, dont les lments s'offraient  la disposition
de tout le monde. Mais o prend-on le gnie dans les transcriptions de
Perrault? Ce n'est pas mal fait, c'est clair, bref, et convenablement
tourn. Voil tout. Ce n'est presque pas plus littraire, ni plus
personnel, qu'un bon rapport au surintendant des finances ou des
btiments civils. Oui, l'on pouvait potiser les fes, et de ces vieux
thmes tirer des merveilles de lyrisme ou d'humour. C'est ce qu'ont fait
Shakspeare avec Titania, Mab, Obron, Ariel (qui ne figurent pas dans
Perrault), Weber aprs lui, et pour les personnages que Perrault adopta,
Meilhac-Halvy et Offenbach dans leur _Barbe-Bleue_, M. Paul Dukas dans
son _Ariane_, voire Rossini dans sa _Cenerentola_, et je me demande mme
s'il n'y a pas plus de talent crateur dans les feries des frres
Coignard et autres que dans les rsums de Charles ou de Darmancour.
Ceux-ci ont rendu le service de conserver et de fixer ces vieilles
lgendes, mais se bornent  de secs arguments: l'oeuvre d'art reste 
faire. Observez ceci. Nul n'ignore le _Petit Poucet_, _Cendrillon_, le
_Chaperon rouge_, mais beaucoup n'ont mme pas lu la version Perrault et
se contentent de celle que leur dbita jadis leur nourrice. La
diffrence est mince. Perrault n'ajoute pas grand'chose, et la nourrice
suffit trs bien.

On est convenu aujourd'hui de s'extasier. On appelle Perrault l'Homre
des enfants. On met ses petits rcits au rang des oeuvres classiques,
miroirs du grand sicle. On parle de chef-d'oeuvre, et l'on raille
Boileau de l'avoir mconnu. Nous vivons sous le rgne de l'hyperbole, et
aussi de l'infantilisme, ou idoltrie de l'enfant, de tout ce qui lui
ressemble ou qui s'adresse  lui. Nombre de nos contemporains se sentent
d'invincibles affinits avec ces tendres cervelles. Ce n'est pas
seulement par politesse que j'viterai de les contredire. Mais le grand
sicle prfrait les cerveaux adultes et travaillait pour eux. Perrault
lui-mme participait en quelque mesure de cet esprit alors en vigueur.
Il eut donc la louable modestie de partager l'opinion gnrale sur la
frivolit de ces bagatelles et l'insignifiance de son apport. C'est
pourquoi il ne tint pas  signer ce petit livre. Tout moderniste qu'il
tait, il n'avait pas prvu la dliquescence du modernisme actuel. Pour
assurer et perptuer sa gloire, dont il ne doutait pas, il comptait bien
davantage sur _Saint Paulin_ ou sur le _Parallle_. Erreur de fait, non
de principe, et ridicule aussi, un peu moins grave pourtant.

Je ne suis mme pas assur que ces contes soient tous d'une morale trs
saine. Il est bon sans doute d'apprendre aux petites filles  se mfier
du loup, aux femmes qu'il sied de n'tre pas trop curieuses et aux
Barbes-Bleues qu'il peut surgir des Dioscures justiciers, aux soeurs
mchantes que leur victime les primera peut-tre un jour, et aux ogres
que le cannibalisme a ses dangers. Mais le Chat bott et son matre le
marquis de Carabas se conduisent en vulgaires escrocs qui devraient
finir en correctionnelle. Le Petit Poucet, plus malin qu'il n'est gros
et qu'on applaudit d'avoir de la dfense, commet des atrocits de guerre
aux dpens d'abord des innocentes filles de l'ogre, puis de la bonne
ogresse qui avait tout risqu pour le sauver. Ce petit bonhomme
intrpide et dbrouillard devient un criminel, sans cesser de rclamer
notre sympathie. Il y a le plus souvent une certaine bassesse, ou mme
de la frocit, dans cette sagesse des nations, toute raliste, qui a
imagin les contes de fes. Perrault n'en est pas responsable, puisque
rien l-dedans n'est de son cru, mais il n'a pas corrig cette vulgarit
par l'ironie philosophique et l'art suprieur d'un La Fontaine. Un grand
pote, un grand artiste professe toujours l'intellectualisme
dsintress et le pur amour du beau, rien que par l'exemple de son
oeuvre, quelles qu'en soient la matire et les conclusions apparentes.
Pour ce motif, _Parsifal_ ne propage pas non plus la sainte ignorance et
le mysticisme obscurantiste, malgr les craintes de Nietzsche. Mais ce
contraste salutaire n'apparat pas dans les contes de Perrault, o la
qualit du texte s'accorde avec la morale pratique et dont quelques-uns
n'enseignent d'aucune faon la ncessit des scrupules.

Dans la Querelle des anciens et des modernes, Perrault a t au-dessous
de tout. Il chante pouilles  Homre et prfre la _Cllie_ de Mlle de
Scudry  l'_Iliade_. Il proclame Platon ennuyeux, dclare qu'il et
lev la main sur Socrate, oppose Antoine Le Matre  Dmosthne et 
Cicron, etc., etc. C'est un malheureux. Pourquoi a-t-il men cette
campagne dans son _Pome sur le sicle de Louis le Grand_ et dans les
quatre volumes de son _Parallle_? Par flagornerie envers le roi et ses
contemporains, par sottise et incomptence, par haine de Boileau et de
la vraie littrature, car il dfend et porte aux nues tous les
Chapelain, les Cotin, les Cassagne, les Pinchesne, etc., que le
satirique avait si justement reints. La bienveillance de M. Andr
Hallays, d'Hippolyte Rigault, et mme de Sainte-Beuve, pour cet illettr
me stupfie, ainsi que leur aigreur envers l'honnte Boileau, qui fut un
critique si clairvoyant et rendit toute justice aux grands crivains de
son sicle. Victor Hugo et Flaubert l'estimaient et avaient bien raison.
Sans doute il ne comprend pas exactement les anciens et il est gn
dans l'apologie qu'il en fait, parce qu'en somme il croit aux mmes
thories que les Perrault et les d'Aubignac et que, tout comme eux, il
rige en rgle universelle l'esprit de son temps, s'obligeant ainsi  le
retrouver jusque dans Homre. Mais c'est dj beaucoup d'avoir senti la
beaut des anciens par instinct et intuition, sans discerner les
vritables raisons qui commandent l'admiration de l'antiquit. Ce sera
la tche de la critique romantique, depuis Frdric-Auguste Wolf jusqu'
Taine et  Renan.

Rien de plus faux que de considrer Perrault comme un prcurseur du
romantisme. Il en est beaucoup plus loin que Boileau. Une seule bvue
est aussi norme, celle qui rapproche Perrault de Descartes et du
dix-huitime sicle. Descartes combat le Moyen Age scolastique et renoue
avec la Grce, qui a invent la raison. L're intellectuelle moderne
date de la Renaissance, c'est--dire du retour  l'antique, et le
dix-huitime sicle continue le seizime. L'ide du progrs ne
s'applique pas, quoi qu'en dise ce niais de Perrault, aux lettres et aux
arts, qui sont la rgion des gaux. L'auteur de _William Shakspeare_
est autrement intelligent! Que signifient ici ces termes d'anciens et de
modernes? Il n'y a que des supriorits nettement dfinies, sans que la
chronologie y soit pour rien. Au temps du miracle grec, presque toute la
terre tait barbare. Sous Louis XIV, il y a de grands hommes, mais ce
sont ceux que Boileau exalte et que Perrault mconnat. Ce n'est pas
Boileau qui leur fait tort en admirant les grands anciens, que Racine et
La Fontaine admirent aussi; c'est Perrault qui lse les grands modernes
en les noyant dans la tourbe des mdiocres. Sempiternelle insurrection
du _profanum vulgus_, des antipotes, des primaires et des philistins!
En 1830, Perrault et t du parti classique, avec Scribe et Casimir.
Plus tard, il aurait sig  Tortoni, siffl Wagner, protg le
vaudeville et le roman romanesque, brocard Verlaine et Moras.
Actuellement, il mnerait l'offensive contre Valry.




LA BELLE HLNE[4]


La seule guerre qui ait eu littrairement des consquences trs
considrables et trs heureuses, c'est la guerre de Troie. En
particulier l'hrone pour qui on la fit n'a cess, depuis plus de trois
mille ans, d'inspirer les potes, les philosophes, les historiens, les
conteurs, voire les vaudevillistes. Le Moyen Age mme n'interrompit pas
cette tradition puisqu'il y a un _Roman de Troie_ en trente mille vers,
crit au douzime sicle par le pote tourangeau Benot de Sainte-More.
Villon a parl d'Hlne, non pas, il est vrai, dans la _Ballade des
dames du temps jadis_--on ne peut tout dire  la fois,--mais en bonne
place, dans la complainte o sont les vers clbres:

        Corps fminin, qui tant es tendre,
        Poli, souf, si prcieux...

     [Note 4: Grard d'Houville: _Vie amoureuse de la Belle
     Hlne_. Un volume.]

Symbole de la beaut antique, Hlne a fourni le clbre pisode du
second _Faust_. D'ailleurs elle figurait dj dans le _Faust_ de
Marlowe, et l'on signale aux sourciers du _Mercure_ le plagiaire Goethe.
Du reste Marlowe plagiait avant lui, puisque Hlne est dans la vieille
lgende populaire du docteur Faust. Cette valeur symbolique a rendu
pnible  quelques humanistes comme Paul de Saint-Victor la _Belle
Hlne_ de Meilhac, Halvy et Offenbach, mais, sous prtexte de satire
contre Euripide, Aristophane avait dj fait figurer Hlne assez
comiquement dans les _Thesmophories_. Et Jules Lematre, dans la _Bonne
Hlne_, a continu. Verhaeren a donn une _Hlne de Sparte_ plus
srieuse. M. Richard Strauss vient de faire jouer  Dresde une _Hlne
d'gypte_, sur un pome adapt d'Euripide par M. Hugo von Hofmannsthal.
En ce moment mme, on me dit qu'au programme des cinmas s'inscrit une
_Hlne de Troie_. Esprons que les habitus savent de qui il s'agit. Et
je reois presque simultanment deux ouvrages qui concernent la fille de
Lda: une nouvelle dition du _Prote_ de M. Paul Claudel, et une _Vie
amoureuse de la Belle Hlne_, par Mme Grard d'Houville.

On ne reprochera pas  celle-l d'tre une vie romance. Elle manquerait
trangement d'exactitude en ne l'tant pas. Hlne a-t-elle exist? Je
le crois, bien que certains mythographes inclinent  la considrer comme
un mythe solaire. D'aprs Decharme, le nom seul d'Hlne, l'clatante
beaut, suffirait  la rapprocher des Dioscures, ses frres, qui ont
srement fini par devenir des astres,  supposer qu'ils n'aient pas
commenc par l. Mme Grard d'Houville ne semble admettre qu'une autre
tymologie: Hlne, destructrice de vaisseaux (Grec: helein-naus).
Calembour malveillant! Il est plus galant de prfrer [Grec: helan],
qui veut dire flambeau, ou [Grec: selas], lueur, peut-tre mme [Grec:
seln], la lune. Decharme fait observer que [Grec: Helen] prenait un
digamma initial, et que le digamma correspondait quelquefois au sigma.
Il ajoute: Comme les Dioscures, Hlne est une des antiques divinits
de la Laconie; comme eux elle semble tre la personnification d'un
brillant mtore. Le rle que l'pope lui attribue dans la guerre de
Troie ne peut faire illusion sur son vrai caractre, que les Grecs
avaient reconnu lorsqu'ils avaient dcern  Hlne l'apothose.
Jusqu'au temps d'Isocrate (auteur d'un clbre loge d'Hlne), les
Laconiens, gardiens fidles des usages religieux, lui offraient les
mmes sacrifices et lui rendaient les mmes honneurs qu' une desse. La
lgende entire d'Hlne montre qu'il faut reconnatre en elle une
cration mythologique, close, comme toutes les autres, au spectacle de
la nature. Il y a mieux. Pour Max Muller et pour Cox, adapt par
Mallarm dans ses _Dieux antiques_, Pris serait identique au Pani des
Vdas, un voleur qui drobe la brillante lumire et la cache dans la
prison de la nuit. Hlne reparat naturellement, parce qu'elle est
l'Aurore. L'intrpide Max Muller regarde le sige de Troie mme comme
celui de l'Orient, fait tous les jours par les puissances solaires,
dpouilles tous les soirs par l'Occident. Il est vrai que M. Paul-Louis
Couchoud et quelques autres ont galement mis en doute l'existence
historique de Jsus.

L'histoire est mange aux mythes, comme on disait peut-tre  l'ancien
Tortoni. Le plus croyable me parat tre, en gnral, que l'invention
des peuples et des potes a travaill sur des bases en partie relles.
Rien ne prouve que le tombeau trouv  Mycnes par Schliemann soit celui
d'Agamemnon, mais les fouilles d'Asie-Mineure rvlent qu'il y a bien eu
une ville dans les champs o fut Troie. Il me semble probable qu'il y
eut aussi une Hlne en chair et en os. N'et-elle pas vcu rellement,
ce ne serait pas une raison de ne pas raconter sa vie. Car elle a certes
exist et elle existe encore dans l'imagination des hommes. Molire
lui-mme, qui n'tait pas crdule, n'a-t-il pas pour ce motif mis en
scne la fin surnaturelle de Don Juan, tir en enfer par le Commandeur?

Mme Grard d'Houville a bien joliment compos cette vie amoureuse en
utilisant de la faon la plus ingnieuse les lments fournis par les
anciens. Platon note dans le _Phdre_ que le pote Stsichore, ayant
offens la mmoire d'Hlne, fut frapp de ccit et ne rchappa de ce
chtiment cleste, qu'en chantant la palinodie. Beaucoup d'autres l'ont
imit depuis pour bien moins que cela. Mme Grard d'Houville ne sera pas
rduite  cet expdient et n'a pas  redouter la vengeance d'Hlne,
dont elle ne parle qu'avec sympathie. Pour mieux dire, elle la fait
parler. C'est Hlne qui est cense faire elle-mme de vive voix son
autobiographie pour sa jeune suivante Erato. O cela? A Sparte, qu'elle
habite de nouveau avec Mnlas, ses aventures termines. Tlmaque
coute derrire un rideau, car il est venu, avec son ami Pisistrate,
fils de Nestor, pour demander des nouvelles d'Ulysse, comme au IVe livre
de l'_Odysse_.

Hlne commence, suivant la mode actuelle, par ses souvenirs d'enfance,
et mme _ab ovo_: elle remonte jusqu' l'oeuf natal, dpos dans le sein
de sa mre Lda par Zeus camoufl en cygne. Ses soeurs jalouses et plus
modestement filles de Tyndare insinuent que c'est  cause du jaune
qu'elle est blonde. Quoique simplement putatif, Tyndare se montre aussi
bon pre que si elle tait rellement sa fille. Mais il la surveille
mal. Ces premires annes dont Mme Grard d'Houville a trac un tableau
ravissant, tout imprgn de paganisme naturiste, aboutissent 
l'enlvement de la petite par Thse. Elle n'avait alors que dix ans
d'aprs certains auteurs, ou mme sept selon d'autres. On incline donc 
suivre Plutarque qui, dans sa _Vie de Thse_, ne mentionne avec pudeur
qu'un enlvement blanc. Cependant, des tmoignages considrables
affirment que le hros poussa les choses  fond. Esprons du moins
qu'ayant d'abord confi  sa mre cette trop jeune conqute, il aura un
peu attendu.

Mme Grard d'Houville n'adopte pas la version du bon Plutarque. On
conoit donc qu'elle prte  Hlne de la rancune. Nanmoins, lorsque
celle-ci se plaint moins de son ge que de celui de Thse, qui avait
alors cinquante ans, si nous comprenons qu'elle et prfr un Prince
Charmant ou mme un petit berger, nous songeons aussi que Goethe en avait
prs de soixante au moment o Bettina Brentano l'aima. Il est vrai qu'il
fut plus sage que Thse. D'autre part, Hlne trouve Thse un peu
bte, et trs ennuyeux, avec les interminables rcits de ses exploits.
Nous le croyons volontiers moins intelligent que Goethe, mais celui-ci
racontait aussi des histoires, qui eussent peut-tre galement assomm
Hlne. Elle s'amuse  dtruire le peloton du fil d'Ariane et la massue
de Priphts, que Thse gardait comme trophes. Elle n'a pas le culte
des reliques, ni celui des hros non plus! Les hros, quels raseurs!
Elle ne trouve pas bon que la femme soit, comme le veut Zarathustra, la
rcompense du guerrier! Dans cet ge dit tendre, elle est dj fministe
et froce. Oh! s'crie-t-elle, un jour luira-t-il jamais o les femmes,
enfin libres, se refuseront au sort qu'elles n'acceptent pas, et un jour
encore plus parfait o ce seront elles qui cueilleront et mangeront les
hommes? Il ne s'agit plus que de savoir  quelle sauce nous serons
mangs. Cette douce enfant se rjouit fort, lorsque Thse lui annonce
qu'il va descendre aux enfers pour enlever Persphone et la donner 
Pirithos: ce n'est pas  cause de la gloire que Thse pourrait en
rapporter, mais parce qu'elle espre qu'il y restera.

Un meilleur sentiment d'Hlne est son affection pour le docte et
paternel centaure Chiron, qui la ramne sur son dos chez Tyndare.
Quelle innocence dans tes yeux! lui dit celui-ci en la revoyant. Pour
des arrangements d'intrt, il la marie  Mnlas, hlas! Ce seigneur,
autoritaire et sportif, s'intresse  ses chevaux, sent l'curie, et
prtend que son pouse gouverne la maison. Notre Hlne trouve cette
exigence insupportable et les soins du mnage fastidieux  prir. Ah! ce
n'est pas une femme d'intrieur. Mnagre ou courtisane! dclarait
Proudhon. J'ai bien peur qu'elle ne prfrt le second terme de
l'alternative. Le digne Chiron lui enseignait, pour la consoler de
Thse, que le corps n'a pas d'importance et n'est rien sans l'me. Mais
si la beaut corporelle d'Hlne n'est pas conteste, celle de son me
ne nous apparat pas encore. Elle accuse Mnlas de ne pas la considrer
comme une femme parce qu'ayant eu d'elle une fille, Hermione, il
dsirerait un fils. Dsir pourtant assez naturel! Et  qui devrait-il
honntement s'adresser pour cela, sinon  sa femme lgitime? Mais madame
ne veut pas d'enfant. Elle craint de se gter la taille. Elle adore et
vnre sa propre grce physique. Sa religion est l'autoltrie.

Enfin Pris! Il est jeune, il n'est pas un hros, il sent bon, il a vu
Vnus toute nue et lui a donn la pomme. En rcompense, la desse lui a
promis Hlne. Celle-ci ne rsistera pas  cette nuit de printemps
incarne en garon. Elle entend ne se donner aucune peine, ne subir
aucun ennui. Il la rassure et lui jure que la volupt sera leur seul
enfant. Bon! Mon corps parfait, comme elle dit avec modestie,
appartiendra donc  Pris. Entre temps, elle apprend avec plaisir la
mort de Thse. Elle souhaite la mme chance  Mnlas, qui part pour la
Crte, comme dans le finale d'Offenbach. Elle s'embarque tout aussitt
avec Pris et mne d'abord avec lui la vie inimitable, quitte 
dcouvrir par la suite qu'il n'avait aucun intrt. C'est bien possible.
Cependant, cette fois, elle n'a pas t la victime involontaire d'un
rapt, ni d'un mariage impos par les parents. C'est elle qui librement
cueille et mange Pris. La volont de Vnus? Oui, mais nous savons que
c'est un symbole. La libert consiste pour Hlne  tre l'esclave de
ses plus draisonnables caprices.

A Troie, elle apprcie le luxe. Telle que nous la connaissons, cela ne
nous tonne pas. Elle aurait sans doute support Thse s'il lui en
avait offert assez, mais c'tait alors une denre d'Asie. Toutefois
Pris s'embourgeoise, prend du ventre, et lorsque la guerre clate, a
une fcheuse tendance  s'embusquer. Les beaux-frres et les
belles-soeurs ne sont gure agrables, sauf Hector. Vous vous rappelez
l'admirable passage de l'_Iliade_ o Hlne, pleurant sur le corps de ce
chef tu par Achille, rappelle qu'il ne lui adressa jamais un mot de
reproche. Que vient-on nous parler de la chevalerie comme d'une
innovation du Moyen Age? Et qui fut plus chevaleresque que ce hros
d'Homre?

Hlne a dit  Pris: Que n'es-tu mort aussi? C'est un tic.
D'ailleurs, lorsqu'il mourra, elle sera la proie de Diphobe. Aussi,
lorsque la ville est prise, retrouve-t-elle Mnlas avec plaisir et lui
crie-t-elle: Tue! Tue! Elle ne trouve les palais jamais si beaux que
lorsqu'ils brlent. O suave Hlne!

Au voyage de retour avec Mnlas se place l'pisode d'gypte et la
lgende conte par Hrodote, dveloppe par Euripide dans sa tragdie
d'_Hlne_. La vraie Hlne serait reste en gypte, chez le roi Prote,
pendant toute la guerre de Troie, et Pris n'aurait possd qu'un vain
fantme suscit par les dieux. Ainsi la rputation de vertu d'Hlne,
qui importait aux Lacdmoniens, serait sauvegarde. Mme Grard
d'Houville n'y croit pas: moi non plus. Elle explique qu'il y a pourtant
sous cette fable une vrit essentielle. En un sens, Pris ne tint en
effet qu'une ombre. J'ajouterai qu' creuser encore plus ce sens
profond, Hlne, telle que nous la peint spirituellement Mme Grard
d'Houville, ne fut jamais vraiment un tre humain.

Le _Prote_ de M. Paul Claudel varie avec une bouffonnerie lyrique le
thme des deux Hlnes d'gypte. Il situe l'action  Naxos. D'aprs lui,
la vritable Hlne est bien celle qui fut  Troie et que Mnlas en
ramne. Mais la nymphe Brindosier, s'ennuyant  Naxos, se fait passer
auprs de Mnlas pour son pouse authentique, dont elle a pris la
ressemblance. Et le plus fort, c'est qu'elle dcide la vraie Hlne 
lui cder la place et  rester dans l'le, o il y a plus de toilettes,
de soieries et autres colifichets que dans l'austre Lacdmone. Cette
amusante fantaisie n'est pas trs fministe et fait mme penser  la
dixime satire de Boileau.




PROPERCE ET M. BENDA[5]


     [Note 5: Julien Benda: _Properce ou les amants de Tibur_. Un
     volume.]

M. Julien Benda, connu et apprci comme philosophe, comme
controversiste et polmiste philosophique, voire comme romancier 
l'occasion, ne passait pas pour spcialement latiniste jusqu' prsent,
et l'on s'tonnera peut-tre qu'il publie un volume sur Properce. Mais
il appartient encore aux gnrations qui ont appris et su le latin.
Peut-tre mme n'a-t-il pas compltement oubli le grec. Il n'est pas
normalien comme M. Abel Hermant, qui nous a donn un _Platon_ dans la
mme collection, mais c'est un lettr, pourvu d'une forte culture
gnrale. Et les directeurs des _Heures antiques_, MM. Jean Bever et
Paul Vinson, ne font point appel aux spcialistes, ni concurrence  la
collection Bud. Il s'agit ici non pas  proprement parler de
vulgarisation, mais de renouvellement des pensers anciens par des points
de vue modernes. Comment des crivains d'aujourd'hui, en pleine activit
productrice, engags dans les voies les plus profanes, bien  la page,
suivant l'expression  la mode, comprennent-ils les vieux matres
classiques, et qu'aperoivent-ils d'encore actuel dans cette vnrable
antiquit? Ce programme justifie pleinement la collaboration de M.
Julien Benda, et l'on supposait tout au plus qu'il et prfr nous
entretenir de Lucrce ou de Snque, d'Aristote ou de Parmnide. Mais ce
farouche intellectualiste, qui dans l'_Ordination_ condamnait les
philosophes au clibat monastique, est aussi l'auteur des _Amorandes_ et
de la _Croix de roses_. Ses _Lettres  Mlisande_ traitent de
philosophie, un peu rapidement, et aborderaient volontiers des questions
plus frivoles. M. Julien Benda est un clerc qui ne trahit pas, sans
doute, mais qui aspire, de temps  autre,  se sculariser. L'amour, en
particulier, l'intresse au plus haut point. C'est une sorte de Paphnuce
laque, brlant d'obtenir au moins l'audience des Thas mondaines, et
leur apportant de sa Thbade des propos savants, un peu mordants et
hardis comme il convient, sur le sujet qui les attire le plus, ou
uniquement, c'est--dire sur elles-mmes. Esprons qu'il ne sera pas
damn! Avec Marc-Aurle ou Hraclite, il et risqu d'ennuyer les belles
couteuses. Un lgiaque comme Properce tait mieux son affaire.
Laissons la mtaphysique dans notre cellule, avec la haire et la
discipline, et penchons-nous pieusement sur la Carte du Tendre!

Cependant, avant d'y arriver, M. Julien Benda fait un dtour, et montre
avec verdeur qu'il n'a pas fini de ferrailler contre Belphgor et les
clercs suspects. Il commence par une discussion antibelphgorienne sur
la meilleure mthode critique, et ce problme lui tient tellement  coeur
qu'il y reviendra plus loin, aprs l'expos sentimental si attendu, et
jusqu'au bout, dans sa conclusion.

Il combat donc nergiquement la thorie de la critique intuitive, qui
mprise l'examen objectif des oeuvres et veut qu'on s'introduise dans
les mes, ou qu'on les absorbe dans la sienne, en tout cas qu'on
s'identifie  elles, qu'on vive la vie intrieure des tres, au lieu de
prendre sur eux des vues et de les comprendre du dehors. M. Benda estime
qu'il ne s'agit pas, en critique et en histoire, de vivre, mais de
penser. Il n'a pas tort, et trs certainement cette fameuse intuition ne
supple pas  l'tude patiente et lucide des faits. Mais n'est-il pas,
lui aussi, trop absolu? Le seul mot d'intuition l'exaspre,  cause des
abus bergsoniens. Mais avant qu'on entendt l-dessous tant de mystres,
ce mot latin signifiait simplement vision intellectuelle, perception
directe et clart premptoire. C'est dans ce sens que le grand matre du
rationalisme moderne, Descartes, l'a pris lui-mme dans ses _Regulae_.
En critique, il est certain qu'on ne saisit immdiatement que les textes
et qu'il faut longuement les scruter, les clairer en outre par la
connaissance de tout ce qui a contribu  les produire, biographie de
l'auteur, milieux o il a vcu, influences de toute sorte qu'il a
subies, etc. La philologie, l'histoire gnrale sont assurment
ncessaires, et bien prsomptueux ceux qui comptent sur leur pntration
naturelle et instinctive pour s'en passer.

C'est un sophisme paresseux. Mais c'en est un autre de supposer que tout
ce savoir, assurment indispensable, suffise et constitue une fin en
soi. C'est ce que Taine, si loign de tout intuitionnisme mystique et
belphgorien, appelait une illusion de bibliothque. Il faut arriver 
connatre vraiment les hommes qui se sont exprims dans ces ouvrages,
c'est--dire  se les reprsenter rellement vivants, par cette
imagination sympathique dont la renaissance est une des conqutes du
romantisme. La critique romantique a t  la fois rudite et
puissamment imaginative. Ce n'est que moyennant ces deux conditions
qu'elle est vraie et complte. C'est par l'union de ces deux lments
qu'elle a rejet le vieux dogmatisme trop peu inform et trop abstrait,
 la d'Aubignac. On n'accuse pas M. Julien Benda de vouloir nous y
ramener, mais il pourrait y aboutir malgr lui. On a reproch  Taine
d'tre systmatique! C'est M. Benda qui l'est  fond, et si furieusement
combatif par surcrot qu'en haine d'une erreur il tomberait aisment
dans une autre. Tout sert en littrature: l'intelligence par-dessus
tout, oui, mais non point exclusivement, ni surtout si on la limite 
l'rudition et  l'abstraction. Il y faut aussi la sensibilit, guide
et contrle, mais toujours prsente et assez frache, assez vive, pour
susciter cette sympathie qui fait imaginer et voir (_intueri_) les mes
et les vies concrtes. Les uns vibrent, les autres disent quelque
chose, prononce M. Benda. Il est entendu que ceux qui vibrent sans
penser se blousent et font de fausses notes. Mais celui qui pense avec
froideur, sans jamais vibrer, n'est qu'un rgent de collge ou un rat
d'archives dont la pense reste inadquate et strile.

L'intelligence est plus complexe que ne croit M. Benda. Les bergsoniens
la nient ou la relguent  un plan subalterne. M. Benda ne la porte aux
nues qu'ampute et dcharne. Descartes la plaait au premier rang, mais
pour lui le sentiment en tait une forme et une portion intgrante. Par
un autre biais, c'tait aussi la doctrine de Taine. C'est la bonne. Rien
de plus artificiel que cette division de l'esprit en deux compartiments
tanches, dont on abuse tantt dans un sens, tantt dans un autre. Rien
de plus fcheux, mme en science, et encore plus en art. Au
belphgorisme creux, M. Benda oppose un rationalisme sec. Les deux
partis se valent. Casse-cou des deux parts!

D'ailleurs, M. Benda, qui ne veut que raisonner, ne raisonne pas
toujours d'une faon trs serre. Aux intuitionnistes, il objectait que
l'humain n'est pas ncessairement de l'individuel, que le talent et
l'me mme d'un auteur doivent beaucoup  des manires de sentir
communes  tous ceux de son temps, de son cole, qui ne lui
appartiennent pas absolument en propre, et qu'il faut donc dmler par
une enqute extrieure et objective. Trs bien! Mais aprs avoir ainsi
rtabli les droits du gnral, seule matire de connaissance
scientifique suivant Aristote, il retombe dans l'idoltrie du
particulier et de l'individuel, au point de relever du subjectivisme
dans le _Cogito, ergo sum_. Comme si c'tait l une impression
personnelle, et non le fait le plus gnralement humain qu'une
philosophie de l'universel pouvait le plus lgitimement prendre pour
base! Mais M. Benda se retourne cette fois contre une autre catgorie
d'adversaires. Il a maintenant besoin de modifier son front et
d'utiliser, au moins en paroles, cet individualisme qu'il rpudiait tout
 l'heure lorsqu'il combattait les champions du pur qualitatif et de
l'irrationnel sans nuances. Cette stratgie va l'induire  jouer sur les
mots.

C'est la trahison des clercs qu'il veut de nouveau dnoncer et fltrir.
Il se flatte d'accabler ces tratres par l'histoire de l'lgie, qui
commena dans Sparte, avec Tyrte, par tre la voix de la cit, le chant
de guerre d'un peuple ou d'un parti, pour devenir  Alexandrie, puis 
Rome, l'expression des joies et des peines les plus prives. C'est ce
qu'il appelle l'abolition du civique en faveur de l'intime, du
collectif au profit de l'individuel. Pour lui, il y a l un progrs
vident, dtermin par des ressorts ternels. Car les mois populaires
et les causes d'intrt public ne peuvent sduire l'homme de lettres que
par un paradoxe qui ne saurait durer, tandis que le besoin central de
celui qui tient une plume, et plus encore une lyre, est de dire les
aventures de son me singulire. D'o il suit que l'individualisme
romantique du dix-neuvime sicle, fond sur la psychologie
fondamentale et pralable de l'homme de lettres, apparat  M. Benda
comme l'aboutissement fatal d'un dveloppement logique. Il approuve,
et constate que le roi, aujourd'hui regrett de certains, n'et pas
tolr leurs intrusions politiques, renouveles de Tyrte, et les et
invits  se mler de leurs affaires.

C'est possible, mais l'individualisme romantique, emprunt  la
terminologie de Brunetire, n'en recle pas moins une quivoque.
Brunetire, qui du reste se trompait, accusait les romantiques de ne
chanter que les sentiments strictement personnels  chacun d'eux. M.
Benda les flicite de n'en avoir exprim que l'ordre priv, ne
concernant aucunement l'tat. Brunetire les blmait d'tre gotistes,
et frus de leur idiosyncrasie, comme parlaient Taine et Nefftzer,
effarant Goncourt. M. Benda les loue de n'tre pas citoyens. Mais il
s'embrouille et tombe,  propos du _Cogito_, dans la mprise de
Brunetire. Tout comme l'axiome cartsien, le lyrisme romantique avait
une porte parfaitement collective et humaine. Lamartine a aim Elvire
sur le lac du Bourget, mais qui n'a prouv en fait ou en rve des
amours et des tristesses pareilles? Les mots individu, individuel,
dsignent tantt la diffrence d'un homme aux autres, tantt celle de la
vie prive  la vie publique. Ni Brunetire, ni M. Benda, ici trop
soucieux de renforcer sa thse, n'ont bien spar ces deux
significations distinctes, et celui-ci porte cette confusion au comble
en y impliquant Descartes. Ce dfenseur de la logique--je veux dire M.
Benda--prend avec elle, parfois, quelques liberts.

Il ne se tire pas beaucoup mieux des deux acceptions du mot national,
appliqu  un pote, selon que l'on considre ses sujets ou son style.
Il voudrait bien qu'aucun pote ne le ft jamais d'aucune faon, mais il
doit avouer que certains le furent de l'une, qui ne l'taient point de
l'autre. Par exemple Properce, d'abord simple amant de Cynthie, devint
sur le tard impudemment national et ne rougit pas de clbrer Rome,
bien qu'il encourt les griefs des nationalistes en tant que
littrairement disciple des Alexandrins. De mme, chez nous, les tenants
du classicisme louisquatorzien incriminent Hugo de manquement  cette
tradition nationale, et il n'en a pas moins crit l'_Ode  la Colonne_,
_l'Anne terrible_ et une quantit d'autres posies sur des thmes
manifestement nationaux. Je n'y vois, quant  moi, nul inconvnient,
n'ayant jamais profess le nationalisme intellectuel, ni cependant
trouv mauvais qu'un pote exhalt son patriotisme en vers, pourvu
qu'ils fussent beaux. Mais il est plaisant de voir M. Benda, toujours
domin par ses vises polmiques, exalter Hugo contre les censeurs
traditionalistes, pour le rabaisser ensuite comme un clerc infidle, et
le traiter alternativement, selon les besoins de la cause, en pote de
premire ou de seconde grandeur. Pour M. Benda, les potes dont le
gnie fut, en partie, fait de leur amour pour leur nation, mme s'ils
se nomment Virgile, Dante, Ptrarque ou Victor Hugo, sont de ce seul
fait essentiellement infrieurs  ceux qui ne doivent le leur qu' la
pure union avec le beau et le divin, hors de tout attachement aux
intrts de la terre; et parmi ces lus il cite Lucrce, Goethe, Keats,
Shelley et Valry. Or ces derniers comptent assurment parmi les grands
potes, mais non pas plus grands, ni peut-tre mme aussi grands qu'un
Dante, un Hugo et un Virgile. Le critrium de M. Benda est absurde,
comme tranger  la considration de la beaut proprement potique, qui
seule importe en l'espce. D'ailleurs, M. Benda se figure-t-il que
Shelley n'a pas eu d'opinions politiques?

Quant  Properce, ses quelques lgies romaines du quatrime livre ne le
diminuent pas, sans le grandir extrmement non plus. C'est un excellent
pote de second ordre, d'une grce et d'une lgance charmantes. Il
avoue lui-mme Callimaque et Philtas pour ses matres. M. Benda n'a
donc pas de peine  le convaincre d'alexandrinisme, mais il attribue
dans cette histoire un rle exorbitant  Parthnios de Nice, sans qui
nous n'aurions, d'aprs lui, ni Properce, ni Horace, ni Virgile, donc ni
Ptrarque, ni Ronsard, ni Chnier, ni d'Annunzio. Si ce pauvre Bithynien
n'avait t fait prisonnier dans les guerres contre Mithridate, vers 75
avant notre re, M. Benda croit que Rome aurait ignor l'art alexandrin
et que toute la littrature d'Occident en et chang de face? Je suppose
qu'il plaisante, car l'hellnisme, donc l'alexandrinisme, d'o la
littrature latine est en effet issue, avaient dj touch Ennius et
inquit Caton plus d'un sicle avant la capture du comparse Parthnios.

M. Benda voque et discute fort agrablement les amours de Properce et
de Cynthie. Il institue un joli dialogue de ces deux morts. Properce
fut-il en ralit le type de l'amant-martyr, ou Cynthie aurait-elle bien
des sujets de plainte? M. Benda dveloppe  ce propos un piquant
marivaudage, que les lectrices prfreront probablement aux grandes
thories et discussions qui prcdent. Au fond, je serai un peu de leur
avis. M. Benda mentionne la version du parfait amant, soutenue par
Frdric Plessis, et l'hypothse de la liaison d'habitude et de
lassitude, formule par M. Bonafous. Cela en fait deux, grce  la
science, remarque M. Benda, tandis que l'intuition n'en pourrait fournir
qu'une. Mais elles ne sont pas si contradictoires. Cynthie, plus ge
que Properce, a pu ressembler lgrement  la Sapho d'Alphonse Daudet.
Il est vrai que cela la dpotiserait un peu.

La haine des intuitionnistes qui ne songent qu'aux mes conduit M. Benda
 dprcier mme Sainte-Beuve, qui n'a pourtant nglig aucune sorte de
recherches historiques, et  lui imputer une indiffrence, dont il est
innocent, pour l'tude intrinsque et littraire des oeuvres. M. Benda
s'y emploie en faveur de Properce, en termes judicieux, mais avec deux
lacunes pnibles. Il a la manie de beaucoup citer, en franais, en latin
et en grec, sans jamais donner ses rfrences. Mais il n'est pas
obligatoire de se reporter au texte pour apercevoir des bvues dans ses
citations grecques ou latines. Pauvre Properce! Que de vers faux M.
Benda lui prte, dont il tait bien incapable! Et il y en a trop pour
qu'on puisse croire  de simples coquilles. videmment, M. Benda n'a pas
fait de vers latins au collge, et il n'a pas la prosodie latine dans
l'oreille. Les gens du monde, au moins pour la plupart, ne s'en
apercevront pas, mais le plaisir des humanistes, qui ne laisseront pas
d'en trouver  la lecture de ce petit livre, ne sera un peu gt.


J'ai reu la lettre suivante:

Mon cher ami,

Vous dirai-je que j'eusse aim connatre, ne ft-ce que pour les
rparer, une ou deux de ces bvues, si fortes que vous n'aviez pas mme
 recourir aux textes pour les montrer? J'ajoute que je suis un peu
surpris, quand j'cris, par exemple, que Lycophron parle ainsi au dbut
de sa _Cassandre_, Quintilien au huitime livre de son trait,
Aulu-Gelle au treizime de ses _Nuits attiques_, d'apprendre que je ne
donne jamais de rfrences. Dois-je dire que je tiens  votre
disposition celles que je n'ai pas inscrites et dont vous pourriez, quoi
qu'il vous ait sembl tout d'abord, avoir besoin pour m'clairer?

Pour ce qui est des vers faux, dont, dites-vous, mon livre foisonne,
tout le soin que je mets depuis vingt-quatre heures  les rechercher
n'en a pu trouver que deux: page 136, _cortibus_ au lieu de
_corticibus_; page 123, _candida Nes, crulea Cymothe_ au lieu de
_candida Nese, crula Cymothoe_. Je pousserai mme la contrition
jusqu' me reprocher d'avoir crit _Amphiaraus_ par un trma et pu faire
croire que je donnais pour un vers: _Mus stantes, sole rubente_. Mais
ici Dieu lui-mme doit trouver que j'exagre. Quant aux autres vers
faux--et si nombreux!--que vous dplorez, j'avoue que je ne les vois
pas. Au surplus, il faudra, pour ceux-l, vous en prendre aux diteurs
de _Properce_, d'aprs lesquels je les ai transcrits.

J'aime vous voir dire que je n'ai pas fait de vers latins au collge.
Vous me croyez moins vieux que je ne le suis. En vrit, je suis de la
dernire gnration  qui les programmes permirent cet aimable jeu, dont
je ne me tirais pas trop mal. C'est peut-tre vous, heureux Benjamin,
qui n'en avez pas fait. Mais cela ne vous empche pas d'avoir la
prosodie latine dans l'oreille, au point de percevoir des erreurs de
mtrique dont les surlatinistes qui ont dit _Properce_ n'avaient pas
pris conscience. Allons, dcidment les programmes ne sont rien; le tout
est d'tre dou.

Cordialement vtre.

JULIEN BENDA.


M. Julien Benda, en effet, a donn trois rfrences, dont l'une tait
des moins ncessaires. Ce qui nous reste de Lycophron est si peu de
chose qu'il suffit de le nommer, si l'on veut, pour permettre aux
curieux de retrouver facilement le passage. A propos de Lycophron, je
regrette surtout que M. Benda lui compare des potes comme Mallarm et
Valry, qui lui sont trs suprieurs. (Prcisons. Pour Valry, M. Benda
dclare,  la vrit, le rapprochement insoutenable, mais il avoue
bien tentant. Pour Mallarm, il ne fait aucune rserve. Et c'est trs
injuste.) On trouverait mme dans le volume de M. Benda une ou deux
autres rfrences dont il oublie modestement de se vanter. Mais il en
faudrait des douzaines dans ce livre farci de citations. Souvent, il ne
nomme mme pas l'auteur qu'il cite. Lorsqu'il met en pigraphe cet
hmistiche:

        ... et tiens-toi plus tranquille!

on sait que c'est du Baudelaire, et l'on reconnat aussi facilement
quelques clbres vers de Corneille, dans _Psych_. D'autres fois, on
cherche, et l'on s'irrite. On n'est pas oblig de savoir tout par coeur.
Je ne serais pas fch que M. Benda nous et dit de qui sont ces
deux-ci:

        L repose, en Tibur, la prcieuse Cynthie;
        Par sa cendre, Anio, ta rive est ennoblie.

Car le premier est faux, d'aprs l'usage courant, qui dtache l'_i_ de
_pr-ci-euse_, et j'aimerais  savoir si M. Benda cite inexactement, ou
si quelque vieux pote s'est pass cette forte licence. Il arrive aussi
 M. Benda de procder par rticences, allusions et priphrases
acadmiques. Cette manie de poser des devinettes et de pousser des
colles est insupportable. On lit un ouvrage srieux pour s'instruire,
non pour subir un examen ni jouer aux petits jeux innocents.

Venons aux vers faux. M. Benda en avoue deux, ce qui serait dj trop.
Dans l'un, _cortibus_, pour _corticibus_, faisait, en outre, un
contresens, ou un non-sens, car ce n'tait videmment pas dans les
basses-cours, mais sur l'corce des arbres, comme dans le ravissant
_Chiffre d'amour_ de Fragonard, que Properce inscrivait le nom de
Cynthie.

Je n'avais pas donn ici d'exemples, craignant l'aspect de pdanterie,
et pensant que M. Benda retrouverait aisment ces fautes de quantit,
pour les corriger dans la prochaine dition. Puisqu'il l'exige, en voici
quelques-unes, outre celles qu'il reconnat et que j'avais naturellement
remarques. Il crit (page 65): ... _Fana peccatis plurima causa_...
_Fana peccatis_ ne peut entrer dans un vers. J'ai suppos tout de suite
qu'il fallait _Fanaque_. Mais je n'en ai pas eu la certitude sans peine,
car M. Benda cite ces mots dans un paragraphe sur l'lgie des thermes
de Baes (I, 11), et c'est dans la dix-neuvime lgie du deuxime livre
que Properce a crit fort correctement:

        _Fanaque peccatis plurima causa tuis._

Elle allait au temple pour se faire voir, coqueter et mugueter. Dj!...
Page 137, M. Benda donne:

        _Tu mihi sola domus, Cynthia, sola parentes._

Or, _tu mihi sola domus_, c'est un commencement de pentamtre; _Cynthia
sola parentes_, une fin d'hexamtre. La leon de M. Benda dfie l'une et
l'autre hypothse. Cela ne se peut scander d'aucune faon. Y avait-il
une syllabe de trop ou en manquait-il une? C'est un hexamtre,
parfaitement sur ses pieds dans Properce (lgie dj cite, I, 11):

        _Tu mihi sola domus_, tu, _Cynthia, sola parentes_.

M. Benda avait laiss tomber le second _tu_. Il n'a pas mieux trait
Virgile,  qui il attribue ces deux vers:

        _Tres quoque Treicios Bore de gente suprema,_
        _Et tris, quoque Idas pater, et patria Ismara mittit._

Le second vers est faux, parce que l'_o_ de _quoque_ est bref. Il est,
en outre, obscur, et par surcrot peu lgant, par cette rptition de
mots. Cela fait beaucoup de dfaillances pour un vers de Virgile.
J'avais tout de suite conjectur qu'au lieu du second _quoque_ il
fallait _quos_. Heureusement, par grand hasard, M. Benda indique qu'il a
tir ce passage du dixime livre (de l'_nide_). Tout va bien! Ce sont
les vers 350-351. Dans mon exemplaire, je vois au premier _Threicios_,
au lieu de _Treicios_ (Thraces), ce qui n'a pas d'importance, mais ce
qui en a, c'est que voici le second:

        _Et tres_[6] quos _Idas pater et patria Ismara mittit_.

     [Note 6: Certaines ditions (et par consquent, je suppose,
     certains manuscrits) donnent donc ici _tres_, et non _tris_,
     en dpit d'Aulu-Gelle. Je n'ai pas d'dition critique sous la
     main. Les derniers livres de l'_nide_ n'ont pas encore paru
     dans la collection Bud,--o il faut avouer que la traduction
     des premiers livres par M. Andr Bellessort n'est gure
     satisfaisante.]

Ma conjecture tait bonne. Elle pouvait ne pas l'tre, mais le certain,
c'est que Virgile n'estropie pas les vers. Enfin, pourquoi (page 164) M.
Benda impose-t-il l'aspect typographique d'un vers  la phrase suivante,
rdige, dit-il, par un rudit de la Renaissance, mais qu'il se garde
bien de nommer:

        _Propertium qui non amat, eum Musae non amant._

Cela m'a tout l'air de simple prose. M. Benda aime Properce, et je l'en
approuve, mais pour tre pleinement aim des muses, il faut encore
respecter la prosodie. Lorsqu'il cite Homre en grec, M. Benda n'altre
pas celle du vieil ade, mais quelle trange accentuation! Il fait
oxyton la particule [Grec: te], qui devrait au moins tre baryton
dans l'intrieur d'une phrase, mais qui est enclitique et ne prend aucun
accent, ni aigu ni grave. Et il n'accorde aucun esprit  [Grec: e],
qui en prend un doux.

Je flicite M. Benda d'avoir fait des vers latins. J'en ai fait aussi,
mais dans une institution prive, et non point au lyce, o ils taient
dj supprims lorsque j'y suis entr, dans la classe de seconde. Du
temps que j'en faisais, mes condisciples et moi nous guettions sur les
copies corriges le fatal _v. f._, trop souvent inscrit en marge, et que
nous traduisions avec l'espiglerie de notre ge par Vous vous f... de
moi! On n'en souponnera pas M. Benda, mais je lui confesse que depuis
cette poque, hlas! bien lointaine, les vers faux m'infligent une
espce de choc tout  fait dsagrable. Je m'excuse nanmoins d'avoir
tant insist, mais c'est lui qui l'a voulu. Je ne prtends, d'ailleurs,
aucunement au titre de surlatiniste ni de rviseur des ditions
classiques. Je n'ai pas trouv une seule faute dans la trs courante
dition Garnier des posies de Properce, que mon ami M. Julien Benda a
simplement mal lues. Ses erreurs de mtrique sont bien  lui.

Aprs quoi j'ai reu la nouvelle lettre que voici:


MON CHER AMI,

Rien que deux mots et je me tais.

Dans _Fanaque peccatis plurima causa tuis_, je croyais faire tomber le
_que_ (qui droute si je ne donne pas ce qui prcde), ds l'instant que
je citais le reproche de Properce en cours de texte,  titre
d'indication sur son caractre, non en tant que vers. Toutefois on peut
discuter.

Dans _Tu mihi sola domus, tu, Cynthia, sola parentes_, je suis sans
excuse de n'avoir pas vu, ni en corrigeant mes preuves, ni en relisant
mon livre sous votre aiguillon, l'omission du second _tu_. Sur une
trentaine de vers que j'ai cits de Properce, je croyais devoir dplorer
deux incorrections; il faut que je me rsigne; il y en a trois. J'ose
croire que l'une au moins ne me sera compte, mme par vous, que comme
un lapsus; car vous ne pensez pas que j'aie laiss imprimer sciemment
_cortibus_ pour _corticibus_, en me figurant que Properce poussait le
ressentiment contre Cynthie jusqu' inscrire son nom sur les murs des
basses-cours.

Quant aux deux vers de Virgile, je les ai transcrits tels qu'ils sont
cits par Aulu-Gelle, dans le long passage que j'ai donn de cet auteur
selon l'dition Garnier (tome II, p. 164). Je n'avais pas vu que, dans
le second vers, les vieux universitaires qui ont fait cette dition ont
laiss passer une brve o il fallait une longue; mais vous, dont la
sensibilit en ces matires fait en toute sincrit mon admiration, vous
l'avez vu. Convenez toutefois que la paternit du vers faux ne
m'appartient pas.

Cordialement vtre.

JULIEN BENDA.


Mon ami M. Benda n'abuse-t-il pas un peu? Non, il ne pouvait crire
_Fana peccatis..._ ou alors, il pouvait estropier tous les vers
galement, au mme titre d'indication de caractre. Celui o il faut
deux _tu_ indique le mme trait psychologique avec un seul _tu_. Trois
incorrections? Il y en a bien davantage. M. Benda ne s'est peut-tre pas
figur que Properce inscrivait le nom de Cynthie dans les basses-cours,
mais il a pu croire que _cortibus_ signifiait _corces_, ce qui aggrave
d'un gros contresens sa grosse faute de prosodie. On a le droit de tout
supposer, alors que mon premier et discret avertissement ne l'a pas men
 trouver lui-mme toutes ses erreurs, et qu'il m'a oblig  prciser en
dtail. Puisqu'il insiste encore, je lui signale que dans un de ses vers
faux qu'il crit ainsi:

        _Candida Nes, crulea Cymothe_,

et qu'il fallait pour qu'il ft juste, crire:

        _Candida Nese, crula Cymothoe_,

il y a trois fautes de quantit et deux barbarismes. M. Benda ne
s'explique ni sur la phrase de prose latine  laquelle il a inflig
l'aspect typographique d'un vers, ni sur le vers franais qu'il fait de
treize syllabes, ni sur ses fautes d'accentuation grecque. Quant au vers
de Virgile, oui, la bvue _Et tris_ QUOQUE _Idas pater_ est dans
l'dition Garnier d'Aulu-Gelle. Mais en quoi cela excuse-t-il M. Benda?
Il devait s'en apercevoir: c'est lmentaire. S'il voyait dans un livre
de gomtrie que la somme des angles d'un triangle est gale  _quatre_
droits, ne flairerait-il pas une coquille? Mais l'histoire est encore
plus comique que je ne pensais. L'dition Garnier donne en haut de la
page la traduction franaise--c'est l que se trouve la faute copie
docilement par M. Benda--et le texte latin au bas de la page, o les
deux vers en question sont imprims comme ceci:

        _Tres quoque Threicios Bore de gente suprema_
        _Et tris, quoque Threicios Bore de gente suprema_ (sic).

Ici l'normit de la gaffe devient tellement vidente que M. Benda
n'aurait pu manquer de s'en inquiter et de recourir  Virgile, dont
toutes les ditions donnent correctement pour le second vers _Et tres_
QUOS _Idas pater..._ Mais le latiniste Benda n'aura lu que la traduction
franaise et non le texte latin! Qu' l'avenir il fasse donc revoir ses
preuves par un humaniste de moyenne force!




RAOUL PONCHON


J'ai lu avec plaisir le volume de M. Marcel Coulon sur Raoul Ponchon[7],
parce que j'aime extrmement Ponchon, parce que M. Coulon en cite des
milliers de vers et que l'auteur de _Tmoignages_ est toujours ingnieux
et pntrant, mme lorsqu'il s'aventure un peu loin dans le paradoxe. Je
crains qu'il ne l'ait pas compltement vit cette fois. Il cultive
souvent l'hyperbole et ne trouve jamais de dithyrambes assez chevels
pour ceux qu'il admire, de telle sorte qu'on peut les admirer aussi
beaucoup et cependant ne pas s'accorder avec lui. Cela met dans une
situation dsobligeante. Il faut bien indiquer que M. Marcel Coulon
passe la mesure, mais d'aprs les prjugs d'aujourd'hui, les plus
massifs pavs de l'ours sont tenus pour des bouquets de fleurs et les
moindres rserves pour des dnigrements. On se donne ainsi un fcheux
aspect d'hostilit contre des hommes pour qui l'on ne voudrait que des
loges, mais pertinents et adquats. Car de plus en plus notre poque ne
comprend que le coup de tam-tam et le boniment forain, ou l'reintement
 tour de bras et le mpris total. Il y a pourtant de la marge entre
l'apothose et les gmonies. La critique n'a jamais t aise, en dpit
du contresens que l'on fait sur le vers de Destouches, gnralement
attribu  Boileau, et qui vise n'importe quel reproche en l'air, mme
rsum d'un mot, oralement, et non le genre littraire qu'Ernest Hello
appelait la conscience de la littrature, et qui est aussi un art.
Mais la tche du critique devient de plus en plus difficile dans un
temps qui a presque entirement perdu le sentiment des nuances. Je
m'tonne et je dplore que M. Marcel Coulon subisse et aggrave cette
funeste mode. Un de ses derniers emballements guindait J.-H. Fabre de
Srignan non seulement au rang de grand crivain, d'Homre des
insectes--c'est entendu, tout le monde  prsent en convient, et cela
suffit  sa gloire,--mais  celui de grand savant et de grand
philosophe. Non! La science de J.-H. Fabre est conteste, et sa
philosophie, primaire. Maintenant, c'est Raoul Ponchon que M. Marcel
Coulon porte aux nues, et l'on approuve d'abord, on se sent en sympathie
et tout dispos  l'applaudissement. Pourquoi faut-il qu'il se lance
dans des exagrations folles, o les plus vieux et rsolus admirateurs
du dlicieux Ponchon ne peuvent le suivre?

     [Note 7: Marcel Coulon: _Paul Ponchon, l'homme et l'oeuvre_.
     Un volume.]

Mais procdons par ordre et voyons d'abord la prface de M. Ch. Maurras.
Ce politicien s'interrompt trop rarement de rappeler le roi, de
polmiquer avec le pape, et de diffamer d'anciens amis de jeunesse qui
osent ne pas penser comme lui que Kant en personne ait bombard les
cathdrales. On le prfre lorsqu'il se souvient, une fois par hasard,
d'avoir t homme de lettres et disciple de Moras, comme Raymond de La
Tailhde et Maurice du Plessys, Ernest Raynaud, Hugues Rebell, Marcel
Coulon et moi-mme. Il voque ici les premiers, et aussi M.
Bracke-Desrousseaux, l'minent hellniste, qui fut, comme il le dit, le
Dorat de l'cole romane, o l'on hellnisait, mais ne politiquait pas.
Incidemment, il dclare que Sainte-Beuve jugeait et classait fort bien,
quoi qu'on en dise; mais il reste seul  le dire, du moins en ce qui
concerne les contemporains du lundiste, et il ne s'entend gure avec
Ponchon, qui a compos contre celui-ci une verte invective, dont M.
Coulon cite quelques vers:

        Au temps du romantisme neuf,
        D'un pur goujatisme il fit preuve...

L'tonnante sophistique de M. Maurras se retrouve en plein dans son
exgse de la clbre rponse faite par Boileau  Louis XIV, qui lui
demandait quel tait le plus grand pote de son rgne: Sire, c'est
Molire. M. Maurras crit: Boileau n'aurait peut-tre pas rpondu de
mme  un autre que Louis XIV. Il lui appartenait de rvler au roi ce
qu'il y avait chez Molire de majest. On sait, en effet, que Louis XIV
gotait et protgeait Molire, mais le prenait pour un baladin. Il n'en
rsulte pas que le digne et jansniste Boileau modifit ses jugements
selon les circonstances et les gens  qui il parlait. Pour plaire  M.
Maurras, il aurait d dsigner Racine. Il l'admirait aussi, mais
trouvait Molire plus puissamment original, et voil tout. Racine n'est
pas unique, mme au dix-septime sicle, puisqu'avant lui il y avait
Corneille. Molire est unique dans toutes les littratures, antiques et
modernes, puisque le genre d'Aristophane diffre sensiblement du sien.

En revanche, je note impartialement une excellente explication de M.
Maurras sur un point controvers: On abuserait des catgories
naturelles en disant que les barres verticales ou horizontales de la
carte changent quelque chose au vrai ou au faux... Un pome n'est pas
beau parce qu'il est d'un fils d'Athnes comme Moras ou d'un enfant de
Napolon-Vende comme Raoul Ponchon, une ide n'est pas juste parce
qu'elle va d'accord avec les affinits de nos substructures vivantes,
mais sa justesse une fois connue, une fois que nous sommes assurs de sa
vrit et de sa beaut, n'aimons-nous pas  y goter, en sus des joies
de l'esprit pur, l'aveu subtil et fort de ces ressemblances
profondes?... Si donc ce rapport existe, comme il arrive, et s'il
jaillit des terres maternelles un idal accord avec d'ternelles et
d'universelles beauts, saisissons-nous, nourrissons-nous de cet honneur
inattendu... On dirait d'une rplique  la _Trahison des clercs_, de M.
Julien Benda, qui d'ailleurs avait dj paru dans la _Nouvelle Revue
franaise_. En tout cas, elle est topique et opportune.

Sans doute, je crains qu'assez souvent, pour M. Maurras, le vrai ou le
faux ne soit ce qu'il croit utile ou nuisible  sa politique, et que par
exemple, quand il accuse quelqu'un d'tre vendu  l'Allemagne, cela ne
signifie simplement que ce contradicteur fait trop de tort  la bonne
cause. De mme dans le _Jardin de Brnice_ Barrs explique que traiter
de voleur un concurrent aux lections, cela veut dire qu'on rprouve ses
vues sur la rforme fiscale ou les rapports de l'glise et de l'tat. Il
ne s'agit que de s'entendre. Ces choses n'ont, du reste, aucune
importance  Paris, o personne n'y croit, mais des nafs les prennent 
la lettre dans de lointaines provinces. D'autre part, M. Maurras, de qui
je prfre beaucoup l'_Anthina_[8] au _Voyage de Sparte_ de Barrs, ne
ft sans doute pas tomb dans l'erreur barrsienne et et ador Athnes,
mme s'il tait n en Lorraine ou en Flandre; mais en fait il n'a pas eu
ce mrite, ayant eu la chance que son tat civil concidt avec
l'esthtique mditerranenne. N  Martigues, au bord d'un fjord, lui
disait pour rire notre ami commun Frdric Amouretti, mais dans cette
Provence qui ressemble physiquement  la Grce et fut de bonne heure
colonise par Phoce, puis par Rome, il n'a eu qu' se laisser porter et
son rgionalisme a favoris sa raison, mais l'a un peu limite aussi et
l'a rendu parfois injuste pour d'autres, moins bien ns  son got. S'il
n'a pas promulgu l'gotisme comme Barrs, il y a quelquefois cd dans
la pratique, tout en le condamnant en principe. L'expurgation
d'_Anthina_ et du _Chemin de Paradis_, dans l'espoir avou, mais du,
d'amadouer le Vatican, prouve encore que M. Maurras sacrifie parfois la
vrit objective  ses manoeuvres politiques. Ici M. Benda reprend
l'avantage. Un vrai clerc n'et pas chtr sa pense et tripatouill son
oeuvre comme l'a fait M. Maurras. Mais enfin la rgle qu'il nonce dans
le passage prcit est irrprochable. J'y souscris sans restriction pour
ma part, moi Normand, fru de la pense et de la beaut grco-latines,
d'ailleurs trs fier de concitoyens directs comme Flaubert et Corneille.

     [Note 8: Premire dition, non expurge.]

(Pendant que je m'occupe de M. Maurras--une fois n'est pas coutume--on
me passera une courte parenthse. Lui qui s'est si frquemment fourvoy,
il ne reconnat pas de plus clairvoyant que lui. Aussi a-t-il dclar
qu'en m'criant: C'est un faux! ds que j'eus lu, il y a quelque
trente ans, le prtendu document librateur (futur faux Henry)
communiqu  la Chambre par le ministre Cavaignac, je n'avais rien
devin, mais je savais. Il se trompe une fois de plus. Je ne savais rien
du tout, et je pense que personne n'tait averti, car si les
antidreyfusards triomphaient bruyamment et me traitaient de fou, comme
plus tard M. Clment Vautel pour mes opinions littraires, les
dreyfusards que j'ai rencontrs ce soir-l m'ont paru atterrs. J'avais
fait simplement un peu de critique des textes. C'est mon mtier et je
n'y mets d'autre passion que celle de voir clair. Mais il est exact que
M. Maurras sait se retourner comme pas un. Lorsque les antidreyfusards
furent  leur tour consterns par le suicide du colonel, M. Maurras seul
vit tout de suite dans ce faux une gloire pour le faussaire et une
droute pour l'accus. Rochefort lui-mme renonait  la lutte et
acceptait la rvision, lorsque cette thorie du faux vridique et
patriotique vint, si l'on peut dire, lui remonter le moral.)

Excusez cette petite digression; je reviens vite  Raoul Ponchon,
prsent par M. Maurras dans cette prface comme un pote classique,
d'une sant esthtique clatante, que Moras appelait justement un
vritable grand pote... La sant de Ponchon est authentique, son
talent aussi, et pareillement le mot de Moras, mais je crois que
celui-ci forait un peu la note pour accabler des potereaux nbuleux et
malsains. M. Marcel Coulon la forcera bien davantage.

Ds ses premires lignes, il soulve des objections, qui  vrai dire ne
concernent pas Ponchon lui-mme. Ponchon, dit-il, n'est pas un
subjectif: l'eau romantique--l'eau-de-vie--qui entre pour quelques
gouttes dans son vin classique, ne l'a pas incit au moi hassable.
Pourquoi l'y aurait-elle incit? Brunetire a imagin cette dfinition
du romantisme qui est devenue un clich, et a toujours t une erreur.
Le romantisme n'a pu inventer le moi, dj dclar hassable par Pascal,
dont le jugement prouve que la littrature personnelle a toujours
exist. Et celle des grands romantiques ne l'est pas tant que cela,
puisque les ennemis du plus grand de tous l'accusent de ne pas sortir
des lieux communs. Soyez antiromantiques si vous y tenez, puisque c'est
une mode assez rpandue depuis Maurras et mme depuis Nisard; mais
accordez un peu vos griefs et vos violons! D'ailleurs la personnalit
et la subjectivit sont deux choses, remarque judicieusement M. Marcel
Coulon. Pourquoi ajoute-t-il: Le classicisme demande aux gens de ne pas
se croire le centre du monde, mais non d'ignorer leur existence.?
Distinguons! comme disait Mgr d'Hulst. Le classicisme interdit  chaque
individu de se croire tout seul le centre du monde, mais le permet  la
socit prcise dont cet individu fait partie. Le classicisme est un
gocentrisme collectif. L'esprit du dix-septime sicle ralisait pour
son classique le parangon d'aprs lequel il fallait juger tout le reste.
C'est ce qui conduisait logiquement d'Aubignac  mpriser Homre. Le
romantisme a enfin inaugur la conception relativiste et l'objectivit.
Barrs se croyait romantique. S'il l'et t vraiment, il et compris le
Parthnon.

M. Marcel Coulon raconte ensuite trs agrablement la vie de Raoul
Ponchon, laquelle est pittoresque, mais simple, et fournirait peu de
matire pour une biographie romance. N en 1848,  la Roche-sur-Yon,
alors Napolon-Vende (mais son pre, officier dans cette garnison,
tait Dauphinois), Raoul Ponchon arriva de bonne heure  Paris, y fut
mobile pendant le sige de 1870, employ de banque, peintre, et ne se
voua aux lettres qu' trente-huit ans. Il donna rgulirement depuis
1886 des chroniques rimes au _Courrier franais_, feuille hebdomadaire
illustre, o dessinaient Forain et Willette, mais commandite par le
Graudel des pastilles, dont il fallait faire l'loge. Qu'importait 
Ponchon? Fernand Xau l'appela aussi au _Journal_. La clbrit ne
l'empcha pas de continuer  vivre dans des htels d'tudiants, d'abord
place de la Sorbonne, ensuite rue Cujas. Son unique volume s'intitule la
_Muse au cabaret_, et c'est l qu'il a toujours pass le meilleur temps
de ses journes. Il a eu pour intimes et fidles amis Jean Richepin et
Maurice Bouchor. Je me souviens qu'au sortir d'une rception acadmique,
Richepin me dit: Je vais voir Ponchon. Et il se dirigea vers le
quartier latin.

Si Ponchon a dbut un peu tard, il s'est bien rattrap par la suite.
Cent cinquante mille vers: c'est--dire vingt mille de plus que Victor
Hugo, soixante-cinq mille de plus que Ronsard, cent dix mille de plus
que Marot et deux fois plus que nos autres grands lyriques ensemble. Si
M. Marcel Coulon a bien compt, Ponchon est donc le premier des potes
franais au point de vue quantitatif. Il n'est certes pas le dernier au
point de vue de la qualit, qui importe beaucoup plus, mais voici venir
les _sesquipedalia verba_, l'emphase et la dmesure. M. Marcel Coulon
veut mettre Ponchon  sa vraie place, c'est--dire  ct de Ronsard,
de La Fontaine, de Hugo. Car c'est le seul crivain en vers  leur
comparer, et qui dpasse mme La Fontaine et Ronsard. Seul,  cet
gard, Hugo le dpasse, et pas de beaucoup. Ponchon a mme plus de
varit dans les strophes, dans le vocabulaire, et aussi dans les
sujets. Pour la syntaxe, o il parat que Victor Hugo n'entre plus en
ligne, Racine et La Fontaine peuvent seuls tre opposs  Ponchon. En
rsum, celui-ci est le plus abondant de tous nos potes et le plus
vari. C'est dans son oeuvre qu'il y a le moins de dchet. Son
coefficient lyrique est aussi haut et aussi constant que ceux de Hugo et
de Ronsard. Son pourcentage de perfection n'est pas moindre que ceux de
Villon, de Baudelaire, de Chnier, de Moras. Bref, il les bat tous sur
quelque article: il est donc le plus grand, et le Zeus de cet Olympe.
Hosannah! Gloire  Ponchon au plus haut des cieux.

Je suis bien forc de dire que c'est absurde. Oui, pourtant, Ponchon
crit admirablement en vers, avec une verve, une plnitude, une aisance,
une justesse remarquables. Oui, c'est un vrai pote, un matre du
lyrisme bachique, comique et funambulesque, avec des coins de grce
tendre et de charme exquis. Mais  quoi bon le surfaire, et vouloir
exalter cette aimable flte de faune par-dessus la grande lyre
d'Apollon? Il y a malgr tout une hirarchie. L'odelette et la
chansonnette n'galeront jamais la haute posie. On pourrait reprendre
M. Coulon sur plusieurs dtails, sur la correction syntaxique qu'il
prte  Ponchon et qui n'est relle que sous rserve de bien des
licences, sur celle qu'il parat contester  Victor Hugo, le plus
impeccable des grammairiens avec Voltaire et Bossuet, sur la perfection
qu'il suppose  Baudelaire, si tonnamment ingal, etc. Mais un point
suffit  trancher le dbat. M. Coulon s'abuse trangement sur la varit
des sujets. Il y a des sujets superficiellement divers, mais tournant
tous dans le mme cercle, ceux de la chronique d'actualit, o se
confine prcisment Ponchon. La vritable varit consiste  passer des
thmes faciles ou badins aux plus abstraits et aux plus levs, de
l'anecdote  la grande histoire, du madrigal au psaume, de l'idylle  la
mtaphysique, et du sourire  la profondeur. Un pote vari, c'est Hugo,
d'abord,  qui l'on n'en peut comparer de ce chef aucun autre. Mais
Ponchon est peut-tre le moins vari de tous ceux que nomme M. Coulon,
et qui lui sont tous suprieurs rien que pour cette raison. Ponchon est
le premier dans son village, et c'est bien joli, mais non pas  Rome, o
c'est plus beau.




HENRI DE RGNIER[9]

_Flamma tenax_


M. Henri de Rgnier runit les pomes qu'il a crits dans ces six
dernires annes, au gr de ses lectures, de ses rveries, de diverses
commandes ou actualits. Certains sont des pomes de circonstance, par
exemple l'hommage  Thodore de Banville qui fut dit  la
Comdie-Franaise pour le centenaire de l'auteur des _Odes
funambulesques_. D'autres ont t composs pour de magnifiques albums,
par exemple, si je ne me trompe, la srie des Dentelles (_le Miracle du
fil_) et celle des _Pchs capitaux_. Car Valry n'a pas le monopole des
ditions de luxe, bien qu'on ne les reproche qu' lui, ni les revues ou
les super-revues n'ont celui des dnombrements, tableaux et dfils
dcoratifs. Tout est dans la manire, et pour reprsenter les Bruges,
les Venise, les Alenon, les Chantilly, les points d'Angleterre, ou la
Gourmandise, la Paresse, l'Orgueil, voire peut-tre la Luxure, je
prfre des sonnets d'Henri de Rgnier  des figurantes de music-hall.

     [Note 9: Henri de Rgnier: _Flamma Tenax_, 1922-1928. Pomes.
     Un volume.]

Le volume est ddi  Pierre de Ronsard,  Victor Hugo et aussi 
Charles Baudelaire. Le titre qui s'explique de lui-mme, est tir de
cette phrase, mise en pigraphe, que Victor Hugo crivait dans une
lettre  Banville du 27 juin 1865: Je ne consens pas  dsesprer. Qui
sait? _Flamma tenax..._ On sait que le Pre tait bon latiniste et le
restait, l-bas, dans l'le... Il est apparu  M. Henri de Rgnier, un
jour de fatigue et de doute:

        C'est alors que, soudain, je t'ai vu face  face
        Debout dans la lueur de ton seuil empourpr,
        Haussant  ton poing nu une flamme tenace,
        O Veilleur ternel, gardien, vieillard sacr!

Ce feu toujours ardent rconforta M. Henri de Rgnier et lui rendit
toute confiance dans la victoire sur la tnbre. Se moquant des modes
factices et des passions de parti, M. Henri de Rgnier ne craint pas de
s'avouer hugoltre. Dans l'le o rva l'Exil, il imagine

        Une source divine o Pgase vient boire,
        Et prs de la maison que garde l'Ocan,
        Debout, un haut laurier immortel et vivant,
        Pareil  celui dont on voit la feuille amre
        A ta tempe, Virgile, et sur ton front, Homre!

C'est mettre Hugo  son rang,  ct de ses pairs. Joignez-y Eschyle et
Sophocle, Dante et Shakspeare: ce sont l les plus grands des potes.
Toute une partie du prsent recueil voque Victor Hugo, glorifi, relu,
paraphras, et s'inscrit pour ainsi dire en marge de son oeuvre. Quelles
jolies variations sur des vers de _Ruy Blas_, ariens et feriques comme
une comdie shakspearienne! Vous vous rappelez:

        N'tiez-vous pas hier au ballet d'Atalante?
        Lindamire a dans d'une faon galante...

        D'abord, un billet doux, je ne veux rien vous taire,
        Pour ma dame d'amour, pour Doa Praxedis,
        Un dmon qu'on dirait venu du Paradis.

        Lucinda qui jadis, blonde  l'oeil indigo,
        Chez le pape, le soir, dansait le fandango...

Etc... Je m'excuse de citer du Victor Hugo dans un article sur un autre
pote, mais c'est celui-ci qui a commenc et ces citations sont tires
de son livre. Il faut que les critiques et professeurs qui mprisent le
thtre de Victor Hugo soient impermables  toute posie. M. Henri de
Rgnier ne ddaigne mme pas _Angelo_, que la plupart des critiques
musicaux ont mis plus bas que terre tout rcemment  l'occasion du drame
lyrique de M. Alfred Bruneau. Pourquoi ne se sont-ils pas borns 
parler musique? Ce n'est pas mon affaire ici, mais je prtends du moins
que M. Bruneau avait trs bien choisi son livret. _Angelo_ a le tort
d'tre en prose, et par consquent ne peut valoir _Ruy Blas_, _Hernani_
ou les _Burgraves_. Mais quelle imagination! quelle couleur! quel
pathtique! Et quoiqu'en prose, avec des marques d'poque, c'est quand
mme un peu mieux crit que du Dumas pre. M. Henri de Rgnier a bien
raison, et la Tisb ne l'a pas moins inspir que Lindamire, Praxedis ou
Lucinda:

        Tisb! comme il est beau, ce soir bleu sur Padoue!
        Tisb! la mort est douce  qui n'est plus aime.
        L'amour, Tisb, quand il ne fait plus vivre, tue.

Et voici Ronsard, pasteur des mots et berger des images. M. Henri de
Rgnier l'aime fort, et qui ne l'aime aujourd'hui? Sa cause est
dfinitivement gagne,

        Et les Ronsard toujours droutent les Boileau,

mais les Boileau d' prsent commettent bien d'autres erreurs, sans
rendre les mmes services ni se montrer par ailleurs aussi clairvoyants
que celui de 1660. Amnistions-le pour cette faute, o il a subi trop
docilement l'influence de Malherbe et reconnaissons ses considrables
mrites, comme faisaient Flaubert et Hugo lui-mme. M. Henri de Rgnier
a trs bien vu que l'humanisme et l'rudition n'ont pas alourdi ni
dessch Ronsard, qui n'en a pas moins chant la nature et l'amour, ou
plutt ne les en a chants que mieux. Comment la posie paenne, grecque
et latine, dtournerait-elle de la beaut vivante et du grand Pan? Il
faut vraiment une disgrce spciale pour n'y voir que savantasserie et
prtextes  exercices scolaires. M. Henri de Rgnier ne se contente pas
de chrir et d'exalter Ronsard, il l'a pastich  ravir, notamment dans
cette odelette exquise:

        Ronsard, allons voir si la rose
        Est toujours au matin close,
        Comme en tes vers dlicieux
        O ta voix rendit immortelle
        L'ardente fleur que la plus belle
        Jugent les hommes et les Dieux.

Je note que, contrairement  un prjug actuel, mais conformment aux
faits, M. Henri de Rgnier croit aux redressements futurs pour les
grands potes mconnus ou insults et  la justice des sicles.
Qu'importe, dit-il,  ceux-l

        Puisqu'un jour resurgis de cette nuit profonde,
        Leurs noms prestigieux envahiront le monde,
        Puisque, toujours accru de feux et de clart,
        Leur astre montera sur la postrit
        Et qu'immortels en nous et prsents o nous sommes,
        Ils auront pour tombeau la mmoire des hommes!

Quand bien mme les hugophobes remporteraient provisoirement quelques
avantages, le grand pote du dix-neuvime sicle, comme celui du
seizime, finirait par sortir triomphant de ces limbes. Le gnie ne
meurt pas.

A Baudelaire, grand pote aussi, bien qu'avec quelques fcheux dfauts,
et particulirement cher  la gnration symboliste, M. Henri de Rgnier
consacre une curieuse pice de souvenirs qu'il faut nommer
hypothtiques. Il est certain que l'auteur des _Fleurs du mal_ est venu
en 1865  Honfleur chez sa mre qui s'y tait retire aprs la mort du
gnral Aupick. Or, M. Henri de Rgnier est n dans cette aimable petite
ville. Il tait alors en bas ge, mais il suppose qu'il a pu rencontrer
Baudelaire dans les rues d'Honfleur, et que cette rencontre a pu avoir
une influence mystrieuse sur cet enfant port dans les bras
maternels:

        Et peut-tre avez-vous, passant que nul n'arrte,
        Qui sait? laiss votre regard tomber sur lui,
        Ainsi faisant clore un destin de pote
        En l'enfant de jadis qui vous parle aujourd'hui.

C'est bien une ide de pote, en tout cas. Cette pice est ddie  Mme
Lucie Delarue-Mardrus, elle aussi native d'Honfleur, qui a produit
encore Albert Sorel, Alphonse Allais, le peintre Boudin. Quelle
fcondit dans cet estuaire!

M. Henri de Rgnier loue galement, dans d'autres morceaux, Byron,
Heredia, Judith Gautier, qui portait un beau nom, et autour de qui
flottait comme un halo,

        Attestant que les Dieux vous ont faite divine,
        L'hommage de Wagner et de Victor Hugo.

J'ai signal l'hommage  Banville. M. Henri de Rgnier a le got trs
sr en posie. Il n'admire que de grands ou de vrais potes, sans partis
pris ni ostracismes d'cole. On connat son culte pour Mallarm. Ici il
n'oublie pas Racine non plus, dans sa _Consolation  Ariane_, qui dbute
ainsi:

        Ariane, ma soeur, vous qui, d'amour blesse...

Il y a aussi dans ce volume des impressions de voyage, surtout sur cette
Venise dont M. Henri de Rgnier ne se rassasie pas et ne lasse point ses
lecteurs, puis de Versailles, une autre de ses villes prfres, que ce
nigaud de Musset trouvait ennuyeuse, en quoi il manquait aux principes
libralement comprhensifs de ce romantisme qu'il trahissait de toutes
parts et de toutes faons. Vrone, Londres, la province, Paris mme
fournissent de fins croquis  M. Henri de Rgnier. Et l'amour n'est pas
oubli. A vrai dire, il arrive au pote de l'interpeller rudement,  la
manire des anciens, comme le plus fourbe et le plus dur des Dieux.
Pour consoler Ariane, il lui faisait remarquer que son aventure tait
des plus communes... Cependant, il s'attendrit parfois, souvent mme, et
se prend  clbrer

        ... Le plus secret et le plus doux prodige:
        Deux coeurs qu'enivre ensemble un amour partag.

Mais ses _Sept Mdailles amoureuses_ s'inspirent surtout d'un rotisme
assez vif et tout latin... Au total, un volume charmant et vari, o
tous les amateurs de posie trouveront de vifs plaisirs.


MADAME DE NOAILLES ET MONSIEUR BENJAMIN[10]

On ne parlait ces jours derniers, sinon dans la presse, du moins dans
les conversations, que du livre de M. Ren Benjamin: _Sous l'oeil en
fleur de madame de Noailles_. Anna est exaspre, disait l'une.
Dsespre, rpondait l'autre. (On sait que toute matresse de maison
soucieuse de tenir son rang doit connatre assez Mme de Noailles pour se
permettre de l'appeler par son prnom.) Le bruit a mme couru que,
devant cette exaspration ou ce dsespoir de son hrone, l'auteur avait
retir son livre. Est-ce lui qui a fait courir ce bruit? Ou peut-tre
son diteur? ou simplement tel ou tel libraire bien approvisionn? En
tout cas, rien ne pouvait mieux servir la vente: les livres interdits ou
supprims pour un motif ou pour un autre sont toujours trs lus.
D'ailleurs M. Ren Benjamin a fait dmentir, dans une interview, mais
personne n'y a pris garde, et les commis de librairie continuent
d'offrir ce volume aux fins clients comme un fruit dfendu, ne circulant
que sous le manteau. Ce qui est exact, c'est que Mme de Noailles avait
promis pour cet ouvrage un portrait d'elle, dessin par elle-mme--un
_autoritratto_, comme on dit en italien--et qu'elle le refusa quand elle
eut pris connaissance du texte, en signe de dsaveu. Aucun de ceux qui
ont eu l'honneur de l'approcher ne s'en tonnera,--sauf peut-tre M.
Benjamin.

     [Note 10: Ren Benjamin: _Sous l'oeil en fleur de Madame de
     Noailles_. Un volume.]

Car il n'est pas douteux que celui-ci a voulu porter aux nues Mme de
Noailles, qu'il lui prodigue les expressions d'un enthousiasme perdu et
d'une amiti exalte, tant pour sa personne que pour son oeuvre. Certains
estiment mme qu'il manie un peu lourdement l'encensoir. Amas
d'pithtes, mauvaises louanges, a dit La Bruyre. Certes, il faut
admirer Mme de Noailles, pote d'un magnifique lyrisme, et d'une
intelligence la plus dlie, qui a tant contribu  maintenir le
prestige de la posie dans une poque o les antipotes pullulent. Et
pour la mme raison, il faut l'aimer. Mais certaines maladresses gtent
les intentions les plus louables et les plus justes sentiments. Il ne
suffit pas de vouloir faire des grces, il faut encore tre dou pour
cela. Il y a l-dessus une fable de La Fontaine (IV, 5).

En essayant de s'instituer pangyriste et peintre flatteur, M. Ren
Benjamin a forc son talent. Comme l'a fort bien dit M. Maurice Martin
du Gard, dans les _Nouvelles littraires_, c'est un pamphltaire, mme
malgr lui. Ses iniquits n'ont aucune importance, quand elles dnigrent
dans leur rle public des hommes exposs  la critique par leur
profession, tels que ceux du corps enseignant, depuis la Sorbonne
jusqu' l'cole primaire. Elles en ont d'autant moins que nul ne les
prend au srieux, et que son incomptence n'clate pas moins que sa
prmditation. C'est lorsqu'il ne le fait pas exprs qu'il devient
dangereux. A-t-il volontairement tourn en ridicule Antoine et sa
troupe de cinma? Je crois plutt qu'il a cru leur faire de bonne
publicit, et qu'il a mal compris l'irritation de ces artistes,
caricaturs en dshabill sans qu'il les et prvenus. D'ailleurs cet
_Antoine dchan_ reste pour les amateurs de drlerie son meilleur
ouvrage. Mais quel crivain ingal! Sur _Glozel_, o gisent pourtant des
trsors de comique nolithique et d'une authenticit certaine, il n'a
russi qu' faire biller...

_Sous l'oeil en fleur de madame de Noailles_ pique la curiosit et
bnficie de l'attrait du sujet. Ce n'est donc pas ennuyeux. Mais c'est
pire. Quel genre singulier! On a mis  la mode les biographies
romances: au moins ne romanait-on jusqu'ici que celles de personnages
morts depuis longtemps et appartenant  l'histoire. M. Benjamin nous
prsente non une biographie complte, mais plusieurs tranches
biographiques d'une personne vivante, extraordinairement vivante, et il
se permet de les romancer  perte de vue, voire de les dformer, sans
peut-tre songer  mal, par cette invincible manie de pamphlet et de
caricature qui constitue sa facult matresse.

Lorsqu'on parle d'une femme, mme illustre, et qu'on prtend introduire
le lecteur dans son intimit, il convient d'y apporter un peu de
discrtion et de respect, mme si l'on s'impose de rester strictement
vridique, ce qui n'est pas le cas. M. Benjamin prend d'tranges
privauts littraires. Il montre Mme de Noailles en pantoufles et en
robe de chambre, ou mme couche dans son lit, et recevant  son chevet
une foule de visiteurs, son diteur, son mdecin, un entrepreneur de
confrences, un jeune Chinois, et tlphonant entre temps  M. Painlev,
 M. Bergson ou  M. Tristan Derme. Il met en scne galement ses deux
camristes, dont une Alsacienne qui dit: Matame la gomdesse. Et il
mle quelques dtails vrais aux traits parasites de sa propre
imagination satirique et luxuriante. Ainsi il se donne des apparences
d'observateur fidle et de mmorialiste ou reporter document, mais
fallacieuses et d'autant plus nuisibles qu'elles risquent d'accrditer
ses inventions personnelles auprs des lecteurs qui n'ont jamais
rencontr Mme de Noailles.

Or, cette prtresse des Muses se distingue bien dans ses entretiens par
un jaillissement lyrique, gal  celui de ses pomes, par une abondance,
un clat, une libert, que M. Benjamin imite de son mieux, mais il
grossit le trait, force la note et aboutit  une charge. C'est une
espce de sous-Courteline, ou de simple vaudevilliste. Passe encore pour
des quiproquos factieux et inoffensifs, comme lorsqu'il fait dire par
Mme de Noailles, tlphonant  M. Painlev, qui demande son concours
pour une fte de bienfaisance: Cher ami, comment vous refuserais-je, 
vous qui m'avez fait aimer Pythagore?, et qu'un jeune journaliste, venu
pour une enqute, croit que cette phrase s'adresse  lui, bien que
Pythagore ne soit pas de ceux qu'il se souvienne d'avoir interviews.
Mais M. Ren Benjamin prte  sa prtendue idole, dont il fait sa
victime, des hbleries truculentes ou des propos virulents et agressifs,
dsobligeants pour ses interlocuteurs ou pour des absents dont certains
sont de ses amis.

On conoit que Mme de Noailles dsavoue tout cela, qu'elle n'a pas dit,
ou qu'elle a dit dans un autre sens et d'un autre ton. Car le ton fait
la chanson, l'clairage fait le tableau, et mille nuances rendent
aimable dans le discours oral, tte  tte ou devant un auditoire
priv, ce qui paratrait dur ou excessif, mis par crit et imprim sans
ce riche et souple accompagnement. La lettre tue, et l'esprit vivifie.
On l'a bien vu dans le _Journal des Goncourt_, qui ont voulu et cru
reproduire stnographiquement telles ou telles paroles d'un Renan ou
d'un Taine, mais en ont donn une impression fausse, parce qu'ils n'ont
pas compris ni rendu la couleur et l'atmosphre qui en prcisaient la
signification ou la porte. Aussi Renan, d'habitude si endurant, voire
indiffrent en ces matires, a-t-il protest, une fois, et cri  la
trahison. Encore les Goncourt, indiscrets, potiniers, et dont la culture
avait bien des limites, s'efforaient-ils du moins d'tre exacts et
l'taient-ils dans la mesure de leurs forces, par souci du document
humain. Mais qu'il est fcheux de poser sans le savoir devant un
crivain qui en tapinois vous pie non pas mme pour une transcription
aussi littralement fidle que possible--et ce serait dj une
infidlit,--mais qui avec un esprit foncirement primaire de Gaudissart
montmartrois prtend faire oeuvre originale, interprter ou mme crer,
comme un grand portraitiste, et brode, embrouille, invente et dfigure
sans merci! Un dner chez Magny avec les Goncourt tait de tout repos,
en comparaison d'un dner en ville o l'amphitryon a imprudemment invit
M. Benjamin.

Je n'tais pas  celui dont il donne un rcit presque aussi long et
certainement plus romanesque--je veux dire tenant plus de la
fiction--que n'a fait Marcel Proust d'une runion analogue chez les
Guermantes. M. Benjamin y montre Mme de Noailles aussi dchane que
nagure son Antoine, et dans des directions plus inquitantes, rudoyant
violemment un diplomate, un gnral, un penseur ractionnaire, un
grand avocat, la femme d'icelui, et gnralement tous les convives, au
point que les matres de la maison auraient d passer leur matine du
lendemain  expliquer ou excuser les choses et  panser les blessures
d'amour-propre. Certes Mme de Noailles n'a pas coutume de dissimuler ses
opinions, d'ailleurs notoires, et directement opposes  celles de M.
Benjamin. Mais cette honorable franchise n'autorise pas  la travestir
en Catarina shakspearienne ou en Madame Sans-Gne d'une idologie
tonnante. Dans cette composition pousse au burlesque, M. Benjamin
laisse transparatre l'homme de parti, qu'offusquent les ides de Mme de
Noailles, et qui venge sournoisement les siennes. Ce n'est plus de la
biographie, c'est de la polmique. Ce soi-disant Ami de la
posie--c'est ainsi qu'il se dsigne--l'aime peut-tre en effet, et
pourtant n'en sera point aim, parce qu'il lui prfre videmment la
politique. Mme de Noailles gote la politique aussi, plus que je ne
saurais faire, mais en seconde ligne, et demeure avant tout fille
d'Apollon.

Je puis apporter mon tmoignage sur une autre scne du livre de M.
Benjamin, o il me distribue un rle, et je me souviens effectivement
de l'avoir aperu une fois dans une maison amie, sans me douter qu'il
prenait des notes _in petto_. Mais il en prenait peu, car il a presque
tout fabriqu. Je glisse sur quelques traits qu'il souhaite empoisonns,
mais qui sont inoprants, du moins sur moi. Il ne me dsespre, ni ne
m'exaspre, et me laisse bien calme. Comme Louis-Philippe, je suis un
vieux parapluie sur lequel il a beaucoup plu. Dans la critique aussi, il
y a les risques du mtier. Ce n'est pas terrible. Qu'importe d'avoir
l'air aigri et pesteux, ou de ressembler  un Turc, pour M. Benjamin?
D'ailleurs il y a des Turcs trs convenables, voire trs sympathiques.
Et cet auteur apprend ainsi  des gens qui pouvaient l'ignorer que je
n'ai pas toujours lou ses crits.

Il est possible que Mme de Noailles ft en face de moi comme David
devant Goliath, encore qu'il n'y et pas de Philistin plus patent dans
cette affaire que M. Benjamin lui-mme. Mais j'ai une assez bonne
mmoire et je puis affirmer que je n'ai tenu aucun des propos qu'il
m'attribue gnreusement. Je n'ai pas dit  Mme de Noailles, qui
entonnait le pan pour Victor Hugo: Je ne savais pas que vous
l'aimassiez  ce point. Je le savais au contraire, et tout le monde le
sait (except peut-tre M. Benjamin), puisqu'elle n'en a jamais fait
mystre et l'a proclam en toute occasion. Savourez aussi cet imparfait
du subjonctif. Que voil bien une plaisanterie de primaire! Les
analphabets ignorent l'existence de ce subjonctif: les primaires la
connaissent, mais en rient, et croient que les partisans du bon langage
en abusent  tout bout de champ... Et Mme de Noailles ayant cit
Jean-Jacques Rousseau, je ne lui ai pas demand: L'avez-vous bien lu?
Car Jean-Jacques n'est pas un de ces auteurs peu connus ou peu
accessibles qu'une personne telle que Mme de Noailles puisse n'avoir pas
lus, et bien lus, et c'est  peine si je me serais permis de poser cette
question  une petite candidate au brevet simple. Je n'ai pas davantage
dit, hors de la prsence de Mme de Noailles: Bien malheureux qu'elle
noaillise! D'ailleurs, d'aprs les thories de M. Bergson, elle ne peut
faire autre chose; et qu'est-ce que cela veut dire? Je n'ai entendu
personne la comparer  un croissant de lune, et n'ai donc pu en rire.
Tout cela est aussi vraisemblable que l'tonnement suppos de Mme de
Noailles, qui aurait dit d'une duchesse prsente  cette rception:
Elle ne rpond en rien  l'ide romantique que je me faisais des
duchesses. M. Benjamin pense-t-il que Mme de Noailles n'en avait jamais
vu? Il s'enferre lui-mme, et les plus lmentaires principes de la
critique des textes ruinent  chaque instant sa crdibilit. Il en a si
peu la notion que, s'il s'tablissait franchement romancier, peut-tre
n'atteindrait-il pas  celle-l mme que M. Paul Bourget exige  bon
droit des romans. Dans son _Gaspard_ (prix Goncourt) ne faisait-il pas
une gouape du poilu dont il voulait faire un hros? Toujours la mme
vision dformante et avilissante: c'est plus fort que lui.




MAURICE ROSTAND[11]

     [Note 11: Maurice Rostand: _Morbidezza_, Pomes. Un volume.]

_Morbidezza._


M. Maurice Rostand commence par se plaindre qu'on lui ait souvent dit:
Trop de romantisme! Il s'en plaint, parce que c'tait un reproche
qu'on lui faisait. Mais il s'en flatte et s'en fait un titre d'honneur.
Qu'est-ce que le romantisme? D'aprs lui, c'est un grand cri, des
pleurs, du paroxysme, des lans, etc... Il cite Villon, Mathurin
Rgnier, Pascal, Jean-Jacques, Mlle de Lespinasse, Andr Chnier,
Racine, Watteau:

        Coeurs ravags d'ennui qui repoussiez la vie...

        Dites, n'tiez-vous pas de plus grands romantiques,
        O vous qui souffriez d'un mal que rien n'explique,
        Que tous les grands bavards de ce sicle dernier?

        Et que le vieil Hugo! gant au vaste souffle
        --(Cher Paul Souday, il faut que vous me pardonniez),
        Avec son Panthon, sa barbe et ses pantoufles...

Les dfinitions de mots sont libres, et l'on peut appeler Racine
romantique, Hugo classique, si l'on y tient, mais il vaut mieux garder
le vocabulaire courant, si l'on dsire tre compris. mile Deschanel, 
un point de vue un peu diffrent, avait eu dj la fantaisie de vanter
le romantisme des classiques, auquel on peut ajouter que le classicisme
des romantiques ne le cde en rien. Il y a une part de nouveaut et une
part de fixit dans toute oeuvre de valeur. Les classiques ont donc
innov aussi, en leur temps; les romantiques ont obi aussi, dans une
large mesure,  des principes permanents. Tout change, et pourtant il y
a un lment stable, des lois foncires de l'esprit.

Mais ce n'est pas de quoi M. Maurice Rostand s'inquite. Pour lui, le
romantisme, ce n'est que sensibilit, rverie douloureuse, pathtisme,
et suivant le titre mme de son recueil, _morbidezza_... On songera
peut-tre au mot fameux et si mal interprt de Goethe: J'appelle
classique ce qui est sain, et romantique ce qui est malade. Goethe
visait le romantisme mystique et moyengeux  la Schlegel. Dans cet
aphorisme, il se proclamait intellectualiste, humaniste et paen. Il
n'en est pas moins romantique, et Hugo pareillement, au vrai sens du
terme. Si M. Maurice Rostand n'aime que les maladies de l'me, on
conoit qu'il gote peu ces deux grands hommes. Ni l'auteur de
_Werther_, ni celui de la _Tristesse d'Olympio_, n'ont ignor l'amour,
ni la mlancolie, mais il faut reconnatre qu'ils taient fort bien
portants. D'ailleurs Racine, Chnier, Mathurin Rgnier, et mme Villon,
malgr ses carts de conduite, n'avaient pas une si mauvaise sant.
Peut-tre portaient-ils des pantoufles au coin du feu. La barbe,
qu'arboraient Socrate, Platon et les autres philosophes anciens, ne
diminue pas le gnie de Victor Hugo, qui n'a d'ailleurs laiss pousser
la sienne que dans la seconde moiti de sa vie, sur l'ordre du mdecin:
voir son mdaillon sous le pristyle du Thtre-Franais. Quant au
Panthon, il ne l'a pas demand, et ce spulcre assez glorieux ne
modifie pas son oeuvre, qui seule importe.

Il reste bien le chef de l'cole, le plus grand et le plus complet
reprsentant du romantisme, parce que ce n'est pas, mon cher Maurice
Rostand, ce que vous semblez croire. Le romantisme a t,  la fin du
dix-huitime sicle et au commencement du dix-neuvime, une rvolution
intellectuelle, esthtique, potique et critique, dont nous vivons
encore et dont les principaux rsultats sont acquis. Renaissance de
l'imagination et du lyrisme, dcouverte de la relativit humaine, de la
couleur locale et historique, des diverses formes du beau, entire
libert de la pense, abordant tous les grands sujets et repoussant
toutes les restrictions dogmatiques, tels sont les caractres essentiels
du romantisme, que Victor Hugo ralise tous avec une incomparable
matrise.

Un autre Gambetta! dit M. Maurice Rostand. Plaisanterie que Gambetta
lui-mme et juge dtestable. Et votre Musset n'est, devant Hugo, qu'un
petit garon. Vous trouvez qu'on lui marchande les honneurs?

        Toi, Musset, tu n'as rien, mais pourtant quelquefois,
        Un enfant qui te lit sent s'trangler sa voix...

Comment! il n'a rien? Il a sa statue  deux pas du lieu o l'on ne voit
que les ttes de Molire, Corneille, Racine et Hugo. Des gnrations
d'universitaires, Nisard et combien d'autres, y compris Taine, l'ont
prn et prfr  l'auteur des _Contemplations_! Il a encore pour lui
tous les potes qui, dsesprant d'atteindre  la perfection, invoquent
ses dfaillances de style comme excuses et se couvrent de son
patronage.

        Il a vcu, en s'puisant,
        Donnant son me triste et belle,
        Sans flatter aucune chapelle,
        Sans vouloir aucun partisan.

Allons donc! Il a trahi les romantiques et flagorn les acadmistes.
N'avez-vous donc pas lu _Dupuis et Cotonnet_, sans compter tant de vers
significatifs? Il y a nanmoins de beaux moments dans ses pomes, ses
comdies sont charmantes, c'est entendu. Il eut aussi du gnie, mais
beaucoup moins que Victor Hugo, et mme que Lamartine.

M. Maurice Rostand insiste et fait campagne pour la posie spontane et
purement sensible,  la Musset. Il dnonce le retour de Cathos, de
Voiture (qui n'est pas si mprisable), et la posie savante:

        Ah! si la posie, ternelle inquite,
        N'tait qu'une faon de disposer les mots,
        Mais tous les professeurs seraient de grands potes...

        Et nous savons pourtant qu'une larme de Dante
        En roulant sur sa joue a roul plus longtemps.

Personne, except M. l'abb Bremond, ne fait consister la posie
uniquement dans les mots. Encore M. Bremond croit-il qu'il y passe un
fluide mystique. Tout le monde sait qu'un professeur est matre de la
thorie, non de la pratique, et que pour disposer potiquement les mots,
il faut un don spcial. Il y faut aussi de la pense et du savoir.
Est-ce que Dante s'est born  verser des larmes? Il n'y eut jamais
posie plus savante... M. Maurice Rostand veut bien me mettre en cause
pour la seconde fois et prendre contre moi la dfense du pote selon ses
vues  lui:

        Tu te crois un pote! O mon Dieu! je souris.
        Pour quelques cris perdus dont ta douleur s'enchante!
        Mon pauvre enfant, Souday n'aime que Valry.
        Un pote? Tu n'es qu'un malade qui chante!

S'il n'est que cela, il a tort. Chanter ne suffit pas. Les ivrognes
chantent. Il faut chanter de belles choses, et avec art. Mon admiration
pour Valry, qui personnifie aujourd'hui la haute posie et la pure
raison, ne me rend point exclusif. Elle ne m'empche mme pas, malgr
bien des divergences, d'aimer les pomes de M. Maurice Rostand. Comme
son cher Musset, il produit trop vite et il se nglige trop souvent,
mais lui aussi il est dou: c'est un pote. S'il nonce des thories
discutables sur la posie, il en a la passion. Il proclame que c'est sa
raison de vivre:

            O mon cher travail, ma seule morphine...
        Si je n'crivais pas, je me serais tu.

Peut-tre son lot sera-t-il celui de tel aspirant  la gloire, si
capricieuse qu'il

        L'espre d'un chef-d'oeuvre et l'obtient d'un soupir.

Mais il y a bien autre chose qu'un Art potique pars, dans cette
_Morbidezza_. L'auteur y traite un grave sujet, qui n'intresse pas
seulement les lettrs ou les esthtes, mais tous les hommes, ou qui du
moins les intresserait s'ils y pensaient. Et sauf la partie pisodique
que j'ai signale, le livre de M. Maurice Rostand se distingue par une
remarquable unit. Ce n'est pas du tout un recueil htroclite et
factice. Si la mode n'tait pas aux morceaux courts et dtachs, depuis
le dcret d'Edgar Poe qui les a dclars seuls valables, M. Maurice
Rostand aurait pu les faire tous entrer dans une vaste composition
philosophico-symbolique comme Lamartine (_la Chute d'un ange_) et Victor
Hugo (_la Fin de Satan_, _Dieu_) en ont encore entrepris. Et par une
singularit frappante, alors que M. Maurice Rostand se range au parti de
la sensitivit pure et simple et du ramage d'oiseaux, beaucoup de ses
meilleurs vers ont un tour de quasi-dictatisme gnomique et sont frapps
en mdailles comme dans Corneille ou Voltaire. Ce soi-disant
ultra-romantique serait-il un classique qui s'ignore? Il est vrai que
son ami Musset a crit aussi la _Lettre  Lamartine_ et l'_Espoir en
Dieu_. Peut-tre M. Maurice Rostand finira-t-il par ressusciter
l'ptre. D'aprs lui,

        On n'a jamais aim la posie en France.

Mais si! On a beaucoup aim celle-l, et on l'aimera probablement
toujours. Elle a, d'ailleurs, son intrt.

Donc, c'est ici une longue protestation contre la mort, le nant et
l'athisme, une incessante aspiration  Dieu et  l'immortalit de
l'me. On a gard le souvenir d'une leon de Caro,  la Sorbonne, qui se
terminait par un beau mouvement d'loquence: Laissez-moi Dieu!
Laissez-moi Dieu! M. Maurice Rostand le reprend  son compte. Du reste,
on ne tient pas du tout  leur prendre leur Dieu. On le leur laisse trs
volontiers. Et l'on n'empche pas du tout Maurice Rostand, ni mme Caro,
d'tre immortels autrement que dans leurs crits. Je ne comprends pas
ces nobles indignations, renouveles de Musset encore (Dors-tu content,
Voltaire?... d'ailleurs Voltaire tait diste), contre tels ou tels
penseurs dont les vues ne semblent pas consolantes. Il ne s'agit pas de
cela, mais de savoir si elles sont solides. La science et la philosophie
n'ont pas pour objet de calmer les nerfs ou les vapeurs des gens
sensibles, mais de rechercher et d'tablir la vrit. Libre  vous
d'carter les thories qui vous dplaisent, mais il faudrait les rfuter
par des faits ou des raisonnements, et il ne suffit pas pour les
dtruire de crier qu'elles vous affligent. Du reste, sur leur qualit
vnneuse ou balsamique, les avis sont trs partags. picure est un
bienfaiteur de l'humanit, d'aprs Lucrce, et beaucoup de grands
esprits ont pens de mme, jusques et y compris Anatole France. Nombre
de sages ont d la srnit  ces perspectives, dont M. Maurice Rostand
se dsespre. Rappelez-vous Stendhal disant avec un sourire, aprs une
premire attaque qui en prsageait une autre: Je viens de me colleter
avec le nant, et ajoutant: Il n'y a pas de ridicule  mourir dans la
rue si on ne le fait pas exprs. Songez, d'autre part, aux effroyables
transes du grand croyant Pascal. L'au-del n'est-il pas angoissant pour
qui croit  un Dieu peut-tre irrit? La vie future ne serait pas
ncessairement une partie de plaisir. M. Maurice Rostand oublie la
possibilit de l'enfer. Il insiste sur l'horreur des sparations
dfinitives. Mais pour les tres chers qu'on a perdus, on peut prfrer
un sr repos  des chances terrifiantes. Quel enjeu! Lisez Pascal, vous
dis-je!

Au surplus, est-ce bien surtout de se retrouver l-haut en famille qu'il
s'agit dans la doctrine orthodoxe? Non, mais plutt de s'absorber dans
la vision batifique. M. Maurice Rostand ne tarit pas sur son amour des
cratures, au point qu'il accuse presque tout le monde de supporter la
vie et la mort par scheresse et indiffrence. Mais cet amour-l est
nettement blm par tous les sermonnaires et moralistes chrtiens, qui
ordonnent, mme ici-bas, de ne s'attacher qu' Dieu. M. Maurice
Rostand, malgr ses illusions, parat aussi loin du christianisme que de
l'intellectualisme, qui conseille la contemplation dsintresse des
ides impersonnelles, objectives et durables. Moyennant quoi, nous
augmentons ce qu'il y a en nous d'ternel, suivant Spinoza. De toutes
faons, aucun de nous ne prit tout entier. La conscience gotiste, le
sentiment du moi, n'a peut-tre pas l'importance que lui attribue M.
Maurice Rostand, qui en rclame la prennit  tout prix. En tout cas,
ce n'est pas grce  l'Ange du suicide ni par la schopenhauerienne
grve des vivants que nous assurerons notre passage aux Iles
Fortunes. Ce n'est pas non plus en suppliant Dieu d'exister, comme le
fait M. Maurice Rostand, en une Prire qui n'est que la plus touchante
des ptitions... de principe.

Un dernier mot. M. Maurice Rostand s'imagine que la vie n'est
supportable que

        Si l'on ne pense  rien et si l'on n'aime rien.

Et il se flatte d'tre un des trs peu nombreux qui ont un coeur.

        Jamais le coeur humain n'a tenu moins de place.

Je crois au contraire la vie extrmement intressante malgr tout pour
qui l'emploie  penser et la considre comme un moyen de connaissance
(Nietzsche). Quant  cet amour perdu des cratures, concentr sur une
seule, en un mot quant  l'amour proprement dit, je crois que si la
religion a fait beaucoup pour lui en en faisant un pch (Anatole
France), la mort fait au moins autant en le rendant si prcaire et par
l mme infiniment prcieux. Et certains vers de M. Maurice Rostand
indiquent qu'il s'en est dout. En quoi il se contredit un peu, mais
c'est permis aux potes...




STENDHAL ET VALRY


Je ne me lasse point de Stendhal, et je ne me lasserai jamais d'en
parler. On ne dira pas non plus qu'il se dmode. Que d'tudes d'ensemble
ou de dtail sur sa vie et ses oeuvres! Et sans compter les rvlations
d'ouvrages jusqu'ici indits comme _Une position sociale_ et le _Journal
de voyage_ de 1838, que de rimpressions! J'en aperois pour ces tout
derniers temps trois du _Rouge et Noir_, quatre de _Racine et
Shakespeare_! Et voici, en cours de publication, deux ditions des
oeuvres compltes: la magnifique et monumentale dition Champion, que
tous les stendhaliens ont besoin d'avoir dans leur bibliothque; la
charmante et si maniable dition Martineau, que ce format de poche
recommande aux plus pratiquants d'entre eux. Nous avons longtemps vcu
avec l'dition Lvy, et nous n'en dirons pas de mal. Si elle manquait un
peu de parure, elle compensait et compense toujours cette modestie par
le bon march. Mais louange et honneur  douard Champion et  Henri
Martineau, qui, sans tomber dans des excs de luxe et de prix pour
bibliophiles  dollars, servent si bien le matre et ses fidles.

J'ai toujours ador Stendhal, depuis que je l'ai dcouvert, dans ma
premire jeunesse, grce  Taine et  Paul Bourget, dont les tudes si
admiratives sur l'auteur de la _Chartreuse_ restent un de leurs titres 
mon respect et  ma gratitude. Qu'on ne dise pas que la critique ne sert
 rien! Mon beylisme invtr me fit accueillir avec joie la grande
dition enfin intgrale de _Lucien Leuwen_, que je ne connaissais, comme
tout le monde, que par Romain Colomb (incomplet), puis par Jean de Mitty
(inexact), et, je l'avoue, sans aucune inquitude, la prface de Paul
Valry. Non pas que je m'attendisse  un loge selon mon coeur, et les
bruits avant-coureurs taient des plus pessimistes. Press par divers
travaux, je n'avais pas encore pu lire cette prface que je la voyais
dj combattue avec indignation par un confrre, qui prenait violemment
la dfense de Stendhal. Celui-ci ne lui est certainement pas plus cher
qu' moi, et Valry le lui est peut-tre moins. N'allais-je pas me
sentir dchir? Cependant je restais assez calme. J'ai enfin lu, voire
relu, cette terrible prface, et je le suis encore.

D'abord on exagrait beaucoup, comme pour le fameux discours de
rception, aprs lequel une dame me disait, dans la cour de l'Institut:
Comment allez-vous faire, vous qui les aimez tant tous les deux?
Contrairement  la lgende, Valry n'avait pas reint son illustre
prdcesseur. Il laissait cela aux fanatiques, aux tartuffes et aux
illettrs. Il lui avait rendu des hommages dcents, et mme, par
endroits, chaleureux. C'est un prjug bien digne de notre poque
intuitionniste et belphgorienne que d'exiger des apothoses sans
nuances et de considrer toute rserve, toute discussion, comme un
reintement.

Pour Stendhal, Valry a nombre de mots trs sympathiques et trs
flatteurs. Il commence par dire qu'il a gard un dlicieux souvenir de
_Lucien Leuwen_, qu'il dcouvrit il y a trente ans dans l'dition Jean
de Mitty, et qu'il ne renie pas son plaisir de jadis. En sortant de
chez Mallarm, il lui arrivait de descendre la rue de Rome en compagnie
de Mitty, qui y frquentait galement, et de deviser avec lui sur
Stendhal ou Napolon. En ce temps-l, dit-il, je lisais passionnment
la _Vie d'Henri Brulard_ et les _Souvenirs d'gotisme_, que je prfrais
aux romans clbres, au _Rouge_, et mme  la _Chartreuse_. Les
intrigues, les vnements ne m'importaient pas... A Stendhal non plus,
qui juge le simple roman d'aventures bon pour les piciers et les femmes
de chambre. Je ne m'intressais, continue Valry, qu'au systme vivant
auquel tout vnement se rapporte: l'organisation et les ractions de
quelque homme; en fait d'_intrigue_, son intrigue intrieure... C'est
bien l'avis de Stendhal, et c'est ce qu'il a voulu mettre, c'est ce
qu'il a mis, dans ces deux grands romans, qui restent, je crois, ses
chefs-d'oeuvre, malgr l'intrt passionnant en effet de ses journaux
intimes.

Valry ajoute qu'il n'avait jusque-l rien lu sur l'amour qui ne l'et
ennuy, mais qu'il fut sduit, dans _Leuwen_, par la dlicatesse
extraordinaire du dessin de la figure de Mme de Chasteller, l'espce
noble et profonde du sentiment chez les hros, etc. Cependant, Valry
se dclare un lecteur impassible. Il s'tonnait d'tre touch. Car il
ne souffre pas de ne plus distinguer ses affections propres de celles
que communique l'artifice d'un auteur. Je vois la plume et celui qui
la tient. Je n'ai pas souci, je n'ai pas besoin de ses motions. Je ne
lui demande que de m'instruire de ses moyens. Mais _Lucien Leuwen_
oprait en moi le miracle d'une confusion que j'abhorre. Pourquoi? On
peut la taxer de bovarysme, mais M. Jules de Gaultier a dmontr
philosophiquement l'importance vitale de ce phnomne. En nous bornant 
la littrature, je crois bon et dlicieux pour tout le monde de se
laisser gagner par l'motion du pote ou du romancier, de s'identifier
mme en imagination  leurs personnages ou  eux-mmes.

On a ensuite tout le temps de se reprendre, d'examiner, de scruter et de
juger. Je crois mme qu'on ne s'instruit pleinement et qu'on ne juge en
connaissance de cause qu'aprs avoir pass par cet tat motif ou
imaginatif, qui est la base de l'enqute ou de l'tude critique. A la
rigueur, un expert peut apprcier d'un coup d'oeil et de sang-froid;
ainsi il abrge, mais c'est moins agrable, et peut-tre moins sr. Ce
qui est puril et vain, c'est la sensibilit instinctive de Margot qui
pleure  n'importe quel mlodrame et se donne toute  ce plaisir
rudimentaire, sans dsirer ni concevoir rien de plus. Ce qui est vrai
aussi, c'est que plus le lecteur (ou le spectateur) est affin, moins ce
plaisir-l lui suffit, et qu'il devient mme incapable de le goter dans
de trop mauvaises conditions esthtiques. Il lui faut absolument de la
pense et du style. Pour cette raison, Dumas pre, dont on s'amusait
tant jeune, ne se peut plus gure relire, dans l'ge mr, et
d'innombrables romans nouveaux, qui ont du succs, paraissent tout de
suite illisibles. En passant  la limite gomtrique, on comprend qu'ils
puissent l'tre tous pour un Valry. Mais quel triomphe pour un Stendhal
d'avoir tellement sduit, par une exception presque unique et vraiment
par miracle, ce prince des intellectuels!

Rien ne pourra dtruire ni amoindrir la porte d'un pareil tmoignage.
Mais l'altire vertu de Valry semble se reprocher cette faiblesse et en
garder rancune  son irrsistible vainqueur. Entre Stendhal et lui, il y
a des incompatibilits d'humeur ou de principe. Aussi va-t-il longuement
batailler.

Il commence par cette taquinerie, de trouver chez Stendhal du vaudeville
et de l'oprette. J'en trouve aussi. Mais savez-vous qui est l'inventeur
de l'oprette, d'aprs J.-J. Weiss? Homre, tout simplement. Il y en a
de tout ordre. Valry lui-mme nomme  ce propos (avec admiration) les
romans de Voltaire. Donc, rien de grave. Puis, coup de patte aux
beylistes. Une sorte d'idoltrie nave et navement mystrieuse vnre
le nom et les reliques de ce briseur d'idoles. Peut-tre, chez
certains, mais je prfre la navet du bon Ad. Paupe, par exemple, au
ton cavalier de quelques soi-disant stendhaliens, qui le prennent de
haut. S'il a bris des idoles, comment ne pas lui donner raison? Faut-il
les relever pour se dmontrer indpendant, et, pour s'affranchir,
restaurer un despotisme? Il n'y a pas de libert contre la libert. Rien
de mystique l-dedans. C'est une quation.

Une mystique de la passion ne m'apparat pas non plus chez Stendhal.
La passion est pour lui un fait, trs rel, trs positif,
malheureusement trs rare, mais donnant ici-bas  ceux qui en sont
capables le plus grand bonheur possible. Il y a des risques: il faut
savoir les affronter. La passion est une preuve d'nergie. Ce sceptique
croyait  l'amour. Sans doute, comme  un phnomne constat, dans la
mesure de l'exprience et sans hypothse transcendantale. Rien que de
purement humain! ... Il s'assurait par soi-mme que la vritable valeur
peut tre spare des vanits... Certes! Tout crivain se rcompense
comme il le peut de quelque injure du sort. Le sort a t assez injuste
pour Stendhal, mais il mprisait bien les hommes qui n'existent que par
leur situation. S'il a pu dsirer d'en obtenir une, ce n'tait pas pour
les avantages matriels, mais pour des bnfices plus nobles et plus
exquis. De mme on ne comprend rien  son Julien Sorel, si on le tient
pour un arriviste. Il se moque bien de l'argent et des places! Il ne
veut que causer ou aimer sur le pied d'galit dans la socit polie,
c'est--dire dans les conditions o la conversation et l'amour
atteignent leur _optimum_. Stendhal et ses hros favoris ne visent
jamais qu'aux plaisirs les plus raffins de l'esprit et du coeur.
L'ambition vulgaire et infatue leur parat bouffonne. Le ct dit
pratique de la vie leur chappe, ou n'est pour eux tout au plus qu'un
moyen.

D'o l'opposition entre Balzac et Stendhal, que Valry dfinit trs
exactement, mais sans en indiquer les raisons premires. Oui, pour
Stendhal, Napolon est un hros, un modle d'nergie, d'imagination, de
volont, une grande me pourvue d'un intellect prodigieusement net, un
amant de la grandeur idale, tandis que Balzac voit l'organisateur et
l'Empire, le Code civil, la Rvolution accomplie, consolide, matrise,
la socit rtablie, etc. Qu'est-ce  dire, sinon qu'il faut
reconnatre en Balzac un docteur s sciences sociales, un praticien, et
en Stendhal un pote? Je consens que Balzac soit peut-tre encore plus
grand romancier, mais je prfre Stendhal. Balzac s'enfonce trop dans la
matire et ses histoires de clerc d'huissier ctoient parfois l'ennui,
par exemple avec _Csar Birotteau_; ses ailes portent du plomb,
notamment avec _Louis Lambert_ et le _Lys dans la valle_. A Stendhal
nous devons le bienfait d'une conception de vie potique et romanesque,
en toute aisance et clairvoyance, sans ombre de fadeur ni de lourdise.
Il est vrai que ce qu'il ddaigne est ncessaire, mais ce qu'il estime
uniquement n'appartiendra et n'agrera jamais qu'au petit nombre, _to
the happy few_. Nulle affectation dans cette formule. C'est encore un
simple fait d'observation. La majorit s'intresse aux affaires, 
l'argent,  l'ordre social,  tout ce qu'on appelle le solide, et tant
mieux! L'abeille qui butine a besoin du ppiniriste. La fleur et le
miel sont cependant la meilleure part. Un Caliban gnial, c'est Balzac;
un Caliban industrieux, utile, bien dress, c'est le grand nombre. Mais
Stendhal est un Ariel.

Cela explique son cosmopolitisme, qui ne l'empche pas d'tre patriote,
et auquel Valry ne voit point de mal, raillant mme fort
spirituellement le culte des localits et des anctres, le besoin plus
ou moins profond de racines plus ou moins relles, et la nostalgie d'un
tat quasi-vgtal que ceux qui l'ont subi n'ont pas toujours
excessivement got. Quant aux petites manies de Stendhal,  ses cent
vingt-neuf pseudonymes compts par Paul Lautaud,  sa cryptographie
innocente, qui n'et pas tromp le plus novice policier, ce sont les
jeux d'une fantaisie qui s'broue. Aucune importance. Une signification
claire: le pied de nez aux conventions et aux puissances tablies.

Et voici la grande offensive de Valry. Ce Stendhal prise au-dessus de
tout le naturel et la sincrit? Cela n'existe pas. Cela est impossible.
On veut tre soi, c'est--dire unique? Alors on ne peut rechercher sans
contradiction la gloire littraire, qu'on n'achte qu'en se faisant
semblable pour plaire et en se transformant en une sorte d'manation du
public qu'il s'agit de conqurir. Tout homme connu est un camlon. Les
grands hommes font sourire certains hommes incommensurables. Voyez M.
Teste.

Bon! Mais M. Teste, c'est encore une limite. Dans la ralit courante,
il n'y en a pas moins des crivains qui font toutes les concessions pour
gagner la foule, d'autres qui n'en font aucune et ne servent que leur
idal qui est la plus pure essence de leur personnalit. Or,  cette
dernire catgorie appartiennent galement, quoique par des mthodes
trs diverses, Stendhal et Valry. La divergence importune plus Valry
que le trait commun ne l'apprivoise. Il prodigue les flches hostiles et
acres. Ce Stendhal soi-disant sincre joue la comdie de la sincrit
et le rle de lui-mme. D'abord il emprunte  Rousseau l'ide de nature.
Mais la croyance  un moi naturel dont la culture serait l'ennemie,
c'est une convention, puisque la nature est variable, l'amour mme est
appris, etc.

Je rponds que dj la nature de Rousseau est un mythe, et que le
naturel de Stendhal en diffre beaucoup. Car Rousseau combat en effet
jusqu' un point la culture, mais Stendhal l'exalte. Celui-ci raffole de
sociabilit, d'urbanit, d'esprit dlicat et demande mme qu'on
instruise les femmes, par souci de l'amour. Son naturel est relatif 
des sentiments ultra-civiliss, dont il rclame l'expression vive et
directe, sans hypocrisie ni philistinisme prudhommesque. Il n'est
l'adversaire que de la sottise, de l'emphase, de la bassesse, de la
scheresse, de toutes les choses ennuyeuses, mdiocres et banales.

En littrature, insiste Valry, le vrai n'est mme pas concevable,
puisque tout travail littraire implique l'effort et l'artifice. La
volont mme d'tre sincre est donc un principe de falsification...
Oui, en un sens, mais trop subtil pour rfuter pertinemment Stendhal,
qui ne s'exprime pas en mtaphysicien. Celui-ci a lui-mme parl
d'idaliser pour faire plus ressemblant. Il n'ignore pas l'artifice, et
s'impose l'effort, mais pour donner l'impression de vrit et de
simplicit, comme Boileau avait entran Racine  faire difficilement
des vers faciles. C'est une thorie qui, dans son domaine, se tient trs
bien.

Ce qu'il faut accorder, c'est qu'elle n'est pas la seule, et que
Stendhal a trop dogmatis en ce point. Ne va-t-il pas accuser
Chateaubriand et Hugo de charlatanisme? Ah! non. Je conviens que ce
n'tait pas tolrable et que cela criait vengeance. Les artistes
conscients et volontaires ont exerc des reprsailles. Hugo, Flaubert et
autres se sont dfendus en dnigrant Stendhal.

Mais le critique objectif et impartial conclut que les deux camps ont 
la fois raison et tort. Le beau style et le style vrai sont galement
lgitimes. D'ailleurs le beau style est vrai  sa manire et le style
vrai peut avoir sa beaut. Stendhal d'une part, Hugo, Flaubert, Valry
de l'autre, sont trop exclusifs dans leur antagonisme, mais nous ont
donn des merveilles, toutes prcieuses, quoique de genres diffrents.
Et les querelles d'cole ont leur intrt, mais avant tout les
chefs-d'oeuvre!

Stendhal entreprit d'crire _Lucien Leuwen_ en mai 1834, et y travailla
jusqu'en septembre 1835, tant consul  Civita-Vecchia, puis le laissa
inachev. Un livre contenant tant de traits satiriques contre le
gouvernement n'tait pas immdiatement publiable. Il attendit la chute
du rgime, ou sa propre mise  la retraite. La mort le surprit en 1842,
sans qu'il et pu mettre la dernire main  ce grand roman qui, conu
entre _le Rouge et le Noir_ (1830) et la _Chartreuse de Parme_ (1839),
et t comparable  ces deux chefs-d'oeuvre. Stendhal y tenait si bien
qu'il avait rdig plusieurs dispositions testamentaires, lguant le
manuscrit  sa soeur Pauline, ou, si elle tait devenue dvote, 
Romain Colomb ou  un autre de ses amis, exprimant, en outre, le dsir
qu'un homme de got corriget le style, supprimt les redites, mais
respectt les extravagances. Entendez les audaces. Le sicle est si
adonn  la platitude que ce qui nous semble extravagance en 35 sera 
peine suffisant pour amuser en 1890. Il se mfiait, pour le fond, d'un
diable d'diteur eunuque, et pour le style d'un partisan de
l'affectation  la mode. Ne pas demander les soins de MM. Jules Janin,
Balzac, mais, par exemple, prier M. Ph. Chasles... Stendhal dtestait
aussi le style acadmique (Villemain, Saint-Marc-Girardin, l'abb
Delille....) Mrime est galement dsign comme correcteur possible
dans l'avant-propos de M. Henry Debraye, mais non dans les testaments
qu'il reproduit  la fin du quatrime volume. On sait que Stendhal a
reproch  Clara de tomber parfois dans un style un peu portier.

Les dix-huit premiers chapitres de _Lucien Leuwen_ ont t dits en
1855 par Romain Colomb, sous ce titre: _le Chasseur vert_ (dans le
volume des _Nouvelles indites_, chez Michel Lvy). Il en possdait en
effet un texte qu'on pouvait considrer comme presque dfinitif, dict
par Stendhal, et assez diffrent du premier jet autographe qui nous est
rest. Mais une partie de cette copie dicte est perdue. A en juger par
ce qui en subsiste, Romain Colomb, sur qui je partage la bonne opinion
de M. Martineau, semble s'tre acquitt assez honntement de sa tche.
Dans les nombreuses notes de l'dition Champion, M. Henry Debraye ne
relve que deux extravagances supprimes par Romain Colomb. A propos
d'un vieux gnral, sur la tte duquel on entrevoyait un nuage de
fausset, Stendhal avait crit: On voyait que l'Empire et sa servilit
avaient pass par l. On sait que le jacobin Henry Beyle, enthousiaste
des armes de la Rpublique et du Bonaparte de la campagne d'Italie,
admira toujours le gnie de Napolon, mais ne lui pardonna jamais de
s'tre fait empereur et despote. On conoit jusqu' un certain point que
le pauvre Colomb ait jug cette phrase dangereuse en 1855,  cause de la
censure impriale. Plus loin, Lucien Leuwen se disait: Qu'est-ce qu'on
estime dans le monde que j'ai entrevu? L'homme qui a runi quelques
millions, ou qui achte un journal et se fait prner pendant huit ou dix
ans de suite. N'est-ce pas l le mrite de M. de Chateaubriand? Comme
Chateaubriand tait mort en 1848, il n'y avait plus le moindre risque de
reprsailles  publier cela en 1855. L'excellent Colomb trouva que
c'tait trop injuste. Il n'avait pas tout  fait tort. Stendhal, qui met
plusieurs fois en note: C'est un rpublicain qui parle, pour expliquer
certaines vivacits de Lucien Leuwen, aurait pu inscrire aussi cette
injustice au compte de son hros. Cependant, il a lui-mme toujours
dtest Chateaubriand, par raison d'cole, et s'est bien souvent permis
sur diffrents sujets des boutades volontairement hyperboliques, qu'il
ne faut pas prendre  la lettre.

Romain Colomb avait estim que la suite du roman n'tait qu'une bauche
trop imparfaite pour tre soumise au public. Il ne pouvait savoir que la
gloire de Stendhal grandirait prodigieusement et que tout de lui nous
intresserait, mme de simples brouillons. Il y avait, d'ailleurs,
beaucoup mieux que cela, dans le manuscrit de _Lucien Leuwen_.

Jean de Mitty conserve le mrite d'avoir t le premier  le sentir. Il
copia _Lucien Leuwen_  la bibliothque de Grenoble et le publia en 1894
chez Dentu. Comme Valry, qui plaide en sa faveur, j'ai connu Mitty, et
je puis garantir sa ferveur stendhalienne. C'tait un lettr et un bon
crivain. Je trouve M. Henri Debraye beaucoup trop dur. Il est vrai que
Mitty prit de fortes liberts, et que son texte n'est ni scrupuleusement
exact, ni mme tout  fait complet. Il a coup notamment trois chapitres
de la seconde partie (LV, LVI, LVII), qui n'taient qu'pisodiques, mais
utiles, surtout les deux derniers, o Lucien se relevait  ses propres
yeux en usant de son pouvoir comme secrtaire du ministre pour accomplir
sournoisement quelques bonnes actions. Mais Mitty, en abrgeant et
retouchant un peu, a certainement cru servir Beyle et remplir le rle
pour lequel celui-ci avait pens  Philarte Chasles. Mitty aurait
souhait un succs de librairie, et s'adressait aux lecteurs de romans
du type ordinaire, non, comme M. Henri Debraye, aux membres de l'idal
Stendhal-Club, qui veulent tout voir et tout savoir de leur matre et de
ses originaux. En somme, toute critiquable qu'elle est, l'dition Mitty
a fait plaisir et rendu service en son temps. M. Debraye va jusqu' la
traiter d'adaptation, mais il ajoute intelligente et habile. Eh!
c'est beaucoup.

Il va de soi que je prfre l'dition critique et vraiment intgrale de
M. Debraye, avec ses notes et ses variantes. Enfin, nous n'ignorons plus
rien de _Lucien Leuwen_. M. Debraye a d'abord reproduit le _Chasseur
vert_, puis donn tout le reste, en reprenant mme le texte primitif et
autographe des dix-huit premiers chapitres tel qu'il tait avant la
dicte, de sorte que si l'on veut simplement suivre le fil du rcit sans
comparer les deux versions, on peut sauter les deux cent trente-cinq
premires pages du second volume.

Vous vous rappelez que Lucien Leuwen, renvoy de l'cole polytechnique
pour avoir pris part  une manifestation rpublicaine, est nomm
sous-lieutenant de lanciers  Nancy par l'influence de son pre, riche
banquier parisien. La banque avait bien droit  son ge d'or, qui valait
mieux financirement que celui du papier. Elle l'obtint sous la
monarchie de Juillet. M. Leuwen est charmant. Il dclare que c'est
impoli de parler de choses srieuses  un pauvre homme de soixante-cinq
ans. Il ne craint que deux choses au monde: les ennuyeux et l'air
humide. Chicaner le gouvernement? Non! Il faudrait se fcher, blmer,
tre triste. M. Leuwen s'occupait tout juste de ses affaires, et
davantage de ses plaisirs. On le voyait moins  la Bourse qu'au foyer de
la danse. C'est un prcurseur des aimables sceptiques  la Capus ou
comme le Parisien de Gondinet, qui n'exprimait jamais aucune opinion sur
personne, ni sur rien, trouvant que c'tait inutile. Le srieux de son
fils l'inquite. J'ai bien peur, dit-il  sa femme, que ce ne soit qu'un
plat homme de mrite.

De ce pre, Lucien tient son got pour les raffinements d'une ancienne
civilisation. Vivre sans conversation piquante, est-ce mener une vie
heureuse? Sincre admirateur de la Rvolution, il se demande s'il
n'aimerait pourtant pas mieux les distractions d'une cour corrompue que
l'ennui d'une dmocratie vertueuse et puritaine. Stendhal tait ainsi.
Lucien, ne pouvant se rsigner  la solitude ou  l'estaminet, manoeuvre
adroitement pour pntrer dans la socit aristocratique de Nancy, qui
exclut les fonctionnaires et les officiers de l'usurpateur
Louis-Philippe. Il est bien forc de feindre des sentiments qu'il n'a
pas. Eh quoi? dira-t-on, ce personnage sympathique est donc un
hypocrite? Pas plus que Julien Sorel, ni que le Don Juan de Molire.
Toute la responsabilit de cette comdie incombe aux sots qui la rendent
obligatoire et dont on se moque _in petto_ en les mystifiant, sans leur
demander autre chose que quelques soires agrables, ni faire tort 
personne. Rien de commun avec l'hypocrisie d'un escroc comme Tartuffe ou
celle des exploiteurs politiques de la foi populaire, tant dtests de
l'anticlrical Henri Beyle. Je note qu'entendant les ultras de Nancy lui
expliquer qu'il n'y a de salut pour l'ordre social que dans la
domination de l'glise, Lucien se garde de les contredire, mais se
rappelle que, d'aprs son pre, c'est la haine pour les prtres qui a
fait tomber Charles X. Tel est aussi l'avis de M. de La Gorce et de M.
Louis Bertrand, qui ne s'en est pas cach dans un article du _Figaro_.
Il est vrai que l'antique alliance du trne et de l'autel semblant
dsormais rompue, chacun des deux partis s'empresse de dclarer qu'il
tait dupe.

Aprs cette premire partie consacre aux ridicules de la socit
provinciale, encadrant les chastes amours de Lucien et de l'adorable Mme
de Chasteller, que l'infme docteur Du Poirier fait passer pour coupable
en jouant un vaudeville de faux accouchement clandestin, l'amoureux naf
et dsespr revient  Paris, o son pre le donne pour chef de cabinet
 M. de Vaize, ministre de l'Intrieur, et nous avons une plaisante
tude de moeurs politiques. Ici encore les pharisiens pourraient affecter
quelque tonnement. M. Leuwen a prvenu Lucien. Pour russir dans ce
domaine, il faut lcher les scrupules; l'art de gouverner implique le
mensonge et la friponnerie. Ce spirituel cynique dit  son fils: Sois un
coquin! Il ajoute qu'il sied de traiter toujours un ministre comme un
imbcile, parce que celui-ci n'a pas le temps de penser. Et Lucien, qui
n'a mme pas l'excuse de la ncessit, accepte ce rle, lui qui avait
des aspirations hroques et se proclamait indiffrent  tout, except 
sa propre estime!

Oui, d'abord par dfrence pour son pre, tout en le trouvant bien
tyrannique, puis par dcouragement et dgot de tout aprs sa dception
sentimentale qu'a machine le Diafoirus de Nancy, enfin par le mme
apptit de sociabilit qui l'avait pouss dans les salons bien pensants
o il crut rencontrer le bonheur en la personne de la lgitimiste Mme de
Chasteller. Dans ceux du monde orlaniste  Paris, il pourra observer,
causer, connatre des types curieux, des hommes clbres, de jolies
femmes. Il s'assure un fauteuil d'orchestre et un coupe-file. Ce n'est
pas sa faute si certaines compromissions s'imposent  qui veut voir de
prs la comdie humaine et ne pas trop s'ennuyer. Rien ne rend mchant
comme le malheur et l'ennui: voyez les prudes! Lucien ne tombera jamais
dans la mchancet. Il stipule qu'il ne trempera dans aucun crime ni
dans aucune opration sanglante. Et il garde son idal. Heureux qui
draisonne par amour! Heureux qui a une passion! La vieillesse n'est que
l'absence d'illusion et le renoncement  cette bienfaisante folie.

Lucien est donc ml  diverses intrigues policires (l'affaire Kortis)
ou lectorales, racontes d'une faon impayable. Il est mal rcompens
de ses peines. M. Leuwen pre, qui a eu la fantaisie de devenir dput,
se venge de ce mauvais procd en renversant le ministre. Oncques ne
vit-on comptes rendus parlementaires aussi gais que ceux de Stendhal.
Entre tant, le machiavlique M. Leuwen a promis  la belle Mme Grandet
de faire son mari ministre  condition qu'elle ft la matresse de
Lucien. Mais il commet la gaffe de dcouvrir ce pot au rose  Lucien,
qui s'tait cru aim pour lui-mme. Le jeune homme quitte Mme Grandet,
qui d'intrigante se mue en amoureuse sincre et dsole. Drame poignant!
Mais M. Leuwen meurt,  peu prs ruin, et Lucien est nomm secrtaire
d'ambassade  Rome.

Il devait y avoir une troisime partie, qui nous et introduits dans la
socit romaine, papaline et cosmopolite, que Stendhal connaissait si
bien. C'est dommage qu'il ait renonc  ce dveloppement, craignant
d'tre trop long. Il avait commenc en 1832 un roman intitul _Une
position sociale_ qu'il pensa un instant utiliser pour cette fin de
_Lucien Leuwen_. On y assiste en effet au flirt d'un secrtaire
d'ambassade, alors nomm Roizand, avec l'ambassadrice, duchesse de
Vaussay, femme au coeur tendre et noble, mais domine par de fortes
convictions religieuses et la peur de l'enfer. Elle a pu avoir des
amants. On l'aura enleve, elle ne se sera pas donne. De mme que le
Misanthrope de Molire hait les hommes pour les avoir trop aims, la
dvotion de Mme de Vaussay est  base d'amour, et non de haine comme
c'est, d'aprs Stendhal, le cas le plus frquent.

Ici un passage admirable: De temps en temps, par un reste d'instinct
qui perait  travers son enivrement, Roizand voulait ramener la
conversation au tour scintillant de vrit, mais glac, de deux
intelligences clestes, mais, comme telles, dpourvues de sensibilit.
Tels deux anges qui, voyant tout par la position leve o ils sont
placs prs de l'tre suprme, mais trangers  la haine comme 
l'amour, sentiments qui viennent galement de la faiblesse, auraient
raisonn entre eux sur quelqu'une des actions sublimes de leur Dieu.
Voil un intellectualisme  satisfaire Valry! D'autre part, on lisait
dans le _Chasseur vert_: Dans la simplicit noble du ton qu'il osa
prendre spontanment avec Mme de Chasteller, Lucien sut faire
apparatre, sans se permettre assurment rien qui pt choquer la
dlicatesse la plus scrupuleuse, cette nuance de familiarit dlicate
qui convient  deux mes de mme porte, lorsqu'elles se rencontrent et
se reconnaissent au milieu des masques de cet ignoble bal masqu qu'on
appelle le monde. Ainsi des anges se parleraient qui, partis du ciel
pour quelque mission, se rencontreraient par hasard ici-bas. Notez que
ce sacripant de Stendhal ne croyait ni  Dieu ni  diable, ni  d'autres
anges que les femmes aimes et ainsi nommes par mtaphore. Et convenez
donc qu'il avait un certain sens du symbole.

Que ft-il advenu de Roizand ou de Lucien Leuwen  Rome? Certaine note
de Stendhal indique que l'ambassadrice aurait peut-tre cd. Il semble
pourtant que soit par prcaution, soit par remords, elle aurait fait
rappeler  Paris l'entreprenant secrtaire. De toute faon,  la fin de
cette troisime partie, ou de la seconde lorsqu'il ne dut plus y en
avoir que deux, il tait dcid que Lucien Leuwen, qui  travers ses
aventures n'avait jamais oubli Mme de Chasteller, la retrouverait 
Fontainebleau, qu'il y aurait rconciliation et finalement mariage. Et
voici encore une belle ide. Lucien l'aimait tant qu'il lui pardonnait
et lui offrait de l'pouser, la croyant encore coupable. Et ce n'est
qu'aprs avoir obtenu cette preuve d'amour qu'elle dmontrait son
innocence, calomnie par l'odieuse bouffonnerie obsttricale du docteur
et jsuite Du Poirier. Cet picurien de Stendhal avait le sentiment de
la grandeur et l'me chevaleresque. D'ailleurs, il adorait profondment
Corneille.

Relisez _Lucien Leuwen_ dans l'dition Debraye. C'est inachev. Ce n'est
qu'bauch en certains endroits. Mais, suivant son expression, Stendhal
avait couvert la toile. C'est toujours dlicieux, souvent trs beau.

Et lisez le _Journal de voyage_ de 1838, rest jusqu'ici indit, que
vient de nous offrir M. Louis Royer. C'est une suite aux _Mmoires d'un
touriste_, que Stendhal attribuait  un marchand de fer, ancien
commis-voyageur, comme Taine imputera ses _Notes sur Paris_  M.
Graindorge. Mais il n'y a rien de Gaudissart chez Stendhal lui-mme, qui
est bien l'esprit le moins vulgaire, le plus fin, en mme temps que le
plus libre et le plus exempt de prjugs ou de prudhommisme. Peu nous
chaut qu'il se soit document sur l'architecture chez Mrime ou Millin.
C'est son esprit toujours si personnel et incoercible qui nous importe.
A Bordeaux, en 1838, comme il vnre Montaigne et Montesquieu, dont M.
Franois Mauriac ne parlera mme pas dans un livre sur sa ville natale!
Le grand pre Gagnon avait rvl au jeune Beyle les joies de la
lecture, que nos contemporains, ne lisant qu'eux-mmes sans doute, ne
souponnent plus. Bonheur d'avoir pour mtier sa passion. tat de
Dominique. A Toulouse, il constate que la bonne compagnie approuve
encore la condamnation de Calas, et qu'on a rang parmi les Illustres
un obscur conseiller qui a eu le mrite de faire brler vif l'athe
Vanini. En revanche, le grand mathmaticien Fermat, n'ayant fait brler
personne, a d attendre cent ans cet honneur. Hlas! je vais passer
pour un homme mchant, toujours par suite du mme vice: le sot amour
pour la vrit, qui fait tant d'ennemis. Stendhal avait fait de la
critique...

Sans penser prcisment du mal de la _Vie de Stendhal_ de M. Paul
Hazard, je dois pourtant avertir que c'est un ouvrage superficiel,
au-dessous du sujet, et gt,  et l, par des pointes d'ironie
intempestive. M. Paul Hazard n'a pas les ridicules de l'ineffable
Stryienski, mais il en tient un peu.




H. DE BALZAC

_La Vieille Fille._


Voici une nouvelle dition fort lgante de la _Vieille Fille_, de
Balzac, avec une intressante prface de M. Lon Pierre-Quint.

Le texte a t tabli d'aprs un exemplaire o Balzac avait fait des
corrections manuscrites, et qui se trouve dans le fonds Lovenjoul 
Chantilly. On sait qu'il n'est pas facile de pntrer dans cette chasse
garde des membres de l'Institut. On se rjouit de cette exception. A
vrai dire le dtail du style n'est pas ce qui importe le plus chez
Balzac. Mais enfin cela vaut mieux. Je m'tonne un peu de ces quelques
lignes du nouvel diteur, s'excusant d'avoir respect certains tours
particuliers--comme si cela n'allait pas de soi--et donnant cet exemple
inattendu: C'est volontairement et non par erreur que nous avons
imprim _au service de Russie_. Je le pense bien! Balzac se piquait
d'tre, avec Hugo et Gautier, un des trois hommes qui savaient le mieux
la langue. En tout cas il vivait en un temps o elle n'tait pas
gnralement ignore des crivains  la mode. _Au_ _service de Russie_
tait la forme universellement adopte  la bonne poque, pour tout
militaire servant dans une arme qui n'tait pas celle de son pays
natal. Maurice de Saxe fut gnral au service _de_ France, le pre de
Benjamin Constant, colonel au service _de_ Hollande, etc. _Au service de
la..._ est une platitude moderne.

Nous sommes dans la ville d'Alenon, au dbut du rgne de Louis XVIII.
La premire partie, _la Chaste Suzanne et ses deux vieillards_, est un
peu trange et n'a pas de rapports trs troits avec ce qui suit. Cette
chaste Suzanne est une jolie blanchisseuse, qui a de l'ambition et
dcide d'aller jeter son bonnet par-dessus les moulins de Paris. Il lui
faut une premire mise de fonds, pour le voyage et la toilette. Elle va
en demander successivement  deux vieillards, qui ne sont pas si
dcrpits, tant de simples quinquagnaires, le chevalier de Valois et
M. Du Bousquier. A chacun d'eux, elle se dclare enceinte de ses oeuvres.
C'est un mensonge. Ils ont tous deux de bonnes raisons de se croire
innocents de cette prtendue paternit. Mais ils ont pris avec cette
ingnue quelques privauts compromettantes. Le chevalier de Valois, qui
est pauvre, se borne  un menu cadeau. M. Du Bousquier, tant riche
(2.500 francs de rentes), lche 600 francs. Tous deux exigent une
absolue discrtion. Ils ont besoin de ne point passer pour mauvais
sujets, tant l'un et l'autre candidats  la main de Mlle Cormon.
Suzanne disparat et ne servira plus  rien. Nous arrivons  la seconde
partie et au sujet.

La vieille fille, c'est Mlle Cormon, une des plus opulentes hritires
du dpartement (18.000 francs de rentes en terres), et ge de
quarante-deux ans en 1815. Sans tre prcisment jolie, elle avait de la
fracheur: elle en a encore, bien qu'un peu empte. Elle est d'une
excellente famille, sur les confins de la haute bourgeoisie et de la
noblesse. Elle a un salon influent, que l'aristocratie ne ddaigne pas.
Avec sa fortune norme, ou rpute telle en cet ge d'or, comment ne
s'est-elle pas marie? Elle dsirait un gentilhomme et, sous la
Rvolution, elle a craint le tribunal rvolutionnaire. Sous Napolon,
elle ne voulait pas d'un officier qui l'aurait laisse seule.
Souponneuse et fire, elle tenait  n'tre pas pouse pour sa dot.
Enfin, elle tait fort pieuse, ignorante comme une carpe, et
mdiocrement intelligente. Les gens du pays la disaient un peu
bestiote. Balzac n'hsite pas  crire: Ayons le courage de faire une
observation cruelle par un temps o la religion n'est plus considre
que comme un moyen par ceux-ci, comme une posie par ceux-l. La
dvotion cause une ophtalmie morale... En un mot, les dvotes sont
stupides sur beaucoup de points. Et il note que le noble chevalier de
Valois, voltairien comme nombre de ci-devant, prtendait qu'il est
extrmement difficile de dcider si les personnes stupides deviennent
naturellement dvotes, ou si la dvotion a pour effet de rendre stupides
les filles d'esprit.

Ce voltairianisme un peu facile semble amuser beaucoup Balzac, et ne le
scandaliser aucunement. C'est pourtant lui qui se vantera d'avoir crit
la _Comdie humaine_  la lumire de ces deux vrits ternelles: la
religion et la monarchie. M. Lon Pierre-Quint voit l, non sans raison,
une petite difficult. Il l'explique par ce fait, qui me parat
incontestable, que Balzac est un romancier n, chez qui le romancier
l'emporte sur le penseur. Aussi est-il l'esclave de la ralit... Une
fois qu'il a constat la foi religieuse de son hrone, il en tudie les
consquences, objectivement, mme si elles sont contraires  ses ides
politiques et philosophiques... Le plaisir de voir les choses telles
qu'elles sont et la force de la curiosit l'emportent sur ses passions
intellectuelles...

Rien de plus juste, sous cette rserve, que la curiosit du rel,
l'objectivit, la volont de voir clair dans ce qui est, me parat une
passion intellectuelle au premier chef, la plus intellectuelle ou mme
la seule de cet ordre entre celles qui ont domin et tiraill Balzac.
Ses passions ou ides politiques et philosophiques appartenaient  une
tout autre sphre, et ne s'inspiraient certes pas des purs intrts de
l'esprit. Il n'tait mme pas de ceux qui, suivant son expression, ne
considraient plus la religion que comme une posie. Le plus illustre de
ceux-l, c'tait Chateaubriand. Balzac s'est implicitement dsign
lui-mme parmi ceux qui ne la considraient que comme un moyen: entendez
un moyen de raction et de conservation sociale. Ce pragmatisme, ce
catholicisme d'tat, qui a brillamment fleuri par la suite, et qui
s'accommode d'un parfait scepticisme ou d'un athisme radical, mais
sotrique, reconnat en Balzac un de ses premiers matres. M. Paul
Bourget en a beaucoup jou dans ses romans de propagande et en a
toujours su gr  Balzac, tout en tant devenu pour sa part un croyant
complet. Mais Balzac n'tait pas croyant; il n'tait complet que comme
ractionnaire et membre du grand parti de l'ordre  tout prix.

Je suis partisan de l'ordre, et j'admets que le maintien d'une socit
rgulire est indispensable mme au progrs de l'esprit, que l'anarchie
noierait dans une dbcle totale. Mais d'abord la libert, dont Balzac
ne tenait pas compte dans son systme politique, me semble galement
ncessaire. Ensuite et surtout, il n'y a de pleinement intellectuel que
l'unique souci et le respect absolu de la vrit. Un intellectualiste
doit la concilier avec le salut public, et non point la lui sacrifier
comme  un Moloch. Balzac et son cole ne rsolvent pas le problme,
puisqu'ils en suppriment une des deux donnes fondamentales. Enfin, tout
en m'accordant au fond avec M. Lon Pierre-Quint, je dplore sa
terminologie. Il est trop ais, mais singulirement nuisible, de
dnigrer l'intelligence en la dfinissant d'une faon arbitraire, qui
peut aller, comme on le voit ici, jusqu' la ngation et au contrepied
du vrai sens. Ce sophisme de vocabulaire est minemment bergsonien, je
suis oblig de le dire, et n'en vaut pas mieux pour cela.

Mlle Cormon, dvore du dsir de se marier, avait donc le choix, au
moment o Balzac prend son rcit, entre trois prtendants: d'abord le
chevalier de Valois, gentilhomme dcav, mais spirituel et fin,  qui
elle reproche secrtement et navement son aspect de gringalet (car
l'innocence n'empche pas l'instinct, et avec sa manire un peu lourde
de mettre les points sur les _i_, Balzac signale qu'une pouse
chrtienne a besoin d'un mari robuste, prcisment parce que ses
principes religieux lui dfendent de le tromper); secondement, M. Du
Bousquier, un peu plus jeune et taill en hercule, qui semble offrir
toutes garanties, mais que disqualifie ce vice rdhibitoire d'tre un
ancien jacobin (aussi la vieille fille l'a-t-elle refus, malgr sa
femme de chambre Josette qui lui disait: Comment, rpublicain? Il
n'aimait pas tant que cela la Rpublique, puisqu'il la volait. O
candeur! Du Bousquier, fournisseur des armes, a t en effet disgraci
comme concussionnaire par le premier consul); troisimement, le jeune
Athanase Granson, vingt-trois ans, crivain de gnie en esprance, pour
l'instant sans le sou, et qui nanmoins n'aime pas cette demoiselle de
vingt ans plus ge que lui pour son argent, mais pour elle-mme. Un
amour si disproportionn nous parat plus bizarre qu' Balzac, qui sans
doute se souvenait de sa _dilecta_: mais il ne l'avait pas pouse. Cet
Athanase ferait peut-tre un personnage des plus curieux, si le
romancier en avait mieux analys le caractre, mais il le traite
sommairement, et lorsque ce jeune original se jette de dsespoir  la
rivire, Mlle Cormon ne s'tant mme pas aperue qu'il l'aimait, ce
suicide nous surprend sans nous mouvoir beaucoup plus qu'un fait divers
quelconque.

Mlle Cormon croit avoir dcouvert le parti rv et s'emballe follement
lorsque arrive le vicomte de Troisville, celui qui avait t au service
_de_ Russie. Patatras! Ce noble migr est mari  une princesse russe
depuis seize ans. En l'apprenant, Mlle Cormon se trouve mal. Pour
chapper au ridicule, il lui faut absolument faire une fin. Par un
hasard fcheux, le chevalier de Valois arrive quelques minutes trop tard
pour formuler sa demande officielle, quand celle de M. Du Bousquier
vient d'tre agre. Le succs, aprs l'incident Troisville, tait 
celui qui se prsenterait le premier. C'est ainsi que toute une destine
peut dpendre d'une montre qui retarde ou d'un fiacre trop lent.

M. Du Bousquier sera un mari de qualit imparfaite: un tyran domestique,
qui dpossde sa femme de l'autorit dont elle avait la dlicieuse
habitude. C'est d'aprs Balzac, un plaisir pour tout le monde, mme pour
les hommes suprieurs: c'est toute la vie des tres borns. Le second
point est sans doute exact: d'o la surabondance des mesdames Jordonne,
et l'ardeur de tant de suffragettes. Je doute que Balzac et t grand
partisan du vote des femmes, et qu'il et compt dessus pour lever la
moyenne intellectuelle du corps lectoral. Avec ou sans dvotion, il est
certain que si aucune femme n'a eu de gnie jusqu' prsent, et s'il ne
manque pas cependant d'hommes assez stupides, le record de la btise a
t tabli par d'innombrables portires sigeant  tous les tages, dont
quelques-unes peuvent mme s'habiller rue de la Paix. Mais la premire
partie de ce mme aphorisme donne des doutes sur l'intellectualisme de
Balzac et rend compte de sa manie politique. L'homme de pense ne tient
aucunement  exercer aucune autorit pratique et mme cela
l'assommerait. Il ne souhaite tout au plus qu'une certaine influence de
ses ides sur les esprits capables de les comprendre.

Pendant deux ans, la nouvelle Mme Du Bousquier est amoureuse et
heureuse. Puis elle se dsole de n'avoir pas d'enfant, et en tirant
habilement les vers du nez  cette bestiote, des commres dcouvrent
que c'est la faute de M. Du Bousquier, simple Hercule en peinture. La
pauvre Mme Du Bousquier, aprs plusieurs annes de mariage, mourra
vierge ou au moins demi-vierge. Balzac ne prcise gure, et ce n'tait
pas commode, du moins en termes honntes. On n'est mme pas tout  fait
sr de ce qu'il a voulu insinuer. Dans sa pntrante et ingnieuse
prface, o il constate aussi cette obscurit, M. Lon Pierre-Quint le
flicite nanmoins d'avoir effleur la psychologie sexuelle, avant Freud
et Proust. Oui, mais mme avec la licence actuelle, qui n'et pas t
tolre au temps de Balzac, c'est un domaine bien limit et monotone,
dont on a vite fait le tour. Et Proust a beaucoup de talent, mais le
comparer comme le fait M. Lon Pierre-Quint,  Sophocle,  Spinoza et 
Goethe, me parat une hyperbole un peu forte.

Au total, cette _Vieille Fille_ se lit, ou se relit, sans ennuyer un
instant et en ne choquant que de place en place (par exemple dans les
descriptions dgotantes de la dchance du chevalier). Mais ce n'est ni
un des plus grands romans de Balzac dans aucun sens du terme, ni un des
plus beaux. A tous gards, et mme matriellement, c'est un peu court.




LE CENTENAIRE DE TAINE


J'ai lu Taine, au lyce, avec passion, avec dlices. C'est lui qui m'a
initi  la haute vie intellectuelle,  l'ivresse de la pense libre.
Tout autre enseignement me parut alors conventionnel et pdant. Enfin,
je dcouvrais un homme qui n'aimait que le vrai: _veritatem unice
dilexit_, comme il le fera graver sur sa tombe. Et quelle largeur de
vues! quel mpris des prjugs! quel intrpide lan vers toutes les
formes du beau! quelle imagination! quelle puissance constructive!
quelle confiance en l'esprit humain! Il tait philosophe et artiste,
logicien et pote. Il contentait pleinement l'ardeur  tout connatre, 
tout comprendre,  sentir et admirer tout ce qui en est digne. Sa pense
tait la rvlation lumineuse o aspirait obscurment l'instinct
juvnile, la belle et imposante Marraine pour Chrubins de lettres,
l'apparition de la Pallas moderne, une thophanie rationnelle. J'ai
ador Taine, je l'aime toujours, au point d'tre personnellement bless
des attaques contre lui, et, par exemple, de n'avoir pu lire sans une
espce d'horreur l'article de mon excellent confrre Albert Thibaudet,
 propos du centenaire, dans la _Revue de Paris_.

Mme  prsent que je ne suis plus sous le coup de foudre, mais
dsenvot, et que je relis Taine de sang-froid, je persiste  le
considrer d'abord comme le premier critique du dix-neuvime sicle. Il
y a Sainte-Beuve, dont il faisait lui-mme le plus grand cas, et qu'il
saluait comme un de ses matres. Oui, mais Taine garde sur Sainte-Beuve
divers avantages. D'abord, celui de l'amplitude et de la diversit. Il
est critique littraire, philosophique, artistique, embrassant toutes
les littratures, toutes les ides, tous les arts, tandis que
Sainte-Beuve ne parle d'art qu'incidemment, nglige la philosophie, se
cantonne d'ordinaire dans la littrature des trois ou quatre derniers
sicles franais, et avec quelles bvues ou iniquits concernant le
sien! Le lundiste a dnigr et rabaiss Balzac et Stendhal. C'est Taine
qui a clbr et impos ces deux grands crivains,  une poque o ils
taient mconnus, et l'un des deux gnralement inconnu.

Dans _Chateaubriand et son groupe littraire_, Sainte-Beuve dclare fort
imprudemment que le grand critique n'est pas celui qui ne sait bien
parler que de Racine ou de Bossuet, mais celui qui discerne la vraie
valeur de ses contemporains. Il s'est condamn lui-mme ce jour-l, et
sa propre maxime oblige  lui prfrer Taine. Celui-ci a rendu aussi
toute justice  Michelet, que Sainte-Beuve dtestait, et  Flaubert, que
le lundiste n'estimait qu'avec des rserves. Le plus beau roman qu'on
ait vu depuis Balzac: c'est Taine qui porte ce jugement sur _Madame
Bovary_. Il chapitre son camarade Weiss, qui gotait peu Renan, et lui
annonce de trs bonne heure que ce sera un des grands hommes du sicle.
Sur Stendhal, il ne tarit pas, et en dehors de l'article recueilli dans
les _Essais_, il le porte aux nues en toute occasion, comme le plus
grand psychologue de son temps (et de tous les temps), etc. Vers sa
trentime anne, il avoue qu'il a lu la _Chartreuse_ et le _Rouge_
soixante ou quatre-vingts fois (je note que, comme tous les vrais
stendhaliens, il est chartreusiste); et il relira ces deux chefs-d'oeuvre
tous les ans, ainsi que le _Chasseur vert_ (Lucien Leuwen) et les
_Chroniques_. C'est bien Taine qui a class Balzac, lanc Stendhal et
fond le beylisme,  une poque o l'opinion universitaire et acadmique
les niait ou les ignorait. Il exalte Saint-Simon, fort suspect; Byron,
si mal vu; Goethe, encore tout prs de lui et fort discut, que Dumas
fils et Barbey d'Aurevilly mettront plus bas que terre. Et Shakspeare.
Il est entendu que les romantiques le prnaient depuis 1830 environ,
mais la partie n'tait pas gagne auprs de tout le monde,  tel point
que Sainte-Beuve lui-mme le dclare non pas prcisment surfait, mais
quelque chose d'approchant, dans son tude sur l'_Histoire de la
littrature anglaise_ de Taine. (_Nouveaux Lundis_, VIII.)

Et cela nous rappelle que Taine est essentiellement un critique
romantique. Il est vrai, je suis contraint de l'avouer, qu'il n'aimait
pas Victor Hugo. Je m'en afflige, mais les meilleurs critiques
participent de la faiblesse humaine, et c'est la seule grave erreur de
Taine. Au surplus, je me l'explique mal. Comment n'a-t-il pas vu ce
qu'il y a d'essentiellement franais et latin chez Victor Hugo, aussi
national que La Fontaine  qui il en fait un si grand loge, et bien de
la mme race, n'en tant spar que par le moment? Dans la
_Philosophie de l'art_, il dfinira ce moment comme favorable  la
posie lyrique et philosophique, qui n'existait pas sous l'ancien
rgime. Dans le mme ouvrage et aussi dans la prface  la _Littrature
anglaise_, il louera les principales conqutes romantiques, la
renaissance de l'imagination et l'aptitude  goter des types de beaut
trs diffrents. Bref, il donne les plus solides raisons d'admirer Hugo,
au moins comme le plus grand pote et le plus reprsentatif du
romantisme franais. Il ira s'enticher de Musset, comme un simple
Nisard! Cela prouve que les plus fermes esprits n'chappent pas
compltement aux influences scolaires. C'est l'Universit d'alors qui
sur ce point--et sur ce point seulement, ou peu s'en faut--a fourvoy
Taine.

Je le crois au moins gal et peut-tre suprieur  Sainte-Beuve
(d'ailleurs responsable autant que Nisard des prventions contre Hugo),
mme comme critique du pass et historien des lettres. M. Thibaudet
crit: Comparez l'_Histoire de la littrature anglaise  Port-Royal_...
Autant Sainte-Beuve a dcourag ses successeurs, autant Taine a
encourag les siens. Quel drle d'argument! _Port-Royal_, oeuvre certes
des plus remarquables, ne traitait qu'un sujet assez mince et pouvait
l'puiser. Mais la littrature anglaise! C'est norme et inpuisable. Le
succs consiste alors, justement,  exciter l'intrt et  susciter
d'autres travaux. Observez, du reste, que si l'on ne se risque gure 
parler aprs Sainte-Beuve de la mre Anglique ou mme de Saint-Cyran,
le seul grand sujet inclus dans cette troite enceinte,  savoir Pascal,
n'a pas cess d'inspirer de nombreuses tudes, parfois mme aussi
importantes et vraiment capitales, comme celle de Valry.

Comment Thibaudet peut-il assimiler Taine, cherchant une dfinition de
l'esprit anglais,  Nisard, que celle de l'esprit franais proccupe
avant tout? Thibaudet oublie que Nisard dogmatise, et que Taine a
positivement exclu, par le prcepte et par l'exemple, la critique de
cette espce. La ntre est moderne, et diffre de l'ancienne en ce
qu'elle est historique et non dogmatique, c'est--dire en ce qu'elle
n'impose pas de prceptes, mais constate des lois... (_Philosophie de
l'art_, I, 1.) Nisard oprait _a priori_, Taine _a posteriori_. Nisard
se rattachait aux Bouhours, aux Batteux et aux d'Aubignac, Taine les
repoussait aussi vertement que l'avaient fait tous les romantiques,
potes ou philologues. Taine, c'est exactement l'anti-Nisard. Remarquons
que Victor Hugo, si dur pour Nisard, n'a pas rudoy Taine. Ils avaient
trop de principes communs, non seulement en littrature, mais en
politique. Taine crivait de Nevers,  sa soeur Virginie, le 18 dcembre
1851: Quoique tu ne lises pas la politique, tu sais que M. Bonaparte,
violant son serment, a confisqu les liberts publiques et fait tuer
ceux qui dfendaient la loi. Le recteur (un prtre) l'invita, ainsi que
tous les fonctionnaires,  signer une circulaire approuvant le coup du 2
dcembre. J'ai refus, crit Taine. Je n'ai pas voulu commencer ma
carrire de professeur par une lchet et un mensonge. Charg
d'enseigner le respect de la loi, la fidlit aux serments, le culte du
Droit ternel, j'aurais eu honte d'approuver un parjure, une usurpation,
des assassinats. Voil qui ne dparerait pas _Napolon le Petit_ ou
l'_Histoire d'un crime_.

D'autre part, favorable au moins thoriquement au romantisme, Taine a pu
mettre Musset au-dessus de Victor Hugo, en quoi il se trompait, mais n'a
pas attaqu ce dernier publiquement. Ces petits accs d'hugophobie ne
sont apparus que dans sa _Correspondance_ posthume et dans le _Journal
des Goncourt_. Je ne les souponnais pas lors de ma premire ferveur
tainienne, et Hugo a pu les ignorer. Tant mieux! Il faut toujours
dplorer les zizanies entre esprits faits pour s'entendre. Enfin,
n'oublions pas que Taine tait, dans une certaine mesure, un crateur,
ce qui aurait pu nuire davantage  sa critique, et contribue  expliquer
son incomprhension d'Hugo. Prosateur-n, bien qu'il ait compos par jeu
quelques sonnets dans la manire de Heredia, il n'avait pas
naturellement le sens ni le culte du vers, au moins du vers franais. Et
c'est pourquoi il dcernait la suprmatie  la posie anglaise, fort
belle sans doute, mais que la ntre gale pour qui la possde  fond. La
diffrence du vers  la prose frappe toujours moins dans une langue
trangre, si bien qu'on la sache. Alors on l'accorde facilement et de
confiance, tandis que dans sa propre langue, o l'on ne s'en rapporte
qu' soi-mme, il arrive qu'on ne sente pas pleinement cette diffrence
et qu'on ne s'en soucie gure. Taine ne rendait pas non plus toute
justice  Boileau, que Victor Hugo et Flaubert estimaient tant. Il
raconte qu'on ne lui enseigna que le maniement des ides, et qu'il ne
reut pas l'ducation des sens. Il se la donna lui-mme,
remarquablement, pour les arts plastiques et la musique (il jouait au
piano les sonates de Beethoven). En posie, il faut un sens encore plus
subtil,

        Et la perfection est chose plus cele,

comme a dit Moras. Taine a pourtant bien compris La Fontaine et, dans
son livre sur le fabuliste, bien dfini la posie, qui nous fait sentir
nos penses, et penser nos sensations. Mais il avait le sentiment plus
que l'oreille potique, et il fut dconcert par Hugo comme tel amateur
de Mozart par Wagner.

En art rien ne remplace compltement l'impression directe, mais il n'en
rsulte pas que les thories ne servent  rien, lorsqu'elles sont
fondes sur les faits, comme celles de Taine. Dans sa _Philosophie de
l'art_, un de ses meilleurs ouvrages, et des plus vivants, des plus
salutaires, il y a deux parties thoriques de tout premier ordre: au
dbut, la dfinition des arts, la dmonstration de leur unit et de leur
analogie en profondeur avec la science;  la fin, l'expos du vrai
critrium qui permet de juger et de classer objectivement les oeuvres,
d'aprs la convergence des effets, l'importance et la bienfaisance du
caractre. Plus on y rflchit, plus on se convainc que c'est la vrit
mme. Dans la fameuse controverse sur la critique, Brunetire usait de
mauvais arguments, mais Jules Lematre et Anatole France soutenaient
bien  tort le pur impressionnisme, qui ne rsiste pas  ceux de Taine.
Chez celui-ci, nulle troitesse, pas de moralisme mesquin, aucun parti
pris. La bienfaisance s'obtient aussi, il le note lui-mme, par effet
inverse, en quelque sorte, comme dans la haute comdie et la polmique,
par exemple dans _Tartuffe_, les _Provinciales_ ou _Candide_.
Certainement la plus belle oeuvre, c'est  la fois la plus parfaite
d'excution, la plus charge de pense, la plus saine et la plus noble.
On conoit que Taine ne soit pas trop  la mode aujourd'hui, o la
plupart des jeunes ddaignent l'lment intellectuel, cultivent le
morbide ou le bas, non moins que l'insignifiant, et ne savent mme plus
leur mtier. D'ailleurs, toute classification, toute hirarchie
importune les auteurs qui aspirent tous au premier rang, et les lecteurs
qui n'admettent d'autre rgle que leur plaisir. Ceux-ci veulent savourer
Georges Ohnet et ses pareils, mais avec bonne conscience, et sans qu'on
prenne leur dire que cela ne vaut pas du Balzac. Tout conspire contre
la culture, dont Taine fut un des derniers grands serviteurs.

Que de colres contre sa thorie de la race, du milieu et du moment!
Elle n'en reste pas moins exacte. On lui a object qu'elle n'expliquait
pas tout. Elle n'y a jamais vis. Comme il l'crivait  Sainte-Beuve, il
ne prtendait pas dduire l'individu. Autrement dit, la race, le
milieu et le moment n'expliquent pas la naissance d'un homme appel
Shakspeare ou Racine, qui aurait pu ne point natre, ou mourir en bas
ge, et dont le gnie individuel dpend de causes probablement
physiologiques, mais encore inconnues, comme la beaut du visage et du
corps. Ce que Taine explique, c'est le tour et le dveloppement de ce
gnie sous diverses influences que toute sa force et son originalit ne
le dispenseront pas de subir, au moins pour une large part. Un Hugo et
un Racine, un Sophocle et un Shakspeare ne sont pas strictement
interchangeables. Tout dans leurs oeuvres ne dpend pas exclusivement du
moment, du milieu et de la race; mais beaucoup de choses en dpendent;
et chacun, n dans un autre pays et un autre temps, se ft dvelopp
tout autrement et sensiblement adapt  cet autre milieu. Entre une
charmille de Versailles, une tragdie de Racine, la monarchie de Louis
XIV et le reste, il existe des affinits certaines, qui ne sont pas le
simple effet du hasard, mais rsultent de conditions que doit dmler
l'historien. Hol! s'criait dj Paradol, c'est introduire l'esprit
scientifique dans la littrature! O est le mal? N'est-il pas toujours
bon de comprendre et de s'instruire? En quoi cela empche-t-il de
discerner esthtiquement le beau et d'en jouir? Au contraire, cela y
aide.

Mais tant d'amateurs redoutent toute recherche, tout effort
d'attention, et prtendent flner dans la littrature comme dans un
parc, ou dguster les oeuvres comme des ptisseries! Cet homme  thses
nous ennuie! J'ai vu tout rcemment ce grief dans un journal. Nous
autres, gens de qualit, nous savons tout et jugeons de tout sans avoir
rien appris! L'ternelle frivolit condamnera toujours Taine.

Il a contre lui d'autres prjugs. Quel scandale, lorsqu'il crivit dans
la prface de la _Littrature anglaise_: Le vice et la vertu sont des
produits comme le vitriol et le sucre. On cria au matrialisme, ce qui
tait inepte. Taine ne ravale pas la vertu et le vice au niveau du sucre
et du vitriol, et ne professe pas qu'ils sont produits par les mmes
causes. Il considre seulement que les uns et les autres ont des causes,
mais trs diffrentes, et chimiques pour les produits matriels,
psychologiques pour les phnomnes moraux, qui sont donc aussi des
produits en ce sens seulement qu'ils ne tombent pas du ciel tout faits.
C'est du dterminisme! Oui, il en faut convenir, en ajoutant que cette
doctrine a t adopte par nombre de grands philosophes fort moraux,
depuis les stociens jusqu' Spinoza, Leibnitz et Stuart Mill. Taine se
dfend fort bien en divers endroits, notamment dans sa lettre  M. Paul
Bourget sur le _Disciple_. Pour tre conditionns, dtermins, nos actes
n'en ont pas moins une valeur morale, comme les ouvrages littraires ont
une valeur esthtique. C'est mme grce  ce dterminisme que nous
pouvons agir sur les hommes et sur nous-mmes, dans un sens de moralit
et de progrs. Et sans dterminisme, il n'y a point de science. Mais les
vitalistes firent voir  Claude Bernard qu'ils n'acceptaient pas une
science de la vie, et les gens bien pensants,  Taine, qu'ils ne
voulaient pas d'une science de l'esprit. Pour un motif ou pour un
autre, la science est toujours mal venue.

Pendant presque toute son existence, Taine sentit terriblement le fagot.
Dupanloup et consorts le poursuivirent et s'efforcrent charitablement
d'entraver sa carrire. Bien entendu, il n'en avait cure, ne dissimulait
point ses opinions spinozistes et voltairiennes, ni dans ses crits, ni
 son foyer, conseillant mme  sa fille la lecture de Renan et d'Ernest
Havet. Et il ne varia jamais, puisqu'il maintint jusque dans la seconde
partie du _Rgime moderne_ l'antinomie irrductible de la science et du
dogme.

Son scientisme est incontestable. Il ne s'ensuit pas que sa philosophie
soit morte et dfinitivement remplace par le bergsonisme, comme
l'affirme M. Thibaudet. A entendre mon trs bergsonien confrre, on
dirait que le dernier qui ouvre la bouche a ncessairement raison.
Bergson a succd chronologiquement  Taine, je dois le lui accorder. Et
Bergson est beaucoup plus en vogue aujourd'hui, j'y consens encore. Mais
qu'est-ce que cela prouve? D'autres prendront ou ont dj pris la parole
aprs Bergson. Voil dj quelque temps que Fouille le combattait et
annonait une renaissance de l'intellectualisme, c'est--dire 
proprement parler de la philosophie. Celle de Taine, qui concilie Hegel
avec Condillac, est originale, si l'on ne refuse pas cette pithte 
Leibnitz, qui rconciliait Aristote avec Descartes. Celle de Bergson
l'est aussi, mais c'est plutt une antiphilosophie, une gnose lacise,
un nouveau mysticisme, dont on trouverait d'ailleurs les sources chez
les Alexandrins et les romantiques allemands. Thibaudet exclut Taine de
la ligne des grands philosophes, commenant  Platon,  laquelle il
rattache Bergson. Mais Fouille disait  ce dernier: _Amicus
Anti-Plato, sed magis_... Observons pour finir que Taine rduit le
principe de raison suffisante au principe d'identit, tendant ainsi la
main  l'auteur d'_Identit et Ralit_, M. mile Meyerson, venu aprs
l're bergsonienne et qui, tout en admettant qu'il y a de l'irrationnel
dans le monde, n'en est pas moins franchement rationaliste.


_Taine historien._

Les _Origines de la France contemporaine_ forment six normes volumes
in-8 (ou douze volumes dans l'dition in-16) et ont exclusivement
absorb Taine depuis la guerre de 1870 jusqu' sa mort, c'est--dire
pendant plus de vingt ans, et encore ce monument reste-t-il inachev.
L'histoire a donc rempli la moiti de sa carrire. Cependant, sans la
moindre intention d'irrvrence pour un matre que j'admire et que je
rvre, je me demande si Taine a t un historien.

C'tait avant tout un critique et un philosophe. Mme pour les esprits
de taille moyenne, mais qui ont le got de la philosophie et des
lettres, l'histoire proprement dite semble une discipline subalterne et
un peu rebutante. Des quatre agrgations, si j'tais entr dans
l'Universit, je ne sais laquelle j'aurais choisie, mais je sais bien
celle dont je n'aurais voulu sous aucun prtexte et  aucun prix:
c'tait celle d'histoire. Si l'on me permet un chtif souvenir
personnel, c'est l'interrogation orale d'histoire qui m'a fait refuser 
l'cole normale, par Gabriel Monod,  qui je n'en veux certes pas, et
qui me donna trs justement une mauvaise note. Mais je n'en rougissais
pas non plus, tandis que j'eusse t honteux de paratre ignorant 
Tournier ou  Boissier,  Brunetire ou  Oll-Laprune. Pour les
coliers, l'instruction historique ne relve que de la mmoire et de la
patience  s'endormir sur des manuels.

A plus forte raison pour un grand esprit, quoi de plus aride et de plus
mdiocre? Il faut ingrer des tonnes de documents, plir
interminablement sur des papiers d'archives, et je ne peux penser sans
piti  un Taine usant son prcieux temps et ses pauvres yeux sur cette
paperasse, parmi cette poussire. Et pour quel rsultat? Au moins les
philologues qui scrutent les vieux manuscrits ont-ils le plaisir
d'tudier des chefs-d'oeuvre et de les servir. C'est intressant
d'tablir une bonne dition critique d'Homre ou de Virgile, de Sophocle
ou de Platon, sans compter qu'on peut faire de belles trouvailles.
D'Ansse de Villoison a d connatre des minutes suprieures en
dcouvrant l'_Iliade_ de Venise... Je n'aurais pas eu de rpugnances
invincibles pour l'agrgation de grammaire.

Mais en histoire proprement dite,  quoi vous mne ce labeur crasant et
ingrat? A lucider plus ou moins, dans le pass, les questions qui, mme
actuelles, laissent un philosophe ou un lettr assez indiffrent, 
moins qu'elles ne l'excdent et ne le rvoltent. Les guerres, les
traits, les querelles des partis, les constitutions, les finances,
etc., bref la politique et l'conomie politique, voil de quoi
s'occupent sans rpit les tristes historiens. Tout ce positif et ce
pratique nous assomme, mme y tant immdiatement impliqus: que nous
importe la faon dont on s'en tirait autrefois? En soi, l'histoire,
c'est l'ennui, au moins pour ceux qui, comme Taine, ont l'habitude et
la passion des ides et des arts. Ne dites pas que ce qu'il y a
d'attrayant dans l'histoire, ce sont les hommes. Car ce n'est pas dans
cette dfroque matrielle et cette activit mesquine que l'on touche ce
qu'il y a de plus purement et hautement humain, mais c'est dans la
posie et la pense.

L'histoire intressante est donc celle des oeuvres de l'esprit, qui
appartient au philosophe, au littrateur,  l'esthticien, non 
l'historien spcialis. Et pour que l'histoire politique devienne
supportable, il faut qu'elle s'intellectualise le plus possible, d'abord
par le gnie ou le talent de l'crivain qui a la fantaisie de s'y
adonner, comme Thucydide et Tacite, puis par le parti pris de relguer
au second plan la matire proprement historique et de composer avant
tout des tableaux piques, ou des croquis de moeurs, ou d'arriver aux
vues gnrales par des synthses nouvelles et hardies. C'est ce que
condamnent prcisment avec la dernire svrit les moroses champions
de l'cole documentaire, qui ne consentent qu' nous vider leurs
dossiers sur la tte et qui prennent des transcriptions de cartulaires
pour des ouvrages personnels.

Voulant s'instituer historien, parce qu'il y vit un devoir, Taine resta
ce qu'il tait avant tout par nature, c'est--dire un grand critique. Le
plus remarquable de beaucoup dans les six gros volumes des _Origines_,
c'est le premier, sur l'_Ancien rgime_, et dans celui-ci la deuxime,
la troisime et la quatrime parties, sur _les Moeurs et les Caractres_,
_l'Esprit et la Doctrine_, la _Propagation de la doctrine_, tandis que
la premire (_Structure de la socit_) et la cinquime (_le Peuple_ et
sa misre) eussent mieux convenu  un spcialiste et convenaient donc
moins bien  Taine. Un Taine tracassant dans le droit administratif et
la statistique. Faut-il qu'il aspire  descendre! S'il n'y russit qu'
moiti, nous constaterons que c'tait trop au-dessous de lui. Et nous
dplorerons qu'il ait renonc aux livres sur l'Allemagne et sur la
Volont, projets avant 1870, et qui devaient l'un faire pendant aux
travaux sur l'Angleterre, l'autre faire suite au trait de
l'_Intelligence_. N'en parle-t-il pas lui-mme avec un peu de regret et
de nostalgie dans sa _Correspondance_? Ce ne fut peut-tre pas une des
moins funestes consquences de l'anne terrible que de l'avoir aiguill
dans cette autre voie, o il ne trouvait plus que pour ainsi dire par
raccroc et un peu par artifice l'emploi de ses minentes facults.

Du moins les dploie-t-il magnifiquement dans ces trois parties (sur
cinq) du premier volume, qu'on ne peut lire ou relire sans un
frmissement d'allgresse. C'est peut-tre ce qu'il a crit de plus
beau. Quelle vocation! Les splendeurs de Versailles et l'esprit de
Paris, les raffinements de cour et de salon, l'art exquis de la
conversation, dans cette socit la plus dlicatement civilise, il les
dcrit avec une abondance, un luxe de dtails, une puissance de vie,
dignes de Voltaire qui a rsum tout cela en une phrase comme enivre,
(et naturellement cite par Taine) de la _Princesse de Babylone_. Vous
vous rappelez? Des trangers, des rois ont prfr ce repos si
agrablement occup et si enchanteur  leur patrie et  leur trne... Le
coeur s'y amollit et s'y dissout, comme les aromates se fondent doucement
 un feu modr et s'exhalent en parfum dlicieux. Et l'on dit que
Voltaire n'est pas pote! Taine l'est srement ici, et grand peintre, et
matre ou virtuose de l'histoire-rsurrection, autant que Michelet,
voire plus impartial. Taine n'est pas de ceux qui, en haine de Louis
XIV, ddaignent Versailles. Ni de ceux qui, en considration de
Versailles, lui pardonneraient presque tout.

J'avoue, quant  moi, que devant la merveille je faiblis, et que la
capiteuse ferie des prsents chapitres de Taine m'incline
provisoirement  l'indulgence pour l'ancien rgime. Ces beaux seigneurs
ngligeaient les affaires, tant publiques que prives: oui, mais comme
on les comprend! C'taient des oisifs, des inutiles? Non, puisque la
sociabilit mondaine pousse  ce point devient aussi un art, qu'il n'y
a de passionnant que la vie intellectuelle et que c'en est une forme,
dont les autres profitent au surplus, car Watteau, Rameau et toute la
littrature d'alors en portent la marque. Les gens de lettres menaient
la mme existence, sinon  Versailles, car Louis XV ne les aimait pas,
du moins  Paris dans les meilleures maisons, et d'une part ils
cartaient le pril de frivolit par les libres ides qu'ils mettaient
en circulation, d'autre part, ils vitaient celui de pdantisme par
l'adaptation au ton de la socit polie. Et c'tait la plus jolie
perfection de l'esprit franais. D'o le clbre mot de Talleyrand sur
la douceur de vivre. On ne l'avait peut-tre jamais connue comme dans
la France du dix-huitime sicle. Le malheur est que les plus
ravissantes fleurs de serre ne durent pas. La Rvolution approche, qui
sera srieusement motive, et que ce monde si fin, qu'elle devait
emporter, prparait lui-mme.

La thorie de Taine sur la formation de la doctrine rvolutionnaire est
d'une ingniosit passionnante, et principalement vraie, malgr quelques
objections. Elle rsulte, d'aprs lui, de deux lments qui, spars,
sont salutaires, et dont la combinaison devint explosive: c'est  savoir
la science positive et l'esprit classique. Il fait des conqutes
scientifiques un expos magistral. Lui aussi, comme les philosophes du
dix-huitime, il possdait cette culture et ce talent de haute
vulgarisation. Sur l'esprit classique, il dit des choses justes et
fortes, avec quelques-unes qui le sont un peu moins. Il s'agit du
classicisme constitu au dix-septime sicle, depuis Malherbe, et qui ne
devait cder la place qu'au romantisme. Je vous ai dit que Taine tait
un critique romantique. Conformment au principe romantique de tout
comprendre et d'admettre les valeurs des types les plus divers, il
reconnat donc les qualits classiques, la puret, la clart, la
rationalit, si l'on peut ainsi dire, mais il insiste sur les dfauts,
l'abus de l'abstraction, du dogmatisme, de la simplification oratoire,
la msintelligence du rel et de sa complexit, le manque de
relativisme, de sensibilit directe et de posie vivante. C'est exact.
Les qualits n'en ont pas moins suffi  produire des chefs-d'oeuvre, ce
que Taine ne nie pas. Il exagre un peu les dfauts, ou du moins il
devrait noter qu'on ne les a vus  plein, sans compensation, que chez
les hommes de second ordre, et il les attribue  certains du premier,
qui en sont exempts,-- Descartes, par exemple.

On trouverait dans les oeuvres compltes de Taine quelques passages o il
le met  son rang. Mais l'trange prtention qu'avait Victor Cousin de
passer pour cartsien a certainement indispos Taine contre Descartes.
D'un ct, il lui suppose un respect du dogme religieux que Descartes
n'a profess qu'en apparence, par prcaution contre le bcher ou la
Bastille. Sa libert d'esprit ne connut pas de limites, et c'est le
matre du rationalisme intgral. D'un autre ct, Taine l'accuse de
n'avoir pratiqu que la raison raisonnante et l'_a priori_, d'avoir
mconnu la mthode historique et exprimentale. Sans doute, Descartes a
dit: L'honnte homme n'a pas besoin d'avoir lu tous les livres ni
d'avoir appris soigneusement tout ce qu'on enseigne dans les coles.
C'tait une juste et opportune protestation contre la scolastique, qui
fondait tout sur l'autorit, sur les textes plus ou moins mal
interprts d'Aristote et des Pres. Contre ce prjug touffant, il
dressait le bon sens, c'est--dire la raison, et le libre examen. C'est
ainsi qu'il a libr l'esprit humain des lisires et du carcan, balay
le Moyen Age philosophique qui s'incrustait malgr la Renaissance
humaniste, et dfinitivement suscit la pense moderne. Sans doute
aussi, il a us de l'_a priori_ et de la dduction abstraite, mais o il
le fallait, par exemple pour inventer la gomtrie analytique. Il a
travaill sur le concret et adopt l'observation dans les domaines qui
la comportaient. C'est sur son conseil que Pascal entreprit les
expriences du Puy de Dme. En Hollande, Descartes pratiquait la
dissection. Il esprait renouveler la mdecine. Toute une part du
_Discours de la mthode_ traite de la circulation du sang et annonce la
physiologie que ralisera Claude Bernard. Le plus grand des cartsiens,
Spinoza, expose sa mtaphysique _more geometrico_, mais cre la critique
biblique dans le _Tractatus_.

Et Voltaire! Il a raill l'rudition des bndictins, parce qu'il n'en
sortait pas grand'chose et qu'elle pouvait sembler un peu strile. Mais
il a cr la conception moderne de la vrit historique, notamment dans
l'_Essai sur les moeurs_, popularis l'exgse dans d'innombrables
opuscules dont la verve hilarante n'exclut ni la solidit ni la
profondeur, vulgaris le systme de Newton, mani lui-mme les
instruments de laboratoire, et prouv des aptitudes scientifiques qui
l'auraient men trs haut si un seul homme pouvait tout faire  la fois
et s'il n'avait t homme de lettres avant tout. Taine en convient, et
Brunetire lui-mme rend les armes  l'immense savoir de ce prodigieux
Voltaire. Malgr quelques germes de prromantisme, c'tait pourtant bien
un classique. C'tait aussi un rationaliste accompli.

L'cueil de cette thse de Taine est de dprcier la raison, qu'il a si
bien servie dans toute son oeuvre antrieure. Il veut tablir que la
raison raisonnante et classiciste, s'appuyant sur l'acquis scientifique,
a commis la faute d'en dduire la condamnation radicale des traditions
religieuse et politique, dont lui, Taine, ne prend nullement la dfense
thorique et qu'il avoue fausses en elles-mmes, mais qu'il considre
comme des prjugs pratiquement ncessaires.

Or, premirement, la raison n'exclut rien de ce qui est raisonnable, et
comprend mme l'inintelligible comme tel, suivant le mot de Hegel qui
est un des matres de Taine. On a copieusement abus de la thorie
tainienne pour jeter la raison par-dessus bord, comme inadquate et
purement destructive, et pour prner un prtendu ralisme, qui sans le
contrle rationnel tombe tout de suite dans l'arbitraire. C'est commode
pour colorer toutes les ractions. Mais c'est forcment prcaire, et
c'est foncirement mesquin. Taine vante les Anglais, si ralistes que
les audaces de leurs _free-thinkers_ n'eurent pas de suites, parce que
les gens qui avaient un toit confortable et un bon habit sur le dos
sentirent le danger, qui chappa aux Franais insouciants et
classiquement logiciens. Mais par ce procd de conservatisme goste et
timor, que Taine approuve,  quel moment n'et-on pas pu s'arrter?
Nous en serions peut-tre encore  l'ge de pierre. Et comment supposer
que la construction puisse indfiniment porter  faux? La vrit finira
toujours par imposer ses droits et par ruiner les mensonges vitaux ou
soi-disant tels. C'est prcisment en quoi consiste le progrs de la
civilisation, dont je ne pense pas qu'un Taine puisse se dsintresser.

Ce n'tait pas seulement la critique du dix-huitime sicle contre la
tradition et la tyrannie absolutiste, thocratique, fodale, qui tait
parfaitement justifie, c'tait aussi le faisceau de notions nouvelles
que ce sicle entendit instaurer au nom de la raison. Taine ne conteste
pas, mais mentionne distraitement et s'attache  pallier autant que
possible les vices devenus intolrables de ce rgime d'oppression,
contre lequel il tait d'une lmentaire justice de revendiquer la
libert individuelle et la libert de penser. C'est l'oeuvre essentielle
des philosophes, formule enfin par la Constituante dans la Dclaration
des droits de l'homme et du citoyen, qui demeure la charte de l'humanit
civilise.

Qu'y a-t-il de chimrique et d'explosif l-dedans? Taine soutient que
cela repose sur des paradoxes avrs, le retour  la nature, la bont
naturelle de l'homme, etc. Eh! tout n'tait pas faux dans ces
imaginations de Diderot et de Jean-Jacques. Il fallait seulement ne pas
les prendre  la lettre. Leur loge de la nature s'opposait utilement 
ce que Rabelais appelait l'Antiphysis, et leur homme naturellement bon
au pch originel,  l'asctisme sinistre et aux effroyables pnalits,
tortures, inquisition, etc., qu'on en dduisait depuis des sicles. Il
s'agissait d'adoucir et d'humaniser les conditions politiques et les
rgles judiciaires ou morales. La libert, l'galit, la fraternit,
Taine lui-mme crit  Ernest Havet qu'on ne peut les repousser en
principe sans tre un sot ou un drle. C'est donc l'application seule
qui aurait t inconsidre, par radicalisme logique. Mais la
Dclaration indique le plus nettement que cette galit n'est que celle
des droits, ne supprimant pas la distinction des mrites, et que cette
libert a pour borne le respect de celle d'autrui. Jean-Jacques
lui-mme, dnonc comme le pire des utopistes, a toujours conserv les
convenances pratiques et dclar, par exemple, qu'il faudrait bien
connatre la Pologne pour lui prescrire tel ou tel gouvernement. Que
dis-je? Le jean-jacquiste et jean-jacquissime Robespierre tenait si bien
compte de ces ralits et opportunits qu'il demeura royaliste jusqu'au
10 aot!

Que la Rpublique tait belle sous l'Empire! a dit Forain. La Rvolution
l'tait bien davantage encore sous l'ancien rgime, parce qu'on n'avait
pas seulement l'espoir de remdier aux abus et d'inaugurer une re
nouvelle, mais parce qu'on tenait dj une ralit, la seule qui puisse
approcher de la perfection,  savoir les ides et leur expression
littraire. C'est chez les philosophes du dix-huitime sicle, chez
Voltaire et Montesquieu, Diderot et Rousseau, que la Rvolution est
pleinement admirable. On ne se lasse pas de les relire, Voltaire
surtout, et toujours avec dlices, avec transports. Comme Taine leur a
bien rendu justice! Quels merveilleux portraits, suprieurs au meilleur
Sainte-Beuve[12]! Celui qui comprend si bien et clbre si
magnifiquement ces quatre grands hommes ne sera jamais et ne peut pas
tre foncirement ractionnaire. Taine n'a jamais cess d'tre dans
toute la force du terme un esprit libre.

     [Note 12: L'_Ancien rgime_, IV, 1.]

Les trois gros volumes suivants, sur la _Rvolution_ mme, sont beaucoup
moins agrables. Taine a eu bien moins d'agrment  les crire, et
l'oeuvre qui ennuie l'auteur risque aussi d'ennuyer le public. Ce n'est
pas un reproche  Taine, dont cela fait au contraire l'loge. D'ailleurs
l'ennui n'est ici que relatif. Mais ces trois volumes restent
certainement en tous points infrieurs au premier. Taine avait-il
vieilli? Non pas sensiblement, et les tomes se suivaient rgulirement 
trois ans de distance environ.

C'tait avant tout la faute du sujet. Toute ralisation, au sens o on
l'entend d'ordinaire, est forcment une dchance. La vritable ralit,
souverainement belle et pure, est d'ordre intellectuel. L'application,
la pratique, la ralit des prtendus ralistes, altre fatalement
l'autre, la souille de mesquineries et de laideurs. Il n'y a pas un seul
grand crivain sous la Rvolution, ni mme un grand orateur, except
peut-tre Mirabeau, dont l'loquence ne vaut pas celle de Bossuet.
L'esprit cde la place  l'action, la philosophie  l'histoire.
L'intrt baisse de plusieurs crans.

Avouons pourtant qu'il y avait un moyen de le soutenir. Il y fallait des
qualits que Taine n'avait pas et ne pouvait avoir, parce que les
siennes sont incompatibles avec celles-l, et d'un ordre plus haut. Il
s'en faut qu'un Michelet possde l'intelligence critique, philosophique
et scientifique d'un Taine. Il n'a rien compris, par exemple, 
_Candide_, pas plus que Mme de Stal, et c'est, lui aussi, un gnie
fminin, peut-tre le seul authentique de cette sorte, ou de ce sexe.
Mais sa sensibilit passionne et son grand coeur ont anim d'un souffle
extraordinaire son _Histoire de la Rvolution_, qui se trouve tre non
seulement plus belle que celle de Taine, mais plus vraie. Car il
n'prouvait pas cette rpugnance des ttes trop pensantes, ni cette
inaptitude aux activits vulgaires, que son motion ennoblissait pour
lui-mme et pour ses lecteurs.

        La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
        Est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.

Bien que Marie ait la meilleure part, Marthe peut relever ainsi mme
ceux de la cuisine et du mnage. Ceux de la Rvolution n'taient certes
pas faciles, mais ennuyeux invitablement, et ils sont devenus
tragiques, voire partiellement affreux, par-dessus le march. Michelet
les a pourtant aims, et son amour l'a conduit  voir juste, parce qu'il
correspondait  cet enthousiasme qui non seulement magnifie la
Rvolution, malgr ses horreurs, mais qui seul l'explique, et dont Taine
fait  peine mention.

Une autre inadaptation de celui-ci rsulte de sa mthode habituelle et
de sa confiance exagre dans ce qu'il appelle les petits faits
significatifs. Il en a collig des quantits dans les archives, au prix
d'un labeur ingrat et, de plus, inutile. Vous savez qu'Aulard[13] en a
contest un grand nombre, et qu'Augustin Cochin a combattu un certain
nombre des rectifications d'Aulard. Je me garderai d'entrer dans cette
querelle d'archivistes. Il m'a toujours paru--et Aulard le dit lui-mme
finalement--qu'il importe assez peu que les rfrences de Taine
rsistent ou non  l'examen de dtail, attendu qu'exactes ou non elles
donnent certainement une impression fausse au total. Car, que les choses
se soient rellement passes d'une faon ou d'une autre en quelques
endroits, il ne s'ensuit point qu'il en allt de mme tous les jours
dans les quarante mille communes de France, et les petits faits
significatifs de Taine ne sont que des faits-divers. Sans compter qu'il
tombe dans des redites et fait repasser plusieurs fois les mmes
historiettes devant nous, comme des figurants de thtre qui font le
tour derrire la toile de fond pour dfiler de nouveau  la rampe.
Brunetire l'avait dj remarqu[14]. Ajoutez que certains textes
abondamment cits par Taine n'apportent mme pas des faits, mais des
jugements personnels, des dveloppements oratoires, qui lui paraissent
toujours dcisifs ds qu'ils sont hostiles  la Rvolution, par exemple
ceux d'trangers prvenus comme le Genevois et journaliste politique
Mallet du Pan, qui sortit de France en 1792 avec une mission secrte de
la Cour auprs de l'empereur et du roi de Prusse, comme le diplomate
amricain Gouverneur Morris, qui mprisait les turbulents Franais en
vertu de son puritanisme anglo-saxon, etc.

     [Note 13: _Taine historien de la Rvolution_, 1 vol., Colin.]

     [Note 14: _Histoire et Littrature_, III.]

Comme l'a dit Aulard, Taine gnralise trop. Mais on peut dire dans un
autre sens qu'il ne gnralise point assez. Par scrupule exprimental,
il se fait volontairement serf de cette glbe et se noie dans cette
menuaille. Il en tire toutes ses conclusions, qui seront arbitraires,
parce que l'induction n'est pas suffisamment fonde, vu la contingence
et la diversit des choses humaines, o il ne suffit pas d'une
observation correcte pour prouver une loi comme en physique; et ainsi il
ne fera pas plus oeuvre de savant que d'artiste ou de philosophe, parce
que les arbres l'auront empch d'apercevoir la fort, et qu'il ne se
sera pas suffisamment lev  ces vastes synthses o les particularits
fcheuses disparaissent dans la puissance et la beaut dominantes de
l'ensemble.

Comparez le tableau terrible, mais splendide, dans l'esprit de
Michel-Ange ou de Tintoret, que brosse Victor Hugo des sances de la
Convention, dans son discours de rception  l'Acadmie franaise. De
son coup d'oeil d'aigle, le grand pote discerne la vrit pique,
c'est--dire la vrit profonde, qui chappe au microscope de l'analyste
trop minutieux, mme rigoureusement document (et Taine ne l'est pas
toujours). Renan, lui aussi, grce  son point de vue cosmique, comme
dit M. Paul Bourget, a su juger la Rvolution mieux que Taine,
c'est--dire de plus haut, avec plus d'amplitude. Pour le dire en
passant, malgr toute mon admiration et tout mon respect pour Taine,
Renan me parat dcidment suprieur. Chez celui-ci, suivant
l'expression de Flaubert prfrant  bon droit la correspondance de
Voltaire  celle de Balzac, l'ouverture du compas est encore plus large.
Pourtant le sens philosophique et potique ne manquaient certes pas
prcdemment  Taine. Devant la Rvolution, il s'est rtrci, hriss,
mis en boule. Et il a donn  fond dans ce pseudo-classicisme  oeillres
qu'il avait si copieusement dnonc.

Au contraire, ce n'est point par manie d'unit logique et abstraite,
mais par souple comprhension du complexe, que Victor Hugo, Michelet,
Renan ont considr la Rvolution comme un bloc, ainsi que parlera M.
Clemenceau, en d'autres termes que, sans en nier les aspects pnibles,
ils en ont dgag la grandeur essentielle. La montagne en travail a
enfant un monde nouveau.

On sait bien que ces convulsions historiques dterminent de graves
dsordres. Lorsque toutes les passions bouillonnent, l'effervescence
populaire et populacire, mme excite au dbut par de bons sentiments,
aboutit  des erreurs,  des injustices et  des monstruosits. Aucun
grand mouvement collectif n'a vit ces excs. Que de massacres et de
destructions par fanatisme religieux,  diverses poques, notamment au
quatrime et au cinquime sicle aprs Jsus-Christ! Lisez Louis Mnard.
La Rvolution franaise ne pouvait faire exception. Les violences et les
dgts taient  prvoir. C'est pourquoi tout sage craint les
rvolutions et souhaite ardemment d'y chapper.

A qui la faute si celle-l n'a pas t prvenue? A l'esprit classique?
Mais, quelques dfauts qu'on lui trouve, une de ses qualits est
incontestablement la mesure, la modration. Les romantiques de 1830 lui
reprochaient mme d'en avoir trop. Bien qu'appuys sur la science qui,
depuis Copernic, Galile, Descartes et Newton, avait renouvel de fond
en comble toutes les conceptions et toutes les mthodes, les philosophes
du dix-huitime sicle et leurs innombrables partisans restaient
politiquement des modrs, qui voulaient assurment modifier des
traditions et un rgime insupportables, mais progressivement et avec
prudence, sans explosions, ni excutions brutales. On le vit bien sous
la Constituante, compose de libraux, qui crurent pouvoir accomplir les
rformes ncessaires sans seulement abolir la royaut. Taine les accuse
d'avoir dchan l'anarchie en proclamant la souverainet du peuple. Ils
l'opposaient opportunment  l'absolutisme d'aprs lequel la nation et
le pays appartenaient en toute proprit au roi. Leur principe renouvel
de l'antiquit n'avait rien de forcment anarchique, puisque  Rome
Auguste et tous les empereurs n'ont exerc le pouvoir que par dlgation
du peuple, en qui rsidait, au moins thoriquement, la seule
souverainet. Comme nous l'avons vu pour l'tat de nature et l'homme
originellement bon, imagins par Diderot et Jean-Jacques, Taine prend
cela trop  la lettre. C'est lui qui procde par dductions
mathmatiques. Les hommes du dix-huitime sicle avaient davantage le
sentiment des nuances.

Toute la responsabilit des accidents incombe d'abord aux abus de
l'ancien rgime. De l les jacqueries que Taine ne peut imputer
raisonnablement  l'esprit classique, peu rpandu chez les villageois,
ni au _Contrat social_, qu'ils ne lisaient gure; d'ailleurs n'y en
avait-il pas eu sous tous les rgnes, et en plein Moyen Age? Le
loriquettisme voudrait nous persuader que le paysan tait trs heureux.
Or, ce n'est sans doute pas la faim ni la misre qui irritait un
Voltaire ou mme un Rousseau, mais quand le paysan se rvolte, c'est
qu'il souffre matriellement, et s'il brla cette fois tant de chteaux,
c'est qu'il souffrait depuis des sicles. La plus lmentaire sagesse
politique commande d'assurer aux masses un minimum de bien-tre. Taine
lui-mme a calcul que sur ses maigres gains le taillable et corvable
payait alors 81% d'impts.

Les meutes de Paris ne furent pas non plus des ruptions spontanes de
classicisme ou de jean-jacquisme, mais des rpliques aux manoeuvres de la
Cour. La prise de la Bastille rpondit au renvoi de Necker et au
rassemblement des troupes qui semblait annoncer un coup d'tat, etc.
Louis XVI, que personne, pas mme Robespierre, alors constituant, ne
songeait  renverser en 1789, s'est perdu par ses flottements et sa
dloyaut. Il rpugnait  la manire forte, mais n'usait pas non plus
de la manire franche. Taine s'apitoie sur sa faiblesse, mais affecte
d'ignorer qu'on a eu la preuve de ses intelligences avec l'ennemi. Au
moins autant que les Girondins, Marie-Antoinette et lui ont dsir la
guerre. D'ailleurs, Albert Sorel et Brunetire ont not que l'Europe
nous l'et inluctablement dclare un peu plus tard, lorsque les
monarchies auraient compris le danger de la contagion rvolutionnaire.
En effet, il ne s'agissait pas en France d'une rvolution de fait, mais
de principe, dont l'exemple seul branlait tous les trnes. La frocit
du manifeste de Brunswick, menaant Paris de subversion totale, rvlait
bien la haine irrconciliable des souverains et des fodaux europens.
Ce manifeste suffit  disculper les Girondins en l'espce, et d'autre
part, il fut cause du 10 aot, comme la prise de Longwy et le sige de
Verdun le furent des massacres de septembre, comme les prils imminents
motivrent la Terreur. Les historiens de droite s'efforcent en vain
d'obscurcir cette vrit.

Taine parle  peine de la guerre. Il croit  une manie homicide de
source idologique! Cependant il avoue l'immensit de la dlivrance et
la fureur du peuple contre l'tranger qui voulait rtablir l'oppression
sculaire. Il reconnat aussi la ferveur patriotique et rpublicaine de
l'arme. Il convient mme que les misrables Jacobins tinrent le drapeau
d'une main assez ferme. Oh! il le dit incidemment, sans insister. Il
n'insiste que sur les abominations terroristes. Je ne les approuve
certes pas. Je dteste les meurtres et les violences. Je n'ai pas l'me
jacobine. Mais il suffit de lire Taine pour admirer malgr tout ces
conventionnels, ce Comit de salut public, qui ont tenu tte en mme
temps  l'invasion et  l'insurrection,  l'Europe et  la Vende, aux
rebelles de Lyon et aux tratres de Toulon, et qui ont sauv non
seulement la France, mais l'unit franaise. Taine, nagure si dur pour
les Girondins, plaide ici pour eux. Il oublie leur funeste fdralisme!
La Rpublique une et indivisible, quel beau mot! On ne peut qu'tre
reconnaissant aux Jacobins de cette fire devise, conservatrice de notre
nation, et d'avoir su victorieusement l'imposer. Quant  leur intention
d'affranchir tous les peuples, c'tait peut-tre une folie, comme Taine
le prtend, mais sublime.

Leur politique intrieure fut tyrannique, mais provisoirement excuse
par l'tat de crise, comme la dictature sous la Rpublique romaine.
Beaucoup de confiscations n'taient que des rquisitions militaires. La
leve en masse choque Taine! La patrie en danger ne l'exigeait-elle pas?
Devons-nous les croire sanguinaires par systme? Quelques-uns peut-tre,
non pas tous. Carrier fut rappel et condamn. Tel autre fut dsavou
pour ses actes d'anticlricalisme perscuteur. Antichrtiens de doctrine
(et encore Robespierre pactisait, comme son matre Rousseau), les hommes
de la Rvolution ne comptaient en principe, que sur la libre propagande
et la persuasion pacifique. Contre les riches, ils ne firent pas de
socialisme mthodique, mais de la dfense antiractionnaire. Ils ont
commis des crimes, mais gardaient des aspirations nobles. Il n'est pas
jusqu' l'implacable Saint-Just qui n'ait nonc une belle sentence,
imprudemment cite par Taine: Que l'Europe apprenne que vous ne voulez
plus un malheureux sur le territoire franais!... Le bonheur est une
ide neuve en Europe. Mme jacobin, l'homme est rarement tout d'une
pice.

Contre la tyrannie jacobine, imite de la cit antique d'aprs lui,
Taine invoque deux sentiments modernes, celui de la conscience, et
celui de l'honneur, dont le premier serait d'origine chrtienne, le
second d'origine fodale. O prend-il cela? Est-ce que l'honneur
manquait  Socrate et  Rgulus? Est-ce que l'antiquit ne respectait
pas la libert de conscience? Le procs de Socrate fut surtout
politique. Sur la tolrance  Rome, lisez Bouch-Leclercq. D'ailleurs
l'glise revendiquait la libert pour elle seule, non certes pour les
dissidents, et les fodaux tenaient  leur honneur, mais ne respectaient
gure celui de leurs vassaux ni de leurs vassales. La Rvolution a voulu
l'honneur et la libert pour tous. Sur les bienfaits de l'glise au
Moyen Age, Taine s'exprime avec une faveur partiale qui a inspir une
critique remarquable de F. Pillon, reproduite par Aulard. Et Taine reste
libre-penseur et scientiste, ce qui affaiblit singulirement son
pragmatisme religieux. Lui qui jadis admirait tant l'antiquit, il
dclare maintenant qu'une socit paenne ne saurait tre qu'un
coupe-gorge et un mauvais lieu. Voyez Athnes!

C'est une des thses du _Rgime moderne_, o il combat aussi l'tatisme
et la centralisation. Sur l'tatisme, on est d'accord. Mais faut-il
rompre l'unit de lgislation dans un grand pays, y prodiguer les
corporations gostes, les autonomies locales, le bablisme patoisant,
les tyranneaux de village, les tats dans l'tat? Taine a lui-mme
flair les cueils. Cet enrag traditionaliste a fini par s'apercevoir
que l'instinct galitaire tait un instinct naturel chez les Franais et
provenait du fond permanent de la race. Il ne peut donc le combattre
sans se contredire.

Ce qui domine et qui explique tout son grand ouvrage, c'est son
pessimisme. D'o les traits fameux sur le crocodile, le gorille froce
et lubrique, le diagnostic si sombre sur notre avenir national et toute
cette allure de pamphlet. A l'influence de son temprament s'ajoutait
pour Taine celle de l'actualit, aprs 1870. Mais l'impritie de
Napolon III ne rsulte pas logiquement des Droits de l'homme. Et depuis
1918 la France ne parat plus si malade.




AUTOUR DE FLAUBERT


On revient toujours avec plaisir  notre cher vieux Flaubert. Rien de
plus salubre, de plus tonifiant, que de reprendre contact avec cette
pense si noble et cette haute conscience. Dans l'ordre esthtique et
intellectuel, c'est non seulement un matre, mais une espce de saint.
On l'admire, on l'aime, on le vnre. Et qu'il est amusant! Point de
correspondance aussi passionnante que la sienne, depuis celle de
Voltaire. Grand crivain, esprit suprieur, et dlicieux bonhomme! Tel
Flaubert apparat dans ses lettres, qu'on lit et relit sans jamais s'en
lasser. Nous pntrons un peu plus avant dans son intimit grce au
livre de M. Antoine Albalat[15], qui apporte bien des traits
intressants, mais fait encore dsirer davantage.

     [Note 15: A. Albalat: _Flaubert et ses amis_, avec des
     lettres indites. Un volume. Ed. Maynial: _Flaubert et son
     milieu_. Un volume. G. Flaubert: _Correspondance_. Nouvelle
     dition.]

M. Albalat a eu communication des archives que Mme Franklin-Grout,
nice de Flaubert, dtient dans sa villa Tanit, sur la Cte d'Azur. Il
en a extrait un certain nombre de lettres jusqu'ici indites expdies 
Flaubert par ses amis. Bien. Mais n'y en a-t-il pas d'autres? Un
pistolier si assidu et si entranant n'a-t-il pas reu plus de
rponses? On voudrait connatre toutes celles qui manaient de
personnages considrables, ou ayant dans sa vie un rle important.
A-t-il dtruit celles de Louise Colet? Ou les lui a-t-il rendues? Dans
ce dernier cas, elle les a probablement conserves. Il est vrai que la
loi exige que les hritiers des signataires autorisent la publication.
Entre nous je n'approuve pas beaucoup cette loi. Sauvegardez les
intrts pcuniaires des hritiers, mais de quel droit nous drobe-t-on
des pages authentiquement signes d'crivains illustres? Ces derniers
n'ont d rien crire qui ft indigne d'eux ou contraire  leurs ides,
lesquelles entrent dans le patrimoine de l'esprit humain. L'hritier
vraiment lgitime, et qui a des titres imprescriptibles, c'est le
public. Les familles selon le sang n'ont pas de droits valables sur la
pense des hommes minents dont elles portent le nom. On ne peut
admettre qu'elles aient licence d'touffer les papiers qui choquent
leurs prjugs ou leurs antipathies. Quel scandale qu'un descendant
dvot de Renan, ou un petit-neveu anticlrical de Veuillot, puisse sans
contrle jeter leurs manuscrits au feu!

Je tiens de mon regrett ami, l'excellent pote Charles de Pomairols,
qu'il existe quelque part, en province, dans un chteau, des indits de
Diderot, que les propritaires squestrent comme dangereux pour leurs
croyances. C'est intolrable, et j'en dirais autant s'il s'agissait
d'indits de Bossuet ou de Joseph de Maistre. Car je suis libral, quoi
qu'en pensent quelques nigauds et quoi qu'en disent certains zlotes,
qui traitent de sectaire quiconque ne partage pas leur fanatisme. Je
puis avoir mes opinions, mais je trouve bon qu'on les discute et qu'on
en professe d'autres, ne rclamant pour moi que cette libert de pense
et de discussion que j'accorde  tout le monde. C'est le principe mme
de notre lgislation, lequel n'est malheureusement pas entr dans les
moeurs de tous, puisqu'il reste des gens qui se dclarent blesss ou
outrags ds qu'on ne souscrit pas leurs convictions. Ils peuvent bien
crire ou discourir contre les miennes tout leur sol! D'ailleurs, ils
ne s'en privent pas, et se permettent galement des injures, dont je
m'abstiens pour mon compte. Certains parlent de moi, chtif, avec tant
de haine qu'ils me feraient sans doute l'honneur de me brler vif, si
c'tait encore la mode. Je ne leur infligerais pas cent sous d'amende,
fuss-je tout puissant. Je voudrais seulement rester libre. Mais si j'en
avais le pouvoir discrtionnaire, je ferais saisir par la force arme et
publier par l'Imprimerie nationale les crits de grands crivains que
d'troites prventions risquent de perdre  tout jamais. L'intrt des
lettres avant tout!

M. Albalat, oblig de solliciter des autorisations, n'a essuy que deux
refus, d'ailleurs simplement dilatoires, puisque les minutes des lettres
continuent d'appartenir  la succession Flaubert, et qu'il sera lgal de
les imprimer sans opposition possible cinquante ans aprs la mort des
auteurs. Esprons qu'on les aura dposes en lieu sr! Le domaine public
a vraiment sa raison d'tre. La vente des autographes  tout venant en
annule sur certains points les bienfaits. La Bibliothque nationale ne
dispose malheureusement pas de fonds suffisants pour acheter tout ce qui
en vaudrait la peine, mais elle pourrait prendre copie au moins de tout
ce qui passe aux enchres publiques et qui reprsente une valeur
historique ou littraire. Rien ne serait plus facile que d'organiser ce
service, mais il faudrait une loi ou un dcret-loi qui le rendt
obligatoire. Le gouvernement actuel, o sigent tant de ministres
lettrs, voire acadmiciens, ne voudra-t-il pas y songer?

Le premier ami de Flaubert dont M. Albalat s'occupe est assez
naturellement Louis Bouilhet. Cet autre Rouennais n'avait pas un
puissant gnie, mais c'tait un pote des plus honorables, pris et
respectueux de son art, anim des meilleures intentions, et trs fidle
 Gustave dont l'affection alla jusqu' le surfaire un peu. Maxime Du
Camp, si suspect, prtend que c'est Bouilhet qui tait le matre, en
matire de lettres surtout, et Flaubert qui obissait. N'en croyez pas
un mot! Il est vrai seulement que Flaubert consultait souvent Bouilhet,
en qui il avait une confiance infiniment mieux place qu'en Maxime Du
Camp, avec lequel on sait qu'il se brouilla, mais trop tard... Bouilhet
crivait un jour  Flaubert: Puisque nous parlons de ce grotesque barde
nomm Lamartine, sais-tu comment il s'exprime au sujet de Rabelais? _Les
ordures de Rabelais..._ _Ce grand boueux de la triste humanit..._ Les
_grossires facties de Rabelais_... Il vomit des injures contre le _Don
Juan_ de lord Byron... _Don Juan_ est _une ordure indigne d'un crivain
qui se respecte_. Nom d'un chien! Lamartine s'est joliment respect,
lui! J'aime cette indignation. Lamartine n'tait pas un grotesque
barde, mais un mauvais critique, qui n'a pas pargn non plus La
Fontaine et qui avait le plus grand tort de dnigrer Rabelais et Byron.
Bouilhet avait bien raison de dfendre ces grands hommes.

Une lettre de lui, dcouverte par M. Albalat, le montre un peu tonn
par les _Chansons des rues et des bois_ (1865). Quoique sincre
admirateur de Victor Hugo, et passant lui-mme pour audacieux en
province, Bouilhet avait peut-tre le got un peu timide. Je ne veux
pas t'en parler, crit-il  Flaubert. Je veux seulement te dire qu'il y
a deux belles choses: le _Hausse-col du capitaine_ et surtout le
_Semeur_. Vous avez reconnu la pice intitule _Saison des semailles_.
_Le Soir_, qui se termine par le vers clbre:

        Le geste auguste du semeur.

Peut-tre ne vous rappelez-vous pas le hausse-col du capitaine. Il se
trouve un peu plus loin dans _Souvenir des vieilles guerres_.

Nous passons  Louise Colet. Elle veut, elle croit devenir ton pouse!
En ces termes, Bouilhet mettait Flaubert en garde contre une horrible
menace. M. Albert Thibaudet, dans son livre instructif et impartial[16],
parle de Louise Colet avec une certaine considration. M. Albalat la
juge un des plus insupportables types de bas-bleus qui aient encombr
la littrature franaise et rappelle que Thophile Gautier,  qui l'on
demandait pourquoi Flaubert l'avait quitte, rpondit: Parce qu'elle
l'embtait. Flaubert la connut en 1846, g de vingt-cinq ans: elle
avait une dizaine d'annes de plus que lui. Sa plus fameuse liaison,
avant celle-ci, fut avec Victor Cousin, qui lui fit donner quatre fois
le prix de posie  l'Acadmie franaise. Flaubert eut aussi un service
assez dur, tant charg de retaper les vers de cette Muse, fconde mais
inexperte. Bouilhet l'y aidait avec dvouement. On ne sait toute
l'tendue de ces corrections que grce  la nouvelle dition Conard de
la _Correspondance_, o il y a de nombreuses lettres que l'on avait
tenues secrtes jusqu' prsent. Elles n'apportent pas de rvlations,
mais sont des plus intressantes et prcisent l'histoire de ces amours
troubles.

     [Note 16: _Gustave Flaubert_, sa vie, ses romans, son style,
     1 vol. Plon.]

Louise Colet, ne Rvoil, dut ses quelques succs acadmiques ou autres
 sa beaut fleurie beaucoup plus qu' son faible talent. Elle eut sans
doute une vive inclination pour ce jeune gars normand, vigoureux et
alors assez beau, lui aussi. Et son penchant naturel ou les besoins de
son industrie littraire l'orientaient vers les hommes de lettres. On
n'ignore pas son aventure avec Musset, qu'elle dnigrera (ainsi que
Flaubert) dans son roman intitul _Lui_. Elle en eut une galement avec
Vigny, d'aprs M. douard Maynial, et jeta des vues jusque sur Victor
Hugo. Flaubert l'a-t-il aime? Oui et non. Il le lui explique dans une
des nouvelles lettres de l'dition Conard, avec une nettet qu'on
trouverait un peu brutale, si elle ne l'avait pouss  bout. Il se
montre habituellement trs tendre, et mme assez ardent. Au sens usuel
du mot, il l'aime sans aucun doute. Mais elle est si exigeante, si
envahissante, que ce n'et pas t trop d'un amour-passion, qu'elle et
peut-tre fini, d'ailleurs, par dcourager, appartenant  la terrible
catgorie des femmes qui font des scnes et ne sont jamais contentes.
Cette passion, Flaubert reconnat qu'il ne l'prouve pas. Il ajoute,
catgoriquement, que la grande affaire de la vie, pour lui, c'est l'Art,
et que l'amour n'est que la seconde. Bref, il se dfend, mais avec une
extrme patience et une infatigable bont.

Elle en prit son parti pendant quelques annes, avec des alternances
d'affectueuse entente et d'aigres orages. La rupture dfinitive n'advint
qu'en 1855. Pour nous, qui ne sommes pas sous le charme, elle apparat 
distance comme une raseuse et une intrigante, avec des lueurs
d'intelligence ou au moins d'habilet. Ainsi elle comprit ou feignit de
comprendre la premire _Tentation de saint Antoine_, que les amis
intimes avaient dclare impubliable, et qui, publie enfin dans
l'dition Conard, se rvla merveilleuse, suprieure mme de certains
points de vue  la version entirement refondue de 1874. Ajoutez que
Flaubert habitait Croisset et ne voyait Louise que de loin en loin, 
Paris ou  Mantes. C'est ainsi qu'il l'a si longtemps supporte.
Puisqu'elle aimait la littrature, ou du moins la gloire qu'on en peut
esprer, elle avait fait un heureux choix. Son nom est immortel, grce 
la place qu'il occupe dans cette correspondance. On ne lit plus Louise
Colet, si tant est qu'on l'ait jamais lue, mais on lira toujours les
admirables lettres o Flaubert lui expose abondamment ses doctrines et
lui raconte la longue gestation de _Madame Bovary_.

M. Albalat exagre un peu l'influence de Thophile Gautier sur Flaubert,
laquelle n'tait pas indispensable pour lui inspirer le culte de la
couleur et du style pittoresque. Celle de Chateaubriand fut plus
profonde et aurait suffi. Flaubert fut mme, au dbut, un peu injuste
pour le charmant Tho, et s'exprime avec quelque injustice sur les
_maux et Cames_. Plus tard, il le prfra mme  Musset. Mais sans le
_Roman de la momie_, Flaubert et tout de mme crit _Salammb_; sans
les _Martyrs_, c'est moins sr. Cependant, il y a entre Gautier et lui
une parent littraire certaine. Ils devinrent de trs chers amis. La
mort de Gautier dsola Flaubert. Et je crois Flaubert plus grand
crivain, mais c'est bien mauvais signe de dtester Gautier.

M. Albalat ne consacre  Renan qu'une demi-page, vraiment drisoire.
Flaubert, qui le rencontrait au dner Magny, l'entourait d'une
admiration et d'une amiti ferventes, d'ailleurs assez bien payes de
retour. Nous avons des lettres enthousiastes de Flaubert  Renan, et un
article logieux de Renan sur la _Tentation de saint Antoine_ (dans les
_Feuilles dtaches_). Flaubert se brouilla avec Catulle Mends, parce
que celui-ci avait insr dans sa revue, _la Rpublique des lettres_, un
article hostile  Renan. Peu d'crivains en ont fait autant pour un
confrre. Ces deux-l taient du mme monde et du mme rang. Rien de
plus naturel que leurs excellents rapports.

En revanche, Dumas fils n'tait ni de ce rang, ni de ce monde. M.
Albalat le classe parmi les meilleurs amis de Flaubert, et voudrait nous
faire croire que ce dernier tenait l'autre en grande estime. Estime
personnelle, peut-tre, mais intellectuelle, non pas! Flaubert mprisait
le thtre de Dumas fils et se rvolta lorsque certains critiques comme
Sainte-Beuve et J.-J. Weiss les comparrent l'un  l'autre sous prtexte
de ralisme. Il l'appelait le gars Dumas. Il trouvait ses thses
absurdes et ridicules. Lorsque Dumas fils, grand dramaturge, mais
quelque peu philistin, publia son incroyable reintement de Goethe, o il
rivalisait avec Barbey d'Aurevilly, Flaubert les traita tous deux de
faquins et d'nes bts. Enfin Dumas fils n'tait pas des dners Magny.
Les Goncourt eux-mmes racontent qu'ils le dcouvrirent chez la
princesse Mathilde. Flaubert put aussi l'y rencontrer, mais n'apprcia
jamais cet esprit. Qu'et-il dit de la harangue si malveillante pour
Hugo, et si incomprhensive de toute posie,  la rception de Leconte
de Lisle? Avec l'auteur des _Pomes antiques_, Flaubert sympathisait
littrairement; avec celui de la _Dame aux camlias_, point du tout.

Il admirait beaucoup Michelet, qui, comme Renan, Gautier et Leconte de
Lisle, lui rendait la pareille. M. Albalat prtend que le sectarisme de
Michelet et choqu Flaubert. Or, Michelet est mort en 1874, et
Flaubert en 1880. Flaubert a donc connu toutes les oeuvres de Michelet, y
compris celles qui paraissent le plus sectaires  M. Albalat, et il n'en
a nullement t choqu, attendu qu'il pensait exactement de mme. C'est
la principale raison de certaines hostilits dchanes contre Flaubert,
dont je m'tonne que M. Albalat veuille prsenter la pense si libre
sous un faux jour.

Taine tait de ceux que Flaubert estimait (malgr de fortes rserves sur
les _Origines de la France contemporaine_). Taine dnait chez Magny. Il
proclamait _Madame Bovary_ le plus beau roman qu'on et vu depuis
Balzac. Il questionna Flaubert sur des points de psychologie, et
mentionna la rponse dans l'_Intelligence_. M. Albalat a trouv une
lettre de Taine, qui ne figure pas, on ne sait pourquoi, dans sa _Vie et
correspondance_ en quatre volumes. J'y note particulirement ceci: Cher
ami, votre approbation m'a fait beaucoup de plaisir, et j'en ai besoin.
Il m'est revenu de divers cts une objection fondamentale, et ce sont
des hommes intelligents, des gens du mtier, qui me la font, sans
compter les lecteurs ordinaires:--C'est bien, mais c'est, fatigant,
inintelligible. Cela tend horriblement l'attention et les nerfs. On le
lit pour avoir mal  la tte. Ce reproche m'a dj t fait pour
l'_Histoire de la littrature anglaise_ et les prcdents ouvrages. Il
s'agissait cette fois du _Voyage en Italie_. Taine inintelligible! Cela
nous parat comique. La campagne contre l'obscurisme de Valry ne le
paratra pas moins dans cinquante ans.

Il faut tre quitable pour tout le monde, mme pour Sainte-Beuve.
Inique envers ceux de sa gnration, il traita mieux la gnration
suivante. M. Albalat dclare qu'il ne comprit rien  _Madame Bovary_. En
somme, malgr quelques restrictions conventionnelles, son article, ds
l'apparition du roman, fut convenable et utile... Il est faux que la
mort de Flaubert soit  peine signale dans le _Journal des Goncourt_.
Edmond se rendit  Rouen pour assister aux obsques.

Je ne puis numrer tous les amis de Flaubert mentionns dans l'agrable
volume de M. Albalat. Je veux au moins nommer Victor Hugo. C'est vrai
que Flaubert fut rfractaire aux _Misrables_, bien  tort, et que son
positivisme s'opposait  cet humanitarisme. Mais il tenait Hugo pour un
trs grand pote, et mme le seul grand pote du sicle. C'est
l'essentiel.




LE CENTENAIRE DE TOLSTO


Tolsto tant n il y a ces jours-ci cent ans, il faut relire d'abord
_la Guerre et la Paix_. Le texte russe a paru de 1865  1869; la
traduction franaise en 1884, et elle a t lance principalement par
l'ouvrage du vicomte de Vog sur le _Roman russe_ (1886). Tolsto eut 
cette poque, en France et un peu partout, une clatante fortune. Comme
tout le monde, j'ai lu _la Guerre et la Paix_, dans ma jeunesse. Mais le
philosophe Alain dclare qu'il a relu ce roman clbre une dizaine de
fois. Je dois faire un aveu: je n'avais jamais prouv le besoin de le
relire, et je ne l'aurais probablement jamais relu, si l'actualit du
centenaire ne venait de m'en faire un devoir.

Ce n'est pas une petite affaire. La traduction de 1884, par une Russe
(princesse Irne Paskevitch), a trois volumes, en tout douze cent
cinquante pages compactes: et elle n'est pas complte. Celle de M.
Bienstock est complte: elle remplit six volumes, de texte un peu moins
serr, mais encore respectable. Quelle tendue de steppes! Oh! ce n'est
pas d'une lecture difficile. Un passage de Vog m'inquite, entre
beaucoup d'autres: Le plaisir, dit-il, y veut tre achet comme dans
les ascensions de montagne: la route est parfois ingrate et dure, on se
perd, il faut de l'effort et de la peine; mais lorsqu'on touche au
sommet et qu'on se retourne, la rcompense est magnifique, les
immensits de pays se droulent au-dessous de vous... O prend-il cela?
On n'est arrt par aucune difficult de pense, ni retenu par aucune
subtilit ou rare beaut de forme. On va d'un pas libre et soutenu,
comme un bon facteur rural. Il faut plus de temps et d'effort pour une
plaquette de Valry que pour les douze ou quinze cents pages de Tolsto.
Je ne suppose pas que les tortonistes eux-mmes puissent reprocher 
celui-ci le moindre obscurisme. Il n'est pas ardu, il n'est que long. On
n'a pas l'impression de gravir pniblement une cime, mais de marcher
indfiniment en plaine, dans les terres laboures. Ce n'est pas du
souffle qu'il y faut, mais seulement de la persvrance. Et l'on ne
s'ennuie pas prcisment, ou du moins on ne s'ennuie que par moments,
dans certains chapitres qui se diluent en marcages. Avec plus ou moins
de plaisir, on va toujours tout droit, lentement, srement, et l'on
arrive au bout avec quelque fatigue, sans regretter d'avoir fait le
chemin, mais sans trouver finalement la rcompense d'aucune magnifique
dcouverte. On a toujours t de plain-pied, en rase campagne. Et l'on
n'est pas fch d'avoir fini. On n'a pas envie de recommencer.

Tolsto est videmment un grand romancier, puisqu'il russit  se faire
suivre pendant ces kilomtres de texte, sans lasser la patience du
lecteur moyen, mme de celui qui n'a pas de prdilection marque pour le
genre roman. Mais c'est un grand romancier raliste, peut-tre le plus
exclusivement raliste qu'on ait connu,--sous la rserve de son got
pour les digressions thoriques: et ces parabases s'intercalent dans le
rcit sans rien y changer. L'avantage de ce ralisme est la crdibilit:
Tolsto donne une invincible impression de vie justement observe et
fidlement rendue. Nous croyons voir, entendre et toucher ses
personnages. Nous qui ne connaissons pas du tout la Russie, et encore
moins celle de 1805-1812, nous n'avons pas le moindre doute sur la
vrit du tableau--sauf une exception, qui tient  l'idologie, et
n'altre aucun trait sensible. Il ne s'agit que d'interprtation.
Tolsto n'a peut-tre pas compris Napolon, mais il l'a trs bien vu. Le
cinma ne ferait pas mieux. En outre, il s'en faut beaucoup que Tolsto
soit purement un visuel et n'excelle que dans le pittoresque. C'est
habituellement un remarquable analyste, un psychologue d'une implacable
perspicacit, pour qui les mtaphores cliches du scalpel et de la
planche d'anatomie reprennent une valeur et s'imposent. Nul n'a t
moins dupe des apparences, des conventions et des prjugs. Nul n'a
mieux pntr, sous cette couche et ce vernis, le fonds et le trfonds.

Ce don contribue  expliquer qu'il ait combattu une socit dont les
dessous, les vices et les tares lui apparaissaient aussi nettement que
s'il avait radiographi les mes. A vrai dire, d'autres ne s'y trompent
pas davantage, sans fouiller autant, faute des mmes aptitudes, ou parce
qu'ils trouvent que cela n'en vaut pas la peine; et ceux-l peuvent
prfrer une humanit organise, mme trs imparfaitement,  une espce
de sauvagerie ou d'animalit, mme prtendue idyllique. Un inconvnient
moral ou social du ralisme est d'attacher trop d'importance au rel et
 ses invitables dfauts, par suite de mener soit aux noirs chagrins,
soit aux colres outres et aux utopies rvolutionnaires. Mieux vaut
d'ordinaire accepter ce qui est, non sans quelque ddain, et se faire
des raisons de vivre qui ne dpendent pas du train dont va le monde. Il
ne s'agit pas non plus de la molle indiffrence d'un Philinte, qui en
littrature doit se contenter d'un plat acadmisme. Mais le noble
Alceste ne trouvera de solution supportable qu'en se dtournant de cette
vile ralit quotidienne pour contempler _more platonico_ les ides
ternelles.

Le ralisme a des inconvnients littraires fort analogues. Il proscrit
les hautes qualits esthtiques, qui ne se dgagent pas immdiatement de
la ralit courante, mais rsultent d'une intervention cratrice de
l'esprit. L'art vritable vient du ciel, et le ralisme reste  ras de
terre. La premire de ces qualits suprieures, c'est le style. Tolsto
n'en a pas, et demeure le matre de tous les romanciers comme M. Paul
Bourget, M. douard Estauni, M. Romain Rolland, qui le tiennent pour
inutile ou mme nuisible dans le roman. Qu'en savez-vous? me dira-t-on.
Je rponds que cela se sent mme  travers la traduction. Mais j'ai pour
tmoin cet admirateur enthousiaste et hyperbolique de Tolsto, le
vicomte de Vog, qui savait le russe et avait lu _la Guerre et la Paix_
dans le texte original. Tolsto, dit Vog, sacrifie de propos dlibr
le style pour mieux s'effacer devant son oeuvre. A ses dbuts, il avait
souci de la forme; je rencontre des pages de style dans _les Cosaques et
les Trois morts_; depuis, il a limin volontairement cette sduction.
Ne lui demandez pas l'admirable langue de Tourgueniev; la proprit et
la clart de l'expression, sinon de l'ide, voil ses seuls mrites. Sa
phrase est lche, fatigante  force de rptitions; les adjectifs
s'accumulent sans ordre; les incidentes se greffent les unes sur les
autres pour puiser tous les replis de la pense de l'auteur. A notre
point de vue, cette absence de style est une infriorit impardonnable;
mais elle me parat la consquence rigoureuse de la doctrine raliste,
qui prtend carter toutes les conventions; or le style en est une...

Ne disputons pas sur les mots: la beaut est une convention galement,
si vous voulez, ou du moins c'est une raret sans aucun doute, et
statistiquement il n'y a de vrai que le banal. Mais l'art ne se confond
pas avec la statistique. Cependant Vog a pleinement raison de
constater la logique de Tolsto. Avant lui des hommes qui sont loin de
l'galer, mais qui professaient et pratiquaient dj le ralisme,
Champfleury et Duranty, en avaient trs logiquement dduit cette
consquence. Reste seulement  savoir si le ralisme, en condamnant le
style, ne se condamne pas lui-mme. Aprs tout, cette fameuse ralit ne
nous importe pas tant que cela, et surtout nous ne dsirons pas tant la
retrouver telle quelle dans les livres: nous en sommes rassasis et la
vie nous suffit. Mais le style d'un grand crivain, voil un prsent
cleste et un lment nouveau, dont lui seul pouvait nous enrichir et
nous ravir. Il est vrai qu'au moins pour nous, Tolsto offre cet intrt
de nous introduire dans des rgions que nous ne connaissions pas. Un
attrait d'exotisme a contribu  la vogue de Tolsto. Mais cela
s'puise, tandis qu'on s'enchante indfiniment de la beaut du verbe. Un
des plus clbres passages de _la Guerre et la Paix_ me parat
significatif: celui o le prince Andr Bolkonsky, bless et gisant sur
le dos,  Austerlitz, dcouvre le firmament et oppose cette splendeur
auguste  nos vaines et cruelles agitations. La pense tait fconde et
belle en soi. Ce pourrait tre sublime. Mais comme le prince Andr
Bolkonsky n'est pas un pote lyrique, Tolsto, pour rester raliste,
s'est born  une indication sommaire. L'esquisse du thme nous faisait
esprer une admirable symphonie. Nous sommes dus.

Le ralisme exclut moins rigoureusement la composition, mais ne
l'appelle pas et prfre s'en passer, car c'est encore une opration de
l'esprit, et non une donne extrieure. Dans la ralit, les choses vont
ple-mle et s'enchevtrent. Le romancier raliste a l'ambition de
reproduire cette pagae, comme on dit  prsent. Il n'y russira pas
compltement, mais il peut en approcher. Les romans de Tolsto sont
aussi peu composs que possible. C'est un fouillis de personnages et
d'incidents innombrables. Il est bien oblig de les ordonner un peu,
malgr tout, pour rester intelligible, mais les ncessits du rcit lui
fournissent un dsordre de surcrot, qui ne se rencontre pas dans les
faits. Ici ce qui nous intresse le plus de beaucoup, c'est la guerre de
Napolon et des Russes, ou du moins leurs rapports, puisqu'il y a des
intermdes de paix et mme d'alliance (Tilsit, Erfurt...). Or, Napolon
et Alexandre, leurs armes et leurs peuples, la France et la Russie,
vivent d'une faon continue. Mais Tolsto est contraint de les laisser
de ct et d'interrompre cette trame,  d'innombrables reprises, pour
nous entretenir des Bolkonsky, des Bezouchov, des Rustov et d'un tas
d'autres, qui nous passionnent moins. Autant de chocs dsagrables et
fatigants.

Pourquoi tous ces personnages imaginaires dans un roman historique, o
le premier plan appartient fatalement aux personnages qui ont exist,
surtout lorsqu'on nous en montre de cette taille? Le ralisme ne fait
qu'accuser plus crment cette disparate. Vog ne voit rien de
suprieur dans aucune littrature au tableau de l'entre des Franais
au Kremlin, de la folie et de l'incendie de Moscou. Pour nous borner 
un sujet semblable, je prfre la prise de Troie, dans l'_nide_. Et
sans compter l'avantage des vers de Virgile sur la prose de Tolsto, l
tous les personnages sont galement historiques, ou du moins
lgendaires, mais de la mme sorte et fondus dans une harmonieuse unit.
Mme observation pour l'_Iliade_, que Tolsto a beaucoup tudie, avec
grande raison, mais avec laquelle il voulait rivaliser, et cette
illusion nous stupfie. Comment cet homme si lucide en psychologie
s'est-il tellement abus en art? Comment n'a-t-il pas compris que du
ralisme  la posie, il n'y a pas de commune mesure, que celle-ci est
d'un autre monde, d'une autre sphre, et ne parle pas la mme langue?

Sans ncessit logique absolue, mais par une pente naturelle, le
romancier raliste ne s'occupe gure que de gens ordinaires et
quelconques, plus reprsentatifs des masses et correspondant mieux  la
moyenne. Heureusement pour nous, lecteurs trangers, ceux de Tolsto
sont presque tous Russes et par consquent nous taient moins familiers.
Cependant, sans insister sur des douzaines d'autres, vrais sans doute,
mais frustes (je veux dire effacs), Vog dclare que deux sont
inoubliables: le prince Andr Bolkonsky et le comte Pierre Bezouchov.
Or, je les avais  peu prs oublis, tandis que, n'euss-je jamais relu
Stendhal ou Flaubert, j'aurais toujours gard le souvenir le plus net de
Julien Sorel et de la Sanseverina, d'Emma Bovary et de M. Homais. Le
prince Andr est un honorable seigneur, un brave officier, mais un peu
vague et sans rien de bien caractristique. Pierre Bezouchov est un peu
plus curieux, un type de Slave irrsolu, trs bon, mais trs fou,
flottant  tous les vents. Il attire quelque sympathie, mais donne vite
sur les nerfs, et on ne le retient pas. La princesse Marie, bigote et
dvoue, est aussi banale que le serait son mari le comte Nicolas
Rustov, si celui-ci ne trahissait la pauvre Sonia avec une si tranquille
inconscience. Et Natacha, dont on dit merveille! Charmante jeune fille
en fleur, mais avec un coeur d'artichaut, si j'ose m'exprimer ainsi. Elle
aime d'abord Boris Droubetzko, puis se fiance au prince Andr, puis
veut se faire enlever par Anatole Kouraguine, puis se rconcilie avec
Andr qui, en mourant, lui pardonne, puis pouse le riche et indcis
Pierre Bezouchov, et devient une mnagre, une couveuse, enfonce dans
le prosasme domestique et la nursery. Et Pierre est sous la pantoufle.
Avec sa nature, c'tait fatal. Le lecteur se rebiffe un peu. Cette
petite girouette et son embourgeoisement ne nous sduisent qu' demi.
D'ailleurs, la fin du roman devient fastidieuse et ressemble  un fleuve
qui se perd dans les sables.

videmment l'homme suprieur existe aussi, et en principe le romancier
raliste peut le peindre, comme l'ont fait Stendhal et Balzac; mais ces
derniers n'appliquent pas le ralisme intgral, dont les fermes
partisans reculent habituellement devant ces exceptions. Tolsto fait
mieux: il les nie. Il y a au moins un grand homme dans _la Guerre et la
Paix_, direz-vous: Napolon. Pour vous et moi, sans doute. Mais pour
Tolsto, Napolon n'est nullement un hros, ni un gnie, en vertu de
diverses raisons, dont les unes sont personnelles  cet empereur, que
notre romancier diffame et vilipende farouchement, et les autres
ressortent de ce principe gnral qu'il n'y a pas de grands hommes et
que tous les hommes se valent. Je n'invente rien. Vog a eu
certainement tort de dire que Tolsto avait t impartial et dfrent
pour Napolon... La traductrice de 1884 a fait des coupures, non pas
seulement pour abrger un peu, ce qui serait bien dfendable, mais pour
jeter le voile sur ces carts dsobligeants. Mais lisez Bienstock, qui
ne nous fait grce de rien. Cet homme sans conviction, sans principes,
sans tradition, sans nom, pas mme Franais... L'ignorance des
camarades, la faiblesse et la nullit des adversaires, le cynisme du
mensonge, la mdiocrit sduisante et prsomptueuse de cet homme le
placent  la tte de l'arme... Au lieu de gnie se rvlent une sottise
et une lchet sans pareilles, etc. De qui croyez-vous qu'il s'agisse?
De Napolon!

On excuserait peut-tre Tolsto si ces violences iniques ne lui taient
dictes que par le ressentiment patriotique contre l'envahisseur de la
Russie. On s'tonne pourtant un peu de son nationalisme frntique,
contrastant avec son humanitarisme qui devait se dvelopper si largement
et qui se manifeste dj dans bien des passages de _la Guerre et la
Paix_. Un homme intelligent, un homme de pense, peut et doit tre
patriote, mais garder quelque sang-froid dans ses jugements et ne pas
dnigrer comme un braillard chauvin les gloires de l'ennemi. Ce qui
pourtant surprend davantage, c'est l'aristocratisme de ce Tolsto, qui
devait donner plus tard dans l'galitarisme le plus radical. Avez-vous
not ce trait: Bonaparte n'est pas seulement un mdiocre, c'est un homme
_sans nom_, un parvenu, un margoulin du pouvoir et de l'empire, avec qui
le boyard Tolsto, parlant comme un migr et un fervent de la
Sainte-Alliance, s'tonne qu'un monarque hrditaire et de droit divin
consente  traiter d'gal  gal.

Mais le plus fort est que Tolsto chafaude toute une philosophie de
l'histoire pour assouvir du mme coup sa manie de ralisme et sa haine
de Napolon, et en vienne  nier absolument le rle et l'existence mme
des grands hommes.



Il attribue tous les vnements non pas  la Providence, suivant la
doctrine de Bossuet et de Joseph de Maistre que, dj touch de
libre-pense et participant de l'esprit moderne au moins dans une
certaine mesure, il dclare archaque et prime, mais  la ncessit, 
la fatalit,  la force des choses, qui, d'aprs lui, n'exclut pas moins
les volonts humaines que la volont divine. Ce sont des causes
gnrales, de vastes ensembles, des mouvements de masses, des concours
de circonstances impossibles  dnombrer et encore plus  produire ou 
djouer, qui dterminent d'une faon inluctable les guerres et les
rvolutions des empires. Le libre arbitre n'existe probablement pas, et
la conscience l'affirme, mais la raison le nie: en tout cas, il ne joue
aucun rle historique. Ce n'est donc nullement la volont de Napolon,
ni celle d'Alexandre, qui ont amen la guerre de 1812. D'ailleurs ce ne
sont pas le moins du monde des hommes de gnie, mais des hommes comme
tous les autres. Pour Alexandre, on l'accorde  Tolsto, s'il y tient:
il y a quelques particularits qui diffrencient Napolon et quelques
objections en sa faveur... La dignit humaine, insiste Tolsto, nous
dmontre que chacun de nous est homme au mme degr que Napolon.
Chacun est juge de sa dignit, mais la mienne souffrirait de penser
qu'il n'y a point de grands hommes, infiniment suprieurs  moi, et que
l'espce humaine  laquelle j'appartiens est voue  une ternelle
mdiocrit. Mais les gnies incommodent cet galitarisme littraire o
tend le ralisme, et celui de Napolon en particulier offusquait le
nationalisme russe que Tolsto adopte dans _la Guerre et la Paix_.

Considrons notamment la conduite des armes. D'aprs le prince Andr,
vident porte-parole de Tolsto, ce qu'on tait convenu d'appeler la
science militaire n'existait pas et ne pouvait exister, et le gnie
militaire n'tait qu'une convention. Qu'est-ce donc qui dcide? Ni
l'habilet des gnraux, ni la supriorit des canons, tout au plus
l'lan des soldats et des peuples, mais surtout cette sempiternelle
fatalit que nous appelons le hasard, et  laquelle Tolsto ne veut pas
qu'on donne ce nom, parce qu'il le croit synonyme de pure contingence et
d'absence de causalit, alors que le terme dsigne l'enchevtrement
infiniment complexe des phnomnes et l'interfrence de diverses sries
htrognes, dont chacune est pour son compte rgulirement causale.

Anatole France a mis des ides un peu analogues, mais jusqu' un
certain point seulement. Considrez, mon fils, dit l'abb Jrme
Coignard  Jacques Tournebroche, que quand deux armes sont en prsence,
il faut que l'une d'elles soit vaincue, d'o il suit que l'autre sera
ncessairement victorieuse, sans que le chef qui la commande ait toutes
les parties d'un grand capitaine et sans mme qu'il en ait aucune. Il
est, je le veux, des chefs habiles; il en est aussi d'heureux, dont la
gloire n'est pas moindre. Comment, dans ses rencontres tonnantes,
dmler ce qui est l'effet de l'art et ce qui vient de la fortune? Et
l'abb Coignard ne nomme pas Napolon--pour cause--mais il cite Csar
comme un gnie presque surhumain, capable de triompher par son propre
mrite. Vous voyez la distance entre un esprit fin et nuanc comme celui
d'Anatole France et l'esprit puissant, mais impulsif,  oeillres,
foncirement barbare, d'un Tolsto. Assurment le hasard (bien dfini)
ou la fortune, comme dit M. Coignard, a une part souvent prpondrante
dans l'issue des batailles; cependant toutes choses gales d'ailleurs,
c'est le meilleur gnral qui vaincra. Le gnral mdiocre, par exemple
Pyrrhus, peut vaincre une fois par chance; il sera bientt battu. Le
grand capitaine est celui qui peut subir quelques checs  et l, mais
qui s'est fait une habitude de la victoire. Ainsi Alexandre[17], Csar,
Turenne, Frdric II, Napolon. Les faits le dmontrent, et le simple
sens commun y aurait suffi. Faut-il que Tolsto en manque pour ne pas
croire  l'importance des armements, et pour mconnatre que le moral du
soldat, certes trs important aussi, dpend grandement du chef plus ou
moins apte  entraner ses troupes! Il a t fort heureux que nous
eussions une cole de guerre, avant 1915; il a t fcheux que nous
n'eussions pas assez d'artillerie lourde; et l'on fait bien de rendre un
culte au Soldat inconnu, mais ce n'est pas injustement non plus qu'on a
nomm des marchaux de France, aprs 1918.

     [Note 17: Alexandre de Macdoine, bien entendu.]

Au surplus, Tolsto se contredit souvent. Faisant la critique technique
de la bataille de la Moskova, qu'il appelle Borodino, il crit: S'il
est permis de juger les combinaisons de Napolon en se dgageant de
l'influence presque superstitieuse qu'exerait son gnie, il est vident
que son plan manque de clart et de nettet. Ce document (l'ordre de
marche) contient quatre dispositions dont aucune ne pouvait tre et ne
fut excute. (IIIe partie, ch. IX.) Moi, je n'en sais rien, n'tant
pas stratgiste de mon tat, mais je constate que trois pages plus loin,
au chapitre x, Tolsto dclare: Ses dispositions taient mieux prises
que celles qui lui avaient fait gagner d'autres victoires... Napolon 
Borodino avait jou son rle de reprsentant du pouvoir aussi bien et
mme mieux que dans ses autres batailles. Il s'en tait tenu aux mesures
les plus sages..., etc.

C'est que pour Tolsto il s'agit de prouver d'une part que Napolon n'a
pas de gnie, de l'autre que Koutouzov en a, car pour Tolsto, comme
pour Koutouzov, Borodino (la Moskova) est une victoire russe. En
tablissant que Napolon n'est pas un grand homme et a mal pris ses
mesures, on explique qu'il ait t battu; mais pour la gloire du
vainqueur, ou prtendu tel, il faut que celui-ci n'ait pas eu devant lui
une mazette. D'o la sophistique de Tolsto en cette occasion.

La prtendue dfaite de Napolon  la Moskova-Borodino est une faon de
parler, dont Tolsto abuse longuement, comme un chauvin ou un courtisan.
Tout n'est pas faux cependant dans son apologie pour Koutouzov. Napolon
a vaincu, puisque Koutouzov a d battre en retraite, avec des pertes
numriquement suprieures aux ntres, et puisque les Franais sont
entrs sept jours aprs  Moscou, que les Russes n'ont pu protger et
n'ont su qu'incendier. Mais il est vrai que leur rsistance  Borodino
avait t opinitre, que les pertes de Napolon, plus faibles en
quantit, avaient des consquences plus graves, parce qu'il tait
spar de sa base par des milliers de kilomtres. Les Russes se
trouvaient chez eux et pouvaient se replier indfiniment, tandis que
nous ne pouvions les poursuivre sans danger et que c'tait dj une
imprudence d'aller jusqu' Moscou. Ici Tolsto a des vues lucides et
gnralement confirmes. Il finit par tenir un langage raisonnable, et
il met le doigt sur le point dcisif lorsqu'il dit: S'ils (les
historiens militaires russes) veulent tre logiques, malgr leur
enthousiasme lyrique et patriotique, ils sont bien obligs de
reconnatre que la retraite des Franais depuis Moscou a t une suite
ininterrompue de succs pour Napolon et de dfaites pour Koutouzov.
Mais... en dfinitive, les victoires successives de l'ennemi ont abouti
 son anantissement, tandis que les dfaites russes ont eu pour
rsultat la libration de la patrie.

Autrement dit, Napolon a t militairement victorieux, dans la campagne
de Russie, et perdu par les conditions gographiques, l'espace, le
climat,  quoi l'on ne peut ajouter d'autre obstacle humain qu'un
fanatisme sauvage. Comme l'observe trs bien Tolsto, Napolon ressemble
 un duelliste correct qui gagne absolument la partie d'aprs les rgles
du jeu d'pe, et qu'on assomme alors avec une massue. Ayant proprement
boutonn l'adversaire et pris sa capitale, il crut n'avoir plus qu'
conclure une paix brillante comme avec l'Autriche et la Prusse quand il
avait gagn Austerlitz et Ina, occup Vienne et Berlin. L'immensit du
territoire russe rendait cette contrainte inefficace. La haine des
boyards contre les principes de la Rvolution franaise, toujours
reprsents par Napolon, et la fureur des paysans fanatiss, leur
faisaient prfrer l'incendie et la dvastation, o ils se ruinaient
eux-mmes, mais en dtruisant l'envahisseur. Et l'espce de matrise
qu'on ne peut dnier  Koutouzov ne fut pas prcisment militaire, mais
consista seulement  comprendre cette situation. S'il livra quelques
batailles, ce fut malgr lui, prvoyant la dfaite, ayant la main force
par le gouvernement de Saint-Ptersbourg et l'opinion publique, qui
n'eussent pas support qu'il ne dfendt pas Moscou. Pour Koutouzov, la
perte de Moscou tait quasiment insignifiante, puisque cette conqute
prcaire ne devait pas sauver Napolon. Lorsque celui-ci ordonna la
retraite, Koutouzov fut press de le poursuivre: il s'y rsigna de mme
 contre-coeur, sachant que cela ne servirait qu' le faire triller,
comme on le vit encore  la Brsina. Refuser  tout prix et avec la
mme obstination la paix et le combat, faire le vide devant l'arme
franaise, laisser au temps,  la famine et aux intempries le soin de
la dissoudre, tel tait le systme de Koutouzov. Ce n'tait probablement
pas un grand homme de guerre, mais c'tait un homme de bon sens, servi
par des circonstances exceptionnelles. Encore fallait-il les discerner
et les mesurer nettement.

On doit concder que Koutouzov fut seul  voir clair, et fliciter
Tolsto lui-mme de l'avoir si bien vu. Mais ainsi il avoue
implicitement l'utilit sinon du gnie, que Koutouzov ne possdait point
 proprement parler, au moins d'une intelligence un peu caractrise
chez un gnral en chef. C'est dj un accroc  sa thorie. Ce grand
romancier se contredit sans cesse. Aprs avoir copieusement affirm
l'inanit, le nant des rois ou des empereurs, des prtendus grands
hommes ou dirigeants quelconques, et enseign que Napolon lui-mme
n'tait pour rien dans tout ce qu'on lui attribue, Tolsto ne
s'avise-t-il pas de fulminer sur le ton d'un Juvnal contre ce monstre,
charg de crimes, et bourreau des nations? Il faudrait s'entendre. Si
Napolon n'a rien fait, n'a t qu'un infime instrument, la mouche du
coche ou la cinquime roue d'un carrosse, au moins n'est-il responsable
de rien et n'est-ce pas  lui, mais  votre fameuse fatalit, que vous
devez rserver vos diatribes.

Dans sa rage de nivellement raliste et antifranais, Tolsto en vient 
nier non plus seulement le gnie politique ou guerrier, mais celui de
l'ordre purement intellectuel. Il faut lire cela dans l'pilogue de _la
Guerre et la Paix_, coup par la traductrice de 1884, qui songeait au
plaisir du lecteur, restitu par M. Bienstock, qui ne veut pas ngliger
son instruction. D'aprs Tolsto, on ne peut admettre que c'est
l'activit intellectuelle qui guide l'activit des hommes et le
mouvement des peuples. Il trouve burlesque qu'on ait signal parmi les
causes de la Rvolution de 1789 le fait que quelques hommes de lettres
aient crit des livres. Lui qui en a tant compos lui-mme, il semble
ici se soucier des livres comme un moujik analphabet, ou comme un
poisson d'une pomme. Voltaire et Rousseau ne comptent pas plus pour lui
que Napolon. Il s'esclaffe de cette influence prte aux grands
penseurs et grands crivains, et ne dcouvre  cette bouffonnerie que
l'explication suivante: Que ce sont des savants qui crivent
l'histoire, et par consquent qu'il est pour eux naturel et agrable de
penser que l'activit de leur classe est la base du mouvement de toute
l'humanit, de mme qu'il serait agrable et naturel aux marchands, aux
agriculteurs, aux soldats de le penser: cela n'a pas lieu seulement
parce que les marchands et les soldats n'crivent pas l'histoire...
(Bienstock, vol. VI, p. 359). Bref, pour Tolsto, il est absurde de
soutenir que le cerveau guide le corps, et il serait aussi raisonnable
de placer la direction dans les viscres ou dans les pieds. Telles sont
les turlupinades o choit d'aventure ce grand romancier.

Ds lors, naturellement, il se perd en vaines conjectures sur la nature
du pouvoir. Il expose que le pouvoir ne rside pas dans la force
physique, comme celui d'Hercule, qui peut opprimer un individu, mais non
pas tout un peuple; ni dans la force morale, puisque, loin d'avoir la
moindre supriorit morale, Napolon est un criminel et un bandit... Ne
discutons mme pas ce jugement. Mais comment Tolsto n'aperoit-il pas
que lorsqu'on oppose le moral au physique, il ne s'agit pas seulement de
moralit et de vertu, mais de pense et de raison? A la vrit, il vient
de rayer galement cette supriorit-l. Comment aussi, revenant sur le
libre arbitre, mle-t-il deux questions tout  fait diffrentes?
L'existence, en effet assez douteuse, du libre arbitre, au sens
mtaphysique, n'est pas le moins du monde ncessaire pour que les grands
esprits et les hros exercent une action dcisive sur les multitudes et
sur les vnements. Car ces tres sublimes sont sans doute
psychologiquement dtermins, mais par des motifs qui leur sont propres
et qui constituent leur minente personnalit. Les forces extrieures et
matrielles, ethniques, climatologiques, conomiques, etc., psent
videmment sur la marche de l'histoire. Mais le grand homme de tout
ordre, et particulirement de l'ordre intellectuel, est le grand artisan
des choses humaines, en mme temps que l'honneur de l'humanit. D'o
vient son influence? De l'ascendant normal du beau et du vrai. Et le
pouvoir politique, qui videmment repose toujours au moins en partie
sur la persuasion, ne serait-ce que pour recruter les premiers adhrents
ou conjurs, ne se maintient que par un accord suffisant avec les
dcisions gnrales de ce pouvoir spirituel. Lorsqu'il y a conflit
flagrant, comme  la fin du dix-huitime sicle, c'est le pouvoir
matriel qui saute. Tolsto cherche vainement  brouiller des notions
trs claires, afin de justifier son esthtique et ses antipathies de
classe ou de race. Il avait beau crire lui-mme, en abondance et avec
clat, et il pourra contribuer trs puissamment par son oeuvre 
renverser l'ancien rgime russe, il gardait et gardera peut-tre
toujours une hostilit plus ou moins consciente d'aristocrate-n, de
terrien et de Russe autochtone, contre la civilisation occidentale, la
dmocratie franaise et ces croquants d'hommes de lettres.

_Anna Karnine_, le second grand roman de la maturit de Tolsto, est
aussi clbre que _la Guerre et la Paix_, et beaucoup plus lu, d'abord
peut-tre parce qu'il est plus court d'un bon tiers. Puis la majorit
des amateurs de romans partage l'opinion de la comtesse Tolsto, pour
qui la partie historico-militaire de _la Guerre et la Paix_ faisait
longueur, et qui ne s'intressait qu' la partie mondaine, soires et
belles amours ou amourettes, mariages, adultres, etc. La supriorit de
_la Guerre et la Paix_ rside au contraire dans ce qui fatiguait cette
fidle pouse et prtendue collaboratrice. Sauf quelques dissertations
sur l'conomie agricole, _Anna Karnine_ ne contient que des choses
propres  passionner cette dame si reprsentative en l'espce.
D'ailleurs, le ciel me prserve de condamner l'amour et mme
l'adultre--au point de vue littraire, s'entend! Racine, Stendhal et
quelques autres ont dmontr qu'il n'en fallait pas davantage pour faire
des chefs-d'oeuvre. _Anna Karnine_ en est-il un? On l'a beaucoup dit. A
parler franc, je ne le crois pas. Ce n'est qu'un trs bon roman, qui
l'emporte videmment sur la moyenne de la production courante. Le
chef-d'oeuvre, c'est _Madame Bovary_. Le roman de Tolsto rappelle un peu
celui de Flaubert, mais ne l'gale pas.

Il commence par une grave lacune. Les antcdents, l'ducation, le tour
d'esprit d'Emma nous taient minutieusement exposs, de sorte que nous
la comprenons  merveille et qu'elle nous meut d'autant plus. Anna se
met brusquement  aimer le comte Wronsky sans nous avoir t prsente:
ce n'est qu'une femme du monde quelconque, embarque impromptu dans une
intrigue banale. Je ne dis pas que ce soit faux: c'est peut-tre mme
d'une vrit plus ordinaire, qui convenait au ralisme systmatique et
intgral de Tolsto. On constate donc qu'il ne vaut pas le ralisme
tempr de Flaubert, car c'est certainement moins intressant. A la
limite, le systme tolstoen tomberait dans l'insignifiance. Parce
qu'elle est plus particulire, plus fortement caractrise, Emma rsume
un monde d'ides et de sentiments, pars et moins dfinis dans la vie
courante, mais qui n'en existent pas moins, et dont la synthse
constitue l'art proprement dit, c'est--dire cre de la beaut, en mme
temps qu'elle rend la ralit plus intelligible. L'esthtique de
Flaubert avait, en outre, l'immense avantage d'autoriser le style, que
contre-indique celle de Tolsto. A ce point de vue, pas de comparaison
possible.

Je vais presque jusqu' prfrer le pauvre Charles Bovary  M.
Karnine. Celui-ci est d'abord le classique mari de comdie, vide et
gourm, de nature sche et ingrate, qui ennuie sa femme et lui dplat
physiquement (pourquoi ses oreilles sont-elles devenues si longues?).
Charles Bovary, simple mdecin de campagne, est plus vulgaire d'aspect,
mais ce brave homme nous touche par l'iniquit de sa disgrce, tandis
que celle de l'homme d'tat Karnine semble un peu mrite et qu'il nous
est bientt aussi odieux qu' sa femme. Il supporte d'abord la liaison
d'Anna et de Wronsky, nullement par amour, ni par grandeur d'me et
respect de la libert des tres, ni mme par indiffrence, mais
simplement par lchet et crainte du scandale, qui pourrait nuire  sa
fortune politique. Tout ce qu'il exige, c'est que les apparences soient
sauves. Lorsqu'elles ne le sont plus, il flotte, et tantt pardonne
(lorsqu'il croit qu'Anna va mourir), tantt l'excre par vanit offense
(lorsqu'elle lui inflige la dception de gurir), tantt consent au
divorce, et tantt le refuse, n'tant domin que par l'gosme et la
haine sournoise qui veut faire souffrir, sans risquer un clat. Karnine
est coeurant.

Wronsky est normal, et se conduit en galant homme, mais sans trait bien
saillant ni bien sympathique. Ce n'est pas un vritable amant. C'est un
ambitieux, qui sacrifiera son ambition par scrupule d'honneur, mais
laissera sentir que le sacrifice lui pse. Anna, dont la banalit se
montre ds le dbut, devient de plus en plus inconstante. Lorsqu'elle a
quitt son mari pour vivre avec Wronsky, ils vont d'abord faire un
voyage en Italie. Ils s'y trouvent dsoeuvrs, inquiets, et font
invinciblement souvenir de Froufrou  Venise. De retour en Russie, Anna
ne sait jamais ce qu'elle veut. Elle non plus, elle n'a pas assez
d'amour pour accepter la solitude avec son amant et y trouver le
bonheur. Elle voudrait continuer d'aller dans le monde,  l'Opra, etc.
On ne la reoit pas, ou bien on lui fait des avanies, videmment
cruelles et presque toujours hypocrites, mais qu'elle devait prvoir et
partant viter, connaissant l'tat des moeurs et des prjugs. Lorsque
son mari acceptait le divorce, au lieu de sauter sur cette solution, la
seule raisonnable, elle la repousse pour expier son pch. Alors que ne
renonce-t-elle  ce pch mme? Ce serait bien la meilleure manire de
s'en faire absoudre. Pas du tout! Elle continue de pcher et de
cohabiter avec Wronsky. Lorsque cette vie lui devient intolrable ainsi
qu' son compagnon, elle se ravise, renonce  l'expiation et demande
enfin  Karnine ce divorce dont elle ne voulait pas quand il en voulait
bien. On peut tre indulgent pour les caprices et les folies d'une
femme. Le refus de Karnine parat malgr tout dur et mchant. On
conoit pourtant jusqu' un certain point qu'il l'envoie promener.

Aussi lorsque Anna dsespre se tue comme Emma Bovary--en se jetant
sous un train au lieu de prendre de l'arsenic, mais peu importe--ces
deux dnouements semblables produisent des impressions relativement
ingales, parce que l'un des deux est bien moins prpar. On compatit
toujours au malheur et au suicide d'une jeune et belle crature. Donc la
mort d'Anna Karnine nous touche, sans doute; c'est la carte force.
Mais celle d'Emma Bovary cause une motion plus poignante et plus
profonde. Nous avons vraiment l'impression que c'est la faute  la
fatalit, comme dit le malheureux Charles. Emma n'a failli que par
suite d'aspirations nobles en principe; elle n'est accule au dsastre
que par l'hostilit des choses et la muflerie des hommes. Elle souffre
plus injustement qu'Anna, fille d'un prince, comble par la fortune,
presque uniquement victime de sa frivolit et de son manque
d'intelligence ou de dcision. Enfin, bien que Wronsky la pleure, cette
mort d'Anna semble une dlivrance pour ses proches et ses amis. Celle
d'Emma dtruit son mari et sa fille. Au total, l'impassible et
intellectualiste Flaubert nous treint et nous attendrit plus que le
raliste, humanitaire et pitoyable Tolsto.

Le troisime grand roman de Tolsto, _Rsurrection_, date de sa
vieillesse (il avait alors soixante-dix ans), mais ne porte aucune trace
de dclin, et peut mme tre considr comme le plus personnel des
trois. Le prince Nekhludov, homme du monde conventionnel, viveur
inutile, se rveille en retrouvant dans une malheureuse condamne
injustement, la petite Katiucha, la Maslova, qu'il a sduite huit ou dix
ans plus tt et vilainement abandonne. Enceinte, chasse de partout,
elle a dgringol jusqu' devenir pensionnaire d'une maison mal fame,
et elle est faussement accuse de l'assassinat d'un ivrogne. Nekhludov
comprend qu'il a une lourde part de responsabilit dans cette dchance,
ce qui est exact. Il entreprend de rparer ses torts, et il a raison.
Mais voici ce qui est spcifiquement russe, ou tolstoen. Voulant
rformer sa propre vie, Nekhludov dcide de rompre avec sa matresse du
moment, une femme marie: bon! Mais il songe  tout rvler au mari,
pour s'humilier devant lui! Heureusement il ne ralise pas cette
intention saugrenue. Il pense mme  s'humilier devant son propre valet
de chambre en lui confessant ses fautes! C'est du dlire. Pour la
Maslova, il s'emploie  prsenter son pourvoi, puis son recours en
grce; il la visite dans sa prison, lui demande pardon, lui donne de
l'argent, la protge, s'efforce de la rconforter et de l'amender:
parfait! Elle est envoye en Sibrie: il l'y accompagne. Soit encore!
Mais non content de la secourir, il veut l'pouser. Vraiment il va un
peu loin. A quoi cela servirait-il? En serait-elle plus heureuse? C'est
bien douteux. La Maslova montre plus de bon sens que lui. Au dbut, elle
le dtestait, et dans son abaissement ne visait qu' l'exploiter.
C'tait excusable. Puis peu  peu le repentir et la bont nouvelle de
Nekhludov ont agi sur l'me de cette dvoye et ont opr ce relvement
moral qu'il se proposait comme but. Alors, prcisment parce qu'elle est
redevenue honnte, la Maslova refuse d'pouser le prince par gard pour
lui, que ce mariage dclasserait et mettrait au ban de la socit. Elle
rpond  son dvouement par un bon office, qui vraiment la rhabilite,
en pousant le condamn politique Simonson, trs pris d'elle et dont
elle pourra rellement adoucir la vie.

On est tent un instant de juger que Tolsto escamote la situation;
c'est un point de vue d'homme de thtre. Tolsto ne fait pas de
thtre, et psychologiquement il est dans le vrai. Il n'tait pas homme
 reculer devant une audace, d'ailleurs facile  l'poque naturaliste.
Dans _Anna Karnine_, Nicolas Lvine avait pous une Masiova, et un
frre de Tolsto en avait fait autant: M. Hettma aussi, dans la _Sapho_
d'Alphonse Daudet. Mais pas l'ombre de rsurrection dans tout cela, et
Katiucha est bien moralement ressuscite. Est-ce vraisemblable? Oui, ou
du moins Tolsto sait nous en persuader,  cause de l'tre charmant
qu'tait Katiucha avant la chute. Mais c'est romantique, sans doute: une
variation sur le thme de la courtisane rgnre par l'amour. La
nouveaut consiste en ce qu'il s'agit ici d'amour vanglique, et non
pas de cet amour proprement dit auquel l'auteur de la _Sonate 
Kreutzer_ jette sa maldiction. (La diffrence est-elle jamais si
radicale? Ou n'est-ce pas toujours ce mme sentiment, le mme instinct,
sous des formes diverses?)

Tolsto ne cessera jamais d'crire des contes, et il en a mme laiss de
posthumes, comme le _Pre Serge_. Certains de sa dernire priode sont
fameux: notamment la _Mort d'Ivan Ilitch_ et _Matre et serviteur_. Par
la vigueur de la facture, ce sont des eaux-fortes. Plus jeune, il en
avait compos qui appartenaient  l'imagerie populaire et enfantine.
C'est un conteur-n. Toutefois, dans ses trente dernires annes, il
tait devenu surtout une espce de prdicateur ou d'aptre, et non
seulement il introduit des thses dans ses rcits, mais il compose en
abondance des ouvrages de pure thorie et propagande. L son talent
faiblit un peu, non point par l'effet de l'ge--il resta jusqu' la fin
robuste comme un chne--mais par cette inaptitude relative 
l'abstraction qui dparait dj certains chapitres de _la Guerre et la
Paix_. Lui si net et d'une touche si sre, si parfaite, dans la
narration, souvent il mollit, il gauchit, se rpte et rabche comme un
paysan, ds qu'il se met  exposer directement des ides gnrales.
Cependant sa pense rvle une force et dgage une chaleur non pas
prcisment intellectuelles, mais d'une spiritualit communicative et,
pour ainsi dire, radio-active. On peut certes discuter Tolsto, mais sa
grande et curieuse personnalit s'impose. C'est un prophte, comme on
chante dans la _Salom_ de Richard Strauss. C'est, si vous voulez, un
Pierre l'Ermite, dialecticien inexpert, mais qui suscite la Croisade. La
plupart de ces traits ou _tracts_ de Tolsto, interdits par la censure
russe, ont circul en Russie sous le manteau, et y ont exerc une norme
influence. Pour nous, ils sont moins originaux, mais ont encore un
intrt au moins historique.

On ne peut lire d'abord sans colre _Qu'est-ce que l'art?_ ou
_Shakspeare et le drame_. En vrai barbare, scythe ou sarmate enrag,
Tolsto y blasphme et pitine tout ce que nous aimons et vnrons. Pour
ce furieux, Shakspeare est au-dessous des crivassiers les plus
mdiocres. Tolsto s'acharne particulirement aussi contre Wagner, mais
jette galement  la voirie Sophocle, Euripide, Aristophane, Dante,
Michel-Ange, Milton, Bach, Beethoven, Liszt, Berlioz, Baudelaire,
Verlaine, Mallarm, Ibsen, Maeterlinck, Puvis de Chavannes, etc. C'est
la folie furieuse d'un sauvage ivre. Mais pourquoi? Parce que tout cet
art dont on fait tant de cas est doublement immoral, d'abord en soi
comme faisant appel aux sens et plus encore comme aristocratique,
rserv  une lite, s'opposant par consquent  l'union et  la
fraternit universelles. En vain objecterez-vous que l'art n'est
nullement, comme le soutient Tolsto, le privilge des classes riches,
qu'il y a d'opulents philistins  qui il est ferm, des pauvres
intelligents qui en font leurs dlices, et que l'ingalit dont il se
plaint n'est que dans les capacits intellectuelles, auxquelles nous ne
pouvons rien. Injustice, si l'on veut, mais qui incombe  la nature; et,
parce qu'il y a des imbciles, on ne va pas dcapiter l'esprit humain.
Tolsto n'admet que ce qui peut tre immdiatement compris de tout le
monde, mme des ignorants et des niais: pourquoi pas des microcphales
et des crtins au sens mdical? Les pires tortonistes font figure
d'esthtes en comparaison du grand Tolsto. Et Jean-Jacques avait dit
des choses analogues sur la prtendue corruptions rsultant des
lettres, des sciences et des arts. Il y apportait cependant un peu plus
de nuances et de correctifs. Le vieux Lon Nicolaevitch frappe comme un
sourd ou un fanatique.

Cela lui parat rationnel, et il se croit rationaliste: il l'est mme
effectivement dans une certaine mesure et sur certains points, par
exemple dans sa polmique contre la religion et l'glise orthodoxe, ou
plus gnralement contre tous les dogmes et toutes les glises. Il fait
alors du Voltaire, avec moins de drlerie et de verve, mais avec une
logique implacable et une sombre nergie. C'est un nabi prchant contre
Baal. Mme fureur prophtique contre la vie du sicle, le luxe, l'amour,
mme conjugal, et toute la civilisation. On dirait d'une nouvelle
Apocalypse, contre une autre Babylone. Et logiquement, il a voulu vivre
en paysan, se faire ascte et cnobite. D'ailleurs, il y a du Ruskin en
lui, et la vie simple a en effet son charme. Elle le perd lorsqu'on la
dpouille de tout plaisir d'esprit et qu'on prtend la rendre
obligatoire par dcret d'on ne sait quelle sacre pnitencerie laque,
qui nous enverrait tous manger des sauterelles au dsert.

De l'vangile, Tolsto ne garde que la morale, mais il en fait une
idole. L'amour du prochain, l'union fraternelle avec tous les hommes, le
Sermon sur la montagne, soit! et en principe, c'est trs beau. Mais si
l'on doit aimer l'humanit et la servir de son mieux, il ne faut pas lui
faire des sacrifices trop onreux par eux-mmes et qui lui seraient
finalement nuisibles: notamment le _sacrifizio dell' intelletto_.
L'homme n'est pas adorable du seul fait qu'il est homme; il ne compte
que selon les valeurs impersonnelles et idales qu'il reprsente. On
peut n'avoir de haine contre aucun homme (et encore!); on ne peut les
aimer tous galement. Ce qu'il faut aimer avant tout, c'est le vrai, le
beau et le bien, et chaque homme ensuite dans la mesure o il y
participe. Le moralisme fondamental, intransigeant, rigoureux, selon
Tolsto, est tout ce qu'il y a de plus inhumain. Et au nom de quoi
l'ordonne-t-il? Il maintient Dieu, au moins de nom, mais nie la vie
future.

En politique, Tolsto est communiste en ce sens qu'il veut remettre la
terre aux paysans, et qu'il condamne la proprit individuelle. Son
programme comporte la suppression de l'arme, des tribunaux, des
universits et des conservatoires, des grandes villes, de la grande
industrie, de tout gouvernement et de quoi que ce soit qui ressemble 
un tat organis. Mais il n'est pas socialiste  proprement parler, ni
mme libral. Il raille le libralisme, le socialisme et la rvolution.
Il lui faudrait une sorte d'anarchie rurale et idyllique, o d'ailleurs
le barine pourrait, sans distinction visible et officielle, garder un
ascendant patriarcal. En attendant, point de rsistance au mal par la
violence! En quoi il tait un peu trop absolu. On doit parfois se
dfendre. Mais il condamnait d'avance le bolchevisme, et l'horreur de la
violence est un sentiment admirable, que peuvent partager ces purs
intellectuels que Tolsto dtestait... En dfinitive, c'est une espce
de grand homme (bien qu'il ne crt pas qu'il en pt exister), mais un
grand conteur plutt qu'un grand crivain, et une grande me plutt
qu'un grand esprit.




AUTOUR DU MONUMENT BARRS


Je n'oublierai jamais ma dcouverte de Barrs. C'tait un dimanche
matin,  l'automne de 1887. Chtif collgien, lch en libert dans
Paris seulement une fois par semaine, je commenai comme tous les
dimanches par dvaler la rue Soufflot et la rue de Mdicis jusqu'aux
galeries de l'Odon, pour y prospecter la littrature moderne. J'avisai
par hasard, ce matin-l, un mince volume de chez Lemerre, dont je
guignai quelques passages,  travers les feuilles non coupes. J'en fus
si frapp que je n'hsitai pas  l'acheter moyennant 2 fr. 75 c., et
j'avais peut-tre cent sols pour mes menus plaisirs de la journe. Voil
de l'admiration sincre! C'tait _Sous l'oeil des barbares_. Comme tout
le grand public, j'ignorais le nom de l'auteur, un dbutant. Je passai
la semaine suivante  lire et  relire l'ouvrage, sous l'oeil
heureusement distrait du pion. Un seul trait me choqua: l'injure 
Renan. Je m'enchantai du reste, et prvis un matre.

J'aurais t heureux de pouvoir assister, l'autre jour, c'est--dire
plus de quarante ans plus tard,  l'inauguration de son monument, sur
cette colline de Sion-Vaudmont qu'il a tant chrie et infatigablement
chante. J'approuve hautement les beaux discours de MM. le marchal
Lyautey, Charles Moureu, Paul Bourget et Raymond Poincar. Je n'ai mme
rien  dire contre ceux de M. Dsir Ferry et de Mgr Lagier. Je n'ai
jamais cess d'admirer Barrs, ni de le qualifier grand crivain. Je
dois avouer que pour moi cette qualit-l passe avant tout. Mais je n'ai
partag qu'un assez petit nombre de ses opinions. J'ai mme toujours eu
contre lui des objections srieuses. J'ajoute que je n'ai jamais t 
proprement parler de ses amis personnels, bien que je lui eusse t
prsent, peu aprs ma sortie dfinitive du lyce, par Moras, et que
j'aie entretenu avec lui des relations cordiales. Il tait naturellement
distant, comme l'a observ M. Poincar lui-mme, et trop d'abmes nous
sparaient--ou de nuances, mais c'tait plus grave, comme disait Capus.

Sa politique m'tonna doublement. D'abord en soi: comment un tel artiste
s'avisait-il de se faire politicien? Je n'ai jamais aim la politique:
je la mprisais alors avec une intransigeance juvnile. Ensuite,
pourquoi celle-l? Le peu que je savais du brave gnral me le
reprsentait comme srement ridicule, et peut-tre dangereux, du moins
pour la circulation: je n'ai jamais cru  son succs, mais les
manifestations tapageuses et encombrantes m'ont toujours horripil. Bon
pour un roi des Halles et un turlupin comme Rochefort! Les calembours de
Rochefort m'amusaient. Mais un Barrs! Son article de la _Revue
indpendante_, o il se proclamait boulangiste, et qui eut du
retentissement au quartier latin, me fut un scandale. Il devint ensuite
un des chefs du nationalisme, c'est--dire du boulangisme sans
Boulanger, qui ne m'agrait gure davantage. On sait sa position dans
l'affaire Dreyfus: j'tais de l'avis contraire. Il a persvr dans la
politique toute sa vie: ce n'tait donc pas une fantaisie, mais une ide
fixe, d'autant plus surprenante pour moi. Un tel crivain n'avait-il
mieux  faire? Et ces violences brutales, souvent tout  fait injustes,
contre ses adversaires m'ahurissaient sous sa plume. Un des types
humains que j'ai le plus en horreur, c'est l'homme de parti, sacrifiant
tout  ce but unique. Que l'auteur de quelques-unes des proses les plus
enchanteresses de notre temps descendt  ce rle, cela me semblait pour
ainsi dire contre nature. J'entendais bien qu'il y mettait quelque
ironie. J'aurais trouv trs drle la fameuse plaisanterie du _Jardin de
Brnice_[18] si elle n'avait t suivie d'effet. Mais qu'il appliqut
ce procd me peinait comme un manque d'lgance. A mes yeux ce prince
de la jeunesse s'encanaillait.

     [Note 18: Sur le droit de traiter un adversaire politique de
     malhonnte homme, par simple mtaphore, pour indiquer qu'on
     juge ses opinions nuisibles.]

C'est bien par dilettantisme, quoi qu'en ait dit M. Paul Bourget, qu'il
entra d'abord dans cette carrire. L'important, dit-il dans le _Jardin
de Brnice_, c'tait de jeter du charbon sous ma sensibilit, qui
commenait  fonctionner mollement. En d'autres termes, la politique le
fournissait d'un divertissement, d'un sport, utile  son hygine et
rvlant un fond de frivolit. Il avait besoin d'action, de mouvement,
de bruit, de luttes et de trophes. Le forum tait son terrain de jeu.
Il jugeait trop austre et aride une vie de pur homme de pense. Bien
entendu, il se convainquit peu  peu de sa mission civique, comme le
catchumne de Pascal commence par l'eau bnite et arrive  la foi. M.
Paul Bourget n'a donc pas entirement tort. Barrs eut bien la passion
de servir, et il a rellement servi son pays, surtout dans ses dernires
annes. Je m'incline devant le grand patriote.

Mais les origines de sa vocation politique montrent bien que ce ne fut
jamais un vritable intellectuel. M. Henri Bremond trouve Barrs trop
intellectualiste[19], mais on l'est toujours trop pour ce mystique et
fluidique abb. Pour moi, Barrs ne l'est vraiment point assez. Il ne
s'en dfendait pas, et s'en vantait mme volontiers. L'intelligence,
quelle petite chose  la surface de nous-mmes! a-t-il dit. On a
presque envie de lui rpondre: Parlez pour vous! De mme lorsqu'il
s'crie  propos de Sainte-Beuve: Que j'aie fini d'tre froiss, et je
n'aurai plus que de l'intelligence, c'est--dire rien d'intressant, et
pour lui Joseph Delorme a dchu en se consacrant, dans les _Lundis_, 
un travail obstin de bouquiniste. De mme encore, et plus que jamais,
lorsqu'il proclame: Il n'y a pas d'esprit libre. Il y a eu des
intelligences souveraines--Descartes, Voltaire, Renan--et il y a encore
aujourd'hui des esprits libres. Barrs n'est qu'un gnial artiste
littraire, selon la trs juste dfinition de M. Paul Bourget. On peut
prfrer cela, c'est une question de got, mais il ne faut pas
confondre, ni croire que ces textes de Barrs ne soient que des
boutades. Il y rsumait toute sa personnalit, toute sa doctrine, et la
seconde n'tait--naturellement, dans son cas--que l'expression de
l'autre.

     [Note 19: Prface de _Vingt-cinq ans de vie littraire_.]

On sait qu'il avait dbut par le culte du moi, et je garde une
prdilection pour cette trilogie initiale, surtout pour la premire et
la troisime parties (_les Barbares_ et _Brnice_). Contrairement  M.
Lon Blum, et d'accord pour une fois avec M. Bremond, j'aime un peu
moins _Du sang, de la volupt et de la mort_ et _Amori et dolori
sacrum_, o il y a des pages admirables, mais lgrement factices. La
sensibilit  grand orchestre et haute en couleur n'tait pas spontane
chez Barrs. Son temprament sympathisait et s'harmonisait mieux avec la
modration des paysages lorrains. De ses conditions et limites innes,
il fit un systme. Il s'aperut que son prcieux moi reposait sur des
lments hrditaires, locaux et nationaux. Rien de plus exact,
puisqu'il excluait la raison, qui seule chappe  cette dictature et
opre par ses propres moyens. L'gotisme suppose logiquement le
rgionalisme et le nationalisme, qui ne sont encore que des principes
subjectifs. Si l'on admet son point de dpart, la doctrine de Barrs
tait fort bien raisonne. Formule abstraitement, elle parat un peu
courte. Cela tient dans le creux de la main, et c'est une diminution
arbitraire de l'esprit, qui veut atteindre  l'objectif et 
l'universel. Mais ces thmes rduits convenaient minemment au talent et
 la politique de Barrs. Dans son oeuvre littraire, les dveloppant et
les creusant avec mthode, il en a tir des merveilles.

Tout artiste, tout lyrique, a le droit de borner ses sujets et son
horizon pour y composer plus  l'aise, et c'est excellent, s'il labore
ainsi des chefs-d'oeuvre. Barrs nous en a donn, et l'on n'aurait donc
point de griefs, s'il n'avait rig son manque d'intellectualisme en
rgle et en dogme. Il a pouss la critique de crateur  des bravades
irritantes. De cette incompatibilit d'humeur sortirent sa haine et ses
insolences contre Renan, son ddain du Parthnon et de l'hellnisme, son
nationalisme intellectuel, son insoutenable position de soutien du
catholicisme auquel il ne croyait pas et ne se cachait pas de ne pas
croire, mais qui lui semblait insparable de la tradition franaise.
Jusque dans son discours de la Sorbonne pour le centenaire, il considre
que le plus bel ouvrage de Renan est son petit-fils Ernest Psichari, qui
expia les sacrilges de l'aeul. Qu'un dvot ose ce langage, on peut
le concevoir: d'un incrdule avou, c'est stupfiant. Mais Renan
personnifiait ce que Barrs mconnaissait et dtestait le plus au monde:
l'intelligence pure et la parfaite objectivit. Pas d'hrsiarque ni
d'antchrist qui inspire au fidle plus d'aversion. Dj dans les
_Taches d'encre_, Barrs traitait Renan de tartuffe. Sur ce point,
Barrs n'a jamais vari.

Faut-il rappeler son incomprhension d'Athnes dans son _Voyage de
Sparte_? Mme au prix d'un don de style comme celui de Barrs, je ne
voudrais pas avoir sign un pareil livre. J'aimerais mieux crire aussi
mal que Georges Ohnet. On se souvient aussi de la phrase fantastique sur
les admirateurs de Wagner et de Nietzsche qui ont trahi la cause de la
France. Il y a plus fort. Lui qui faisait gnralement grce  Goethe et
qui respectait M. Taine, il accuse aussi ce dernier presque de trahison,
pour avoir relu l'_Iphignie en Tauride_ du matre de Weimar en Alsace,
sur la montagne de Sainte-Odile! Et c'tait avant la guerre de 1914 que
Barrs fulminait ainsi. C'tait avant celle de 1870 que Taine avait
publi ce magistral article, recueilli dans les _Derniers Essais de
critique et d'histoire_. N'avait-il pas le droit d'aimer _Iphignie en
Tauride_? Quant  moi, dj gravement compromis par mon admiration pour
Nietzsche et pour Wagner, je regarde cette tragdie de Goethe comme un
chef-d'oeuvre, o la noblesse morale gale la beaut potique, et ceux
qui ne la comprennent pas comme des illettrs ou des gens de parti pris.
Barrs n'tait certes pas de la premire espce: alors pourquoi cette
absurde et inutile xnophobie littraire? Toute me un peu bien situe
est patriote; mais en quoi le patriotisme est-il intress  nier des
gnies universellement humains, quoique ns hors de nos frontires?
C'est le particularisme gotiste de Barrs qui l'gare.

Sur d'autres questions alors inoffensives, maintenant brlantes, cette
troitesse l'induisit en des imprudences auxquelles M. Raymond Poincar
a fait discrtement allusion  propos du Saint-Phlin des _Dracins_ et
de l'_Appel au soldat_. Ce Saint-Phlin pousse l'amour de sa petite
patrie jusqu' de pnibles injustices pour la grande, et l'on trouverait
des paroles inquitantes dans des passages o ce n'est plus Saint-Phlin
qui parle, mais Barrs lui-mme. Bien entendu, Barrs tait absolument
et sans rserves pour l'unit franaise. Il tiendrait l'autonomisme des
clricaux alsaciens d'aujourd'hui pour criminel. Mais on ne peut
s'empcher de voir que son professeur de philosophie Bouteiller,  qui
il reproche tant son enseignement intellectualiste, travaillait mieux 
l'unification et  l'indivisibilit nationale, tandis que l'abus de la
dcentralisation et du rgionalisme risque d'aboutir au sparatisme.
Mme au point de vue strictement patriotique, l'intellectualisme a du
bon.

D'autre part, le culte exclusif de la terre et des morts, la thorie
imprative des pas dans les pas, implique la ngation de toute
nouveaut, de tout progrs, comme en Chine. Or, ce traditionalisme
absolu et cette pit fervente envers les anctres ont livr la vieille
Chine sans dfense au premier agresseur outill  la moderne. Le systme
de Barrs appliqu avec rigueur et dsarm la France, o les Allemands
seraient entrs comme chez eux, en 1914. Singulire, mais invitable
consquence de l'thique professe par un des choryphes du
nationalisme! Ici encore, cela va de soi, Barrs s'est ressaisi. Pour
cela, il lui a fallu l'exprience directe des quatre ans de guerre.
Comparez avec cet Anatole France, que pendant l'affaire Dreyfus il
fltrissait avec quelques autres du nom alors infamant d'intellectuel.
Nous remarquions dj ce mois-ci la supriorit d'Anatole France sur
Tolsto dans les questions militaires. Ce mme antimilitariste et
pacifiste ne se montre pas moins suprieur sur les mmes chapitres 
Barrs. Quelque trente ans avant le 2 aot 1914, quoique fort hostile
aux gens de guerre et  la guerre mme, M. l'abb Jrme Coignard
dclare  Jacques Tournebroche qu'elle n'en rendit pas moins des
services et fut la grande ducatrice du genre humain. Elle allait
complter l'ducation de Barrs sur un point capital.

Il n'avait jusque-l tmoign  la science et  l'esprit scientifique
qu'un mpris hautain. Ces produits essentiellement intellectuels ne
pouvaient que le faire biller et lui paratre bien au-dessous de lui.
Les sciences mathmatiques et physiques, il ne les mentionnait mme pas.
Est-ce que cela compte? Pour les sciences critiques et historiques, mme
ou surtout  propos d'un Renan, il en proclamait l'insignifiance. Pour
lui, il ne s'agissait pas de cela... Lisez maintenant le volume
posthume, intitul _Pour la haute intelligence franaise_, o l'on a
runi les articles et discours de sa fameuse campagne sur la grande
piti des laboratoires. Rien ne fait plus d'honneur  Barrs. Mais
c'est une amende honorable. Remarquablement document, Barrs dmontre
de la faon la plus prcise et la plus loquente que l'organisation
scientifique de l'Allemagne devait lui permettre de nous craser, et que
le don d'improvisation inventive de nos savants a seul pu nous sauver.
Ni le courage, ni l'abngation, ni les plus sublimes qualits morales
n'y auraient suffi. Sans la science franaise, la France tait perdue.
C'est l'exacte vrit. Barrs en dduit judicieusement la ncessit
d'organiser aussi chez nous le travail scientifique en temps de paix,
d'abord pour parer  toute ventualit et ne pas risquer, comme en 1914,
d'tre pris au dpourvu. Il ajoute avec raison qu'un Claude Bernard, un
Pasteur, un Berthelot, un Curie contribuent glorieusement au prestige
national. Il invoque aussi la prosprit conomique, industrielle,
agricole; il espre que l'augmentation des richesses cres par la
science rsoudra la question sociale. Ce n'est pas tout. Comprenant que
l'intrt utilitaire ne susciterait pas suffisamment cet enthousiasme
qui dtermine les vocations les plus efficaces, Barrs va mme--avec
moins d'insistance et quelques restrictions, il est vrai--jusqu'
reprendre les thses de Renan et de Berthelot sur la valeur de la
science, et ses aptitudes  soulever le voile d'Isis.

Barrs presque scientiste! On ne saurait trop l'en louer, mais c'est
inattendu. Ah! le voil loin de Brunetire et de sa faillite de la
science; loin de ce Bergson qu'il estimait fort, autrefois, et qui
vient de publier une plaquette[20] affirmant plus crment que jamais
l'absolue autonomie de l'intuition ou inspiration philosophique et la
vanit radicale de la science, except pour l'action pratique et
matrielle. Cela autorise les excs d'ignorance et de confiance en leur
gnie qu'on relve chez les pires bergsoniens. Et tel naf croyait que
le matre allait les dsavouer! D'ailleurs l'exemple de M. Bergson ne
prouve pas sa thorie du philosophe tomb du ciel et ne subissant aucune
influence. Il a lui-mme subi celle du courant antiintellectuel dchan
par bien d'autres avant lui, voire avant Barrs, qui l'a prcd et dont
la formation ne lui doit rien. Au moins, le grand gotiste s'est
repenti, quoique un peu tard, de cette erreur qui faillit tre mortelle.

     [Note 20: _L'Intuition philosophique_ (Helleu et Sergent).
     Barrs avait tenu  nommer logieusement Bergson, dans son
     joli, mais un peu superficiel discours au sixime centenaire
     de Dante.]

L'oeuvre de Barrs ne prira pas. On le lira toujours pour savourer son
style ensorcelant, son got de l'hrosme, son amour de la France. Mais
dans l'ensemble, et sauf exception, ce n'est pas chez lui qu'on pourra
bien apprendre  penser.




PAUL BOURGET

(_Quelques tmoignages._)[21]


C'est dans la critique, d'aprs Brunetire, que M. Paul Bourget et
trouv le meilleur emploi de ses minentes facults. Ses _Essais de
psychologie contemporaine_ restent en effet une oeuvre capitale, qui fut
rvlatrice pour les adolescents de ma gnration, et qui marquera
toujours une date. Je rappelle qu'il est prfrable de les lire dans
l'dition Lemerre, non expurge. M. Paul Bourget possdait alors toutes
les qualits requises pour tre le grand critique de notre poque. On
est tent de regretter qu'il n'ait pas suivi le conseil de Brunetire,
qui aurait pu ne pas l'empcher d'crire, en marge, quelques jolis
romans et contes comme _Cruelle nigme_ ou _Gladys Harvey_. On le
regrette un peu moins  cause de l'volution atteste par le
tripatouillage des _Essais_, et qui changea M. Paul Bourget,  partir du
_Disciple_, en continuateur des Joseph de Maistre et des Bonald. Ses
romans mmes en ont souffert, et l'_tape_ ou _un Drame dans le monde_
ne valent  mon gr ni _Crime d'amour_, ni cette _Physiologie de l'amour
moderne_, si spirituelle et si aigu, o M. Paul Bourget demeure un peu
romancier, en mme temps que moraliste. Mais son obsdant souci
d'apologtique religieuse, politique et sociale exclut foncirement la
critique proprement dite, qui a pour objet de comprendre plutt que de
combattre, et surtout dans un camp o l'on nie la libert
intellectuelle, c'est--dire son principe mme.

     [Note 21: Un volume in-18, Plon, dit.]

Cependant M. Paul Bourget avait bien la vocation d'un grand homme de
lettres, laquelle a rsist en lui aux illuminations de la grce. Quand
on aime profondment la littrature, on veut en parler, ce qui
d'ailleurs n'est qu'une autre faon d'en faire. C'est pourquoi la
plupart des crateurs qui comptent ont tt de la critique, ne ft-ce
que dans des prfaces ou des correspondances comme celle de Flaubert,
qui ne traite gure d'autre chose. Sans se consacrer entirement ou
principalement  la critique, comme l'y engageait son ami de la _Revue
des Deux Mondes_, M. Paul Bourget n'y a jamais renonc. Voici son
dixime volume en ce genre.

Et ce qui prouve bien sa passion de l'art littraire, c'est que malgr
ses vises de partisan et sa perptuelle lutte pour diverses
orthodoxies, il garde une relle impartialit, qui impose la sympathie
et le respect. Certes il ferraille contre les doctrines adverses, et
souvent avec des arguments assez faibles, mais il admire si fort le
gnie ou le talent qu'il ne peut s'empcher en aucun cas de leur rendre
justice. Ou s'il y a manqu, ce ne fut point par prvention de parti,
mais par incompatibilit d'humeur esthtique avec des crivains plus
jeunes. D'ailleurs il a vit d'en crire, et c'est seulement en
conversation qu'il a, parat-il, avou son peu de got pour Proust et
Valry. Je le dplore, mais l'incontestable sincrit et la haute
probit d'esprit que l'on constate chez M. Paul Bourget autorisent mme
ceux qui ne partagent gure ses autres opinions, et en dehors de la
simple courtoisie protocolaire,  l'appeler bien volontiers et de bon
coeur: Cher matre. Matre gnralement peu cout, d'ailleurs, si l'on
en juge par la violence injurieuse des polmiques courantes, et par
l'tonnant refus d'accorder que certains suivent ses traces  cet gard.
L'exception est apparemment si rare que le vulgaire se croirait trop
naf de l'admettre, mme lorsqu'elle est vidente. Un critique impartial
et indpendant? Vous voulez rire. On sait bien que tous les ngres sont
des Batignolles, comme disait Moras.

Voyez, par exemple, l'article sur Anatole France, dans ces _Quelques
tmoignages_. Il est clair que la partie la plus considrable de l'oeuvre
d'Anatole France et toutes ses ides ne peuvent que choquer et blesser
durement M. Paul Bourget. Et la mode est de dnigrer l'auteur de l'_Orme
du Mail_. De jeunes agits s'efforcent de le dboulonner pour faire
place  leur propre statue, qui n'existe et n'existera jamais que dans
leurs rves. Tous les ignorants et les cacographes, aujourd'hui si
nombreux, excutent une manoeuvre de dfense personnelle en s'vertuant 
discrditer ce modle de culture et de style, ce mainteneur de la pure
langue franaise. Enfin, les ennemis de sa pense s'emparent avec
enthousiasme des pires commrages d'office dans la pieuse intention de
rabaisser son caractre et de le disqualifier, comme ils ont essay pour
Voltaire et Hugo, qui furent avant lui les plus diffams de nos grands
crivains. Tartuffe et Basile collaborent  merveille. M. Paul Bourget
pouvait tre tent de cder  ce courant. Pas du tout! Il parle
d'Anatole France avec une convenance parfaite, loue son merveilleux
talent, ne le prsente nullement comme superficiel ou surann, et
proclame mme la vracit et le dsintressement de l'auteur de
_Monsieur Bergeret  Paris_, de _l'Ile des Pingouins_ et de _Sur la
pierre blanche_. C'est mconnatre la loi mme de la grande
intelligence, dit M. Paul Bourget, que de considrer qu'elle soit
dtermine dans ses directions d'ides par de mesquins mobiles. Il
demande qu'on le reconnaisse pour Taine, et il a raison. Il le reconnat
pour France, et il y a bien quelque mrite. Rien ne prouve mieux sa
noblesse et sa hauteur de vues. Bon pour la tourbe d'agir toujours par
mauvais instincts ou bas intrt! M. Paul Bourget sait que cette rgle
ne gouverne pas les grands esprits, ni mme tout simplement les vrais
amis des lettres.

Cependant, si c'est peut-tre le pessimisme qui a men Anatole France
vers le socialisme, je ne crois pas qu'il ait oubli _les Dieux ont
soif_, o ce disciple de Lucrce reprochait au jacobinisme d'avoir t
une religion, ni que la rvolution sociale soit chez lui devenue une
foi. Il se montrait philosophiquement plus avanc que les jacobins, et
ce n'est pas trs difficile, effectivement, de l'tre plus que
Robespierre, mais il n'a nullement dmenti par la suite ce paganisme
radical. A relire _Vers les temps meilleurs_, on le trouve d'abord
beaucoup plus sage qu'on ne lui en a fait la rputation, notamment sur
l'obligation de la dfense nationale, et d'autre part exempt de toute
crdulit messianique et rvolutionnaire. M. Paul Bourget approche
davantage de la vrit lorsqu'il parle de fuite dans l'utopie. Mais il
ne s'agissait pas pour Anatole France de remplacer une croyance
religieuse par une autre. Il resta toujours rationaliste et sceptique,
pur de tout mysticisme. Le futurisme socialiste lui rendit le mme
service que son adoration de la Grce antique, et qu' Tacite la
Germanie, ou Salente  Fnelon, c'est--dire qu'il y trouvait un point
de vue d'o exhaler par contraste son dgot du temps prsent.

Observez que la plupart des esprits suprieurs ont mpris leur poque,
ou mme plus gnralement le train du monde. Il leur faut donc se
tourner vers le pass ou l'avenir,  moins que ce ne soit vers un autre
pays embelli par leur imagination. Cette Athnes dont nous avons la
nostalgie, un Socrate et un Platon la censuraient, jusqu' laconiser
plus de deux mille ans avant Barrs. De nos jours, qui a fulmin plus
furieusement contre le prjug du moderne que l'aristocrate intellectuel
Nietzsche? Son aristocratisme partait du mme sentiment que le
socialisme d'Anatole France, ou que la satire souveraine de _Candide_
contre la sottise de l'homme et de l'univers. Le gnie voltairien, le
plus clairvoyant et le moins chimrique qui fut jamais, ne se rfugiait
que dans un jardin. Au fond, tous les grands rveurs ou ironistes ne
nous invitent galement qu' le cultiver, et leur rvolte suscite le
progrs dont un optimisme bat toufferait tout espoir et mme toute
notion. M. Paul Bourget ne voit dans _Candide_ que nihilisme
destructeur! C'est le comprendre aussi mal que Mme de Stal et Michelet,
qui y apercevaient la haine et la drision du genre humain. Voltaire
tche  servir la pauvre humanit, en la gurissant de sa niaiserie et
en assainissant les mares stagnantes de l'histoire, comme l'entreprendra
Faust au dnouement symbolique du chef-d'oeuvre de Goethe. Benjamin
Constant, qui d'ailleurs prfrait celui de Voltaire, avait bien
discern cette unit de vues et ce symbolisme, qui chappe  M. Paul
Bourget. Ne rprouve-t-il pas cette existence d'insecte? Nous savons
par Maeterlinck que les plus industrieux des insectes, les termites et
les abeilles, ne sortent pas de limites troites et toujours
matrielles. Mais l'homme cultive le jardin de l'esprit. Voltaire et
Goethe enseignent la connaissance, l'art, la civilisation. Ces grands
arbres splendidement fleuris s'lvent un peu au-dessus de l'horizon des
termitires.

Mais la libre discussion reste toujours indispensable  cette culture,
et un mcontentement, mme excessif, est plus fcondant que l'inertie
des satisfaits. M. Paul Bourget a donc tort de blmer l'inquitude
romantique, si conforme  l'exemple des grands penseurs et des grands
ouvriers du progrs. Byron continuait le classique Voltaire et n'en
disconvenait pas. Et ce Platon dj nomm, avec sa Rpublique au moins
aussi utopique que celle d'Anatole France (si classique lui aussi), M.
Paul Bourget l'implique-t-il dans le procs du romantisme? Logiquement,
il le devrait: cela ne lui dmontre-t-il pas la ncessit d'abandonner
l'accusation? La science ordonne la soumission au rel, articule encore
M. Paul Bourget, qui dresse la science contre les romantiques et contre
la Rvolution franaise, quitte  la lcher lorsqu'elle le gne dans sa
prdication. Que d'quivoques! Il est bon de se soumettre au rel, mais
on a toujours le droit de le juger, et il faut d'abord le dcouvrir. La
science, qui dtruit tant d'erreurs, nous fait donc avancer, et non
pitiner sur place. Ensuite, tout le rel n'est pas donn une fois pour
toutes et dfinitivement immuable. On peut le modifier et l'amliorer,
mme dans le domaine de la matire, o la chimie, l'lectricit, la
mcanique ont apport tant d'innovations, et surtout dans le domaine
humain, en dcrassant la barbarie primitive et en instaurant
progressivement le rgne de la raison. Tardivement apparue (invente
par la Grce) et toujours menace, la raison n'en est pas moins un fait.
Pourquoi M. Paul Bourget, soi-disant soumis aux faits, s'acharne-t-il 
contester celui-l?

Lui qui prtendait craser les romantiques au nom de la science, que les
meilleurs d'entre eux (y compris Hugo) ont rvre et que plusieurs ont
accrue (notamment, comme Frdric-Auguste Wolf, dans les matires
d'rudition et de philologie, en renouvelant la critique et le sens de
l'histoire), il proteste ensuite contre ce qu'il nomme le scientisme,
c'est--dire contre un synonyme qu'il veut pjoratif, et il dclare que
la science n'existe pas, mais qu'il y a seulement des sciences--comme si
cette distinction, qu'on peut faire  propos de n'importe quoi, avait
ici un sens particulier et une porte dcisive. Dira-t-on aussi que
l'homme n'existe pas, et qu'il n'y a que des hommes? Joseph de Maistre
l'a dit, mais tout l'esprit classique s'insurge contre lui.
L'abstraction est lgitime et peut-tre seule fertile. A se perdre dans
le dtail contingent, on s'interdit de comprendre et d'agir. Il y a des
traits communs  tous les hommes et qui constituent l'homme en gnral.
De mme pour les sciences. Chacune a son objet et sa mthode propres,
mais elles ont toutes le mme principe, qui consiste  n'accepter que
les conclusions de la logique et de l'exprience, c'est--dire des deux
formes de la raison. Il y a donc bien un esprit scientifique, et la
science n'est pas un vain mot. C'est le _sacrifizio dell' intelletto_
que vous nous demandez avec votre dnonciation du prtendu scientisme.
On ne saurait tre plus anticartsien que M. Paul Bourget.

Il n'est mme pas thomiste, mais purement pragmatiste, et avec la
fantaisie la plus arbitraire. Car enfin, il s'agit assurment du vrai
avant tout, du vrai seul, mais cet unique souci de vrit, fltri par M.
Paul Bourget, s'est rvl plus utile que son fameux traditionalisme, de
sorte que son propre critrium se retourne contre lui. O fixer cette
tradition qu'il faudrait suivre aveuglment, sous prtexte qu'elle a
fait pragmatiquement ses preuves? Pourquoi pas  l'ge des cavernes? On
y vivait, en somme, et les misonistes d'alors ont d craindre toute
lumire nouvelle comme un mortel pril pour les biens acquis et pour les
destines de l'espce. Vous prtendez que le pragmatisme condamne le
stupide dix-neuvime sicle? Mme si c'tait exact, cela n'en
diminuerait pas la grandeur, mais la rendrait hroque. D'ailleurs,
c'est faux. Les rsultats pratiques sont des plus prcieux et auraient
dsarm les pessimistes, mme ceux du romantisme, s'ils ne faisaient
profession de les ddaigner et de porter plus haut leur idal. Jamais
avant notre poque les masses n'avaient connu un pareil bien-tre ni de
si longues priodes de paix, laquelle n'a t trouble que par des
gouvernements du type qui prcisment vous est cher, notamment en 1914
par une monarchie hrditaire, antiparlementaire et dcentralise. Vous
tes oblig de convenir qu'on n'avait gure vu pareille floraison de
gnies et de talents, et vous ajoutez seulement qu'il y en a de
pernicieux. Mais l'clat des lettres, des arts et des sciences suppose
un milieu favorable, ainsi que vous le noterez  propos d'un gnie qui
vous plat (celui de Pasteur), et l'on y a toujours reconnu le signe
d'un temps notablement civilis. Ce dix-neuvime sicle n'a t funeste
qu' vos thories favorites. Votre anathme n'est dict que par vos
reprsailles de doctrinaires dus.

Justement  propos de Pasteur, voyez jusqu'o va le bon plaisir de M.
Paul Bourget. Quant  lui (Pasteur), fidle  cette mthode
exprimentale qui s'interdit les hypothses invrifiables, il affirmait
sa foi dans l'au-del. Respectons cette foi, mais comme elle est au
moins aussi invrifiable et aussi peu exprimentale que l'hypothse
contraire, admirons l'aisance de M. Paul Bourget  jongler avec les
mots. Du reste, soyez srs qu'il ne se laisse entraner que par la plus
srieuse conviction. De mme lorsqu'il proclame avec M. Louis Bertrand
que nous devons romaniser, c'est--dire christianiser l'Afrique (comme
si le rle de Rome n'y datait que de saint Augustin); ou que les romans
de M. Henry Bordeaux ont une signification (ce qui est exact), mais que
ceux de Flaubert n'en ont pas (entendez qu'ils en ont une que M. Paul
Bourget ne saurait approuver); ou lorsqu'il s'tonne que Paul de
Saint-Victor, dont il fait grand cas  bon droit, ft  la fois
humaniste et romantique (comme si ces deux qualits ne s'alliaient pas
en vertu d'une affinit foncire depuis les _Prolegomena ad Homerum_),
etc.

Il dfend Sainte-Beuve, assurment trs dfendable sur bien des points.
Il croit qu'on lui en veut  cause d'Adle. Mais non! Qu'importe?
Certains accidents, frquents chez les grands hommes (Marc-Aurle,
Molire, Napolon et autres), n'en ont diminu aucun. Mais envieux,
Sainte-Beuve l'tait bel et bien. M. Paul Bourget rappelle, comme je
l'ai fait ici mme, son apologie de Victor Hugo, rapporte par les
Goncourt. Oui, mais c'tait au dner Magny. Elle et gagn  paratre
imprime sous sa signature. Mme avant ses _Poisons_, toute son oeuvre le
montrait dnigrant ou mme diffamant ses meilleurs contemporains, 
commencer par Balzac et Stendhal, que M. Paul Bourget admire tant. Si
grand que soit Balzac, il l'admire mme un peu trop, comme le premier
gnie du sicle, et en chicanant pour le faire valoir l'criture si
suprieure de Flaubert.

Je terminerai par une autre preuve d'quit mritoire que fournit
aujourd'hui M. Paul Bourget. Le bnficiaire est, cette fois, Renan.
Sans doute, M. Paul Bourget lui objecte qu'il faut traiter les questions
religieuses au point de vue religieux (donc apparemment aussi les
questions musulmanes au point de vue musulman); et c'est une singulire
ptition de principe. Il en commet une autre--ou pour mieux dire, la
mme--lorsque  la philosophie cosmique de Renan il rpond par la
prtendue obligation d'attribuer ce qu'il appelle un sens humain  la
vie humaine; car cet anthropocentrisme suppose prcisment ce qui est en
litige. Cependant, M. Paul Bourget porte aux nues Renan non seulement
pour son style, mais pour son caractre et pour sa science, ridiculement
nie par quelques polmistes. Il va mme jusqu' le comparer  Pascal,
sans se dissimuler l'opposition irrductible entre ces deux grands
crivains. C'est sous la plume du pascalien Bourget le suprme loge. Et
l'on ne peut mieux faire le sien qu'en lui en donnant acte.




DE MAETERLINCK A CLAUDE BERNARD


_La Vie de l'espace_[22]: qu'est-ce  dire? L'espace serait-il un tre
vivant?--A peine a-t-on la certitude qu'il existe objectivement.
L'espace et le temps pourraient bien ne constituer, selon l'expression
de Kant, que des formes de notre sensibilit. Et cet idalisme remonte 
la plus haute antiquit, aux origines de la pense philosophique,
attendu que la philosophie ne rsout peut-tre rien, mais consiste
essentiellement  mettre tout en question. C'est dj un progrs
capital. Je parle srieusement, sans la moindre raillerie. Comment
rsoudre une question sans d'abord la poser? Et ft-elle insoluble, il y
aurait un immense intrt  savoir qu'elle se pose. Certain auteur
dramatique fait honneur  M. Bergson d'avoir le premier rvoqu en doute
la ralit objective du temps. C'est prcisment le contraire. Bien
d'autres l'avaient fait avant lui, tandis que l'affirmation de cette
ralit du temps est l'une des originalits et l'on peut dire la base
du systme de M. Bergson. Les purs littrateurs qui s'avancent sur le
terrain philosophique risquent des faux pas. A plus forte raison ceux
qui s'aventurent dans le domaine mathmatique. Je me sens bien intimid,
ayant  rendre compte de cet ouvrage o M. Maurice Maeterlinck ctoie si
intrpidement des fondrires. Je n'ai pas non plus de comptence
spciale. J'en ai sans doute moins encore. Je ne pourrai que me rfrer
 quelques spcialistes.

     [Note 22: Un volume, par Maurice Maeterlinck.]

Son titre m'a l'air d'une simple mtaphore. Il veut dire sans doute que
notre conception de l'espace se modifie et se dveloppe, comme un
organisme. D'ailleurs, il est probable qu'elle ne mourra pas, et que
cette notion durera autant que le genre humain. Les dveloppements dont
parle M. Maeterlinck sont de date assez rcente. D'Alembert est, si je
ne me trompe, le premier qui ait dit que le temps pourrait tre
considr comme une quatrime dimension de l'espace. Encore ne le
disait-il qu'en passant, par une boutade: les gomtres de son poque
taient hommes du monde et hommes d'esprit. C'est seulement au
dix-neuvime sicle que divers mathmaticiens, Lobatchevski, Riemann,
Beltrami et autres, ont invent des gomtries non euclidiennes, non
seulement  trois, mais  deux dimensions, planes ou sphriques, et mme
 quatre ou  _n_ dimensions. On n'en est plus  quelques dimensions
prs. Notre pauvre espace traditionnel, qui en a trois, mais pas
davantage, et qui s'y cramponne, semble terriblement vieillot et dmod.
Henri Poincar, par qui les profanes ont pu avoir quelques lueurs de ces
belles inventions, qu'il a savamment examines dans ses prcieux volumes
de la collection rouge, va jusqu' crire: Quelqu'un qui y consacrerait
son existence pourrait peut-tre arriver  se reprsenter la quatrime
dimension. D'autres occupations vous en empcheront sans doute, et moi
aussi. Mais vous savez qu'Einstein a imagin l'espace-temps et a paru
raliser scientifiquement ce qui n'tait peut-tre qu'une piquante
fantaisie chez d'Alembert.

En quoi cette fameuse quatrime dimension passionne-t-elle M. Maurice
Maeterlinck? Ce n'est point par cette simple curiosit de tout qui
honore les meilleurs esprits et prouve que l'activit rationnelle est
bien un des besoins fondamentaux de notre nature. Tout le monde ne peut
tre un savant, mais tout homme intelligent doit s'intresser  la
science, et tcher d'avoir au moins quelques clarts de tout. Molire le
permettait mme aux femmes. Mais je crains que Maeterlinck, assurment
curieux, ne le soit pas avec un parfait dsintressement intellectuel.
Il laisse entrevoir des arrire-penses et des soucis dominants, voire
obsdants, trangers au pur dsir de s'instruire et de satisfaire sa
raison. Maeterlinck ne cherche pas  savoir pour le plaisir de savoir,
mais pour percer l'avenir, jeter un coup d'oeil sur l'au-del, pntrer
les mystres d'outre-tombe. Il me fait quelquefois penser, je l'avoue
avec tout le respect qui s'impose envers un tel crivain,  la clientle
des tireuses de cartes, des parties de tables tournantes et de
spiritisme. Ce qu'il a vu surtout dans la quatrime dimension, c'est un
moyen plus neuf et plus reluisant de s'embarquer dans des songeries
analogues  celles que les mdiums et le marc de caf suggrent aux
adeptes. Je ne lui fais aucunement un procs de tendance. Il compare
lui-mme, en propres termes, la mtagomtrie  la mtapsychique. Henri
Poincar n'en serait peut-tre pas autrement surpris, ayant d dfendre
Galile et le mouvement de la terre contre des apologistes d'aprs qui
ses thories auraient justifi l'Inquisition et la croyance en
l'immobilit de notre plante. Mais l'assimilation des hypergomtres
aux montreurs d'ectoplasme ne l'aurait probablement pas enchant non
plus.

M. Maeterlinck cite plus opportunment _le Voyage au pays de la
quatrime dimension_, de M. G. Pawlowski, ouvrage paru en 1913[23],
plein d'humour et d'ingniosit, mais qui n'est qu'un roman, et le mot
mme de quatrime dimension y est dtourn de son sens. Pour M.
Pawlowski, hostile aux organisations sociologico-industrielles qui
transformeraient l'homme en machine, la quatrime dimension, grce 
laquelle on pourra s'vader de ce bagne prtendu scientifique, c'est la
pense, la vie, l'initiative, la libert qui distingue l'individu. On ne
demande pas mieux, mais ce brillant et amusant conte philosophique, qui
rappelle Poe, Mallarm[24], Villiers de l'Isle-Adam, n'a que des
rapports mtaphoriques avec les gomtries des correcteurs d'Euclide. Il
en va presque de mme du nouveau livre de M. Maeterlinck. Ce n'est pas
un roman, puisqu'il n'y a que des exposs directs de ses ides, sans
affabulation, mais l'esprit en est foncirement romanesque, fantastique
et mythique.

     [Note 23: Voir la deuxime srie des _Livres du Temps_.]

     [Note 24: _Le Phnomne futur_ (_Divagations_).]

Les auteurs qu'il invoque de prfrence, l'Anglais Hinton, le Russe
Ouspensky, et que je ne connais que par ce qu'il en cite, me font
l'effet d'espces de Jules Verne plus subtils, mais plus chimriques et
dont les imaginations ont moins de chances de passer dans les faits.
C'est ce que Maeterlinck appelle la ferie des mathmatiques et,
ajoute-t-il, ce qu'on pourrait appeler tout aussi bien la gomtrie
mystique, ou la mystique de la gomtrie. Cela ne met gure en
confiance.

Supposez, par exemple, des tres absolument plats, sans aucune
paisseur, appartenant  la gomtrie  deux dimensions. En voici un,
cern sur une surface carre par une ligne d'un millimtre de relief. Il
ne peut franchir cet obstacle, et n'en a mme pas la pense. Il est
prisonnier sur son plan ainsi limit, comme un homme dans un cube,
chambre ou cellule hermtiquement verrouille. Mais nous pouvons
soulever l'tre plat et le dposer de l'autre ct de cette enceinte
fortifie. Il se trouvera libre, tout  coup, sans avoir saut le mur.
Il n'y comprendra rien. Serions-nous moins tonns si une puissance
suprieure nous tirait soudain d'un cachot cubique et barricad? Il n'y
faudrait nulle effraction, nul percement du plafond ou du plancher,
nulle escalade de la chemine, pour peu qu'un tre  quatre dimensions
nous vnt en aide et nous librt au moyen de la quatrime. Ce n'est ni
par les portes, ni par les fentres, ni par aucune ouverture tombant
sous nos sens, que les personnages surnaturels des lgendes et les
spectres, apparitions et larves mtapsychiques s'introduisent
subrepticement dans les lieux clos et se montrent  l'improviste, par
miracle,  des disciples merveills. Ces htes mystrieux vont et
viennent tout simplement par la quatrime dimension. Les tres  quatre
dimensions abondent dans la Bible, d'aprs un lve de Hinton, Taylor
Schofield,  qui je laisse la responsabilit de cette exgse.
Maeterlinck la juge admissible.

Ne sortons pas de la platitude. Transportons un de ces tres
intgralement plats, plus plats que le discours d'un acadmicien, et
dit Musset, sur une hauteur, donc dans une troisime dimension toute
nouvelle pour lui. Il apercevra pour la premire fois l'intrieur des
surfaces planes que des lignes suffisaient  lui rendre invisibles. De
mme, qu'un Satan ou un Mphisto nous enlve sur un tapis magique
jusqu'au sommet de la quatrime dimension, nous aurons la satisfaction
indite de plonger dans les maisons sans les dcoiffer de leurs toits et
d'apercevoir tout ce qui s'y passe, plus commodment que le diable
boiteux de Le Sage. La police serait bien forte, si elle disposait de
cette quatrime dimension, mais que deviendrait le secret de la vie
prive? Ce serait pis que d'avoir un jsuite dans son mur ou l'oeil de
Moscou dans sa table de nuit.

De mme que les lignes sont des sections de surfaces, et les surfaces
des sections de solides, pourquoi ces derniers ne seraient-ils pas des
sections d'autres corps  quatre dimensions qui, eux-mmes, etc.? Les
dimensions, peuvent crotre en nombre, s'tager et se sectionner
indfiniment.

Tout cela est trs joli, voire assez drle. Mais il n'en rsulte pas que
notre monde soit hant par d'invisibles monstres multidimensionnels,
natifs de l'hyperespace et qui en viendraient pour nous pntrer comme
la lumire pntre le cristal et nous apporter le bonheur ou le malheur,
la sant ou la mort, sans que nous nous en doutions ni peut-tre qu'ils
s'en doutent eux-mmes ou qu'ils y attachent la moindre importance. Ces
hypervolumes,  qui leur excdent de dimensions servirait de tarnhelm,
succdans transcendantaux du pre Ubu, peuvent tre renvoys au pays du
Moine bourru et du Croquemitaine. Tel est l'trange besoin qu'prouve
l'humanit de se forger des terreurs et du merveilleux que la science,
aprs en avoir tant dissip, alimente de nouveaux contes de nourrice. On
peut cependant reconnatre qu'elle n'a pas voulu cela. Elle ne fait
appel  aucune puissance spirituelle extrahumaine, quoi qu'en dise
Maeterlinck, et elle n'est aucunement mystique, c'est--dire qu'elle
ne prtend  aucune communication directe avec le divin.

Ces gomtries  quatre ou  _n_ dimensions reposent sur des
raisonnements, parfaitement dduits selon les rgles. Ce ne sont pas des
visions d'en haut, mais des spculations logiques. Dans cet ordre, elles
ont une incontestable valeur. Mais ce n'est pas  dire qu'elles
correspondent  nos ralits matrielles. Vous savez ce qu'on appelle
les quantits imaginaires. On introduit dans des formules algbriques
des racines carres de quantits ngatives, lesquelles n'ont pas de
racines carres (puisque moins par moins donne plus). Ces quantits
irrelles jouent pourtant un rle utile. Il en va de mme des gomtries
non euclidiennes. Trs intressantes, elles ne sont pourtant pour nous
que des concepts mathmatiques, et l'espace o nous vivons n'en demeure
pas moins tridimensionnel et euclidien. Les histoires que recueille
Maeterlinck n'ont aucun fondement pratique et restent des rveries en
l'air.

Il est vrai qu'Einstein a fait usage de la quatrime dimension, dans sa
thorie des courbures ou rides de l'espace. Mais cela ne s'exprime
exactement qu'en quations, et ne peut sans danger de fausse
interprtation se concrter en langage courant. Il est vrai que, dans
certaines quations encore, le temps fait figure de quatrime dimension.
Mais ce n'est aussi qu'un symbole mathmatique, et pratiquement la
rduction du temps  l'espace est impossible,  cause de
l'irrversibilit qui caractrise le temps, conformment au principe de
Carnot et au tmoignage d'Einstein lui-mme qui a dit: On ne peut pas
tlgraphier dans le pass. Mais ce n'est peut-tre qu'une
irrductibilit apparente entre deux apparences, et certaines
consquences logiques des thories d'Einstein (une mre revenant plus
jeune que sa fille d'un voyage interastral) impliquent que le temps n'a
pas de ralit objective, c'est--dire nient le systme de Bergson, qui
a senti le coup, mais, d'aprs M. Andr Metz, n'a pas su le parer.

Il serait bon de se remmorer cette sage parole de Montaigne, dans
l'_Apologie de Raymond Sebond_: Je veois les philosophes pyrrhoniens
qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aulcune manire de
parler; car il faudrait un nouveau langage... Cela s'applique  tous
les philosophes. Quant aux mathmaticiens, plus heureux, ils ont un
langage prcis, mais gnralement intraduisible en langue vulgaire.

J'emprunte ces citations de Montaigne et d'Einstein au magistral ouvrage
de M. mile Meyerson, la _Dduction relativiste_, que l'on consultera
avec fruit sur le temps irrversible et sur les rapports du
mathmathique et du rel. Je saisis l'occasion de vous recommander le
lucide et justement logieux volume de M. Andr Metz, intitul: _Une
philosophie des sciences; le Causalisme de M. mile Meyerson_.

Avant de quitter M. Maeterlinck, je me permettrai de relever encore
quelques bizarreries, entre autres. Pourquoi prtend-il que dans le
mythe de la caverne les humains ne connaissent qu'un monde  deux
dimensions? Il n'y est pas question de cela. Qu'est-ce que c'est que ces
tats de la matire qui nous sont rvls par la mtapsychique?
Celle-ci n'a rien rvl du tout. Qu'est-ce que cette ombre qui
prcde notre prsence relle, hante cette dimension (la quatrime),
bien que nous nous en doutions  peine et que nous ignorions jusqu'
quel point elle intervient, sous d'autres noms, notamment sous le nom
d'idal, dans nos penses...? J'ai d'abord cru qu'il s'agissait de
notre ombre projete sur la muraille ou sur le sol. Il s'agit de je ne
sais quel _double_, qui n'existe que pour certains illumins, et qui est
bien inutile pour expliquer des phnomnes aussi simples que nos
reprsentations. Ce n'est pas mon _double_, c'est moi-mme qui me
promne par la pense  Rome,  Venise et en tout lieu dont j'ai gard
le souvenir prsent. La mmoire visuelle et topographique n'est qu'une
facult normale. L'imagination constructive galement. Maeterlinck croit
aux esprits dsincarns, errant  leur gr dans les systmes plantaires
et dans l'infini! Tchons de garder notre srieux. Mais pourquoi
dclare-t-il que ces esprits des diverses plantes communiqueront par
des ondes psychiques? Si ce sont des esprits, ils n'ont pas d'ondes, vu
que les ondes appartiennent  la matire. Mais il n'y a pas plus
matrialiste qu'un mystique, ainsi que je le notais  propos du fameux
fluide de l'abb Bremond. Je termine par le souhait que Maeterlinck
renonce  ces fantasmagories, et nous donne une autre _Princesse
Maleine_ ou un nouveau _Pellas_.

Je ne voudrais pas laisser passer le cinquantenaire de Claude Bernard
sans dire un mot du grand physiologiste, qui fut aussi un esprit
vraiment philosophique et un excellent crivain. On vient de rimprimer
opportunment son _Introduction  la mdecine exprimentale_, ouvrage
d'abord trs audacieux (en 1868) et qui garde une norme importance dans
l'histoire des ides. Claude Bernard a exorcis l'entit de la force
vitale et dfinitivement tabli que la vie tait soumise au
dterminisme, comme les phnomnes physico-chimiques. L'minent
professeur Jean-Louis Faure, dans une remarquable tude, regrette que
Claude Bernard ne soit pas all plus loin. Celui-ci s'en est tenu au
positivisme, parce que c'est sinon une philosophie satisfaisante, du
moins une mthode salutaire pour la science. En somme, Claude Bernard
est cartsien (Einstein aussi). L'accusation de matrialisme n'a pas
plus de sens contre lui que contre Descartes. L'affaire n'est mauvaise
que pour les scolastiques, les mystiques et l'cole de la Vie. Elle est
donc bonne pour la vrit et le progrs de l'intelligence. Relisez, sur
Claude Bernard, l'admirable discours de Renan, qui lui succda 
l'Acadmie franaise.




LES MANUELS

_Billy_, _Mornet_, _Bouvier_.


Dans une courte prface  son excellent manuel de _Littrature franaise
contemporaine_, M. Andr Billy[25] expose qu'il a d choisir entre la
mthode subjective, qui rige les prfrences personnelles en rgle de
jugement, et la mthode objective, qui prend en considration tous les
vnements littraires, quoique d'ingale importance. C'est la seconde
qu'il a dlibrment adopte, et certes  bon droit, puisqu'il composait
un manuel. Ce genre de livres, si utile au public, si difficile, ingrat
et mritoire pour l'auteur, doit en effet prsenter avant tout un
tableau ou un rpertoire exact et complet des faits. _Matter of fact!_
Il y faut donc une liste des crivains et de leurs principales oeuvres,
tablie et hirarchise d'aprs les donnes d'exprience vidente:
succs, influence, opinion de la foule et des habiles. Le manuliste
peut  la rigueur insinuer la sienne pour son plaisir, parfois celui des
lecteurs, mais  condition de noter avant tout celle de la majorit ou
des minorits dirigeantes. Bref, on ne lui interdit pas d'avoir quelque
chose de personnel  dire, mais sa mission est avant tout documentaire
et, en quelque sorte, d'enregistrement. A la limite, on concevrait un
manuel d'ordre entirement statistique, ne contenant que des noms, des
dates, des titres, les chiffres des tirages (dans la mesure o l'on peut
les connatre), des analyses de pure information, et des extraits de ce
qui a t crit par les juges les plus autoriss. Cela n'a jamais t
tent, que je sache. Combien ce serait instructif et commode! Songez
qu'on n'a pas un manuel ni une encyclopdie indiquant brivement et avec
prcision les sujets des principaux pomes et romans, ni les thses des
principaux essais contemporains. Le grand dictionnaire Larousse l'a fait
en principe pour ce qui a paru avant lui, mais parfois avec prolixit,
ou en restant un peu vague, ou en dogmatisant  l'excs; d'ailleurs, il
est bien volumineux, forcment, puisqu'il embrasse toutes les
connaissances humaines; et surtout, il n'est pas  jour.

     [Note 25: Andr Billy: _La littrature franaise
     contemporaine_. Un volume. Daniel Mornet: _Histoire de la
     littrature et de la pense franaise contemporaine_. Un
     volume. mile Bouvier: _Introduction  la littrature
     d'aujourd'hui_. Un volume.]

Un manuel doit tre maniable, comme son nom l'indique. Celui de M. Andr
Billy n'a que deux cents pages, d'un format de poche. Et dans cet espace
rduit, il a trouv moyen de passer en revue tous les crivains de ce
dernier quart de sicle, sans oublier personne, autant qu'il m'a sembl.
C'est un vritable tour de force, qui charmera les bnficiaires de
cette publicit dont tous n'ont pas l'habitude, et qui aprs tout se
justifie par de bonnes raisons. L'inconvnient est que ces numrations
plus qu'homriques prennent beaucoup de place, et en laissent
relativement peu pour les vedettes. D'o l'impossibilit de ces analyses
sommaires, mais substantielles, que je souhaitais tout  l'heure. Mais
tant que ces figurants s'agitent, qui sait si quelqu'un d'entre eux ne
montera pas en grade, soit qu'il se rvle dans un nouvel ouvrage
suprieur aux prcdents, ou que nous l'ayons jusqu'ici mconnu? Il faut
permettre  chacun de courir sa chance. Les _outsiders_ sont inscrits
aux programmes de Longchamp et d'Auteuil. Certes, ils gagnent plus
souvent que n'mergent les auteurs d'abord rputs mdiocres. Mais un
manuel n'a pas tort de se couvrir et d'tre exhaustif.

On ne peut donc qu'approuver le parti auquel s'est rang M. Andr Billy.
Son dessein le lui imposait. Mais le manulisme, qui rend tant de
services quand il est pratiqu avec cette sret de main, ne rsume
pourtant pas toute la critique. Dans cette prface, o il conclut trs
sagement pour ce qui le concerne en l'espce, M. Andr Billy prsente
quelques vues plus gnrales et plus discutables. Il en vient presque 
nier la critique elle-mme, sous prtexte d'carter ces prfrences
personnelles qui la guideraient exclusivement, d'aprs lui, ds que, ne
se bornant plus  dresser des constats, elle se mle de juger. Instituer
une hirarchie des valeurs fonde sur son propre sentiment de la beaut
littraire et sur les chances de dure qu'il croira reconnatre dans les
oeuvres, cette prtention, qui est bien celle du critique proprement
dit, relverait purement et simplement, et dans tous les cas, de la
mthode subjective. M. Billy accorde qu'il ne lui est pas interdit de
se rclamer d'une doctrine rationnelle, mais ajoute qu'il y a
prcisment dans l'adhsion  une doctrine, pour lgitime qu'elle puisse
tre, un fait essentiellement subjectif, personnel et arbitraire. Billy
ne s'exagre pas le rle de l'tude et de l'examen dans l'laboration
des doctrines. Il s'imagine qu'on se dcide par caprice ou pour des
motifs accessoires et cachs en s'criant comme le P. Canaye, qui
tonnait encore le marchal d'Hocquincourt: Point de raison! Beaucoup
de nos contemporains accrditent cette hypothse, mais non pas tous.

C'est Brunetire qui a fait le mal. Il vous souvient de sa grande
polmique contre l'impressionnisme d'Anatole France et de Jules
Lematre, qui avouaient la mthode subjective dont parle Billy.
Brunetire n'avait pas tort de proclamer qu'il en existe une autre, mais
en fait son dogmatisme  lui se rvlait encore plus arbitraire et plus
injuste. Car son got ne valait pas celui de ses deux contradicteurs, et
il ne le renforait que de considrations prtendument morales ou
sociales, trangres  la littrature.

Entre le parti de Brunetire et celui de France-Lemaitre, on en aperoit
un troisime, celui de Taine, qui juge et classe les oeuvres
objectivement, mais d'aprs leur valeur esthtique et intrinsque. Taine
a fourni les lments du critrium vrai, dans sa _Philosophie de l'art_.
Sans doute, tout le monde n'est pas apte  l'appliquer correctement.
Mais le bon critique est celui qui y russit, et qui, pour les oeuvres
contemporaines, discerne avec clairvoyance dans ce fatras celles que
retiendra la postrit.

Or, Billy crit: Le critique contemporain a sur la postrit un
avantage: il est plac dans la socit des artistes dont il a mission
d'apprcier l'effort; il jugera donc cet effort de plus prs, il en
distinguera mieux, non la russite pure, mais le mrite. Il sera en
quelque sorte plus quitable que la postrit, parce qu'il sera mieux
instruit des circonstances et qu'il aura respir le mme air que les
crivains dont il parle. Chance d'erreur, au contraire! Pour bien voir
un objet et le situer dans un ensemble, il faut du recul. Les relations
personnelles avec les auteurs risquent de fausser les jugements en bien
ou en mal. Que de complaisances pour les gens puissants! Et certains
censeurs ne trouvent de talent qu' leurs amis; d'autres, comme
Sainte-Beuve, les dnigrent par faveur spciale. Il n'y a pas de grand
homme pour son valet de chambre: ni mme, tout bonnement pour tel ou tel
de ses familiers. Ce Stendhal, que j'ai bien connu, serait un grand
crivain? se disait le mme Sainte-Beuve. Allons donc!

Le bon critique s'abstrait de la mode et de la vie courante, ne subit
aucune influence, et ne fait point acception de personnes. Il examine
les oeuvres d'art aussi impartialement que les crations de la nature. Et
il se place au point de vue de la postrit, qui est le vrai, quoi qu'on
en dise, prcisment parce qu'il s'agit d'viter toutes ces sductions
et perturbations pour s'lever  l'tat d'esprit pleinement intellectuel
et purement humain. Certaines dissidences individuelles ou quelques
vagues d'injustice collective ne sont que provisoires et sans porte, et
n'empchent pas l'accord final des bons esprits  travers les sicles.
Ce sont ceux-l nos vritables contemporains, si l'on prend la
littrature au srieux et que par consquent on la considre sinon _sub
specie terni_, au moins sous un aspect plus solide qu'une fleur de
boutonnire ou un colifichet fminin. Ne pas confondre le Bois sacr
avec le Bois de Boulogne, ni les Muses avec les modistes! La thorie de
Billy tend  remplacer la critique par la chronique et l'amour des
lettres par une badauderie amuse. Cette frivolit convient sans doute 
la plus grande partie de la production littraire, ou soi-disant telle.
Mais ne compte rellement que ce qui est en dehors de ce rayon et
au-dessus de ce niveau. La littrature digne de ce nom,  la fois art et
science, est le plus haut aliment spirituel et l'oeuvre la plus divine
qu'accomplisse l'humanit.

_Humanum paucis..._ C'est dans ce domaine que s'applique le plus
srement le clbre adage. Au fond, seul le chef-d'oeuvre importe.
Ncessairement, il n'abonde pas, tandis que la mdiocrit pullule. Un
manuel classique, sur l'antiquit ou mme les sicles modernes dj
rvolus, ne traite que d'un petit nombre d'auteurs, ceux du premier
rang. Un manuel contemporain entasse sur un espace de vingt-cinq ou de
cinquante ans plus de noms que l'autre pour des millnaires! Contraste
comique! D'ici peu, le manuel contemporain fera l'effet d'un cimetire.
Ds maintenant, l'normit de cette production en dmontre la vanit, et
on se dit qu'au lieu de la dnombrer dans son infini dtail, il serait
plus utile d'en dgager ce qui peut-tre ne prira pas. Par la question
pralable, que pose la plus longue et constante exprience, ces manuels
bourrs  clater semblent dcourageants et irrecevables. Cependant on
aurait tort de s'arrter  cette objection. Il suffit de rabattre en
l'invoquant l'outrecuidance des bibliographes anticritiques. Mais cette
paperasse aussi prissable qu'innombrable forme le terreau o germe de
loin en loin la plante lue. La discrimination et le filtrage se feront
peu  peu. Il faut d'abord tout voir. Billy a donc pratiquement raison
dans son manuel, et tort seulement dans certaines thories de sa
prface.

Il divise clairement sa matire en trois parties: la Posie, le Roman,
les Ides. Tout en s'vertuant  ne rien ngliger, il a bien su mettre 
part et en relief ceux qui le mritent--ce qui prouve que, malgr son
programme, il sait aussi distinguer et classer, c'est--dire faire de la
critique au plein sens du terme, comme il est indispensable mme dans un
manuel, qui n'est pas un simple catalogue. Par exemple, du blanc
troupeau des potes, il dtache trs justement Valry, Claudel et Paul
Fort. Je crois seulement qu'il se trompe en prfrant le dernier des
trois, qui a du charme, de la fracheur, mais ne se hausse gure aux
grandes penses et se noie dans une gentille, mais excessive faconde.
Billy est bien court sur Henri de Rgnier pote, mais le situe hors de
son plan, comme symboliste dont l'esthtique appartient  une priode
close. Billy commence, vers 1900, par l'cole naturiste, qui n'a pas
produit elle-mme grand'chose en posie (son meilleur crivain est un
romancier, Eugne Montfort). Mais Billy observe justement que le
naturisme favorisait l'closion de la posie fminine,  qui des
conceptions plus intellectuelles convenaient moins. Et il dcerne  Mme
de Noailles la palme de grande potesse.

Bien que Billy se limite aux ractions contre le symbolisme, ce qui lui
fait admettre Moras, exclure presque compltement Henri de Rgnier,
mais devrait liminer galement Valry et Claudel, il abuse un peu en
consacrant quatre pages  Guillaume Apollinaire, deux  Max Jacob, une
entire et bien tasse  Jean Cocteau, tandis que La Tailhde et Maurice
du Plessys n'ont que quelques lignes. Vrai et grand pote semble
exagr pour Jehan Rictus: la premire pithte suffisait.

Passons au roman. A ct de Rosny, Zola, son matre de la premire
heure, est plat et rampant... Rosny est au premier rang des ttes
pensantes de notre littrature. En revanche, Anatole France n'est pas
un penseur original. Des ides originales, c'est M. Jules Romains qui
en a. Anatole France n'est pas non plus un crateur de formes. Pauvre
France! Je n'aurais pas cru que Billy l'et lch. Mais je ne doute pas
un instant que la postrit ne l'honore plus que MM. Rosny et Jules
Romains, lesquels ont d'ailleurs beaucoup de talent, mais moins pur et
moins parfait. Racine a-t-il cr des formes? La tragdie et
l'alexandrin existaient avant lui, comme le style dorique avant le
Parthnon. Racine avait-il des ides? Il tait certes moins philosophe
que France. Et Barrs? Billy reconnat, mais sans insister, que ce fut
surtout un artiste. Je m'tonne que Billy trouve Charles-Louis Philippe
peu lisible, et qu'il croie que M. Victor Brard a rfut
Frdric-Auguste Wolf. Ce n'est pas l'avis de M. Maurice Croiset.

La lutte entre les champions de l'inconscient, de l'intuition, du
mystre, et ceux d'une renaissance classique, rsume la situation
prsente, d'aprs Billy, qui la compare aux querelles des anciens et des
modernes ou du classicisme et du romantisme. Analogies un peu
superficielles! Car les modernes comme Fontenelle et Charles Perrault
taient rationalistes ou croyaient l'tre, et les romantiques seuls ont
pleinement compris l'antiquit. Les partisans des anciens avaient
cependant raison en 1680, comme les romantiques en 1830. Tout est
complexe dans l'histoire des lettres et des ides. Dans lequel des deux
camps rangez-vous Valry? Classique, si l'on veut, mais dans un sens
trs large, sans se plier  l'troitesse du noclassicisme actuel, et
sans rien rejeter de ce qu'il y a de prcieux et de grand dans
l'hritage romantique et symboliste; d'ailleurs souverainement
intellectualiste et toutefois plus hautement transcendant que les plus
infatus des mystiques, ce prince de l'esprit lude la classification o
vous voulez faire tout entrer. Et de tous ceux qui vivent aujourd'hui,
peut-tre dans deux cents ans subsistera-t-il presque seul... Ces
petites chicanes ne me dtourneront pas de vous recommander chaudement
le manuel d'Andr Billy, qui me parat  peu prs le modle du genre.
(Il manque un index.)

Celui de M. Daniel Mornet[26] possde aussi de bonnes qualits. Il
s'efforce galement d'tre impartial et objectif. Embrassant une priode
plus vaste, il a plus de peine  y mettre de l'ordre. Depuis 1870
jusqu' nos jours, M. Daniel Mornet aperoit d'une part une volution du
scientisme  l'intuitionnisme et  la recherche des mondes cachs,
d'autre part la permanence de certaines formes traditionnelles d'art et
de pense. Cela peut se soutenir. Mais que de difficults dans
l'application! Plusieurs fois, M. Daniel Mornet avertit que tel auteur,
dont il a parl dans certaine partie, pourrait aussi bien figurer dans
une autre. Il arrive que le lecteur fasse spontanment la mme
rflexion. Sous prtexte d'interprtation artistique de la vie, voici
le pur Parnassien Heredia dans le mme chapitre que les purs classiques
Moras et Anatole France, la pure instinctive Colette, et l'htroclite
Rosny! Souvent, l'tude sur un mme auteur est servie en plusieurs
portions,  de longues distances. Des frres ou de proches parents sont
cruellement spars. Pourquoi Doumic l'est-il de Brunetire par une
centaine de pages? etc. Des bizarreries de vocabulaire. Humanisme
signifie culture grco-latine, si l'on veut s'entendre. M. Daniel Mornet
l'emploie dans le sens de Fernand Gregh (sentiment humain) dont M.
Andr Billy s'est moqu. Des injustices: contre Anatole France, elle va
jusqu' l'odieux et au scandale. Taine est fort maltrait. Renan ne
l'est pas fort bien. M. Daniel Mornet met en gros caractres les auteurs
importants, et les moindres en petit texte. Soit! Mais l'on s'tonne de
voir Samain, Pierre Mac-Orlan et Auguste Bailly si grands, Claudel,
Pguy, Mme de Noailles, lmir Bourges, Gobineau et quelques autres si
petits. Dj grandi, Mac-Orlan est tudi deux fois. Mais d'lmir
Bourges M. Daniel Mornet cite  peu prs tous les ouvrages except le
principal (_les Oiseaux s'envolent_). Il ne trouve pas Stendhal artiste.
Il oublie compltement La Tailhde. Il cite les _Montaigne_ de Strowski
et de Villey, non celui d'Armaingaud, qui est le meilleur. Mais le
docteur Armaingaud n'est pas universitaire... Il ne donne que quatre
lignes  l'abb Bremond, et douze  M. Victor Giraud! etc. Ce n'en est
pas moins un travail consciencieux et instructif.

     [Note 26: _Histoire de la littrature et de la pense
     contemporaines_, (1870-1921). Un volume, Larousse.]

Il faut bien avouer que les incursions des professeurs dans la
littrature contemporaine sont rarement heureuses, et que M. Fernand
Vandrem leur a rendu un mauvais service en les attirant sur ce terrain
mouvant. On l'a bien vu par les rcents manuels de MM. Daniel Mornet,
Bernard Fay, Marcel Braunschwig. Les meilleurs tableaux d'ensemble du
plus rcent mouvement littraire en France sont ceux de M. Ren Lalou, 
la vrit professeur, mais d'anglais, et de M. Andr Billy, simple
journaliste... Les chefs-d'oeuvre du pass, les classiques consacrs par
le temps, constituent la seule matire d'enseignement substantielle et
solide, qui forme sainement l'esprit des lves et n'expose pas les
professeurs  se fourvoyer. La pdagogie est une magistrature assise:
la critique des nouveauts relve de l'exploration active, de la
prospection militante. C'est peut-tre plus amusant (et encore n'en
suis-je pas sr toutes les semaines), mais c'est plus dangereux. A
chacun son mtier, et les lettres seront bien gardes.

M. mile Bouvier se dclare ancien lve de M. Daniel Mornet,  la
Sorbonne. En de tels sujets, ce n'est pas une garantie. Et l'on souhaite
que l'_Initiation  la littrature d'aujourd'hui_[27] ne se rpande pas
dans les lyces et pensionnats. Heureusement, M. mile Bouvier
appartient  l'enseignement suprieur comme matre de confrences  la
Facult des lettres de Montpellier. S'il a expos devant ses tudiants
les ides qu'il rsume dans le prsent ouvrage, il a eu tort, mais ces
auditeurs un peu plus mris dj auront pu, comme on dit, en prendre et
en laisser, avec quelques sourires pour la juvnilit du novice
s'brouant _ex cathedra_. M. mile Bouvier se rend certainement plus
utile, dans cette mme chaire, par de savantes explications de Boileau
ou de Bossuet.

     [Note 27: Un volume,  la Renaissance du Livre.]

L'ancienne critique universitaire, galement encline  parler des
contemporains, avait coutume de n'y rien entendre et de mconnatre les
gnies ou grands talents les plus authentiques. De Nisard  Brunetire,
la tradition persiste sans dfaillance, et, d'ailleurs, n'avait pas de
graves inconvnients. Le public tenait compte de leurs prventions, et
leurs dnis de justice n'excluaient pas certaines observations en partie
fondes et salutaires. Les auteurs s'irritaient, mais en somme n'y
perdaient pas grand'chose, puisque ces rudes censeurs n'ont finalement
touff aucune oeuvre capitale ni aucune gloire viable. Enfin, si ceux-l
se trompaient souvent dans l'application, ils possdaient un trsor de
principes assez justes en soi et un bagage de savoir honorablement
acquis, de sorte que leurs livres ou articles restaient presque toujours
instructifs et intressants, mme pour qui ne souscrivait pas toutes
leurs dcisions. Plus tard, Faguet et surtout Jules Lematre se
rvlrent plus libraux, plus dsireux de traiter quitablement les
nouveaux crivains. Ils y russirent souvent, sinon toujours, mais en
tout cas leur propre mrite les faisait lire avec plaisir et profit.

Voici maintenant une jeune gnration d'agrgs et de docteurs, qui se
piquent d'tre nouveau jeu, dernier cri, et d'avant-garde. Ils se
donnent mthodiquement l'apparence d'avoir plus frquent les cnacles
que les salles de cours, les brasseries littraires que les
bibliothques, et Montmartre ou Montparnasse que les bancs de
l'Universit. Ils se flattent de tout comprendre, de ne trouver aucun
obscurisme trop hermtique pour leur pntration subtile, aucune audace
novatrice trop hardie pour leur got aiguis. Ah! ce ne sont plus des
philistins, ni des tardigrades. Ils sont vritablement affranchis et
dessals. Ils en remontreraient aux professionnels de la Rotonde ou du
Lapin agile. C'est de l'antique Sorbonne aujourd'hui que nous viennent
la lumire neuve, la rvlation de toutes les transcendances, et les
plus intrpides esthtes rgnrant ou au moins bouleversant le monde.

Malheureusement il est plus facile de dtruire que de reconstruire, et
ces bolchevistes ou bousingots en toge, officiellement chargs de
transmettre le flambeau, nous menacent d'une panne d'clairage dans un
chantier de dmolitions. Comment s'tonner de la crise du franais? Les
classes de rhtorique traditionnelle avaient plus de valeur ducative.
Sans doute l'humeur naturellement frondeuse des adolescents les fait
souvent aller au contrepied de ce qu'on leur enseigne. C'est prcisment
pourquoi la vieille rhtorique un peu pdante n'entravait aucune
libert, ni aucun progrs. Les leons tintamarresques des nouveaux
matres pourront ramener leurs victimes au respect de la raison et du
bon sens. Mais le plus salubre esprit de contradiction et les intentions
les plus sages ne supplent pas au fond de culture premire qu'on
n'acquiert efficacement que dans le jeune ge. Et quelle aventure que de
rduire des gnrations d'coliers au rle d'autodidactes!

Est-ce que je prends trop au tragique l'ouvrage de M. mile Bouvier? Je
pense qu'il n'a pas de si noirs desseins, et qu' lui seul il n'exercera
pas tant de ravages. Mais il personnifie une tendance prilleuse et qui
risque de se gnraliser. Il faut sonner l'alarme ds qu'on entrevoit
l'cueil.

Ce volume se divise en trois parties. D'abord, le triomphe du
symbolisme, avec ces deux dates: 1857-1900. Soit! et M. mile Bouvier
le fait donc remonter aux _Fleurs du mal_, ce qui peut s'admettre, mais
alors pourquoi, ds la page 17, donne-t-il Baudelaire pour le meilleur
reprsentant de l'cole Raliste, avec deux majuscules? Il y a du
ralisme dans Baudelaire, mais il s'en fait un moyen, non un but, et
c'est bien l'cole symboliste qu'il suscita, comme l'indiquait plus
justement la chronologie de M. mile Bouvier. La prcision et la
proprit des termes caractrisaient habituellement les universitaires
d'autrefois: ceux d' prsent vont-ils perdre dans de mauvaises
frquentations ces qualits indispensables?

Autre exemple. M. mile Bouvier signale dj des symptmes d'obscurisme
chez les romantiques, ce qui pourra surprendre aujourd'hui, mais c'est
historiquement exact, en ce sens que les pseudo-classiques d'il y a cent
ans articulaient ce grief (ce qui permet d'esprer que dans cent ans
Valry paratra clair  tous). Toutefois on se demande ce qu'en pense M.
mile Bouvier, puisqu'il crit d'une part (page 22) qu'il tait rserv
aux romantiques de mettre dlibrment la clef dans leur poche (la clef
qui ouvre le sens des pomes); mais d'autre part (page 24) que les
potes romantiques... donnrent gnralement la clef de leurs symboles,
et (page 32) que pour dchiffrer Mallarm un certain labeur d'exgse
est ncessaire, dont nous dispensait gnralement la posie d'avant
1850. Il faut pourtant qu'une porte soit ouverte ou ferme, et qu'une
clef soit ou ne soit pas dans la serrure. Les huis et les trousseaux de
M. mile Bouvier se drobent bizarrement  ce dilemme. On se croirait
dans une ferie du Chtelet.

Plus loin, il signale un ennuyeux dfaut des oeuvres  l'ancienne mode:
c'est qu'on y apprend toujours quelque chose (page 126), et cela m'a
rappel le spirituel Alphonse Humbert, prsident du Conseil municipal,
disant dans un discours,  la fin d'un banquet: J'ai horreur de
m'instruire. Mais M. mile Bouvier dclare ensuite (page 131): Ce que
nous voulons, c'est une littrature qui nous apprenne quelque chose...
et il loue pompeusement les crivains du dernier bateau pour les
satisfactions que leur doit (d'aprs lui), cet immense besoin
d'instruction et de vrit essentielle. Le pauvre Alphonse Humbert en
ft demeur stupide,--ou comme deux ronds de flan, pour employer,
suivant les conseils de M. mile Bouvier, un langage plus moderne.

M. mile Bouvier distingue dans le symbolisme trois priodes: 1 celle
des inventeurs de gnie, Baudelaire, Rimbaud, son disciple Verlaine,
et Mallarm. (Bon! encore que Verlaine ft bien lui-mme et et crit
les _Pomes saturniens_, les _Ftes galantes_ et la _Bonne Chanson_
avant de chanter la mauvaise en duo avec l'auteur du _Bateau ivre_); 2
 partir de 1880 le mouvement symboliste proprement dit et arborant
cette enseigne, dont, environ 1895, la plupart des champions
s'assagissent et retournent, avec Moras et Heredia, au classicisme ou
au Parnasse. (C'est vrai de Moras, mais Heredia n'a jamais t
symboliste et a toujours t parnassien: M. mile Bouvier veut dire
Henri de Rgnier et confond le beau-pre avec le gendre); 3 l'entre en
ligne d'une rserve d'auteurs jusque-l peu connus ou mconnus,
notamment Paul Claudel, Paul Valry, Andr Gide, qui conquirent
brusquement, vers 1910, la faveur d'une lite... Soit encore! mais en
1910 Andr Gide tait depuis longtemps clbre et Paul Valry, qui
s'attachait alors  se faire oublier, ne sortira de sa longue retraite,
avec la _Jeune Parque_, qu'en 1917. Observons qu'en tte de ce chapitre
M. mile Bouvier plaait le triomphe du symbolisme de 1857  1900; que
dans le corps du mme chapitre il proroge ce triomphe jusqu'en 1910; et
qu'il faudrait une nouvelle prorogation d'une douzaine d'annes pour
deux des oeuvres symbolistes les plus triomphantes, la _Jeune Parque_ et
_Charmes_ (premire dition complte, 1922). Recommandons  M. mile
Bouvier l'art de vrifier les dates.

D'aprs lui, c'est  l'cole de Valry, de Claudel et de Gide que les
nouvelles gnrations apprennent  les dpasser: d'o l'apparition des
coles dites futuristes, cubistes, dadastes.... Je doute un peu de
cette filiation, et je suis trs certain qu'aucun dadaste, cubiste ou
futuriste n'a dpass Gide, Claudel, ni Valry. Quelle trange ide
des valeurs se fait donc M. mile Bouvier?

Son second chapitre s'intitule: Une crise de croissance: Dada,
1920-1927. N'insistons plus sur la chronologie! Mais une crise de
croissance, le mouvement Dada? Drle de diagnostic! Il n'en est rien
sorti: le dadasme ne menait  rien, et mme s'en vantait, professant un
nihilisme radical, sans exception mme pour l'art. Mettons une rougeole,
d'ailleurs superficielle et localise, car qui donc a pris Dada au
srieux? Les dadastes eux-mmes dissimulaient  peine que ce ft une
fumisterie. Pour M. mile Bouvier, Dada posait de graves problmes et
apportait non seulement une doctrine littraire, mais un systme du
monde. On croit rver. Le dadasme, avec un vocabulaire esthtiquement
plus avanc, c'tait en somme ce qu'on avait appel sur le boulevard ou
 Montmartre le zutisme. Simple blague de rapins! Le futurisme, le
cubisme et autres maboulismes taient du mme ordre. Il y aura toujours
de ces phnomnes  toutes les poques, comme des chahuts dans les
lyces et collges. Les jeunes ont besoin de jeter leur gourme. Aucune
importance. Ceux qui ont quelque chose dans le ventre ne tardent gure 
se ranger. Ces caravanes ont pu ne leur tre pas entirement inutiles.
Mais ils ne commencent d'exister vraiment que par la suite.

M. mile Bouvier cite M. Gustave Lanson condamnant l'hostilit prconue
contre les novateurs, parce que nous pourrions recevoir de l'exprience
le dmenti qu'ont reu les Baour-Lormian et les Viennet quand, au nom de
la tradition franaise, ils niaient cette chose inoue qu'tait le
romantisme. Oui, c'est entendu; mais il est aussi absurde d'accueillir
en bloc que de rejeter de mme toutes les innovations. Ne soyez pas un
cuistre, mais non plus un gobeur. Il s'agit de juger les oeuvres, et de
mesurer les valeurs. Il n'y faut point de parti pris ni de systme
apriorique, mais quelque discernement.

La pierre de touche et l'aptitude  oprer le tri manquent visiblement 
M. mile Bouvier. Dans son troisime et dernier chapitre: Qu'est-ce
qu'une oeuvre moderne? ne va-t-il pas refuser  Mme de Noailles ce
brevet de modernisme qu'il distribue  tant d'insignifiants potereaux?
Chez ceux qu'il appelle les anciens--non pas les Grecs et les Latins,
mais des auteurs d'aujourd'hui, qu'il regarde comme des attards,--il
blme l'importance dmesure accorde  l'intelligence. Parmi ces
forcens intellectualistes de notre temps il nomme Barrs, Pguy,
Georges Sorel... norme! comme disait Flaubert. Et pourquoi pas Bergson
ou Bremond?... M. mile Bouvier, selon qui Mme de Noailles est
archaque, trouve Romain Rolland moderne jusqu' la garde, etc. A ses
yeux, la science a dfinitivement ruin le mcanisme cartsien,
qu'Einstein vient au contraire de restaurer avec clat, etc. Que
signifie d'ailleurs ce prjug d'un modernisme sacro-saint? La
littrature vaut bien qu'on lui applique la relativit gnralise. Pour
elle, le temps n'est certes pas un absolu. Le temps n'est qu'une
apparence: donc le modernisme aussi. A vrai dire, cela ne compte pas. Ce
qui compte, c'est le durable et l'ternel. Platon et Sophocle, Descartes
et Victor Hugo sont immortellement modernes, tandis que nombre d'auteurs
et de penseurs apparemment vivants sont rellement mort-ns.




VOYAGEURS[28]

_De Venise  Tolde._


M. Henri de Rgnier occupe un rang minent parmi les crivains qui ont
_vu_ Venise, et dont la liste ne commence qu'au dix-neuvime sicle,
puisque l'loquent Jean-Jacques et le spirituel prsident de Brosses ne
l'avaient pas rellement vue. En littrature, l'oeil est une conqute du
romantisme, que Jean-Jacques ne reprsente donc pas tout entier, quoi
qu'en ait dit M. Pierre Lasserre. Le premier de qui les yeux aient t
dessills devant la Ville Anadyomne, c'est Byron. Chateaubriand avait
encore la taie lors de son premier passage, lorsqu'il s'embarqua pour
l'_Itinraire_, et ce n'est qu'un voyage trs postrieur  la dcouverte
de Byron qui nous a valu l'admirable chapitre vnitien des _Mmoires
d'outre-tombe_. Musset et Sand n'ont enrichi qu'indirectement la
littrature vnitienne. Ils l'ont fournie d'un thme supplmentaire,
plutt qu'ils n'y ont ajout de leur plume. Nombreux sont ceux qui ont
trait de Venise incidemment, comme Goethe et Wagner, ou techniquement,
en purs critiques d'art. Les grandes oeuvres littraires sont celles de
Thophile Gautier, de Taine, de Ruskin, de Barrs, de Gabriel d'Annunzio
(_le Feu_),  la suite desquelles il faudra dsormais inscrire _l'Altana
ou la Vie vnitienne_ de M. Henri de Rgnier, qui avait dj parl de
Venise dans plusieurs volumes, mais concentre ici sa longue exprience
de cet inpuisable sujet.

     [Note 28: Henri de Rgnier: _L'Altana ou la vie vnitienne_
     (1899-1924). Deux volumes.]

Il voque librement les souvenirs de ses frquents sjours, sans
s'astreindre  un plan mthodique, et son livre a cette allure de
flnerie dlicate qu'imposent le charme et la topographie de Venise. Il
n'est dj pas commode de s'orienter dans ce ddale de ruelles troites
et de petits canaux. Il est absolument impossible de s'y hter, et ce
serait d'ailleurs un contresens. On n'est pas l dans une de ces villes
possdant quelques curiosits qu'on peut visiter au pas de course, et o
tout le reste est insignifiant. Malgr tant de merveilles clbres et
classes, l'enchantement de Venise, c'est Venise elle-mme et tout
entire. Il faut s'en laisser pntrer avec lenteur, encore qu'on ait
d'abord subi le coup de foudre en descendant de la gare sur le Grand
Canal et en voguant d'un trait jusqu'au mle, avec l'impression de
dbarquer dans une autre plante. L'amour aussi clate parfois
brusquement, comme on le voit dans _Romo et Juliette_ et dans _Tristan
et Yseult_, mais il n'est valable qu' la condition de s'insinuer
ensuite dans l'habitude du corps et de l'esprit et d'imprgner tout
l'tre. L'tonnante originalit de la ferie vnitienne saisit d'abord
tout le monde, depuis qu'on est prvenu par les prospecteurs du sicle
dernier. Mais il y a bien des passants adonns au tourisme vulgaire, et
qui bientt s'ennuient, sans oser l'avouer, ou s'en vont  la plage
mondaine et cosmopolite du Lido. M. Henri de Rgnier prouve pour Venise
le pur et complet amour, celui qui ne se satisfait pas d'pisodes mme
magnifiques, mais veut l'intimit, la possession constante, et emplit
toute la vie.

Je crois qu'il a mieux saisi que Barrs et que Gabriel d'Annunzio le
vritable caractre de sa ville chrie. Ces deux-l forment antithse.
Barrs n'aperoit que fivres et prsages de mort, Gabriel d'Annunzio
que motifs de ferveur ruptive et de violente exaltation. Venise n'est
ni un cimetire, ni un volcan. Aprs le premier choc de surprise
enthousiaste, on y trouve un plaisir perptuel et incessamment
renouvel, mais doux et placide, comme avec une amie en qui on a pleine
confiance, le _Repos de Saint-Marc_! C'est le titre d'un des deux
ouvrages de Ruskin, et il a dit le mot juste, que M. Henri de Rgnier
confirme dans une fine et ingnieuse analyse. Il n'est sduit ni, bien
entendu, par snobisme, ni par sentimentalisme romanesque, mlancolique
ou ardent, ni mme par esthtisme dcid. Trs artiste assurment, il
gote pourtant avant tout la bonne existence familire dans cette
atmosphre unique, et il s'y laisse vivre en toute simplicit, comme un
vieux Vnitien enracin qui ne se blasera jamais de sa lagune. Venise
n'oblige  rien, pas plus  se grimer en romantique qu' se dguiser en
esthte. Il ne faut pas s'y faire une me factice, mais cder sans
effort aux influences diffuses et savourer les humbles agrments des
moeurs locales. La basilique de Saint-Marc et le palais ducal sont
admirables. Mais quelle gaiet de s'asseoir dans les petites salles du
caf Florian et d'y bavarder sous le Chinois, de se mler aux
habitants, d'explorer les charmants quartiers populaires! La promenade 
pied est un peu fatigante, par la faute des innombrables petits ponts
arqus ( cause des gondoles) et dont il faut gravir les marches; mais
l'oeil et l'esprit sont sans cesse amuss et ne s'en lassent point.

A Venise, on vit mieux qu'ailleurs dans le pass, sans quitter le
prsent, parce qu'une population aimable et toujours active y rside
dans un milieu que la nature rend  peu prs immuable. On ne peut
transformer ni ventrer Venise comme une ville de terre ferme. L'absence
de tramways et de voitures produit un bienfaisant silence qui concourt
avec l'humide ouate de l'air  dtendre et gurir les nerfs. On y peut
faire une cure balsamique et sdative. Et l'imagination est ravie par
cette espce de voyage dans le temps qui nous fait pittoresquement
contemporains des doges. Le moyen-ge, la Renaissance, le piquant
dix-huitime sicle de _Candide_, de Goldoni et de Casanova, subsistent
et nous entourent d'une prsence encore relle. M. Henri de Rgnier,
sans s'atteler  une tche descriptive comme Thophile Gautier, qu'il
admire d'ailleurs et avec raison, nous transporte  chaque instant par
de petites touches prises sur le vif dans cette cit de dlices et de
miracle quotidien.

Il y allait presque chaque anne et y passait des semaines ou des mois,
depuis 1899 jusqu' la guerre. Les premires fois, il reut
l'hospitalit de Mme de La Beaume-Pluvinel, qui signait Laurent vrard,
et de Mme Bulteau (Foemina et Jacques Vontade), copropritaires du Palais
Dario, sur le Grand Canal, entre la Salute et l'Accademia. Dans mon
vieux _Baedeker_ de 1908 (voil donc prs de vingt ans que j'ai fait mon
premier sjour  Venise!), je vois cette mention  l'article du Palais
Dario: En reconstruction depuis 1905. Datant du quinzime sicle, il
tombait en ruine et dut tre consolid. M. Henri de Rgnier logea dans
une pension de famille du mme quartier, la Casa Zuliani, puis non loin
de l dans le _mezzanino_ de l'antique palais Vendramin di Carmini
(qu'il ne faut pas confondre avec le Vendramin-Calergi o est mort
Wagner) et plus tard dans diffrents htels, notamment  l'Htel
Victoria o habita Goethe qu'il dteste et qu'il va jusqu' trouver
niais. C'est la seule chose que je ne comprenne pas dans son livre, mais
je sais que les potes ont parfois les uns sur les autres des opinions
trs particulires, et n'en ont souvent aucune sur le reste de
l'humanit. M. Henri de Rgnier n'est pas habituellement si ddaigneux,
et mle  ses impressions de Venise d'agrables propos concernant les
nombreux amis qu'il y rencontrait, depuis Jean Lorrain jusqu' Edmond
Jaloux, et de Gabriel d'Annunzio, qu'il admire, au prince de Hohenlohe
pour qui nous partagerons ses sympathies, puisque cet Autrichien de
naissance, Vnitien d'adoption, crivait de subtils opuscules en
franais.

Aprs la guerre, M. Henri de Rgnier ne retourna qu'en 1924  Venise,
parce qu'il redoutait d'y trouver de cruels changements. Rien n'y est
chang, que le cot de la vie, je l'ai constat personnellement 
l'automne de 1926 et je puis mme rassurer M. de Rgnier sur le sort des
jardins Papapodopoli, o il avait vu un campement ouvrier, mais qui sont
maintenant des jardins publics. Il est vrai qu'il n'est pas toujours
ais d'y tre admis. _Chiuso per brutto tempo!_ annonce un avis
officiel. Et pour peu qu'il y ait eu quelques gouttes de pluie la veille
ou l'avant-veille, le gardien juge le temps excrable. Le fascisme agite
peu la lagune et n'y trouble pas la nonchalance ingnue du menu peuple
qui d'autre part ne semble aucunement gallophobe. La bourgeoisie non
plus. Et malgr les chos qui en annoncent priodiquement la
disparition, il y a toujours des gondoles! La saison prfre de M.
Henri de Rgnier, l'automne, est toujours belle. Le 3 novembre, j'ai pu
djeuner en plein air, au Lido, dj dsert par les snobs, devant
l'Adriatique qui ne me parut point amre. Je ne suis mont sur aucune
_altana_ (belvdre ornant le toit d'un palais) et n'ai repris une vue
d'ensemble que du haut du Campanile, confortablement escalad en
ascenseur. J'ai d'ailleurs pass plus de la moiti de mon temps  lire
ou  crire dans ma chambre d'htel, d'o je voyais la Dogana del mare,
le bassin de Saint-Marc et le canal de la Giudecca, ou au caf Florian.
Mais quoi! Un vieux Vnitien--moi aussi, j'ai droit  ce titre--peut
rester un peu chez lui de mme qu'un vieux Parisien ne visite pas tous
les matins le Louvre et Notre-Dame. Ce qu'on aperoit l-bas en levant
le nez de dessus son papier, suffit  valoir les vingt-deux heures de
voyage. Moins heureux que les potes, les pauvres journalistes sont aux
travaux forcs. J'ai pu travailler,  Venise, avant et aprs la guerre,
parce qu'il le fallait bien. Mais j'avoue, avec M. Henri de Rgnier, que
ce n'est pas facile, et que cette enchanteresse n'excite gure 
l'activit intellectuelle. C'est entre tous un endroit de vacances, et
nous autres, nous n'en avons jamais.

Nul lieu n'est plus propice que celui-l au dtachement de soi et  la
paix intrieure, dit M. Henri de Rgnier. O mieux que dans cette ville
d'illusion, o tout est mirage et reflets, o la plus massive
architecture repose sur de pauvres pilotis, o la terre n'est que de
l'eau paissie et de la vase solidifie, sentir que nous ne sommes
nous-mmes qu'un assemblage d'artifices mentaux et de perspectives
spirituelles, et que nous avons en nous, comme la cit fraternelle, des
palais qu'habite le souvenir, des faades dcrpites et mutiles, des
ddales et des impasses qu'entourent, comme sur sa lagune, de vastes
tendues de rverie que sillonnent des barques noires? Il est bon de
mditer un peu sur l'universelle vanit et sur son propre nant, pourvu
qu'on ne tombe pas  la tristesse, qui est une dchance comme l'a
montr Spinoza. Venise nous tient simultanment en clairvoyance et en
joie. Au surplus, ce n'est que par exception qu'on y songe 
philosopher... Je ne puis suivre M. de Rgnier dans le dtail de ses
flneries et de ses rveries. Mais je garantis que tous ceux qui aiment
Venise se dlecteront  lire ces deux volumes. Venise chez soi: quoi de
mieux, en attendant le bonheur de la revoir chez elle?

On se divertira sans raction svre des notes plaisantes et
irrvrencieuses de MM. Max et Alex Fischer. Ils blaguent Venise, qui
nous mne en bateau, et dont le lion a des ailes pour livrer vite et
partout: car ce fut une cit de marchands. Mais les Athniens se
moquaient de leurs dieux. La plaisanterie taquine est une marque
d'affection.

Mlle Marthe-Yvonne Lenoir n'ironise pas et revient au srieux. Elle nous
conduit aussi de Vntie en Toscane, et nous la suivrions bien jusqu'en
Latium. Elle abonde en notations sagaces et pntrantes. A Florence,
elle les tend aux sujets littraires, qui surgissent en foule. Que de
grands crivains y sont ns! Quel puissant intellectualisme galement
chez les Toscans Lonard et Michel-Ange! Mais la dlicieuse et un peu
molle Venise n'a pas produit un seul gnie vraiment intellectuel, et n'a
enfant que de purs peintres. N'tant pas d'humeur exclusive, mais
rsolument polyphile, avec le sentiment des hirarchies, je raffole de
Venise, mais j'admire davantage Florence, et je ne trouve rien de plus
beau, de plus ensorcelant que Rome--except Athnes. Car l'antiquit,
c'est non seulement le pays natal et le foyer paternel, mais la source
de toute posie et de toute raison. Ce qui n'en procde pas, mais s'y
oppose, n'est qu'enfantillage ou barbarie. Et puis,  quoi bon couvrir
des milliers de kilomtres pour voir du moderne? Nous n'en avons que
trop chez nous.

Le modernisme barbare svit peu en Espagne, dont c'est un des attraits.
J'ai got les _Lettres espagnoles_ de M. Jacques de Lacretelle, bien
que truffes d'une inutile aventure sentimentale, parce qu'elles me
faisaient parcourir de nouveau cette splendide et fascinante contre. Ce
qu'en dit M. Jacques de Lacretelle est gnralement juste et fin. Mais
quelle singulire ide d'aller  Tolde contredire Barrs, qui en a si
bien parl! Qu'importe que l'Alcazar abrite une cole militaire et que
les cafs du Zocodover servent l'apritif aux jeunes officiers? Tolde
en est-elle moins bien conserve sur son rocher comme Venise sur sa
lagune? Nous en offre-t-elle une moins passionnante image de la lutte
entre le mauresque et le castillan, runis et presque rconcilis pour
notre plaisir? Le ravin du Tage en a-t-il un aspect moins tragique, et
les cigarales, sur les hauteurs voisines, des sourires moins galants? Si
abrupte et si farouche que soit Tolde, on y sent que l'Andalousie n'est
pas loin. Elle n'exclut pas l'amour, ni la voluptueuse douceur de vivre,
mais les relve de noblesse et de fiert. Tolde a du M. Jacques de
Lacretelle: je le plains. Je n'y suis rest que huit jours, parce que
mon temps tait troitement mesur. L'a-t-il seulement vue? On se le
demande, lorsqu'il dit au chapitre suivant: Je cherche encore une ville
d'Espagne qui possde un vieux quartier intact, des demeures
anciennes... Ainsi que la plupart des touristes, il a d n'y faire
qu'une apparition, entre deux trains.


_Au Tchad_[29].

M. Andr Gide est all au Congo et jusqu'au lac Tchad dans un accs
d'exodisme, suivant l'expression rcemment invente par M. Fernand
Vandrem. Mais l'exode des Hbreux ne comportait aucun dsir de revenir
en gypte; celui de nos crivains admet heureusement l'esprit de retour.
La bougeotte morale a toujours t chez M. Andr Gide non seulement un
trait de caractre, mais un principe. D'abord il a surtout voyag dans
les ides, ce qui peut suffire. Il a naturellement fait des sjours en
Italie, comme tout le monde, et plusieurs fois hivern en Afrique du
Nord. Mais voici, je crois, ses dbuts d'explorateur. Qu'est-il donc
all faire au Congo? Sauf pour un colonial de profession, ce n'est pas
bien tentant. J'avoue, quant  moi, que j'adore les voyages, mais dans
les environs de la Mditerrane. J'aime les pays historiques, et o il y
a quelque chose  voir. Il n'y a rien  voir en Afrique centrale. On
s'en doutait, et cela rsulte nettement des carnets de route d'Andr
Gide, qui vient d'en publier le second tome: le _Retour du Tchad_.

     [Note 29: Andr Gide: _Voyage au Congo_. Un volume. Andr
     Gide: _Retour du Tchad_. Un volume.]

Le paysage n'a pas beaucoup d'attraits: la brousse, des plaines arides
et interminables, parcourues laborieusement en baleinire sur les longs
fleuves, ou par voie de terre,  cheval,  pied ou en palanquin.
Monotonie et lenteur! Gide en convient, ainsi que de la misre et de la
salet des villages, qui n'ont mme pas de pass et sont aussi neufs que
des villes d'Amrique, par suite des incendies et des migrations. Et
quel climat! Des nuits froides et des journes torrides, avec des carts
de plus de quarante degrs au thermomtre! Fivres, maladies de toutes
sortes, mouches et vermine... Il est vrai que Gide a vu des
hippopotames, de grands singes et mme un lion. N'en voit-on pas au
Jardin des Plantes? Sur l'art ngre, tant vant  Montparnasse, Gide est
sobre de dtails, probablement pour cause. Il ne loue que certaines
cases bties en argile, un peu sur le mme plan que le Panthon de Rome.
Je les suppose moins grandes et moins durables. Et l'on n'y trouve la
tombe d'aucun Raphal. Mais le btail y passe la nuit ple-mle avec les
gens. La musique ngre n'a pas dplu  Gide. D'aprs ce qu'il en dit,
elle repose essentiellement sur la fausse note, ce qui prouve qu'elle
exerce quelque influence sur certains jeunes compositeurs europens.
Est-ce un progrs? Dans un tam-tam, ou dancing, il a vu des scnes
hideuses de frnsie mystique, avec croyance enracine au diable. M.
Georges Bernanos aurait du succs chez les ngres. Et que d'autres
superstitions barbares! Gide confirme ce qu'en dit M. Lvy-Bruhl dans
son livre sur la _Mentalit primitive_. Cependant Gide s'extasie sur les
bons ngres. Que de qualits chez ses porteurs! Doux, dvous, fidles,
en tous points dlicieux pourvu qu'on les traite gentiment. C'est bien
possible. Il note pourtant quelques dfauts: l'imprvoyance, la manie du
jeu, la btise, mais, corrige-t-il, naturelle. Allons! La civilisation a
ses inconvnients, mais vaut mieux que cet tat de nature. Nous restons
un peu en avant, sur tous les points. Gide signale que tel sultan noir
est l'unique propritaire de tous les biens et de tous les hommes.
C'tait ainsi, au moins en thorie, dans toutes les anciennes monarchies
d'Europe, mais nous avons eu notre 89. Les ides librales, qu'on a
longtemps appeles les ides franaises, gardent leur prix.

Gide avoue sa fatigue et,  la longue, son incuriosit, Pour se
dsennuyer, il lisait. Il finissait par prendre les retards en patience,
n'ayant jamais mieux lu, ni si amoureusement. Il a plus de confort 
Auteuil ou  Cuverville-en-Caux. Mais on conoit que le milieu ngre fit
valoir ses lectures par contraste. Plus on est dpays, plus on aime son
pays. L-bas, Gide pense avec amiti  Flaubert,  Pierre Louys, 
Pesquidoux,  Pguy,  Strawinsky,  Boylesve, dont il apprend la mort
avec chagrin. Il lit le _Barbier de Sville_, le second _Faust_ (avec
une juste admiration), Milton, Browning, Giraudoux, Corneille... Il
tudie _Horace_, tantt sublime, tantt moins agrable. Il condamne bien
svrement la _Mort du loup_, un des plus beaux pomes de Vigny. On
pourrait discuter, quelquefois, mais les avis de Gide sont toujours
intelligents et suggestifs. Je ne cacherai pas ma satisfaction
d'apprendre qu'en pleine Afrique centrale il s'intressait au dbat sur
la posie pure et donnait carrment tort  M. l'abb Bremond. Sur le
paquebot qui le ramne en France, Gide entend un gamin de quatorze ans
dclarer  un camarade qu'il veut, plus tard, tre tout ou rien,
critique littraire ou ramasseur de mgots. Bon prince, Gide ne saisit
pas l'occasion de dclarer que c'est  peu prs la mme chose. Les
crateurs vont le prendre pour un tratre...

Dans le gros volume que lui consacrent les ditions du Capitole, Gide a
donn des _Feuillets_ souvent ironiques et toujours ingnieux. Sur
l'avantage de l'auteur croyant, qui s'adresse  un public partageant sa
foi: On est de mche. C'est trop facile! Pour moi, je veux une oeuvre
d'art o rien ne soit accord par avance; devant laquelle chacun reste
libre de protester. A propos de certaines attaques: Je ne me savais
pas d'abord si redoutable. On me combat, donc je suis., Gide se
persuade que dans dix ou vingt ans on rendra meilleure justice  ses
_Faux Monnayeurs_. Quel ennui d'avoir  craindre de n'tre plus l pour
voir! Non seulement on vit, mais on voudrait vivre, par curiosit... Sur
le fameux _raliser_, Gide se trompe. Il croit s'accorder avec M.
Bremond, en approuvant une phrase de Proust sur des gens dont il se
disait soucieux de les rvler  eux-mmes, de les raliser. Et Gide
dclare qu'il oserait crire: J'ai pris le deuil, il est vrai, mais ce
deuil, je ne le ralise pas dans mon coeur. Eh bien? Moi aussi, je
trouve ces deux phrases excellentes. Il s'y agit bien de rendre quelque
chose rel, et non simplement de l'imaginer comme le veut l'anglomane et
fluidique abb. Tout est l.

Ce mme volume contient toute une gerbe d'hommages  Gide, d'abord une
lettre de Valry, puis des articles de Bernstein, J.-E. Blanche, Jaloux,
Roger Martin du Gard, Morand, Mauriac et Maurois, Montherlant,
Pierre-Quint, Jean Prvost, Jean Royre, Thibaudet, etc., et une
bibliographie par M. Arnold Naville, trs complte, mais qui a le tort,
en ce qui concerne les tudes sur Gide, de s'arrter  1925.

Le morceau le plus prcieux de cette partie est une rponse de Gide  M.
Mauriac, dsavouant formellement la doctrine du salut par le pch et du
sraphisme par l'abjection, dont je vous ai longuement entretenus ces
dernires semaines. M. Mauriac aurait peut-tre sujet de plaider que
Gide tait moins net l-dessus dans son _Dostoevsky_. Mais d'abord on a
toujours le droit de mettre au point, et Gide ne le pouvait faire plus
opportunment. Puis, dans sa remarquable introduction au _Dostoevsky_,
M. Ren Lalou assure que Gide ne court certaines aventures, dont le
dostoevskysme est l'une des pires, que pour intgrer ces matriaux
nouveaux dans de meilleures constructions rationnelles. J'en accepte
l'augure.


_En Orient_[30].

M. Roland Dorgels se flatte d'tre bien  la page et tout  fait
moderne. Il pousse le modernisme un peu loin. Comme d'autres dcouvrent
la Mditerrane, il dcouvre l'gypte, et dclare: Je sais bien: des
millions d'hommes m'ont prcd, et des crivains par centaines, parmi
les plus grands. Mais est-ce que cela compte? Pardon! Parlez pour vous!
Car pour nous, cela compte un peu. M. Dorgels ajoute: Tous les pays
sont vierges, tant que je n'y ai pas mis le pied. Il est bon de les
aborder avec une fracheur de sentiment qui peut leur refaire une
virginit, comme l'amour d'un Didier  une Marion Delorme. Quand ils ont
un pass, mieux vaut pourtant ne pas l'ignorer, surtout s'il est
glorieux. Celui des femmes dont on dit qu'elles en ont un l'est
rarement: il n'en va pas de mme des vieilles terres historiques, pour
lesquelles ce n'est pas une tache d'avoir enfant une civilisation.

     [Note 30: Roland Dorgels: _Sur la route mandarine_. Un
     volume.]

Ds ses premiers pas dans Alexandrie, M. Roland Dorgels a raison de
constater avec plaisir que tout est franais, vraiment, les
inscriptions des boutiques, le got des talages, le sourire des femmes,
le langage des passants, mais pourquoi tourne-t-il le dos  la colonne
Pompe et s'crie-t-il: Tout de suite courir aux vestiges, aux ruines,
aux stles funraires: ce pays est donc dfunt? J'aime mieux respirer le
tumulte heureux de ces rues animes, me perdre dans le quartier indigne
o les marchands ambulants promnent leurs pastques, etc. Les
Aphrodites d' prsent, on les rencontre  l'Excelsior ou au Pavillon
Bleu. Je m'en moque, de l'Heptastade et du Srapion. O aperoit-il un
dilemme? On peut flner dans les rues d'Alexandrie, mme indignes, sans
ngliger les monuments ni les muses, ni oublier Cloptre ou Hypatie,
et il y est mme permis de penser un instant  Pierre Louys en prenant
un cocktail. Ce sont deux points de vue lgitimes, et l'un n'empche
jamais l'autre. Il y a mme des pays o le plus passionnant des deux
n'est pas celui que croit M. Roland Dorgels, et o les chefs-d'oeuvre de
l'art sont plus vivants que les gens et les choses d'aujourd'hui. On
admirera encore les palais, glises et peintures de Venise dans un temps
o l'on ne se rappellera mme plus le nom de M. Marinetti, qui voudrait
combler le Grand Canal et transformer Saint-Marc en garage. M. Louis
Bertrand, du haut de l'Acropole, ne prtait attention qu'aux automobiles
filant vers Phalre et aux flonflons des bastringues du Zappeion. Le
Parthnon ou, s'il tait dtruit par un nouveau bombardement plus
radical, son souvenir vivra plus longtemps que ce menu ralisme et que
M. Bertrand lui-mme. Le futurisme et l'cole de la Vie, dont M. Roland
Dorgels se rclame sans les nommer, s'attachent  l'accessoire et au
caduc, mprisent l'essentiel et le durable, bref commettent les plus
lourdes erreurs d'apprciation et, sous prtexte de ne s'intresser
qu'aux hommes, perdent tout sens des vrais valeurs humaines.

L'amusant est que M. Roland Dorgels trouve plus moderniste que lui. A
deux voyageuses europennes, il parle sans aucun succs du merveilleux
El Ahzar, qu'il appelle le plus grand centre intellectuel de l'Islam,
la Mecque de l'esprit, et dont il dit avec un noble enthousiasme:
Groupez dans un mme monument Notre-Dame et la Sorbonne, Saint-Sulpice
et l'cole normale: vous avez El Ahzar,  la fois glise, sminaire et
universit. Ces dames s'en moquaient autant que lui du Srapion, de
Pompe et de Ssostris. Mais sans transition il ajouta: Figurez-vous
que je viens de rencontrer Pearl White. Tout de suite, elles
s'intressrent, et apprenant que cette White portait un petit feutre,
un faux-col d'homme, une cravache, une culotte et des bottes, elles
n'hsitrent plus. Elles renoncrent  visiter la mosque et vite
allrent voir la vedette de cinma. A la bonne heure! C'est tre
pleinement dans le train. Par comparaison, Roland Dorgels fait figure
d'archologue momifi et de poussireux passiste.

Il ne s'en rend pas compte et pousse sa pointe. Il rencontre un voyageur
qui avait tout lu, tout imagin et en voulait  ce pays d'tre si
diffrent de ce qu'il avait rv. Ce malheureux tait bien moins
intelligent que sa femme qui l'accompagnait et qui ne souffrait pas des
mmes inconvnients. Il connaissait Chateaubriand, Lamartine, Nerval,
Loti et ne voyait plus rien avec ses propres yeux.--Tu as la tte trop
bourre, lui reprochait la petite; c'est pourquoi rien ne t'amuse. Je
n'ai pas visit l'gypte,  mon grand regret, ou du moins pas encore;
mais en Grce, et mme  Rome, j'ai remarqu que ceux qui n'avaient pas
la tte bourre ne comprenaient rien et ne tardaient pas  s'ennuyer.
Connatre Chateaubriand et les autres n'interdit pas de voir avec ses
propres yeux, mais y aide. D'ailleurs, ce monsieur voyait rellement
l'gypte, puisqu'il la trouvait diffrente de ce qu'en ont dit certains
crivains. Il semble probable en effet qu'elle a chang  certains
gards, et tout changement n'est pas un progrs, mais vaut d'tre not.
Par exemple, M. Roland Dorgels signale qu'il n'y a pas du tout de
verdure au Caire. Chateaubriand y avait vu une multitude de palmiers et
de sycomores. Quel mal y aurait-il  le rappeler, et  expliquer ce
dboisement urbain?

A Damas, l'ide de saint Paul et d'autres ides analogues assomment M.
Dorgels. Ce n'est pas moi, prononce-t-il, qu'on verra prendre des airs
de circonstance devant des tas de pierres mortes qui n'voquent plus
rien. Eh! elles sont trs vocatrices pour quelques-uns. Toujours les
proconsuls, les croiss, les califes! Ah! non. Toujours se citer
Chateaubriand, Lamartine et Renan! Mais je ne veux pas... Je voudrais...
repousser d'un coup d'paule le grand homme importun:--cartez-vous,
monsieur, vous m'empchez de voir...

Encore! C'est une obsession. Cependant croyez-vous que ceux-l, qui vous
offusquent tant, n'aient pas su voir eux-mmes? Chateaubriand, grand
crivain si original, authentique inventeur du style pittoresque, ne
partageait pas ces craintes. Il ne pensait pas que le soin de sa vision
personnelle l'obliget  faire table rase, ni que son originalit
repost ncessairement sur l'ignorance. Il avait lu et citait
abondamment tous ses devanciers, anciens et rcents. Il y a dans
l'_Itinraire_ un vritable talage d'rudition. Quant  Renan, rudit
de carrire, quelles jolies vues de Rome il a donnes dans _Patrice_ et
dans la _Correspondance avec Berthelot_! De quels ravissants paysages il
a encadr la pastorale galilenne dans la _Vie de Jsus_!

J'admettrais le programme de M. Roland Dorgels, mais  condition qu'il
n'en ft pas un systme, et qu'il s'abstnt d'en accabler les autres. On
a toujours licence de limiter son sujet et sa manire. Mais il ne faut
pas mettre au premier rang ce qui occupe de droit le plus modeste. Les
Chateaubriand, les Stendhal, les Renan, les Taine, sont les voyageurs
complets, les matres du genre sur toute la ligne. Loti possdait un
moindre savoir et avait peu lu (un peu plus pourtant qu'il ne le
prtendait), mais il ne ddaignait certes pas les belles ou touchantes
vieilles choses, et quel artiste! On en peut dire autant de Barrs,
malgr quelques partis-pris. Quant aux notations purement modernes et
ralistes de M. Roland Dorgels, cela ne manque ni d'intrt, ni
d'agrment, mais ce n'est, exactement, que du grand reportage.

On se demande pourquoi il trouve les Pyramides affreuses, alors que tout
le monde avant lui en admirait la grandeur simple et nue; pourquoi il se
dclare boulevers en dbarquant  Jrusalem, qui n'a gure de
remarquable que son histoire, c'est--dire ce dont il se dsintresse
par principe; et s'il a bien justement voqu la Galile, en ne notant
gure que la rencontre d'un petit ouvrier juif qui,  Tibriade, passait
son temps  regretter Puteaux. Mais il a fait un divertissant tableau
des cinq messes clbres simultanment dans la basilique du
Saint-Spulcre selon les diffrents rites, latin, grec, armnien,
syrien, copte, et des bagarres entre les clergs des confessions
rivales, qui tourneraient au vilain sans l'nergique intervention de la
police, jadis turque, aujourd'hui anglaise. Le morceau et t digne de
paratre, en premire page, dans un grand journal d'informations. Sur
les bandes de musulmans fanatiques qui iraient faire un pogrom devant le
mur des lamentations, n'tait cette mme police toujours fort occupe,
puis sur le sionisme, la foi et l'activit des adeptes, les inimitis
des diverses colonies juives, le scepticisme de certains de leurs frres
et la haine que leur voue  tous la population arabe qui se juge
dpossde, M. Roland Dorgels donne des renseignements recueillis
diligemment et qui ont leur prix. Mais point d'chappes potiques comme
celle de l'_Enqute_ barrsienne. Et nul intermde littraire comme chez
Andr Gide.

La partie que je prfre, c'est le sjour  Palmyre, en compagnie de nos
officiers mharistes, et les visites  des camps bdouins, dont les
chefs en ont assez, parat-il, de leur vie errante et aspirent  devenir
sdentaires. Nul n'est jamais content de son sort. Enfin, M. Dorgels
dit quelques mots du mandat franais, et plus raisonnables qu'on ne
pouvait le prvoir. Il y a eu quelques mcomptes en Syrie, mais M.
Dorgels, qui par nature penche pour l'idylle utopique et le droit
intgral de tous les peuples  la libert, reconnat que ceux-l
pratiquent surtout, ds qu'on le leur permet, celle du pillage et du
massacre.




ROMANCIERS

_Franois Mauriac: le Roman_[31].


Le musicien Cabaner donnait son pre pour un type dans le genre de
Napolon. Plus glorieux encore, M. Franois Mauriac n'hsite pas  se
prsenter lui-mme comme un type dans le genre de Dieu. Il est bon de
proclamer son propre mrite: les autres n'y songeraient peut-tre pas,
ou ne le feraient pas aussi bien. Le romancier, dclare donc M.
Franois Mauriac, est, de tous les hommes, celui qui ressemble le plus 
Dieu: il est le singe de Dieu. Il cre des tres vivants... Vous
connaissez cette antienne. Mais vous savez aussi, par une longue et
pnible exprience, que la plupart des romans sont des tissus de
banalits. Dieu, d'aprs la _Gense_, a cr le monde et l'homme
(celui-ci en se servant d'un peu de limon), c'est--dire qu'il a tout
tir du nant, tout invent de toutes pices. La plupart des romanciers
n'inventent absolument rien, donc ne crent rien, et fabriquent leurs
rapsodies par simple dmarquage. Mme les plus grands d'entre eux
composent leurs personnages au moyen de l'observation, de l'exprience
directe, sans ngliger les souvenirs de lectures; et ces personnages
valent d'autant plus qu'ils sont mieux observs, plus pareils aux tres
rels, par consquent moins invents et moins crs. Mme les monstres
sont faits d'lments tous emprunts, quoique htroclites, et
artificiellement runis. L'action d'un roman n'atteint de mme  la
crdibilit qu' condition de ressembler  la vie.

     [Note 31: Un volume. _Cahiers de la quinzaine_]

L'invention en littrature, qu'on n'appelle jamais cration que par
mtaphore et hyperbole, ne consiste pour le romancier, exactement comme
pour tous les autres crivains, que dans la nouveaut des ides et du
style. Elle est plus rare chez les romanciers que chez les potes et les
philosophes ou essayistes, parce que plus que dans tout autre genre la
matire du roman est _donne_ (au sens philosophique du mot), et parce
que la plupart des romanciers ne s'inquitent que de combiner leurs
petites histoires, avec suite au prochain numro, et non de penser
juste, ni de bien crire. M. Paul Bourget lui-mme, qui du moins pense
avec force, professe qu'il n'est pas utile, mais plutt nuisible,  un
roman d'tre trop crit.

La dification que M. Franois Mauriac s'adjuge, ainsi qu' ses
confrres, repose sur une illusion trange; non pas celle que signalait
Renan, dans sa rponse au discours de rception de Cherbuliez, et qui
fait croire aux romanciers qu'on a le temps de les lire; mais celle d'un
privilge unique et transcendantal attribu au genre narratif, qui est
au contraire le plus lmentaire et le plus humble, superflu et un peu
rebutant pour les gens srieux, mais seul accessible aux primitifs et
aux foules, aux nourrices et  leur tendre auditoire. Ce qui tonne, ce
n'est pas que le roman atteigne les gros tirages et tienne le haut du
pav en librairie, mais qu'un petit nombre de grands crivains ait su
l'lever  la dignit littraire et fournir dans cet ordre des
chefs-d'oeuvre. Que les tcherons du rcit en soient relevs  leurs
propres yeux, on y consent, c'est un sentiment naturel, et de mme les
corporations les plus ordinaires se sentent toutes fires lorsqu'elles
produisent par hasard un grand homme ou un homme en vue. Les tanneurs
s'enorgueillissent bien d'un Flix Faure. Les romanciers peuvent se
rengorger en nommant un Stendhal, un Balzac, un Flaubert. Mais ces
illustres pavillons ne couvrent pas toute marchandise. Nouveaux riches
de la littrature, les romanciers doivent viter les allures de
parvenus, et cette outrecuidance qui prtend guinder le dernier des
genres par-dessus tous les autres. Et qu'ils ne compromettent pas la
divinit dans leur industrie provisoirement prospre! Ce ne sont pas des
dieux, mais de notables commerants.

Ils ont bnfici de l'avance prise par l'instruction primaire sur la
vraie culture. Tout le monde sait lire aujourd'hui, au sens matriel du
mot, mais la multitude n'est encore capable de suivre que des
narrations[32]. C'est pourquoi il y a tant de romans, et qui se vendent
si bien. Il n'y en avait pas, ou pour ainsi dire pas, dans l'antiquit,
ou les gens vraiment cultivs taient seuls  savoir lire et
prfraient, comme de nos jours Renan, des nourritures plus
intellectuelles. S'il vient une poque d'instruction complte et de
progrs gnral des intelligences, le roman dclinera d'autant et
retournera au rang modeste qu'il occupait aux sicles d'Hliodore et
d'Achille Tatius. Et ce sera bien du temps gagn pour les malheureux
critiques. Les exceptions qui pourront subsister ne seront pas
nombreuses. Il est vrai que les chefs-d'oeuvre du roman ont dans une
certaine mesure remplac ceux de l'pope. De l'une ou de l'autre
catgorie, il n'y en a jamais eu et il n'y en aura jamais beaucoup. En
attendant, prenons le temps comme il vient, mais soyons tous modestes,
et laissons Jehovah tranquille!

     [Note 32: Au lyce, les lves commencent par la narration
     franaise, passent ensuite au discours franais, et
     arrivent enfin  la dissertation. Ils montent ainsi
     graduellement du plus facile au plus ardu. Du moins, c'tait
     ainsi de mon temps, et la hirarchie tait bien garde.]

M. Mauriac avoue qu'il y a une crise du roman, dont le prestige eut son
apoge dans la dernire priode du dix-neuvime sicle et a certainement
un peu baiss. M. Franois Mauriac attribue la crise  ceci, qu'il n'y a
plus de conflits moraux, parce que la morale s'en va, avec les croyances
religieuses, et que les gens de maintenant se permettent tout sans le
moindre scrupule. Il signale pourtant que M. Abel Hermant et aprs lui
M. Paul Morano ont tir de cette licence un excellent parti. Mais ce
sont des ironistes, et leurs tableaux n'ont tant de ragot qu'en
fonction de cette morale qu'ils sous-entendent et dont leurs personnages
font comiquement table rase ou ne se doutent mme pas. D'aprs M.
Franois Mauriac, la chair a perdu toute importance. C'est pourquoi l'on
ne pourrait plus crire _Dominique_, et l'on ne comprend plus Fromentin.

M. Mauriac exagre. Nous ne croyons plus au grand amour de Madeleine de
Nivres, qui cde un peu aisment  des objections de convenance
traditionnelle, mais c'est surtout la faute de l'auteur. Ces dbats
classiques entre la passion et le devoir n'ont pas disparu: vous les
retrouvez chez M. Paul Bourget, chez M. Henry Bordeaux, et chez bien
d'autres. Et il y a d'autres luttes tout aussi pathtiques. Ce n'est
point par un excs de vertu qu'Albertine dsole Marcel. Cette partie du
grand roman de Proust en est-elle moins empoignante? M. Mauriac est bien
oblig d'avouer que la morale religieuse, la religion mme, et voire la
morale pure et simple, sont absentes de l'oeuvre de Proust, et
pareillement des romans de Mme Colette, _Chri_ et _la Fin de Chri_. Il
n'en estime pas moins que Mme Colette nous mne irrsistiblement 
Dieu. J'en suis moins sr, mais puisqu'ils sont d'un trs joli style et
que les conflits n'y manquent certes pas, quoique immoraux, M. Mauriac,
qui les admire, devrait reconnatre que son tribunal des conflits
applique une jurisprudence trop troite. Sous la morale paenne comme
sous la chrtienne, et mme sans morale d'aucune sorte, si l'hypothse
est concevable (car on s'en forme toujours une, mme par opposition et
contrepied), les hommes et les femmes ont trouv et trouveront toujours
moyen de combattre et de se dchirer. Les romanciers et dramaturges ne
risquent pas d'tre privs de pture.

Par un illogisme, M. Franois Mauriac ne veut plus du roman  la Balzac,
qui tudie l'homme en fonction de la famille et de la socit, et qui ne
manquerait jamais de sujets, car Csar Birotteau n'a pas besoin de
conscience religieuse pour faire faillite, ni Rastignac pour conqurir
Paris. M. Mauriac rclame un roman dont la fin propre soit la
connaissance de l'homme. Il semblait que Balzac ne laisst pas de nous
faire avancer dans cette prcieuse connaissance. Mais M. Mauriac
l'entend d'une faon particulire. Il jette aussi Taine par-dessus bord
et proclame qu'il n'y a pas de science de l'esprit. Contre Taine et
Balzac, il dresse Dostoevsky, qui mle l'immonde et le sublime, et
dont le grand mrite consiste  tre incohrent. Les mystres de la
sensibilit chappent  toute logique et  toute gnralisation, d'aprs
M. Mauriac. La psychologie franaise ne vaut rien, ou du moins elle est
dpasse et prime. Tout  la russe! Vivent l'intuition et les
contingences les plus corrompues! Les tares ou les vices nous rvlent
tout l'essentiel et le secret des coeurs, car chaque coeur est un monde.
Rien ne saurait nous indigner, ni nous dgoter, de ce qui est humain.
C'est dans cette voie audacieuse, comme l'a montr Proust, que nous
atteindrons le tout.

Mais ce que M. Mauriac appelle le tout de l'homme n'en est heureusement
que la moindre partie. Ces terres maudites, qui l'intressent tant,
sont assez vite explores. Avec Proust et Gide, nous en avons fait le
tour, et nous en sommes dj las. Nous ne voyons point en quoi ces
bas-fonds reprsentent la sensibilit la plus individuelle, attendu
qu'ils ne diffrent pas beaucoup d'un individu  l'autre et qu'il n'y a
rien de plus monotone. Le filon s'puise. La satit commence. Et voici
mme qu'on raille ouvertement Freud. C'est M. Mauriac qui attache trop
d'importance aux dpravations de la chair. Il le sent, et pour retrouver
un quilibre, il ajoute que la foi ou l'aspiration religieuse fait
partie intgrante de notre coeur au mme titre que les passions les plus
basses. Au mme titre Que ne dirait-on point d'un parpaillot qui se
permettrait un pareil rapprochement? Bien en prend  M. Mauriac d'tre
catholique. Il vitera peut-tre qu'on crie au scandale et qu'on le
compare  M. Homais...

Cependant il s'exprime avant tout en professionnel et subordonne tout 
sa conception du roman, laquelle reste des plus discutables. Pour lui,
cette foi ou cet idal mystique et ces basses passions ne sont que les
ingrdients ncessaires d'une mixture romanesque qui lui parat la plus
savoureuse parce qu'il se flatte d'y exceller. M. Mauriac continue
ainsi: C'est parce qu'il a vu dans ses criminels et dans ses
prostitues des tres dchus mais rachets, que l'oeuvre du chrtien
Dostoevsky domine tellement l'oeuvre de Proust. Est-ce bien certain? ou
quel que soit le talent de conteur qu'on apprcie tant chez Proust,
Dostoevsky n'en a-t-il pas encore davantage? M. Mauriac proteste qu'il
n'est pas de ceux qui font grief  Proust d'avoir pntr dans les
flammes, dans les dcombres de Sodome et de Gomorrhe. Au contraire, il
l'en flicite grandement. Mais il dplore que Marcel s'y soit aventur
sans l'armure adamantine; du seul point de vue littraire, conclut-il,
c'est la faiblesse de cette oeuvre et sa limite. Ce n'est pas vident
non plus, car Gide se targue d'tre aussi bon chrtien que Dostoevsky,
et pourtant son oncle douard ne vaut pas M. de Charlus et les
_Faux-Monnayeurs_ sont loin d'galer _A la recherche du temps perdu_. Le
roman n'est pas le triomphe de Gide et c'est sur d'autres terrains qu'il
demeure un crivain de la plus rare qualit.

Que le seul point de vue littraire importe  M. Mauriac, on
l'admettrait, puisque ce point de vue est en effet capital et qu'au
surplus il s'agit ici de littrature. Mais il y en a de plus ou moins
bonne. La meilleure n'est pas sans doute la plus arbitraire et la plus
dvoye, mais la plus conforme  la nature et  la raison. Souvenez-vous
du mot de Goethe sur le classique et le romantique, o il qualifiait
maladie non pas le grand et vrai romantisme dont il tait lui-mme un
des initiateurs et des matres, mais celui de Schlegel dont la
religiosit littraire annonce dj quelque peu M. Franois Mauriac.
C'est du ct des basses passions qu'on n'osait pas alors s'aventurer
si loin.

On peut tout sacrifier  la littrature, hormis la vrit naturelle et
rationnelle, qui seule lui assure une base solide. Conserver et
magnifier artificiellement des notions ruineuses, pour en tirer matire
 copie, c'est une mauvaise mthode. Soyez croyants, pieux et dvots
tant que vous voudrez, si c'est votre opinion, mais vous devrez alors
l'tre  plein, c'est--dire vous rapprocher autant que possible de
l'asctisme et de la saintet. Vous avez aussi le droit d'tre paens,
libertins, charnels, et littrairement hardis jusqu' la tmrit sans
autres rserves que celle du got de l'art mme. Mais n'utiliser la
dvotion que comme un piment de plus pour les pires dsordres et les
tableaux les plus scabreux, ce n'est peut-tre pas en soi d'une parfaite
convenance, et de votre point de vue purement littraire c'est une
affreuse cuisine qui donne bientt la nause. Je sais bien qu'Anatole
France a dit: Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour, en en
faisant un pch. Mais il ne pensait qu'au pch sincrement cru tel,
non imagin tout exprs, et  l'amour vritable, non aux fcheux carts
des derniers romans  la mode. Et le comble est que vous exigiez une
connivence du romancier avec ses plus vilains bonshommes, parce que
l'oeuvre, selon vous, serait manque s'il les tudiait et les jugeait du
dehors. O peuvent mener l'antiintellectualisme et la manie de
l'intuition!

Le nouveau roman de M. Franois Mauriac, _Destins_ se lit avec agrment
et aura du succs, grce  l'art du narrateur, qui est dcidment un
romancier-n. J'avoue cependant que je persiste  manquer de got pour
ce mlange d'eau bnite et d'eau de toilette qui caractrise la plupart
des ouvrages de M. Mauriac conformment  ses thories favorites. Son
protagoniste est cette fois un gigolo de moeurs doublement infmes. Une
dvote quinquagnaire s'prend pour lui d'une folle passion. Par un
reste de sentiments naturels et humains, le Corydon se fiance  une
jeune fille innocente. Mais celle-ci est renseigne par un bigot, et
renonce  cette union impossible. Retomb dans la crapule, le jeune
drle meurt par accident, et laisse la vieille dvote dsespre. Elle
aura les secours de la religion. Soit! mais pourquoi l'auteur
essaye-t-il de nous intresser  ce monde interlope? Qu'il le peigne,
s'il veut, mais non dans cet esprit de fade sympathie! Ce n'est ni
attrayant, ni sain. Et quel singulier catholique que M. Mauriac! Il
prte une figure de Tartuffe  son dmocrate chrtien,  qui sans doute
il ne pardonne pas d'tre dmocrate, mais qui prouve quelque sincrit
chrtienne en entrant dans les ordres et en partant pour l'Afrique comme
missionnaire: Ce futur mule du P. de Foucauld se rjouit d'apprendre
que le gigolo n'est pas mort sur le coup, mais a subi deux heures
d'agonie, qui lui ont permis de recevoir les sacrements. M. Mauriac
trouve cela inhumain. Il parle comme Montaigne, qui n'est pas
prcisment un pre de l'glise...

Montaigne! M. Mauriac n'a pas craint de le louer en termes formels dans
un des portraits littraires qui font suite  son essai sur le roman. Il
est vrai que c'est pour accabler Anatole France,  qui il ne tmoigne
aucune gratitude pour la boutade sur le pch. M. Mauriac, qui dcerne
si aisment aux romanciers le nom de crateurs, fait au dtriment
d'Anatole France une exception singulire. D'aprs M. Mauriac, celui-l
n'a rien cr du tout. Je crois que M. Bergeret, Jrme Coignard,
Silvestre Bonnard et quelques autres vivront longtemps dans la mmoire
des hommes et rvlent chez Anatole France une remarquable originalit.
M. Mauriac ne honnit pas seulement la pense de notre bon matre, comme
propre  blouir les demi-lettrs, mais sa langue faite pour la joie
et la consolation des commenants! M. Mauriac se croit plus avanc dans
ses tudes et un lettr complet. De tels jugements pourraient  ce sujet
nous induire en doute. Je lui conseillerais d'crire aussi bien que
l'auteur de l'_Orme du mail_. M. Mauriac dnonce les dangers de la
culture, lesquels ne semblent gure menaants, pas mme pour lui. Il
combat, d'ailleurs, les humanits, parce que les hommes de la Rvolution
en avaient fait d'excellentes. Au moins, voil de la franchise! Et  cet
reintement d'Anatole France succde une apothose de Raymond Radiguet.
C'est dans l'ordre, et M. Mauriac n'est pas toujours aussi incohrent
que son cher Dostoevsky...




_Roger Martin du Gard_[33].

     [Note 33: Roger Martin du Gard: _Les Thibault_; tome IV; _La
     Consultation_; tome V; _La Sorellina_.]


M. Roger Martin du Gard, qu'il ne faut pas confondre avec son cousin
Maurice et qui ne dirige aucun journal littraire, s'est fait d'abord
connatre par son remarquable _Jean Barrois_, puis a obtenu un grand
succs avec les trois premiers volumes des _Thibault_, vaste roman 
tiroirs qui promet d'tre aussi long que le _Jean-Christophe_, de M.
Romain Rolland, et le _Temps perdu_, de Marcel Proust. Les trois tomes
prcdents, _le Cahier gris_, _le Pnitencier_, _Belle saison_, ont paru
en 1922 et 1923. On attendait la suite avec impatience! on l'aura
attendue cinq ans, et l'on va maintenant attendre encore, car les
quatrime et cinquime tomes, qui viennent de paratre, sont loin de
terminer l'ouvrage. L'inconvnient de cette publication fragmente,  de
si longs intervalles, est que le lecteur risque d'avoir oubli ce qui
prcde et perdu le fil. L'auteur lui-mme a senti le danger, et il y a
par en intercalant, dans son quatrime volume, une sorte de prospectus
qui contient l'analyse des trois premiers. On s'aperoit alors que
ceux-ci restaient logs dans un coin de la mmoire, et l'aide de ces
quelques lignes sommaires suffit  voquer le tout. Nous revoyons M.
Thibault pre, membre de l'Institut, catholique militant, homme d'oeuvres
et de principes, intransigeant et autoritaire; ses deux fils, Antoine,
le mdecin, qui a eu de si brlantes et curieuses amours avec une
certaine Rachel; le cadet Jacques, enfant rebelle, qui a gravement
mcontent l'orthodoxe M. Thibault en se liant  une famille
protestante, les Fontanin, qui a fait une fugue avec Daniel de Fontanin,
jusqu' Marseille, que son implacable pre a enferm dans le pnitencier
de Crouy (une de ses oeuvres), et qui, amend au moins en apparence, est
reu  l'cole normale (section des lettres), mais a des flirts un peu
inquitants avec Jenny de Fontanin et en mme temps avec la petite
orpheline quarteronne, Gise, leve dans la maison Thibault et
considre par les deux frres presque comme une soeur. Ouf! Il n'est pas
facile de rsumer trois volumes en une phrase. Encore ai-je laiss de
ct Mme de Fontanin mre, aussi tendre que M. Thibault est dur, et M.
de Fontanin pre, viveur incorrigible, qui, non content de tromper sa
femme sans rpit, a quitt le domicile conjugal pour courir plus
librement la prtentaine. Si la haine du catholique M. Thibault pour
l'hrsie parat un peu anachronique et bien seizime ou dix-septime
sicle, c'est lui qui pratique et enseigne un puritanisme farouche, et
l'on ne saurait au contraire tre moins austre que le protestant
Fontanin. Au surplus, ni ce calviniste qui tonnerait Calvin, ni son
pouse si nglige, ne joueront aucun rle dans les deux nouveaux
volumes.


De ces deux-l, l'un, la _Consultation_, montre Antoine Thibault, jeune
mdecin d'une trentaine d'annes, dj trs achaland, dans l'exercice
de ses fonctions professionnelles. Il opre gratis d'un phlegmon un
petit garon qui vit seul avec un camarade de son ge; deux orphelins
dbrouillards, nergiques, sachant dj gagner leur vie. Le docteur
Thibault console par des mensonges pieux un pre qui se croit
responsable des infirmits de son fils. Il soigne un homme grave pour
une maladie rpute honteuse. Il diagnostique le mal de Pott chez une
jeune fille du monde, dont la mre, frivole et perverse, essaye
vainement de le corrompre et de lui extorquer par ruse une ordonnance
permettant d'acheter de la morphine. Il se rend avec son matre, le
professeur Philip, au chevet d'une enfant, dont le pre est leur
confrre le docteur Hquet. La pauvre petite est perdue. Aucun espoir.
De quel droit prolonger des souffrances inutiles, et par contre-coup
dangereuses pour la mre angoisse et de nouveau enceinte? Mieux
vaudrait pour la fillette et pour ses proches qu'on lui accordt une
mort immdiate. Le docteur Thibault, charg de lui faire une piqre,
n'aurait qu' forcer la dose. Le pre y consent tacitement. Un ami de
la famille dclare  Thibault que c'est un devoir. Naturellement il
refuse. A ce propos, il se lance, comme un Hamlet de salle de garde,
dans des mditations sur la morale, la raison, la destine, etc. La
question est pourtant simple, et il l'a rsolue correctement. Il est
clair que ce qu'on lui demandait n'tait pas possible, et que ce serait
une grave imprudence d'autoriser les mdecins  tuer volontairement
leurs malades par humanit. Ils en tuent dj bien assez sans le faire
exprs.

Tout cela est remarquablement cont, trs vivant, trs vrai, et fait
songer  Maupassant. Naturalisme pas mort! tlgraphiait Paul Alexis 
Jules Huret, il y a quelque trente-cinq ans. C'est Paul Alexis et Jules
Huret qui sont morts; le naturalisme survit en M. Roger Martin du Gard,
sans les excs ni les lacunes qui avaient fini par le discrditer, mais
dans la note juste qui tait dj celle de l'auteur d'_Une vie_ et de
_Boule-de-Suif_. C'est videmment la plus indique pour le roman de
moeurs, qui a bien son intrt et son agrment, mais aussi ses limites.
Un rcit clair, vif, exact, et suffisamment pittoresque, plaira toujours
 tout le monde. Il faudrait seulement ne pas se cantonner dans les
sujets  hauteur d'appui, qui s'y prtent le mieux et n'exigent pas
d'autres qualits.

M. Roger Martin du Gard en a d'autres et le ton s'lve dans la
_Sorellina_ (cinquime partie). A vrai dire, le tableau qui nous y est
fait d'abord de la maladie du vieux M. Thibault us par l'ge et
condamn  brve chance, n'a rien de bien rgalant. L'auteur insiste
trop longuement sur les illusions et les terreurs alternantes du
malheureux vieillard, sur les drogues qu'il absorbe et les divers
offices intimes que lui rend la garde-malade. N'y aura-t-il donc que de
la mdecine dans ce roman, et serons-nous poursuivis jusqu' la fin par
ces odeurs d'hpital? Heureusement, voici un coup de thtre. Depuis
trois ans, ayant envoy sa dmission au directeur de l'cole normale,
Jacques Thibault avait disparu aprs une scne violente avec son pre,
en annonant qu'il allait se tuer, et l'on croyait effectivement  un
suicide. Mais un mystre planait. Or, par d'heureux hasards, Antoine
retrouve son cadet, qui s'est simplement expatri et habite maintenant
Lausanne, o il collabore  des journaux ou  des revues, et frquente
des gens bizarres, sur lesquels l'auteur ne donne encore que peu de
renseignements mais qui ont tout l'air de rvolutionnaires,
d'anarchistes et de futurs bolchevistes (nous sommes en 1913).

Qu'est-ce que la _Sorellina_? C'est une nouvelle publie par Jacques
Thibault sous un pseudonyme, dont il a envoy un exemplaire  M. de
Jalicourt, de l'Acadmie franaise, professeur  l'cole normale, qui a
rpondu par une lettre expdie  l'ancienne adresse de Jacques,
laquelle est toujours celle de Thibault pre et d'Antoine. C'est ainsi
que celui-ci a t mis sur la piste. Et la lecture de cette nouvelle,
visiblement autobiographique, lui a apport des rvlations. Le hros
aime sa soeur d'un amour incestueux et une autre jeune fille d'un amour
en quelque sorte intellectuel. Sous les noms supposs et dans un autre
dcor,  travers les phrases haches, artistes si l'on veut, mais d'un
esthtisme dj surann, Antoine a reconnu sans peine son frre, la
petite Gise, l'orpheline recueillie, traite en soeur, et Mlle Jenny de
Fontanin. Or, Antoine a eu des vellits d'aimer Gise et se juge trahi.
Il n'en reste pas moins affectueux pour Jacques, garon trange,
indomptable, qui a besoin de mnagements, et il le ramne  Paris prs
de leur pre qui va mourir.

Ce Jacques Thibault, quelle figure originale! Nous fondons sur lui de
srieuses esprances pour la suite du roman. Et M. Roger Martin du Gard
n'est pas seulement un raliste, mais un psychologue. Est-il philosophe
aussi? Je l'ai cru, lorsque parut _Jean Barrois_. J'ai maintenant
quelques inquitudes l-dessus. Aucun de ses deux frres Thibault ne
raisonne  merveille. Jacques n'aime pas l'cole normale et l'a fuie:
c'tait son droit. Mais il s'imagine qu'on y a le respect de tout.
Elle aurait donc bien chang depuis l'poque de Taine. Il donne dans
tous les godants. ... Je sentais en moi une force, quelque chose
d'intime, de central, qui est  moi, qui existe! Depuis des annes, tout
effort de culture s'tait presque toujours exerc au dtriment de cette
valeur profonde!... Tout a pse sur moi, tout a m'touffe, tout a
dvie mon vritable lan! Pauvre petit! La sainte ignorance du moyen
ge valait encore mieux: au moins ne prtendait-elle conduire qu' la
saintet, et c'tait bien possible. Les intuitionnistes d'aujourd'hui
sont bien autrement absurdes. Ils croient  l'ignorance fconde, qui
enfanterait des chefs-d'oeuvre! Qu'ils en donnent donc un seul exemple!
Mme si l'on remonte  la posie primitive, les ades homriques, par
exemple, taient les hommes les plus cultivs de leur temps. Dante
savait autant de thologie que saint Thomas, et a beaucoup crit en
latin. De nos jours, Verlaine lui-mme, type du pote inspir et
spontan, tait lettr jusqu'aux moelles. Le sophisme paresseux du gnie
pur, dispensant de rien savoir, a toujours tent la majorit des hommes,
jamais les gnies authentiques.

Jacques reproche  M. de Jalicourt de n'avoir trouv  lui offrir que
des ides remches, parce qu'il lui recommandait le profit,
l'assouplissement qu'on gagne  se soumettre aux disciplines. Ce
n'tait pas indit, mais la sottise qu'il rfutait n'tait pas plus
neuve. Il avait l'air de n'avoir qu'un unique souci: me dfinir... Vous
tes de ceux qui... Les jeunes gens de votre ge sont... On pourrait
vous classer parmi les natures que... Alors je me suis hriss. Je hais
les classifications, je hais les classificateurs. Sous prtexte de vous
classer, ils vous limitent, ils vous rognent, on sort de leurs pattes
amoindri, mutil, avec des moignons! Jeune prsomptueux! On peut
classer les plus grands hommes. Chez eux il y a des familles d'esprits,
des filiations, des coles: classiques et romantiques, chrtiens et
paens, mystiques, sceptiques, rationalistes, etc. Napolon s'honorait
d'tre compar  Csar ou  Charlemagne, Goethe se dclarait indigne de
l'tre  Shakspeare, mais Jacques Thibault se veut absolument unique,
tomb du ciel, sans pairs et sans anctres. Cela fait piti. Ce n'est
pas  Crouy que M. Thibault aurait d l'envoyer: c'est  Sainte-Anne.

Il raconte que dans un moment d'expansion, secouant le harnais officiel,
M. de Jalicourt lui aurait dit non seulement: Pas de vrit _omnibus_,
chacun doit se chercher la sienne, ce qui est exact en un sens, car il
y a heureusement des aptitudes et des vocations diverses, mais: Lchez
les livres, suivez votre instinct! Et nous avons de grands doutes, 
moins que cet honorable professeur n'ait cd par hasard au dsir
dmagogique de flatter son jeune auditeur. J'tais totalement
lectris, dclare Jacques Thibault. Il n'y avait vraiment pas de quoi.
M. de Jalicourt n'en croyait certainement pas un mot. D'ailleurs,
Jacques ajoute que ce bon matre un peu trop complaisant se reprit
aussitt et parut regretter cette flambe. Nous le croyons sans peine.

J'ai dj indiqu combien le docteur Antoine Thibault, dj si expert en
mdecine, reste novice en philosophie. Agir selon la coutume lui parat
stupfiant! C'tait la maxime de Montaigne et de Descartes. Il estime
qu'il n'y a que des lois naturelles, et point de lois morales, comme si
ces dernires--du moins les vraies--n'taient pas une simple application
des autres. Il considre que le bien et le mal ne sont que des mots. En
dira-t-il autant du remde et du poison? Mais voici le comble. Aprs
avoir refus d'expdier le bb incurable, au nom du respect d  la
vie, il dcouvre en rentrant chez lui que son valet de chambre a noy
sans remords une porte de petits chats. C'tait pourtant de la vie
aussi!... Autant vaudrait induire de son bifteck ou de son aile de
poulet le droit  l'anthropophagie. Mais M. Roger Martin du Gard est
sans doute trop moderne pour tre logicien. En tout cas, comme
romancier, il a bien du talent.




_Andr Maurois: Climats_[34].


Le nouveau roman de M. Andr Maurois se divise en deux parties
quivalentes et parfaitement symtriques, qui concident par
retournement comme deux figures semblables et opposes ou les paumes des
deux mains. Je gote fort, pour ma part, l'lgance gomtrique de
cette composition, et je craindrais seulement qu'elle ne part 
certains un peu artificielle et faite exprs, si M. Andr Maurois n'y
avait vers une matire qui amadouera l'cole de la vie, d'o pouvait
lui arriver ce grief. En tout cas, cette double histoire n'a rien
d'invraisemblable et donne bien l'impression du rel, si mme elle
n'voque quelques souvenirs personnels chez beaucoup de lecteurs--et ils
seront nombreux.

     [Note 34: Un volume in-18; Grasset.]

En amour, les deux partenaires, quoique parfaitement unis au dbut, se
maintiennent rarement au mme diapason. Romo et Juliette, Tristan et
Yseult ont vit la dissonance fatale en se htant de mourir. Heureux
les amants qui meurent jeunes! Au fond, bien qu'ils commencent par ne
pas s'en apercevoir et que nombre d'entre eux ne se l'avouent jamais, il
y en a presque toujours un qui aime plus que l'autre. Ou du moins,
chacun des deux aime diffremment, puisqu'on aime avec tout son corps et
toute son me, et qu'il n'y a pas deux tres identiques. Mais toute
dissemblance qualitative provient d'une diffrence de quantit et
pourrait s'noncer en chiffres, comme les degrs de la temprature et
les vibrations sonores, si l'on disposait dans tous les cas et mme en
psychologie d'un outillage de prcision. Bien qu'elle chappe aux
mesures exactes, l'ingalit d'ardeur amoureuse dans chaque couple se
rvle par des faits patents.

M. Andr Maurois part de cette vrit incontestable, et en donne deux
exemples, dont l'originalit consiste en ce que les deux pisodes n'ont
qu'un seul et mme protagoniste, qui devient l'axe du revirement destin
 tablir l'galit permanente et foncire des deux formules apparemment
inverses. Autrement dit, dans le premier volet du diptyque, Philippe
aime Odile plus qu'il n'en est aim; dans le second, il est aim
d'Isabelle plus qu'il ne l'aime. Au total, toujours mme rsultat. C. Q.
F. D.

On a cit _Adolphe_  propos de _Climats_. Dans l'quation de Benjamin
Constant, l'un des deux termes gale zro, c'est--dire qu'Adolphe,
ador d'Ellnore, l'a prise en grippe et ne songe qu' s'en dbarrasser.
Cas extrme, cas limite, assez rare, je crois, car l'amour est jusqu'
un certain point contagieux. Fallait-il qu'Ellnore ft insupportable,
pour ne pas toucher ou au moins flatter son Adolphe! M. Andr Maurois se
tient raisonnablement dans les valeurs plus moyennes et plus frquentes.
Odile aime bien un peu Philippe, encore que celui-ci l'aime davantage;
et Isabelle, qu'il ne paye pas entirement de retour, ne laisse pourtant
pas de lui tre chre. C'est plus gnralement vrai, plus humain, plus
conforme au got actuel, qui en thorie tout au moins n'admet pas les
situations dures, les solutions brutales, ni les caractres tranchs. Un
Adolphe apparatrait aujourd'hui comme un mufle, un bourreau; un
Othello, tout de mme. Les personnages  la mode doivent d'abord n'avoir
aucune mchancet, et ne pas hsiter  le dire. Cela semble si
lmentaire que les plus modestes ne risquent rien  s'en vanter, dans
le moment mme o leurs actes prouveraient des dispositions contraires.
Ainsi l'exige notre poque.

        Et jusqu': Je vous hais, tout s'y dit tendrement.

Ou plutt il ne faut pas dire: Je vous hais, mais agir comme si l'on
hassait, en remplaant seulement la violence par une perfidie
onctueuse, et en maintenant qu'on prouve pour sa victime la plus douce
affection. D'ailleurs, qui sait? Tout peut n'tre pas faux dans cette
duplicit apparente, que les gens d'aujourd'hui ne voient pas ou
feignent de ne pas voir. On dteste surtout l'obstacle, ce qui rsiste.
Quand on ne se heurte  nulle rsistance, on peut bien s'apitoyer un
peu, tout en persistant, bien entendu,  passer sur le ventre du vaincu,
avec tranquillit. L'essentiel, pour contenter l'esprit du jour, est de
rester toujours flottant, fluent, indistinct et amorphe. La plupart de
nos contemporains sont ainsi faits, et n'en ont pas l'trenne: ils
innovent en n'apprciant plus, au thtre et dans le roman, que les
types de ce genre. Et de ce point de vue, l'Odile de M. Andr Maurois
surtout, mais aussi son Philippe, sont des merveilles.

M. Maurois y a d'autant plus de mrite qu'il use d'un style net, fin,
parfois aigu, qui contraste avec la prose dliquescente prsentement en
vogue, et qui d'abord semble moins adquat au sujet, mais en fait mieux
ressortir la mollesse fluide, parce qu'il la dsigne du dehors et d'un
peu plus haut. Le meilleur moyen d'observer une rivire qui sort de son
lit n'est pas de s'y jeter et de s'y noyer, mais de se poster sur une
minence voisine, avec une bonne lorgnette. M. Maurois domine
l'inondation, et la dcrit en savant hydrographe, non moins qu'en
charmant conteur.

_Animula, vagula, blandula..._ Cette dfinition latine s'applique comme
de cire  notre Odile, et l'on voit, par parenthses, que bien des
nouveauts modernes remontent  une haute antiquit. C'est une petite
crature adorablement jolie, d'une nature inconsistante, fuyante et
dcevante pour elle-mme comme pour les autres. Son mari, Philippe,
grand industriel, qu'on tient et qui se prend pour srieux et positif,
voudrait comprendre ce qui se passe dans cette ravissante petite tte.
Elle est la premire  ne pas s'en douter. Elle vit dans une espce de
rve vaporeux et confus. C'est de bonne foi, sans avoir rien  cacher
dans les premiers temps, qu'elle hsite, se contredit, et ne peut
rpondre  l'interrogatoire classique: Qu'avez-vous fait cette
aprs-midi? Philippe l'affaiblit par ses questions, l'nerve par sa
jalousie, finit par l'ennuyer cruellement, et la petite femme  cervelle
d'oiseau s'envole au premier souffle de brise, vers un prestigieux
officier de marine, pour qui elle divorce et qui la rend encore plus
malheureuse. Alors elle se tue. Il faudrait un pote de l'_Anthologie_
pour lui composer une pitaphe convenable.

J'ai entendu blmer la veulerie de Philippe, qui sait tout, mais la
garde  tout prix, et ne lutte pas, ne s'insurge pas, ne songe mme 
divorcer que lorsqu'elle le lui demande. Eh! il aurait plus d'nergie
s'il ne l'aimait pas. Il pense ne pouvoir vivre sans elle, et se conduit
en consquence. D'ailleurs elle reste jusqu'au bout aussi gentille que
possible avec lui, ce qui peut lui laisser quelque espoir et quelque
illusion. Ce n'est pas cette inertie que je reprocherai  Philippe, mais
son erreur radicale sur sa propre nature. (Bien entendu, je ne la
reproche pas au romancier vridique, qui enregistre objectivement les
mprises et les folies trs relles de son hros.)

Philippe n'a pas du tout chang dans la seconde partie du roman. Il
s'imagine encore que dans la premire l'humeur vague, volage et falote
d'Odile a jou pour lui le rle de catastrophe. C'est vrai en un sens,
mais il ne se rend pas compte que c'est  cause de cela qu'il l'aimait,
tant de ces amants doloristes peints par Proust dans l'pisode
d'_Albertine_. Se croyant toujours un homme pondr, il se remarie selon
l'idal qu'il s'attribue, et fait cette fois un mariage assorti.
Isabelle est trs aimante, et sage, raisonnable, vertueuse, constante,
bref le modle des pouses. Il n'en faut pas plus pour refroidir et
dcourager notre Philippe. Justement parce qu'il demeure pareil 
lui-mme, c'est--dire incapable de ressentir l'amour autrement que dans
le trouble et dans l'angoisse, il se dtourne de sa seconde femme trop
parfaite et dont il est trop sr, pour s'prendre d'une matresse,
Solange Villiers, qui ressemble un peu  Odile et lui prodigue les
tourments ncessaires  son bonheur. Et Isabelle se rsigne comme se
rsignait Philippe sous le rgne agit d'Odile. Ainsi la situation est
retourne en ceci que Philippe, tromp par sa premire femme, trompe 
son tour la seconde, mais lui, pivot de l'volution symtrique, accuse
par ce changement mme sa propre fixit.

Rien de plus ingnieux, de plus satisfaisant pour l'esprit, ni qui fasse
plus d'honneur au talent de constructivit que tous les amateurs de
mathmatiques admireront chez M. Maurois. Le tour de force, dans ces
conditions, est d'enchanter cependant ceux qui se moquent de ces
qualits-l et qui se plaisent fort aux qualits les plus diffrentes.
M. Maurois y parvient par les agrments de la donne et du rcit. C'est
dcidment un romancier accompli. Et j'avais constat cette double
matrise, htrogne et convergente, dans les derniers romans de M.
Marcel Prvost. Une intelligence complte et souple n'exclut rien et
sait tout concilier.




_Jacques Boulenger_[35].


M. Jacques Boulenger, ancien lve de l'cole des chartes, critique
rudit et pntrant, a eu, lui aussi, la fantaisie d'crire un roman,
qui se trouve tre galement un des plus remarquables de l'anne. Si M.
Andr Maurois et M. Jacques Boulenger, tous deux encore dbutants comme
romanciers, n'avaient de loin dpass ce grade par ailleurs, les jurys
des prochains concours n'auraient que l'embarras du choix. Quel dmenti
 la lgende des spcialisations ncessaires! (Je note que la critique
mme strictement professionnelle n'en est pas une au sens troit,
puisqu'elle oblige  tout lire et  parler de tout. Ce n'est que parmi
les crateurs qu'on rencontre des crivains vraiment spcialises, dans
leur usine ou leur boutique, mais sans monopole.)

     [Note 35: Jacques Boulenger: _Le Miroir  deux faces_, un
     volume.]

Un dualisme existe dans le roman de M. Jacques Boulenger comme dans
celui de M. Andr Maurois, mais d'une autre sorte. Ici, un mari et sa
femme, chacun dans son journal intime, racontent la mme histoire, celle
de leur mnage, et les faits principaux concordent, tandis que les
points de vue s'opposent. C'est le _Miroir  deux faces_. Bernard,
mathmaticien et philosophe, aime et aimera toujours Rosine, quoique
frivole, lgre et pour lui dprimante, car elle l'empche d'difier son
oeuvre, le trane dans le monde qui l'assomme, le condamne  des
besognes alimentaires et de toutes faons lui fait perdre son temps. Il
tablit un parallle entre l'intellectualisme de l'homme et l'inaptitude
aux ides rationnelles qui caractrise la femme, voue au concret, 
l'individuel, au subjectif, aux romans et aux potins,  ce qu'on appelle
le coeur et la vie (alors que la vraie vie est celle de la pense pure et
dsintresse, dont elles sont incapables). Il y a l trente ou quarante
pages puissantes, trbrantes, implacables, qui comptent dans ce qu'on a
crit de plus fort dans la psychologie compare des deux sexes.
Ajoutez-y seulement que si l'on n'a gure vu de femmes  cerveau viril,
les mles  esprit fminin ou, comme disait Proudhon, femmelin,
abondent de plus en plus. Et aussi que le plus ferme intellectuel peut
considrer cette frivolit avec indulgence, amusement et amour, sans
dchoir. Je m'tonne que l'minent rationaliste Bernard souscrive la
thorie d'leuthre (c'est--dire de M. Julien Benda), sur
l'amour-sadisme, l'amour-souillure, etc., laquelle brave la nature et la
raison, pour ne relever que de l'Anti-Physis telle que l'entendait
Rabelais. Cela ne me parat ni juste, ni sain. Les Anciens n'ont pas eu
besoin de cela pour connatre non seulement les joies de l'amour, mais
la passion mme tragique (Mde, Phdre, Didon, etc.), Stendhal non
plus. Dans son chapitre des Amitis spirituelles (_l'Homme_), Ernest
Hello a not fort exactement les affinits du rationalisme et du
paganisme. M. Benda n'est pas un rationaliste  toute preuve. Il
exagre ou viole tour  tour son principe avec une espce de perversit,
qui fausse particulirement sa conception de l'amour.

Aprs cette face du miroir, de tout premier ordre et empoignante, mais
qui tient encore de l'essai, quelle surprise que l'autre face, le
journal de Rosine, qui justifie certes la doctrine de Bernard, mais du
style le plus romanesque, le plus pimpant et divertissant, comme d'une
petite Svign d'aujourd'hui, et qui nous emporte dans un prodigieux
tourbillon de mondanits, de rptitions gnrales, de flirts, de
papotages, jusqu' la dconvenue finale de l'irrsistible caillette
tombant, avec un trop joli jeune homme, sur le pire bec de gaz. Je
croyais que son fameux instinct l'aurait avertie, mais son infatuation
de fminit mritait logiquement cela...




_Martin Maurice: Amour, terre inconnue_[36].


_Amour, terre inconnue_, de M. Martin Maurice, est un ouvrage
extrmement remarquable, d'une audace tonnante et rellement nouvelle:
un roman d'amour, mais psycho-physiologique, o une analyse implacable
tudie  fond ce sur quoi l'on jette habituellement un voile, ou qu'on
ne dsigne que par allusion. Chamfort avait bien parl du contact de
deux pidermes, mais n'avait fait qu'un trait d'esprit. Remy de
Gourmont avait bien publi une _Physique de l'amour_, mais c'tait un
volume de biologie ou de mdecine, plus scientifique que littraire.
Vigny faisait dire  Samson:

        Un matre lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime;
        L'homme est rude et le prend sans savoir le donner.

     [Note 36: Martin Maurice: _Amour, terre inconnue_. Un
     volume.]

Ce n'tait qu'un vers bien frapp, et le pote passait tout de suite 
l'anathme contre l'trange aberration qui l'avait cruellement du.
Toutes les tragdies, anciennes et modernes, toutes les lgies, tous
les romans traitent l'amour sur le plan moral, et n'effleurent la chair
tout au plus que pour louer lyriquement la beaut. Buffon a os dire
qu'il n'y a de bon que l'amour charnel, mais il n'a pas crit de roman
l-dessus, et d'ailleurs son axiome, comme celui de Chamfort, tait trop
partiel et unilatral.

M. Martin Maurice embrasse tout ce grand sujet, sous ses deux aspects,
et en insistant sur celui qu'on a tant nglig, mais sans omettre
l'autre, qui compte bien aussi. Et par un merveilleux tour de force il
trouve moyen de tout dire, d'taler tous les secrets d'alcve, avec une
nettet et une prcision de clinicien, sans braver l'honntet dans les
mots ni tomber dans le lourd et plat vocabulaire mdical. Son style
appartient constamment  la haute littrature: il abonde en fines
dductions, en formules incisives, en images sobres, mais vocatrices et
caractristiques. Cela rvle un matre-crivain.

La difficult, c'est de rendre compte d'un tel livre. Tout le monde n'a
pas cette souplesse de plume, et d'ailleurs le romancier disposait d'un
volume entier pour se faire comprendre. Un rsum de quelques lignes
affronte un jour plus cru et risque de paratre choquant. Il faut
pourtant essayer.

Le roman se divise clairement en trois parties, ou trois tapes. Dans la
premire, Michel et Andre Langelier forment ce qu'on appelle un couple
uni et un mnage heureux. Ils en prsentent toutes les apparences, et
c'est mme vrai jusqu' un certain point. Michel, homme de science et
grand intellectuel, provisoirement banquier par ncessit patrimoniale,
a pous Andre par amour. Elle est fille d'un honorable professeur,
intelligente et cultive. Elle aime son mari; elle a, en outre, le
sentiment du devoir. Ces deux poux sont des tres d'lite. Et pendant
le jour, tout marche  souhait. C'est la nuit que surgit la
msentente... Oh! l encore, vis--vis l'un de l'autre, les deux
partenaires sauvent la face. Amoureux et viril, mais emptr dans des
conceptions un peu jansnistes, Michel n'a pas su animer la belle et
pure statue qui lui tait confie, et il clbre rgulirement le culte,
mais de telle faon qu'elle le subit comme une obligation de son tat,
et mme comme une corve. Elle n'y est sensible que juste assez pour
souffrir d'une dception et rver d'autre chose.

Deuxime priode: aprs plusieurs annes de fidlit irrprochable et
mritoire, approchant de la trentaine, elle prend un amant. Ce n'est
mme point par recherche consciente de ce qui lui manquait, ou si
l'instinct la mne, c'est  son insu. Ce Roland parle  son coeur. Elle
est touche de l'amour qu'il lui dclare. Elle le voudrait platonique,
si c'tait possible. Par la faute de Michel, l'acte en question est
devenu pour elle parfaitement insignifiant, et ne lui inspire ni dsir,
ni aversion. Elle s'en dispenserait volontiers, et l'acceptera comme une
formalit ncessaire, sans laquelle il parat qu'une femme ne peut
garder l'affection d'un homme. Or, ce Roland Prieur, jeune et riche
antiquaire, trs instruit et trs artiste, se trouve tre un homme 
femmes--comme par hasard. C'est--dire qu'il aime toutes les femmes,
parce qu'il aime en chacune d'elles l'ternel et essentiel fminin. Il a
donc une tendance  esquiver la passion, parce qu'un amour tue les
amours et dtermine l'ide fixe, qui en est le critrium (voyez
Stendhal). Mais il ne l'esquive pas toujours  volont, parce que la
nature nous tend toutes sortes de piges, dont certains n'ont pas pour
objet la simple propagation de l'espce. Que lui importe
l'amour-passion? L'amour physique suffirait bien pour l'indispensable
natalit, mais il conduit  l'autre certains individus, mme simples
voluptueux d'intention, parce qu'il y a des femmes--gnralement les
plus belles--qu'on ne peut avoir sans les aimer pleinement, et parce que
l'me entre en ligne pour compliquer le jeu et le rendre plus enivrant,
mais plus dangereux.

D'o les deux subdivisions de ce second chapitre. Premirement, l'amant
de vocation qu'est Roland Prieur, chez qui le coeur seul attirait Andre,
procure tout de suite  celle-ci la rvlation qui se drobait  elle en
rgime conjugal. Elle en sort avec l'orgueil d'une initie aux mystres
orphiques. Et cela, pour elle, a une importance capitale, plus
d'importance que pour Roland. En outre, et par del, elle adore en lui
le reflet du divin qu'apporte l'homme aim: M. Martin Maurice
l'affirme et j'y consens, en lui supposant pourtant ici un peu de
complaisance pour les susceptibilits sentimentales de ses lectrices.
J'admets le reflet divin, mais je crois  la base sensuelle de cette
thophanie. Quant  Roland Prieur, si dlicieuse que soit l'exploration
des charmes d'Andre, les dlectations corporelles lui sont trop connues
pour l'impressionner autant; c'est dans le domaine de l'amour moral et
passionnel qu'il peut esprer des dcouvertes intressantes. Il est
pris.

Il devient follement jaloux du mari, comme dans la _Fanny_ d'Ernest
Feydeau. Il y a ici de bien justement subtiles et piquantes variations
sur le malentendu entre Andre et lui,  propos des relations qu'elle a
ou n'a pas avec son mari. Enfin Roland obtient qu'elle n'en ait plus
aucune. (Aucune comdie n'chappe  M. Martin Maurice.) Mais un jaloux
n'est jamais content. Qu'Andre et Michel fassent dsormais chambre 
part, cela ne suffit pas  Roland. Il exige qu'Andre quitte tout pour
le suivre dans une autre patrie. Un divorce, un second mariage? Andre,
petite bourgeoise franaise profondment traditionaliste, quoique
d'esprit assez libre, refuse l'obstacle: que penserait la famille?
N'a-t-elle pas dj assez de torts envers son mari? etc. Ayant pos son
ultimatum sans succs, Roland rompt avec elle et part pour l'Amrique.

Troisime partie: le revirement. Aprs un temps de dtresse, la sage
Andre renoue avec son mari, en ne s'avouant que l'espoir de devenir
mre. Elle n'aura pas d'enfant, du moins pas immdiatement, mais elle
trouve une prcieuse compensation. Michel n'tait aucunement disgraci,
ni manchot, mais entrav par une doctrine. Nagure ignorante et inerte,
Andre a, grce  Roland, acquis une exprience qui lui permet
d'clairer et de guider le trop asctique Michel. Et les deux poux,
aprs tant de ttonnements, connaissent enfin l'un par l'autre la
flicit intgrale... D'o suit que certains maris ont tout  gagner 
tre tromps et doivent une fire chandelle  l'amant de leur femme...
Mais M. Martin Maurice tient  la morale, condamne l'adultre et exalte
le mariage, en conseillant au mari d'tre lui-mme cet amant. C'est un
livre sain. Surtout, c'est un livre de premier ordre, d'une richesse et
d'une matrise admirables.




_Andr Chamson_[37].


M. Andr Chamson a de la force, mais il voit triste, et peint en
grisaille. Il nous fait des Cvennes froides et moroses. Je me les
reprsentais autrement d'aprs M. Vincent d'Indy, la _Symphonie sur un
thme montagnard_, le _Jour d't dans la montagne_, le _Pome des
montagnes_, musiques allgres et salubres, parfumes, toniques et
balsamiques, o l'idylle populaire et naturelle s'anime et bondit 
certains moments en rythmes irrsistibles, d'une fracheur, si l'on peut
dire, dionysiaque. Ce grand musicien est un pote. En outre, ses
Cvennes ardchoises penchent vers le Rhne, ct joie. M. Andr Chamson
hante l'autre versant, celui du Gard, ct prche. Oh! il n'exerce aucun
ministre pastoral et ne se voue  nulle prdication, tant s'en faut! Un
Calvin le considrerait peut-tre comme un homme dangereux et une espce
de Michel Servet. Son style n'en a pas moins une couleur calviniste et
puritaine. Comme la mode s'en est un peu perdue, cela lui assure une
originalit.

     [Note 37: Andr Chamson: _Le Crime des justes_. Un volume.]

Dans ce camaeu svre et un peu rbarbatif, il dessine vigoureusement
une histoire  faire frmir, dont la brutalit et satisfait les plus
fieffs naturalistes du temps de Zola, et dont l'ironie truculente et
enchant les plus violents romantiques ou les pince-sans-rire un peu
macabres de la comdie rosse, tous ennemis dchans de l'hypocrisie
bourgeoise. M. Andr Chamson apparat ici comme une sorte d'anarchiste
grave, de bousingot en longue lvite noire, ou de Mphisto qui se
porterait lui-mme en terre. Eh! cela ne manque pas de saveur, et pour
raliser ces contrastes de faon si frappante, il faut un rel talent.
Il y a toujours du mrite a n'tre pas banal.

Une famille aise et ancienne de propritaires-cultivateurs, qu'on peut
appeler des bourgeois de campagne, est traditionnellement en possession
d'une influence, d'une rgence morale inconteste. Le chef, le vieil
Arnal, qu'on surnomme Conseiller, gouverne en patriarche de la vieille
roche non seulement sa propre maison, sa nombreuse tribu de fils,
petits-fils, neveux et petits-neveux, qui habitent tous fidlement son
domaine du Maubert, mais, par un ascendant qui ne trouve pas de rebelle,
toute la commune et les environs. Son surnom ne vient pas seulement de
sa situation  la mairie, mais de la confiance absolue d'une population
o nul ne dcide rien que par ses conseils. On ne sait s'il et t le
second  Rome, mais il est suprieurement le premier dans son village.
Le maire, le cur, le pasteur, le hobereau de la localit semblent de
petits garons en regard de ce vieillard qui ne doit son autorit qu'au
prestige de son caractre et de ses vertus. Il est mme grand
lecteur--et nettement rpublicain (est-ce l, dans l'intention de
l'auteur, un trait de satire?)--sans que la politique ait compromis son
crdit ni sali son nom. Personne n'oserait diffamer ce Caton l'ancien!
Le forum l'entoure d'autant de respect que le confessionnal laque
(comme disait La Coulonche) o il prodigue  une foule de pnitents ou
de clients les trsors d'une sagesse officieuse, plus sre que celle des
hommes de loi.

Le portrait est solide comme un Le Nain, presque comme un Philippe de
Champagne. Pourquoi M. Andr Chamson l'affaiblit-il ensuite par un trait
superflu? Ce vieil Arnal, si austre, on admet bien qu'il en conoive de
l'orgueil. C'est une faiblesse si l'on veut, mais celle des forts. M.
Andr Chamson diminue vraiment et un peu fcheusement cette altire et
rude figure. Un tel personnage devrait tirer ses principes non plus de
Dieu, puisqu'il est incroyant, mais d'une certitude stocienne ou
kantienne, en tout cas les juger aussi vidents par eux-mmes que la
clart du soleil et des toiles. Au lieu de s'en tenir  cet impratif
catgorique et infaillible, ne va-t-il pas s'inquiter de l'opinion
publique, et ne se considrer comme sr d'tre dans le vrai que si la
masse lui donne raison! Allons! ce n'est plus un burgrave de la morale,
c'est un politicien et un dmagogue. M. Chamson nous l'a gt.

Il s'y est cru oblig pour prparer le coup de thtre qui va suivre.
Mais non! Cela l'explique peut-tre, mais d'une manire un peu ordinaire
et subalterne, qui en amoindrit beaucoup l'effet. Dans l'intrt mme du
drame et de la drision que se proposait sans doute l'auteur,
l'impression et t d'autant plus profonde que ce parangon de moralit
serait tomb de plus haut.

Une petite-fille du vieil Arnal, Clmence, sourde-muette, gardeuse de
chvres, une innocente et une faunesse, qui fait un peu songer  la
fille du Paradou d'mile Zola, en vient  fauter avec son propre frre
Maurice. Elle accouche, et l'obsttrique de M. Andr Chamson ne le cde
en rien  celle du matre de Mdan. Les Arnal, horrifis, laissent
mourir l'enfant, en y aidant un peu. Conseiller l'enferme dans un sac
et l'enterre clandestinement dans la cour de ferme. L'infanticide est
patent. Quelle chute! Mais les Arnal sont horrifis surtout par
l'atteinte qu'un scandale porterait  leur renomme jusqu'ici sans
tache. Par-dessus tout, ils craignent le qu'en-dira-t-on. C'est un peu
vulgaire.

Combien il serait plus saisissant--et plus dmonstratif pour la
thse--de faire dterminer le crime, directement, par la conscience mme
de ces justes! Le vieil Arnal pourrait s'riger en justicier, condamner
de bonne foi les brebis galeuses et l'intrus, devenir criminel par excs
d'amour du bien, car la justice est dure, et les gens intgres sont
souvent inexorables. Il y a des fanatiques, des inquisiteurs et des
bourreaux par conviction profonde, mme en dehors des religions
positives. Et notre poque glisse plutt au relchement et  la
dliquescence. Cependant, peut-tre excessive, la sanglante raillerie de
M. Chamson pouvait avoir sa raison d'tre. Sans aller  ces horreurs de
fait-divers, le pharisasme ne laisse pas de susciter de mauvaises
actions et d'tre souvent inhumain. Brutal dans le dtail, M. Chamson a
pens plus faiblement, et son rcit finit en queue de poisson.




_Georges Duhamel_[38].

     [Note 38: Georges Duhamel: _La Nuit d'orage_. Un volume.]


Dans la _Nuit d'orage_, M. Georges Duhamel raconte habilement une
trange histoire. Deux jeunes poux, Franois et lisabeth Cros, tous
deux intellectuels, rationalistes, professionnellement adonns aux
sciences positives, deviennent soudain superstitieux comme des Papous.
D'un voyage en Tunisie, ils ont rapport un bibelot qui passe pour
porter malheur. lisabeth tombe malade. Franois a une peur affreuse. Il
croit au malfice, mais il en rougit. Par point d'honneur, il ne l'avoue
pas; lisabeth non plus, dont l'tat s'aggrave, jusqu'au jour o l'objet
pernicieux disparat. Alors elle gurit. Chacun des deux envots
suppose que c'est l'autre qui l'a jet au loin. Puis Franois le
retrouve dans la mme commode, simplement tomb par hasard dans le
tiroir du dessous. Mais lisabeth avait t dlivre de l'obsession qui
la minait. Le roman finit donc bien, mais la raison, avant de rentrer
dans ses droits, avait subi de pnibles preuves. Ce Franois, qu'on
nous donne pour un esprit critique et scientifique, agit et pense comme
un enfant. D'abord, pourquoi ne voulait-il pas supprimer le bibelot?
Sans tomber soi-mme dans des superstitions, on peut composer avec
celles d'autrui. D'ailleurs, cet accessoire pouvait recler des poisons
volatils, comme M. le docteur Mardrus, le savant traducteur des _Mille
et une nuits_ et du _Coran_, enseigne qu'il y en avait dans le tombeau
de Toutankhamon. Des esprits trs libres, par exemple Moras, ont t ou
ont affect d'tre superstitieux. Tantt on le fait par allusion
ironique aux prjugs, tantt pour de bonnes raisons et avec une pense
de derrire, comme disait Pascal. Un Goethe ne pouvait aimer les couteaux
en croix: voyez ses _pigrammes vnitiennes_. Quand on dit: J'ai mis
mon pantalon blanc: alors, naturellement il pleut, on ne se juge pas
perscut par une force mystrieuse: au contraire, on constate
l'indiffrence de la nature  nos commodits et on nie trs
scientifiquement le cause-finalisme  la Bernardin de Saint-Pierre. Tel
ftiche, par exemple un bout de ruban, rappelle chevaleresquement une
personne chrie, dont l'amour exalte le courage de son chevalier et lui
porte donc bonheur dans une certaine mesure. D'autres petites manies
signifient simplement le besoin d'ordre, de mthode et d'automatisme,
pour ne faire attention qu' l'essentiel. La vraie superstition ne
commence qu' la croyance au merveilleux. Il est tonnant qu'un
rationaliste comme Franois Cros s'imagine que la maladie de sa femme
est cause par l'intervention de puissances surnaturelles. On s'en
irriterait, si le dnouement, comme chez Mme Claude Isambert, ne
remettait les choses au vrai point. M. Georges Duhamel considre que la
guerre nous a tous plus pu moins dtraqus. De mme un jeune cousin de
Franois devient successivement anarchiste, catholique, royaliste,
gallican, et fait entre temps une saison, comme pensionnaire, dans une
maison d'alins. La guerre aurait donc des horreurs  retardement.
Puisse la raison nous conserver la paix!




_Jean Desbordes_[39].


_J'adore_, de M. Jean Desbordes--un dbutant--n'est pas tout  fait sans
talent. Mais quel verbiage! quel fcheux amalgame de gravelures et de
mysticisme! Ce n'est peut-tre pas d'un got parfait de mler Dieu  ces
histoires-l, mme sous le patronage de M. Jean Cocteau. Celui-ci a
donn  M. Maurice Rouzaud, des _Nouvelles littraires_, une interview
de trois colonnes,  la gloire de Cocteau, de Radiguet et de Desbordes,
et  la honte de la critique, qu'il se vante d'ailleurs--lui
Cocteau--de ne point lire et de tenir pour nulle et non avenue. C'est
d'un bon comique.

     [Note 39: Jean Desbordes: _J'adore_. Un volume, Grasset.]

M. Jacques Maritain, l'auteur de _Primaut du spirituel_, a jug non
sans raison que la spiritualit ne primait pas suffisamment dans ce
petit livre, et qu'un nouveau converti n'avait pu l'honorer d'une
prface sans se disqualifier devant le pape et le concile. Ayant prsid
 la rentre de M. Jean Cocteau dans le giron de l'glise, M. Jacques
Maritain s'est senti gravement compromis lui-mme. Cet aptre des
gentils vient donc de dclarer M. Jean Cocteau relaps et de rejeter ce
catchumne hors de la communion des fidles. _Vade retro!_ L'anathme a
t fulmin dans le _Roseau d'or_. On en sourira peut-tre. Pour ma
part, je n'ai jamais attach grande importance  ces conversions trop
littraires, et ce qui m'avait toujours tonn, c'tait que M. Jacques
Maritain et pris au srieux celle de M. Jean Cocteau. Il arrive aux
profanes de voir plus clair que les mystiques dans ces questions-l,
comme dans beaucoup d'autres. Je ne suis pas croyant, mais je suis
thologien, a dit M. Bergeret.


FIN




INDEX DES NOMS CITS



Alain,                                                             161.
Albalat (Antoine),                                             151-160.
Alembert (d'),                                                209, 210.
Alexandre Ier,                                                     166.
Alexandre de Macdoine,                                       170, 172.
Alexis (Paul),                                                     265.
Allais (Alphonse),                                                  76.
Amouretti (Frdric),                                               66.
Ancre (Marchal d'),                                                 7.
Anglique (Mre),                                                  124.
Anne d'Autriche,                                                     5.
Annunzio (Gabriele d'),                              52, 236, 237, 239.
Antoine,                                                        80, 82.
Apollinaire (Guil.),                                               224.
Arioste,                                                            46.
Aristophane,                                               38, 64, 185.
Aristote,                                                 49, 130, 137.
Armaingaud,                                                        227.
Arnauld,                                                            27.
Aubignac,                                                   35, 48, 68.
Aulard,                                                  142, 143, 149.
Aulu-Gelle,                                             54, 57, 59, 60.
Aupick (Gnral),                                                   76.
Auvergne (Comte d'),                                                24.

Bach,                                                              185.
Bailly (Andr),                                                    227.
Balzac (H. de),    99, 100, 103, 113-120, 122, 123, 128, 144, 159, 168,
                   206, 207, 255, 257.
Banville (Th. de),                                          72, 73, 77.
Barbey d'Aurvilly,                                           123, 158.
Barrs (Maurice),          15, 65, 66, 68, 188-197, 225, 234, 236, 237,
                           242, 251.
Baudelaire,                              55, 70, 73, 76, 185, 230, 231.
Beaulieu (Mlle de),                                             24, 25.
Beaumarchais,                                                       30.
Beethoven,                                                    126, 185.
Bellegarde (Marchal duc de),                                        5.
Bellessort (Andr),                                                 57.
Beltrami,                                                          209.
Benda (Julien),                                     45-61, 65, 66, 276.
Benjamin (Ren),                                                7,8-85.
Brard (Victor),                                                   225.
Bergson,                     80, 84, 130, 196, 197, 208, 209, 215, 234.
Berlioz,                                                           185.
Bernanos (Georges),                                                244.
Bernard (Claude),                         129, 137, 196, 208, 216, 217.
Bernardin de Saint-Pierre,                                         286.
Berthelot,                                                         196.
Bertrand (Louis),                                        107, 206, 248.
Bever (Jean),                                                       45.
Bienstock,                                               161, 169, 176.
Billy (Andr),                                                 218-234.
Blum,                                                              192.
Boileau,          20, 26, 27, 32, 34, 35, 44, 63, 64, 74, 75, 102, 228.
Bonafous,                                                           53.
Bonald,                                                            198.
Bordeaux (Henry),                                             206, 256.
Bossuet,                  16, 17, 20, 70, 122, 141, 152, 170, 189, 228.
Bouch-Leclercq,                                                   149.
Bouchor (Maurice),                                                  69.
Boudin,                                                             76.
Bouilhet (Louis),                                             154, 155.
Bouillon (Duc et duchesse de),                                  22, 23.
Boulanger (Gnral),                                               190.
Boulenger (J.),                                          274, 275, 276.
Bourges (Elmir),                                                  227.
Bourget (Paul        24, 85, 95, 116, 129, 144, 164, 190, 191, 198-207,
                     254, 256.
Bouteiller,                                                        194.
Bouvier,                                                       218-234.
Boylesve (Ren),                                                   245.
Bracke-Desrousseaux,                                                64.
Braunschwig,                                                       227.
Bremond (Abb),               7, 89, 191, 192, 216, 227, 234, 245, 246.
Brosses (Prsident de),                                            235.
Browning,                                                          245.
Bruneau,                                                            74.
Brunetire,   50, 68, 127, 132, 138, 143, 147, 196, 198, 221, 226, 228.
Buffon,                                                            277.
Bulteau (Me),                                                      238.
Byron (Lord),                                   76, 123, 154, 203, 235.

Cabaner,                                                           253.
Canaye (Pre),                                                     220.
Calas,                                                             111.
Caliste (Vicomtesse d'Auchy),                                  3, 4, 6.
Callimaque,                                                         52.
Calvin,                                                       264, 281.
Capus (Alfred),                                           30, 106, 189.
Carnot (Prsident),                                                215.
Caro,                                                               91.
Casanova,                                                          238.
Casimir,                                                            36.
Cassagne,                                                           34.
Caton,                                                              52.
Cavaignac,                                                          67.
Csar,                                                        172, 268.
Chamfort,                                                          277.
Champfleury,                                                       165.
Champmesl,                                                     23, 24.
Chamson,                                                       281-284.
Chapelain,                                                      28, 34.
Charlemagne,                                                       268.
Charles X,                                                         107.
Chasles (Philarte),                                          103, 105.
Chateaubriand,             102, 104, 116, 122, 157, 235, 249, 250, 251.
Chnier (Andr),                                  1, 7, 52, 70, 86, 87.
Cherbuliez (Victor),                                               254.
Chiron,                                                             42.
Choiseul-Praslin (Duchesse de),                                     24.
Cicron,                                                            34.
Claudel (Paul),                                  38, 44, 224, 227, 232.
Clemenceau (Georges),                                              144.
Cochin (Augustin),                                                 142.
Cocteau (Jean),                                               224, 287.
Coignard (Les frres),                                              32.
Colbert,                                                            28.
Colet (Louise),                                          152, 155, 157.
Colette,                                                      226, 257.
Colletet (Claudine),                                                22.
Colomb (Romain),                                              103, 104.
Cond (Princesse de),                                                5.
Condillac,                                                         130.
Constant (Benjamin),                                          202, 270.
Copernic,                                                      30, 145.
Corneille,                16, 17, 21, 31, 55, 64, 66, 88, 91, 111, 245.
Cotin,                                                              34.
Couchoud (Paul-Louis),                                              39.
Coulon (Marcel),                                                 62-71.
Courteline (Georges),                                               26.
Cousin (Victor),                                              136, 155.
Cox,                                                                39.
Croiset (Maurice),                                                 225.
Curie,                                                             196.

Daudet (Alphonse),                                             53, 183.
D'Anse de Villoison,                                               132.
Dante,                               10, 51, 52, 73, 89, 185, 196, 267.
Debraye (Henri),                                          103-106, 111.
Descartes,  21, 35, 47, 48, 51, 130, 136, 137, 145, 191, 217, 234, 269.
Despriers (Bonaventure),                                           31.
Decharme,                                                           38.
Destouches,                                                         63.
Deschanel (mile),                                                  87.
Delarue-Mardrus (Mme Lucie),                                        76.
Delille (Ath),                                                    103.
Dmosthne,                                                         34.
Derme (Tristan),                                                   80.
Desbordes (Jean),                                                  287.
Diderot,                                                 139, 140, 146.
Disraeli,                                                       13, 14.
Dorbay,                                                             27.
Dorgels (Roland),                                             247-252.
Dostoevsky,                                    19, 246, 257, 259, 262.
Doumic (Ren),                                                     226.
Dreyfus (Commandant),                                         190, 195.
Dubech (Lucien),                                                    21.
Du Camp (Maxime),                                                  154.
Duhamel (Georges),                                                 285.
Dukas (Paul),                                                       32.
Dumas (Alexandre),                                          12, 74, 97.
Dumas (fils),                                                 123, 158.
Dupanloup (Monseigneur),                                           130.
Duranty,                                                           165.

Einstein,                                      210, 214, 215, 217, 234.
Ennius,                                                             52.
picure,                                                            92.
Eschyle,                                                            73.
Estauni (douard),                                                164.
Euclide,                                                           211.
Euripide,                                              20, 38, 44, 185.

Fabre (J.-H.),                                                      63.
Faguet (mile),                                                    228.
Faure (Flix),                                                     255.
Faure (Jean-Louis),                                                217.
Fay (Bernard),                                                     227.
Fnelon,                                                           202.
Fermat,                                                            112.
Ferry (Dsir),                                                    189.
Feydeau (Ernest),                                                  280.
Fischer (Max et Alex.),                                            241.
Flaubert (Gustave),       34, 66, 75, 102, 122, 126, 144, 151-160, 167,
                           179, 181, 182, 199, 206, 207, 234, 245, 255.
Fontenelle,                                                        225.
Forain,                                                        69, 140.
Fort (Paul),                                                       224.
Foucauld (Pre de),                                                261.
Fouille,                                                          130.
Fouquet,                                                        22, 28.
France (Anatole),        30, 92, 127, 171, 172, 193, 200-203, 221, 224,
                         225, 226, 260, 261.
Freud,                                                             119.

Gagnon,                                                            111.
Galile,                                                      145, 210.
Gambetta,                                                           88.
Garasse (Pre),                                                      8.
Gaultier (Jules de),                                                97.
Gautier (Thophile),                      113, 155, 157, 158, 236, 238.
Gautier (Judith),                                                   76.
Gazier,                                                             19.
Gide (Andr),                          19, 232, 243-246, 252, 258, 259.
Giraud (Victor),                                                   227.
Giraudoux (Jean),                                                  245.
Gobineau (Comte de),                                               227.
Goethe,                   38, 41, 52, 87, 119, 123, 158, 193, 194, 202,
                          203, 235, 239, 259, 268, 286.
Goldoni,                                                           238.
Goncourt,                                   50, 82, 125, 158, 160, 206.
Gondinet,                                                          106.
Gourmont (Rmy de),                                                277.
Gouverneur-Morris,                                                 143.
Gregh (Fernand),                                                   226.
Guez de Balzac,                                                      5.

Halvy (Ludovic),                                               32, 38.
Hallays (Andr),                                                 26-36.
Havet (Ernest),                                               130, 140.
Hautecoeur (M. de),                                                 27.
Hazard (Paul),                                                     112.
Hegel,                                                        130, 138.
Hliodore,                                                         256.
Hello (Ernest),                                                63, 276.
Henri IV,                                                      5, 6, 9.
Hraclite,                                                          46.
Heredia (J.-M. de),                                  76, 126, 226, 232.
Hricart (Marie),                                                   22.
Hermant (Abel),                                                45, 256.
Hrodote,                                                           44.
Herwart,                                                            24.
Hinton,                                                       211, 212.
Hocquincourt (Marchal d'),                                        221.
Hofmannsthal (Hugo Von),                                            38.
Hohenlohe (Prince de),                                             239.
Homre,                                34, 35, 43, 58, 68, 73, 98, 132.
Horace,                                                         10, 52.
Houville (Grard d'),                                           37, 44.
Humbert (Alphonse),                                                231.
Hugo (Victor),      34, 51, 52, 69, 70, 71, 73-76, 84-89, 91, 102, 113,
                  123-128, 144, 154, 156, 158, 160, 200, 204, 206, 234.
Hulst (Monseigneur d'),                                             68.
Huret,                                                             265.

Ibsen,                                                             185.
Indy (Vincent d'),                                                 281.
Isocrate,                                                           39.

Jacob (Max),                                                       224.
Jaloux (Edmond),                                              239, 246.
Janin (Jules),                                                     103.
Jannart,                                                            22.
Juvnal,                                                           175.

Kant,                                                          63, 208.
Keats (John),                                                       52.
Koutouzov,                                                     173-175.

La Bruyre,                                                         79.
La Beaume-Pluvinel (Mme de),                                       238.
Lacretelle (Jacques de),                                           242.
La Fare,                                                            24.
La Fontaine,        2, 7, 12-25, 31, 34, 35, 69, 70, 79, 123, 126, 154.
Lagier (Monseigneur),                                              189.
Lagorce (Pierre de),                                               107.
Lalou (Ren),                                                 227, 247.
Lamartine,                                   50, 89, 91, 154, 249, 250.
Lanclos (Ninon de),                                                 25.
Lanson (Gustave),                                                  233.
Larbaud (Valry),                                                    6.
Larroumet (Gustave),                                                13.
La Sablire (Mme de),                                               24.
Lasserre (Pierre),                                                 235.
La Tailhde (R. de),                                      63, 224, 227.
Lautaud (Paul),                                                   100.
Le Brun,                                                            28.
Leconte de Lisle,                                                  158.
Lefvre (Andr),                                                    30.
Leibnitz,                                                 18, 129, 130.
Lemaitre (Jules),                            13, 17, 38, 127, 221, 228.
Le Matre (Antoine),                                                34.
Le Nain,                                                           283.
Le Noir (Mlle Marthe-Yvonne),                                      241.
Lonard,                                                             6.
Le Sage,                                                           213.
Lespinasse (Mlle de),                                               86.
Le Vau,                                                             27.
Levy-Bruhl,                                                        244.
Liszt,                                                             185.
Loges (Mme des),                                                     5.
Longnon (Jean),                                                     25.
Lorrain (Jean),                                                    239.
Loti (Pierre),                                                     249.
Louis XIII,                                                          9.
Louis XIV,                                    18, 21, 24, 64, 128, 134.
Louis XV,                                                          135.
Louis XVI,                                                         146.
Louis XVIII,                                                       113.
Louis-Philippe (Roi),                                          83, 107.
Louvois,                                                            29.
Louy (Pierre),                                                245, 248.
Lucrce,                                               46, 52, 92, 201.
Lyautey (Marchal),                                                189.
Lycophron,                                                      54, 55.

Mac-Orlan (Pierre),                                                227.
Maeterlinck (Maurice),                               185, 203, 208-216.
Magny,                                                   157, 158, 159.
Maistre (J. de),                                    152, 179, 193, 204.
Malherbe,                                                1-11, 75, 136.
Mallarm (Stphane),                     39, 55, 77, 96, 185, 211, 231.
Mallet du Pan,                                                     143.
Marc-Aurle,                                                   46, 206.
Mardrus (Docteur),                                            285, 286.
Marie-Antoinette,                                                  147.
Marinetti,                                                         248.
Maritain (Jacques),                                                287.
Marlowe,                                                            37.
Marot (Clment),                                                    69.
Martin du Gard (Maurice),                                      79, 263.
Martin du Gard (Roger),                                   246, 263-269.
Martineau (Henri),                                                 104.
Mathilde (Princesse),                                              158.
Massenet,                                                           10.
Masson-Forestier,                                                   15.
Maupassant (Guy de),                                               265.
Mauriac (Francis),                            12-21, 111, 246, 253-262.
Maurice (Martin),                                              277-281.
Maurois (Andr),                              12, 13, 14, 246, 269-275.
Maurras (Charles),                                               63-68.
Maynial (douard),                                                 156.
Meilhac,                                                        32, 38.
Mnard (Louis),                                                    145.
Mends (Catulle),                                                  158.
Meyerson (mile),                                             131, 215.
Mridier (Louis),                                                   20.
Mrime (Prosper),                                            103, 111.
Mesnard (Paul),                                                     13.
Metz (Andr),                                                      215.
Michel-Ange,                                                  144, 185.
Michelet,                                  122, 134, 141-144, 158, 202.
Millin,                                                            111.
Milton,                                                       185, 245.
Mirabeau,                                                          141.
Mistral (Frdric),                                                 15.
Mitty (Jean de),                                               96, 105.
Molire,                     2, 16, 21, 40, 64, 88, 107, 109, 206, 216.
Monod (Gabriel),                                                   131.
Montaigne,                                       8, 111, 215, 261, 269.
Montesquieu,                                                  111, 140.
Montfort (Eugne),                                                 224.
Montherlant (H. de),                                               246.
Morand (Paul),                                                246, 256.
Moras (Jean),   36, 63, 65, 67, 70, 126, 189, 200, 224, 226, 232, 286.
Mornet (Daniel),                                               218-234.
Moureu (Charles),                                                  189.
Mozart,                                                            126.
Muller (Max),                                                       39.
Musset (Alfred de),            77, 88-91, 124, 125, 156, 157, 213, 215.


Napolon Ier,                 96, 99, 115, 163, 166-177, 206, 253, 268.
Napolon III,                                                      150.
Naville,                                                           246.
Necker,                                                            146.
Nefftzer,                                                           50.
Nerval (G. de),                                                14, 249.
Newton,                                               18, 30, 137, 145.
Nietzsche,                                       34, 93, 193, 194, 202.
Nisard (Dsir),                                 68, 88, 124, 125, 228.
Noailles (Mme de),                                78-85, 224, 227, 234.

Offenbach,                                                  32, 38, 43.
Ohnet (Georges),                                              127, 193.
Oll-Laprune,                                                      132.
Orlans (Douairire d'),                                            22.
Ouspensky,                                                         211.

Painlev (Paul),                                                80, 81.
Parmnide,                                                          46.
Parthnios de Nice,                                                52.
Pascal,                17, 18, 21, 68, 86, 92, 124, 137, 191, 207, 286.
Paskevitch (Princesse Irne),                                      161.
Pasteur,                                                 196, 205, 206.
Paupe (Ad.),                                                        98.
Pawlowski (G.),                                                    211.
Pguy (Charles),                                         227, 234, 245.
Perrault,                                                   26-36, 225.
Pesquidoux (J. de),                                                245.
Ptrarque,                                                   4, 51, 52.
Philtas,                                                           52.
Philippe (Charles-Louis),                                          225.
Philippe de Champagne,                                             283.
Pierre-Quint,                                  113, 115, 117, 119, 246.
Pillon (F.),                                                       149.
Pinchesne,                                                          34.
Platon,                            34, 40, 87, 130, 132, 202, 203, 234.
Plessis (Frdric),                                                 53.
Plessys (Maurice du),                                          64, 224.
Plutarque,                                                          41.
Po (Edgard),                                                  90, 211.
Poincar (Henri),                                             209, 210.
Poincar (Raymond),                                           189, 194.
Pomairols (Charles de),                                            152.
Ponchon,                                                         62-71.
Pouget (Abb),                                                      23.
Poussey (Mlle de),                                                  22.
Prvost (Jean),                                                    246.
Prvost (Marcel),                                                  274.
Prvost-Paradol,                                                   128.
Properce,                                                        45-61.
Proudhon,                                                      42, 275.
Proust (Marcel),             23, 82, 119, 199, 257, 258, 259, 263, 273.
Psichari (Ernest),                                                 193.
Puvis de Chavannes,                                                185.
Pyrrhus,                                                           172.
Pythagore,                                                          81.

Quintilien,                                                         54.

Rabelais,                                             2, 139, 154, 276.
Racan,                                                            2, 8.
Racine, 12-25, 31, 35, 64, 70, 77, 86, 87, 88, 102, 122, 128, 179, 225.
Radiguet (Raymond),                                           262, 287.
Rambouillet (Marquise de),                                           4.
Rameau,                                                            135.
Raphal,                                                            28.
Raynaud (Ernest),                                                   64.
Rebell (Hugues),                                                    64.
Rgnier (H. de),                              72-77, 224, 232, 235-243.
Rgnier (Mathurin),                                             86, 87.
Renan (Ernest),    35, 82, 122, 130, 144, 152, 157, 158, 188, 191, 193,
                   196, 207, 217, 226, 250, 251, 254, 255.
Richelieu,                                                           9.
Richepin (Jean),                                                    69.
Rictus (Jean),                                                     224.
Riemann,                                                           209.
Rigault (Hippolyte),                                                34.
Rimbaud (Alfred),                                                  231.
Robespierre,                                        140, 146, 148, 201.
Rochefort (Henri),                                             67, 189.
Rolland (Romain),                                             164, 263.
Romains (Jules),                                              224, 225.
Ronsard,                                     2, 11, 69, 70, 72, 74, 75.
Rosny (J.-H.),                                           224, 225, 226.
Rostand (Maurice),                                               86-93.
Rossini,                                                            32.
Rousseau (J.-J.),       84, 86, 101, 139, 140, 146, 148, 176, 185, 235.
Rouzeau (Maurice),                                                 287.
Royer (Louis),                                                     111.
Royre (Jean),                                                     246.
Ruskin,                                                  186, 236, 237.

Saint-Cyran,                                                       124.
Saint-Just,                                                        148.
Saint-Marc-Girardin,                                               103.
Saint-Simon,                                                   21, 123.
Saint-Thomas,                                                      267.
Saint-Victor (Paul de),                                        38, 206.
Sainte-Beuve,                 1, 10, 13, 16, 34, 53, 64, 122, 123, 124,
                              128, 140, 158, 159, 191, 206, 222.
Saint-More (Benot de),                                             37.
Sand (George),                                                     235.
Scudry (Mlle de),                                                  34.
Schlegel,                                                           87.
Schliemann,                                                         39.
Schofield (Taylor),                                                212.
Scribe,                                                             36.
Snque,                                                            46.
Shakspeare,                                  31, 32, 73, 123, 128, 185.
Shelley,                                                        13, 52.
Socrate,                                              34, 87, 149, 202.
Sophocle,                              17, 73, 119, 128, 132, 185, 234.
Sorel (Albert),                                                76, 147.
Sorel (Georges),                                                   234.
Spinoza,                                        93, 119, 129, 137, 241.
Stal (Mme de),                                               141, 202.
Stendhal,    4, 16, 92, 94-112, 122, 123, 167, 168, 179, 206, 222, 227,
             251, 255, 276.
Straparole,                                                         31.
Strauss (Richard),                                             38, 144.
Strawinsky,                                                        245.
Strowski (Fortunat),                                               227.
Stryienski (Casimir),                                              112.
Stuart-Mill,                                                       129.
Suars (Andr),                                                     17.

Tacite,                                                       133, 202.
Taine (Hippolyte),    14,35, 47, 48, 50, 82, 88, 95, 111, 121-150, 159,
                      193, 201, 221, 226, 236, 251, 257, 267.
Talleyrand,                                                        135.
Tallemant-des-Raux,                                             5, 22.
Tansillo,                                                            1.
Tatius (Achille),                                                  256.
Thophile,                                                           8.
Thibaudet,                                     122, 124, 130, 155, 246.
Thucydide,                                                         133.
Tolsto,                                                  161-187, 195.
Tortoni,                                                            36.
Tourgueneff,                                                       164.
Tournier,                                                          132.
Tyndare,                                                            42.
Tyrte,                                                         49, 50.
Turenne,                                                           172.

Ulric (Mme),                                                        24.

Valry (Paul),             7, 25, 36, 52, 55, 72, 90, 94-112, 124, 159,
                           162, 199, 224, 225, 230, 237, 246.
Vandrem (Fernand),                                                227.
Vautel (Clment),                                             227, 243.
Verhaeren,                                                          38.
Verlaine (Paul),                                       9, 36, 185, 221.
Verne (Jules),                                                     211.
Vronse,                                                           28.
Veuillot (Louis),                                                  152.
Viennet,                                                           233.
Vigny (A. de),                                                156, 277.
Villemain,                                                         103.
Villey,                                                            227.
Villiers de l'Isle Adam,                                           211.
Villon,                                                 37, 70, 86, 87.
Virgile,                          51, 52, 57, 58, 60, 61, 73, 132, 167.
Vog (Vicomte de),                                            161-169.
Voiture,                                                            89.
Voltaire,                       2, 70, 91, 98, 134, 137, 138, 146, 151,
                                176, 186, 191, 200, 202, 203.

Wagner,                           36, 76, 126, 185, 193, 194, 235, 239.
Watteau,                                                       86, 135.
Weber,                                                              32.
Weiss (J.-J.),                                            98, 122, 158.
Willette,                                                           69.
Wolf (Frd.-Aug.),                                        35, 204, 225.

Xau (Fernand),                                                      69.



        TABLE DES MATIRES



                                                      Pages.

        Le Centenaire de Malherbe                        1
        Vie de Racine et de La Fontaine                 12
        Le Centenaire de Charles Perrault               26
        La Belle Hlne                                 37
        Properce et M. Benda                            46
        Raoul Ponchon                                   62
        Henri de Rgnier                                72
        Madame de Noailles et Monsieur Benjamin         78
        Maurice Rostand. Morbidezza                     86
        Stendhal et Valry                              94
        H. de Balzac. La vieille fille                 113
        Le Centenaire de Taine                         121
        Autour de Flaubert                             151
        Le Centenaire de Tolsto                       161
        Autour du monument de Barrs                   188
        Paul Bourget                                   198
        De Maeterlinck  Claude Bernard                208
        Les Manuels. Billy, Mornet, Bouvier            218
        Voyageurs. De Venise  Tolde                  235
        Romanciers                                     253
        Index des noms cits                           289



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[Fin de Les Livres du Temps (troisime srie), par Paul Souday]
