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Titre: Historiettes et Fantaisies
Auteur: Sulte, Benjamin (1841-1923)
Date de la premire publication: 1910
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Montral, A. P. Pigeon, 1910 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   26 novembre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   26 novembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 206

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
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                      HISTORIETTES ET FANTAISIES

                            Benjamin Sulte

                               Montral
                        A. P. Pigeon, diteur

                                 1910




                             LA GUIGNOLE


Il y a cinquante ans, si vous parcouriez les campagnes du Bas-Canada ou
les quartiers franais des villes de cette province, le soir du 31
dcembre, vous entendiez sur la route un chant grave et tranant, un air
ancien qui captivait l'attention du passant par son tranget tout
d'abord, puis  cause de la saison qui prte si peu aux manifestations
de ce genre. C'tait la Guignole, l'une de nos plus vieilles coutumes,
laquelle remonte  trois mille ans et davantage, tout comme notre fte
de la Saint-Jean-Baptiste dont l'origine s'gare dans les temps
prhistoriques.

Aujourd'hui la mode est de refouler dans l'ombre ce qui rappelle de trop
lointains souvenirs:--on ddaigne le gteau des Rois, les visites du
Jour de l'An, les courses de la Guignole, la tire de la
Sainte-Catherine, et  la place de ces amusements potiques on adopte
des jeux idiots pour dvelopper la force brutale et gagner des
rhumatismes.

Les Canadiens-franais d'Ottawa comptent dans trois quartiers de la
ville pour la moiti de la population et le soir de la Saint-Sylvestre
ils lancent trois bandes de Guignoleux par les rues de ces parties de la
ville.

Il fait bon de prter l'oreille  ces vieux refrains qui, outre leur
antiquit, montrent sous un aspect aimable et gnreux le caractre de
nos gens.

                    O gu! la faridondaine,
                    O gu! Au gui, l'an neuf!
                         La guignole!
                         La guignoloche!

Cris de joie, notes de l'esprance, souhaits de bonheur, appel  la
charit, vous plairez toujours, dans quelque langue, sous quelque forme
qu'on vous exprime!

Ces chanteurs, qui vont de maison en maison, revtus d'un costume de
fantaisie et dbitant des couplets nafs composs on ne sait quand,
implorent la charit publique en faveur des dshrites de la fortune, de
ceux qui souffrent et n'ont plus de soutiens en ce monde. Sur les
traneaux pavoiss d'tendards et de guirlandes toutes vertes, la
_guignole_ entasse les dons abondants qui lui sont offerts et qui
consolent les malheureux.

      Donnez! Il vient un temps o le monde vous laisse:
      Vos aumnes, l-haut, vous font une richesse.

Il y a deux et trois mille ans, les races celtiques rpandues dans la
Gaule et les territoires situs  l'est et au nord de la Beauce et du
Perche reconnaissaient pour dieu suprme Teutats qui prsidait au
commerce,  l'argent, aux choses de l'intelligence, et convoyait les
urnes des trpasss dans le sjour des ombres. On l'adorait sous la
forme d'un chne. Etant aussi considr comme l'arbitre des batailles la
superstition l'invoquait sous la figure d'un javelot.

Les peuples de la Gaule croyaient  l'immortalit de l'me et  la
mtempsycose. La nature tait surtout l'objet de leur culte. Ils
n'rigeaient point de temples et se runissaient au milieu des sombres
forts dont le le pays tait couvert. Dans les calamits, ils immolaient
des victimes humaines pour se rendre leur dieu favorable. Les Teutons ou
Germains pratiquaient les mmes rites et nommaient le souverain du ciel
Teut, abrviation de Teutats.

Les druides taient les prtres des Gaulois. Druide signifie devin.
Gaule ou gault veut dire bois: la contre des forts, le Canada, si vous
voulez.

Comme chez les devins gyptiens, les druides taient les dpositaires
des sciences. Ils enseignaient la thologie l'astronomie, la
cosmographie, la physique et l'histoire naturelle.

Leur principale crmonie religieuse, du moins celle qui revtait le
plus d'clat, consistait  recueillir, en la coupant avec une faucille
d'or, la plante appele _ghi_ qui pousse sur l'corce des chnes. Cela
avait lieu au premier jour de l'an et, par consquent, si je ne me
trompe, le 21 dcembre, date de l'anne o le soleil reste le moins
longtemps sur l'horizon. Ils clbraient aussi par des feux de joie le
21 juin, le jour le plus long de l'anne; c'est notre
Saint-Jean-Baptiste.

L'endroit o la solennit du _ghi_ sacr attirait davantage les foules,
 cause de sa pompe et des croyances vivaces qui s'y concentraient, est
aujourd'hui le dpartement d'Eure et Loire, dans une localit entre
Chartres et Dreux, villes situes  huit lieues l'une de l'autre.
C'tait le centre spirituel, la Rome de cette religion primitive. Le
plus grand nombre des colons du Canada, durant les trente annes qui
suivirent la mort de Champlain, venaient de cette rgion. Rien
d'tonnant qu'ils aient transport ici un souvenir, mme incompris, de
ce qui existait depuis le temps de leurs pres.

M. C. Leber, un savant franais qui a tudi ces choses anciennes, dit:
Le grand sacrifice du gui de l'an neuf se faisait avec beaucoup de
crmonies, prs de Chartres, le sixime jour de la lune, qui tait le
commencement de l'anne des Gaulois, suivant leur manire de compter par
les nuits.

La Guignole descend en ligne directe du jour de l'an des Gaulois. C'est
une rminiscence qui date de trois mille ans. Conservons-la, elle en
vaut la peine, puisque tant de races qui nous entourent n'ont rien 
nous montrer d'aussi vieux.

De toute ces traditions, nous n'avons import en Canada que la
mascarade du 1er janvier et le chant de la Guignole, mais dans
plusieurs pays de l'Europe, le gui ou _rameau des spectres_ est un objet
de vnration auquel on attribue une grande puissance, dit M. Ernest
Gagnon. J'observerai que la coutume en question n'a pas plus dgnr eu
Canada qu'en France. Dans les deux cas, c'est la perptuation d'un
souvenir et si les savants sont impuissants  clairer les Franais du
dix-euvime sicle sur les dtails de cette clbration, il est certain
que nos gens sur les bords du grand fleuve Saint-Laurent, sur le
Saguenay et l'Ottawa, maintiennent la tradition aussi bien que dans
n'importe quelle contre de la France.

                                  *
                                 * *

Le mot _ghi_ dans la langue celtique signifiait gurissant tout. C'est
une plante parasite de la famille des chvrefeuilles dont la semence
s'attache  l'corce de certains arbres tels que le chne, le pommier,
l'aubpine. Les feuilles ont une saveur amre et une apparence
mucilagineuse. Le fruit renferme une substance visqueuse qui sert 
faire de la glue. Pline, qui vivait en l'an 70 de notre re, dit qu'on
utilisait cette pulpe comme contrepoison. Le gui, s'entortillant autour
du tronc de l'arbre qui le supporte, y forme une touffe toujours verte
qui produit un bel effet durant la saison des neiges dans les climats du
nord tempr.

             Aussi lorsque l'hiver attriste la nature,
             Le gui, sur un vieux chne, tale sa verdure.

Pline parle longuement de cette plante et explique qu'on en tire une
sorte de trbentine. Il raconte que les druides de son temps l'avaient
en grande vnration  plusieurs titres. Nos dictionnaires ont emprunt
 cet auteur tout ce qu'ils nous faut savoir  ce sujet.

Chez les latins on disait _viscum_ pour rappeler la matire visqueuse du
fruit. Les Italiens disent encore _vischio_ et _visco_ par la mme
raison, tant pour l'arbuste que pour le fruit.

Les saxons le nommaient _misteltan_ brindille, ramille ou petites
branches des brouillards. Les Anglais en ont fait _mistletoe_. Tous les
Scandinaves le rvrent sous le nom de _mistelteinn_.

Il existe soixante-et-quinze sortes de parasites de cette famille, mais
celle du chne et du pommier sont les plus renommes. Le gui est
europen par excellence, assure-t-on.

En Angleterre il y en a peu sur les chnes quoique les pommiers en
portent beaucoup. Comme au temps des ftes de Nol les Anglais dcorent
leurs demeures de festons verts compos de cette plante si riante et si
souple qui se prte aux caprices de l'ornementation; et parce que leur
pays n'en donne pas en abondance, ils ont recours  la Normandie et la
font ainsi venir des lieux o vcurent nos anctres. Elle y pousse 
foison sur les pommiers,  dfaut des chnes qui sont disparus 
prsent.

Vive la pomme de Normandie, gloire  la _fameuse_ du Canada!

Ah! prcisment, je voulais m'arrter sur ce point: nos pommiers ne
nourrissent pas le gui. Pourquoi? mystre! avec quarante degr
au-dessous de zro.

Les branches de gui que les fleuristes d'Ottawa vendent aux approches de
Nol, viennent du Kentucky et de la Virginie... et encore se sont des
branches de houx!

                                  *
                                 * *

Citons le dictionnaire de Bescherelle:

C'tait une grande crmonie chez les Gaulois quand on devait cueillir
le gui de chne, qu'ils regardaient comme sacr. Leur chef montait sur
le chne, coupait le gui avec une faucille d'or, le premier jour de
l'an, et on le distribuait au peuple comme une chose sainte en criant:
_Au gui, l'an neuf!_ pour annoncer la nouvelle anne. Suivant eux, l'eau
du gui fcondait les animaux striles, et offrait un prservatif contre
toutes sortes de poisons.

                                  *
                                 * *

Csar soumit la Gaule par les armes soixante ans avant la naissance de
Jsus-Christ.

Vellda ou Vlda, prophtesse de la Germanie vivait cent-trente ans
plus tard. Elle habitait une tour leve, sur les bords de la Lippe,
rivire d'Allemagne, qui tombe dans le Rhin, prs de Hannn et Wesel
aujourd'hui. Ses compatriotes l'honoraient comme une divinit vivante.
C'tait une druidesse du mme genre que celles des Gaules. Son influence
s'exerait jusque dans le pays de Chartres dont nous avons parl.
Chateaubriand l'a mise en relief dans ses _Martyrs_. En 70 de l're
chrtienne (au moment o Titus s'emparait de Jrusalem) elle prit part 
un soulvement de la Gaule contre les Romains, puis, se ravisant, elle
aida Crales  pacifier les nations rvoltes, mais, plus tard, en 85,
elle essaya d'exciter une nouvelle insurrection, fut prise par Rutilius
Gallicus, conduite  Rome, et figura comme captive dans un triomphe. Ce
fut le coup de grce port aux dernires esprances qu'entretenaient les
Gaulois, nanmoins la religion druidique ne prit pas encore puisqu'il
faut se rendre au VI sicle pour la voir disparatre. La guignole
rsista tout de mme.

Clovis, arrivant de la Germanie avec ses Francs, remportait la victoire
de Tolbiac en 496 et bientt fondait dans la Gaule, o se mlaient dj
tant de nations diverses, ce royaume de France qui devait subsister
durant une longue srie de sicles.

Pour revenir  la fte du gui et sa transformation en guignole, il n'y
a qu' voir ce qui en reste encore aujourd'hui. Si l'histoire des quinze
ou seize derniers sicles est muette  ce sujet c'est  cause de la
dplorable habitude qu'elle a de confiner ses rcits aux palais des rois
et aux chteaux des grands, mais c'est de l'histoire bien relle et bien
vivante que cette coutume traversant les ges pour arriver jusqu' nous!

A la place du chne sacr, du gui, de la faucille d'or que nos pres ont
oublis avec le paganisme, la vertu de la charit s'est fait
l'inspiratrice de l'antique solennit rajeunie, de sorte que nous
recueillons des aumnes pour les pauvres en clbrant, comme les
Gaulois, l'aurore de la nouvelle anne.

Le dernier jour de dcembre nous chantons la guignole. Je me demande
depuis quand cela a lieu le 31, puisque la date ancienne devait tre,
sous les druides, le 21 dcembre et, de par le christianisme, le 25,
jour de Nol. La rforme du calendrier (1582) qui reporte le
commencement de l'anne au premier janvier, a-t-elle induit nos gens 
dplacer la dmonstration de manire  l'amener au 31 dcembre? C'est
possible.

                                  *
                                 * *

Puisque j'approche ici du Canada, laissez-moi vous mettre sous les yeux
ce que M. Joseph-Charles Tach crivait eu 1863 dans les _Soires
Canadiennes_:

Ce mot _La Ignole_, dsigne  la fois une coutume et une chanson,
apportes de France par nos anctres; elles sont aujourd'hui presque
entirement tombes dans l'oubli.

Cette coutume consistait  faire par les maisons, la veille du jour de
l'an, une qute pour les pauvres (dans quelques endroits ou recueillait
de la cire pour les cierges des autels) en chantant un refrain qui
variait selon les localits, dans lequel entrait le mot _La Ignole,
guillone, la guillona, aguilanleu,_ suivant les dialectes des diverses
provinces de France o cette coutume s'tait conserve des anciennes
moeurs gauloises.

M. Ampre, rapporteur du _Comit de la langue, de l'histoire et des
arts de la France_, etc., a dit, au sujet de cette chanson: C'est un
refrain, peut-tre la seule trace de souvenirs qui remontent  l'poque
druidique.

Il ne peut y avoir de doute sur le fait que cette coutume et ce refrain
aient pour origine premire la cueillette du gui, sur les chnes des
forts sacres, et le cri de rjouissance que poussaient les prtres de
la Gaule druidique _Au gui l'an neuf_ quand la plante bnie tombait sous
la faucille d'or.

Dans nos campagnes, c'tait toujours une qute pour les pauvres qu'on
faisait, dans laquelle la pice de choix tait un morceau de l'chine du
porc, avec la queue y tenant, qu'on appelait _l'chigne_ ou la
_chigne_. Les enfants criaient  l'avance en prcdant le cortge: _La
Ignole qui vient!_ On prparait alors sur une table une collation pour
ceux qui voulaient en profiter et les dons pour les pauvres.

_Les Ignoleux_, arrivs  une maison, battaient devant la porte avec de
longs btons la mesure en chantant: jamais ils ne pntraient dans le
logis avant que le matre ou la matresse de la maison, ou leurs
reprsentants, ne vinssent en grande crmonie leur ouvrir la porte et
les inviter  entrer. On prenait quelque chose, on recevait les dons
dans une poche qu'on allait vider ensuite dans une voiture qui suivait
la troupe; puis on s'acheminait vers une autre maison, escorts de tous
les enfants et de tous les chiens du voisinage, tant la joie tait
grande... et gnrale!

Non loin de Chteauneuf, dans le Perche, existe le hameau de Guilandru;
les localits des environs rappellent des noms de druides et de chnes.

Dans le Perche, aujourd'hui, les enfants vont, au 1er janvier, chercher
leur eguilan. On dit aussi aguilan.

Voici la chanson de _La Ignole_, telle qu'on la chantait encore en
Canada, il y a quelques annes, dans les paroisses du bas du fleuve
d'aprs M. Tach:

         Bonjour le matre et la matresse
         Et tous les gens de la maison,
         Nous avons fait une promesse
         De v'nir vous voir une fois l'an.
         Une fois l'an ce qui n'est pas grand chose
         Qu'un petit morceau de chigne.

         Un petit morceau de chigne
                  Si vous voulez
         Si vous voulez rien nous donner
                  Dites nous l.
         Nous prendrons la fille ane,
         Nous y ferons chauffer les pieds!
                  La Ignole! La Ignole!
         Pour mettre du lard dans ma poche!

         Nous ne demandons pas grand chose
                 Pour l'arrive.
         Vingt-cinq ou trente pieds de chign
                 Si vous voulez.
         Nous sommes cinq ou six bons drles,
         Et si notre chant ne vous plat pas
         Nous ferons du feu dans les bois,
                 Etant  l'ombre,
         Ou entendra chanter l'coucou
                 Et la colombe!

Le christianisme avait accept la coutume druidique en la sanctionnant
par la charit, comme il avait laiss subsister les menhirs en les
couronnant d'une croix. Il est probable que ces vers tranges,

              Nous prendrons la fille ane,
              Nous y ferons chauffer les pieds!

sont un reste d'allusions aux sacrifices humains de l'ancien culte
gaulois. Cela rappelle le chant de Vellda dans _Les Martyrs_ de
Chateaubriand: Teutats veut du sang.... au premier jour du sicle...
il a parl dans le chne des druides!

                                  *
                                 * *

A Berthier (en haut) et dans les cantons de l'Est on trouve la mme
pratique avec ces vers:

                 Rossignolet du vert bocage
                 Rossignolet du bois joli,
                 Eh! va-t-en dire  ma matresse
                 Que je me meurs pour ses beaux yeux.

                 La guignole, la guignoloche!
                 Mettez du lard dedans ma poche
                 Et du fromage sur mon pain,
                 Je reviendrai l'anne qui vient.

Tout cela est incohrent et atteste des allitrations, des
interpolations, des additions sans suite ni rime aucune, Comme le peuple
en chante sans raisonner et sans respect pour la tradition.

L'air sur lequel se chantent ces fragments consiste en quelques phrases
musicales sur lesquelles la _posie_ s'ajuste tant bien que mal, tantt
sur l'une tantt sur l'autre de ces phrases, sans ordre rgulier, dit
M. Ernest Gagnon qui a not la musique de ces couplets dans les
_Chansons populaires du Canada_, un recueil dont on ne dira jamais trop
de bien.

                                  *
                                 * *

Plaons ici deux ou trois petites notes, en passant:

La _Ignol_ me semble une corruption de _Guignole_, tout simplement
puisque ce mot rappelle la branche du gui. J'ai toujours entendu dire
_La Guignole_ et cela remonte  cinquante ans.

Dans la Belgique existe encore de nos jours la pratique d'aller en
chantant par les maisons et qutant pour les pauvres. La coutume s'est
propage en Espagne  la suite de l'occupation des Pays-Bas au XVIe
sicle et, comme un Espagnol ne chante jamais sans guitare, la chose a
pris la forme d'une srnade tant il est vrai que chaque peuple ajoute
son contingent d'excentricits aux habitudes nouvelles qu'il contracte.
Sur un champ de bataille o les Espagnols avaient prouv des pertes
considrables, on ramassa, dit-on, seize mille guitares.

Dans les districts des Trois-Rivires et de Montral, la guignole tait
populaire il y a cinquante ans. L'est-elle encore? Le temps me manque
pour m'en informer. Nous y reviendrons l'anne prochaine.

En France, dans le Vendmois, tous les enfants courent les rues, le
premier jour de l'an, et disent  ceux qu'ils rencontrent: Donnez-moi ma
_gui l'an neu_. Dans le Maine, le peuple court aussi les rues la nuit
qui prcde le premier jour de l'an, chante des chansons aux portes des
particuliers, et les termine par demander quelque chose pour la _gui
l'an neu._ (C. Leber: _Collection de pices relatives  l'histoire de
France._ Cit par Ernest Gagnon.)

_L'Illustration_ de Paris, 1855, a un article sur _La Guillanne_, dont
M. Gagnon reproduit les lignes suivantes: La guillanne, _gui, l'an
nou_, gui! l'an neuf! se fait de la manire suivante, dans les contres
mridionales (de la France). Le 31 dcembre au soir des groupes
d'enfants, jeunes gens, de mendiants vont,  la lueur d'un flambeau, de
porte en porte, aussi bien dans les campagnes que les villes, quter un
prsent en l'honneur de l'an nouveau, en entonnant des complaintes ou
lgendes en mauvais franais, finissant toutes par ces mots ou par des
quivalents: donnez-nous la guillanne! Les prsents qui leur sont
accords consistent quelquefois en monnaie, le plus souvent en
provisions de bouche, fruits, viande de porc, etc. Voici une des
lgendes chantes par les quteurs:

                    Le fils du roi s'en va chasser
                    Dans la fort d'Hongrie,
                    Ah! donnez-nous la guillanne,
                    Monseigneur, je vous prie!
                    .............................

La suite de la chanson n'a aucun rapport  la guignole, pas plus que
le fils du roi et la fort d'Hongrie. En tout pays les guignoleux
introduisent de ces interpolations qui donnent une allure baroque aux
chants populaires.

M. Ernest Gagnon ajoute sa propre note aux auteurs qu'il cite: Tous les
crits que j'ai pu consulter s'accordent  donner une origine gauloise 
la coutume et aux chansons dsignes  la fois par ce mot de Guignole
ou Guillanne. Aujourd'hui encore dans l'ancienne province du Perche,
d'o sont venus les anctres d'un grand nombre de familles canadiennes,
on appelle les prsents du jour de l'an: _les guilas_. Or, la coutume
druidique tant de distribuer le _gui de l'an neuf_ par forme
d'trennes, au commencement de l'anne, il est vident que de l vient
ce nom de _guilas_ (ou _guilables_ comme on dit  Chartres) donn aux
cadeaux du jour de l'an.

M'aidant toujours des tudes de notre distingu compatriote, M. Ernest
Gagnon, je relve le fait que dans le voisinage de Bordeaux il existe
des vestiges de cette coutume druidique--la recherche du gui. Des
jeunes gens, bizarrement vtus vont en troupes, le premier janvier,
couper des branches de chnes, dont ils tressent des couronnes et
reviennent entonner des chansons qu'ils appellent _guilanus_. Il en est
de mme parmi les peuples du Holstein, en Allemagne, qui appellent le
gui _marentaken_, rameau des spectres. Les jeunes gens y vont, au
commencement de l'anne, frapper aux portes et fentres des maisons eu
criant: _guthyl!_ (gui). (M. Clavel: _Histoire des Gaules_.)

On ne saurait douter que le mot celtique _ghi_ soit le mme que notre
gui. Par exemple, il y a erreur lorsque l'on affirme que les Gaulois
criaient en signe de rjouissance _Au gui, l'an neuf!_ car il y a la
trois termes de pur franais, et le franais avait encore mille ans 
attendre pour venir au monde lorsque Jules Csar envahit les Gaules. Il
est certain aussi que les druides saluaient dans leurs acclamations
l'anne qui s'ouvrait. Alors ils le faisaient en langue celtique. Disons
donc qu'ils prononaient _Ah ghi bliadhna r!_ qui est pour nous _Ah!
gui, nouvelle anne_. Les souhaits du jour de l'an s'exprimaient ainsi:
Bliadhna mhath r dhuibh. Retenez cette petite phrase par coeur pour les
prochaines visites du jour de l'an.

Lorsque vous chantez:

                      La bonne aventure,  gu!
                      Gu, gu! la faridond!

vous redites le fameux _Ah ghi_, de nos anctres de la
quatre-vingt-dixime gnration.

                                  *
                                 * *

Au solstice d'hiver, les druides, les prtresses et le peuple gaulois
entouraient le chne symbolique et en dtachaient les branches du _ghi_
 l'aide de la faucille d'or: ils taient loin de souponner que, vingt
sicles plus tard, quelques strophes chantes dans une langue nouvelle
(le franais) par une troupe de campagnards ou de citadins, au milieu
des neiges et des frimas d'une contre perdue au del des mers, serait 
peu prs tout ce qui resterait de leurs rites et des dogmes clbres
qu'ils professaient.

Il ne nous reste pas un grand nombre de coutumes du temps de Brennus, de
Csar ou mme de Charlemagne. La langue de nus pres les Gaulois, a pri
presque tout entire. N'est-il pas tonnant que de simples couplets,
quelques amusements, une lgende, un bout de croyance, toutes choses
futiles  ce qu'il semble se conservent  travers les ges et voient
natre, puis disparatre successivement les moeurs, les habitudes, le
langage, les institutions, le costume, le mode d'existence de la race 
laquelle ils sont attachs!

Qu'est devenue la langue celtique que nous parlions il y a deux on trois
mille ans? Elle s'est rfugie dans un coin de la Bretagne, en Irlande,
au pays de Galles, dans les montagnes de l'Ecosse--et encore n'est-on
pas bien certain que les dialectes enracins sur ces divers points de
l'Europe correspondent exactement  celui dont on a fait usage dans la
grande Gaule, surtout aux environs de Chartres.

O sont les demeures, la religion, les armes, les vtements des
compagnons de Brennus, de Vercingtorix ou de Mrove? Personne n'en a
gard le souvenir et nous n'en connaissons que ce qui nous est enseign
par les crivains de l'poque.

Mais une chanson reste! Un jeu populaire rsiste aux assauts du temps.
La guignole a ses quarante sicles, comme les pyramides d'Egypte.

Nous tenons des vieux Gaulois l'habitude de clbrer les journes les
plus courtes et les plus longues de l'anne solaire, le 1er janvier et
la Saint-Jean, deux ftes paennes que le christianisme a transformes
en les pousant.

Les feux allums par les druides  l'occasion du plus long jour de
l'anne s'allument encore  prsent dans les lieux d'o sont sortis les
premiers Canadiens. Lorsque nous chmons la Saint-Jean-Baptiste, il a
dans la Beauce, le Perche, la Normandie, la Lorraine, le Poitou, des
Franais et des Franaises qui dansent autour des chauds bchers
flamboyants au milieu des campagnes.

M. Adlard Boucher, de Montral, crivait  M. Ernest Gagnon en 1805:
Je suis loin d'oublier la Ignole, qui se prononce ici,
universellement, _Guignole_. Malheureusement, toutes mes dmarches,
jusqu' prsent, n'ont abouti  rien d'utile. Tout le monde sait les
premiers vers, rien de plus. L'usage a pass  Montral comme  Qubec.
Jadis ce chaut tait suivi de qute en faveur des pauvres de la
localit. Aujourd'hui les chanteurs se constituent eux-mmes les pauvres
et transforment en copieuses libations les aumnes qu'ils russissent
encore  prlever sur leurs dupes. Ce secret dvoil a refroidi, comme
vous pouvez, bien le penser, les sympathies des coeurs charitables et,
aujourd'hui, artistes et pauvres exploitent avec un mince succs La
Guignole.

M. Gagnon ajoute: Cette coutume traditionnelle de _courir ta Ignole_,
si bien dcrite par M. Tach, finit par perdre beaucoup de son
caractre. Il y a une vingtaine d'annes (vers 1844), le maire de
Montral donnait  des jeunes gens, la Veille du jour de l'an, des
permis de courir la Ignole, sans lesquels on s'exposait  avoir affaire
 la police. Cette mesure de prcaution n'empchait pas toujours les
dsordres. Lorsque, par exemple, deux _Guignoles_ se rencontraient,
pour peu qu'on se fut gris en chemin, il y avait bataille, et les
vainqueurs grossissaient leurs trsors du butin des vaincus.

C'est comme les fameuses ftes des paroisses qu'il a fallu abolir il y a
cent ans  cause des excs auxquels ces runions donnaient lieu.

Dans la valle de l'Ottawa nos compatriotes seraient donc plus sages que
leurs devanciers de Qubec on de Montral? Ils ont organis les choses
d'aprs une constitution svre qui ne permet ni les carts blmables ni
les fantaisies particulires. Toutes les villes de cette rgion se
livrent au plaisir de faire la charit le 31 dcembre aux accords de
l'antique chansonnette, et cela avec un dcorum, une tenue sage qui
n'excluent nullement la gaiet.

Les anciennes coutumes sont toujours bonnes  conserver: si parfois
elles perdent de leur charme par suite d'un abus quelconque il est
facile de les ramener  l'ordre et de leur rendre le prestige disparu.

Avec ma curiosit ordinaire, j'ai voulu savoir si nos annales
historiques canadiennes mentionnent la guignole--mais je n'ai rien pu
dcouvrir  ce sujet. Pourtant la fte existait puisqu'elle s'est
perptue jusqu' nous. Il en est ainsi de plusieurs coutumes dont les
vieux rcits ne parlent pas vu que c'tait chose entendue et comprise,
telles la tire de la Sainte-Catherine, les croquignoles, les gretons, le
gteau des rois, la bndiction du pre de famille au jour de l'an et
les pluchades de bl d'Inde. Eu revanche il a t gard bonne note des
visites du jour de l'an, de la qute de l'Enfant Jsus, du rveillon de
Nol, des promenades en carioles, des Jours Gras, de la Mi-Carme, de la
plantation du mt de mai, des feux de la Saint-Jean-Baptiste et du petit
poisson de Trois-Rivires.

N'allez pas croire que le sujet est puis. Je vous en dirai autant et
du nouveau dans douze mois.




                        LES PIERRES QUI CHANTENT


EN 1882, un champenois du nom de Baudre faisait une tourne parmi nous,
exhibant des morceaux de pierre suspendus  une corde et dont il tirait
des airs fort jolis en les frappant des deux mains avec d'autres
cailloux. Je lui fis dans la presse la rclame suivante:--

Les proverbes s'en vont.

Hier, nous disions: malheureux comme les pierres, mais c'tait une
illusion de nos sens abuss: les pierres ne sont pas  plaindre--elles
chantent--je les ai entendues.

Vous allez dire que je badine. Pourquoi donc? Parce que je viens jeter
des pierres  vos vieux proverbes, dont la plupart sont dmods  faire
peur?

Eh bien! les pierres chantent, prenez-en votre parti et coutez leur
musique.

Par exemple, je vous prviens que ce n'est point un piano que vous allez
entendre. C'est beaucoup mieux et, de plus, c'est un joujoux qui ne se
fabrique pas en vingt-quatre heures. M. Baudre a mis vingt-quatre annes
 rassembler les pices de son instrument et c'est le seul qui existe--
moins que les hommes des temps primitifs, nos cousins d'il y a six mille
ans, n'en aient enfouis de semblables dans les grottes du Caucase. Si le
secret en a t perdu, c'est la faute...  Papineau. En tout cas, M.
Baudre l'a retrouv.

Ce chercheur trange procde d'aprs une ide simple mais difficile 
excuter.

Une pierre frappe d'un marteau rend un son. Ayez des pierres qui
rpondent  chaque note de la gamme et vous ferez de la musique.

Le silex ou caillou, ou pierre  fusil, est trs dur et trs rsonnant.
Suspendu par un fil et heurt  l'aide d'un autre caillou, il dgage une
vibration pntrante, non pas rude, qui se rpand, nette et claire, dans
la salle la plus spacieuse. Il ne s'agit que de taper dessus--et vos
pianos ne demandent plus qu' se cacher.

Pour arriver  monter sa gamme, M. Baudre a fouill une montagne, une
plaine, que sais-je! Sur dix mille silex il en trouvait un qui rpondait
 la note voulue. On parle de la patience des Chinois, allons donc!
c'est de la Champagne que nous vient le vrai, le seul, l'unique
phnomne de ce genre.

Saviez-vous que certaines pierres rondes sont insensibles  la mlodie?
Shakespeare soutient qu'il faut se dfier d'un homme qui n'aime pas la
musique. Disons  notre tour: Il y a un mauvais caractre dans la
pierre ronde. Confions-nous au silex allong, ni plat, ni droit, ni
mince, ni gros. D'ailleurs, cherchez, et au bout de vingt-quatre ans,
vous aurez mis vos pices d'accord.

Le son ne se produit pas galement le mme dans toutes les parties de la
pierre. Certaines espces donnent jusqu' trois notes. Il faut les
assortir de manire  leur toucher le coeur. Des pierres qui chantent
doivent avoir un coeur.

M. Baudre a aussi du coeur, et beaucoup et de l'imagination  revendre.
Il nous affirme que sa musique tait celle des hommes des premiers temps
du monde--avant le dluge. Ceux qui taient dans l'arche de No ne nous
en ont rien dit, mais j'y crois fermement. Notre inventeur a pour lui la
lgende du silex, ce premier outil de nos grands-pres. Reste  savoir
si, ds cette poque, ou jouait les compositions de Rossini et d'Auber.
Ce qui est certain c'est que la tyrolienne de _Guillaume Tell_ et un
passage des _Diamants de la Couronne_, interprts par M. Baudre,
rendent des points  nos artistes.

La statue de pierre de Memnon, que les historiens de l'antiquit ont
voulu nous faire prendre pour une musicienne, n'tait qu'une flte 
trois trous  ct de ces joyeux silex qui forment tout un orchestre. Je
parie ma plume-fontaine que l'idole des Egyptiens n'a jamais chant
_Vive la Canadienne_ avec un brio, un lan, un feu comparables  ces
cailloux--mais aussi ce sont des pierres  feu--et elles nous viennent
de la Champagne, du pied mme des vignes qui nous ont transmis avec le
got du vin celui de la pierre  fusil. Dans ce monde, tout ce tient,
n'est-ce pas?

Si vous voulez m'en croire, lecteurs, vous irez les entendre. C'est la
premire et dernire fois que vous aurez devant vous des pierres qui
chantent. Cet instrument si laid devient de toute beaut quand il nous
parle  l'oreille. Vous aurez, sous forme de causerie, une intressante
explication que M. Baudre excelle  glisser entre chaque morceau de son
rpertoire musical.




                              AU PROTE


Sapristi! ne corrigeons rien!
Plus je corrige, plus je gte.
Je suis fait d'une telle pte
Que j'en reste au premier moyen.

Je ne retouche point ma prose;
L'imprimeur s'en applaudira.
Quant  mes vers, jamais je n'ose
Les allonger d'un errata.

Ainsi, vos alarmes sont vaines.
Passez la brosse l-dessus
Et pardonnez-moi mes fredaines,
Car je n'y retournerai plus.




                            LE NOM DES MOIS


IL y avait une fois un petit garon qui demandait  son pre la
signification du mot novembre; il reut cette rponse:

--C'est emprunt  la langue latine; cela veut dire neuvime mois de
l'anne.

Mais l'enfant se mit  rire et dit:

--Je sais compter; c'est le onzime mois.

Le pre se trouva un instant interloqu, puis il expliqua que, dans
l'ancien temps, l'anne commenait avec le mois de mars.

Autre question le lendemain:

--Papa, que veulent dire, les mots fvrier, mai, aot? Cette fois, on
eut recours au grand dictionnaire, la bote  surprise par excellence.

Fvrier est la corruption d'un terme qui, chez les trs anciens Romains,
dsignait une srie de ftes, appeles expiation, purification, que
sais-je! Les _februares_ taient surtout marques par des sacrifices
pour apaiser les dieux infernaux et les rendre propices aux morts.
_Februare_ veut dire purifier. Les lettres b et v sont souvent prises
l'une pour l'autre dans notre langue, de sorte que fvrier est sorti
de _februarius_, et nous sommes trs contents de possder cette
expression qui n'as pas de sens pour nous. Les dieux de Numa Pompilius
doivent nous trouver drles sous cette appellation mortuaire!

Mai vient de _maus_, qui provient de Maa, la mre de Mercure; d'autres
disent que ce mois tait consacr aux vieillards (majores), comme le
mois de juin tait attribu au jeunes gens (juniores). Nos sommes bien
heureux d'apprendre tout cela!

Aot, c'est tout simplement Auguste mal prononc et encore plus mal
crit. Le mois d'Auguste, empereur romain, un monarque que l'on a retir
de la circulation depuis prs de dix-neuf cents ans. Je voudrais le
ressusciter un instant pour lui entendre prononcer son nom  notre mode:
a-ou, a-ou, a-ou.

Singulire machine que le calendrier!

Le mme petit aron disait aussi:

--Papa, comment expliquez-vous le mois de Janvier?

Il faut reculer de trois mille ans pour rpondre  ceci. Le dfunt Janus
avait laiss une grande rputation en Italie, et passait pour avoir t
le fils d'Apollon, lorsque Romulus lui leva un temple dans lequel sa
statue montrait deux visages, regardant eu arrire et en avant. De
_Januarius_ nous avons fait _January_ et Janvier, ce qui n'est pas
malin, mais cela manque d'actualit dans notre milieu.

Le dieu Mars, un guerrier, a aussi son mois. Durant des sicles on s'est
demand pourquoi. Est-ce  cause des quinoxes du printemps? Nul ne
pourrait nous renseigner. En mars 1885, nos volontaires sont partis pour
combattre Riel et c'est alors seulement que la chose s'est explique. Ce
hasard tait attendu depuis le dbarquement du pieux Ene  Carthage, ou
ailleurs, car les auteurs ne s'accordent pas sur la localit o il a
plant sa tente.

--Et Juillet, papa, est-ce Romo et Juliette?

--Hlas! dit le pre, c'est Jules Csar, comme qui dirait Napolon. Il
faut que nous soyions rudement arrirs pour en tre encore  ce
bonhomme. Le mois de Jules, mon fils! Que tu dois te trouver heureux
d'crire pendant trente jours le nom de Juillet, qui veut dire Jules
parce que Csar se nommait Julius!

Sans se dcourager, l'enfant continua:

--J'ai calcul que le dixime mois tombe en Octobre, qui pourtant veut
dire huitime mois; et dcembre, qui signifie dixime, est le douzime.
C'est un peu ml.

--Tu as raison, mon fils, tout cela est de travers; que veux-tu que j'y
fasse! Le monde marche  bquilles.

Trs surpris, l'enfant s'apert qu'il embarrassait son pre, et il se
crut savant ou en train de l'tre.

--Septembre ne veut-il pas dire septime mois?

--Assurment. Tu sais, nanmoins, que c'est le neuvime. Eh bien es-tu
satisfait  prsent?

Le pre n'avait jamais fait ces observations. Elles le surprenaient et
il en souriait en tournant les pages du dictionnaire.

--Alors, reprit l'enfant terrible, nous radotons douze fois par anne en
prononant le nom des mois?

--Onze fois seulement, car avril vient d'_aprilis_ qui ouvre, parce
que, en cette saison, la terre s'ouvre pour recevoir les semences. Voil
ou nous en sommes, aprs trois, quatre ou cinq mille ans de travail et
de dpense d'esprit; nous avons russi  nommer avec -propos l'un des
mois du calendrier! Si jamais nous arrivons  les baptiser tous
correctement, il faudra user bien des sicles--et  ce compte la fin du
monde est loin.




                              VERS D'ALBUM


Vous qui passez, joyeuse et belle,
Par le sentier de vos vingt ans,
Et qui promenez l'tincelle
      A travers champs,

Vous pouvez tre impitoyable
Pour ceux qu'attire votre esprit;
Rendre la victoire durable
      Par un crit------

Mais non! vous n'tes pas coquette,
Cela se voit, je le sais bien.
Ce que je dis, c'est en pote:
N'en croyez rien.





                             TOUS CHINOIS!


COMBIEN sommes-nous de blancs dans l'Amrique du Nord? Quel nombre de
Chinois faudra-t-il pour nous absorber?

Les Etats-Unis et le Canada n'ont, ensemble, que 70 millions d'mes,
tout au plus.

La Chine renferme 300 millions d'tres humains, assure-t-on. Il
suffirait d'une petite migration de 50 millions de faces jaunes pour
nous enfoncer jusqu'au cou, ne laissant que la tte au-dessus de l'eau.
Et il resterait encore dans le Cleste Empire de bons mnages... qui
enverraient des colonies  l'Amrique du Sud.

Nous pourrions bien un jour devenir Chinois.

N'avons-nous pas du terrain en abondance? Cent millions d'hommes ne le
couvriraient point. La Chine est comble. Elle tend  se dgonfler... et
consquemment le Chinois se dirige sur nous.

Que ferons-nous de lui? ou plutt que fera-t-il de nous? car il sera le
matre, cela va sans dire.

Invasion sur toute la ligne!

Il faut, dit-on, repousser la race mongole, la chasser, lui fermer nos
territoires.

Arrtez! Depuis deux sicles nous cherchons  ouvrir la Chine  notre
commerce. Pourquoi ne pas admettre les Chinois parmi nous, puisque nous
voulons que ce peuple nous reoive chez lui?

Mais, s'crie-t-on, le Chinois vit trop conomiquement: et il se
contente d'un salaire beaucoup moindre que celui des blancs.

Alors, c'est nous qui sommes dans le tort. Nous dpensons trop; nous
avons des exigences ruineuses.

Oui, c'est cela, la lutte va se faire entre notre civilisation t celle
des races jaunes. Si l'Amrique admet ces dernires il est facile de
voir que nous seront crass. Tous Chinois, je vous le dis!

Un bout de comparaison. Les Sauvages qui habitaient notre Canada 
l'poque de sa dcouverte taient clairsems, attendu que les familles
qui vivent de chasse demandent de vastes espaces pour s'approvisionner.
Nous sommes venus nous tablir au milieu d'elles, mettre leurs terres en
culture et former des villes. Notre envahissement tait irrsistible.
L'homme rouge a recul--il a pri. Nous nous contentons de peu d'espace
mais nous sommes nombreux et le malheureux Sauvage touffe  nos cts.

Maintenant, c'est  notre tour de plier nos tentes ou de subir le joug.
Ce que nous tions pour les nomades que nous avons supplants, les
Chinois le sont  notre gard. Exigeant moins de place, ils peuvent se
grouper en plus grand nombre sur un point donn. Vivant sans luxe, ils
dpensent moins que les blancs. Imbus d'une ide nationale trs tenace,
ils s'entr'aident partout et en toute occasion. Qu'allons-nous devenir
devant ces moyens formidables? Sera-ce le jaune ou le blanc qui
l'emportera?

Chinois! tous Chinois, je le rpte!

L'Amrique du Nord est prsentement aux Anglais, aux Espagnols, aux
Irlandais, aux Ecossais, aux Franais, aux Allemands aux Ngres--mais
nous sommes tous diviss.

Que ferons-nous en prsence de la mare montante des fils du Soleil?
Nous nous livrerons  des plaintes amres... et aprs?

Aprs, nous aurons le vote chinois, le costume chinois, la cuisine
chinoise, les moeurs chinoises, les lois chinoises.

Ces affreux magots de la Chine s'empareront du continent. On les
entendra chanter:

                          Bonhomme, bonhomme,
                     Tu n'es pas matre en ta maison
                          Quand nous y sommes!

Ils viendront par la Colombie anglaise, par le Saint-Laurent, par la
baie d'Hudson! Les enfants de Japhet seront subjugus. Sem rgnera. Nous
serons pris entre les descendants de Cham, ngres indolents, et les
Chinois industrieux. La balance penchera vers ces derniers.

Tous Chinois, et pour toujours!




A D'ANCIENS AMIS ELOIGNS


Un mot de vous franchit l'espace,
Et vient rveiller tout mon coeur.
L'amiti reprend sa fracheur.
Ah  qu'un bon souvenir dlasse!

O sont nos plaisirs d'autrefois?
Perdus au fond de la mmoire,
Uss comme une vieille histoire,
Dpossds comme les rois.

Notre existence est couronne
Par l'oubli de nos compagnons.
Sitt que nous nous loignons
Chacun peut compter double anne.

Le voile qu'a jet le temps
Sur l'ge de pure tendresse
Vous l'enlevez avec adresse
Et je revois notre printemps.

Je vous revois, en plein automne,
La tte jeune et le teint frais.
Je ne vous connais d'autres traits...
Vous ignorez que je grisonne.




                              LES ENCANS


           C'tait pendant l'horreur d'un dmnagement,
           Mes cheveux grisonnaient devant plus d'un problme.
           Faire avec un vieux meuble un neuf appartement
           Est une tche immense, absurde tout de mme,
           Mais j'avais entrepris de la mener  bien
           Et je tirais des plans comme un bon Canadien.

ALLONS! je fais des vers--qu'on me les pardonne--certaines choses sont
si difficiles  raconter que la prose s'y adapte mal. Par mouvement
naturel je pince la rime et la phrase  articulation dans ces heures-l.
J'en suis sur les encans. Le mois d'avril,  Ottawa nous en a montr de
toutes les couleurs. Cela continue au moment o j'cris, le 5 mai; de
plus les dmnageurs roulent de par la ville et l'on dirait que le bazar
du Temple promne ses friperies autour de nos poteaux de tlgraphe.

Ceux qui trimballent ainsi leurs cliques et leurs claques ne sont pas au
bout du plaisir aprs tre entrs dans une maison nouvelle. On dmnage,
mais il faut emmnager et, avant que cette deuxime opration, bien ou
mal conduite, soit  moiti accomplie, des voix plaignardes s'lvent de
plusieurs points de logis:

--Au prochain encan nous verrons s'il n'y aurait pas moyen de se
procurer ceci et cela, qui nous manque.....

Remarquez que ceci et cela ne manquaient ni dans la demeure que l'on
vient de quitter ni dans celles d'autrefois--mais  prsent a manque,
quoi.

On va donc acheter des vieilleries pour combler un vide inattendu. Le
mobilier va ainsi augmentant et se dpenaillant tant que dure la
famille, parce que, rgle gnrale, personne ne veut se dnantir de ses
reliques, et aussi parce que tout le monde frquente les encans.

Pour avoir toujours du neuf, il faudrait trop d'argent, voyez-vous,
considrant nos moyens. Lorsqu'il n'y a pas d'encan  l'horizon, les
mnagres se rabattent sur les magasins rguliers, et le flambant neuf
qu'elles s'y procurent est souvent mal reu dans la maison. Les vieux
meubles font les gros yeux aux merveilles de la mode et de l'industrie
perfectionne. Papa et maman tiennent  rester en bons termes avec leur
anciens commensaux--les chaises, les bahuts, les tables--aussi ils ne
s'empressent pas de multiplier les modles du jour  ct de ces
antiquailles tant aimes. Les encans sont apprcis en consquence de ce
sentiment. Et puis, c'est bien plus drle que dans les magasins 
vitrines pompeuses et  comptoirs vernis?

Le proverbe qui date de trois sicles au moins nous assure, par exemple,
que en encan se vend autant bran que farine, mais aucun de nous ne
s'applique  lui-mme la philosophie d'un dicton populaire. Les autres,
 la bonne heure! qu'ils prennent garde: ils trouvent toujours moyen de
se faire mettre dedans!

Ce n'est pas pour dire que l'on rapporte infailliblement de la crie
l'objet qui nous attirait tout d'abord. Oh! non!

Plus d'une fois, tel qui cherchait une marmite est revenu avec nue
pendule. C'tait si bon march--et nous nous eu servirons peut-tre si
elle veut fonctionner. Il n'y a rien  l'preuve du raisonnement d'une
personne dont les intentions sont droites.

Cependant, il est question de retourner  la chasse d'une marmite, c'est
une corve pour le coup. Qu'avait-on besoin d'inventer les marmites? On
s'en serait bien pass! Le globe terrestre roulait longtemps et eu bon
ordre avant leur apparition; il circulera dans l'espace nombre d'annes
aprs qu'elles auront disparu, car vous comprenez, elles s'en iront; ces
choses n'ont qu'une dure relative, elles ne sont pas ternelles, la
vogue s'en perd petit  petit... Si nous n'achetions pas de marmite?...
Pourtant, il en faut une, sinon deux. Le malheur est qu'on ne sait quoi
mettre  la place.

             La soupe aux choux se fait dans la marmite,
             Dans la marmit' se fait la soupe aux choux.

Quelqu'un dira: Ce n'est pas si potique que vous noyez. Je trouve, au
contraire, que c'est rempli de charmes. Savoir tirer de toute situation
un rire doux et mme joyeux n'est pas bagatelle. Ceux qui ont pass par
les motions des encans et des dmnagements saisiront,  la simple
lecture de ces lignes, l'excellence de mon systme philosophique,
littraire et commercial. Les grandes crises des peuples se terminent en
chansons--pareillement les maux et tracasseries survenant en l'existence
d'un chacun de nous.

Il y a un ge, ou plutt une poque de la vie, o l'on se plat 
frquenter les encans. Heureux les mortels  qui ce got vient tard. Si
vous le prenez jeune, il vous dominera jusqu'au tombeau.

J'ai connu un homme complaisant, qui se faisait adjuger une foule
d'objets destins  faire le bonheur de ses amis. On les lui payait, on
le remboursait, bien entendu, mais au prix cotant. Rien pour sa peine,
qui tait du plaisir. Il savait acheter de faon que, par son
intermdiaire, nous avions la certitude d'en avoir pour notre argent et
davantage. Un jour, il se trouva  la tte de trente-six brouettes, 
une piastre et quinze sous la pice--ce qui ne payait pas la roue. Il
rangea la marchandise dans la cour de sa maison; les voisins et amis
arrivaient, faisaient leur choix, payaient, le remerciaient--en deux
semaines il n'en restait plus. Voil ce qui s'appelle faire des heureux.
Plusieurs s'taient d'abord moqus de lui; ceux-l furent les derniers 
aller choisir des brouettes--dception! elles taient toutes places!

D'autres sont moins utiles  la socit, mais les encanteurs les
tiennent en haute estime. Ils ont la manie des enchres. Durant la
premire heure de la sance, ils font monter les objets--ensuite ils
se mettent  acheter, cote que cote. C'est ainsi, me dit-on, que
madame Trois-Etoiles devint acqureur d'une plaque de porte sur laquelle
tait inscrit le nom de Joseph Lafleur. Elle expliquait cet achat par le
raisonnement qui suit:

--Ma fille sera bientt en tat de se marier; il ne manque pas de gens
nomms Lafleur... l'un d'eux pourrait fort bien s'appeler Joseph... ma
fille l'pouserait tout comme un autre... Je ne m'y opposerais pas...

Quand les intentions sont droites...

Trs-souvent, c'est le mari qui entre, par accident, ou pour se
dlasser, chez l'encanteur, en revenant du bureau, par exemple. Il ne
pouvait pas ne pas tre tent par les articles qu'il y a vus--et  des
prix fabuleusement bas--presque pour rien.

Tout rcemment, madame Faber avait envoy  l'encan sept ou huit pices
de ferblanterie, inutiles dans sa cuisine.

--On en retirera ce que l'on pourra, se disait-elle; j'en serai
dbarrasse.

Le soir,  six heures, monsieur arrive tout guilleret, tranant  sa
suite les vieilles tasses et les terrines bosseles.

Un astre favorable l'avait conduit juste  point chez l'encanteur, aussi
son choix avait-il t vite fait--et  si bon march!

Lorsque le pavillon rouge flotte  la fentre d'un domicile quelconque,
vous voyez arriver, respectivement, le visiteur curieux qui inspectera
tout, de la cave au grenier, et s'en va  l'heure de la vente; le
visiteur affair qui jette son dvolu sur un article de son got et part
en chargeant une connaissance de le lui acqurir; l'ami de la maison qui
surveille les oprations dans l'intrt de la famille; un jeune mnage
qui a besoin de toutes choses; un vieux garon amateur de gravures; le
bibliophile qui flaire des rarets; des gens dsoeuvrs venant l pour
faire un bout de causerie; la marchande de bric--brac qui va guetter
les bons lots de sa partie--et bien d'autres personnes que vous
connaissez depuis Adam et Eve, car les encans datent de leur temps, pour
le moins.

Remarquez ceci: il n'y a pas d'trangers; tout ce monde s'est dj vu
dans les mmes circonstances.

Pntrez-vous pour la premire fois dans ce cercle, de suite vous tes
signal  l'attention gnrale. Les gens que vous avez rencontrs la
veille ou le matin mme, viennent vous serrer la main comme dans une
rencontre solennelle et importante; on se sent sur un terrain nouveau;
un brin d'initiation est indispensable ds la porte d'entre de cette
franc-maonnerie. Les anciens vous pilotent, vous glissent  l'oreille
certains avis prcieux. Vous apprenez aussi des nouvelles: tout s'est
vendu fort cher au dernier encan chez M. Malapart, mais ne craignez
rien, cette fois, les pronostics sont des plus engageants, l'on vous
avertira, etc. Touchante fraternit; qui compte sans les ruses de
l'encanteur!

Une anecdote dont le hros fut Grin-Lajoie, auteur d'_Un Canadien
Errant_:--c'tait  Ottawa par un avant-midi du mois de juillet. Notre
promeneur s'arrte, fascin  la vue du pavillon portant la double croix
de saint George et de saint Andr qui flotte  la porte d'une grande
maison de belle apparence. Il entre, examine la salle d'entre, parcourt
un tage, deux tages, trois tages; puis, se voyant seul avec sept ou
huit hommes qui circulaient dans le logis et mettaient les chaises en
place, pousettaient les meubles, etc., il tira un livre des rayons de
la bibliothque et se plongea dans la lecture. Au bout d'un assez long
temps, il s'adressa  l'un des hommes et lui dit:

--J'attends que a commence; mais voil midi qui sonne....

--Ah! monsieur, ce ne sera pas avant deux heures.

--Ne trouvez-vous pas que c'est un peu tard?

--Pas du tout--la procession est en marche; elle ne se terminera qu'
une heure.

--Procession? A quel propos?

--La procession des Orangistes. C'est aujourd'hui le glorieux 12
juillet. Ici est le quartier-gnral. A deux heures, l'assemble des
chefs et des comits.

--_Very well, thank you!_

Et il est sortit en regardant de travers le drapeau qui l'avait conduit
dans un sanctuaire orangiste, alors qu'il croyait avoir le bonheur et
l'avantage d'entrer dans une salle d'encan!




                         LE RVE DU CAPITAINE

         (_D'aprs l'anglais de J. A. H. Leeds, de Mgantic_).


NOTRE poque peut se nommer  juste titre l'ge du doute. La
civilisation, avanant toujours, s'est dbarrasse de toute croyance qui
ne se base point sur des faits patents, des choses tombant sous les sens
et dmontrables gomtriquement. On refuse d'abord de croire, puis on
fait une question ouverte de l'vnement et l'on n'accepte de croire
aprs cela que si l'on veut bien se rendre au rsultat de l'preuve
faite. On scrute avec soin, on conteste jusqu' la foi de nos pres; la
prsente gnration va plus loin: elle rejette assez souvent cette mme
foi, afin de ne pas avoir  s'en occuper. Ce sentiment tant devenu
presque gnral, il s'en suit que les histoires de l'autre monde, ou
n'importe quels traits plus ou moins surnaturels ne sont plus considrs
que comme d'absurdes inventions, et ceux qui osent lever la voix contre
cette tendance universelle sont vite accabls de ridicules et de
brocards.

Puisque l'on s'est mis  nier l'existence des spectres, des fantmes,
des revenants de toute nature, en dpit de milliers de tmoignages
classiques et autres, doit-on s'tonner que la croyance aux songes, bien
qu'appuye sur la rvlation, soit de nos jours aussi mal accueillie!

Il existe plus de choses dans le ciel et sur la terre que dans toutes
les conceptions de notre philosophie, a dit Shakespeare.

Il ne manquera pas de gens qui mettront en doute la vracit du rcit
suivant, mais, aprs tout, qu'ils l'envisagent comme bon leur semble:
les faits sont authentiques.

                                  *
                                 * *

Dans le joli petit village de Waterton qui repose douillettement au
milieu des champs de houblon de Kent, Angleterre; dans le salon de l'une
des plus attrayantes maisons de ce groupe de jolies maisonnettes, deux
personnes se disaient adieu.

C'tait le 15 dcembre 1811.

A premire vue, on s'apercevait que c'taient des amoureux.

Si au lieu de raconter une simple histoire, j'crivais un roman, il me
serait facile de vous parler des aimables qualits et des grces de la
jeune fille qui est en scne, comme aussi de vous dcrire les mrites du
jeune homme qui va se sparer d'elle.

Leurs noms taient Annie Lee et Charles-Edouard Howard, capitaine au 47e
rgiment, en partance pour le Canada, car l'attitude des Amricains
annonait des hostilits prochaines.

Le capitaine aimait profondment sa fiance, nanmoins,  son ge,
l'attrait des aventures, surtout chez un militaire, adoucissait en lui
l'amertume de la sparation. Il n'en tait pas ainsi de la jeune fille
dont le chagrin ne pouvait manquer de s'aggraver par une absence
peut-tre d'une longue dure et, en plus, l'anxit particulire  la
situation. La guerre pouvait tre fatale  l'officier. Annie l'implora
d'abandonner le service, parce que, dans sa douleur, elle ne calculait
plus rien et proposait nettement d'adopter le moyen le plus propre  la
consoler.

--Comment! s'cria Howard, vous me conseillez une telle dmarche, mais
j'en mourrais de honte, savez-vous! Ne songeons pas  cela un seul
instant. A mon retour, vous oublierez tout, tout! Nous entrerons chez
nous pour ne plus nous sparer. C'est un sacrifice momentan qui
s'impose  nous, ma bonne amie--nous ne pouvons tre exempts des
obligations ordinaires de la vie--ma carrire me rclame en ce moment.
Patience, courage, au revoir, au revoir.

--N'allez-pas croire, reprit-elle, que j'agisse ainsi par un sentiment
d'gosme, non! Hier encore, ma rsolution tait inbranlable: je devais
supporter courageusement l'absence, mais aujourd'hui tout est chang,
j'prouve les treintes d'un pressentiment funeste. Si vous partez, je
ne vous reverrai plus... vivant.

La conversation roulait sur ce triste sujet, lorsque sonna l'heure de se
sparer. Annie rptait avec instance que tout tait fini et qu'ils ne
se reverraient plus. Le capitaine domptant sa douleur, la quitta baigne
de larmes et sortit la mort dans l'me.

                                  *
                                 * *

L-bas sur les flots bleus de l'ocan, un navire arrt par le calme
plat, se mire  la fois dans les deux abmes qui l'enveloppent de
partout: le ciel et l'eau. Il fait nuit, mais le temps est clair et la
lune resplendit dans la vote cleste. Le capitaine Howard vient de
quitter son cadre, se sentant rveill par un trange travail d'esprit,
et il se promne sur le pont plong dans une profonde inquitude ou
plutt un trouble difficile  analyser. Cette contenance frappa
l'officier de quart qui ne put s'empcher de lui dire;

--Qu'avez-vous donc, capitaine? vous tes morose et abattu  l'extrme.

--Crawford, croyez-vous aux songes?

--Comment, si j'y crois! mais oui, est-ce que je ne rve pas souvent
moi-mme?

--Ce n'est point l ce que je veux dire. Seriez-vous d'opinion, par
exemple, que les rves refltent parfois d'avance des vnements qui
nous concernent, en un mot qu'ils nous prdisent l'avenir?

Un franc clat de rire fut la rponse de Crawford.

Son ami lui tourna le dos, non pas de dpit, mais pensant plutt l'avoir
bless en le supposant capable de pareilles ides. Crawford le laissa
revenir de son ct au cours de sa promenade et, trs amicalement, lui
demanda de s'expliquer.

--Car enfin, dit-il, je ne puis concevoir que vous attachiez quelque
importance aux visions du sommeil.

--Puisque c'est ainsi, je vais vous raconter ce qui m'est arriv.

Et plus gravement:

--Cette nuit, j'ai vu ma fiance.

--Eh bien?

--Je l'ai vue comme je vous vois.

--Quoi de plus ordinaire que ce songe!

--Ah! vous allez comprendre, c'est plus que vous ne devinez. La vision
m'est apparue au milieu d'une nuit pure et calme, dans un lieu que je ne
connais pas, en apparence loin de l'Europe, en tout cas un pays nouveau,
peut-tre celui o nous nous rendons. Au bord d'un large fleuve ou d'un
lac, sous l'ombrage d'un orme magnifique, au pied d'une minence qui
domine au loin les eaux, un homme tait tendu, silencieux immobile,
mort pour tout dire. Je le regardai, il avait un trou de balle dans le
front.

--Allons, mon ami, vous imaginez les choses, c'est la fivre plutt qui
vous tourmente, il faut chasser cela...

--Dtrompez-vous, je n'prouve aucune surexcitation, si je suis sombre
c'est que je rflchis. Cet homme, j'ai voulu le voir de prs dans mon
rve.... c'tait moi! je me reconnus sous la figure de ce cadavre. Alors
ma vision s'embrouilla. Peu  prs, je vis apparatre le cimetire de
Waterton, dans lequel entrait une procession de funrailles. Je reconnus
nombre de mes amis dans cette foule, mais mon attention s'attacha
principalement sur une femme vtue de deuil et qui avait la figure
couverte d'un long voile de crpe. J'tais certain de la connatre, mais
sans pouvoir la nommer,  cause de son voile qui masquait ses traits.
Elle paraissait accable de chagrin. La crmonie se termina. J'entendis
le bruit sourd de la terre qui tombait sur le cercueil. Jugez de ma
stupeur lorsqu'en portant mes yeux sur le couvercle j'y lus ces mots
gravs sur une plaque d'argent: Charles-Edouard Howard, mort le 15
dcembre 1814!

--Vous avez lu cette inscription? vous ne vous l'tes pas fourre dans
la tte, comme on dit gnralement?

--Attendez donc, vous n'tes pas au bout, tout se suit dans ce tableau.
Lorsque les gens furent disperss, la femme vtue de noir resta seule
prs de la tombe et dcouvrit sa figure: c'tait celle d'Annie Lee! Elle
ne pleurait pas, mais toute son attitude respirait la douleur la plus
vive. Je voulus lui parler, la consoler, mes efforts ne russirent qu'
m'veiller. Depuis, je n'ai fait que penser  cela, et pour peu que je
ferme les yeux, ces scnes navrantes s'offrent  mon esprit.

--C'est assez trange, dit Crawford. Cependant, vous devez savoir qu'on
ne doit pas attacher d'importance  ces caprices de l'imagination que
produisent les songes. Soyez donc plus matre de vous et ne vous frappez
point l'esprit de cet vnement bizarre.

--Vous avez probablement raison, mon cher Crawford. Tout de mme la date
fatidique du 15 dcembre 1814 me tourmente. Je l'aurai sans cesse dans
l'esprit.

--D'ici l nous aurons trop  faire pour y penser beaucoup.

--Je voudrais l'avoir dpasse! L'impression que ces chiffres m'ont
cause en les voyant sur mon cercueil me semble ineffaable... Que
va-t-il donc m'arriver, mon Dieu!...

                                  *
                                 * *

Plus tard, les deux officiers furent spars, l'un demeurant dans le
Bas-Canada, l'autre servant sur le lac Ontario, mais l'automne de 1814,
ils se retrouvrent ensemble dans le voisinage de Sacket Harbour,  bord
d'une canonnire charge de faire le guet le long du rivage. La nuit
tait noire, l'air alourdi par des nuages qui annonaient le mauvais
temps; pas un feu sur le rivage; on savait d'ailleurs que l'ennemi ne se
risquait pas de camper si prs des canons de la flotte anglaise.

--Voici bientt trois ans que nous sommes en ce pays, remarqua Crawford,
j'en ai assez pour mon compte. Heureusement que la guerre est  peu prs
termine.

--Nous n'avons pas lieu de nous plaindre. Les aventures et les prils ne
nous ont pas fait dfaut, mais, Dieu merci, tout s'est bien pass. En
plus, nos drapeaux sont victorieux. Yankees, temptes, neige, maladies,
navigation difficile, en avons-nous travers! et sans une gratignure,
ni vous ni moi.

--Oui, rpondit Howard d'un air mlancolique, mais gare  moi! c'est
aujourd'hui le 15 dcembre 1814...

--La journe est assez avance pour que nous la regardions comme passe.
Du reste ds demain, nous rentrerons  Kingston pour n'en plus sortir
que pour notre retour en Angleterre.

--Pauvre Annie! que j'ai hte de lui prouver combien ses craintes
taient mal fondes, et que j'prouverai de joie  lui raconter le rve
fantastique dont j'ai t proccup depuis si longtemps... mais,
ajouta-t-il en se remettant  rflchir, je redoute les quelques heures
qui s'couleront d'ici  demain matin...

Crawford, s'il m'arrive malheur, souvenez-vous, je vous prie, que je
veux tre enterr  Waterton et que vous devez remettre ce bijou 
Annie. Vous y joindrez cette lettre que j'ai crite hier et qui lui
raconte tout ce que vous savez au sujet de mon rve.

--Bah! dit l'autre, il est onze heures et demie du soir, je puis vous
promettre tout ce que vous voudrez, car avant minuit nous aurons  peine
le temps de fumer une pipe, et rien n'annonce le moindre danger.

--A votre aise, mon ami...

Sa phrase fut interrompue par plusieurs voix qui venaient de la terre,
appelant au secours. C'taient des soldats anglais prisonniers de guerre
qui s'taient chapps du camp amricain, aussi  peine cette
circonstance fut-elle comprise que Howard fit mettre la chaloupe  l'eau
et sauta dedans avec deux hommes pour piquer vers le rivage. Il y trouva
quinze Anglais. C'tait deux fois ce que pouvait porter son embarcation,
et il se rsolut  faire excuter deux voyages, restant lui-mme  terre
pour attendre le retour.

Tout alla bien jusqu'au moment o la chaloupe reparut, mais alors une
vole de coups de fusils partant de la falaise fit voir que les
Amricains avaient suivi la piste des fugitifs et les serraient de prs.
La canonnire aussitt se rapprocha en tirant sur la hauteur pour
empcher les Amricains de gner l'embarquement de ceux qui attendaient
la chaloupe. Tous les hommes furent sauvs,  l'exception du capitaine
Howard dont personne n'avait eu connaissance  partir de la minute o
l'ennemi avait ouvert le feu.

Au point du jour, Crawford ramena la canonnire au mme endroit, et ne
voyant aucun indice de la prsence des Amricains, il descendit  terre
pour explorer les environs. Il ne fit pas un arpent avant que
d'apercevoir couch sous un orme  forte ramure, une forme humaine
immobile, et de suite il reconnut le capitaine Howard, lequel avait reu
une balle dans la tte, le seul projectile tir avec succs par les
assaillants de la nuit prcdente.

Crawford, vivement mu et comme frapp de terreur, s'agenouilla pour
prier Dieu, tandis qu'on enlevait le corps.

                                  *
                                 * *

Au mois de juin 1815, le cimetire de Waterton recevait la dpouille
mortelle du jeune et malheureux officier. Le jour o Annie Lee pntra
dans le funbre enclos pour y prier sur la tombe de son fianc, elle
avait dj la mort dans l'me--je veux dire que, ruine par le chagrin,
sa sant dprissait et sa vie ne tenait plus que trs peu  la terre.
La pauvre enfant se prparait  mourir pour aller rejoindre celui
qu'elle avait tant aim.

Crawford, devenu colonel quelques annes plus tard, passait un jour par
Waterton et l'ide lui vint de revoir la tombe de son ami qu'il avait
quitte en juin 1815. Tout le pathtique du rcit qui prcde lui revint
 la mmoire lorsqu'il lut sur deux pierres tumulaires, places non loin
l'une de l'autre, les inscriptions suivantes:

CHARLES-EDOUARD HOWARD _dcd 15 dcembre 1814_.

ANNIE LEE _dcde 15 dcembre 1815_.




                             LA GUIGNOLE

                Air: Sur le grand mt d'une corvette.


La Guignole est  la porte,
  Implorant votre charit,
Donnez, afin qu'elle rapporte,
  Un secours au dshrit.
Nous ne voulons pas de richesse
  Mais seulement un petit peu.
Et que, ce soir, chacun s'empresse:
  Qui donne aux pauvres prte  Dieu.

L'hiver qui met dans la misre
  La veuve ainsi que l'orphelin,
Invoque notre ministre
  Contre la souffrance et la faim.
Inspirez-vous de la tendresse
  Qui nous amne dans ce lieu,
Et que, ce soir, chacun s'empresse:
  Qui donne aux pauvres prte  Dieu.

Comme autrefois, chez nos anctres,
  Nous vous prions, au Jour de l'An,
D'ouvrir les portes, les fentres,
  D'avoir piti de l'indigent,
Secourez-le dans sa dtresse,
  La pauvret vit de si peu!
Et que, ce soir, chacun s'empresse:
  Qui donne aux pauvres prte  Dieu.

Aidez la gat charitable
  Qui va de maison en maison!
Enlevez tout dessus la table,
  Les pauvres en profiteront.
Petits et grands, faites largesse
  A ceux qui n'ont ni feu ni lieu,
Et que, ce soir, chacun s'empresse:
  Qui donne aux pauvres prte  Dieu.




                           LE RTI SANSPAREIL


JE parle cuisine, et l'on verra bien que je m'y entends. Un plat de luxe
vous irait-il? Oui, n'est-ce pas?--surtout aux prix o nous les vendons,
savoir: une souscription au prsent volume. C'est  la porte des
pauvres gens. Prenez la recette:

D'abord, il faut une belle olive, farcie aux cpres et aux anchois,
marine  l'huile vierge; mettez-l dans le corps d'un jeune moineau
dsoss. Celui-ci se montre trs fier de manger des olives de cette
faon particulire. Placez le moineau dans un oiseau de neige, ou un
ortolan, gras, bien en chair, et dsoss.

Mettez l'ortolan dans le corps d'une mauviette dsosse, laquelle se
trouvera farcie de quatre manires, avec des lments divers, mais qui
vont trs bien ensemble.

La mauviette demande  entrer dans le corps d'une grive ou d'un merle,
que l'on choisira selon le volume requis, car il s'en rencontre de
toutes les grosseurs.

La grive se glisse dans une caille bien grasse et juteuse. Dsossez
toujours, cela se comprend.

La caille, enveloppe d'une belle feuille de vigne, quand vous en avez,
se place dans le corps d'un perdreau, rouge s'il en est sous votre main.

Prenez ensuite une bcasse tendre, succulente, bien mortifie, et
confiez-lui le perdreau; elle ne demandera pas mieux que de s'emplir
ainsi.

La bcasse tant entoure de crotes de pain tranches bien minces, vous
l'introduisez dans l'intrieur d'un canard sauvage, que vous choisissez
de la taille voulue.

Le canard va parfaitement dans une poularde dodue, blanche, et savamment
dsosse.

Alors, si vous avez une jeune oie sauvage, grasse et attendrie, ne
perdez pas de temps, enfilez-lui la poularde: c'est classique.

Les poules d'Inde, blanches et charnues, sont assez faciles  obtenir;
ayez-en une, et mettez-lui la jeune oie dans le corps. Rendu  ce point,
vous avez fait une oeuvre de haute cole, mais ce n'est pas encore un
chef-d'oeuvre.

Poursuivez-donc. Il s'agit de se procurer une belle outarde, ce qui
n'est pas rare sur le Saint-Laurent. L'outarde canadienne est peut-tre
la plus belle qui soit sur le globe. Je dsire l'lever au rang de mets
national, et c'est dans ce but que je lui ai prpar les farces dont
vous venez de lire la description. Si vous me dites que j'exige des
tours de force, c'est que vous tes tide et peu instruit des choses de
la cuisine. Un certain degr d'enthousiasme devient ncessaire pour
accomplir les oprations que je vous recommande ici; une bonne dose de
science ou de pratique culinaire n'y gte rien non plus. Etes-vous homme
 bien faire, je suis avec vous. Ah! vous avez cru que, parce que je ne
sais pas la musique, j'ignore la cuisine A d'autres, dnicheur de
merles. Revenons  nos outardes.

La poule d'Inde ayant disparue dans l'outarde, mettez le bloc dans un
pot d'une capacit convenable, avec oignons piqus de clous de girofle,
carottes  votre choix, petits ds de jambon, du cleri, quelques herbes
de votre got--de la mignonnette par exemple--force bardes de lard bien
assaisonnes, poivre, sel, pices fines, coriandre (curry pour les
anglais) et une ou deux gousses d'ail, si vous y tenez, mais l'ail n'est
pas indispensable, et du reste les canadiens ne le tiennent pas en bonne
odeur.

Le pot ainsi prpar doit tre ferm hermtiquement par une couverture
de grosse pte.

--Et maintenant, dites-vous, c'est l'instant de livrer bataille. Feu
partout!

Non pas! Petit feu soutenu seulement! Un four ou un bon pole chauff
avec modration, au mme degr, durant dix heures--voil la chose. Ni
ardeurs ni dfaillances, je vous en prie! Un feu doux, consciencieux,
d'allures rgulires. Ah! n'allez pas commettre... j'allais dire un
dlit grave--en sortant des sages mesures que je vous indique. Parvenu 
la treizime farce, il n'y a plus de badinage.

Au moment de servir, dcouvrez, tirez la pice, dgraissez au besoin, et
dressez sur un plat chaud.

Plus on est de convives plus on gote ce rgal de roi, et le tout est
mang, car le tout est bon. Celui qui trouve l'olive enferm au fond de
tous ces tres mrite les honneurs de la sance. Quant au cuisinier, il
rve d'une renomme universelle, et aspire  tre le reprsentant des
meilleurs rtis, dans un comt de gastronomes.

Ce n'est plus le poulet dit  l'ivoire avec ses larmes de citron sur la
peau, ni la dinde et ses sots-l'y-laisse, ni le chapon pol avec son
jus trop fort, c'est le rti sanspareil combinant tout, absorbant
tout, parlant  l'esprit et rjouissant le palais. Il n'est pas possible
d'tre un mchant homme aprs avoir dgust l'outarde nationale ainsi
apprte. Tout se tient dans la nature. Si ma verve a aujourd'hui plus
de souplesse qu'autrefois, c'est uniquement parce que j'ai piqu une
fourchette dans la glorieuse farce que je viens de vous dcrire. Vive 
jamais l'outarde nationale!




                           VOYAGE DE NOCE


UN proverbe dit: Ne comptez pas sans votre hte. Je vais vous donner
la preuve que c'est chose vritable.

L'aventure est toute frache, mois d'aot 1899. Mais pour commencer,
remontons plus loin.

Isidore Pincemailles avait un pre, un petit frre et une soeur. Le pre
tait parcimonieux, ce qui veut dire prs de ses pices. Le frre tait
industrieux et tenait de son pre pour la restriction des dpenses. La
soeur se laissait vivre et craignait son grand frre Isidore. Bonne pte
de fille.

Voil tout le sujet d'un drame.

Il advint que le pre mourut, que le petit frre mourut aussi, et que la
succession combine des deux personnes chut  Isidore et  sa soeur
Ztulbe--en tout vingt mille piastres, chacun la moiti, libre et franc
du collier.

Isidore conserva la maison paternelle, garda chez lui sa soeur, soigna
la succession en gnral. C'est un grand diable, que cet Isidore. Ce
qu'il veut il le veut bien rsolument. Ztulbe, d'un caractre
flottant, ne demandait qu' se laisser vivre et  lui obir.

                   Si vous voulez que je l'explique,
                   Ce garon n'a rien de marquant.
                   Il n'a mme rien d'apparent,
                   Mais c'est un frre... sans rplique.

Parfois Isidore se mettait en dpense pour sa soeur. Il lui achetait des
pains d'pices. Le jour de la grande procession il lui prsentait un
parasol.

Isidore n'a jamais pat la terre et j'oserais dire qu'il ne songe pas 
cela.

Il y avait entre lui et sa soeur comme l'toffe de deux vieilles
personnes. Ni l'un ni l'autre ne semblait vouloir se marier. Isidore
prvoyait que le capital de la communaut se doublerait sans effort en
quinze ans, dpenses non incluses.

Un aussi beau rve n'est pas de ce monde. L'amour mit des btons dans
les roues.

Ztulbe se laissa prendre au filets d'un garon tailleur--taill
lui-mme admirablement.

Dans la ville des Deux-Grves o se passe cet histoire vridique, il y a
nombre de beaux garons, mais pas un seul n'est comparable  Lucien
Gobdi, le majestueux, le dlicat, le potique, l'adorable Gobdi.

Ztulbe le vit et en fut prise.

Isidore l'examina et le prit en grippe.

Deux natures en sens contraire. L'une est issue d'Harpagon; l'autre est
dpensire.

Gobdi demanda Ztulbe en mariage. Isidore refusa.

Ztulbe trembla devant son frre et, malgr ses vingt-six ans, se
soumit.

L'amant persista. Le mariage fut arrang pour le 20 juillet tout
dernier.

                      On fit mmes des emplettes,
                      On prpara des toilettes,
                      Toute la ville en parla.
                      Nous prenions un air de fte,
                      C'tait  tourner la tte,
                      Mais l'affaire en resta l.

Et pourquoi? Parce que, en apprenant cette nouvelle, Isidore alla dans
la fort, coupa un bton raisonnable et dit  sa soeur qu'il le lui
briserait sur le dos, le matin de la noce,  la porte de l'glise. Pas
lgal le procd, mais fraternel!

La noce n'eut pas lieu. On en parla dans la ville des Deux-Grves!

Gobdi n'tait plus  son aise, aprs cet chec. Les gens se moquaient
de sa dconfiture. Il prit une grande rsolution, il prit aussi un verre
de bire et dtermina Ztulbe  le suivre.

Le dimanche 30 juillet, Isidore tant dans son banc  l'glise
paroissiale, entendit l'annonce du mariage de sa soeur avec Gobdi. Il
lui semblait que l'orgue jouait:

                      Nous ferons noces compltes,
                      Toute la ville en sera.

Sur les marches du temple on le flicita.

Mais son coeur ne parlait pas ainsi.

--Sa premire visite fut pour le cur, qu'il ne russit pas 
convaincre. Notre homme menaait de sa canne tous ceux qui voudraient
pouser sa soeur,  commencer par le cur.

La soeur battit en retraite, et toute la ville en fit des
gorges-chaudes.

Mais le mercredi, trois voitures partirent  la fois de la place
publique et se dirigrent du ct de La Ripouste, village situ  deux
lieues plus loin. Le cur des Deux-Grves avait sign un bon billet
demandant  son voisin de clbrer le mariage, pour drouter le grand
frre Isidore qui voulait commettre une esclandre et dmantibuler la
noce.

Le cur de La Ripouste tait absent!

Isidore finit par avoir connaissance de ce qui se passait. Il monta 
cheval et courut aprs la noce pour arrter la crmonie.

Les camarades du fianc lui tlgraphirent l'annonce du pril. Alors ce
dernier, prenant un air hroque, s'cria: N'attendez pas. En avant!
Fuyons jusqu' Tamponneau!

La caravane se remit en voitures.

Isidore suivait  franc trier, se promettant d'arriver assez tt pour
empcher le commencement de la consommation. Il prit un chemin de
traverse et dpassa la bande.

Lorsque celle-ci monta le perron du presbytre de Tamponneau, l'affaire
tait dans le sac, par la vertu d'Isidore.

Le cur de Tamponneau reut la compagnie cordialement, lut la lettre du
cur des Deux-Grves, dclara qu'elle tait adresse au cur de La
Ripouste, ce qui tait vrai, et renvoya les fiancs dos  dos.

Le mme soir, la noce rentra aux Deux-Grves, sans tambour ni trompette.

Les amis avaient prpar des bouquets et de la musique pour recevoir les
maris. Au dbott on complimenta Gobdi sur toute la ligne. Puis les
explications s'en suivirent... pas gaies du tout!

Le mot d'ordre aujourd'hui est A quand la noce?

                   Plaignez, messieurs, mesdames,
                   Plaignez, charitables mes
                   Plaignez deux amoureux
                   Qui sont bien malheureux!




                        DEPUIS CINQUANTE-ANS

IL n'est pas bon de dnigrer le pass, car ce serait de l'ingratitude.
Sans le pass, ma foi, que serions-nous? Des sauvages. Pas ne voulons
tre autant arrirs. Alors donc, sans mpriser les jours de nos braves
anctres, il est permis de parler des ntres et de les comparer un peu
les uns les autres.

Le monde marche, souvent  cloche-pied, et parfois sur des chasses.
Notre sicle a choisi cette dernire pratique; pourvu qu'il ne se casse
pas le nez il ira loin.

Les enfants sont les premiers  nous mettre sur la piste de la
rflexion. Tout ce qui leur apparat leur semble ancien. Nous voil
beaux, nous autres, qui croyons que tout est rcent et que nous l'avons
vu commencer! C'est en coutant les jeunes que je me suis remmor tout
ce chapitre, neuf comme la lune, o je me perds  dire que cela, et ceci
et cette autre chose ne sont venus au monde qu'aprs ma naissance. Nos
anctres ne se serait jamais dout de mon embarras, car les nouveauts
chez eux taient rares et bien dfinies.

Est-il vraiment neuf notre sicle? Oui, puisqu'il a dbut au berceau de
chacun de nous. Dites, quels sont les sicles qui vous appartiennent?
Pas un, n'est-ce pas, sauf le demi-sicle o vous vivez. Cela vous donne
le droit de vous vanter de votre importance!

Je suis trs srieux et trs rieur sur ce sujet. Ce que j'ai vu me
prouve la ncessit de faire des comparaisons entre les choses un peu
anciennes et les nouvelles, afin de juger des perfectionnements survenus
un peu partout depuis deux ou trois quarts de sicle. Va sans dire que
j'incline pour les nouveauts; il sera toujours temps de reprendre les
vieilles manires, car si elles sont bonnes nous irons  elles et elles
reviendront  nous.

En morale, je ne trouve rien de nouveau  signaler. Fixons plutt nos
souvenirs dans l'ordre matriel, notre monde a bien chang sous ce
rapport. Il tait ce qu'il n'est plus, en quelque sorte. Un lan
formidable s'est produit vers l'inconnu, ce qui a disloqu le vieux
mcanisme et provoqu des transformations.

Retournons  1840, par exemple. Lisez les journaux de ce temps. Vous
vous y trouverez dpayss--je parle aux jeunes--attendu que tout roulait
alors sur des affaires diffrentes de celles de notre situation
actuelle. Celui d'entre nous qui se souvient de ces jours d'autrefois
est amen  des rflexions assez curieuses; il vit actuellement dans un
monde autre que celui de sa jeunesse, un monde eu apparence semblable,
pas pareil--mais le mme cependant. Tout change et tout se recompose
avec le temps--avec peu de temps en ce sicle--c'est la raison des
remarques qui vont suivre.

                                  *
                                 * *

Couper le grain  la faucille,  la poigne, le coucher sur le champ, le
ramasser en javelle avec des rteaux, le battre  grand renfort de bras;
s'puiser la constitution  labourer la terre, puis y semer l'espoir de
la prochaine rcolte, c'tait l'ancien systme. Les machines ont modifi
tout cela. L'homme est devenu le roi de la cration, puisqu'il n'a qu'
ordonner pour voir le sol produire ses fruits. C'est donc une conqute
de notre temps, qu'il faut enregistrer. Les premires machines  battre
le grain, le couper sur pied, le ramasser, faisaient sourire des hommes
que je croyais trs intelligents et qui n'taient que de vilains
routiniers, comme il s'en voit encore.

La chandelle de six et la chandelle de quatre avaient du bon--mais pas
autant que le gaz d'clairage et la lumire lectrique! Nous avons
appris le _B A ba_ sous un lumignon envelopp de suif; nous crivons le
prsent article sous les effluves de l'astre lectrique. La nuit sombre,
tnbreuse, effrayante, n'existe plus, et sans faire de la nuit le jour,
dans le sens des viveurs qui mangent leurs fortunes entre deux soleils,
nous avons de quoi nous moquer de Louis XIV et de ses douze cents
chandelles allumes  un bal de Versailles. Le roi-soleil n'avait qu'une
mche de coton pour clairer ses ftes.

                                  *
                                 * *

Jadis,  la traverse des rivires, il y avait des bacs. Plus tard on
inventa le _horse boat_. Nos ponts valent mieux que cela. Laissez-moi
vous dire que dans les lettres de voyages de Mgr Plessis, qui visita la
France et l'Italie en 1819, il est parl de l'absence des ponts dans les
pays qu'il parcourait; il en rit, tout en plaignant les populations qui
souffrent de ce manque de transport. Sa bonne humeur lui fait sans cesse
comparer le Canada avec les contres europennes. Ce qu'il observe, ce
qu'il dit n'a rien perdu de sa valeur: nous sommes le peuple
constructeur de ponts; de plus nous donnons l'exemple aux perceurs de
tunnels, car la mthode amricaine est la meilleure du monde entier.

M. Merritt, parlant en prsence de la lgislature du Canada vers 1845,
disait: Nous devrions utiliser les navires  vapeur qui commencent 
voyager d'Europe en Amrique. Une subvention du gouvernement amnerait
deux ou trois de ces vaisseaux dans notre fleuve, chaque t, et voyez
quel bienfait pour nous! On lui rpondit qu'il rvait.

Cinquante ans aprs M. Merritt, nous voyons quatre ou cinq de ces
navires remonter le fleuve, chaque jour de l't, portant au
Nouveau-Monde des produits contre lesquels ils changent ceux du Canada.

Vers 1817, un membre de la Chambre des Communes d'Angleterre disait que,
si des migrants taient expdis au Canada, il faudrait leur envoyer de
la viande et de la farine pour subsister, vu que le pays tait  l'tat
sauvage. C'est nous,  prsent, qui envoyons des crales et du boeuf et
des moutons, du beurre, du fromage et des pommes au march de Londres.

                                  *
                                 * *

Nous n'avions pas d'aqueduc, rien que des puits ou le service des
porteurs d'eau, hlas! peu ragotant. Et le breuvage de notre premier
pre cotait le prix! Par un coup de baguette, la fe moderne a donn 
chaque maison un fleuve  robinet! De l'eau  laver tout le monde, on en
revient pas. Les jeunes s'imaginent que cela a toujours exist. Avoir un
bras du Saint-Laurent dans sa chambre tait un rve, qui vient d'tre
fait ralit. Inclinez-vous fire jeunesse--et redoublez d'ardeur pour
l'eau claire.

Quinze sous de port une lettre ordinaire entre Qubec et Montral. Des
faiseurs de calculs demandaient que le taux fut rduit  six sous.
Horreur! Nous l'avons amen  un sou, pour la plus grande gloire de ceux
qui crivent: A mon fils, commis eu ville. Il y a mme un bureau qui
s'occupe de retrouver les adresses oublies des destinataires. Le fils
eu question ne tarde pas  recevoir des nouvelles de sa famille.

                                  *
                                 * *

Une couture faite  la main, quoi de plus beau! Des visionnaires,
cependant, voulaient coudre  la mcanique. Ces fous d'inventeurs!
Pourquoi pas chercher le bton  un seul bout, la corde  virer le vent
ou la fleur qui ne fane jamais? Ou est parvenu, nanmoins,  coudre
assez proprement une foule d'articles qui se vendent en magasin et se
portent trs bien. Sont-ils drles ceux qui ne veulent jamais croire que
l'humanit fait un pas en avant chaque fois qu'elle remue! Laissez donc
l'humanit agir: elle est conduite par plus fort qu'elle mme. Et puis,
elle se moque bien de vous! Suivez-la doucement pour avoir l'air de la
comprendre. De fil en aiguille vous arriverez  une vie plus facile.

                                  *
                                 * *

Les rues taient sales, non gouttes, puantes, sans trottoirs, sans
nivellement. Cela nous semblait tout  fait convenable. A prsent, elles
sont dix fois mieux, nous les voulons dix fois meilleures, et nous
n'avons pas tort. Faites-nous des alles de plaisance, nous payerons
double contribution. Rendez la vie en plein air agrable, les gens en
sant vous le demandent. Ceux qui n'ont pas de sant n'ont rien 
demander, mais ils sont avec nous et dsirent que l'on fasse des villes
habitables, et ils sjourneront en ce monde plus longtemps; autrement
ils le quitteront vite!

Les arbres, c'taient bon pour les forts, pas d'ombrage dans les
villes! Petit  petit, on a plant le long des trottoirs de jolis
alignements de verdure qui forment un parasol continu, durant la saison
des chaleurs. Nous demandons que toutes nos villes se remplissent de
branches feuillues, hautes, verdoyantes, pour le plaisir des yeux et
pour abriter nos ttes chauffes par le soleil de la canicule.
Allez-vous nous accorder cela Messieurs les chevins? Peut-tre que non.
Craignez, pourtant, d'tre appels rtrogrades, c'est un mot terrible,
qui vous prive du support du suffrage populaire. Mditez sur la question
des arbres d'ornement.

A toute heure, tout moment de la journe, il fallait partir en ville
pour voir l'picier, le boucher, le marchand de batiste, le vitrier, que
sais-je? Aujourd'hui, on se parle par tlphone. Il n'y a pas d'affaire
si peu presse qu'elle soit, qui ne se rgle par le fil tlphonique.
Les amoureux mme ont adopt cette broche pour parer aux circonstances
imprvues.

                                  *
                                 * *

Un chemin de fer partira un jour de Qubec et ira rejoindre le
Haut-Canada. Voyez-vous comme ce projet tait impossible? Il l'tait
tellement que j'ai entendu un orateur s'crier: Pas un enfant, parmi
ceux qui sont au berceau, ne vivra assez longtemps pour voir ce
merveilleux ruban de fer et les locomotives qu'il portera. Quinze ans
plus tard, cet entt montait en chemin de fer--premire classe--pour
aller voir sa tante  l'ancien bout du monde:  Montral.

Les journaux annonaient que l'on avait imagin une machine  crire et
qu'elle allait tre mise dans le commerce. Un long clat de joviale
humeur rpondit  cette bonne farce. C'taient des gens qui croyaient
savoir l'orthographe.

Il y avait des hommes qui ouvraient des trous dans les rues et y
plantaient de longs poteaux sur lesquels ils assujettissaient des fils
de fer, et nous nous demandions ce que cela voulait dire. On nous
rpondit: C'est le tlgraphe. Il fallut l'expliquer en grec pour nous
rendre encore plus perplexes. _Tl_ veut dire: de loin; _graphein_
signifie crire:--donc crire de loin. Il tait vident que l'on se
moquait du pauvre monde. Lorsque les dpches commencrent  circuler,
plusieurs citoyens y virent distinctement la griffe du diable. Le fait
est que Satanas a toujours pass pour un individu extraordinaire. Sa
rputation est surfaite nanmoins. L'homme l'a battu en trouvant
l'lectricit.

Un yankee, appel Cyrus Field, voulait runir l'Europe et l'Amrique par
un courant tlgraphique; on se moqua de son projet. Il mit sa fortune
au jeu et russit; alors tout le monde dclara que ce n'tait que
l'application du sens commun, et mme que la chose n'tait pas
surprenante: la preuve, c'est que les narquois de la veille devinrent
les actionnaires du lendemain. Ils approuvaient l'ide de Cyrus Field.
Bonne gens!

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                                 * *

Les oranges, les poires, les raisins de table et tant de bons fruits qui
croissent et mrissent loin de nous, ne pouvaient nous parvenir sans
coter des prix ridicules. Lucullus dnait sans bananes sur les bords du
Saint-Laurent. Nous avons chang tout cela; les produits des antipodes
sont  nos portes,  bon march, et je doute que le paradis terrestre
ait t aussi bien approvisionn que nous le sommes en ce moment. Nous
le serons encore davantage les annes prochaines. En mme temps, la
pomme fameuse de Montral est  la place d'honneur sur la carte des bons
restaurants de Paris.

                                  *
                                 * *

Celui qui prononait un discours tait oblig de l'crire, pour faire le
bonheur de ceux qui ne l'avaient pas entendu. Nous parlons, et les
stnographes prennent nos phrases au vol, les impriment, les rpandent,
de sorte que nous n'avons plus qu' parler--seulement, malheur  celui
qui parle mal, il n'a pas le temps de se corriger.

Le travail de l'imprimerie tait atroce, lent, accablant, irrgulier,
sans plaisir. Maintenant, c'est un jeu; une presse que vous regardez
tourner, vous donne vingt mille tirages  l'heure. Autrefois, c'tait
huit douzaines ou mme moins, et l'on mourait  la peine.

Des gravures mal faites, barbouills de couleurs impossibles, nous
taient offertes  raison d'une piastre chacune. Nous trouvions cela
superbe. Des procds nouveaux se sont produits et l'on nous vend des
chef-d'oeuvres  trente sous, mais nous demandons de les payer trois
fois moins. Cela viendra.

                                  *
                                 * *

Dans l'ordre des choses artistiques, quel changement! Nous avions des
dessins quasi chinois, des colorations insenses, des formes qui ne
disaient rien. Voil que l'on nous offre de beaux modles, d'aprs les
oeuvres de matres, des imitations prsentables, des copies de choix.
Les toffes, les meubles, les bijoux s'adressent  l'esprit et au
sentiment. Il y a un rveil de penses dans nos industries de toute
nature. Nous voyons plus de belles choses en un jour que durant une
anne autrefois.

J'ai vu, j'ai vu, j'ai vu telle poque o il n'y avait rien  voir. A
prsent, c'est comme au thtre:

Je vois le soleil et la lune Qui tiennent des discours en l'air.

Ceci est la satire de mon article, car je parle de ce que tout le monde
connat; donc: discours en l'air.

                                  *
                                 * *

Mais, n'allez pas croire que je vais m'arrter ici! Il me tombe sous la
main un livre intitul _L'homme comme il le faut_, oeuvre du R. P.
Marchal, et j'y trouve la description d'un type humain cr par
l'extrme dveloppement des affaires, depuis cinquante ans: l'aventurier
de la Bourse. Ce type-l existait avant nous, comme la punaise  patate,
mais il n'avait pas encore rencontr son aliment propre, dans une
proportion convenable  ses capacits: il l'a maintenant et il prospre,
pullule, s'tend, dvore, saisit, transforme une partie de notre
socit. Voici les paroles du Pre Marchal:

Dou de cette puissance d'illusion magique qui changerait en diamant
les pierres du chemin, cet homme a foi en sa fortune. Il sait qu'elle
l'attend quelque part et, dt-il crever sous lui cent chimres, il la
poursuivra sans relche. Sa foi le rendra loquent, et son loquence, o
les chiffres tintent, agit sur les cranciers comme la musique militaire
sur les soldats que l'on mne au feu. Elle transforme l'avare en
prodigue, le lche de l'pargne en hros du risque, et l'alarmiste
timide en spculateur audacieux. Sortie de sa cervelle en bullition,
une fume se ralise et devient palpable. Rien ne dconcerte ce soldat
du lucre, ce Christophe Colomb de l'opulence. On le croit perdu, sombr;
la Bourse crie: Un homme  la mer! Levez les yeux, il est au haut du
mt de cocagne, criant: terre! terre! et saluant avec allgresse sa
dcouverte tant rve. Le voil riche, mais ne lui parlez pas de quitter
cette vie d'agitation et de luttes; elle est son atmosphre, son
lment, son climat. Comme ces animaux marins que l'eau douce empoisonne
il lui faut pour vivre la salure du flot, l'cume de l'orage. Les
affaires sont des cartes pour ce terrible joueur et il les battra de ses
mains fivreuses tant qu'il n'aura pas amen l'atout de ses rves.
L'inquitude est sa loi, son souffle et la spculation l'emporte dans sa
course vertigineuse comme le coursier sauvage qui emportait autrefois
Mazeppa dans les steppes de l'Ukraine. Il marche, il court, faisant le
tour des affaires et des intrts, touchant  tout, remuant  la pelle
les vrits et les mensonges, les mondes et les atonies, les ralits et
les paradoxes, crant des valeurs fantastiques, fatiguant les billets de
banque, faisant sauter des cervelles--jusqu'au moment o une vague
l'emporte, pour ne pas laisser  l'ennui la peine de consumer ses
jours.

Oui, c'est la premire fois dans l'histoire du monde que l'on voit cette
classe d'hommes exercer ses talents sur une grande chelle, parce que
c'est la premire fois qu'un horizon aussi immense lui est livr.

N'allez pas confondre celui qui prcde avec ce que l'on appelle le
millionnaire. La plupart des millionnaires ont gagn leur argent par
des travaux dignes de respect. Le millionnaire dit: Je me suis fait
moi-mme, et avec raison. Les malins disent: Il se suiffait lui-mme,
mais c'est pour la galerie qui demande  rire. Les hommes trs riches
ont exist de tout temps; de plus, il en faut. Que notre poque nous en
montre une floraison, je n'y vois pas de mal. L'argent s'entasse, puis
coule comme de l'eau; chaque terre en est arrose. L'argent roule, nous
roulons avec lui. Rouler est le sort du monde, il n'y a rien de carr
dans la nature. L'homme a conu la forme carre, et il ne s'en trouve
pas bien, voil pourquoi il manifeste son admiration eu disant; Un tel
est rond en affaire.

Les richards de l'antiquit tenaient un rang spcial, les ntres ne font
que les imiter. A Pompi, l'on vient de dcouvrir une rsidence de belle
mine, et les mots _Salve lucro_ sont grav sur le seuil de la porte.
Honneur au gain! Il fut, de tout temps, un demi dieu, le seigneur
Argent; il n'a pas attendu le caoutchouc et le pavage en asphalte pour
se faire valoir. Je ne m'tonne pas qu'il se dploie de nos jours avec
tant d'clat--tout s'y prte--nous prtons tous de l'argent  l'Argent.
S'il nous ruine, il s'enrichit, et quand il est riche il se ruine  son
tour afin de nous enrichir. La boule est ronde, voyez-vous.

                                  *
                                 * *

De cet article, la morale la voici: de prodigieuses nouveauts nous sont
offertes pour notre confort particulier; profitons-en, mais ne disons
rien contre ceux qui en retirent des fortunes d'occasion. Nous sommes
riches, ternellement riches des bienfaits que la science, les
dcouvertes, l'industrie, l'audace des hommes ont rpandus parmi nous
depuis cinquante ans. Aucune priode de l'humanit n'a vu autant de
transformations que celle de 1840  1900. Nous avons vcu dix existences
dans ce court laps de temps. C'est fort joli. Mourons joyeux.




                           L'ESPRIT FRAPPEUR


LE vieillard qui m'a racont cette histoire est plein de vie.

Lisez, n'ayez pas peur; ensuite, passez le livre  votre voisin.

C'est le vieillard qui parle:

Cette nuit-l, nous n'avions pu dormir dans la maison. Soit l'effet de
la chaleur du pole--dans lequel j'avais mis une bche de forte taille
sur les onze heures--soit autre chose, nous tions tous veills--ma
mre, ma soeur, mon petit frre et moi, lorsque vers quatre heures du
matin nous entendmes une succession rapide de coups frapps comme avec
le joint des doigts d'une main ferme sur les panneaux d'une porte.

Pan, pan, pan, pan, etc, etc.

--Quelqu'un frappe  la porte, dit ma mre.

Sans trop me rendre compte de ce que je faisais, je sautai  bas du lit
et en moins de trente secondes j'tais dehors.

A la porte, sur le trottoir, dans la rue--personne.

Je remontai l'escalier et fit mon rapport en consquence.

--Voil qui est trange, remarqua ma soeur, nous avons entendu trs
distinctement les mmes'coups...

Elle n'acheva pas--le frappement venait de recommencer. C'tait,  ne
pouvoir se tromper, dans la direction du bas de l'escalier, vers la
porte qui donne sur la rue.

Sans rflchir, ou plutt obissant avant tout  ma nature imptueuse,
je m'lanai vers l'escalier pour avoir raison de cet trange signal,
mais ma mre, ma soeur et mon jeune frre ne firent ensemble qu'un bond
au devant de moi pour m'empcher d'excuter ce dessein. Je les regardai
avec surprise, leurs traits bouleverss, la pleur de leur visage, leurs
gestes, tout me disait en moins de temps qu'il en faut pour le lire,
qu'une terreur soudaine s'tait empar d'eux.

Je vous avoue que je ne perdis pas un instant--je fis de mme et
commenai  trembler de tous mes membres. J'avais peur de l'audace que
je venais de montrer--peur de n'avoir pas eu peur d'abord.

                                  *
                                 * *

Quel reste de nuit nous passmes! Je ne vous la raconterai pas, c'est 
vous de l'imaginer, si jamais il vous est arriv d'avoir eu peur, peur,
peur, peur!

Ds le matin, tout le voisinage savait notre aventure. Je dois dire que
nous l'avions raconte trs honntement--correctement, si je puis
m'exprimer ainsi--mais il fallait voir les transformations qu'elle
subissait eu passant de bouche en bouche! Ma mmoire, un peu rebelle 
soixante-douze ans, eu a retenu  peine quelques dtails. Ce fut pendant
cinq jours le sujet de tous les commrages du quartier.

Nous-mmes, effrays outre mesure par ces rcits impossibles, nous en
tions arrivs  ne plus fermer l'oeil et  requrir les services de nos
voisins assez complaisants pour venir coucher chez nous chaque soir.

Enfin le sixime jour, nous remes la nouvelle que l'un de nos cousins,
parti pour un voyage, avait t tu dans un accident de chemin de fer.

En comparant la date et l'heure de sa mort, nous nous apermes que cela
correspondait  la nuit et  l'heure o les coups mystrieux avaient
frapp nos oreilles...

Le conteur, nous voyant sous l'empire d'un saisissement facile 
comprendre, en profita pour suspendre son rcit, allumer sa pipe et
tisonner un tantinet le feu de chemine qui jetait dans la chambre ses
lueurs tremblotantes.

                                  *
                                 * *

--Un instant aprs il reprit:

Cette fois, le village entier se mla de l'affaire. Notre demeure devint
l'objet de la curiosit publique; c'tait  qui s'y montrerait le nez.
On n'a pas d'ide de la multitude d'anecdotes qui coururent  ce sujet
sur notre compte, et sur le compte de toutes les familles o des
vnements de cette nature s'taient produits autrefois, car il est bon
de vous dire que j'ai toujours t tonn d'entendre,  la moindre
mention d'un fait merveilleux ou tout simplement inexpliqu, nombre de
personnes en citer vingt autres analogues et tous plus ou moins attachs
 leur histoire intime.

Deux jours et deux nuits se passrent sans nouvelle manifestation du
phnomne.

Nous vivions en compagnie d'une vieille tante et de son frre, lesquels
taient accourus chez nous  la nouvelle de ces vnements singuliers.

                                  *
                                 * *

Le troisime jour, en plein midi, comme nous allions nous mettre 
table, pan, pan, pan, pan!...

Ma tante et ma soeur s'vanouirent. Ma mre et mon frre poussaient des
cris, tandis que mon oncle et moi nous nous prcipitions dans le
corridor, d'o semblaient venir les coups en question.

Rien dans le corridor. Rien  la porte que nous ouvrons toute grande.
Notre bon chien Scapin, souple pagneul aux yeux intelligents, se
dmenait dans nos jambes comme s'il eut compris ce qui se passait, et
paraissait trs mal  l'aise de notre embarras. Je le caressai avec
affectation, dans l'espoir que ma mre et mon frre qui nous avaient
suivi, jugeraient par l que je ne faisais pas un cas majeur de ce que
nous venions d'entendre. Le gentil Scapin retourna tranquillement se
coucher sur la peau de mouton teinte qui lui servait de canap au bas de
la porte du salon. Dj, ma soeur et ma tante taient revenues  elles.
Nous nous retrouvions dans la salle  manger.... mais pas d'apptit
parmi nous, je vous l'assure!

                                  *
                                 * *

Vous ne saurez jamais par quelles transes nous passmes durant les
quinze jours qui suivirent. Il suffit de vous mentionner, outre le va et
vient des gens, les deux nouvelles alertes qui nous survinrent, l'une 
cinq heures du matin, et l'autre vers huit heures du soir. Cette
dernire eut lieu au moment o monsieur le cur tait  la maison, et il
put certifier avoir entendu le roulement de dix ou douze coups rapides,
frapps comme avec le doigt repli dans la porte de la rue.

Le lendemain, monsieur le cur vint trois fois. Il ne s'tait rien
produit de nouveau. A voir la faon dont il branlait la tte lorsque
nous abordions ce sujet, je pensais bien qu'il avait conu des doutes,
et qu'il guettait une occasion propice pour adopter une opinion
l-dessus. Il avait pri, il priait chaque jour avec nous  cette
intention, toutefois, il prtendait que si le bon Dieu avait voulu se
servir de moyens surnaturels pour nous donner des avertissements, etc.,
nous saurions  cette heure ce que cela signifiait. Le bon Dieu,
disait-il souvent, ne fait pas de farces;--s'il veut communiquer avec
nous par de semblables procds, il est bien tonnant qu'il prolonge et
qu'il n'en soit pas encore venu aux explications. Enfin, attendons
encore, nous verrons...

Comme il parlait, le dos tourn au pole du corridor qui chauffait 
toute ardeur, et les yeux fixs sur mon chien Scapin qui reposait
presqu' ses pieds, le long de la porte du salon, comme d'habitude,...
pan! pan! pan!... trois coups distinctement frapps dans la porte du
salon nous firent bondir de stupeur.

--Ah! ah! ah! fit monsieur le cur sur un ton moiti riant, moiti
surpris, en voil une bonne! ah une bonne!! Je m'en doutais bien,
mais...

Pan! Pan Pan!... recommena.

Et tous nos yeux suivirent la direction de ceux du cur qui se fixaient
sur mon bon chien Scapin, lequel avait relev sa tte quelque peu et de
la patte gauche de derrire se grattait le flanc avec un entrain superbe
Cette patte gauche replie  demi formait un coude dur et ferme qui
toquait d'aplomb dans la porte  chaque mouvement de la bte.

De l les coups secs, pan, pan, pan, qui nous avaient presque fait
mourir de peur et dont le bruit incomprhensible avait tant occup le
public.

                                  *
                                 * *

L-dessus, le bonhomme secoua les cendres de sa pipe, nous regarda un
instant, puis, jugeant que l'historiette avait produit son effet--il
clata de ce rire franc et clair de narquois heureux du tour qu'il vient
de jouer  ses auditeurs.

Pour ma part, j'avais commenc  rire ds le dbut de la soire, en
l'entendant parler d'accident de chemin de fer qui se serait pass, il y
a plus de cent ans, et  cause de cet anachronisme, je n'avais pas
beaucoup cru au merveilleux de l'esprit frappeur.

Et vous?




                         ARTILLEUR DE LA GARDE


C'TAIT un original que le colonel Pion des Loches, de l'artillerie de
la garde de Napolon I, tellement  part du commun des mortels qu'il
avait un nom impossible: _Pion des Loches!_

S'il eut dit le mot de Cambronne  Waterloo, nul ne s'en serait occup,
 cause du nom bizarre, flasque et ple de l'auteur.

Mais Cambronne,
Cela sonne
Et personne
Ne s'tonne.

Voil au moins des vers qui ne seront pas couronns par l'Acadmie. Je
les ai faits dans ce dessein.

                                  *
                                 * *

Pion avait la louable habitude d'crire de longues lettres  sa famille,
 travers le fer, le feu, les bataillons les marches et les avaries de
la guerre. On a tir de ces papiers la matire d'un volume intitul:
_Mes campagnes_.

Ce qu'il voit des grandes oprations stratgiques et des combats
auxquels il a t ml, ne dpasse pas un rayon de cent pieds autour de
sa propre personne, mais cela il le voit bien et le raconte de mme.

La vie du soldat et du petit officier est peinte sous sa plume; pas
moyen de s'y tromper. Les hauts panaches ne ressemblent pas aux simples
coiffures que porte la masse des troupes. De mme, dans les arrangements
et les combinaisons des chefs, ou ne voit que des manoeuvres  grand
effet, mais rien des mouvements de ces tres qui grouillent en bas et
gagnent des batailles sans savoir comment ils arrivent  de pareils
triomphes.

La vie du troupier est toute d'obissance et de sacrifice. La conception
des autres choses ne lui est pas interdite; elle ne lui est pas demande
non plus. Simple rouage dans une immense machine, il va jusqu' ce qu'il
casse--et alors on le remplace.

Trs amusant, la guerre!

Pion allait son chemin, entran ou pouss, avec une tranquillit
parfaite, ce qui implique la bravoure et le savoir-faire. Ou l'avait mis
l: trs bien, j'y suis; comptez sur moi. Voil tout.

                                  *
                                 * *

--Portez vos quatre batteries au flanc de ce cteau, pour commander la
route!

Les batteries partaient  fond de train et pointaient leurs canons en
plongeant sur le lieu indiqu. A quoi cette manoeuvre pouvait-elle
servir? Pion ne se le demandait mme pas, vu qu'il ne connaissait en
rien le plan d'ensemble de l'affaire. On lui eut dit: Faites-vous tuer
ici, afin que l'ennemi ne passe pas, il se serait fait tuer, pour la
bonne raison que c'tait l'ordre.

--Qui diantre vous a fich ici avec des pices de six! c'est absurde.

--Mon gnral, c'est un aide-de-camp de l'empereur.

--Ah! Parfaitement. Les mazettes parlent ordinairement au nom de
l'empereur. Rtrogradez, au galop et plantez-moi vos canons sur cette
pointe, l, voyez-vous? et tirez  feu roulant sur les colonnes qui vont
dborder de ce ct.

Pion, docile, rassemble ses attelages, lance toute la boutique en avant
et prend possession de la pointe de terre. Aussitt arrive une
ordonnance:

--Pas de a! descendez la cte. Barrez l'avenue o passent les convois
de l'ennemi!

--Triple galop! En avant! houp!

On barre l'avenue et on attend. Pas de convois visibles, parole de Pion!

Trente minutes plus tard, l'empereur survient, s'arrte et dit:

--Qu'est-ce que c'est que cette manigance? Repliez-vous sur la Garde!
Rien  faire ici.

La bataille tait gagne.

                                  *
                                 * *

Ordres et contre-ordres, c'est le service. Rester impassible et
obissant, au milieu de ce bazar, caractrise le vrai soldat.

Les hauts panaches savent ce qu'ils font; les soldats doivent songer 
bien faire ce qu'on leur ordonne.

Pion ne regardait Napolon que comme un gnral connaissant sa besogne;
empereur, il ne l'aimait pas. A la tte de l'arme, il l'acceptait.
Aussi, jusqu' 1808, il est assez content--mais ds que les guerres de
conqutes commencent, il crit  sa femme que tout va mal tourner--et il
tait prophte. Napolon, de 1796  1807, se dfendant, est sublime. De
1808  1812, attaquant, c'est un autre homme. De 1813  1815, il est de
toutes formes et couleurs. Tomb, il fut grand encore une fois.

Pion nous dit que l'arme pressentait la chute, ds 1812, eu marchant
sur Moscou. Et il va plus loin, il affirme que, en 1808, les officiers
suprieurs exprimaient dj leur mcontentement, si bien que, de grade
en grade, en descendant toujours, ce sentiment atteignit le dernier
rang. Il devait en tre ainsi, du moment que les favoriss du sort
taient les premiers  se plaindre de la continuit des guerres.

La bataille de la Moskowa (7 septembre 1812), raconte par Pion, est 
lire. J'abrge, je condense le rcit en peu de lignes:

Depuis trois jours, on disait: C'est visible, une grande affaire va
avoir lieu. Cela ne nous faisait ni chaud ni froid. Quand on a vu
Rivoli, Austerlitz, Ina, Wagram, etc, c'est toujours la mme sarabande:
 droite,  gauche, en arrire, en avant, immobile, pressez le pas,
tirez, ne tirez plus! Eh bien! vous concevez, on ne tient pas compte de
ceux qui tombent autour de nous.

Le matin en question, calme complet dans l'artillerie de la garde--et
pourtant, il y avait des tremblements de terre sur notre gauche: c'tait
la cavalerie de Murt qui se dmenait.

La bataille tait engage avec les Russes, sur quatre lieues de terrain,
o l'ennemi se prsentait partout, et nous n'en savions rien.

J'ordonne la soupe, comprenant bien que nous ne pouvions nous battre le
ventre vide. La soupe servie,  midi juste, l'empereur arrive, la gote,
la trouve bonne, en mange et la Garde (trente-six mille hommes de toutes
armes) commence  chanter victoire: il avait mang de la soupe du
soldat!

Napolon les remercie d'un geste amical et, choisissant un tout petit
monticule de sable, il s'y assoit, en nous regardant, comme s'il eut t
dans un salon.

Le canon se mettait  gronder avec fureur sur notre droite. Je
comprenais trs bien que nos deux ailes taient engages contre l'ennemi
et que la Garde, place au centre et en arrire de cette longue ligue de
bataille, servait de rserve pour porter le coup de la fin.

                                  *
                                 * *

Les aides de camp arrivaient, de minute en minute, rendre compte de ce
qui se passait, et souvent ils demandaient le secours de toute ou partie
de la Garde, mais l'empereur fouettant le sable de sa cravache,
rpondait toujours:

--Non, non! suivez le plan convenu.

Le temps s'coulait. Napolon avait l'air bien ennuy; de fait, il tait
malade. Nous attendions les vnements-- peu prs aussi rassurs que
des hommes exposs  tre pendus.

Trs amusant la guerre!

                                  *
                                 * *

Les nuages de poussire, le fracas de l'artillerie, les trpidations du
sol sous les pas des chevaux, tout cela se rapprochait et nous devenions
le milieu d'un capharnam difficile  dcrire. Le froid tait dj
piquant, le 7 septembre!

Sans quitter sa butte, le Petit Caporal donne un ordre,  peu prs comme
qui dirait: Servez les hutres et, tranquillement, les hommes de
l'artillerie de la Garde cessent de jouer aux cartes et de conter des
contes; en reforme les rangs plus ou moins; nos canons s'alignent sur le
rebord d'un terrain qui va un peu en pente. Entre chaque batterie on
fait un large vide, de manire  laisser passer notre cavalerie qui est
au deuxime rang. En arrire, les soldats d'infanterie se placent--mais
tout cela se fait avec mollesse: nous n'prouvons pas encore
l'empoignement du combat.

Reprenons nos siges sur le canap des vaches. Moi je fais un somme,
songeant que la fortune et l'ennemi viennent en dormant.

                                  *
                                 * *

Arrivent encore des aides-de-camp, qui repartent emportant le mme mot:

--Suivez le plan. Je ne veux pas faire dmolir la Garde.

Le tas de sable, avec son homme dessus, tait  voir, foi de Loche!

La bataille rageait,  droite et  gauche. Petit  petit, nous nous
dgourdissions; le moment de partir en guerre arrivait.

A quatre heures, devant nous, sur les terres un peu plus basses, des
masses de troupes se dessinrent, semblables aux vagues de l'ocan,
avanant avec menace de notre ct. Le tapage tait devenu
infernal.--Murt d'un bord, Ney de l'autre culbutaient les deux flancs
de lennemi sur son centre et celui-ci formait un point d'appui pour
tous les Russes qui, maintenant, voulaient percer, par le milieu, la
ligne de bataille des Franais. Si ce n'est pas cela, si je n'ai pas
bien vu ce qui se passait, prenez-vous-en  la poussire dont l'air
tait charg.

Napolon fit signe d'amener son cheval et monta vu selle avec
nonchalance. Je l'avais vu plus alerte que cela en Italie!

                                  *
                                 * *

Le marchal Lefebvre duc de Dantzig qui commandait la Garde, adressa des
ordres aux chefs de corps. Tout se redressa: le frisson qui animait nos
vtrans lectrisait jusqu'aux chevaux.

Un nuage immense, compos de poussire et des fumes de la poudre
s'tendait partout, mais nous distinguions la mare montante des Russes
qui arrivait sur nous.

Napolon se tournant vers le marchal Lefebvre, lui dit: Allez!

Lefebvre sauta  cheval, tira son pe et d'une voix clatante, avec des
clairs dans les yeux, il cria:

--En avant, la Garde! toute la Garde!

Ce fut un coup de thtre. Mes canons crachrent trois fois sur la mare
russe, puis les cavaliers passrent, comme des torrents dchans, entre
nos batteries pour se ruer sur les masses sombres que la mitraille et
les boulets avaient arrtes un instant dans leur marche. Aprs cela
vinrent les corps d'infanterie, l'arme au bras, graves, aligns,
marchant au pas mesur, comme  la parade, et comptant sur la baonnette
pour terminer la journe.

Trs amusant la guerre!

                                  *
                                 * *

Pion des Loches se borne  ajouter que, le lendemain, on connut que
c'tait une victoire.

J'ai tach d'imiter les allures de l'auteur, tout en abrgeant ses
rcits. Que je voudrais donc avoir assez d'espace pour parler de la
retraite de Moscou jusqu' Wilna! Pion des Loches s'y est montr habile
 soigner sa table, lorsque toute l'arme mourait de faim. Un type, ce
Pion!




                          LA BANLIEUE DE PARIS


L'ARTICLE sur Pion des Loches nous a conduit en France. J'y suis, j'y
reste--et cela d'autant plus volontiers que Paris et ses environs
abondent en souvenirs canadiens.

Je me promne dans la rue du Canada, j'arrive aux casernes de la
Nouvelle-France, je visite l'emplacement 4e l'ancien cimetire des
Innocents, prs duquel fut assassin Roberval, au lieu de prir en mer,
comme le dit une lgende.

                                  *
                                 * *

C'est dans la banlieue surtout que je retrouve les choses de notre
pass. La ville mesure trois lieues en travers; elle est ronde; alors
parcourez la lisire de terre, large de cinq ou six lieues, qui
l'entoure et vous ferez un voyage de ceinture de la mme longueur que
d'Ottawa  Montral, ou de Montral aux Trois-Rivires--c'est pourquoi
la ville des Trois-Rivires a une banlieue elle aussi.

Meudon, sa terrasse, ses jardins, ses bois charmants, me tentent tout
d'abord. En 1871, les Prussiens bombardrent le quartier Montparnasse de
Paris du haut du terre-plein de Meudon. Rabelais tait cur de Meudon en
1545-1553 et il y crivit son dernier ouvrage, dans lequel il fait sans
cesse allusion au Canada. C'est de Jacques Cartier qu'il tenait ses
renseignements, et je pense bien que notre dcouvreur a d le visiter
chez lui; cela me parat d'autant plus probable que, pour aller de
Saint-Malo  Fontainebleau, o tait Franois I, on passe par Meudon.
Regrettez-vous maintenant d'tre sorti de la ville pour aller dans la
campagne voir une page de l'histoire du Canada?

Entendez-vous une voix qui chante, du ct du bois de Clamart?

                C'est dans Paris, y'a t'une brune,
                Elle est plus belle que le jour!

H, mais! c'est comme chez nous.

Je monte ensuite  la terrasse qui ressemble  celle de Qubec et je
vois Paris. En tournant mes regards dans la direction oppose,
j'aperois Chaville, remarquable par une immense alle de promenade,
entirement ombrage d'arbres imports du Canada, je ne sais par qui,
mais le fait est certain. Chaville est une retraite dlicieuse pour les
malades et les vieillards.

                                  *
                                 * *

Nous partons  pied pour aller  Versailles; un bon bout de chemin, mais
la route est si belle! Voici la ville, les palais se dessinent, nous
entrons dans la cour d'honneur, je salue Louis XIV sur son grand cheval;
il demeure impassible, mon sang canadien fait un tour, je deviens hardi
et j'apostrophe le roi:

--Tu ne me reconnais pas? Parce que tu es coul en bronze, te figures-tu
que tu peux chapper  la prsence de l'un de tes cranciers? Tu as
blagu les Canadiens en ton temps, et pour les adoucir, tes ministres
ont form  Versailles un muse qui porte notre nom: raquettes et
mitasses--mais cela ne paye pas ta banqueroute de 1715; il reste 
rendre compte du chteau de Versailles, bti avec nos castors. Sire,
vous nous devez plus que vous ne pesez et comme nous sommes bons
princes, l-bas en Amrique, je vous donne quittance gnrale,  la
seule condition que tous les Canadiens visitant Versailles soient reus
comme chez eux dans ces murs qu'ils ont pays. Est-ce entendu?
Oui--topez-l, mon roi, et sans rancune.

Voil comment je traite avec les puissances. On a souvent besoin d'un
plus petit que soi--et Louis XIV exerce encore un certain prestige sur
le monde. Je lui enverrai une caisse de sucre d'rable.

                                  *
                                 * *

A Versailles, j'ai un ami, Mauzaise--un drle de corps. C'est lui qui se
charge des fils des mandarins chinois qui vont en France apprendre l'art
de rouler les diplomates de la Rpublique, depuis Thiers jusqu' Lohbet
inclusivement. Ah! si je vous racontais tout ce que je sais
l-dessus--mais le Canada n'y est pour rien.

O allons-nous? Grave question eu politique--pas en voyage. Nous faisons
un crochet et de suite, le chemin de fer aidant, nous arrivons au bois
de Boulogne, la paroisse du cur Boulard, en 1765. Vous souvient-il de
Bougainville, le grand navigateur? C'est  Boulogne qu'il s'arrta un
instant aprs tre revenu du Canada et il y enleva, haut la main, le
cur, qui tait trop savant pour le petit monde qu'il desservait. L'abb
Boulard fut emball et dirig vers le Havre, d'o il partit pour faire
le tour du monde--priple qui dura trois annes. Ce prtre savait le
Canada par coeur. Bougainville nous appartient; l'abb Boulard aussi. On
marche dans les souvenirs canadiens aux portes de Paris, et cependant
combien de nos gens qui se promnent dans ces endroits n'en savent pas
le premier mot?

                                  *
                                 * *

Il faut que je retourne vers l'ouest; je veux revoir Marly, le petit
chteau de plaisance de Louis XIV, o il signait des dits sur la tenure
seigneuriale du Canada et mme nous accordait la faveur de possder des
esclaves ngres--complaisance royale que nous n'avons pas accepte.

L'histoire du Canada est ici partout. Evoquez un nom de lieu ou celui
d'un homme, et je rattache de suite mon pays  ce que vous dites. Tenez!
nous entrons dans Paris, pour arriver aux Gobelins, sur la petite
rivire Bivre--je vois, dans le pass lointain, un monde de castors du
Canada travaill par les industriels pour en faire des chapeaux... de
soie. Bivre et castor, c'est le mme mot. On appelait pelletiers ceux
qui se livraient au commerce des peaux fourres.

Nos familles Pelletier sont de nobles origine, puisqu'elles procdent du
castor... national.

                                  *
                                 * *

Vous savez? on part de Paris et, en moins de rien, on est 
Saint-Germain-en-Laye. Quelle contre pour un pote! Quel souvenir au
coeur du Canadien! C'est l que, en 1631, le roi Louis XIII signa ce
fameux trait qui rendit le Canada  la France--mais il n'obtint sa
colonie qu' condition que la dot de la reine d'Angleterre, sa soeur,
serait paye intgralement. Pauvres Canadiens, nous prenions part,
ainsi, aux mariages des souverains.

                                  *
                                 * *

Montmorency n'est pas loin. Le duc qui portait ce nom fut notre
vice-roi. La cascade situe prs de Qubec n'a rien de comparable  la
chute qu'il fit lui-mme, car il perdit la tte sous la hache de
Richelieu. Le nom primitif de la famille Montmorency tait Bouchard,
aussi lorsque! le chef de cette famille vota pour l'abolition des titres
de noblesse, en 1789, M. de Talleyrand s'approcha de lui, et, levant son
chapeau, pronona un bonjour monsieur Bouchard! qui eut du
retentissement  Versailles.

                                  *
                                 * *

Prs de Montmorency il y a Montmagny, un nom passablement canadien.

Nous entrevoyons Pathay, champ de bataille o fut tu Pascal Comte,
zouave canadien.

A Champigny, au sud-est de la ville, est n Etienne Brl qui remonta le
premier la rivire Ottawa, vit le premier le lac Huron, le lac
Suprieur, le lac Eri, la Pennsylvanie, la bouche de la Susquehanna et
ne s'en p;>rta pas plus mal. Tout cela de 1615  1633.

Je vois d'ici le donjon de Vincennes o fut enferm le prince de Cond,
alors notre vice-roi--si bien que cet vnement, en le faisant se tenir
tranquille, donna naissance au grand Cond.

La fort de Bondy n'est plus que l'ombre d'elle-mme, l'ombre d'une
fort redoute. Qui nous dira si la famille canadienne de Bondy tenait
de prs ou de loin  cette localit? Le premier Bondy du Canada venait
de la paroisse Saint-Germain l'Auxerrois, de Paris,  deux pas de la
place o un limonadier des Trois-Rivires tablit plus tard un dbit de
_John Collins_ et fut guillotin sous Robespierre. Quand je me promne
dans Paris et ses environs, je retrouve partout des miettes de notre
ancien temps.

                                  *
                                 * *

La Malmaison. N'allez pas croire que je la mentionne  cause de mon
oncle Napolon I, mais c'est de l que partit en 1811 la dpche disant
 Madison, prsident des Etats-Unis: Prenez le Canada, je vais occuper
l'Angleterre en Europe, de manire  lui ter l'envie de vous gner. Le
Canada avait bec et ongles--c'est ce que ni l'Angleterre, ni Napolon,
ni Madison ne souponnaient.

                                  *
                                 * *

Je crois bien avoir fait le tour de la banlieue de Paris, en serrant de
prs les murailles de la grande ville. Si nous nous levons un peu au
nord de cette zone, nous entrons dans le Vexin-Franais, petit
territoire, autrefois reconnu comme une province, et qui avait ses lois
propres. C'est du Vexin-Franais, et non d Vexin-Normand, que nous
avons reu nos premires lois. Je pourrais dire, avec Molire:
Aristote, l-dessus, proclame de fort belles choses! mais trop de
science devient encombrant. Le Canada a d'abord t rgi par la coutume
du Vexin et, aprs 1665, par la coutume de Paris, dans laquelle Colbert
avait fait enclaver la coutume du Vexin. Il avait simplement oubli de
donner  une colonie agricole un code agricol. Ainsi, vous voyez!

                                  *
                                 * *

Je traverse Paris en long et en large, sa banlieue, ses environs, me
retrouvant toujours au Canada, mais je constate que le sucre d'rable
n'y est pas connu.

Cependant, coutez! le portier du ministre de la Justice,  Paris, est
un Montralais, et il sucre son caf avec le produit de notre arbre
national. Ses confrres apprcient l'arme toute particulire de notre
sucre--son got exceptionnel--et ils s'imaginent que c'est l un secret
_inobtenable_; pourtant nous offrons ce secret  tout le monde.

Un restaurateur  qui je parle du sucre d'rable, finit par comprendre
que c'est le produit d'une contre lointaine, et il s'crie:

--Je vous prenais pour un Franais!

--Franais je suis, mais Canadien.

--...Du pays des cannes, alors? Cannes  sucre.

Je me suis mis  parler anglais incontinent, et je l'envoyai se faire
sucre.

                                  *
                                 * *

Faisons de nouveau le grand tour de la banlieue et, sans nous attarder
nulle part, relevons les noms des localits: Gentilly, Grosbois,
Lachesnaye, l'Ange-Gardien, Chteaufort, Argenteuil, Beaumont,
Montesson, Beauregard, le lac Suprieur (bois de Boulogne.) Tout cela
frise le Canadien.

                                  *
                                 * *

Allant de Chaville  Meudon, je rencontrai l'un de mes amis de Montral
qui portait le ruban rouge  la boutonnire. Ceci me surpassait; je
voulus savoir la source de cette faveur gouvernementale. Tout navement,
mon ami dclara que, sur les boulevards, il avait vu nombre de
boutonnires rouges, et puisque c'tait la mode il tenait  s'y
conformer. J'en profitai pour instruire mon Canadien des us et coutumes,
lois et amendes du bon pays de France touchant le port non autoris des
dcorations.

C'est probablement le mme qui passe pour avoir demand des straps de
rasoir  un boutiquier de la rue Quincampoix, ou encore qui disait  un
pur Parisien:

--Me prenez-vous pour un habitant!

--Non, rpondit le Parisien, on voit bien que vous tes un tranger.

                                  *
                                 * *

Hbert et moi nous rentrons dans la ville par la porte d'Italie,
absolument comme Napolon, le 20 mars 1815, au retour de l'le d'Elbe,
et nous nous rendons  l'atelier de notre sculpteur. C'est un vaste
btiment situ sur la pente qui domine Grenelle et le champ de Mars. Je
mets mes notes en ordre, tout en examinant le dessin du monument de la
reine Victoria, que vient de terminer Hbert. Le moule en est fait d'une
double pense, dont il me faut garder le secret. C'est dress pour tout
un peuple. Hbert n'en fait jamais d'autre!


                                  *
                                 * *

Entre-nous, il faut tre honnte, si toutefois on ne l'est pas avec tout
le monde, eh bien, je n'ai jamais mis le pied en France depuis l'anne
1641, soit deux sicles avant ma naissance, mais je me promne souvent
dans la banlieue de Paris en imagination, un guide Baedeker  la main.




                            HOMMES FORTS


J'AI vu Grenache lever la jambe et casser du bout de son pied le bras
d'un colosse qui s'avanait sur lui, arm d'un bton.

J'ai vu Duhame prendre  pleines mains et sortit de la foule un
batailleur redout, puis, le replantant sur ses quilles, lui dire avec
une bonhomie charmante:

--Comportez-vous mieux--ce n'est pas joli.

Le capitaine Labelle me montrait un jour une chaloupe attache 
l'arrire du _Qubec_:--Voyez, donc, me dit-il, l'imprudence des
promeneurs:  peine aurons-nous fait deux tours de roue que la vitesse
du navire fera chavirer cette embarcation comme une mitaine.

J'avisai Jack Naud qui rdait aux environs et, eu deux mots, lui contai
l'affaire. Il sourit, empoigna la chane qui retenait la chaloupe, tira
 lui, en goguenardant, et embarqua toute la boutique  bord du
_Qubec_, en moins de rien. Ce fut une affaire d'importance lorsqu'il
s'agit de mettre  terre ce passager que cinq hommes remuaient avec
peine.

J'ai vu Javotte Rouillard emporter sur son paule un cochon gel qui
pesait deux cents, et que le toucher, propritaire de la pice, avait
fait placer, par malice, en travers du chemin de la dite Javotte. Sachez
que nous avons aussi nos femmes fortes! Javotte tenait de son pre une
puissance de muscles qu'elle a transmise en partie  son garon,
Joseph-Marie, noy l'anne dernire pour avoir trop prsum de sa
rsistance  la fatigue.

Le grand-pre Rouillard s'attelait un jour sur un bateau de roi, et le
montait sur la grve, mais voyant qu'on lui marchandait son salaire, il
repoussait le bateau au fleuve--ce que dix hommes n'eussent pas t
capable d'excuter. C'est le mme qui, d'un coup de poing, tuait raide
un soldat anglais, au milieu d'une cinquantaine de ses camarades
insurgs contre leur commandant.

Et Cadet Blondin! qui portait la charge de trois hommes dans les
portages. En voil un voyageur! Vers 1820, alors que les compagnies du
Nord-Ouest et de la Baie d'Hudson taient en guerre, il chercha refuge,
par un soir de tempte, dans un poste de la compagnie rivale. Personne
ne le connaissait en cet endroit, mais ou voyait bien  ses allures
qu'il n'tait pas de la compagnie. Un quolibet n'attendait pas
l'autre. Cadet se brlait les sangs. Aprs avoir fum la pipe, quelqu'un
lui demanda de prendre un petit baril qui se trouvait dans un coin et de
le lui passer. Il voulut faire la chose poliment, mais bernique! l'objet
lui glissa entre les doigts. Et les compagnons de rire aux clats.
C'tait mettre le feu  la poudre. La poudre c'tait Blondin. Quand au
baril, il tait rempli de balles. En deux secondes, l'hercule se baissa,
enleva le malencontreux paquet et le lana contre le pilier qui
supportait la toiture. Tout croula comme si une bombe y passait. Et
maintenant, dit-il, couchez dehors; mon nom est Cadet Blondin.

Les anciens m'ont racont que, durant la guerre de 1812, un dtachement
des artilleurs royaux passant  Yamachiche, y avait fait halte pour
souper. C'tait l'hiver. Sur des traneaux on avait plac les bouches 
feu, et, sur d'autres les boulets. Quelques gaillards voulurent s'amuser
aux dpens des gens du pays. Trois ou quatre entrrent chez Blondin, et,
sans dire bonjour ni bonsoir, enfilrent l'escalier du premier tage.
Aux cris des femmes, Cadet accourut. Le premier soldat qu'il saisit
passa par la fentre, emportant vitres et barreaux, le second de mme;
les autres s'chapprent. Ce fut le signal d'une leve de baonnettes,
pour ne pas dire de boucliers. Les militaires n'entendaient pas avoir le
dessous. Cadet, voyant sa maison cerne, s'chappa et courut vers les
traneaux--suivi de toute la bande. Alors commena une scne pique--un
chant d'Homre. Le Canadien empoignait les boulets, et de son bras
formidable, les lanait comme eut fait un canon bien servi. Ce n'taient
point des boules de neige. Bras, jambes, etc, tout se brisait au contact
de ces joujoux. Le quart de la troupe resta  l'hpital. Il ne sjourna
plus de rguliers  Yamachiche durant la guerre.

Je me demande si la force physique est hrditaire dans certaines
nations, certains individus, certaines localits.

Oui et non.

Tout dpend de l'influence des milieux.

Suivant les conditions auxquelles est soumise ou se soumet une nation ou
une famille, il vient un moment o cette nation, cette famille produit
sa fleur. Depuis Adam c'est l'histoire des hommes. Le Canada n'chappe
pas  la loi gnrale. Grenon, Blondin, Montferrand, Grenache,
Rouillard, et d'autres, bien connus, ont t l'panouissement d'autant
de lignes ou familles qui avant comme aprs eux, ne surent produire
aucun type susceptible de leur tre compar. C'est une fois pour
toutes--bien qu'il se prsente des quasi exceptions, car il y a, d'une
gnration  l'autre, progression ou dcadence gradues et mesures,
rarement subites. Le pre d'un homme fort est plus qu'un homme du
commun, et le fils d'un tre extraordinairement dou vaut presque
toujours son grand'pre mais pas son pre.

S'il arrive parfois que,  un sicle de distance, le phnomne de la
force musculaire se reproduit, c'est que, durant cette intervalle, la
famille s'est retrempe  des sources favorables et que la charpente
humaine, muscles, nerfs et os, a emmagasin, pour ainsi parler, des
vertus nouvelles qui, un bon jour, se concentrent dans un second
individu constitu comme l'tait le premier. C'est encore influence du
milieu, ou des circonstances si on prfre cette expression.

Ces circonstances, cette influence, que sont-elles? L'air, le sol, le
manger, le boire, la vie que l'on mne--en un mot l'hygine.

Pourquoi dit-on que changer d'air est toujours excellent? Parce que
l'air n'est pas le mme  dix ou vingt lieues de chez nous. Les
manations de la terre varient d'une manire tonnante. L'eau qui coule
partout n'est pas la mme partout, il s'en faut. Un site expos au nord
nous impressionne plus ou moins qu'un autre ouvert  l'est ou au midi ou
 l'ouest. Les forts, qui se ressemblent tant, diffrent entre elles
par les essences qui les peuplent. Les cultures ont des effluves
particulires  leurs espces, et celles-ci subissent encore des
modifications, suivant les sols o elles poussent.

La nature est un grand laboratoire de chimie, compos de salles, de
compartiments, de corridors. Il s'agit de tomber dans la bonne chambre.
Ainsi, trente familles vigoureuses venues de France, il y a deux cents
ans, ont habit une seigneurie prive des conditions requises pour le
dveloppement de la vie animale; aujourd'hui, elles ne nous prsentent
pas un homme fort--ils sont tous de l'ordre moyen; peut-tre mme
ont-ils dgnrs au-del de ce terme. Dans un territoire voisin, trente
familles, originairement d'un type moyen, ont vcues sous des influences
plus favorables: c'est aujourd'hui une ppinire de fiers--bras. Telle
paroisse est renomme  cause de ses bons hommes; telle autre,  ct,
n'a rien de pareil--c'est logique. L'organisme humain ne nous rend que
ce que nous lui prtons.

Dans l'ensemble, les Canadiens-Franais ont acquis en Amrique une force
musculaire qui dpasse celle de leurs cousins de France. Les voyages si
clbres de nos compatriotes ont fourni  la race canadienne un
contingent norme de vigueur physique. Ce jeune pays avec son climat
sain, son agriculture, ses forts rsineuses, ses eaux si vives et si
pures, la quitude qu'il rpand dans les esprits, sa nourriture
abondante et riche par elle-mme, a rafrachi le sang des colons, calm
leurs nerfs, affermi les muscles, fortifi leurs os.

Il n'est pas ncessaire d'tre savant pour comprendre cela; le chiffre
du groupe que nous formons en dit assez. Trouvant un milieu favorable 
sa propagation, le Franais s'est propag. C'est de cette manire qu'il
a tourn Canadien. Dans un bon nombre de centres il est mme devenu
d'une trempe exceptionnelle. De l les hommes forts dont parle M.
Montpetit.

La gloire nationale se compose de plus d'un lment. Donnez-nous des
corps robustes, je vous promets des esprits suprieurs. Ceci n'est pas
une formule que j'invente. La science l'entend ainsi. Il existe une
cole qui affirme que l'intelligence est surtout remarquable chez les
individus dont le pre, le grand pre ou le bisaeul ont t cultivateur
ou forgeron. Quel joie pour nos crivains! car ils descendent tous de la
faucille ou du marteau.

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[Fin du recueil _Historiettes et Fantaisies_ par Benjamin Sulte]