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Titre: L'anglicisme, voil l'ennemi
Auteur: Jules-Paul Tardivel (1851-1905)
Date de la premire publication: 1880
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Qubec: Imprimerie du "Canadien",
   1880 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   28 janvier 2008
Date de la dernire mise  jour: 28 janvier 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada #68

Ce livre lectronique a t cr par Gill Martin, Hugo Voisard,
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L'ANGLICISME
VOILA L'ENNEMI


CAUSERIE
FAITE AU CERCLE CATHOLIQUE DE QUBEC,
LE 17 DCEMBRE 1879


PAR
J. P. TARDIVEL
_Rdacteur du Canadien._



QUBEC
IMPRIMERIE DU "CANADIEN."
1880




L'ANGLICISME, VOILA L'ENNEMI.

UN CRI D'ALARME.


_Monsieur le Prsident, Messieurs._

Quelqu'un, Jean-Jacques Rousseau je crois, a dit que les pires ennemis
de la langue sont les puristes. Est-ce l une grande vrit ou un simple
paradoxe? Je ne saurais le dire; mais comme je ne veux nullement passer
pour l'ennemi de ce que les Canadiens ont de plus prcieux aprs leur
foi, je me garderai bien d'assumer le titre de puriste auquel, du reste,
je n'ai aucun droit.

Il y a onze ans, je commenais  apprendre les rudiments de la langue
franaise au collge de Saint-Hyacinthe. Au bout de deux annes d'tudes
forces, je conversais avec assez de facilit; j'avais lu Tlmaque, et
je pouvais mme risquer une version sans trop craindre les mauvaises
notes. En 1872, je sortais du collge, et tout le monde me disait que je
possdais bien le franais. Je le croyais fermement, et je l'ai toujours
cru jusqu' l'anne dernire. Aprs avoir parl, lu et crit en franais
pendant dix ans, j'ai fini par me convaincre que je ne connaissais pas
la langue franaise, que je ne l'avais jamais connue et que je ne la
connatrais probablement jamais. J'tais presque dcourag, mais avant
de me laisser aller entirement au dsespoir, je me suis avis de jeter
un regard autour de moi afin de voir si mes voisins taient plus
favoriss que moi sous le rapport de la langue. Dans ce but, j'ai lu nos
principaux auteurs, j'ai suivi avec patience les polmiques de nos
journalistes les plus en renom, j'ai cout nos Cicrons plaider en
faveur de la veuve et de l'orphelin, nos Dmosthnes enseigner au peuple
ses devoirs--pardon, je veux dire ses droits, j'ai prt une oreille
attentive  nos Solons de la lgislature provinciale, et j'ai acquis la
douce conviction que si je ne connais gure la langue franaise, peu,
trs peu de personnes dans notre pays peuvent me jeter la pierre.

J'ai dit que c'tait l une douce conviction. Oui, d'abord, car mon
amour propre tait satisfait, mais elle est devenue bientt une
conviction amre. En rflchissant un peu sur la situation j'y ai vu un
grand danger pour l'avenir de la race canadienne-franaise.

La langue, c'est l'me d'une nation. Si les Basques ont pu conserver si
longtemps intactes leurs antiques institutions au milieu des rvolutions
et des guerres qui ont boulevers la France et l'Espagne, si les Bretons
et les Gallois sont rests distincts des races qui les entourent, c'est
grce  leur langue. Si l'Irlande lutte en vain pour reconqurir son
indpendance, c'est qu'elle ne parle plus la langue de ses anciens rois.
Voulez-vous faire disparatre un peuple? dtruisez sa langue. C'est
parce qu'elles comprennent cette vrit que la Russie se montre si
inexorable envers la langue polonaise et que l'Allemagne cherche 
proscrire la langue franaise de l'Alsace-Lorraine. Il est donc
important pour un peuple, surtout pour un peuple conquis, de conserver
sa langue.

On m'objectera sans doute que la langue franaise n'est nullement
expose  s'teindre parmi nous. Elle n'est peut-tre pas expose 
disparatre compltement, mais elle pourrait bien subir des
modifications assez profondes pour la rendre mconnaissable. Il est
possible, si nous n'y prenons garde, qu'avec le temps la langue de la
province de Qubec devienne un vritable patois qui n'aurait de franais
que le nom, un jargon qu'il vaudrait mieux abandonner dans
l'impossibilit o l'on serait de le rformer. Nous sommes loin, il est
vrai, d'un aussi dplorable tat de choses, et fasse le ciel qu'il
n'arrive jamais. Mais bien aveugle est celui qui ne voit pas que l'clat
de la langue se ternit chez nous, que nous parlons et crivons moins
bien qu'autrefois.

On me dira que les langues meurent ncessairement, fatalement; que
l'hbreu, le grec et le latin sont morts; que le franais s'altre, mme
en France, et qu'il cessera enfin d'tre une langue vivante. Cela est
possible. Nous ne pouvons pas arrter le cours naturel des vnements.
Mais s'il faut, dans la suite des temps, que la langue franaise
disparaisse, ayons  coeur de faire enregistrer par l'histoire cette
parole: Ce fut au Canada o la langue franaise disparut en dernier
lieu.

Le principal danger auquel notre langue est expose provient de notre
contact avec les Anglais. Je ne fais pas allusion  la manie qu'ont
certains Canadiens de parler l'anglais  tout propos et hors de propos.
Je veux signaler une tendance inconsciente  adopter des tournures
trangres au gnie de notre langue, des expressions et des mots
impropres; je veux parler des anglicismes. Il faut bien s'entendre sur
la vritable signification de ce mot. On croit trop gnralement que les
seuls anglicismes que l'on ait  nous reprocher sont ces mots anglais
qui s'emploient plus souvent en France qu'au Canada, tels que steamer,
fair-play, leader, bill, meeting, square, dock, etc. A vrai
dire ce ne sont pas l des anglicismes, et il n'y a que trs peu de
danger  faire usage de ces expressions, surtout lorsque le mot franais
correspondant manque. On peut, sans inconvnient, emprunter  une langue
ce qu'il nous faut pour rendre plus facilement notre pense. Aussi les
Anglais ont-ils adopt une foule de mots franais: Navet, ennui,
sang-froid, sans-gne, &c.

Voici comment je dfinis le vritable anglicisme: Une signification
anglaise donne  un mot franais. Un exemple fera mieux comprendre ma
pense. Ainsi on entend dire tous les jours qu'un tel a fait
application pour une place. Le mot application est franais; il
signifie l'action d'appliquer une chose  une autre et n'a d'autre
signification. On fait l'application d'un principe ou d'un cataplasme.
Mais on ne peut pas employer ce mot dans le sens de _demande_ et dire:
Faire application pour une place. C'est de l'anglais: _To make
application for a place._

Voil l'anglicisme proprement dit qui nous envahit et qu'il faut
combattre  tout prix si nous voulons que notre langue reste
vritablement franaise. Cette habitude, que nous avons graduellement
contracte, de parler anglais avec des mots franais, est d'autant plus
dangereuse qu'elle est gnralement ignore. C'est un mal cach qui nous
ronge sans mme que nous nous en doutions. Du moment que tous les mots
qu'on emploie sont franais, on s'imagine parler franais. Erreur
profonde. Pour bien parler et crire le franais, il est non seulement
ncessaire d'employer des mots franais, il faut de plus donner  ces
mots leur vritable signification. Massacrer la langue franaise avec
des mots franais est un crime de lse-nationalit. A mes yeux les
barbarismes, les nologismes, les plonasmes, les fautes de syntaxe et
d'orthographe sont des peccadilles en comparaison des anglicismes qui
sont pour ainsi dire des pchs contre nature. Entrons maintenant en
matire.

       *       *       *       *       *

Comment aborder ce vaste sujet? Des anglicismes! Il y en a partout, au
barreau, dans les journaux, dans les livres les mieux crits et jusque
dans la chaire sacre. Personne n'en est entirement exempt, personne
n'a le droit de jeter la pierre  son voisin. Moi, le premier, j'en ai
des milliers sur la conscience, et bien que j'aie jur une haine
ternelle contre ce pch littraire je suis certain d'y retomber encore
bien des fois avant de mourir.

Pour simplifier les choses, je laisserai de ct le langage des affaires
et des mtiers. La confusion y est telle que je ne suis pas de taille 
la dbrouiller. Nous ne connaissons gure le nom franais des outils et
des machines que l'on voit dans nos ateliers, ni des toffes qui
s'talent dans nos magasins. Et comme il faut bien les nommer on les
nomme en anglais. C'est un demi-mal. Mieux vaut, en attendant que l'on
apprenne le nom franais, employer carrment le mot anglais, que de
forger un barbarisme. J'ai appris qu'un spcialiste prpare, depuis
quelque temps, un dictionnaire complet des termes employs sur les voies
ferres. Il faut esprer que cet exemple patriotique sera suivi, et que
d'autres travailleurs de bonne volont nous donneront un dictionnaire
des termes employs dans le commerce et les industries. En attendant cet
heureux jour, bornons-nous  la langue littraire; elle nous fournira
ample matire  rflexion.

       *       *       *       *       *

A tout seigneur tout honneur. Rendons-nous d'abord  la lgislature et
coutons les mandataires du peuple. Un dput se lve. C'est un homme
qui a fait un cours d'tudes complet et qui se croit savant. Oyez-le:

M. l'Orateur, quoi qu'en dise l'honorable membre pour ***, j'ai le
plancher de la Chambre. Je ne veux pas donner un vote silencieux sur la
mesure que le gouvernement vient d'introduire en chambre. Je ne puis pas
supporter cette mesure, je l'opposerai de toutes mes forces et je suis
satisfait que je pourrai dmontrer  la satisfaction de cette honorable
chambre que cette mesure ne doit pas passer. En tudiant les
statistiques on se convaincra que cette mesure a t introduite pour
promouvoir des intrts sectionnels et que les intrts gnraux y sont
ignors. J'objecte  ce qu'on lgislate en faveur du petit nombre et que
l'on adopte des lois qu'il faut rappeler au bout d'un an. Je vois sur
les ordres du jour d'autres mesures non moins mauvaises que la
partisannerie seule a pu dicter. Nous sommes responsables  nos
constituants, et il ne faut passe mettre en contravention avec les
grandes lois de la moralit publique.

On dirait que c'est du franais, n'est ce pas? Eh bien! s'est de
l'algonquin tout pur. Un Franais n'y comprendrait rien. Et cependant je
n'ai pas exagr; on entend parler ce langage depuis l'ouverture jusqu'
la clture de la session. Analysons rapidement ce discours:

M. l'orateur: mauvaise traduction du mot _Mr. Speaker_. En France, on
dit le prsident de la chambre. Que ne le dit-on ici? Mais quelqu'un,
trs fort sur les nuances du parlementarisme, me rpondra peut-tre que
M. le prsident ne rend pas tout  fait la signification de _Mr.
Speaker_. Cela est vrai, mais il est galement vrai que orateur ne
rend pas du tout le mot _Speaker_ qui ne peut se traduire exactement en
franais que par une priphrase. Le _Speaker_, dans le parlementarisme
anglais, est celui qui sert d'organe  la chambre, celui qui communique
avec le chef de l'excutif. Il est plus que le prsident d'une assemble
dlibrante. Mais le mot _orateur_ signifie un homme qui parle; or, le
_Speaker_ ne peut prendre part aux dbats que lorsque la chambre sige
en comit gnral. De tous les dputs, c'est lui qui parle le moins.
M. l'orateur est donc un non sens. Qu'on dise, soit M. le prsident,
ou bien M. le speaker.

On dit: un membre de la chambre, mais le membre pour tel comt est
un anglicisme. C'est dput de tel comt qu'il faut.

J'ai le plancher de la chambre, voil un anglicisme tellement norme
que je ne l'aurais pas cru possible si je ne l'avais entendu dans la
bouche de dputs qui se piquent de bien parler. Ceux qui veulent se
distinguer, les ministres ou les chefs de l'opposition, par exemple,
disent parquet au lieu de plancher, mais ce n'est pas plus franais.
Savez-vous ce qu'un dput veut dire lorsqu'il informe ses collgues et
le public qu'il a le plancher ou le parquet? Si vous connaissez la
langue de Shakespeare, vous pourrez le deviner peut-tre; sinon, non. Au
parlement anglais, on ne monte pas  la tribune, comme en France, pour
prendre la parole; on se tient debout sur le plancher ou parquet. De l
l'expression anglaise _To have the floor_, que nos lgislateurs ont
traduit par avoir le plancher, au lieu de avoir la parole.

Dans notre langage parlementaire donner un vote silencieux--_To give a
silent vote_, veut dire: voter sur une question sans parler. Cette
expression me parat mdiocrement franaise. Un vote non motiv rendrait
mieux l'ide que l'on veut exprimer.

Mesure, dans le sens de projet de loi, n'est pas franais du tout.
On fait souvent usage du mot bill, expression peu lgante et qui
fournit trop d'occasions aux calembouristes d'exercer leur terrible
mtier. Pourquoi ne pas employer le mot projet de loi, qui est
parfaitement franais et qui dsigne si bien l'objet dont il est
question?

Introduire un projet de loi. Prsenter ou soumettre serait bien
plus correct. En France on dit: dposer un projet de loi. A propos du
mot introduire, permettez que j'ouvre une parenthse pour vous dire
qu'il faut viter avec soin cet autre anglicisme, singulirement
dsagrable: J'ai t introduit  un tel, ou, un tel m'a t
introduit. C'est le mot prsenter qu'il faut. On dit, mais dans un
tout autre sens, introduire quelqu'un dans une famille, ou auprs d'un
personnage. On n'introduit pas une personne  une autre, on la prsente.

Mais revenons  nos moutons.

Supporter--Quel abus ne fait-on pas de ce mot! On supporte un projet
de loi, on supporte un gouvernement, un parti, un journal, on
supporte mme sa famille. Or, supporter veut dire endurer tolrer.
On supporte un malheur, une injure, une injustice. Il est donc peu
flatteur de dire que l'on supporte un cabinet. Ordinairement on
appuie, on soutient un gouvernement. Lorsqu'on supporte un
ministre, c'est qu'on choisit le moindre de deux maux.

Opposer une loi. Il faut s'opposer , de mme que l'on doit dire
s'objecter  et non objecter . Je suis satisfait, _I am
satisfied_, pour je suis convaincu, fait dresser les cheveux.
Dmontrer  la satisfaction de quelqu'un est incorrect et nous expose
 de srieux inconvnients. Ainsi, l'avocat qui disait: J'espre avoir
dmontr  la satisfaction du juge que l'accus est coupable, mritait
d'tre mis  l'amende pour mpris de cour, car il insultait le magistrat
en le supposant capable d'prouver du contentement en voyant la
culpabilit du prisonnier tablie. Il faut, pour rendre l'expression
anglaise: _Prove to the satisfaction of the court_, prouver, de manire
 convaincre le tribunal.

Mais, me voici au palais tandis que je devais tre au parlement.
Voyez-vous, messieurs les avocats sont si aimables... pour ceux qui
n'ont pas de procs.

On passe un rglement, une ordonnance, et peut-tre mme une loi, mais
assurment on ne peut dire qu'un projet de loi passe pour est vot,
est adopt.

Statistiques, au pluriel, est presque toujours incorrect; il en est de
mme du mot ordre du jour.

Promouvoir des intrts sectionnels--_To forward sectional interests_:
Voil deux anglicismes trs en vogue. Promouvoir veut dire simplement:
Avancer d'un grade  un autre et non _favoriser_. Sectionnel n'tant
pas franais ne signifie rien du tout. Disons, pour rendre l'ide que
comporte le mot anglais _sectional interests_, intrts de clocher ou
de localit.

Ou traduit souvent le mot _ignore_ mconnatre par ignorer. Nos
droits sont ignors et nos droits sont mconnus, n'ont pas du tout la
mme signification. Lgislater se prend toujours en mauvaise part et
dans un sens ironique. Il est vrai qu'on legislate beaucoup trop de
nos jours et c'est peut-tre pour cette raison qu'on n'emploie gure le
mot lgifrer qui signifie: Faire des lois.

On ne doit pas dire rappeler une loi ou le rappel d'une loi, c'est
abroger, abrogation qu'il faut. On rappelle un ambassadeur, un
consul. Rappeler une loi signifie: Remettre en vigueur une loi qui est
devenue lettre morte.

Partisannerie, trs-usit depuis quelque temps, est un barbarisme; le
mot n'existe pas. Disons esprit de parti. C'est une chose qu'il
convient de nommer par son vritable nom, attendu que nous avons souvent
l'occasion d'en parler.

Responsable . Un gouvernement responsable au peuple--_A government
responsible to the people._ Voil, m'assure-t-on, un anglicisme du
meilleur aloi. Le jour o l'on m'a brusquement ouvert les yeux  cette
vrit, j'ai bondi littralement, car je venais d'employer ce mot dans
un article que j'avais sign et il tait trop tard pour arrter
l'impression du journal. Je me suis consol un peu en pensant que
personne ne s'en apercevrait, car cet anglicisme, je crois, est
absolument universel. On est responsable _d'une_ chose et _envers_ ou
_devant_ quelqu'un.

Constituants pour commettants ou lecteurs est un anglicisme trs
rpandu. En contravention _avec_, en conformit _avec_, s'emploient
trs-souvent au lieu de en contravention __ et en conformit _de_.

Comme vous le voyez, il ne reste pas grand'chose du discours de mon
dput. Il n'est pas fort ce dput. Ecoutons un autre:

M. le prsident:--On accuse le gouvernement d'avoir fait un mauvais
usage des appropriations votes  la dernire session, d'avoir mal
employ les argents octroys  la colonisation; on l'accuse aussi
d'avoir, depuis son accession au pouvoir, appoint une foule de
personnes  des sincures et d'avoir dcharg arbitrairement des
employs fidles; on accuse de plus les aviseurs actuels de la couronne
d'avoir nglig la collection du revenu, d'avoir abandonn les travaux
en contemplation ou de les avoir donns  des contracteurs qui n'taient
pas qualifis, et de n'avoir pas pourvu  la compltion des chemins de
fer. Si la moiti de tout cela tait vraie, le gouvernement serait une
disgrce pour le pays. Mais je demanderai une question aux honorables
dputs de l'autre ct de la chambre: Sont-ils capables de prouver
leurs avancs? Vous pouvez dpendre, M. le prsident, que si ces
messieurs avaient t en tat de prouver leurs accusations, ils auraient
pris les dmarches ncessaires pour obtenir une enqute. Du moins, c'est
comme cela que la chose me frappe.

Voil de la vraie loquence parlementaire. C'est encore plus naturel que
le premier discours, parce que c'est moins franais; et pourtant mon
homme a soigneusement vit tous les anglicismes dj signals.
Pntrons un peu dans ces broussailles.

Une appropriation dans le sens de crdit est un anglicisme. On dit
souvent des octrois; cela est incorrect, c'est subventions qu'il
faut: Des argents octroys--_monies granted_ ne doit pas se dire non
plus pour: des sommes d'argent ou des deniers vots. Disons aussi
avnement au pouvoir et non accession. Appointer quelqu'un pour
nommer, appointement pour nomination, ainsi que dcharger dans
le sens de congdier, destituer, sont des anglicismes qui font
frmir. On chercherait en vain dans les dictionnaires le mot aviseur;
ce vocable n'a jamais exist et je ne vois pas pourquoi on ne se
servirait pas du mot conseiller qui est franais. La collection du
revenu n'est pas franais; c'est perception qu'il faut. Le verbe
collecter, si toutefois il est franais, signifie: Faire une collecte,
et non percevoir un impt, une dette. Par une contradiction assez
singulire, collecteur est un vieux mot franais qui s'employait
autrefois  peu prs dans le mme sens que nous l'employons aujourd'hui.
Des travaux en contemplation ou contempls pour des travaux
projets est un anglicisme incomprhensible qu'on rencontre pourtant
souvent. Contracteur n'a pas mme le mrite d'tre un mot franais,
c'est entrepreneur qu'il faut dire. Qualifi  faire une chose pour
tre capable de le faire, avoir les qualits ncessaires pour la
faire, est une locution qu'il faut viter avec soin. Compltion comme
contracteur n'est pas franais du tout et doit tre remplac par
parachvement ou achvement, ou quelquefois par le verbe complter avec
une priphrase. Ne disons jamais une disgrce pour une honte, et
encore moins disgracieux pour honteux. Demander une question--_To
ask a question_ pour poser une question est une expression, si non
honteuse, du moins trs-disgracieuse et fort incorrecte. Les dputs de
l'autre ct de la chambre, est un non sens. Il faudrait au moins dire:
Les dputs qui sigent de l'autre ct de la chambre, mais les
dputs de la droite et de la gauche serait plus franais et plus
lgant. Le mot avanc n'est pas franais dans le sens d'assertion
Vous pouvez dpendre--_you may depend_, pour vous pouvez tre
certain, ne devrait se dire que par un Anglais qui arrive de Londres et
encore faudrait-il le pendre... ne fut-ce que pour avoir le plaisir de
le dpendre. Prendre des dmarches--_Take steps_ doit se remplacer par
faire des dmarches. On _prend_ des mesures, mais on _fait_ des
dmarches.

Il me frappe que ce dput ne s'exprime pas plus correctement que
l'autre. _It strikes me that._ C'est--dire: Je m'aperois, etc., pour
parler franais.

Voil deux petits discours qui nous ont donn du fil  retordre et nous
ne sommes pas encore rendus au plus creux de nos aventures.

       *       *       *       *       *

Voici qu'un troisime dput se lve:

M. le prsident:--Si les deux honorables dputs qui viennent
d'adresser la chambre s'imaginent que leurs discours vont affecter le
vote que nous sommes appels  donner, ils se trompent. Sous les
circonstances actuelles, je ne puis ni appuyer le gouvernement ni suivre
l'opposition. Pour dire toute ma pense, je serais en faveur d'un
gouvernement de coalition. Je comprends que les ministres entretiennent
l'espoir que leur politique d'expdients va russir. C'est une politique
qu'il ne faut pas initier dans notre pays et, moi pour un, je les
notifie d'une chose, c'est qu'ils ne pourront jamais rencontrer les
dpenses courantes sans imposer de nouvelles taxes. Qu'ils rajustent
les impts tant qu'ils voudront, cela ne suffira pas. Je leur tends cet
avis en toute sincrit et ils pourront facilement se satisfaire de la
vrit de mes remarques en rfrant au rapport du discours que
l'honorable Premier a prononc l'an dernier. Je proposerai donc une
motion en amendement.

Sans attendre sa motion, jetons un coup d'oeil sur son franais.

Adresser la chambre, adresser une assemble. Que nous entendons
souvent ces expressions incorrectes! C'est adresser la parole  la
Chambre,  une assemble qu'il faut. Affecter dans le sens
d'influencer, est un anglicisme qui se rencontre souvent; il en est de
mme de sous les circonstances au lieu de dans les circonstances.

On fait un trange abus du mot coalition. Pour qu'il y ait coalition
il faut qu'il existe trois partis au moins. Deux ou plusieurs groupes
peuvent se coaliser contre le ministre ou contre l'opposition; mais
lorsque deux partis s'unissent, c'est une fusion qui s'opre.

Je comprends,--_I understand_ pour j'ai appris, ou on m'apprend est
une locution essentiellement anglaise et assez usite. Ne disons pas
entretenir une opinion, un espoir, des craintes dans le sens d'avoir
une opinion, un espoir ou des craintes. On peut, il est vrai, entretenir
la bonne opinion que notre voisin a de nous, on peut entretenir ses
esprances en lui faisant des promesses, ou ses craintes en le menaant,
mais c'est l un tout autre ordre d'ides.

Initier une politique, un systme dans un pays, pour l'inaugurer,
l'implanter, l'introduire, est, sinon un anglicisme, une expression
fort incorrecte. On initie quelqu'un __ ou _dans_ une chose, voil tout.

Moi pour un, au lieu de pour ma part; notifier quelqu'un d'une
chose, pour notifier une chose  quelqu'un; rencontrer des dpenses,
des obligations, au lieu d'y faire honneur, ou d'y faire face;
rajuster ou rajuster un tarif pour le remanier; tendre un avis
pour donner un avis ou un conseil; se satisfaire d'une chose au lieu
de s'en convaincre, sont autant d'anglicismes.

Le rapport d'une discussion, d'une sance est une expression vicieuse
que nous entendons tous les jours. Il faut dire le compte rendu ou le
procs-verbal suivant le cas. Le mot _rfrer_ est souvent employ mal
 propos. _Rfrer_ signifie: faire rapport. Il faut en rfrer  la
chambre; ou encore: S'en rapporter  quelqu'un. Je m'en rfre 
vous; ou bien encore: Avoir rapport. Ce passage se rfre  tel
autre. On dit aussi: Je vous en rfre tout l'honneur. Mais on ne
doit pas dire: Je vous rfre  tel livre, ou, rfrez  tel
ouvrage, c'est: Je vous renvoie  tel livre, ou consultez tel
ouvrage qu'il faut.

M. le Premier, pour M. le premier ministre; l'honorable Blake pour
l'honorable M. Blake, ou l'honorable Edouard Blake, sans tre des
anglicismes, sont des expressions peu lgantes. Le mot _motion_ est
admis aujourd'hui dans le langage parlementaire; mais on _fait_ une
motion, on ne la _propose_ pas. C'est trop anglais: _to move a motion_.
En amendement--_in amendment_ est galement incorrect. Comme
amendement, ou par voie d'amendement serait plus franais, je crois.

Avant de quitter la lgislature, relevons quelques autres incorrections
de langage en vogue parmi les mandataires du peuple.

Lorsqu'une motion est adopte on a l'habitude de dire qu'elle est
_emporte_, _carried_. Un dput ne se gne pas d'affirmer que la
_cabale_ s'est faite d'une manire honorable dans son comt. C'est une
contradiction dans les termes, car le mot _cabale_ se prend
ncessairement en mauvaise part et signifie: Intrigue tnbreuse. Pour
rendre le mot anglais _canvass_ il faut une priphrase. On entend
souvent dire: en chambre pour  la chambre ou devant la chambre.
Je vous renvoie aux dictionnaires pour la signification des mots: en
chambre. Tout ce que je puis vous dire c'est qu'ils ne sont pas du tout
parlementaires. Pendant que vous tes  consulter les dictionnaires,
ayez la bont de constater ce que signifient les mots: en amour et je
suis certain que vous ne les emploierez plus jamais dans le sens
d'_amoureux_. Mais nous sommes loin de nos dputs qui parlent assez
rarement d'amour. Ils sont plutt ports  _corriger_ leurs adversaires;
mais il ne faut pas croire qu'ils veuillent dire par l qu'ils vont
infliger un chtiment corporel  leurs contradicteurs. Non, c'est
seulement un anglicisme qu'ils commettent: _To correct some one:_
c'est--dire, rtablir les faits dnaturs par quelqu'un.

Quand le gouvernement dclare qu'il a pris telle question sous
considration il se rend toujours coupable d'un anglicisme, et
quelquefois d'une lgre entaille  la vrit par dessus le march. Si
l'on voulait respecter le franais on dirait que l'on tudie telle
question, que telle question a t mise  l'tude ou qu'elle a t prise
en considration.

On fait un abus considrable du mot _sous_. Outre les deux anglicismes
dj signals: sous ces circonstances et sous considration, on dit
aussi trs-souvent: ouvrage, travaux sous contrat, pour ouvrage,
travaux donns  l'entreprise; sous certaines conditions, pour 
certaines conditions.

_Amalgamer_ deux chemins de fer, deux banques, pour les _fusionner_ est
une expression qui devrait tre bannie du langage, ainsi que _connexion_
dans le sens de _rapport_. Matre-gnral des Postes serait
avantageusement remplac par Directeur gnral des Postes.
Dput-ministre ne devrait pas s'employer, ni dput du ministre. Un
dput est une personne envoye, dlgue par une autre. Sous chef de
tel dpartement, sous-secrtaire d'Etat, etc., sont les mots propres.

Ce projet de loi a origin au Snat, au Conseil lgislatif pour a
pris naissance; un tel est l'originateur de ce bill, sont des
locutions vicieuses en frquent usage parmi nos lgislateurs. Parler
contre le temps voudrait dire se plaindre de la temprature, mais ici
un dput qui parle contre le temps cherche seulement  _gagner_ du
temps. _He is speaking against time._

Un tel a perdu sa motion ne signifie pas, comme on pourrait le croire,
qu'il a gar le morceau de papier sur lequel sa motion tait crite,
mais bien que la majorit a rejet, repouss sa proposition.

Un dput ne rsigne pas son sige, il remet son mandat. On dit
souvent qu'il y a tant de _voteurs_ dans tel comt. C'est une expression
tout--fait incorrecte. Un _voteur_ est un homme qui _fait un voeu_. Il
faut dire qu'il y a tant d'_lecteurs_ dans telle division et que tant
de _votants_ ont pris part au scrutin.

Il arrive parfois aux dputs qui commettent des anglicismes de dire de
grosses vrits sans le vouloir. A ce propos, permettez-moi de vous
raconter en deux mots une petite scne dont j'ai t tmoin durant la
dernire session. Deux illustres reprsentants du peuple sont aux
prises. M. B. accuse M. M. d'avoir fait une assertion un peu hasarde
pendant une lutte lectorale. M. M. se lve solennellement, prend une
pose de matamore, fait un geste superbe et prononce d'une voix sonore
cette phrase: M. l'Orateur, je le nie emphatiquement. C'tait en effet
une dngation trs-_emphatique_, mais bien peu _formelle_. Nier
emphatiquement veut dire nier avec emphase et non pas avec nergie
ou formellement.

       *       *       *       *       *

Passons maintenant  la salle de lecture et prenons la premire _file_,
pardon, je veux dire _liasse_ de journaux qui se trouve sous la main. Il
est probable que c'est le mot correspondance ditoriale qui frappera
d'abord notre vue. Si nous allons un peu plus loin nous trouverons note
ditoriale, article ditorial ou bien ditorial tout court. Il est
bon de vous dire que _ditorial_ n'est pas franais. Puis, en y
rflchissant un instant, l'on se convaincra que si ce mot tait admis
dans les dictionnaires il signifierait: Ce qui appartient  l'diteur.
Or l'diteur n'est pas le rdacteur. Le mot _editor_ se traduit par
rdacteur, et le mot diteur par _publisher_. Il faut donc dire:
correspondance, note de la rdaction; article de rdaction, article de
fond, premier-Qubec, premier-Montral.

Nos journaux les mieux rdigs sont remplis d'anglicismes et les
rdacteurs qui posent en puristes en commettent  chaque instant. Ainsi,
il n'y a pas bien longtemps, un rdacteur de plusieurs annes
d'exprience m'a affirm trs srieusement que l'on doit dire que M. X.
_a mari_ Mlle Z. Je lui ai fait voir, autorits en main, qu'il faut:
se marier  une telle, ou pouser une telle; mais en journaliste
convaincu il n'a point voulu se rendre, mme  l'vidence.

Dans les colonnes d'annonces on trouve,  part une foule de barbarismes,
des anglicismes comme ceux-ci: Marchandises sches pour nouveauts;
prix chers pour prix levs; des objets patents au lieu de
brevets; cuir  patente, pour cuir verni; office pour bureau;
homme d'affaires au lieu de ngociant--_Homme d'affaires_ se prend
presque toujours en mauvaise part;--hardes faites au lieu de hardes
tout simplement. Des hardes sont ncessairement faites. On trouvera
encore des expressions comme celles ci: Pour la convenance des
acheteurs, au lieu de la commodit; huile de castor pour huile de
ricin; comptition au lieu de concurrence; charger tel prix au
lieu de demander tel prix; du change, pour de la monnaie; balance
en mains au lieu de balance en caisse.

Si des colonnes d'annonces nous passons aux _faits divers_ et aux
_nouvelles diverses_, nous nous trouverons en face d'autres horreurs
littraires: M. B. va donner une lecture ce soir, ou pis encore, va
lecturer pour faire une confrence, une causerie. Ce mot _lecturer_,
qui n'est pas mme franais, s'emploie aussi dans le sens de censurer,
rprimander: Je ne veux pas me laisser _lecturer_ par vous.

On peut lire tous les jours dans les _informations_ que M. Z. est venu
 Qubec pour _transiger_ des affaires importantes, Or, _transiger_
signifie simplement, faire un compromis, faire des concessions. On
_transige_ sur les principes, trop souvent mme, mais on _fait_, on
_rgle_ des affaires. On parle aussi trs-souvent dans les _faits
divers_ de la police monte, voulant dire par l la police  cheval,
ou bien de la police d'eau au lieu de la police de la rade. Ou dit
aussi que cent _passagers_ sont partis par le chemin de fer du Nord,
au lieu de cent voyageurs. On nous dira aussi que cela regarde
mal--_looks bad_ pour parat mal, et il est possible qu'on nous
apprenne que M. Z. _regardait_ pour son garon dans la cour du
voisin--_was looking for_, ce qui signifie en franais qu'il le
_cherchait_.

En rendant compte d'une soire, le _reporter_ nous annoncera que a
_t_ un beau succs, que la _bande_ de la Batterie B a bien jou
qu'il y avait une _bonne_ salle et que l'_audience_ tait
distingue. Ce qui veut dire que la soire a _eu_ un beau succs, que
le _corps de musique_ a bien jou, que la salle tait _remplie_ et que
l'_auditoire_ tait distingu.

Si maintenant nous abordons les colonnes rserves au rdacteur-en-chef,
nous trouverons toutes les locutions vicieuses dj signales et
d'autres encore. Il nous affirmera qu'il est _anxieux_ de plaire  ses
lecteurs, ne se doutant pas que le mot _anxieux_ renferme l'ide de
_crainte_, d'_inquitude_ et que c'est _dsireux_ qu'il aurait d
employer. A-t-il eu une entrevue avec le premier ministre, il dira qu'il
l'a _approch_, comme si c'tait une bte froce. Il dplorera la
_destitution_ des classes pauvres, voulant sans doute dire leur
_misre_; il nous dira que les protestants sont _diviss_ de nous par
la religion, tandis que c'est _spars_ qu'il faut. Il emploiera
l'expression _en autant que_, qui n'est pas franaise, au lieu de _en
tant que_ ou _autant que_. Il parlera de _Sa Grce_ Mgr l'Archevque, et
si vous lui demandez pourquoi, il vous rpondra que _Sa Grce_ se dit
des archevques et _Sa Grandeur_ des vques, tandis que _Sa Grandeur_
doit se dire des deux. Sa Grce--_His Grace_ se dit des ducs en
Angleterre. S'il visite une paroisse voisine il crira  son journal
qu'il y a vu un grand nombre de familles _confortables_, ou qui sont
dans des circonstances aises--_in easy circumstances_. _Confortable_
ne se dit que des choses et une personne  l'aise, est bien plus
franais qu'une personne dans des circonstances aises. Il
_contrastera_ sa conduite et celle de son adversaire, au lieu de les
_faire_ contraster. De retour d'une promenade vous allez lui rendre
visite; il vous posera invariablement cette question: Comment vous
tes-vous amus? Et si, rpondant  sa question, vous dtes que vous
tes all  la chasse ou  la pche; il vous fera comprendre qu'il n'a
pas voulu savoir de _quelle manire_ vous vous tes pris pour vous
amuser, mais si vous vous tes _bien amus_.

Non content de tous ces pchs contre la langue, il dira en temps
d'lection que M. X. vient de l'avant--_is coming forward_, et qu'il
a appel une large assemble,--_called a large meeting_. Traduit en
franais cela signifie que M. X. se prsente comme candidat et qu'il a
convoqu une nombreuse runion. Encourag par la politique nationale, il
_investit_ ses capitaux dans une _factorie_ de chaussures au lieu de les
_placer_ dans une _manufacture_ de chaussures. Il nous prdira que
beaucoup de personnes vont _joindre_ la Socit Saint Jean-Baptiste
cette anne tandis qu'elles vont _s'y joindre_ ou en _faire partie_. Il
emploiera le mot _nationalit_ dans le sens d'_origine_. Il dira que
Beauport est une belle _place_, au lieu de dire que c'est une belle
paroisse, ou un bel endroit, car il ignore que _place_ ne s'emploie pas
dans le sens d'_endroit_, de _paroisse_, de _ville_-- moins que cette
dernire ne soit fortifie. Jette-t-il un coup d'oeil sur le pass, il
trouvera que le peuple a _pris_ bien des annes--_took many years_
pour conqurir sa libert, au lieu de dire qu'il a _mis_ bien des annes
 la conqurir. S'il se mle de faire un compte-rendu il nous parlera
des personnes qui ont t _permises_ d'entrer dans les galeries, pour
les personnes qui ont eu la permission ou  qui l'on a permis d'y
entrer. Il aura de la reconnaissance _pour_ au lieu d'_envers_ ses
abonns, _ raison_, au lieu d'_ cause_ de leur bienveillance. Il dira
_dfalcation_ au lieu de _dtournement de fonds_, et si vous croyez que
le mot n'est pas franais il vous _rfrera_--au lieu de vous y
_renvoyer_-- un petit dictionnaire anglais-franais aussi plein
d'anglicismes que lui-mme. Il avertira ses correspondants que les
manuscrits refuss ne seront pas _retourns_, voulant dire qu'ils ne
seront pas remis.

Rdige-t-il une adresse  quelque personnage marquant, il ne se gnera
pas de parler des associations agrables que le public a eues avec ce
dignitaire vous laissant  deviner qu'il s'agit de rapports.

Oui, messieurs, il fera et dira tout cela et beaucoup d'autres choses
encore, et si vous mettez un doute sur la puret de son langage il
s'tonnera de votre audace.

       *       *       *       *       *

Mais les avocats, au moins, me demanderez-vous peut-tre, ne sont-ils
pas exempts de ces chenilles littraires? Je vais vous faire une petite
confidence. Un seul avocat, dou de talents ordinaires, peut, lorsqu'il
est bien dispos, placer dans une heure plus d'anglicismes que tous les
dputs et les journalistes runis n'en pourraient inventer dans une
journe. Sa profession l'obligeant de parler de tous les sujets
imaginables, l'homme de loi n'vite aucune des locutions vicieuses qui
se rattachent  ces sujets. De plus il a un fonds d'anglicismes qui lui
est propre et dont voici un inventaire partiel.

Une dclaration assermente pour une dclaration faite sous serment.
On assermente les personnes mais non pas les choses. Disqualifier ou
dqualifier. M. X. se moque de M. Z. parce qu'il emploie
_disqualifier_ au lieu de _dqualifier_; M. Z. se moque de M. X. parce
qu'il dit _dqualifier_ et non _disqualifier_. La vrit vraie c'est
qu'ils ont tous deux tort et raison, car de ces deux mots l'un est un
barbarisme, l'autre un anglicisme. _Disqualifier_ n'est pas franais et
_dqualifier_ veut dire ter la qualification  quelqu'un ou  quelque
chose et ne signifie nullement rendre ou dclarer inligible.
Qualification foncire n'a pas de sens. Qualification c'est
l'attribution d'une qualit, d'un titre. Ainsi l'on dirait: cet homme a
qualifi son adversaire d'hypocrite, mais cette qualification est
injuste. Le mot anglais: _Land qualification_ qu'on essaie de traduire
par qualification foncire se rendrait mieux par cens d'ligibilit.

Emaner un warrant, manation d'un warrant pour mettre un bref et
mission d'un bref; filer un prott, une rclamation, au lieu de les
produire; servir un mandat  quelqu'un, au lieu de le signifier,
voil quelques-uns des anglicismes qui sont pour ainsi dire la proprit
exclusive de messieurs les avous.

De tous nos hommes de profession ce sont les mdecins qui respectent le
plus la grammaire parce qu'ils crivent et parlent moins que les autres;
ils la font mme quelquefois respecter aux autres en leur imposant un
silence ternel.

       *       *       *       *       *

Avant de terminer cette causerie dj trop longue, permettez-moi de vous
signaler encore quelques incorrections de langage qu'on entend surtout
dans les conversations  table ou au salon.

Ne vous donnez pas ce trouble pour: ne vous donnez pas cette peine;
je vous remercierais ou je vous troublerais pour le beurre. Comment
se porte votre dame au lieu de: comment se porte Madame X La dame de
M. Z et sa demoiselle sont parties au lieu de: Madame Z et sa fille
sont parties.

Excusez mon gant. Cette expression est incorrecte au double point de
vue de la langue et de l'tiquette; car l'on doit garder son gant en
donnant la main, et c'est pour soi et non pour cet objet de toilette
qu'on demande pardon. Combien avez-vous pay _pour_ ce chapeau est une
locution vicieuse que nous entendons souvent. Il faut dire: Combien
l'avez-vous pay?

       *       *       *       *       *

Je m'arrte ici. Je ne prtends pas avoir puis le sujet, loin de l.
J'ai voulu seulement jeter ce cri d'alarme: L'anglicisme, voil
l'ennemi, et donner en mme temps quelques preuves que cet ennemi est
rellement  craindre. A d'autres plus autoriss que moi  continuer le
combat, et si un jour ceux qui aiment la langue franaise se dcident 
livrer un grand assaut sur toute la ligne, soyez certains que je ne
manquerai pas  l'appel.

[Fin de _L'anglicisme, voil l'ennemi_ par Jules-Paul Tardivel]