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Titre: Voyage au pays des snobs
Auteur: Vautel, Clément [Clément-Henri Vaulet] (1875 [ou 1876]-1954)
Date de la première publication: 1928
Édition utilisée comme modèle pour ce livre électronique:
   Paris: Fernand Aubier [Éditions Montaigne], 1928 (première édition)
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   26 décembre 2008
Date de la dernière mise à jour: 26 décembre 2008
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 226

Ce livre électronique a été créé par: Chuck Greif
et l'équipe des correcteurs d'épreuves (Canada)
à http://www.pgdpcanada.net




CLÉMENT VAUTEL

VOYAGE AU PAYS DES SNOBS

ÉDITIONS MONTAIGNE

FERNAND AUBIER, ÉDITEUR
QUAI DE CONTI, 13--PARIS (VIe)

DE CETTE ÉDITION IL A ÉTÉ TIRÉ
25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER MADAGASCAR

:: :: NUMÉROTÉS DE I À XXV :: ::

_Copyright 1928 by Éditions Montaigne
Tous droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays_




TABLE DES MATIÈRES


LE SNOBISME EN DIX LEÇONS

   I. Idées générales du professeur Alcibiade

  II. La maîtresse

 III. Les plaisirs à la mode

  IV. Initiation à la «littératuture»

   V. Alcibiade me parle politique et me fait
      adorer Pantafou

  VI. Les arts et le mobilier

 VII. Les collections, les sports, la gastronomie

VIII. Les relations; le snobisme à rebours

  IX. Le snob amateur et le snob professionnel

   X. La journée d'un snob


AU PAYS DES SNOBS

Aucun talent

L'âge du Laid

Idoles et fétiches

La grande capricieuse

Un jeune homme inquiet

Le mari de la romancière

Les demi-vieux

Éloge du public

Le public et le succès

Prix littéraires

L'ancien et le moderne

Les châteaux en Espagne

Répétition générale

Le lancement d'un jeune écrivain

Molière revient

L'ingénue et la coquette

Baudelairien et stendhalien

Deux monologues

Le ministère des Lettres

Le plus jeune poète du monde

La vie en noir

Le cocotier du Théâtre-Français

À la lanterne, les aristarques!

Soixante-six auteurs à la recherche d'un public

Plus passionnant que les mots croisés

La dame qui a perdu son sexe

Absconneries

La grève des écrivains

Crève donc, littérature!

Histoire d'un critique

Service de presse

Jérôme Paturot, spectateur

Le critique idéal

Plus ça change

Internement de M. Paul Souday

Désintoxication de M. Paul Souday

M. Paul Souday va mieux

Lamentations du jeune auteur

Le bon sens




PREMIERE PARTIE

Le Snobisme en dix leçons




I

Idées générales du professeur Alcibiade



J'ai résolu d'être un type à part,--comme tout le monde.

On se rend ridicule, aujourd'hui, en affirmant que ce qui n'est pas
clair n'est pas français, que Victor Hugo ne manquait pas de talent, que
le théâtre a été inventé pour nous distraire, qu'un bon tableau ne peut
pas être baptisé, indifféremment _Coucher de soleil à Bercy_ ou
_Portrait de ma nourrice_, que l'amour doit, en principe, être pratiqué
par des personnes de sexe différent, que les fétiches des tribus
congolaises sont d'un art moins élevé que la Vénus de Milo, que
l'alcoolisme, la folie et la paralysie générale ne sont pas les marques
indispensables du génie, que Stendhal est presque aussi ennuyeux que les
membres de son club, que Mallarmé, professeur d'anglais, s'est moqué de
ses admirateurs avec un humour tout britannique, que le vieil air:
«J'aime mieux ma mie, ô gué!» vaut tous les sonnets d'Oronte, que la
femme doit avoir des seins et des hanches, qu'un danseur nu et maquillé
est odieux, que nous ne marchons pas sur la tête, enfin que deux et deux
font quatre.

Ce ne sont plus là que des paradoxes élimés. Un nouveau bon sens s'est
créé, de nouvelles vérités se sont révélées. À moins de se résigner à
passer pour un imbécile et à n'être plus reçu nulle part--même à
l'Académie--il faut se rallier à l'opinion générale, il faut marcher et
courir avec son temps, il faut être snob.

Je serai donc snob.

Cela ne doit pas être difficile. Je vois tant de mes contemporains et de
mes contemporaines--doués d'une intelligence assez ordinaire--se faire
de très brillantes situations dans le snobisme que, ma foi, je peux
bien, sans grande vanité, m'engager à mon tour dans cette carrière avec
l'espoir d'une prompte réussite.

Le snobisme conduit à tout, à la condition d'y entrer.

J'y entrerai donc et le plus tôt possible, car j'ai déjà perdu bien du
temps.

Un de mes amis, qui fait partie de l'«élite», m'a dit:

--Adressez-vous au professeur Alcibiade. En dix leçons, il fera de vous
un snob accompli... Avec lui, jamais d'insuccès!

--Où habite cet homme précieux?

--Boulevard Montparnasse, près de la rue Vavin, en plein centre
intellectuel et esthétique... Son école a un succès fou. Hâtez-vous, mon
cher, de vous faire inscrire.

Je suis allé voir le professeur Alcibiade. Il est installé dans un hôtel
particulier meublé et décoré d'une façon que je n'ose plus trouver
extravagante: après tout, si M. Henri de Borniol était «à la page», il
adopterait, lui aussi, ces tapis noirs bordés d'argent, ces tables genre
catafalque, ces lampadaires verdâtres, ces statues macabres, ces
tableaux de cauchemar représentant des noyés promis au scalpel du Dr
Paul. Ayons du courage et proclamons tout de suite que cet «ensemble» a
du caractère... Et je rougis, quand je pense à ma salle à manger Henri
II, à mon salon Louis XVI!

M. Alcibiade est maigre, blafard, hautain: son visage est tourmenté, ses
mains sont chargées de bagues et son pyjama rayé rappelle étonnamment le
costume des détenus de la prison Sing-Sing, à New-York. (J'ai vu ça au
cinéma.)

Le professeur, ayant écouté ma requête, m'a dit d'une voix lente, avec
un accent exotique:

--Ah! Monsieur, les Parisiens et les Parisiennes ont résisté
longtemps... Cette ville était rebelle au snobisme et, même aujourd'hui,
la bataille n'est pas gagnée. Mais les progrès sont rapides... Les snobs
se multiplient. J'ai beaucoup d'élèves... Mon école sera bientôt trop
petite. Je deviens donc difficile... Avez-vous des dispositions?

--J'ai en tout cas de la bonne volonté.

--Je vais vous faire subir un petit examen. Quel est votre poète
préféré?

Comme j'hésitais, M. Alcibiade reprit d'une voix sévère:

--Je vous demande d'être sincère avant tout. Il s'agit d'établir votre
diagnostic... Vous êtes un malade et je suis médecin. Allons,
répondez...

Je balbutiai:

--Je dois vous avouer que je ne lis jamais de vers... Ça me donne la
migraine.

Le professeur, fronçant les sourcils, inscrivit une note dans son
carnet, puis:

--Votre romancier préféré?

--Dumas père...

--Hum! Quel est, pour vous, le plus beau tableau de l'école
contemporaine?

--Le... le...

--N'ayez pas peur. J'en ai entendu bien d'autres! Et, d'ailleurs, je
suis tenu au secret professionnel.

--Eh bien, c'est... c'est le _Rêve_, de Detaille.

--C'est grave. Quels sont vos goûts en amour?

--Mes goûts?... Je ne comprends pas.

--Rien n'est cependant plus clair. Vous avez bien quelques préférences
en matière sexuelle. Aimez-vous les femmes?

--J'aime la mienne.

--Pas de maîtresses?

--Si peu...

--Quel genre? Etoffées? Plates? Cheveux longs? Cheveux courts? Actrices,
danseuses, dactylos?

--Des petites femmes quelconques... plutôt grassouillettes... sans
profession...

--Compliquées? Vicieuses? Sataniques?

--Ah! non, Dieu merci... De bonnes filles!

--Diable! Vous m'inquiétez... Il va falloir soigner ça, sérieusement...
Aucune curiosité divergente?

--Je ne comprends pas.

--La beauté masculine ne vous dit rien? Les danseurs suédois, les
jeunes poètes modernes, les...

--Ah! ça, dites donc, pour qui me prenez-vous?

Le professeur Alcibiade, qui griffonnait fiévreusement des notes,
répondit avec un sourire encourageant:

--Votre cas est grave, mais non désespéré, du moins, je l'espère...
Ether? Coco? Opium?

--Comment?

--Vous fumez de l'opium?

--Non, je fume du caporal supérieur.

--Triste! Mon pauvre monsieur, vous filez un mauvais coton. Une question
encore...

--Faites.

--Quelles sont vos opinions politiques?

--Je suis un bon bourgeois, ennemi de tous les désordres, partisan d'une
politique qui, sagement, concilierait le respect des traditions avec
l'amour du progrès.

Alcibiade fit une grimace et m'interrompit:

--Je m'en doutais... Il faudra que je vous guérisse de cela aussi. La
politique du bon sens, ah! fi!... Un bon snob, monsieur, est pour la
monarchie absolue ou pour le communisme.

--Alors, j'aime mieux la monarchie absolue.

--Nous en reparlerons... Car, je le crains, le traitement sera long.

--Vous croyez que je deviendrai un snob, un vrai snob?

--Sans doute, puisque je me charge de votre éducation.

--On dira de moi que je suis un «esprit curieux»...?

--Évidemment.

--Que j'ai une «sensibilité délicate et bien moderne»?

--C'est la moindre des choses.

--Si, par hasard, j'écris un roman--cela m'arrivera bien aussi, comme à
tant d'autres!--M. Paul Souday trouvera que j'ai du talent?

--Il proclamera votre génie.

--Si je me mets à peindre--cela me sera d'autant plus facile que je n'ai
jamais essayé--M. Louis Vauxcelles m'admirera?

--Il fera la préface du catalogue de votre première exposition et vous
recommandera aux marchands de tableaux, en affirmant que vous êtes un
maître.

--Je serai admis dans l'«élite intellectuelle»?

--Je vous le promets... Tous mes anciens élèves sont de l'élite. Ils
font partie du Tout-Paris des premières au théâtre de l'Atelier...
Récemment encore, ils étaient abonnés au théâtre des Champs-Elysées.
Beaucoup ne lisent que la _Nouvelle Revue française_. Quelques-uns, les
meilleurs sujets, il est vrai, ont pris le thé chez la princesse
Murat...

--Quel honneur si, moi aussi, je...!

--Monsieur, répondit avec majesté le professeur Alcibiade, quand on est
snob, snob de la tête aux pieds, on peut avoir toutes les ambitions,
Paris n'est plus l'enfer des chevaux--il est l'enfer des piétons,--il
n'a jamais été le paradis des femmes, mais il deviendra, c'est couru, le
paradis des snobs. Heureux les snobs, le royaume des arts, des lettres,
du monde est à eux! Ils sont seuls à avoir du talent, de l'esprit, de
l'intelligence, de l'allure, du succès, du prestige! Les grands
journaux, comme les petites revues, ne parlent que d'eux, n'encensent
qu'eux, n'admettent qu'eux... Nous avons pris la plus puissante des
forteresses du bon sens bourgeois: le _Temps_. Le _Temps_ de Francisque
Sarcey, est à nous!... Les deux grands critiques de ce journal sont des
snobs et n'aiment que les snobs. M. Paul Souday prend au sérieux les
dadaïstes, les surréalistes et impose Paul Valéry aux abonnés, aux
dignes abonnés du Temps! M. Thiébault-Sisson, critique d'art, couvre de
sarcasmes les dépouilles mortelles de Bonnat, de Cormon, et célèbre le
génie de Vlaminck, de Lhote, d'Utrillo, de Foujita... Dans le _Temps_,
monsieur, dans le _Temps_, organe quasi-officiel de l'Institut!
Voilà-t-il pas de merveilleux résultats? Le snobisme l'emporte, le
snobisme triomphe... Et lui aussi est arrivé par les femmes! Ah! c'en
est fait des succès de M. Paul Bourget dans le noble Faubourg! En vain
a-t-il demandé du secours à Francis Carco, romancier des apaches et des
filles du trottoir... Il est démodé, usé, fini. Les duchesses lui
préfèrent Marcel Proust et surtout--ah! surtout!--Jean Cocteau... De
même, les portraitistes de l'Académie des Beaux-Arts n'obtiennent plus
la moindre commande de nos grandes dames: elles veulent toutes se faire
peindre par Van Dongen. Quel admirable progrès, vous ne trouvez pas? Il
n'y a plus que quelques rares bourgeois pour résister au courant... Mais
leur bloc s'effrite. Et d'ailleurs, leurs fils, leurs filles les
abandonnent. Ah! nous les jetterons à bas, ces vieilles idoles
françaises: la Clarté, la Mesure, le Goût, le Bon-Sens, la Raison!...

Alcibiade eut un rire silencieux, puis:

--Vous y venez, vous aussi... Parbleu!

--Hélas! J'ai beaucoup à apprendre.

--Dix leçons, pas plus, et vous serez aussi snob... tenez, aussi snob
que moi!

Le professeur me lança un regard dans lequel--illusion sans doute--je
crus lire quelque ironie...

À ce moment entra, dans le _studio_ égypto-munichois où nous devisions,
un chien bizarre, étonnant, paradoxal, sensationnel. En effet, ce fox
avait une queue en trompette.

--Quelle idée! m'exclamai-je... Mais tous les fox ont la queue coupée.

Le docteur ès-snobisme répondit:

--Pas celui d'Alcibiade!




II

La maîtresse


Alcibiade m'avait donné rendez-vous, pour la deuxième leçon, à son
studio, vers cinq heures.

--Tout d'abord, me dit le maître, il faut vous composer une originalité
dans l'ordre sentimental.

--Je ne demande pas mieux, mais je vous rappelle que j'ai une maîtresse.
C'est une bonne et brave fille que j'aime depuis dix ans, presqu'autant
que ma femme!

Alcibiade eut une moue dédaigneuse pour me répondre:

--Monsieur, un snob digne de ce nom n'a pas, du moins officiellement,
une maîtresse de ce genre... C'est d'un bourgeois inadmissible! Il vous
faut des amours curieuses, singulières, exceptionnelles, en un mot
dignes de vous et de moi qui suis votre initiateur à la vie inimitable!

Un peu inquiet, je balbutiai:

--L'amour, pour moi, est une habitude, une hygiène... Et je n'aime pas
les histoires!

--Il faudra en avoir, comme tout le monde.

Puis, de l'air le plus naturel:

--Rien n'est mieux porté que la réputation d'anormal... Je vous dirai
même que, dans nos milieux, elle est de rigueur ou presque. Un vrai snob
doit avoir une liaison avec quelque danseur russe ou suédois, avec un
jeune poète d'avant-garde ou avec un de ces petits comédiens qui
portent avec tant de grâce le pyjama sur la scène de nos théâtres
élégants. Je puis vous aider dans vos recherches. Et même, si vous le
désirez, j'ai là un choix de photographies...

Mais, en dépit de mon fervent désir de devenir snob, snob de la tête aux
pieds, je me récriai:

--Ah non, pas ça!

--Pourquoi?

--Parce que--excusez-moi--je préfère les femmes.

--Drôle d'idée!

--Il me serait impossible, tout à fait impossible, de...

Alcibiade haussa les épaules:

--Beaucoup de snobs gardent à ces liaisons artistiques et littéraires un
caractère tout platonique. Ce sont, simplement, des amitiés plus
tendres, plus abandonnées...

--Cela ne me dit rien.

--Elles permettent de sauver la face!

--N'insistez pas...

--Soit.

Alcibiade, surpris et mécontent, reprit après un silence:

--En tout cas, il vous faut rompre avec cette bonne fille... Vous devez
avoir une maîtresse qui, au moins, rachète par quelques caractéristiques
originales ce que son sexe présente de vieux jeu, de pompier...

--Cela m'est égal, pourvu que ce soit une femme.

--Il convient qu'elle le soit autrement que les autres.

--Ah! monsieur Alcibiade, ne sont-elles pas toutes les mêmes? J'ai fait
plusieurs expériences...

--Pas chez moi, monsieur.

Et le professeur de snobisme pressa du doigt le bouton d'une sonnerie
électrique...

* * *

Une dame un peu mûre entra. Elle était poudrée à frimas, vêtue d'une
robe perlée de soie noire et légèrement décolletée. Sur sa poitrine
avantageuse pendait une chaîne-sautoir, et elle tenait dans ses doigts
potelés, couverts de bagues multicolores, un face-à-main d'écaille ou de
celluloïd.

--Madame de Saint-Elme, dit Alcibiade, ces dames sont-elles arrivées?

--Oui, monsieur.

--Veuillez les faire venir, l'une après l'autre, comme d'habitude.

--Bien, monsieur.

Ce cérémonial me rappela certains souvenirs... D'autant plus que Mme
de Saint-Elme, à la cantonnade, criait d'une voix aiguë:

--Allons, mesdames, dépêchons-nous... On vous attend au salon!

Mais le professeur avait un air si grave et le salon était orné de si
peu de glaces, que je chassai bien vite l'idée irrespectueuse, déplacée,
choquante qui m'avait assailli...

--J'ai toujours, me dit Alcibiade, un choix assez complet de femmes pour
snobs... Je les ai éduquées moi-même. Grâce à moi, elles sont devenues
dignes en tous points d'entrer dans la vie d'hommes soucieux de se créer
une atmosphère sentimentale vraiment intéressante. Je les présente à mes
élèves, ce qui simplifie les choses pour eux et pour elles.

--Alors... c'est le choix?

--C'est une présentation, rien de plus.

--Mais si j'allais déplaire à celle que...

--Monsieur, les élèves du professeur Alcibiade n'ont pas à redouter,
ici, pareil échec. D'ailleurs, vous allez voir...

La portière de peluche noire lamée d'argent se souleva et je vis
apparaître une créature très longue, très pâle et visiblement très
lasse... Elle était enveloppée de voiles nuageux et son regard appuyé me
troubla.

--Voici, me dit Alcibiade, un de mes meilleurs sujets... Mlle
Hermine, poétesse, auteur de diverses plaquettes qui ne sont pas dans le
commerce. Elle a eu un acte joué au Théâtre Esthétique et elle a été la
maîtresse, pendant un an, de Séralino Planchart, l'illustre auteur de la
_Symphonie silencieuse_... N'est-ce pas, Hermine?

--Voui, m'sieur, répondit la poétesse.

--Une liaison avec cette muse, ajouta Alcibiade, vous classerait tout de
suite dans l'élite... Car dis-moi qui est ta maîtresse et je te dirai
qui tu es.

--Et puis, fit Hermine, je serai bien gentille.

--Il suffit, dit Alcibiade... Monsieur décidera tout à l'heure. À la
suivante!

Une petite femme garçonnière se présenta, la cigarette au bec.

--Mme Pyramidol, annonça le professeur... Un phénomène des plus
remarquables. Son pseudonyme cache un nom très connu: notre jeune amie a
été acquittée par le jury du chef de meurtre... Elle a, en effet, tué
son mari.

Je sursautai en m'exclamant:

--Vous n'y pensez pas! Je tiens encore à la vie...

--Monsieur, rien ne vous donne une silhouette, une allure, un prestige
comme d'être au mieux avec une criminelle célèbre... Et Mademoiselle
est prête à reprendre le nom qu'elle a illustré. Toutes les jolies
acquittées de la Cour d'Assises obtiennent un grand succès auprès des
snobs convaincus et militants. Je pourrais vous en citer qui ont épousé
des lords, des princes, des hommes politiques, des écrivains connus...
Le souvenir du crime qu'elle a commis donne à la femme un charme
saisissant, irrésistible, aphrodisiaque.

--Possible, mais j'ai peur des revenants.

--Pensez-vous! dit Mme Pyramidol avec un sourire, et en prenant dans
la poche de son veston masculin un mignon browning nickelé...

Elle me mit en joue et tira... Je reçus en plein visage une vapeur
parfumée. Puis, souple et légère, la charmante meurtrière s'éclipsa.

La troisième candidate semblait atteinte d'un incoercible coryza. Son
visage maigre et ses yeux fiévreux m'impressionnèrent désagréablement...
Alcibiade s'en aperçut et prononça:

--Mlle Blanchette Deneige vous ferait honneur... Songez qu'elle est
notre plus grande priseuse de coco. Elle fume aussi de l'opium, aspire
de l'éther, boit du chloral et se pique à la morphine. Elle est
complète... Avec elle, on est en pleine idylle baudelairienne, bien
qu'elle n'ait peut-être jamais lu Baudelaire. C'est la maîtresse rêvée
d'un snob curieux de pamoisons raffinées, de spasmes littéraires, de
voluptés cérébrales. Voilà qui vous permettrait de franchir rapidement
les différents degrés du snobisme. Vous entreriez dans ces cercles très
fermés où se rencontrent les amateurs de paradis artificiels, où l'amour
s'idéalise en remplaçant les réalités vulgaires par des mirages, des...

--Ces réalités vulgaire me suffisent encore. Je ne veux franchir qu'un
degré à la fois... Je ne suis pas pressé!

--N'insistons pas.

Je vis défiler ensuite une actrice spécialisée dans l'interprétation des
pièces de Pirandello, une danseuse finlandaise qui avait servi de modèle
au grand peintre cubiste Fabricius Bigorneau, une femme du monde qui
prétendait avoir inspiré le manifeste de l'école contrenaturaliste et
une jeune Moscovite qui me fit une profession de foi bolchevique...

--Une petite amie révolutionnaire, observa Alcibiade, voilà qui vous
lancerait.

--Merci, l'amour et le communisme me paraissent incompatibles.

--Ils s'accordent cependant fort bien, croyez-moi. Hélas, monsieur, je
n'ai plus grand'chose à vous montrer... Ah! si, pardon, la négresse!

--Vous avez aussi une...

--Naturellement! Le noir est très à la mode. Nos peintres modernes l'ont
réhabilité et l'art nègre est admiré par tous les gens de goût... Une
maîtresse hottentote vous classerait immédiatement parmi nos snobs les
plus distingués. D'autant plus que celle que je vous propose n'est pas
la dernière venue: elle a joué Ibsen!

--N'importe, je ne veux pas devenir le beau-frère de Batouala.

Vexé, le professeur se leva et me dit, non sans sévérité:

--Monsieur, vous semblez croire qu'on se fait snob pour son plaisir.
Quelle erreur! Mais le snobisme est, avant tout, une discipline... Il
exige de l'énergie et de l'abnégation. Vraiment, ce serait trop beau si
notre élite était accessible à des gens qui veulent s'amuser! Le snob
est, par définition, un monsieur qui s'ennuie mais qui ne l'avoue
jamais, fût-il soumis aux pires supplices de l'Inquisition bourgeoise...
Il ne voit que des pièces qui l'assomment, il n'écoute que de la musique
qui l'embête, il ne voit que de la peinture qu'il déteste et, s'il veut
remplir tout son devoir, il doit, même en amour, bouder son plaisir...

--Vous m'effrayez!

--Il en est ainsi, et c'est pourquoi je peux dire que les vrais snobs
sont des saints!

--C'est que moi...

--Oui, vous n'avez rien d'un héros ni d'un martyr. Aussi ne serez-vous
jamais qu'un snob médiocre... Mais c'est déjà beaucoup. Il n'en faut pas
plus pour vous créer une jolie situation à Paris.

Et Alcibiade ajouta:

--J'espère, d'ailleurs, qu'au fur et à mesure des progrès que vous
accomplirez sous ma direction, vous vous éleverez lentement mais
sûrement jusqu'au plan des amours rares, complexes et artistes...

--Je ferai de mon mieux. J'ai du courage...

--Il vous en faudra, conclut Alcibiade, avec un sourire inquiétant.




III

Les plaisirs à la mode


--Aimez-vous le théâtre? me demanda le professeur Alcibiade.

--Beaucoup. Ah! le spectacle!...

--Où allez-vous?

--Vous voulez encore vous moquer de moi...

--Je ne me moque jamais d'un malade. Je le soigne, Dieu le guérit.

--Eh bien, je vais au Théâtre-Français quand on y joue les pièces que
j'aime.

--Lesquelles? Ne me cachez rien...

--_L'Abbé Constantin_, _Primerose_, _Le Monde où l'on s'ennuie_...

--Naturellement. Pas de classique?

--Très peu... Le classique m'ennuie.

--Bon signe, cela. Et quels autres théâtres fréquentez-vous?

--L'Opéra-Comique... J'adore Puccini.

--Aïe!

--L'Opéra aussi... Mais vous allez me mépriser: j'ai vu _Faust_
soixante-dix-sept fois.

--Continuez, fit Alcibiade avec un sourire satisfait.

--Vraiment? Vous me permettez _Faust_?

--Je vous le recommande... Gounod est admis et même admiré par la toute
dernière école musicale, Ingres par les peintres cubistes, Gounod par
les maîtres de la dissonance.

--Ah! ça, par exemple!...

--Ne cherchez pas à comprendre. Un vrai snob ne cherche du reste jamais
à comprendre, il prend la file, il fait comme les autres, il est
discipliné. Mais vous allez bien aussi dans d'autres théâtres?

--Oui, pour entendre les pièces de Sacha Guitry, de Mirande, les
opérettes d'Yvain, de Christiné... Ah! _Phi-Phi!_ Je l'ai vu
soixante-quatorze fois, presque autant que _Faust!_ Et j'aime aussi,
beaucoup la _Mascotte_, le _Grand Mogol_...

Alcibiade eut un geste agacé. Puis:

--Décidément, vous n'y êtes pas... Le théâtre des snobs n'est pas du
tout celui où vous passez vos soirées bourgeoises. Nous allons changer
cela... Êtes-vous libre ce soir?

--Je le serai.

--Nous irons donc au «Génial-Théâtre»... Nous assisterons à la
répétition générale du _Cœur à quatre dimensions_, le chef-d'œuvre de
Girandollo... Vous connaissez Girandollo?

--Pas du tout.

--C'est inadmissible, mais vous le connaîtrez et vous l'admirerez.
Girandollo est un type formidable... À ce soir!

* * *

Le Génial-Théâtre est installé dans l'ancien théâtre de Grenelle où,
pendant tant de lustres, les _Deux Orphelines_, les _Deux Gosses_, les
_Trois Mousquetaires_, les _Quatre sergents de la Rochelle_, et ainsi
jusqu'à cent, firent couler les larmes et battre le cœur de Margot. Mais
le grand art a, Dieu merci, expulsé le mélodrame... Le Génial-Théâtre
est un des forts avancés de la littérature épicière dont se sont
emparés, dans un élan irrésistible, les jeunes héros de la révolution
intellectuelle.

Aussi, avec quelle fierté ai-je pris place, aux côtés d'Alcibiade, dans
cette salle devenue chère à l'élite! Le public était, à vrai dire, assez
mêlé... Des gens du monde et, semblait-il, du meilleur monde,
coudoyaient d'étranges spectateurs, d'extraordinaires spectatrices qui
s'exprimaient dans toutes les langues de l'univers.

--La princesse Murat! me dit Alcibiade en me montrant une dame très
entourée dans une loge... Et voilà M. Philippe Berthelot, l'ambassadeur.
Tenez, là, au deuxième rang de l'orchestre, Stanislas Kabalenski, le
communiste... Auprès de lui, Stacia Malacéine, la danseuse d'art. Juste
derrière, Léon Blum, un fidèle! Vous voyez, une très belle salle. Le
vrai Tout-Paris: celui qui pense, celui qui va de l'avant, qui marche,
un flambeau à la main, vers l'avenir!

--Il y a des snobs, ici?

--Rien que ça.

--Il y en a autant tous les soirs?

--Non, seulement aux répétitions générales. Nous composons
l'aristocratie, le _happy few_... Soyez heureux d'y être admis.

--Cette soirée est le plus beau jour de ma vie, répondis-je avec
conviction.

Le _Cœur à quatre dimensions_ me parut cependant incompréhensible... Ces
personnages qui ne disent jamais ce qu'on dirait à leur place, cette
intrigue où rien n'est logique, naturel, raisonnable, vrai, ce
parti-pris d'étonner et même d'agacer le public, tout cela me plongea
bientôt dans un insondable ennui. Je m'endormis, un peu avant la fin du
premier acte... Mais les applaudissements frénétiques qui saluèrent la
chute du rideau me réveillèrent. Et Alcibiade me dit:

--Allons dans les couloirs.. Nous y rencontrerons nos critiques, nos
auteurs d'avant-garde et nous communierons avec eux dans l'admiration de
ce chef-d'œuvre.

--C'est que je n'y ai entravé que pouic. Je veux dire que je n'y ai rien
compris.

Alcibiade haussa les épaules et répondit:

--La question n'est pas là... Il s'agit de vous comporter en snob, et de
vous classer, dès ce soir, dans l'élite pensante.

--Comment vais-je faire?

--C'est très simple... Vous abonderez dans mon sens, vous répéterez mes
mots, vous ferez comme moi.

Et, ayant été présenté à quelques messieurs au front vaste, je prononçai
tout comme Alcibiade:

--C'est d'un art vraiment très curieux... On surplombe des abîmes de
pensée... Ce Girandollo est prodigieux: quelles visions, quels
raccourcis fulgurants!... Nous sommes dans l'au-delà de la passion
humaine!... La quatrième dimension dans l'amour, quelle trouvaille!...
Le subconscient... le dédoublement du moi... le complexe d'Œdipe... Très
fort! Freud... Einstein... Einstein... Freud... La relativité...
Einstein... Freud...

Au deuxième entr'acte, j'étais tout à fait au point. Je parlais
d'Einstein et de Freud avec une autorité d'autant plus impressionnante
que je ne connais rien, à vrai dire, de l'un ni de l'autre.

--Moi non plus, me dit Alcibiade... Mais peu importe, vous vous en tirez
très bien et je suis content de vous.

* * *

Quelques jours après--nous avions été applaudir d'autres pièces de
Girandollo dans divers théâtres réservés à l'élite--Alcibiade me fit
cette déclaration surprenante:

--Le vrai grand art, c'est celui des clowns. Aimez-vous le cirque?

--Oui, à cause des chevaux... J'ai servi dans le train des équipages.

--Non. Au cirque, il n'y a que les clowns. Et en fait de clowns, il n'y
a que les Macaronelli! Vous les connaissez, sans doute?

--Je les ai vus, l'autre jour, au Cirque Moderne où j'avais conduit mon
petit neveu... Ils sont assez drôles.

--Assez drôles?... Ils sont shakespeariens!...

--Bah!

--Shakespeariens! Tout le drame humain est dans leurs grimaces, leurs
culbutes. Ce sont des artistes de génie...

--Quoi, leurs petites farces...?

--C'est génial, monsieur, génial! Nous irons les admirer ensemble.

--Il me semble cependant que les clowns et les snobs ne sont pas faits
pour...

--Les snobs ne placent rien au-dessus, ni même à côté, des
Macaronelli... Shakespeariens, vous dis-je, avec quelque chose en plus,
car Shakespeare est dépassé.

Nous sommes allés au Cirque Moderne. Et Alcibiade m'a montré, autour de
la piste, de nombreux représentants de l'«élite»... Ils avaient un air
extrêmement grave et les «entrées» des Macaronelli ne leur arrachèrent
qu'un sourire amer.

--Ce sont, me dit Alcibiade, les fidèles du culte macaronelliste. Ils
sont ici tous les soirs... La plupart ont peint, sculpté, célébré en
prose ou en vers ces pitres sublimes.

--C'est exagéré.

--Non, car il fallait trouver un point de ralliement pour les snobs, qui
sont divisés par toutes sortes de préjugés d'école, de rancunes, de
sous-snobismes très compliqués. Nous ne sommes pas tous d'accord sur
Paul Claudel, sur Paul Valéry, sur Vlaminck, sur Van Dongen, pas même
sur Girandollo... Mais les Macaronelli ont fait parmi nous l'union
sacrée. Nous vibrons ensemble en les voyant se barbouiller avec de la
mousse de savon ou se flanquer de grands coups de pied dans le
derrière...

--Moi, je me contente de rire de bon cœur. Cela doit suffire à ces
braves clowns...

--Non, ils sont devenus plus exigeants, depuis qu'ils se savent
shakespeariens. Au fait, allons donc les féliciter dans leur loge...

Les Macaronelli nous reçurent avec bonne grâce, mais ils étaient
entourés d'une douzaine de snobs qui répétaient sur tous les tons:

--C'est du Shakespeare, du Shakespeare, du Shakespeare!

Et, pour ne pas me faire remarquer, je repris, à mon tour, ce refrain,
tandis que les clowns, en gilet de flanelle, se démaquillaient au milieu
de leurs admirateurs frénétiques...

* * *

Alcibiade m'a conduit à des concerts d'art où j'ai entendu des
symphonies cubistes, futuristes, dadaïstes, superréalistes. Il m'a fait
entendre, dans son studio, des récitations poétiques qui m'ont valu
d'atroces migraines... N'importe, j'ai tenu bon, non sans dire parfois:

--C'est dur d'être snob!

--Vous vous y ferez... On s'habitue à tout!

Alcibiade se montre, en effet, d'une résistance admirable. Mais il est,
lui, snob professionnel, tandis que je ne suis qu'un amateur débutant...

--Pour vous remettre, me dit-il, de tant d'efforts intellectuels, venez
goûtez avec moi des plaisirs choisis...

--Encore des pièces d'art, de la musique d'art, des clowns d'art?

--Nous allons nous distraire sans nous soucier d'esthétique...

--Ah! enfin!

--Nous resterons des snobs, comme il convient... Le snobisme assaisonne
une rigolade qui, sans lui, serait vulgaire.

Et nous avons passé des nuits étranges dans des bals-musette où des
apaches et des filles, peut-être trop typiques, dansaient des javas
passionnées aux sons de l'accordéon; nous avons fréquenté des dancings
clandestins, quoique encombrés, à Montmartre et à Montparnasse et nous y
avons bu, aux sons de la balalaïka, du mauvais champagne à deux cents
francs la bouteille; nous sommes descendus dans des «caveaux» où de
fausses Damias chantaient avec un contralto de tuberculeuse, des
complaintes où il n'était question que d'assassinats et de guillotine...
Partout, les snobs et les snobinettes abondaient: ce n'étaient que
smokings et perles dans la salle, automobiles dans la rue.

--Il faut, m'expliqua le professeur, connaître ces endroits pour
initiés... Un snob, digne de ce nom, a tout un répertoire d'adresses
mystérieuses: cela le pose et lui vaut du succès auprès des femmes
honnêtes qui, après minuit, veulent aller à Suburre.

--Mais il me semble qu'on refuse du monde, dans ces endroits pour
initiés!

--C'est que le snobisme se développe à vue d'œil...

--Il va devenir banal.

--Non, car il se renouvellera.

Alcibiade ajouta à voix basse:

--Cela commence... Il y a des originaux, des excentriques qui ont songé
à se réunir chaque soir pour jouer au loto en buvant du tilleul. Ce sont
des précurseurs... Mais vous n'êtes pas encore de taille à pouvoir les
imiter. Contentez-vous d'être un snob ordinaire, un snob comme tout le
monde...

Et le Maître m'offrit une prise de coco.




IV

Initiation à la «littératuture»


--Parlons un peu de littérature, prononça Alcibiade... Le goût
littéraire est la pierre de touche du snob. Que lisez-vous?

Et comme je baissais le front, il ajouta:

--Soyez sincère, pas de fausse honte. Vous parlez à un médecin...

Je me décidai donc à avouer:

--À part les journaux, je ne lis pas grand'chose. De temps en temps, un
roman, quand je n'ai rien de mieux comme distraction. Et encore, je me
méfie des nouveautés depuis que, sur la foi des jurys littéraires, j'ai
payé très cher des bouquins impossibles que j'ai laissé tomber dès la
troisième page. J'ai coupé aussi dans certaines annonces...
«Chef-d'œuvre immortel» affirmait la publicité en me montrant la tête de
l'auteur. Ces expériences n'ont pas été plus heureuses... Alors, en
désespoir de cause, je me suis rejeté sur les romanciers d'autrefois.

--Stendhal?

--Non. Dumas père--je crois vous l'avoir déjà dit--, Octave Feuillet,
Gustave Aymard, Gustave Droz... J'ai même relu Jules Verne. Vous voyez
où j'en suis... C'est grave, n'est-ce pas?

Alcibiade hocha la tête et répondit:

--Très grave.

Puis:

--Il faut vous stendhaliser, énergiquement. Un snob, un vrai snob doit
être fou de Stendhal.

--J'ai essayé de m'y mettre... À force de lire dans les journaux des
articles enthousiastes sur Stendhal, je me suis dit: «Évidemment, quand
ces messieurs de la critique littéraire s'accordent pour célébrer un
auteur, il faut se méfier... Leurs préférences ne sont jamais celles du
public. Et moi, je fais partie de ce public dont l'avis ne compte pas,
sauf cependant chez le libraire. Essayons cependant... Je suis jeune
encore, plein de bonne volonté, disposé à m'amuser d'un rien, comme
toutes les bonnes gens de mon espèce». Et j'ai acheté _La Chartreuse de
Parme_...

--Magnifique, n'est-ce pas, merveilleux, profond, puissant, charmant,
exquis, génial?

--Ça m'a embêté.

--Oh!...

Alcibiade s'était dressé dans un tel mouvement de révolte et
d'indignation que, craignant d'être chassé sur le champ, je me mis à
bafouiller:

--Je... Je veux dire que... que Stendhal m'amuse moins que... que Pierre
Benoît!

--Malheureux!...

--Pardonnez-moi, maître.

Alcibiade, attristé, répondit:

--On ne pardonne pas à un malade, on le soigne. Vous prendrez désormais,
à partir de demain, trois pages de Stendhal avant chaque repas. Je suis
pour les potions énergiques et, d'ailleurs, vous êtes dans un tel état
que mon devoir est de vous appliquer des remèdes héroïques, à doses
massives.

Et, d'une voix chaude, il s'exclama:

--Stendhal, Monsieur, c'est le grand classique des snobs... Ah!
Stendhal, Stendhal! Il est notre Dieu! Nous devons l'adorer à genoux...
D'autant plus que ça classe tout de suite dans l'élite intellectuelle.
Si vous aimez Stendhal, vous êtes un raffiné, un artiste, un lettré. Si
vous n'aimez pas Stendhal, vous êtes un idiot.

--Je l'aimerai.

--Ça ne suffit pas... Il faut vous faire inscrire au
Stendhal-Club--c'est le cercle de l'aristocratie littéraire--et, de
plus, vous procurer tous les ouvrages hagiographiques consacrés à notre
grand homme. Il n'y en a pas plus de cinq à six mille... _Stendhal et sa
blanchisseuse_, _Stendhal se rasait-il lui-même?_ _Comment Stendhal se
purgeait_, _Les dessous de Stendhal_, _Stendhal aimait-il le
ris-de-veau?_ etc. Au fait, je vous dresserai le catalogue de la
bibliothèque stendhalienne... Un petit rayon pour les chefs-d'œuvre du
maître et une galerie pour les livres de ses admirateurs!

* * *

Je m'inclinais, très touché de la mansuétude et de l'obligeance de mon
éminent professeur, quand celui-ci, brusquement, me lança:

--Et Marcel Proust?

--Marcel Prévost?

--Non, Proust, l'auteur de _Sodome et Gomorrhe_.

--Pardon, je déteste les bouquins obscènes...

--Vous n'y êtes pas. _Sodome et Gomorrhe_, c'est sérieux... C'est même
d'une lecture très aride, très difficile. Vous en prendrez une page en
vous mettant au lit, pour commencer... Après, nous tâcherons de vous en
faire avaler deux. Et Paul Claudel?

--Ah! celui-là ne m'est pas inconnu. J'ai vu de lui, au théâtre des
Champs-Elysées, une espèce de ballet charentonnesque où s'exhibait un
homme tout nu qui semblait avoir la colique. On m'a dit que ce Paul
Claudel était ambassadeur de France en Amérique. Mais je ne l'ai pas
cru. Il est impossible que la France se fasse représenter par...

Alcibiade m'interrompit, très sec:

--Paul Claudel a du génie, tout simplement. Vous ne devez parler de lui
qu'avec une admiration extasiée... C'est de rigueur chez les snobs.
Tenez comme ceci: «Ah! Claudel!... Quels jaillissements mystiques dans
son œuvre!... Quels éveils d'âmes! Quels frémissements du divin! Et
quelles richesses sous-jacentes dans la forêt de ses symboles!» Il
faudra apprendre ces phrases par cœur... Elles vous vaudront tout de
suite l'estime de l'élite pensante.

--C'est mon ambition, maître.

--Avec Stendhal, Marcel Proust et Claudel, vous pouvez obtenir de très
jolis résultats... Ah! j'oubliais André Gide... Vous êtes «gidard»,
naturellement, car vous avez pris parti dans la grande querelle des
obèses et des longues figures.

--Je prends surtout du ventre...

--Peu importe, vous êtes classé parmi les maigres... Les snobs sont
maigres, Monsieur, très maigres! Mais vous ne ferez pas mal de citer
aussi de temps en temps ces formules. «Ah! Max Jacob... Prodigieux!»,
«Ah! Paul Morand... Inouï!», «Ah! Giraudoux... Fantastique!». Vous
parlerez d'un air pénétré du «surréalisme»...

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--Personne n'en sait rien et c'est justement pourquoi tout le monde en
parle.

--Faudra-t-il que je lise les livres de tous les écrivains pour snobs?

--Non. Je ne veux pas vous soumettre à un régime par trop sévère. Les
snobs n'ont pas lu tous les chefs-d'œuvre dont ils s'entretiennent dans
leurs cénacles... Mais ils savent dire, au bon moment, les mots qu'il
faut. Et surtout, ils exécutent, d'un mot dur, tous les écrivains dont
le public aime les ouvrages. Règle générale: le succès est une tare. On
a pardonné à M. Paul Morand un tirage à cinquante mille exemplaires,
peut-être d'ailleurs parce que personne n'y a cru. Mais que M. Paul
Morand ne recommence pas... Ce sont des plaisanteries qui ne se font pas
deux fois.

--Ah! Monsieur Alcibiade, quel profane je suis!... Le monde dont vous me
parlez me paraît aussi éloigné que la planète Mars...

--Que la lune, tout au plus, fit le professeur avec un étrange sourire.

--La lune? Pourquoi?

--Parce que... parce que la littérature pour snobs a vraiment quelque
chose de lunaire. Et si nous n'avions pas attribué, je ne sais
d'ailleurs pourquoi, le sexe féminin à cet astre qui nous montre,
certains soirs, une rotondité si impudique, vraiment, nous pourrions
choisir la lune comme symbole, emblème et blason de nos préférences, de
nos dilections, de notre idéal!...

--La lune a toujours été chère aux poètes...

--Les poètes? Mon cher, nous irons les voir chez eux, ou plutôt chez
Mme Petitfour, leur bonne hôtesse, leur protectrice, leur petit
manteau rose...

J'ai passé, chez Mme Petitfour, trois heures inoubliables.

L'hôtel de cette dame était rempli, du haut en bas, de poètes... Des
poètes à tous les étages, dans toutes les pièces, même dans la salle de
bains! Il y en avait de très vieux, avec de belles têtes d'idéalistes,
des yeux humides et des épaules tombantes couvertes de pellicules; il y
en avait de très jeunes aux faces glabres et dures, aux yeux avides dans
les hublots de vastes lunettes d'écaille, aux épaules carrées dans des
vestons de coupe américaine... Des poétesses aussi, très maquillées,
vêtues d'étoffes floues, couvertes de cabochons et très laides.

Tout cela bavardait, bavardait, bavardait... Les mêmes mots revenaient
sans cesse:

--C'est idiot!

--Stupide!

--Grotesque!

--Aucun talent, mon cher!

Ou bien:

--C'est admirable!

--Merveilleux!

--Sublime!

--Il a du génie, c'type-là!

Mépris total ou enthousiasme convulsif, tels étaient les deux pôles
critiques de ce monde étrange dans lequel je m'aventurais, piloté par
Alcibiade qui serrait d'innombrables mains en prodiguant, lui aussi, les
qualificatifs de rigueur. Il me présenta à Mme Petitfour:

--Un esprit très intéressant, chère Muse, épris d'art et de poésie
modernes...

La Muse me tendit une petite main potelée, que je baisai.

--Vous êtes un ami, me dit-elle, et vous pouvez vous considérer comme
invité perpétuel à ces fêtes de l'esprit... Le buffet ouvre à six
heures. Prenez un numéro.

Hélas! Quand je pus aborder le buffet, le domestique, excédé, me dit:

--Il ne reste plus rien... Les poètes ont tout boulotté!

Heureusement, la nourriture intellectuelle ne manqua pas... Des
lectures, des récitations poétiques nous furent prodiguées. Je ne
comprenais rien, mais j'admirais tout. Alcibiade m'avait indiqué les
formules d'usage:

--Vous avez une sensibilité très curieuse... Ces frémissements d'âme
m'ont ému... Toute l'inquiétude moderne... Les mots ne valent que par
leur sonorité musicale... Le subconscient, l'au-delà du rêve... Épatant,
je vous assure!

Et je parlais, à tout hasard, de Rimbaud, de Lautréamont, d'Apollinaire,
de Baudelaire, ah! Baudelaire!... de Valéry, ah! Valéry!

Je produisais le meilleur effet, tout marchait admirablement, quand
j'eus le malheur de déclarer, au milieu d'un cercle attentif:

--Il y a aussi Victor Hugo...

Ce fut une explosion de cris d'horreur, de protestations indignées,
d'injures, de menaces... En un instant, je fus saisi, entraîné et
projeté violemment dans l'escalier, au bas duquel je me retrouvai, les
reins meurtris et le nez en sang.

Alcibiade me rejoignit et me dit, sévère:

--Encore une gaffe comme celle-là, mon cher, et vous êtes perdu!

--Cependant, Victor Hugo...

Alcibiade me lança un regard froid et répondit:

--Victor Hugo? Connais pas!...




V

Alcibiade me parle politique et me fait adorer Pantafou


--Vous m'avez avoué, me dit le professeur Alcibiade, que vous étiez, en
politique, un modéré?

--Je suis un modéré en tout.

--Eh bien, il faut changer, car le vrai snob n'est un modéré en rien.
Ses opinions politiques, comme ses goûts artistiques et littéraires,
doivent être des frénésies.

--Diable! Comment vais-je faire?

--Nous travaillerons ensemble... D'abord, nous choisirons une opinion
violente, intransigeante, extravagante qui fasse dire à tous nos amis et
connaissances: «Comment, vous, vous avez ces idées-là? C'est
fantastique!». Mais, au fond, ils seront impressionnés par notre audace
et nous aurons à leurs yeux le prestige de l'homme que rien n'arrête...
Les femmes nous admireront: elles raffolent de tout individu qui sort de
la banalité, qui se moque de la norme, en un mot qui fait scandale.

--Bravo! j'ai toujours rêvé d'être admiré par les femmes.

--La politique ne les intéresse que lorsqu'elle est passionnée... Il en
est de cela comme du reste: les femmes méprisent tous les modérés.

Je répliquai d'une voix douce:

--Je serai donc fanatique!...

--Nous avons le choix entre les deux extrêmes, la droite et la gauche.

--Je préfère la droite. Je suis bourgeois, rentier, officier
d'administration de réserve... Si je me déclarais fasciste?

Alcibiade eut une moue dédaigneuse en prononçant:

--C'est une opinion de bourgeois. On ne rencontre que des bonnetiers
qui, mécontents de vendre moins de gilets de flanelle, s'exclament:
«Vivement un dictateur avec une bonne trique pour rétablir l'ordre et
faire remarcher le commerce!» Le fascisme séduit les classes moyennes où
les snobs n'ont que faire... La chemise noire manque d'ailleurs
d'élégance: réservons-la aux maîtresses baudelairiennes, aux femmes
damnées qui, entre cinq et sept, épuisent notre moelle épinière sur des
divans profonds comme des tombeaux.

--Brr!... Non, pas de chemise noire, même pour ma petite amie. Ne
parlons plus du fascisme. Mais je pourrais me faire bonapartiste!

Alcibiade haussa les épaules:

--On vous croirait un lecteur de feu Frédéric Masson. Le bonapartisme
est réservé aux vieux militaires, aux admirateurs de la _Belle Hélène_,
aux doyens du Jockey, de l'Artistique ou de l'Agricole, aux anciens
habitués de la gantière de l'ancien passage de l'Opéra. Vous seriez
obligé de porter des moustaches cirées, une cravate bleue à pois blancs
et un pantalon damier... Vous seriez rococo et même rococodès. Cela ne
se fait plus et il est trop tôt pour que cela se refasse.

--Alors... royaliste?

--C'est mieux. Le royalisme et le snobisme ont, en effet, quelques
affinités... C'est ainsi que l'_Action française_ admire Baudelaire,
Gide, Proust: l'_Action française_ est, au point de vue littéraire, une
petite revue très rive gauche. Mais vous n'épaterez personne en vous
disant royaliste... En politique, c'est devenu une opinion modérée,
d'autant plus modérée que ceux qui la dirigent ont mis beaucoup d'eau
dans leur vin de Jurançon. Non, ne soyez pas royaliste; cela ne vous
donnerait pas cette allure originale, bizarre, inattendue et quelque peu
agressive qui doit être celle d'un snob conscient et organisé.

--Alors?

--Allons à gauche, très à gauche, tout au bout de l'extrême-gauche.

--Comment, mon cher maître, vous me proposez de...?

--Je ne vous propose pas. Je vous ordonne d'être communiste!

--Communiste!... moi qui suis propriétaire?

--Justement, c'est ainsi que vous vous révélerez un grand snob.

--C'est que je ne suis pas du tout disposé à sacrifier ma fortune
personnelle sur l'autel de Karl Marx.

--Qui vous parle de cela? Croyez-vous donc que les communistes mettent
leurs biens en commun? Au surplus, si vous appliquiez leurs théories,
vous cesseriez immédiatement d'être un snob. Le snob n'est pas un agent
d'exécution, un réalisateur, un donneur d'exemple... C'est un
dilettante, un frôleur, un amateur: il n'agit pas, il parle, il prend
des attitudes, il se compose une silhouette morale, il est, somme
toute, un dandy intellectuel. Mais dès qu'il est seul, il a le droit de
passer une robe de chambre et de mettre les pantoufles d'un bon
bourgeois...

--Vous me rassurez. Seulement ne trouvez-vous pas que le bolchevisme
manque un peu de distinction? Ce n'est pas une opinion de dandy.

--Détrompez-vous. Nous avons, à Paris, quelques salons très
aristocratiques où règne le snobisme communiste... Chez la comtesse de
Plumoiseau, chez la duchesse de Chanterelle, chez la baronne Lévy du
Pont d'Asnières, Lénine, Trotsky, Tchitchérine, Kameneff sont admirés,
célébrés, glorifiés.

--Pas possible!

--Tout est possible, grâce au snobisme.

Le professeur Alcibiade m'ouvrit bientôt les portes du salon de la
duchesse de Chanterelle, et je reconnus, en effet, parmi les invités,
nos communistes les plus notoires... Les camarades Carcel Machin,
Maboul, Berthon, Clamamus, Doriot prenaient le thé avec de beaux
messieurs et de belles madames qui parlaient du Grand Soir comme d'une
grande soirée. Rappoport flirtait avec la duchesse, qui lui disait en
minaudant:

--Le communisme, ce sera délicieux... L'amour sans entraves, sans fausse
pudeur, sans jalousie stupide, quel bonheur!

Rappoport répondait à travers sa barbe:

--Mais oui, camarade duchesse, la possession ne confèrera aucun droit de
propriété. L'homme et la femme mettront en commun ce qu'ils ont de
meilleur, puis ils le reprendront librement. Quelle simplification!

Et la duchesse, rêveuse:

--Dire que, depuis si longtemps, j'étais communiste sans le savoir!

* * *

Un autre jour, le professeur Alcibiade me dit:

--Êtes-vous théosophe?

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--Spirite?

--Pas du tout.

--Occultiste?

--Nullement.

--Vous avez bien assisté à quelques messes noires?

--Jamais de la vie.

--C'était très couru quelques années avant la guerre. Les snobs de cette
époque lointaine fréquentaient, sur la rive gauche, des chapelles
désaffectées où se célébraient des cérémonies étranges et sataniques.
Huysmans, qui fut le grand snob du mysticisme, avait lancé ce genre
d'attractions... Mais c'est fini. L'occultisme n'intéresse plus
personne. Le spiritisme bat de l'aile, depuis que ses ectoplasmes sont
dégonflés. La théosophie ne rassemble plus que quelques rares fidèles.
Il vous faut cependant choisir une croyance curieuse, qui vous pose et
vous distingue du commun.

--Oui, mais que croire? à qui croire?

--Le bouddhisme a fait quelques adeptes à Paris, depuis que nous avons
lancé le grand poète hindou Rhamanadanghor... Mais ce n'est pas très
pittoresque. Ça manque de femmes.

--Je voudrais une religion amusante, autant que possible. Et la plupart
des religions sont austères, ce qui nuit beaucoup à leur succès.

Alcibiade se frappa le front et s'écria:

--J'ai votre affaire!

--Quoi donc?

--Le culte du dieu Pantafou.

--Qu'est-ce que c'est que ce dieu-là?

--Le dieu adopté par l'élite de l'élite artistique et littéraire où
votre place est tout indiquée.

--Je serais donc très flatté de compter parmi les adorateurs de
Pantafou, mais c'est sans doute une divinité exigeante. Voudra-t-elle de
moi?

Le professeur de snobisme me rassura en souriant:

--Pantafou est un dieu nègre, ou plutôt un fétiche... Son culte n'était
célébré naguère que sur les rives du Victoria-Nyanza: devant son
effigie, quatre fois par an, des vierges étaient égorgées aux sons des
tams-tams, puis servies, avec des bananes frites, dans un grand banquet.
Après quoi, les fidèles des deux sexes se livraient à une orgie
indescriptible... Telle est la religion que nous avons importée à Paris.
Voulez-vous en être?

--Je ne dis pas non, mais je n'aime pas les vierges, surtout avec des
bananes frites.

--Nous avons supprimé les vierges, et pour cause. Les bananes aussi.
Mais il reste l'orgie indescriptible... Vous savez que la sculpture
nègre, la peinture nègre, la poésie nègre, la musique nègre sont à la
mode. Notre art, notre littérature sont de bien pauvres choses, si on
les compare aux chefs-d'œuvre nés dans la grande forêt équatoriale! La
religion pratiquée au Congo est seule digne de ceux et de celles d'entre
nous qui ont atteint le plan supérieur de l'intellectualité. Nous irons
un de ces soirs dans le temple où se célèbrent les mystères du culte
Pantafou.

--Faut-il s'habiller?

--Le moins possible...

Les sectateurs et sectatrices de Pantafou adorent leur dieu dans un
atelier d'artiste du boulevard Raspail... À vrai dire, les rites de
cette religion équatoriale se réduisent à une bamboula dansée, aux sons
d'un jazz-band, autour d'un fétiche qui étale le signe le plus visible
et le plus éloquent du désir masculin... Des snobs de toutes
nationalités et de tous sexes--au moins trois--avaient, pour la plupart,
laissé leurs vêtements, sans en excepter leur chemise, au vestiaire. Et
ils gambadaient, en poussant des cris sauvages, avec des gestes de fous.
Alcibiade, qui avait cru devoir garder, comme moi, son smoking, me dit:

--C'est l'orgie, l'orgie sacrée!

Et il me montra les couples qui s'étendaient, enlacés, sur des nattes,
des tapis, des coussins bariolés.

--Nous revenons, ajouta le Maître, aux mystères du temple d'Eleusis, en
faisant un détour par l'Afrique centrale.

Mais la migraine me martelait les tempes. Un vague dégoût me montait aux
lèvres. Ce snobisme à l'état de nature n'était évidemment pas fait pour
moi...

--Allons-nous-en, dis-je à mon professeur. J'ai besoin d'air. J'étouffe
ici. Et puis, tout ça, c'est grotesque, c'est laid, c'est bête.

Alcibiade me répondit:

--Soit, partons... Mais je vous ferai observer que des artistes, des
écrivains, des gens du monde, enfin des représentants de l'élite,
pratiquent avec une pieuse ardeur la religion de Pantafou, les uns dans
des temples comme celui-ci, les autres, la nuit, au Bois-de-Boulogne.
Nous devons nous contenter du boulevard Raspail ou de l'avenue des
Acacias. Que voulez-vous, le Congo est trop loin...

Et il ajouta, avec une sorte de rire sarcastique:

--_Non licet omnibus adire_ «_Cocorinthum_...»




VI

Les arts et le mobiller


Alcibiade, professeur de snobisme, me prodigue les trésors de son
immense savoir et de son inlassable patience.

--Vous êtes atteint, m'a-t-il dit, de «béotisme» chronique... C'est, à
vrai dire, un mauvais état général, comme le diabète ou l'albumine. Pour
vous guérir et vous assurer cette belle santé intellectuelle qui
s'appelle le snobisme, il faut renoncer à vos habitudes déplorables et
suivre un régime sévère.

--Je croyais que ma maladie, c'était le bon sens. Mes amis m'ont souvent
affirmé que j'avais quelque jugeote.

--Bon sens et béotisme, c'est tout comme. La jugeote est une
insuffisance des centres nerveux, une impuissance du cerveau, une
paralysie morale... Il faut soigner cela, énergiquement, avec méthode et
persévérance.

--Je suis prêt à tout.

--Vous êtes courageux... Aussi, n'hésitons pas: je vous emmène au Salon.

À ces mots, mon front dut se rembrunir, car Alcibiade me dit:

--Que craignez-vous?

--La migraine... La peinture fraîche me donne mal à la tête.

--Il faut souffrir pour être snob.

Chemin faisant, mon bon maître me questionna:

--Quels sont les tableaux que vous préférez?

--Vous allez vous moquer de moi...

--Rassurez-vous et répondez-moi franchement.

--Eh bien, j'aime les toiles d'Édouard Detaille... Mais ne vous l'ai-je
pas déjà dit? Ah! le _Rêve_! Je trouve ça merveilleux... J'en possède
une copie qui est à la place d'honneur dans mon salon, entre un tableau
d'Albert Guillaume intitulé le _Vieux Marcheur_ et une aquarelle de
Madeleine Lemaire...

Alcibiade fronça le sourcil et prononça:

--Vous avez bien aussi, je pense, quelques bruyères de Didier-Pouget, un
petit télégraphiste et un enfant de chœur de Chocarne-Moreau?

--Comment le savez-vous?

--Le mal dont vous souffrez se révèle toujours par les mêmes symptômes.
Et quand vous allez au musée du Louvre...

--Je n'y vais jamais.

--Très bien, ça. Car les snobs ne fréquentent pas les musées. Mais
enfin, vous y êtes bien allé au moins une fois dans votre vie. Qu'est-ce
que vous avez admiré au Louvre?

--La _Joconde_.

--Et puis?

Comme je fouillais vainement dans ma mémoire défaillante, Alcibiade
déclara:

--Allons, c'est bien simple. Vous aimez le _Radeau de la Méduse_, le
_Sacre de Napoléon_ 1er, les _Romains de la Décadence_, enfin, tous
ces tableaux anecdotiques et pompiers qui font dire aux bourgeois:
«Comme c'est bien fait!... On croirait y être!»

--En effet.

--Mon cher, tout ça n'existe pas. Vous demandez à la peinture un plaisir
vulgaire que vous trouverez tout aussi bien au musée Grévin. La
peinture, la vraie peinture, est purement intellectuelle: elle ne nous
offre pas de misérables images bonnes tout au plus pour les couvertures
des cahiers scolaires; elle dédaigne la nature, elle méprise l'histoire,
elle ignore la vie... La peinture ne doit pas plaire aux yeux, mais
ouvrir à l'esprit le royaume des idées philosophiques. Et le vrai
chef-d'œuvre, c'est la toile qui, ne représentant rien, permet à qui la
contemple d'imaginer tout.

--Alors, ce n'est pas au peintre de faire un effort, c'est à qui regarde
son tableau?

--Parfaitement. L'artiste peut ne disposer d'aucun moyen d'expression,
ignorer la technique de son art, mais l'amateur doit être très calé...

--C'est le monde renversé?

--Non, c'est la nouvelle école... Et il en est de même en littérature,
en musique, au théâtre, partout. L'œuvre d'art vraiment moderne est
créée, non par l'artiste, mais par vous, par moi, par nous tous... Et
c'est si vrai que l'école du Néant--c'est la dernière en date--organise
une saison d'art où la peinture sera représentée par des toiles vierges,
la sculpture par des blocs de pierre et le théâtre par des pièces
exclusivement composées de silences...

* * *

Notre visite au Salon dura trois heures,--qui, je l'avoue, m'en parurent
six.

Alcibiade ne me permit de m'arrêter que devant des tableaux
indéchiffrables dus, évidemment, à des géomètres-arpenteurs enclins à
la boisson, ou devant les effigies d'affreuses mégères dont les chairs
flasques, verdâtres et velues m'inscitaient à prononcer des vœux
définitifs de chasteté.

--Qu'en pensez-vous? me demanda le professeur Alcibiade.

--Je pense que c'est bien laid. Pourquoi peindre tous ces tas de pavés?
Nous en avons bien assez dans les rues de Paris... Et pourquoi calomnier
ainsi la femme, dont le corps est la grande merveille de la nature?

--Vous parlez en ignorant... Le cubisme est un retour à l'école
classique.

--Vous plaisantez!

--Je ne plaisante jamais... Le cubisme se réclame d'Ingres. Il
construit, il cherche dans la nature désordonnée la ligne pure,
schématique, idéale. Le cubisme, c'est la probité de l'art. Quant à ces
nus féminins qui vous déplaisent, sachez qu'ils atteignent leur but
s'ils vous éloignent de l'amour normal... La plupart des peintres qui
les ont signés n'ont que mépris et dégoût pour un sexe auquel ils ne
doivent même pas leur tante.

Comme je gardais un silence quelque peu réprobateur, Alcibiade reprit:

--Et puis, le principal, pour un amateur d'art moderne, c'est la
connaissance des mots, formules et locutions de la langue snob... Vous
les trouverez au complet dans les articles de M. Thiébault-Sisson,
critique du _Temps_. Placez-les dans la conversation, et vous passerez
bientôt pour un connaisseur du dernier bateau.

Alcibiade me montra une toile sur laquelle gravitaient, autour d'un œil
de pot de chambre, des becs de gaz, des pavés de bois, une mandoline,
un fragment de journal, une clé de sol et un sémaphore.

--Il y a là, me dit-il, du rythme et une rare science des volumes...
Notez ces mots: «rythme» et «volumes», ils vous serviront.

Devant un tableau où une grosse dame nue et eczémateuse rappelait, par
l'abondance de ses appas défaillants, la légendaire nourrice de
Ménélick, Alcibiade prononça:

--J'aime beaucoup cette «arabesque»...

--Quelle arabesque? Cette bonne femme n'a rien d'arabe.

--Arabesque (notez cela aussi sur votre carnet) signifie «dessin» ou
«ligne»... C'est un mot dont raffole le critique du _Temps_. Vous
parlerez aussi de «construction»...

--Oui, quand il s'agira d'architecture.

--Vous n'y êtes pas. M. Thiébault-Sisson n'écrit pas dix lignes sur la
peinture sans répéter trois fois les mots «construction» ou
«construire»...

--Malheureusement, ces constructions-là ne font ni chaud ni froid à la
crise du logement!

Alcibiade ne parut pas goûter cette plaisanterie.

--Le snob, fit-il n'est jamais badin... Il redoute l'ironie, la blague
et le rire. Le snobisme n'est pas gai.

--Je m'en aperçois, répondis-je en soupirant.

* * *

Alcibiade s'est chargé de transformer mon appartement, décidément
indigne du snob que je promets d'être bientôt.

--Il vous faut un cadre, m'a-t-il dit avec autorité, un cadre digne de
vous. Ce décor vous étouffe, vous paralyse... Ayez confiance en moi.

Mon professeur m'a fait admettre, sans discussion, ces grands principes:

1º La salle à manger est une tradition périmée. On mange n'importe où,
sauf dans une salle à manger. Celle-ci doit donc disparaître.

2º La chambre à coucher est aussi un vestige ridicule du passé. Le lit,
le lit surtout, est bourgeois... On ne dort plus dans un lit: on dort
sur un divan, dans une pièce qui ne rappelle en rien l'alcôve de M. et
Mme Denis. Finissons-en avec la chambre à coucher.

3º Le studio est indispensable: style nègre, avec beaucoup de noir, bien
entendu.

4º Les styles Louis XV et Louis XVI sont indésirables. À bas la
rocaille! À bas la guirlande!

--Je vous débarrasserai de toutes ces vieilleries, m'a promis Alcibiade,
et je les remplacerai par des meubles qui feront honneur à votre goût.

--Vous me gâtez...

--Mais non, mais non. Votre bonne volonté me touche et je veux vous
aider à devenir un snob intégral... Laissez-moi faire.

J'ai laissé faire Alcibiade.

Et je suis aujourd'hui logé dans un appartement vraiment _up to date_.
La salle de bains est dans l'entrée, la cuisine est dans la salle de
bains, la salle à manger est devenue un studio, le salon est transformé
en bar américain, et je dors dans une sorte de case de roi nègre où,
quand je me réveille, j'aperçois dans l'ombre des effigies de divinités
cannibales aux yeux de cauchemar, aux bouches tordues par un rictus
terrifiant.

N'importe! Mon intérieur passe pour une merveille de l'art décoratif
contemporain et Alcibiade en a fait insérer la description abondamment
illustrée dans une revue intitulée _Le Home moderne_: cela m'a
d'ailleurs coûté 10.000 francs.

Quant à mes meubles anciens, ils sont chez Alcibiade, qui les a
installés dans son salon.

--Vous songez donc à les garder? lui ai-je demandé, un peu surpris.

--Oui, mon cher. Vous comprenez, je veux pouvoir montrer à mes élèves un
ensemble conçu selon les idées arriérées des bourgeois. C'est une
démonstration par l'absurde...

--Ah!... Et dire que j'étais si fière de mes vieux meubles!

Alcibiade eut une moue dédaigneuse et ajouta:

--Vous me devez 150.000 francs pour votre nouvelle installation... Quant
à tous ces rossignols, je vous les conserverai gratuitement. Cela vous
économisera toujours les frais du grade-meuble!




VII

Les collections, les sports, la gastronomie


--Êtes-vous collectionneur? me demanda le professeur Alcibiade.

--Ma foi, non.

--Il faut le devenir. Un vrai snob collectionne, quand ce ne serait que
pour le principe.

--Au lycée, je collais des timbres, pour la plupart brésiliens, dans un
album que je possède encore. Je pourrais continuer...

Alcibiade secoua la tête avec un sourire dédaigneux.

--Non, la philatélie, c'est vieux jeux... Il est d'ailleurs très
difficile de se créer un type de collectionneur original. Les cannes,
les pipes, les bilboquets, les gardes de sabres japonais, les
miniatures, les autographes, les boutons d'uniforme, les prospectus, les
programmes, les bagues de cigare, les papillons, les arbres nains, les
éventails, les menus, les soldats de plomb, les poupées, tout cela est
pris. Il y a, dans les deux mondes, des centaines d'amateurs qui se sont
spécialisés dans les «reliques de Marie-Antoinette»: chacun d'eux
possède le clavecin de cette reine infortunée. Le chapeau que portait
Napoléon à Waterloo existe dans cinquante galeries privées... Je ne vous
parle pas des pantoufles de Rachel: elles se vendent en gros. Pour
mériter le titre de snob de première classe, il vous faut collectionner
autre chose que ces babioles.

--Oui. Mais quoi?

--L'excentricité s'impose.

--Soyons excentrique!

--C'est très difficile, à notre époque où l'extravagance est tombée dans
l'ordinaire.

--Une idée... Si je collectionnais les livres rares?

--- Les livres rares sont innombrables... Pas un nouveau riche qui n'en
possède de quoi remplir une tapissière. Il y a des auteurs qui,
désespérant d'être lus par leurs contemporains, se sont mis à publier
des livres de luxe qui atteignent des tirages inespérés. À 12 francs,
ils ne trouvent pas un acheteur. À 300 francs, ils vendent tout ce
qu'ils veulent... C'est l'histoire de certaines petites femmes qui
s'offraient vainement pour un louis, et qui, depuis qu'elles ont
multiplié leur prix par le coëfficient cinquante, ne savent plus où
donner de la tête. Non, mon cher, ne vous mettez pas à collectionner,
comme tout le monde, des plaquettes de M. Valéry. D'autant plus que ça
baisse sans aucun espoir de remonter jamais.

--J'ai un oncle qui possède plusieurs centaines de vases irisés
persans... Ils sont tous les mêmes et cela lui a coûté une fortune.

--Les persâneries comme les japoniaiseries se vendent dans tous les
bazars.

--Les silex préhistoriques...

--Cela n'amuse personne, et la plupart viennent du square d'Anvers, des
chantiers du boulevard Haussmann ou, ce qui est moins rassurant encore,
de Glozel.

--Les médailles, les monnaies...

Alcibiade se récria:

--Pourquoi pas les tabatières? Vous oubliez, mon cher, qu'il nous faut
de l'étrange, du bizarre, de l'inattendu, n'en fût-il plus au monde!

--Les reliures en peau humaine...

--Cela date énormément. Un de mes amis possède une Bible reliée avec la
peau de Papavoine et une _Vie de Jeanne d'Arc_ dont les plats sont
recouverts de l'épiderme satiné de Cora Pearl. Non, cherchons autre
chose...

--J'ai entendu parler d'une collection de clystères du XVIIe
siècle...

--Du bizarre, vous dis-je, et non pas du grotesque.

Le sourcil froncé, le regard lointain, Alcibiade se plongea dans une
méditation profonde. J'attendis avec confiance l'éclair de son génie
inépuisable.

Soudain, il s'écria:

--J'ai trouvé! _Euréka_!...

--Qu'est-ce que c'est?

--Les tickets de métro... Il y a là des merveilles!

--Comment, des merveilles? Mais, mon cher maître, rien n'est plus banal
que ces bouts de carton... Tout le monde en a et personne ne les garde.

--Permettez, il y en a qui valent des prix fous.

--Que me dites-vous là?

Alcibiade, gravement, m'expliqua:

--Je connais une admirable collection de tickets de métro. Elle
contient, par exemple, le ticket délivré au premier voyageur de la
première ligne: Porte-Maillot-Vincennes. Ce ticket, daté du 11 avril
1900, porte le numéro 1. C'est vraiment une pièce unique... J'ai admiré
aussi un ticket délivré à Obligado le 333e jour de l'année, portant
le nº 333.333 et daté de 3 h. 30. C'est aussi une pièce introuvable. Le
catalogue mentionne des tickets utilisés par des personnalités célèbres,
M. Millerand après sa démission de président de la République, le
maréchal Joffre trois jours avant l'armistice, Pierre Benoît, le boxeur
Carpentier, Mme Lucie Delarue-Mardrus, le professeur Branly, Landru,
etc...

--Mais qui prouve que ces tickets sont vraiment historiques?

--L'ami qui les a réunis est le plus honnête homme du monde et il est
prêt à fournir toutes les attestations désirables... Justement, des
embarras d'argent l'obligent à se défaire de cette collection si
originale et si peu encombrante, car il suffit de passer une ficelle
dans les trous percés par les poinçons des contrôleurs. Mon ami
consentirait à céder le tout, ficelle comprise, pour 60.000 francs...
C'est pour rien. Je vais l'acheter pour vous.

--J'aurais préféré collectionner autre chose, d'autant plus qu'ayant ma
voiture, je ne prends jamais le métro.

--Mais vous ne trouverez rien de plus curieux, de plus amusant, de plus
passionnant... Et que de pièces rarissimes à découvrir! Vous avez là un
champ illimité. Vous serez l'homme qui collectionne ce que tout le monde
jette. Voilà qui vous distinguera de la foule béotienne et vous créera
une réputation de snob, que dis-je, de supersnob! Pour 60.000 francs,
c'est une affaire...

* * *

J'ai acquis cette collection sans rivale et elle me vaut déjà une petite
notoriété d'original: des journalistes sont venus m'interviewer et mes
plus belles pièces ont été reproduites, en couleurs, dans
l'_Illustration_.

Mais Alcibiade veut que mon snobisme soit intégral et il m'entraîne avec
autorité sur le chemin de la perfection.

--Il convient, me dit-il, que vous vous adonniez à un sport, un sport
rare, élégant, un peu précieux même.

--Je préfère ne pas me fatiguer, d'autant plus que j'ai le cœur plutôt
faible.

--Qui vous propose de courir le Marathon? Les snobs du sport ne se
livrent, personnellement, à aucun exercice physique. Ils assistent aux
matches de boxe, mais ils ne boxent pas; ils se piquent d'aimer les
courses de taureaux, mais ils ne songent pas une seul instant à
descendre dans l'arène. Le snob, ne l'oubliez pas, est et doit rester,
en tout, un amateur.

--Très bien, mais à quel sport de snob m'intéresser?

--Nous avons les courses de _greyhounds_. Des lévriers rattrapent des
lièvres à la course et les déchirent à grands coups de crocs. C'est très
distingué...

--Peut-être, mais toutes mes sympathies iraient aux malheureux lièvres.

--Vous n'avez pas l'esprit sportif qui consiste, au contraire, à
préférer toujours le plus rapide, le plus fort, et à ne jamais
s'attendrir sur le sort des vaincus.

--Proposez-moi plutôt un sport pacifique...

--Vous pourriez installer chez vous une piscine à la romaine et y donner
des fêtes antiques. Le maillot de bain est de rigueur pour tout le
monde. Les invitées ont le droit de l'enlever... Ce genre de soirées est
à la mode. Des maîtresses de maison à la page ont même créé chez elles,
à l'instar du concert Mayol, des piscines de cristal dans lequel
évoluent de charmantes naïdes vêtues d'un rayon lumineux. C'est à la
fois très sportif et très artistique... Devenez un mécène de la natation
élégante et le Tout-Paris vous demandera de l'envoyer au bain. Si vous
organisez des séances réservées aux messieurs seuls, vous vous ferez une
réputation de snob à la Pétrone, sans être cependant obligé de vous
ouvrir les veines dans un bain parfumé. Quoi que mieux?

Alcibiade me parla d'un architecte de ses amis qui avait installé des
piscines privées dans maints hôtels particuliers, voire dans des
appartements, des entresols... Mais j'ai demandé à réfléchir: j'hésite à
transformer mon salon en aquarium pour poules d'eau et l'esthétisme des
thermes romains ne me séduit guère.

Mon professeur n'a pas insisté.

--Le vrai sport, me dit-il, est l'amour...

--Hélas! Je n'ai jamais battu aucun record. Je ne suis pas de l'étoffe
dont on fait les champions...

--Manque d'entraînement ou surentraînement, c'est tout comme.
Heureusement il est un autre sport où vous pouvez exceller.

--Lequel, maître?

--La gastronomie.

* * *

--Car il y a, me dit-il, une gastronomie snob... Chose curieuse, elle
recherche une certaine simplicité traditionnelle, classique, voire
fruste et paysanne: le snob à table est Louis-Philippard, ennemi du
cosmopolitisme rasta, du bizarre, du baroque et même de l'inédit. Il
laisse les bourgeois manger des nids d'hirondelles dans les restaurants
pseudo-chinois et va savourer dans des auberges à décor normand, de la
blanquette de veau servie avec une rudesse savante par d'habiles
metteurs en scène... Le snob déteste, dès qu'il devient gastronome, le
modernisme: il veut manger dans de grossières assiettes, boire du vin en
pichet et, si possible, s'éclairer aux chandelles. À lui les plats
provinciaux! Il connaît des adresses étonnantes... Ses restaurants
préférés sont situés dans l'île Saint-Louis, faubourg du Temple, à
Grenelle,--ou dans de mystérieuses banlieues où il connaît des
mastroquets à la fois inquiétants et amènes qui ont d'ailleurs été
maîtres d'hôtel au café de Paris ou chez Paillard. Justement, je sais, à
Aubervilliers, une boîte où le canard à l'orange est incomparable...
Mais, je vous préviens, l'endroit est assez dangereux: les apaches y
jouent parfois du couteau!

Nous sommes allés manger du canard à l'orange au «Cabaret des Zigottos»,
à Aubervilliers.

Tous les clients étaient en smoking, toutes les clientes en peau et en
perles.

Mais les assiettes étaient épaisses, les verres ébréchés, les couverts
en plomb et les garçons avaient des moustaches énormes.

Le patron, en manches de chemise, nous rudoya cordialement.

--F...-vous là, nous dit-il, en nous indiquant une table étroite, sous
la cage de l'escalier en tire-bouchon, à côté des cabinets.

Nous avons aiguisé nos dents sur les tendons d'un canard squelettique et
nous avons bu du vinaigre, sans oser nous plaindre.

Et j'en ai eu pour deux cent quarante francs, pourboire non compris.




VIII

Les relations; le snobisme à rebours


--Nous parlerons aujourd'hui des relations, me dit le professeur
Alcibiade... Les relations jouent un rôle essentiel dans la vie du snob.
Qui fréquentez-vous?

--J'ai de vieux amis avec lesquels je joue au bridge...

--Pourquoi pas à la manille? Et ces vieux amis, quelle sorte de gens?

--Un ancien magistrat, un professeur à l'école dentaire, un avoué, un...

--Assez! assez! Il faut rompre avec ces individus qui ne sont plus
dignes de vous.

--Quoi? Vous me demandez de briser des amitiés anciennes et flatteuses,
car enfin ces messieurs sont décorés...

--Je ne vous le demande pas, je vous l'ordonne!

Et le professeur Alcibiade articula, doctoral:

--Les relations d'un snob doivent être originales, piquantes,
singulières, un peu scandaleuses même... Elles contribuent à la
formation de la légende, à la publicité. Voyons, ne voulez-vous pas
composer une personnalité pittoresque, curieuse, sensationnelle?

--C'est le but de mes efforts...

--Des miens aussi, mon cher élève. C'est pourquoi j'entends que vous
cessiez de fréquenter ces bourgeois compromettants. Faites-vous des
relations utiles...

--Les relations ne doivent-elles pas être, d'abord, agréables?

--Je vous ai déjà dit que le snobisme était une discipline, une lutte,
une manière de sport... Il ne s'agit pas de s'amuser.

--Soit. Mais où recruter ces relations utiles?

--Nous les trouverons ensemble. J'en ai d'ailleurs, dès maintenant, tout
un choix à votre disposition... Que diriez-vous, par exemple, de Kid
Batouala?

--Qui est-ce?

--C'est un boxeur nègre... Vous l'ignorez donc?

--Je ne connais rien à la boxe et je ne me vois pas bien faisant d'un
nègre mon ami intime...

--Qui vous parle de cela? Au surplus, Kid Batouala est très répandu et
il n'aurait que peu de temps à vous consacrer... Votre ami intime, comme
vous y allez! Non, mais vous pourriez vous montrer avec lui aux courses,
à Montmartre, à Deauville... Cela vous poserait! Songez que Kid est
champion des poids mi-lourds, qu'il a déjeuné avec le prince de Galles,
qu'il a été l'amant de la duchesse de Hacksey-Bondy, qu'il s'habille
chez Blackworth, enfin que c'est une illustre figure contemporaine.
Quelques petites sorties avec lui et vous seriez lancé!

--Je préférerais m'exhiber avec Paul Bourget.

Alcibiade eut un sourire dédaigneux, et répliqua:

--Un académicien? Peuh!... C'est démodé. Les douairières elles-mêmes
n'en veulent plus. Kid Batouala refuse chaque jour dix invitations à
dîner chez de grandes dames, de très grandes dames... Mais je puis vous
offrir mieux: Julot, dit le Frisé de la Popinque...

--Un apache?

--Oui, un apache et ce qu'on fait de mieux dans le genre: tatoué sur
toutes les coutures, plusieurs fois condamné, et parlant admirablement
l'argot. De plus, il est au mieux avec tous ces messieurs et toutes ces
demoiselles de la Bastoche... Impossible de trouver mieux, même dans les
romans de Francis Carco.

--Comment? Moi qui suis un honnête homme, je...

--Pardon, vous êtes un snob, avant tout. Et il y a un snobisme
renaissant de l'apacherie... Si vous aviez l'honneur de devenir
l'aminche de Julot, vous y gagneriez beaucoup en prestige et en
considération. Les femmes, par exemple, vous regarderaient d'un autre
œil... Elles se diraient: «Ce garçon-là n'est pas comme les autres... Il
doit connaître, à Paris, des gens et des choses extraordinaires.
Peut-être même est-il tatoué!»

--Oh!...

--Au fait, pourquoi pas? Un tatouage un peu leste, voilà qui vous
classerait tout de suite parmi les grands snobs. Surtout s'il était
cubiste...

--Vous croyez?

--J'en suis sûr... Nombre de Parisiens et de Parisiennes de la meilleure
société se sont fait graver sur l'épiderme de véritables chefs-d'œuvre.
Ah! on peut dire qu'ils ont l'art dans la peau... Et je me propose de
créer, au prochain Salon des Indépendants, une section de tatouage.
J'espère bien que vous y figurerez.

--Auprès de Julot?

--Pourquoi pas? L'art avant tout...

--Je préférerais avoir des relations plus élégantes. Le snobisme ne
manque pas de gens chics, de jolies femmes... Ne m'a-t-on pas dit que
Marthe Chenal adorait le cubisme, le dadaïsme, le surréalisme? J'irais
plus volontiers aux courses ou à Montmartre avec elle qu'avec votre
boxeur ou votre apache.

Alcibiade secoua la tête.

--Non, me dit-il, il vous faut de l'extraordinaire, du sensationnel.

--Maurice Rostand?

--Banal, mon cher, très banal... Tout ce qu'il y a de plus éculé!

--Pearl Withe ou quelque autre star de cinéma?

--Impossible au prix où est le dollar. Et puis, le snob dédaigne, par
principe, le cinéma. Ce n'est qu'un art à deux dimensions... Ah! si je
vous avais connu à l'époque où Einstein vint nous parler, à Paris, de la
quatrième dimension! Einstein, la voilà la relation rêvée!... Pendant
les quelques jours qu'il passa sur les rives de la Seine, ce fut, vers
lui, une ruée de snobs des deux sexes, en admettant qu'il n'y en ait que
deux. Tout le monde parlait de la relativité, de la lumière courbe, du
temps-espace et de l'infini sphérique... Quel succès!

--Mais on m'a raconté que cet Einstein s'était montré un peu sauvage...

--Je vous aurais présenté à lui, quand même, et vous auriez pu vous dire
l'ami d'Einstein. Cela vous faisait gagner plusieurs rangs dans l'armée
des snobs et, pendant toute une saison, vous étiez quelqu'un... Tout le
monde vous invitait pour vous entendre parler de la quatrième dimension.

--Je n'y entends rien.

--Raison de plus. Le snobisme ne consiste pas à comprendre, mais à faire
semblant... Du reste, ce qui se comprend bien n'intéresse pas les snobs.

Alcibiade ajouta, solennel:

--Nous avons horreur de la clarté, du naturel, du bon sens...

Je poussai un soupir, en murmurant:

--Oui, il faut que je rompe avec mes amis, avec mes goûts, avec mes
idées... C'est dur!

* * *

Le professeur m'observa un instant d'un air bizarre, puis, se dressant
soudain, il s'exclama:

--Mais non, vous n'êtes pas obligé de brûler ce que vous avez adoré...
Vos idées, vous pouvez les garder!

Je crus que, découragé, Alcibiade renonçait à faire mon éducation et
qu'il me chassait de son école anormale supérieure. Mais il reprit
aussitôt:

--Il y a un autre snobisme...

--Lequel, maître?

--Le snobisme réactionnaire et passéiste. J'ai peut-être eu tort de ne
pas vous en avoir parlé, d'autant plus qu'il me paraît vous convenir
beaucoup plus que le snobisme révolutionnaire et moderniste.

Et Alcibiade de me questionner:

--Aimez-vous Racine?

--Certes... Mais, au théâtre, je préfère les choses gaies.

--Chut! Et Ronsard?

--Je vous avouerai que je ne suis pas très renseigné...

--Et l'Ile-de-France?

--Très joli...

--Et la Loire?

--Magnifique.

--Et les jardins à la française?

--Cela ne me déplaît pas. J'ai une villa au Vésinet: mon jardin
ressemble au parc de Versailles, en plus petit, bien entendu...

--Il suffit. Vous avez tout du snob classique, je veux dire du snob qui
n'admire et n'admet que le classique. Mais, naturellement, il vous faut
y mettre de la passion et même une frénésie quelque peu romantique.
Ainsi, vous assommerez à coups de matraque quiconque ne prendra pas un
air extasié quand vous lui réciterez ces vers de Racine.

    _Ariane, ma sœur, de quel amour blessée,
    Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée._

Ces deux vers suffisent... Inutile d'en apprendre d'autres. En les
plaçant intelligemment dans tout ce que vous direz ou écrirez, vous vous
ferez une réputation de racinien, de lettré délicat, de puriste et pour
peu que vous habitiez Chantilly, vous pourrez dire: «Nous autres,
gentilshommes du grand siècle...» Il vous faudra aussi affecter de lire
Boileau, parler avec enthousiasme de la _Princesse de Clèves_ et mettre
au-dessus de tout un certain style froid, sec, dépouillé...
«Dépouillé»,--retenez ce mot, il vous servira. À chaque instant, vous
direz: «C'est dépouillé» ou «Ce n'est pas assez dépouillé» et vous ferez
figure de snob traditionnaliste. Naturellement, vous serez fou de M.
Ingres... Ainsi que de Picasso, Picabia et autres classiques du cubisme.

--Que me dites-vous là? Il y a un lien entre M. Ingres et le cubisme?

--Mais oui, et c'est ici que se trouve la finesse, le point délicat,
l'anneau extrêmement ténu, mais solide, par lequel se tiennent les deux
snobismes, le révolutionnaire et le réactionnaire. Les extrêmes se
touchent, une fois de plus. De même, vous apprendrez que Boileau et
Baudelaire, La Fontaine et Francis James, Bossuet et Claudel, Molière et
Jules Romains, Racine et Verlaine se rejoignent...

--C'est très compliqué.

--Pas tellement... Et puis, je le répète, c'est comme au régiment, vous
n'avez pas besoin de comprendre.

--Ah!

--Il suffit de marcher...

--Je marcherai donc!

Et le professeur Alcibiade, satisfait, prononça:

--Le vrai snob marche toujours, mais lui, au moins, ne grogne pas... Mon
cher, vous ferez partie de l'avant-garde de notre élite et je pourrai
vous dire, tel Napoléon: «Je suis content de vous!»




IX

Le snob amateur et le snob professionnel


Cette leçon ne m'a pas été donnée par le professeur Alcibiade.

Traversant la crise à laquelle n'échappe aucun converti--quel que soit
son nouveau credo--j'ai connu, soudain, les affres du doute... Prenant
l'attitude du _Penseur_, mais avec moins de muscles et plus de linge, je
me suis dit ceci:

«Les regards, les sourires d'Alcibiade m'inquiètent... J'y lis je ne
sais quelle ironie. Croit-il lui-même à son évangile? Sa foi est-elle
sincère? Son snobisme n'est-il pas, somme toute, un métier? Certes, le
prêtre a le droit de vivre de l'autel et il est juste que l'art
nourrisse l'artiste. Mais Alcibiade manque, me semble-t-il, de cette
flamme intérieure qui fait les apôtres et les martyrs... A-t-il
combattu, a-t-il souffert pour cet «idéal moderne» dont il parle avec
une éloquence si apprêtée? Rien chez lui ne me permet de le supposer...
Il vend du snobisme comme d'autres vendent de la moutarde, et tandis que
moi, bon bourgeois, je romps héroïquement avec mes goûts, mes plaisirs,
mes relations, mon passé, je le vois monnayer tranquillement une
esthétique, une littérature, une philosophie qui, bien loin de troubler
sa vie, la lui font gagner! C'est étrange...»

Les dieux bienveillants m'ont fait rencontrer un vieux Parisien de mes
amis, personnage assez balzacien, qui a été, tour à tour, vice-consul au
Guatémala, correspondant de guerre, chansonnier montmartrois, courtier
de publicité, maître d'armes, metteur en scène de cinéma, financier,
professeur de patinage à roulettes, croupier et secrétaire de
demi-mondaine.

--Enchanté de vous revoir, lui dis-je... Quelle est votre dernière
incarnation?

--Je suis expert.

--En quoi?

--En finances internationales... Je suis attaché à la Conférence de
Genève. Voulez-vous que je vous parle de l'étalon d'or, de la créance
américaine, du plan Dawes?

--Ah! non, merci!

--Vous avez raison... D'autant plus--entre nous--que je n'y connais
absolument rien. Mais vous, mon cher, que devenez-vous?

--Snob.

--Comment?

--Je suis devenu snob.

Mon ami m'observait d'un regard quelque peu apitoyé. Après un instant,
il me dit:

--En effet, vous avez maigri... Pauvre vieux! Comment cela vous est-il
arrivé?

Je lui parlai du désir que j'avais eu d'entrer dans l'élite, des leçons
que m'avait données Alcibiade...

--Alcibiade? s'exclama-t-il... Mais je ne connais que lui! Nous avons
été ensemble prospecteurs au Transvaal, nous nous sommes revus à
New-York où il était barman, je l'ai retrouvé en Suisse où il dirigeait
un sanatorium pour femmes déçues, et la dernière fois que je l'ai
rencontré, c'était en 1912, dans le faubourg Montmartre, où il
expliquait, non sans éloquence, à un cercle de badauds les avantages
d'un système de fixe-cravate.

--Comment? le maître Alcibiade!...

--C'est bien lui, j'en suis sûr. Il est resté camelot.

--Est-ce possible?

--Camelot, vous dis-je. Mais au lieu de vendre des fixe-cravate, de la
pâte à rasoir ou des cartes transparentes, il débite du snobisme aux
bourgeois qui veulent, comme vous, être gentilshommes. Après tout,
pourquoi pas? C'est toujours un métier de bonisseur, et il doit être
lucratif en ces temps où les innombrables fils de M. Jourdain rêvent,
eux aussi, de briller dans le monde et dans les arts. Ah! certes, l'idée
est bonne... Je vois très bien Alcibiade dans son rôle de maître à
penser!

--Vous vous moquez de moi...

--Pas du tout. Et je vous félicite d'avoir un tel maître. Alcibiade a de
la fantaisie, de la désinvolture, des connaissances incomplètes et
multiples, un don particulier pour n'importe quoi. Il devait donc
s'improviser professeur de snobisme. Vous ne pouviez trouver mieux, mon
cher!...

Mais c'est en soupirant que je répondis:

--Je comprends... Alcibiade est un fumiste et il s'est moqué de moi!

* * *

Mon ami haussa les épaules, et reprit:

--Alcibiade est un snob professionnel et il faut lui savoir gré de sa
discrétion... Car enfin il se contente de mettre au pas quelques
élèves-amateurs. Ce n'est pas grave, ce n'est pas dangereux. Songez
qu'il aurait pu s'improviser critique d'art, pontifier dans les journaux
et aider, lui aussi, à la destruction du goût français. Qui l'empêchait
de se faire critique littéraire et de se mettre au service des saboteurs
de notre langue, des cocaïnomanes, des vésaniques, des alcooliques, des
anormaux, des piqués et des dingos qui, après avoir séduit l'«élite»,
s'efforcent de conquérir le grand public? Alcibiade pouvait, comme tant
d'autres, devenir critique dramatique et combattre pour les auteurs à
quatre dimensions... Et qui l'empêchait d'exploiter le snobisme
politique? Cet ancien camelot devenait député, ministre! Il troublait
les cervelles populaires, faisait voter des lois grotesques, remplaçait
par des idées fausses les bons vieux principes sur lesquels, de tout
temps, ont été édifiées les nations, les sociétés... Quel mal il eût pu
faire, cet Alcibiade, en imitant les snobs professionnels qui
gouvernent, en France, la république des lettres et des arts, voire la
République tout court!

--Les snobs professionnels sont donc si nombreux et si puissants?

--Ils ont fait leur révolution et vous les voyez aux meilleures places,
celles où on peut faire ou beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Les
snobs professionnels sont devenus les maîtres. Pas un journal où ils ne
soient installés dans les rubriques utiles, pas une grande école où ils
ne commencent à exercer leur action redoutable pas un cercle politique
où ils ne répandent leurs paradoxes, leurs folies, leurs bêtises... Ce
sont les snobs professionnels qui organisent les expositions--voyez
celle des Arts Décoratifs--qui dirigent nos théâtres
subventionnés--voyez l'Opéra et même le Théâtre-Français--qui règnent à
la Chambre--voyez Paul-Boncour, Léon Blum et bien d'autres--qui
l'emportent finalement sur le bon goût et le bon sens... Les snobs
professionnels forment une manière de syndicat dont la force est
irrésistible: ils ont des émissaires, des alliés dans tous les partis,
dans tous les milieux et ils disposent d'une incomparable publicité.

--J'ai donc eu raison de me convertir au snobisme?

--À quoi bon?

--Pour faire partie d'une forte organisation, d'une franc-maçonnerie
merveilleusement disciplinée et armée... Cela peut toujours servir.

--À qui?

--À moi.

Mon ami eut une moue dédaigneuse qui me parut assez vexante et, ayant
secoué la tête, il prononça:

--Cela ne vous servira à rien du tout.

--Pas possible, car enfin...

--À rien du tout, vous dis-je.

--Et pourquoi?

--Parce que vous ne serez jamais qu'un amateur. Vous faites partie du
troupeau de Panurge, vous n'existez pas!

--Au moins, je passerai pour un esprit distingué, curieux, averti. Je
serai de l'élite et j'épaterai mes contemporains.

--Vous n'épaterez personne, car le snobisme est tombé dans la
confection. Les snobs amateurs commencent à pulluler. La soi-disant
élite intellectuelle est aussi encombrée que le métro: on s'y bouscule,
on y joue des coudes, on s'y fait écraser les pieds. C'est la foule...

--Et moi qui me croyais à l'avant-garde!

--L'avant-garde, mon pauvre ami, mais tout le monde en est. Il y a deux
ou trois mille jeunes auteurs dramatiques qui forment l'extrême pointe;
viennent ensuite cinq ou six mille jeunes ou demi-jeunes romanciers et
poètes, vingt ou vingt-cinq mille peintres, sculpteurs et musiciens...
Ils sont tous de l'avant-garde et entendent bien y rester: aussi
courent-ils de plus en plus vite dans une bousculade éperdue en poussant
des clameurs épouvantables.

--Les cénacles...

--On se croirait à la Bourse!

--Les petites chapelles...

--Ce sont des cathédrales... en ciment armé, il est vrai.

--L'aristocratie intellectuelle...

--Elle devient une démocratie, d'autant plus que tous les gens de
gauche, tous les bousingots de la sociale s'y sont fourrés. Il y a un
lien entre les communistes et les cubistes, entre le «théâtre d'art» et
la révolution, entre la «littératuture» et l'internationalisme. Le
snobisme est presque toujours cosmopolite, anti-français, orienté vers
le «Grand Soir»...

--Alors, moi, je pactise avec les ennemis de la Société?

--Mais oui...

--Je fais de la révolution sans le savoir?

--Vous l'avez dit.

--C'est effrayant!

Je devais avoir un air bien comique, car mon ami ne put s'empêcher de
rire.

--Enfin, repris-je, que dois-je faire? M'est-il donc défendu d'aimer ce
qui, en art, en littérature, en musique, en politique même, est jeune,
original, vivant?

--Pas du tout.

--Dois-je admirer exclusivement les peintres de l'Institut, les
littérateurs de l'Académie, et les politiciens du centre droite?

--Nullement.

--Me faut-il choisir entre Mallarmé et François Coppée, entre Bouguereau
et Picabia, entre Christiné et Darius Milhaud, entre Léon Daudet et le
camarade Marcel Cachin?

--En aucune façon...

--Alors?

Mon ami me donna sur le ventre une tape cordiale, et répondit:

--Faites-vous, vous-même, une opinion; choisissez vos goûts sans suivre
aucune mode; allez votre chemin sans suivre la foule; prenez votre
plaisir où vous le trouvez, sans en demander la permission à personne;
soyez sincère, soyez simple, soyez naturel...

--Autrement dit, ne vous singularisez pas, ne soyez pas snob!

--Pardon, si vous gardez cette magnifique liberté d'esprit, vous
passerez pour un type extraordinaire, bizarre, inexplicable et même
assez ridicule.

--Diable!

Mais mon ami, avec un sourire sarcastique qui me rappela Alcibiade,
prononça:

--Vous serez alors au milieu de la cohue moutonnière, le snob, le vrai
snob, le grand snob, l'homme qui n'est pas comme les autres et que les
imbéciles se montrent du doigt.




X

La journée d'un snob


--Pour la dixième et dernière leçon, me dit le professeur Alcibiade,
vous me remplacerez... Je vous ai indiqué les grands principes et les
gestes essentiels du snobisme. C'est à vous de prouver que mes conseils
ont été compris et que vous êtes de taille à les suivre. Le moment est
venu de voler de vos propres ailes.

--Vous m'abandonnez déjà, moi qui ai encore tant de choses à apprendre?

--Il faut vous lancer hardiment dans la carrière... L'assurance, un
certain toupet désinvolte et même quelque peu insolent, voilà ce qu'il
importe de vous procurer au plus tôt si vous voulez réussir. Le snob est
une manière d'incroyable intellectuel et la timidité n'est pas du tout
son fait.

--Hélas!...

--Ne vous découragez pas. Affirmez, tranchez, improvisez des dogmes,
lancez des pommes cuites aux dieux les plus vénérés, soyez cynique et
faites le fou: vos contemporains vous prendront pour un homme de génie.
Qu'attendez-vous pour exposer un chef-d'œuvre au Salon?

--Je n'ai pas appris à peindre.

--Justement... Si vous aviez appris, vous n'auriez aucun talent... Ou
bien publiez un recueil de vers... un roman.

--Je n'ai rien à dire. Et je manque de style autant que d'imagination.

--Bravo! Créez donc une école et lancez un manifeste. Cent gazettes
parleront de vous, et les critiques, craignant de ne pas être dans le
mouvement, vous trouveront original, curieux, «riche de possibilités»...
Pas d'idées, pas de talent et de la fortune... Mais il n'en faut pas
plus pour devenir en huit jours un écrivain cher à l'élite!

--Non, je préfère rester un snob platonique... D'autant plus que je suis
très paresseux.

--La paresse est incompatible avec l'état de snob. Mais je ne veux pas
vous surmener... Et c'est pourquoi, pour cette dernière leçon, je vais
vous livrer à vous-même. Pendant une journée, menez donc l'existence
d'un membre de cette aristocratie intellectuelle dont vous faites
aujourd'hui partie. Je ne vous guiderai pas, mais, de loin, je veillerai
sur vous et, à l'occasion, j'interviendrai... Avez-vous votre permis de
chauffeur?

--Oui... Je l'ai obtenu après avoir pris cinq leçons.

--Eh bien, il vous aura suffi de dix leçons pour mériter votre permis de
snob.

* * *

Je me suis donc réveillé, vers dix heures du matin, dans ma chambre noir
et or, ornée de tableaux cubistes et de fétiches nègres. Ayant sonné mon
domestique chinois--car j'ai renvoyé Florent, mon vieux valet de
chambre--je lui ai ordonné en anglais de m'apporter mon café au lait et
mes journaux...

Le café au lait, c'est bien bourgeois, mais le snobisme n'a trouvé, pour
le remplacer, que le thé sans sucre... Et j'avoue que je ne puis avaler
cette eau chaude, même servie dans une tasse qui a failli figurer à
l'Exposition des Arts Décoratifs.

Mes journaux, ce sont, naturellement, ceux où je peux lire des proses
ultra-révolutionnaires ou férocement réactionnaires. Je passe de la
prose de Marcel Cachin à celle de Charles Maurras. Mais je trouve aussi,
dans les gazettes bourgeoises, des articles qui me raffermissent dans ma
foi de néo-snob: G. de Pawlowski, le critique du _Journal_, affirme aux
midinettes qui le lisent que, seules, les pièces à quatre dimensions de
Pirandello sont intéressantes. Vive la comédie où Margot n'a rien
compris! Dans l'_Eclair_ nationaliste, M. Lugné-Poé démontre que l'art
dramatique français serait tombé au-dessous de rien, si M. Crommelynk
n'avait pas fait jouer a l'Œuvre l'immortel chef-d'œuvre intitulé le
_Cocu Magnifique_... Des pages de Paul Souday, Fortunat Strowski, Louis
Vauxcelles, Georges Pioch, etc., célèbrent le génie de romanciers pour
les Finlandais neurasthéniques, de poètes pour les pensionnaires de
Ville-Evrard, de dramaturges pour théâtres voués à la faillite, de
peintres pour aveugles et de musiciens pour sourds... Tout cela me
réconforte: je fais partie d'une organisation puissante, puisque cette
«élite» fait la loi dans les arts et les lettres, puisque les avis,
conseils et leçons d'Alcibiade, je les retrouve dans les colonnes des
journaux lus par le grand public! Plus on de est fous, moins on rit...
Et Alcibiade m'a fait comprendre que le snobisme ne comptait que des
pontifes, des augures qui se regardent sans sourire.

Je me lève et je revêts un pyjama composé par Pommet, le rénovateur du
costume. Ce pyjama est jaune serein, avec des broderies birmanes; il a
été exposé au Salon des Indépendants et Alcibiade m'a laissé espérer que
Van Dongen le peindrait, avec moi dedans, si ma tête lui paraissait
suffisamment intéressante.

Jusqu'à midi, je reçois des marchands d'objets d'art, de livres, de
curiosités, qui me sont envoyés par Alcibiade. J'achète quelques vases
modernes. Je suis devenu connaisseur, car je sais qu'un vase moderne est
réussi lorsque, précisément, il a l'air d'être raté: plus le décor est
gauchement peint, plus les couleurs ont déteint les unes sur les autres,
plus le vernis s'est agglutiné en croûtes rugueuses, plus le vase paraît
avoir été saboté, plus il est admirable. J'ai naturellement ma
collection d'objets d'art précolombiens...

J'achète aussi des livres d'art. C'est très cher, mais les «bois», qui
ont été gravés avec un couteau de l'armée suisse, sont merveilleux...
Impossible de distinguer quoi que ce soit dans ces gravures d'art. Il
est vrai que le texte n'est pas plus compréhensible.

Entre midi et une heure, promenade au Bois, dans les sentiers de la
Vertu. Le Tout-snob est là... Enfin, j'en suis! Je rencontre une des
singulières amies d'Alcibiade. Elle était, la veille, à la répétition
générale du «Théâtre de l'Élite».

--Une pièce admirable, mon cher... Sur l'inceste! Une mère est amoureuse
de son fils, lequel est l'amant de sa sœur, laquelle est folle de son
père. Il y a un second acte très émouvant... Freud était dans la salle.
On lui a fait une ovation.

--Moi, vous savez, l'inceste...

--La _libido_, mon cher, la _libido_!

--Keksekça?

--Nous sommes gouvernés en tout par notre sexe.

--Autrement dit: l'instinct de la reproduction...

--Que dites-vous là? Il ne s'agit pas de cette horreur!

--Cependant, l'amour...

--L'amour? Vous croyez donc encore que c'est un moyen de faire des
enfants?

--C'est même le seul.

--Voilà où vous en êtes, vous, un élève d'Alcibiade! Tenez, vous me
dégoûtez!...

Et elle me quitta brusquement, pour rejoindre une manière de garçonne
qui, en passant, lui avait lancé une œillade impérieuse...

* * *

J'ai déjeuné à la _Girafe dans la Cave_, un restaurant cubiste où les
assiettes sont carrées. Mais les œufs à la coque ont gardé la forme
ovale... Le gérant espère cependant les soustraire, eux aussi, à la
tyrannie de la ligne courbe.

L'après-midi, j'ai visité, assez rapidement je l'avoue, deux expositions
particulières: tableaux indéchiffrables, sculptures informes... Puisque
je ne comprends pas, c'est que je dois admirer. J'admire donc, et même
je traite de haut en bas un imbécile qui a osé proférer à mi-voix:

--C'est idiot!

Prestige irrésistible du snob: ce ridicule Béotien n'a pas osé me tenir
tête... Il a balbutié, rougi et a fini par déclarer:

--Après tout, vous avez peut-être raison... C'est de l'art pour
initiés!

Initié, moi, je le suis. Ou, du moins, c'est tout comme, puisque je fais
semblant...

Je vais écouter une conférence sur la _Musique de l'avenir_, avec
auditions. Il y a un monde fou... Le professeur Ladislas Delapardeki
nous annonce que les bruits mécaniques remplaceront la phrase musicale,
décidément trop fade. Nous applaudissons une courte symphonie de
machines à écrire, un concerto de moteurs à explosions et un duo de
scies à métaux.

Cinq heures, l'heure de la _libido_ freudienne... Si j'allais rendre
visite à cette étrange Sylvia de Sylve, que mon bon maître Alcibiade m'a
recommandée, en vantant sa maison d'illusions pour snobs?

Sylvia m'offre, en effet, des voluptés de tous genres. Son personnel est
nombreux, stylé et le décor ultra-moderne. Hélas! le snobisme le plus
audacieux et le plus ingénieux ne peut rien ajouter de nouveau à la
vieille gymnastique amoureuse...

--Au moment psychologique, me dit Sylvia, on te jouera du Debussy.

--Bah!

--Veux-tu voir des estampes galantes? Elles sont signées de fauves très
appréciés par les critiques d'art...

--Ah! non, cela me refroidirait.

--Veux-tu qu'un jeune poète vienne, te réciter des vers dadaïstes?

--Ça ne me dit rien, votre jeune poète.

--Je peux te présenter une petite cocaïnomane vraiment très gentille...

N'osant pas m'en aller, j'ai accepté. La petite cocaïnomane ne m'a rien
révélé d'extraordinaire: elle a été «très gentille», comme le sont
toutes ses pareilles, avec les mêmes mots et les mêmes gestes.

Comme je sortais de chez Sylvia de Sylve, une main me toucha l'épaule.
Je me retournai et reconnus le professeur Alcibiade.

--Je vous ai observé, me dit-il, grâce à un ingénieux dispositif qui
permet de tout voir et de tout entendre.

--Eh bien? répondis-je, un peu gêné.

--L'amour n'est pour vous qu'une hygiène physique.

--Peut-être.

--Un peu de vice s'impose...

--Cela doit être bien tyrannique, et peut-être aussi bien cher. Et puis,
quel vice? En est-il un qui vaille la peine d'être cultivé?

Pour la première fois, je lus quelque embarras dans le regard
d'Alcibiade.

* * *

J'ai passé la soirée au Théâtre Cosmopolite, où je me suis efforcé
d'admirer une pièce irlandaise jouée en un français approximatif par des
acteurs polonais, tchéco-slovaques, italiens et suédois.

Vers trois heures du matin, en compagnie d'Américains ivres, je buvais
du champagne à deux cents francs la bouteille dans un bal-musette de
l'avenue de Saint-Ouen... J'avais la migraine et, bien que n'ayant pas
lu tous les livres, je me sentais affreusement triste dans la chair et
dans l'esprit.

Enfin, j'allais rentrer chez moi quand, une dernière fois, le Maître
m'apparut.

--Eh bien? me demanda-t-il avec un regard étrange. Que pensez-vous de
cette vie inimitable?

--C'est bien fatigant, balbutiai-je... Et je me figurais que c'était
plus drôle.

Alcibiade garda le silence un instant, puis, d'une voix railleuse:

--Il faut persévérer.

--Hélas!...

--La foi, c'est aussi une habitude. Pratiquez et vous croirez...

--Ah! je le crains, j'aurai beau faire, je suis et je resterai
bourgeois. J'ai heureusement gardé, dans un coin, ma robe de chambre,
mes pantoufles et _Les Trois Mousquetaires_. Je vais les retrouver!

Et, d'un geste brusque, je repoussai Alcibiade qui, d'abord interloqué,
haussa les épaules, puis, avec un rire sarcastique à la Méphisto,
s'effaça dans la nuit...




DEUXIÈME PARTIE

Au pays des snobs




Aucun talent


--J'ai beaucoup de talent.

--Vous avez beaucoup de talent.

--Il n'a aucun talent.

--Nous avons beaucoup de talent.

--Vous avez beaucoup de talent.

--Ils n'ont aucun talent.

Telle est la plus littéraire de toutes les conjugaisons. Les écrivains
la manient avec beaucoup plus de virtuosité que celle de ce pauvre
imparfait du subjonctif.

La première personne (elle parle d'elle-même, tout au moins en _a
parte_) a toujours beaucoup de talent.

La deuxième, à qui elle parle, en a beaucoup aussi (moins cependant),
mais enfin, il faut bien être poli.

La troisième, celle qui n'est pas là, n'en a pas du tout.

Mais que la deuxième personne s'en aille pour une raison quelconque, et
elle cesse aussitôt d'avoir le moindre talent.

Si, la première, fort imprudemment, s'éclipse, et que la troisième,
survenant, la remplace, l'accord se fera entre les deux rescapés sur ces
formules:

--Vous avez beaucoup de talent.

--Nous avons beaucoup de talent.

--Il n'a aucun talent.

* * *

RÈGLE GÉNÉRALE:

1º Les personnes présentes (du moins celles qui peuvent entendre) ont
beaucoup de talent.

2º Les absents n'ont aucune espèce de talent.

Encore n'est-ce pas tout à fait cela. La vraie règle générale serait
plutôt celle-ci:

«Avoir du talent» se conjugue exclusivement à la première personne.

--J'ai du talent!

Car pour un homme de lettres absolument sincère, il n'y a que lui qui,
sans contestation possible, ait du talent.

Les autres en ont eu, en auront peut-être, pourraient en avoir, mais, au
moment même où je parle, ils n'en ont pas.

L'écrivain qui a dit: «Nul n'aura d'esprit hors moi et mes amis» était
un hypocrite.

De l'esprit, il est bien certain d'en avoir, mais il est non moins
persuadé que ses amis n'en auront jamais.

Il en reconnaîtrait plutôt à ses ennemis.

* * *

L'expression «aucun talent» est la plus communément usitée dans les
milieux littéraires: on l'emploie même telle quelle, sans sujet, sans
verbe, au nom du système Taylor, pour aller plus vite,--tout comme la
mitrailleuse est plus expéditive que la guillotine.

Mais il y a des finesses... Vous pensez bien que s'il suffisait de dire
ou d'écrire «aucun talent», comme de tirer dans le tas, ce serait trop
facile. Il est donc un art de refuser le talent à ses confrères. Quelles
sont les règles de cet art? Voici la principale:

N'a aucun talent, le confrère qui réussit matériellement, c'est-à-dire
qui gagne de l'argent. Le succès, qui ne devrait rien prouver, ni pour
ni contre, est considéré, sauf les rares exceptions qui confirment la
règle, comme le signe de l'absence totale de toute espèce de talent.

Nous avons évidemment d'autres moyens de discerner l'absence de talent.
Par exemple:

Le confrère dont on parle n'a vraiment aucun talent, mais ce symptôme
n'est pas toujours très net, très visible: il y a matière à discussion,
car le système métrique n'a rien de commun avec la critique littéraire
et tel écrivain qui passe aujourd'hui pour stupide sera peut-être
qualifié demain de génial, ou réciproquement.

Le confrère visé a été, par une sorte de convention tacite--vague mot
d'ordre, esprit d'imitation, phénomène grégaire--affublé du «dossard»:
_Aucun talent_. Dès lors, il est comme le condamné de l'Inquisition avec
sa mitre en papier et son san-benito: seulement, lui, on le brûle tous
les jours. Il est vrai que le gaillard ne s'en porte pas plus mal, au
contraire!

Ledit confrère refuse de solliciter son admission dans l'une ou l'autre
des congrégations littéraires qui distribuent, sinon le succès, du moins
le talent: il ne baise aucun pied, il ne lèche aucune botte, il ne
passe aucune casse, n'ayant besoin d'aucun séné, il ne suit la règle
d'aucun jeu, il n'adopte aucun vice, littéraire, politique, sexuel ou
autre... Alors, personne (sauf lui-même) ne trouvant qu'il a du
talent--pourquoi lui en trouverait-on?--il se voit rangé, _ipso facto_,
parmi ceux qui en sont complètement dénués. C'est un genre de réputation
qui s'établit très vite, car, pour cette publicité-là, les Barnums
bénévoles sont nombreux et diligents.

Le meilleur ami se sent extrêmement peu en train quand il s'agit
d'écrire sur vous quelques lignes indulgentes: il préfère attendre une
autre occasion, il craint d'être accusé de partialité, et puis--comme
par hasard--il n'a pas d'encre dans son stylo!

Mais l'ennemi est plein de zèle... Vos amis sont souvent occupés
ailleurs: vos adversaires ne pensent qu'à vous et ils répètent du matin
au soir que vous n'existez pas pour eux. Tant il est vrai que, dans le
monde littéraire aussi, la haine ressemble à l'amour, en étant cependant
moins portée à l'infidélité.

* * *

--Ne voit-on pas, me demandez-vous, des écrivains qui, avec toute la
sincérité possible, reconnaissent du talent à leurs confrères?

Le cas s'est vu, en effet. Mais les gendelettres qui conjuguent: «Il a
(ou ils ont) du talent» ne se livrent à cet exercice grammatical que:

1º Lorsqu'il s'agit de confrères qui «font» dans une autre spécialité:
un critique littéraire reconnaît du talent à un poète, à un romancier,
jamais à un autre critique. De même un poète admire pleinement un
critique ou un romancier, jamais un autre poète. «Aucun talent», c'est
pour ceux qui, comme lui, pincent de la lyre...

2º Lorsqu'il s'agit des morts, des quasi-morts (ceux qui n'écrivent
plus) ou des «arrivés définitifs» qui peuvent faire obtenir des sièges
académiques, des prix, des places, etc... Ajoutons, si vous y tenez, un
ou deux écrivains de qui, décidément, il serait par trop arbitraire et
injuste de dire, tout au moins en public, qu'ils n'ont aucune espèce de
talent.

3º Enfin, des copains avec qui on fait équipe jusqu'au jour où, se
détachant du peloton, ils prendront de l'avance vers le succès matériel,
le succès purement littéraire n'ayant aucune importance et pouvant
toujours être nié.

Mais, à la base de tout cela, demeure le grand principe, la grande loi
que confirment les rares, très rares exceptions: «avoir du talent» se
conjugue au présent de l'indicatif, à la première personne...

Sans doute, il en est de même dans tous les milieux: _vanitas_,
_vanitatum_.. L'humanité n'est qu'une immense grenouillère d'où
s'échappent, poussés par des millions de voix, ces cris monotones:

--Moi, moa, moaa!...

Mais ce sont les gendelettres qui «moassent» le plus fort. Il est vrai
que c'est à leur excuse, car ils prouvent ainsi qu'ils sont moins
hypocrites que les autres.




L'âge du Laid


Notre confrère Gaston Picard nous pousse cette nouvelle colle:

--Quel mot, quel vocable proposez-vous pour désigner notre époque?

J'ai bien envie de lui répondre ceci:

--Baptiser le temps où nous vivons, est-ce bien notre affaire? Cela
regarde plutôt ceux qui nous succéderont et qui, voyant les gens et les
choses d'aujourd'hui avec le recul simplificateur du temps, trouveront
la juste étiquette prématurément réclamée par notre confrère. Si nous
choisissons dès maintenant le nom de notre époque, nous donnerons un
pendant au fameux: «Nous autres gentilshommes du moyen âge!»

Mais nous sommes embarqués et il faut satisfaire Gaston Picard. Les
premières réponses enregistrées par ce maître des enquêtes sont, pour la
plupart, assez cocasses... C'est à qui donnera à notre siècle le nom de
son dada: pour un peu il le baptiserait de son propre nom. Au fait,
pourquoi pas? Si Louis XIV nous fait défaut, nous ne manquons certes pas
d'Augustes!

* * *

Quant à moi, je n'hésite pas: je propose l'«âge du laid».

Car il me semble que la laideur l'emporte.

Ce sera sans doute l'avis de nos descendants lorsqu'ils verront, par
exemple, réunis dans une exposition rétrospective, les «chefs-d'œuvre»
des «maîtres» les plus représentatifs de notre époque.

Imaginez l'aspect qu'auront, au Musée du Louvre, les salles réservées à
la peinture des premiers lustres du vingtième siècle... Voyez-vous cette
collection de monstres aux visages asymétriques et verdâtres, au front
bas, à l'air idiot?

--Pauvre France! diront nos neveux devant le portrait d'Anatole, par Van
Dongen.

Les têtes de jeu de massacre barbouillées par le douanier Rousseau leur
donneront une idée plus navrante encore de ce que nous étions au point
de vue physique et moral...

Quand à nos contemporaines, sous quel désolant aspect, elles
apparaîtront aux yeux de cette race future!... Tous nos peintres
vraiment à la page se sont ligués pour enlaidir cyniquement la femme
moderne. Avec une implacable cruauté, ils lui ont inoculé les bacilles
de toutes les maladies de la peau et du sang dont souffre l'Arabe
portraicturé en pied dans les édicules trilobés, qu'une administration
prévoyante a élevés à la mémoire de l'empereur Vespasien. C'est une
horrible compagnonne, dont le corps entier bourgeonne et trognonne:
l'éléphantiasis la déforme affreusement, elle louche, elle est couverte
de toutes sortes de poils superflus et elle a les seins de la nourrice
de Ménélick.

Chair de la femme, argile idéale, ô merveille, qu'es-tu devenue sous la
brosse de ces calomniateurs?

Tristesse des innombrables Olympias de l'art moderne, avachissement de
la Vénus des temps nouveaux! À ce spectacle, la postérité s'exclamera:

--Comment faisaient nos grands'mères pour être si laides que ça? Et
comment nos grands-pères ont-ils eu le courage de nous engendrer?

* * *

Si nos héritiers ouvrent nos bouquins, ils y trouveront aussi maintes
raisons de nous croire épris de la laideur... Que de romans
archi-littéraires où s'étale cette étrange perversion! Ce ne sont
qu'études de maladies morales, étalages de plaies, de lupus, de cancers
psychologiques, de cœurs malades, de cervelles détraquées... L'amour
unilatéral est, paraît-il le plus ordinaire de nos divertissements
sexuels et, dans notre existence familiale, l'inceste freudien a
remplacé le jeu de loto.

Heureuse et brillante époque où les dieux nouveaux de la littérature
sont choisis parmi les victimes de la paralysie générale et de la folie,
parmi les suicidés, les homosexuels, les paranoïaques, les désaxés de
tous genres... Vive ce qui attriste et enlaidit la vie! À bas la
jeunesse, la santé, la joie! Si nous cueillons des fleurs, que ce soit
celles du mal, et méprisons ceux qui ne goûtent pas les sombres voluptés
décrites par nos Raspoutines, éditées sur papier de luxe. Tâchons même
de mêler le diable à ces partouzes artistiques et littéraires. Satan est
très demandé et l'odeur du soufre est à la mode. Mais vous me direz
qu'en amour, les cornes sont de traditionnels accessoires!

Ainsi, ce qui est laid triomphe... Un écrivain, un artiste, qui produit
des œuvres aimables, gracieuses, est condamné et exécuté sans retard.
Les mots «charmant», «joli», «séduisant» ont pris un sens péjoratif sous
la plume de nos critiques. Pour plaire, il faut choquer, scandaliser,
rebuter... Allons chercher nos modèles de tableau et nos sujets de roman
dans les bouges et les asiles d'aliénés. Installons au milieu de notre
salon le fétiche obscène qu'a sculpté un Michel-Ange congolais,
déclarons shakespeariennes les grimaces et les calembredaines des
pitres, acclamons les danseurs de bamboulas, n'admirons que ce qui est
primitif, larvaire, informe... Après tout, le beau et le laid ne sont
que des conventions. Prouvez-moi que la _Joconde_ est un chef-d'œuvre!
Et s'il me plaît, à moi, de trouver plus de poésie dans une terrain
vague de la «zône» que dans le parc de Versailles, de suivre plutôt la
péripatéticienne unijambiste du boulevard de la Madeleine que la
lauréate du concours de la plus belle femme de France?

L'amour du laid, c'est souvent un raffinement suprême, une dernière
perversité. Don Juan, vieilli et blasé, doit faire la cour à un
souillon...

* * *

L'âge du laid? Eh bien, non... Ce n'est pas ainsi que sera baptisé notre
temps, car il ne devra pas son nom à une littérature faisandée, à un art
calomniateur.

Ce siècle vaut mieux que la réputation que nous lui faisons. Il est
enthousiaste, audacieux, plein d'une magnifique vitalité. Il a créé une
beauté sportive qui finira sans doute par trouver son Ingres, il a
conquis l'espace, il joue avec la lumière, il est bien portant, il est
optimiste.

Quoi qu'en disent certains membres de notre élite, il est viril.

Quoi que peignent ou sculptent certains de nos artistes, il a créé une
femme qui ressemble plus à Diane qu'à la Vénus hottentote.

Et le masque baudelairien, grimaçant et douloureux, que certains
prétendent lui imposer, ne nous cache pas son sourire jeune, héroïque et
charmant. Le sourire de Lindbergh peut-être...




Idoles et fétiches


Tous comptes faits, nous n'avons, parmi nos contemporains, qu'un seul
écrivain unanimement admiré, vanté, glorifié, autour de qui, sans cesse,
s'élèvent des hymnes pieux, chantés avec ensemble par une gendelettrie
agenouillée... Cet auteur ne connaît que l'odeur de l'encens, il n'avale
jamais la moindre couleuvre, il n'a rien à redouter des critiques les
plus sévères: pour lui, il n'est pas de tigres, pas même de moustiques,
dans la jungle littéraire.

J'imagine que, de temps en temps, notre trop heureux confrère doit
s'exclamer avec sa verdeur habituelle:

--Ah! zut, à la fin! Ont-ils fini de me casser l'encensoir sur le nez!
Je demande un éreintement... Je le veux, j'y ai droit, car ils ont beau
dire, je ne suis pas si épatant que ça! Leurs boniments ne me grisent
pas, je ne m'en fais pas accroire à ce point-là et il y a des moments où
je me demande si tous ces braves types ne se paient pas ma cafetière...
Ah! vite, un éreintement, quand ce ne serait que pour m'empêcher de
trouver ma gloire un peu fade!

Mais l'étreintement est impossible... Non parce que ce demi-dieu n'a
écrit que d'incontestables chefs-d'œuvre--ce ne serait d'ailleurs pas
une raison--mais parce qu'il y a, dans le monde et le demi-monde
littéraires, une sorte de convention, de loi, de commandement de Dieu
observé de tous et ainsi conçu:

    _De ce grand homme adoreras
    Toutes les œuvres mêmement._

Un beau jour, las d'entendre l'ovation ininterrompue que soulevait sous
ses pas le chantre de Lisette, Sainte-Beuve écrivit sur Béranger un
feuilleton irrespectueux: cet attentat lui fut pardonné et même trouva
quelques timides approbateurs... Aucun Sainte-Beuve--à vrai dire, nous
n'en avons pas le moindre--n'oserait suivre pareil exemple en ce qui
concerne notre actuel Béranger: s'il commettait pareil attentat, le
mieux, pour lui, serait de fuir, en avion, vers quelque terre inconnue
et de s'y condamner à l'exil sans le plus pâle espoir d'amnistie.

Un peu agacé, vous me demandez:

--De qui donc parlez-vous? Quel est ce Dieu qui, plus heureux que
l'autre, ne trouve même pas un blasphémateur?

C'est le bon et brave Courteline, tout bonnement. Et reconnaissez que je
n'ai rien exagéré... Avez-vous jamais lu, même sous la signature des
pires iconoclastes, une seule ligne sur Courteline qui ne fût pas tissée
des mots les plus élogieux, les plus enthousiastes, les plus délirants?
Nommez-moi un seul auteur contemporain qui vive dans une pareille
apothéose et je vous ferai parvenir, franco de port et d'emballage, un
coquetier de porcelaine richement décoré.

--Ah ça, reprenez-vous en fronçant les sourcils, n'admireriez-vous pas
intégralement l'auteur des _Facéties de Jean de la Butte?_ Prenez
garde... N'ajoutez pas un nouveau crime à la liste déjà longue de vos
forfaits!

Rassurez-vous, je ne pousserai pas l'irrévérence jusque-là. Au fait,
j'aime beaucoup l'excellent Courteline, ses amusants bouquins et ses
joyeuses pièces et je suis même tout prêt à lui donner, comme tout le
monde, du «Molière moderne», d'autant plus que, de nos jours,
l'hyperbole est la plus commune des fleurs de rhétorique.

Mais enfin, je me demande ceci: quel est donc le secret de Courteline,
comment cet homme a-t-il pu dompter ainsi la meute hurlante des
confrères? Pourquoi le célèbre-t-on dans les mêmes termes lyriques au
_Figaro_ et à l'_Humanité_, à l'_Echo de Paris_ et à l'_Œuvre_, chez les
pompiers, les gagas, enfin les plus de trente ans et chez les
étincelants génies nés avec le siècle. Pourquoi jouit-il d'une gloire
dénuée de la moindre paille, pourquoi ne trouve-t-il pas une seule
goutte d'angoustoura au fond de sa coupe d'ambroisie, pourquoi ne
subit-il pas, comme d'autres grands écrivains, l'assaut de l'envie et de
la haine, pourquoi ne sait-il même pas ce que c'est que l'injustice?

C'est là, me semble-t-il, le phénomène littéraire le plus étonnant de
notre époque..

Mais, à toutes ces questions, qui n'en forment d'ailleurs qu'une, il
convient sans doute de répondre ceci:

--Courteline ajoute à tous ses mérites, qui sont réels, un titre décisif
à l'admiration de ses confrères, _il n'écrit plus_...

* * *

Rien d'amusant comme l'étude de la carte des vents littéraires, lesquels
sont, du reste, des vents artificiels, souvent produits par de simples
ventilateurs installés aux bons endroits.

En ce moment, c'est un sirocco baudelairien, chargé d'effluves lourds et
fiévreux, qui souffle dans le Bois Sacré... Mais il y a aussi--la
girouette a ses caprices--la bise stendhalienne qui me paraît sèche et
froide. En revanche, le grand vent hugolien s'est assoupi, la molle
brise lamartinienne ne ride plus guère l'eau limpide du lac et c'est à
peine si un courant d'air agite encore les feuilles poussiéreuses du
saule planté au cimetière du Père-Lachaise par les amis d'Alfred de
Musset.

Vous pouvez aujourd'hui affirmer que Hugo était un niais, cela vous
vaudra de la considération chez nombre de ces messieurs de l'élite,
lesquels ne vous pardonneraient pas si vous vous permettiez de douter du
génie de Raimbaud, de Lafforgue ou de Verlaine. Nous avons des idoles
nouvelles érigées par des Polyeuctes qui ont renversé les anciennes et
qui, n'étant pas morts dans le cirque littéraire, sont devenus à leur
tour d'intransigeants pontifes.

Et jamais, les syndicats de glorification réciproque, les entreprises de
publicité à frais et à bénéfices communs (quoique inégalement partagés)
n'ont fait preuve, autant que de nos jours, d'une inlassable et
ingénieuse activité. Ainsi des idoles, qui ne sont parfois que des
fétiches, nous sont proposées et imposées avec des procédés à la Barnum.
On nous inflige des Credos.

Il y a des journaux, des revues qui semblent faits, uniquement, pour
entretenir et propager le culte de «grands écrivains» aux narines de qui
des enfants de chœur, des sous-diacres, des diacres font monter sans
cesse la fumée odorante de leurs encensoirs. Certaines de ces fabriques
d'idoles prennent un caractère de naïveté touchante: ce n'est plus du
plat _business_ à peine déguisé, c'est de l'admiration en famille, avec
de la sincérité, de la foi, du sectarisme même, mais on est charmé de
rencontrer, dans notre dure, notre implacable république littéraire, des
gens qui parviennent à s'aimer ainsi. Je vous assure que je goûte
toujours un délicieuse émotion en lisant, par exemple, dans le même
journal, un article enthousiaste de Léon Daudet sur Charles Maurras, un
autre article enthousiaste de Charles Maurras sur Léon Daudet et, à
toutes les colonnes, des articles non moins enthousiastes sur les amis
de la maison. Ah! l'admiration de Daudet pour Benjamin, l'emballement de
Benjamin pour Daudet, tout cela s'exprimant en «papiers», conférences,
bouquins où ces excellents confrères échangent publiquement la casse et
le séné avec la gentille candeur de leurs débordantes affections...
Vraiment, c'est attendrissant et même réconfortant, car, au spectacle de
telles effusions, on est heureux de pouvoir se dire:

--Les hommes, même de lettres, ne sont donc pas si rosses que ça?

Je préfère, cependant, vivre en dehors de toutes ces combinaisons,
équipes, cabales, chapelles et organisations où il faut suivre des
consignes, admirer ou éreinter, aimer ou haïr par esprit de secte, voire
par ordre supérieur. Je choisis mes idoles ou mes fétiches moi-même au
bazar du coin; j'en change quand cela me plaît et je regarde avec le
sourire passer les processions de dévots, parmi lesquels ne manquent
d'ailleurs pas les Tartuffes.




La grande capricieuse


Une des plus cocasses prétentions de certains critiques est celle qui
consiste à tirer des traites sur la postérité avec la certitude que
celle-ci les paiera rubis sur l'ongle.

Ce sont les Aristarques qui prophétisent:

«Voilà un incontestable chef-d'œuvre qui bravera les siècles: tant qu'il
y aura une langue française, un tel livre sera lu et admiré de
génération en génération.»

Ou bien:

«L'auteur peut compter sur les revanches qu'assure le juste avenir. Nos
petits-neveux lui tresseront des couronnes en blâmant, avec une sévérité
indignée, la scandaleuse indifférence de ses stupides contemporains.»

Ou encore:

«Ce livre peut avoir aujourd'hui un de ces gros succès qui, au fond, ne
sont jamais très honorables, mais la postérité l'ignorera, je vous en
donne mon billet.»

À ces prédictions, formulées par de braves types qui n'ont même pas
interrogé préalablement les tarots ou le marc de café, on pourrait
répondre:

--Qu'en savez-vous? Avez-vous des tuyaux personnels sur ces
petits-neveux qui ne sont pas encore nés? Sur quoi vous basez-vous pour
décider ainsi des goûts et des dégoûts de la postérité? Et qu'est-ce qui
vous permet de supposer que les erreurs, gaffes et oublis du présent
seront réparés par une justice immanente dont vous formulez, à vous
tout seul, les arrêts?

Sur ce, les critiques en question répliqueraient sans doute:

--Combien d'auteurs méconnus dans le passé ont enfin obtenu la gloire
qui est le soleil des morts! Combien d'écrivains admirés, déifiés de
leur vivant, ont sombré, après avoir quitté la scène du monde, dans un
oubli définitif!

Soit, mais ces caprices de la postérité, qui est femme, avaient-ils été
prévus? Imprimait-on, au temps de Béranger, que l'auteur des _Souvenirs
du peuple_ emporterait, dans le grand tout qui n'est peut-être que le
grand rien, le recueil de ses chansons si populaires pendant plus d'un
demi-siècle? Quel critique a prédit que _Candide_ survivrait à peu près
seul à tous les gros bouquins, à toutes les tragédies de Voltaire? Quel
est le texte du contemporain de Perrault où il est annoncé que nous
lirions toujours _Peau d'âne_, sans cesser d'y prendre un plaisir
extrême? Qu'on me cite le prophète du temps qui, ayant lu _Manon
Lescaut_, a déclaré:

--Ce petit livre est immortel!

Autrefois, comme aujourd'hui, les magistrats de la critique
compromettaient volontiers la postérité dans leurs vaticinations
arbitraires, mais les petits-neveux se sont toujours assez peu souciés
de ce que pensaient leurs grands-oncles: ils n'en font qu'à leur tête,
sans aucun souci des prédictions qu'ils sont chargés de réaliser.

* * *

Il faudrait d'abord savoir ce qu'est exactement la postérité. Quand
commence-t-elle? Comment est-elle composée? À quoi voit-on qu'un
écrivain l'a vraiment conquise?

Un auteur qui est encore lu vingt ans après sa mort, a-t-il franchi le
barrage que lui opposaient ses contemporains de la critique littéraire?
Ce délai est-il suffisant? Faut-il attendre cinquante ans? Alors,
pourquoi pas cinquante-quatre ou soixante-sept? Et puis, qu'est-ce qu'on
entend par «être lu»? Par quelle catégorie, par quel nombre de lecteurs?
La postérité, cela peut se détailler... Il y a des postérités de tous
genres, de toutes grandeurs. Et souvent même, pour telle malheureuse
victime de son époque, la seule revanche fournie par la postérité, c'est
deux ou trois articles publiés dans de vagues revues, à l'occasion de
son centenaire. Il y a même une espèce de célébrité posthume pour
certains auteurs qui la doivent à la faiblesse, devenue légendaire, de
leurs ouvrages: on cite encore le nom de Campistron et Georges Ohnet
sera conspué jusqu'à la consommation des siècles. À moins que la
position de ces réprouvés ne change, précisément parce qu'elle est très
mauvaise... L'espiègle postérité s'amuse volontiers à reviser les
valeurs et elle a une façon de stabiliser la gloire qui ne manque pas de
fantaisie. Qui sait si, un jour, quelque candidat au doctorat ès lettres
ne soutiendra pas, en pleine Sorbonne, que le _Maître de Forges_ est une
admirable tragédie bourgeoise? Au fait, on lit et on joue toujours
beaucoup Georges Ohnet: on le lit, on le joue peut-être même plus que
Jules Lemaître. Et il y a déjà longtemps que cela dure...

--Nous verrons dans cent ans! réplique le contradicteur, qui ne manque
pas de positions de repli.

Bon, voilà maintenant qu'il faut un siècle... C'est un terrible filtre,
en effet. Nous pouvons en juger par ce qu'il a laissé passer de l'énorme
production de nos plus belles époques littéraires: de quoi garnir une
petite, toute petite bibliothèque.

En 2028, il suffira sans doute d'un rayon pour loger les «rescapés»
provisoires de notre déluge de papier imprimé. Qui pourrait les désigner
dès aujourd'hui? Et n'est-ce pas souvent par hasard qu'on se tire d'une
catastrophe?

* * *

Rien d'ondoyant et de divers comme la postérité. Impossible de la
définir, de préciser ses limites, d'exposer sa psychologie. Elle est
comme les nuées de demain... Bien malin le météorologiste qui peut nous
dire quel vent les poussera!

--Voyons, il est entendu, déclare tel membre de l'«élite», que la vraie
postérité, c'est celle des gens de goût (mettons les gens qui pensent
comme lui).

Mais le goût s'améliore-t-il en vieillissant?

Sommes-nous plus intelligents, plus artistes que nos pères? Nos fils le
seront-ils plus que nous? Cela ne me paraît pas certain, pas même
probable... Le goût, ce n'est, au fond, qu'une mode. Au dix-huitième, le
goût consistait à installer des chapelles à rocailles dans les églises
gothiques, dont le style paraissait barbare. De nos jours, on a du goût,
quand on affirme que Meissonnier jadis admiré, n'avait aucun talent,
mais que Cézanne, naguère méprisé, avait du génie. Le chef-d'œuvre, ce
n'est que pour qui veut bien. En art, en littérature, il n'y a pas de
lois, pas de code, pas même de suite dans les idées. Et vous comptez
sur la justice? Laquelle? Où ça? Non, mais chez qui?

La postérité, c'est peut-être tout bonnement dans les cabinets de
lecture que nous parviendrons à l'apercevoir. C'est là, au milieu de
bouquins d'autant plus chiffonnés qu'ils sont plus aimés, que nous la
surprendrons en train de choisir entre tant de candidats à la survie...
Le registre où la vieille demoiselle à lorgnons inscrit les titres des
livres prêtés, n'est-ce pas aussi une manière de livre d'or de la
littérature? Ô surprise, la postérité--ou, du moins, cette
postérité-là--adore toujours Dumas père et ne fait pas fi, le moins du
monde, de Paul de Kock. Alexis Bouvier a encore des amateurs et _Fanny_
est aussi souvent en mains que _Madame Bovary_.

La postérité n'est, en somme, que le public qui continue... Autrement
dit, elle n'est aux ordres de personne et nul ne peut prévoir ses
lubies, ses réactions, ses coups de foudre ou ses coups de balai.. Et
c'est pourquoi le critique, vraiment sage, doit se contenter de dire des
auteurs qui comptent sur les faveurs de cette problématique Célimène:

--Beaucoup d'appelés, peu de lus!




Un jeune homme inquiet


J'ai l'habitude de fuir les salons littéraires avec une vélocité
prodigieuse. Tout plutôt que ces réunions baroques où les gâteaux secs
sont humides, où les babas au rhum sont secs et où des précieuses,
entourées de jeunes intellectuels à lunettes de celluloïd, ronronnent:

--Valéry... André Gide... Claudel... Freud... Proust... Ah! Proust!

Mais on a beau avoir des principes, le moment vient toujours où le
hasard, la fatalité, voire l'humaine faiblesse, vous les font mettre au
rancart.

C'est ainsi que, l'autre jour, je me suis laissé entraîner chez une dame
qui, dans un entresol obscur et poussiéreux, s'efforce de jouer, le plus
économiquement possible, les Mme Aubernon. Il y avait là, entre
autres bibelots démodés, quelques femmes trop maquillées, au profil
oriental, qui parlaient de Baudelaire avec des petits cris extasiés...
Un vieux monsieur se répandait en propos filandreux sur l'occultisme
hindou; un poète nègre obtenait de temps en temps le silence pour
réciter des vers blancs, d'ailleurs incompréhensibles, tandis que, dans
un coin, faisant bande à part, des jeunes gens un peu maniérés
établissaient les grandes lignes d'une esthétique basée sur la
suppression définitive de l'amour entre personnes de sexes différents.

Je me disposais à cingler discrètement vers la sortie, quand la
maîtresse de cette étrange maison me dit:

--Nous attendons Jacques Aldébaran... Vous le connaissez?

--Comment donc! L'auteur de _Cœur trouble_, du _Vice innocent_, de
_Satan et moi!_

--Oui, le jeune romancier de l'inquiétude moderne!

--Je ne l'ai jamais rencontré. Trop heureux si ce soir...

À ce moment, entra un gaillard à carrure d'athlète, vêtu comme un
entraîneur et qui avait une figure de grand gosse sain, réjoui et
sympathique à la manière de Chevalier.

--Jacques Aldébaran, me dit la dame...

--Le romancier de l'inquiétude moderne?

--Soi-même, fit le nouveau venu avec un large rire..

Il me tendit une main puissante, puis s'adressant aux personnes
présentes, il prononça:

--Je suis un peu en retard, excusez-moi... Une partie de golf à
terminer. Dix-huit trous, vous comprenez!

Mais je vis bien que les jeunes gens un peu maniérés lui battaient un
peu froid.

* * *

Le jeune romancier de l'inquiétude moderne ne tarda pas à me dire, à
voix basse:

--On se rase ici... Les poules sont moches et le porto manque de classe.
Sortons ensemble, voulez-vous?

Deux minutes après, nous étions sur le trottoir devant une voiturette
grand sport et rouge vif.

--C'est ma bagnole, me dit Aldébaran... Allons prendre quelque chose, je
vous emmène!

Nous partîmes en pétaradant comme plusieurs canons-revolvers et en
laissant derrière nous un sillage de gaz asphyxiants. Dans l'avenue à
peu près déserte, nous établîmes le record de vitesse de notre
cylindrée, puis ayant trépidé sur place à quelques carrefours encombrés,
nous gagnâmes, rue Dauon, un grand bar américain, d'ailleurs exigu et
pas américain du tout.

Deux coktails, dont j'ai oublié le nom, furent commandés par le jeune
romancier de l'inquiétude moderne.

--C'est de ma composition, me dit-il, après avoir constaté que la
première gorgée n'avait pas produit chez moi une réaction trop violente.

--Délicieux!

--N'est-ce pas?... Mais il faut un whisky spécial que le patron fait
venir exprès pour moi. Ah! un bon coktail, c'est une des joies de la
vie!

Une question me brûlait les lèvres, plus encore que ce breuvage
infernal. Je la posai:

--Est-ce bien vous qui avez écrit ces livres pleins d'une angoisse si
poignante, ces romans où l'âme contemporaine s'abandonne au
découragement, au désespoir?

--C'est bibi...

--Et vous avez l'air si bien portant, moralement et physiquement! Je
vous imaginais sous l'aspect d'un Manfred blafard, vivant loin de cet
odieux tumulte moderne, cherchant en vain dans le ciel obscur l'étoile
qui... que...

--À la gare! J'ai autre chose à faire... Moi, je conduis, je golfe, je
boxe, je danse, je m'amuse... Dame, je suis jeune!

--Mais alors, cette inquiétude moderne?

--C'est pour mon public, pas pour moi... Vous ne voudriez pas!

--Et moi qui, en lisant _Cœur trouble_, me disais: «L'auteur finira par
le suicide!»

--Ah! non, très peu... D'ailleurs, _Cœur trouble_ a très bien marché;
nous en sommes au cent dixième mille... Et j'ai vendu deux cent billets
le droit d'adaptation au cinéma!

--Le _Vice innocent_, quelle plongée dans le gouffre de la perversion
humaine, d'ailleurs rachetée par un sublime repentir!

--N'est-ce pas, c'est assez rigolo? Cent mille, mon cher... On va en
tirer une pièce, peut-être pour les Variétés.

--Et le _Diable et moi_, cette introspection cruelle, cette étude du
subconscient, cette invocation aux puissances mauvaises, mêlée d'élans
vers la pureté première...

--Cent mille aussi, mon vieux. Est-ce que vous croyez que ça durera
longtemps?

--Quoi donc?

--L'inquiétude moderne... Vous parlez d'un filon!

* * *

Aldébaran buvait coktails sur coktails, tous inédits et tous de lui. Il
me prodigua ses confidences:

--Je travaille tous les matins de neuf à midi, exactement. Je tape ma
copie à la machine... Avec mon éditeur, pas d'histoires. Moi, les
traités, je les lis! Bien mieux, je les fais moi-même...

--Bravo! Décidément, vous ressemblez de moins en moins à l'image que je
me faisais de vous. Vous êtes l'homme de la certitude... Quel sens
pratique!

--Dame! Il faut se défendre. Seulement, je suis plus inquiet que vous ne
croyez...

--Ah! enfin, vous l'avouez, vous la ressentez, au fond de vous-même,
cette angoisse devant le mystère... cette souffrance de l'âme perplexe
entre la négation et la foi...

À ces mots, Aldébaran sursauta, puis, avec son rire sonore:

--Vous avez mis le doigt dessus! Je me demande s'il faut, moi aussi, me
convertir...

--C'est affaire entre votre conscience et vous.

--Mais non... Il s'agit de savoir si les retours littéraires à la foi
sont encore à la mode. Tant de confrères ont lâché l'inquiétude moderne
pour aller prier dans une église artistique! Est-ce que je peux encore
risquer le coup? Je crains de louper mon effet... Voilà ce qui me
préoccupe, pas autre chose!

Et le jeune romancier de l'inquiétude moderne commanda deux autres
_Oysters gin-coktails_ que nous bûmes--religieusement...




Le mari de la romancière


Le mari ou l'amant de la femme qui, vêtue d'un cache-sexe, descend
l'escalier du finale de la revue, est sans doute très flatté d'entendre,
au promenoir, ce cri du cœur de son voisin:

--Elle est bien balancée, cette poule-là!... Elle a tout ce qu'il faut
pour faire mon bonheur!

Mieux vaut, certes, une belle fille qui exhibe ce qu'elle a, sans en
excepter grand'chose, à deux mille inconnus rassemblés, qu'une laide qui
se montre en chemise à ses amis et connaissances pris séparément. Il y a
d'ailleurs dans la salle des spectatrices qui ne sont guère plus vêtues
que l'«artiste» au cache-sexe. Sur les plages, l'été, les baigneuses
font part au public de ce qu'il était jadis convenable de réserver au
mari ou à l'amant, mettons aux deux. Othello lui-même trouve cela tout
naturel, et, rien, en effet, n'est plus nature.

Le mari de la romancière est, lui, dans une situation infiniment plus
délicate. Et je m'étonne qu'il ne dise pas à sa femme:

--En voilà assez, à la fin! Tu pousses l'impudeur jusqu'au cynisme et,
par surcroît, tu me fais jouer un rôle ridicule... Aussi, c'est bien
simple, je demande le divorce!

Car la femme qui écrit des romans va beaucoup plus loin que la Phryné
des Folies-Bocagères dans les révélations d'ordre intime.

Non seulement elle montre son nu moral à tous les passants, mais encore
elle fait voir celui de son mari. Bien mieux, ou bien pis, elle
transporte son alcôve sur la place publique, avec le lit et tous les
accessoires, sans oublier le bidet, qu'elle appelle peut-être Pégase. Et
elle ne nous laisse rien ignorer de ses ébats amoureux: je crois même
qu'elle en rajoute!

Sa seule concession au respect humain, c'est qu'elle change le prénom de
son malheureux conjoint: celui-ci est Ernest dans son ménage et, dans le
roman de sa femme, il devient Tancrède, Raphaël ou Mimi, ce qui est,
paraît-il, plus littéraire.

Il y a bien aussi quelques autres enjolivements. Madame se raconte, mais
en s'embellissant, en se peignant, sinon comme elle est, du moins comme
elle croit ou voudrait être. Mais il y a toujours quelque ressemblance
dans l'image idéalisée qu'on trace de sa propre personne, tant il est
vrai qu'on ne peut rien imaginer qui ne soit un peu ce qu'on a déjà
ressenti, vu, vécu... Les femmes, surtout, ne peuvent nous parler que
d'elles, et c'est, du reste, fort intéressant. Elles n'ont pas
d'imagination, du moins quand elles écrivent des romans, et même celles
qui sont toujours sorties, comme Mme Benoîton, ne le sont jamais, en
tout cas, d'elles-mêmes. Je ne sais pas quel critique a dit ou aurait pu
dire:

--Il n'y a pas d'Alexandre Dumas mère!

* * *

Je viens de lire, ou de feuilleter, quelques romans féminins qui
pourraient être tous intitulés: _Moi et Moi._

C'est effrayant! Jean-Jacques lui-même, qui prétendait tout avouer dans
ses _Confessions_, paraît un petit cachottier si on le compare à ces
dames.

Ce ne sont qu'accouplements frénétiques, recherches et complications
voluptueuses, cris passionnés, soupirs extasiés et halètement de
nymphomanes. Cela commence d'ordinaire par un récit très circonstancié
de la première étreinte... La virginité aux abois se défend, puis se
perd en quinze pages, sans points de suspension. Et comme documentation
physiologique, c'est vraiment très complet. Vraiment, le lecteur a
l'impression d'y être!

Quand on rencontre ces consœurs, on est parfois surpris de les trouver
un peu différentes de l'image qu'on s'était fait d'elles... Leur âge,
leur physique sont décevants. Mais n'en est-il pas de même de la plupart
des romanciers et des poètes de l'amour? En tout cas, la désinvolture
des romancières est complète... Elles ne songent pas à rougir des
confidences inouïes qu'elles nous ont faites en mettant des points sur
tous les i. Et cela n'a rien qui doive nous surprendre, la femme étant,
au fond, beaucoup plus libre en ses propos et ses allures que l'homme...
La nudité physique ou morale les gêne moins que nous: le geste de la
Vénus de Médicis n'est pas une défense, mais une coquetterie, et c'est
bien certainement Adam qui, le premier, s'est acheté une feuille de
figuier à la Belle Jardinière.

Mais le mari de la romancière, quelle tête fait-il?

Pour lui, le mur de la vie privée a été transformé en une large baie
vitrée par laquelle les gens peuvent le voir en caleçon, en gilet de
flanelle et même dans un appareil plus simple encore.

Nous savons tous ce qu'il dit et fait «dans ces moments-là».

Nous savons même que sa femme l'a trompé tels jours, à telles heures,
dans telles circonstances, avec des messieurs dont elle nous décrit
aussi le nu physique et moral.

Ces confidences effarantes, elle ne les a pas murmurées à l'oreille
d'une amie plus ou moins discrète; elle ne les a pas écrites dans
quelque cahier bleu ou jaune voué, comme les derniers cahiers du
_Journal des_ Goncourt, à un éternel mystère... Non, non, elle les a
fait imprimer, et plus elle en vend, plus sa satisfaction est grande.
Celle de son mari aussi, d'ailleurs.

--Nous en sommes au cinquantième mille! déclare cet homme en se frottant
les mains.

C'est un succès, mais il faut être diablement philosophe pour s'en
accommoder, et surtout pour s'en réjouir.

Je ne sais pas, mais moi, à sa place, je trouverais que cet argent a une
drôle d'odeur...

* * *

Le mari de la romancière a, il est vrai, des compensations. D'abord, les
droits d'auteur de sa femme, ce qui n'est pas toujours négligeable. Il
partage aussi sa célébrité, si toutefois la dame n'a pas conservé son
nom de jeune fille ou adopté un pseudonyme parfois masculin.

Dans ce dernier cas, il s'expose au ridicule supplémentaire de devoir
dire aux admirateurs de _Mes coucheries sentimentales:_

--Si je connais l'auteur de ce roman vécu, Léopold de Mimosa? Je vous
crois, c'est ma femme!

Enfin, ce prince-consort peut obtenir les faveurs de simples lectrices
qui, émerveillées par ses exploits livresques, veulent goûter avec lui
le plaisir d'être les rivales d'une célèbre femme de lettres.

Seulement, il lui arrive peut-être de s'entendre dire:

--Tu as inspiré à ta femme des tas de gros bouquins... Moi, je trouve
que tu ne mérites qu'un petit chapitre!

Celui qui a épousé la plus belle femme de France ou, simplement, la
reine des reines risque, évidemment, plus qu'un autre, d'être cocu,
mais, d'autre part, que d'occasions s'offrent à lui de tromper celle qui
croit n'avoir à craindre aucune rivale! Tous les princes-consort ont à
leur disposition les sujettes de sa gracieuse Majesté...

N'importe, le métier de mari de la célèbre romancière ne doit pas être
drôle tous les jours. Il faut, pour s'en tirer honorablement, une
exceptionnelle dose de résignation, ne pas redouter certains sourires
et, ce qui est plus sage encore, ne pas lire les bouquins de la dame.

Le bonheur est le plus souvent fait d'ignorance... Et c'est encore plus
vrai dans les ménages où la femme se montre toute nue, au premier venu,
pour douze francs, sans aucune espèce de cache-sexe.




Les demi-vieux


Sous le titre: _Demi-Vieilles_, Mme Yvette Guilbert a écrit un livre
sur l'existence mélancolique des femmes dont le cœur est resté plus
jeune que le visage. D'après l'auteur, la demi-vieille avait quarante et
quelques années. Aujourd'hui... Mais non, il n'est plus de
demi-vieilles: nos contemporaines, ne faisant rien à moitié, sont ou des
gamines charmantes ou des centenaires qui, escortées par les
sapeurs-pompiers vont recevoir, des mains de M. le Maire, le prix de
persévérance.

En revanche, les demi-vieux existent.

On les rencontre surtout dans la vie littéraire où ils font figure de
victimes sans inspirer la moindre pitié à qui que ce soit.

Le demi-vieux est un écrivain qui frise, faute de mieux, la
cinquantaine: avant la guerre, il allait peut-être devenir quelqu'un;
depuis la guerre, il s'efforce, d'ordinaire en vain, d'être encore
quelque chose.

Sans doute, il y a des exceptions: quelques demi-vieux n'ont pas été
complètement catastrophés pendant l'«épopée» et les charmantes années
qui l'ont suivie, mais on compte ces rescapés dont l'obstination à durer
quand même fait quelque peu scandale... En vérité, leur classe--qui est
vraiment la classe moyenne--a été broyée, pulvérisée, anéantie. Les
survivants ne sont que des unités errantes, flottantes, entre deux
blocs homogènes et solides qui sont les «vieux» et les «jeunes»...

* * *

Les «vieux»--puisqu'il faut les appeler par leur nom--détiennent ces
situations acquises contre lesquelles se ruent en vain les vagues
impatientes de l'envie et de l'ambition.

À la manière de l'Eternel, dont ils ont parfois la barbe, ils peuvent
dire:

--Nous sommes ceux qui sont!...

Beaucoup sont d'ailleurs immortels. Ils ont les titres, les honneurs et
cette espèce de gloire qui, pareille à la pipe, s'améliore en se
culottant.

On ne les discute plus... Ils n'ont qu'à se laisser vivre ou à se
laisser mourir, et c'est ce qu'ils font avec une endurance qui, dans
d'autres milieux, forcerait l'admiration.

À l'autre pôle, il y a les «jeunes»... Et les temps leur sont
merveilleusement favorables. Sous prétexte que le tremblement de terre
de 1914-1918 a fait table rase de tout--c'est une des théories qui leur
sont chères--ils ont prétendu s'emparer de toutes les positions sans
coup férir...

--Nous avons moins de trente ans, disent-ils... Donc, à nous les femmes
(ça, c'est bien naturel), le succès, la fortune et le reste, s'il y en
a!

Ils crurent que c'était vrai, puisqu'ils le disaient. Mais il y avait
les vieux, ceux qui persistent quand même... Contre ceux-là, rien à
faire. Les jeunes s'en aperçurent bientôt et ils renoncèrent aux
attaques inutiles en se disant, non sans raison, que le temps
travaillait pour eux.

D'ailleurs, les vieux leur tendirent la main... On vit--on voit
encore--des macrobites chargés d'honneurs officiels faire une cour
empressée à ces «jeunes» dont, malgré leur inamovibilité, ils avaient
peur. Les médecins de l'antiquité recommandaient aux vieillards de
prendre des bains de Jouvence en faisant place, dans leur lit, à de très
jeunes personnes: ce régime est encore suivi, parfois avec quelque
exagération, par des messieurs âgés. C'est, sans doute, au nom de cette
thérapeutique, que les doyens de la littérature ont cherché à ravigoter
leur gloire fléchissante en attirant à eux les Eliacins, parfois même
les Gitons, des nouvelles couches...

Quant aux demi-vieux, les anciens ne veulent pas en entendre parler,
parce qu'ils trouvent que ces héritiers présomptifs les suivent de trop
près; et les jeunes les détestent parce qu'ils craignent de trouver
encombrée la route sur laquelle ils comptent brûler les étapes dans leur
six-cylindres grand sport.

Bref, les demi-vieux entravent la circulation. Et on le leur fait bien
voir...

* * *

Cependant, ces demi-vieux ont, pour la plupart, fait la guerre, tandis
que les anciens, assis sur les remparts, les encourageaient de la voix
et du geste, et que les jeunes menaient l'aimable existence si
allègrement décrite par Raymond Radiguet dans son roman sur les
coucheries de femmes de mobilisés avec les moins de dix-sept ans.

Ces demi-vieux ont été soldats; pendant quatre ans, au moment
psychologique de leur carrière, ils ont défendu, avec la Cité, ce Bois
Sacré où ils espéraient trouver bon accueil à leur retour. Mais, pour
eux, les années de campagne ont compté triple, quadruple et plus encore:
ils ont vieilli avec une rapidité foudroyante. Ils n'ont plus d'âge, ils
sont démodés comme ces vêtements de naguère qu'on trouve ridicules,
tandis que ceux d'il y a longtemps semblent n'avoir rien perdu de leur
élégance...

Pauvres demi-vieux qui attendent sur la banquette des éditeurs, des
directeurs de théâtre, etc... pendant que passent devant eux les doyens
illustres et les jeunes déjà célèbres!

Ils n'ont même pas le droit de sauver la face en disant, avec le
proverbe: «On ne peut pas être et avoir été», car ils ont simplement
failli être et ils ne seront jamais.

Saluons en eux des victimes de la guerre dont personne ne se soucie...
Eux-mêmes ne songent pas à se plaindre. Vénus trop jeunes dans un monde
trop vieux, puis trop vieux dans un monde trop jeune, ils subissent
philosophiquement une ingrate destinée, sans avoir, pour se consoler, ni
souvenirs flatteurs, ni brillantes espérances.




Éloge du public


Dans certains milieux artistiques et littéraires, on se fait, sans
peine, une réputation de finesse, d'intelligence, de supériorité
aristocratique, en disant:

--Le public est stupide... Je méprise ce tas de concierges et
d'épiciers... Je n'ai aucun souci de l'opinion du public... C'est pour
moi que je mets du noir sur du blanc (ou des couleurs sur la toile, ou
des notes sur le papier à musique), pour moi et pour quelques autres
membres de l'élite, exclusivement. Le public? Ça n'existe pas, ça ne
doit pas exister pour un véritable artiste!

Vous me permettrez--du moins, je l'espère--de n'être pas de cet avis.

Le public n'est pas stupide du tout: il a même, à lui tout seul, plus
d'esprit que M. de Voltaire.

Le public n'est pas un ramassis de concierges et d'épiciers: il y a, du
reste, pas mal de concierges qui sont aussi intelligents, sinon plus,
que nombre de leurs locataires. Et les plus épiciers ne sont pas
toujours ceux qu'on pense... Il est peut-être moins difficile de fourrer
des épices grossières dans un roman ou une pièce de théâtre que de
diriger la maison Potin ou Damoy.

Le public existe. Il existe même à ce point qu'il n'y a que lui, que
tout dépend de lui, que personne n'est que par lui, pour lui, en lui...
Le public, c'est nous tous, et nul ne peut s'en détacher en érigeant, au
sein de cet océan immense, une orgueilleuse tour d'ivoire. Le public est
l'élément où nous vivons et qui nous fait vivre: il est l'atmosphère que
nous respirons, il nous imbibe, nous pénètre, nous domine, nous
possède... Tout nous vient de lui, comme tout nous vient de la nature,
dont il est une des formes essentielles, et le blasphémer, c'est faire
preuve, non seulement d'ingratitude, mais de naïveté: le plus pur
artiste est une fleur rare qui doit tout au sol où elle a trouvé les
principes de la vie...

* * *

Le public est un grand méconnu, un grand calomnié: rares sont ceux qui
osent lui rendre justice.

Victimes d'innombrables légendes, il passe pour être ignorant, vulgaire,
cruel, et pour n'aimer que les courtisans qui le flattent. Certains vont
même jusqu'à considérer comme dégradants les succès qu'il fait, les
consécrations qu'il accorde. Des lieux communs circulent:

--Ce public imbécile n'a jamais admis les vrais artistes, les créateurs
originaux, les novateurs de génie... Il a sifflé les chefs-d'œuvre qui
ont dû attendre longuement leur revanche!

S'il en était ainsi, le public n'aurait commis qu'une faute assez
excusable: celle qui consiste à ne pas adorer tout de suite le Dieu
inconnu. Et cette faute, il l'aurait, en tout cas, rachetée par la
suite, en réhabilitant les victimes de son erreur... Péché avoué et
réparé doit être pardonné.

Seulement, il n'en est pas ainsi, dans la plupart des cas. Si vous
évoquez le souvenir des grandes iniquités artistiques, littéraires,
scientifiques, etc... et si vous consultez le dossier de ces lamentables
«affaires», vous constaterez que les vrais coupables ne sont pas les
concierges, les épiciers, le public... Ce sont, au contraire, les
«intellectuels» du temps: _Carmen_ et _Faust_--pour citer deux
chefs-d'œuvre incompris à leur naissance--furent éreintés férocement par
la critique, mais le public leur assura, tout de suite, une carrière
honorable et qui eût été brillante sans le coup de frein donné par les
aristarques. Le public, qui n'a pas d'opinions préconçues, qui n'accepte
pas le mot d'ordre des cabales, qui juge sur pièces--et surtout au
théâtre--peut, certes, rendre des arrêts injustes, mais cela lui arrive
certainement moins souvent qu'aux arbitres professionnels: quoi qu'il en
soit, sa bonne foi est insoupçonnable et sincère, profond, touchant
même, est son désir de comprendre, d'encourager, d'applaudir...

Des casuistes établissent des _distinguos_ entre le public, le grand
public, le gros public, un certain public, etc., etc... Ils disent:

--Ce public qui aime ce que nous aimons est intelligent... Cet autre
public qui prend plaisir à ce que nous détestons est au-dessous de tout.
Il y a public et public: il y a le gros et le fin...

Illusion! Le public est un et indivisible et s'il a beaucoup de têtes,
c'est à la manière de l'hydre... Vous croyez pouvoir les reconnaître,
les différencier, les choisir--mais, en vérité, elles sont toutes les
mêmes et elles se confondent dans un mouvement perpétuel.

Le public innombrable ne tient aucun compte des classements théoriques
et arbitraires. Il n'obéit qu'à sa propre loi, qu'il change selon les
lieux, et les circonstances. Les mêmes spectateurs vont, dans le courant
de la même semaine, écouter une «comédie super-littéraire» et un
vaudeville, et les mêmes liseurs passent d'un livre ésotérique à un
roman d'aventures. Le public, dans son immense majorité, n'a pas de
système, pas de credo: au banquet des arts et des lettres, convive
souvent infortuné, il mange de tous les plats, ce qui ne veut d'ailleurs
pas dire qu'il en redemande toujours, ni qu'il digère tout.

Rien de faux comme cette phrase d'auteur plus ou moins méconnu:

--Telle pièce réussit, mais c'est auprès du gros public!

Dans ce «gros public»--que les concierges et les épiciers ne suffiraient
pas à former--il y a aussi des représentants des classes les plus
élevées de la Société, il y a des mandarins de l'Université, des
praticiens célèbres, de hauts magistrats, des Parisiens raffinés, des
femmes très spirituelles... Le gros public, c'est le grand public, c'est
le public, et il faut de tout pour le composer. Les cénacles littéraires
en font eux-mêmes partie, quoi qu'ils prétendent.. On découvrirait
d'ailleurs aisément, dans ces élites un peu poseuses, pas mal de
«traîtres» qui vont, en cachette, écouter _Peau d'âne_ et qui y
prennent, comme vous ou moi, un plaisir extrême.

* * *

Le public a cependant dû se résigner, surtout depuis quelques années, à
être ridiculisé, humilié, vilipendé... Dans des journaux fabriqués pour
lui et qui--en dehors des questions d'art et de littérature--lui font
une cour des plus empressées, des plus obséquieuses, le bon lecteur
moyen se voit, d'ordinaire, traité de navrant imbécile, de béotien
méprisable, d'illettré bon à pendre: tout ce qu'il aime et applaudit est
bafoué, et il pourrait peut-être trouver étrange que les critiques les
plus «à gauche», les plus prompts à réclamer la décisive «suprématie du
Peuple», soient, en même temps, les plus épris d'une esthétique pour
aristocrates entre tous infatués.

Mais le public a la patience et, si j'ose dire, le sourire des élément
invincibles... Et les vaniteux esthètes qui l'injurient rendent par cela
même hommage à sa toute-puissance, comme les athées prouvent que Dieu
existe en le blasphémant.




Le public et le succès


J'ai deux points communs, deux seuls, avec M. Paul Valéry: Stendhal ne
m'emballe pas énormément et mon nom revient presque aussi souvent que
celui de l'auteur des _Rhumbs_ dans les articles de M. Paul Souday.

C'est ainsi que ce prince des aristarques m'a entrepris, dans le
_Temps_, à propos de l'article que j'ai publié sous ce titre: _Éloge_
_du Public_. Inutile de dire que je suis vivement malmené: ma presse est
abondante chez M. Souday, mais elle n'est pas bonne.

Cela ne m'empêche pas d'avoir du goût pour ce confrère batailleur,
passionné, un tantinet sectaire. En cela, j'ai quelque mérite, car dans
les matches qui me mettent aux prises avec ce poids lourd, je pourrais
me plaindre de coups assez peu réguliers.

En effet, M. Souday ne manque jamais de m'attribuer des idées que je
n'ai jamais exprimées, nulle part, sous aucune forme, pour m'en faire
grief devant une galerie plus ou moins complaisante et les rétorquer
sans péril, c'est-à-dire sans gloire. Mon cher Rempart de la rue
Guénégaud, vous frappez trop bas... Ce n'est pas gentil, ce n'est pas
sportif!

Ainsi, M. Souday me fait dire que le succès du public est la preuve
suffisante de la valeur d'un livre ou d'une pièce de théâtre,--et il
ajoute arbitrairement que si je suis de cet avis, c'est parce que mes
bouquins et les pièces qui en ont été tirées obtiennent la faveur des
«cochons de payants».

Cependant, ce n'est pas mon cas. Si j'ai fait l'éloge du public, c'est
sans arrière-pensée courtisanesque: simplement parce que je crois, en
toute sincérité, que le public est le plus grand des calomniés et des
méconnus.

Quant au syllogisme: «Tout livre qui obtient un grand succès est
excellent; celui-ci a dépassé le 500e mille, donc c'est un
chef-d'œuvre!», je ne l'ai jamais accepté, et je défie M. Paul Souday de
le montrer du doigt dans l'article où il prétend l'avoir trouvé. Je suis
de l'avis de cet autre arbitre (Catulle Mendès?) qui disait:

--Le succès ne prouve rien, pas même contre...

Ou plutôt non,--soyons tout à fait sincère--la bonne formule me paraît
être:

--Le succès ne prouve pas grand'chose, ni pour, ni contre...

Car l'argument succès ne peut pas être complètement, absolument écarté
des débats littéraires. L'abus--que je n'ai pas commis--serait de
soutenir que le chiffre du tirage répond à tout; un autre abus--que M.
Paul Souday commet bel et bien--consisterait à affirmer:

--Ce bouquin se vend beaucoup, donc il ne vaut rien!...

* * *

Dans l'_Éloge du Public_, j'ai dit que le public était, non pas
infaillible, mais plein d'une loyauté qui manque, le plus souvent, aux
milieux littéraires et artistiques professionnels. Quand il se trompe,
et cela lui arrive comme à tout le monde, puisque, précisément, il est
tout le monde, c'est de bonne foi... Le public ignore les phobies
personnelles, il ne se laisse pas séduire par le don répété
d'exemplaires sur papier de luxe très cotés à la Bourse des
bibliophiles,--car, lui, il achète ce qu'il lit--il ne songe pas à se
présenter à l'Académie française, il n'est d'aucune chapelle, d'aucune
cabale, d'aucune bande: il prend son plaisir où il le trouve et ne
demande d'ailleurs qu'à l'y trouver, car son désir de ne pas être déçu
est très vif et son indulgence des plus larges... J'ai dit--et je le
répète--que la plupart des grandes injustices ont été commises, non par
le public, mais par la critique, par la pseudo-élite du moment. Et ces
injustices--dont la responsabilité ne lui incombe pas--c'est le public
qui les répare en accordant aux victimes la compensation vengeresse,
unique, indispensable, qui s'appelle le succès.

M. Souday cite toujours _Candide_ comme type du chef-d'œuvre immortel
qui l'a emporté sur les falotes productions du temps.

Mauvais exemple: _Candide_, qui est un roman d'aventures, passait à
cette époque pour une simple amusette... Voltaire lui-même n'y attachait
aucune importance. Comme les Paul Souday d'alors, il croyait à _Zaïre_,
à _Mérope_, à _La Henriade_, à un tas de tragédies, d'épopées, d'«œuvres
sérieuses» qui sont depuis longtemps tombées en poussière. C'est
cependant _Candide_ que les lecteurs du XVIIIe siècle parcouraient en
disant: «C'est assez drôle» et qu'ils laissaient peut-être dans la
diligence, c'est _Candide_ qui survit. Paul Souday, critique littéraire
au _Mercure françois_ et homme soumis aux modes de cour, n'eût certes
pas prédit pareil miracle...

Mais aussi quelle prétention saugrenue d'assigner des rendez-vous à la
postérité, de lui donner des ordres; de faire à sa place un tri dont
elle ne tiendra probablement aucun compte!

* * *

«En fait, écrit encore M. Paul Souday, tout écrivain publie, donc
souhaite d'avoir des lecteurs et de leur plaire. Mais quels lecteurs?»

Et notre confrère d'ajouter que l'écrivain les choisit ou doit les
choisir. Mais non, ce sont les lecteurs qui le choisissent. Lui, il est
comme le pommier qui produit certaine variété de pommes et est fort
incapable d'en produire une autre. Ceux qui aiment ces pommes--M. Souday
sera peut-être sensible à ces comparaisons normandes--les cueillent et
les mangent, et qu'ils soient rares ou nombreux, l'arbre n'y peut rien:
son succès au marché où tout va, les pommes et les livres, ne dépend pas
de lui.

Je viens de relire les _Souvenirs d'un homme de lettres_, par Alphonse
Daudet. J'y lis ceci:

«On a beau se mettre en dehors et au-dessus de la foule, c'est toujours,
en fin de compte, pour la foule qu'on écrit... Nous jouons aux raffinés,
mais le nombre nous tient; nous dédaignons le succès, et l'insuccès nous
tue.»

Voilà un aveu sincère d'écrivain, voilà un vrai cri du cœur! Il n'y a
pas de tours d'ivoire... En tout cas, s'il y en a, soyez tranquille, on
a eu soin d'y faire installer le téléphone et même la T. S. F.--sans
parler de la sonnette de nuit--pour pouvoir répondre au premier appel du
public.




Prix littéraires


Le jeune Alcide Durand était romancier de son état: il n'avait ni plus
ni moins de talent que pas mal d'autres fabricants d'anecdotes en deux
ou trois cents pages.

À 29 ans, ce garçon avait déjà publié, outre l'obligatoire recueil
poétique, six bouquins intitulés: _Vicieuse, la Vierge inaccessible, Lit
d'amour, Divine étreinte, Par les femmes et Ménage à cinq_...

Malgré ces excellents titres et d'incontestables qualités d'imagination
et de style, les œuvres d'Alcide Durand ne se vendaient pas. Dès le
troisième mille, la vente fléchissait...

--Vous ne faites pas assez de publicité, disait le jeune écrivain à son
éditeur... Les livres, c'est comme les pâtes dentifrices ou les
apéritifs: ça se lance à coups d'affiches et d'annonces.

--Oui, répondait l'éditeur, mais la publicité coûte cher. Je crains de
ne semer beaucoup de billets de cent francs que pour récolter quelques
coupures de cent sous.

Et il ajoutait, comme tous les éditeurs:

--Je vous ferai beaucoup de réclame quand vous aurez beaucoup de succès!

Ce qui revient en somme à dire: «Devenez célèbre et je vous ferai
connaître.»

Mais comme il portait, malgré tout, un certain intérêt à ce romancier
évidemment plein d'avenir, il lui donna ce conseil:

--Tâchez donc de décrocher un prix littéraire... Rien de tel pour lancer
un écrivain! Que votre prochain bouquin soit couronné, j'en vends
50.000, raide comme balle.

--Oui, acquiesça Alcide Durand, mais que d'obstacles!

--Essayez toujours... À votre place, je me mettrais en piste pour le
prix Goncourt: c'est celui qui fait le mieux marcher la vente.

--Mon genre n'est pas tout à fait celui des Dix...

--Il n'y a pas de genre pour les braves. Choisissez un sujet qui
convienne à ces messieurs. Et écrivez ça dans un style original, c'est
ce qu'il y a de plus facile. Allez-y rondement! Dans trois mois vous me
livrez votre manuscrit; un mois après, vous paraissez... Ce sera le bon
moment: six semaines avant le déjeuner décisif!

Alcide Durand ne manquait pas de virtuosité. Il écrivit avec un grand
luxe d'expressions techniques et d'adjectifs «savoureux» l'histoire
d'une brunisseuse qui, séduite, puis abandonnée par un sergent-major des
sapeurs-pompiers, s'asphyxie avec un réchaud dans une mansarde de la rue
des Immeubles-Industriels. Et il intitula ce roman vécu: _Sainte et
Enceinte_.

L'éditeur se montra ravi et édita le bouquin. Alcide Durand se mit en
campagne... Il fit insérer, par les camarades qu'il avait dans les
journaux, des petites notes où _Sainte et Enceinte_ passait pour le plus
génial chef-d'œuvre des temps modernes: les Dix se devaient de décerner
à son auteur, par acclamations, le prix Goncourt.

Alcide Durand fit des démarches auprès des académiciens in _partibus_,
mais il ne fut reçu que par J.-H. Rosny, lequel lui déclara simplement:

--Chaque jour, je lis vingt romans et je vois quinze auteurs... Que
voulez-vous que je fasse?

--Votez pour moi!

--Ah! jeune homme, pourquoi n'embrassez-vous pas une profession
manuelle?... L'avenir est aux littérateurs qui seront aussi savetiers,
terrassiers, plombiers-zingueurs!...

Alcide Durand écouta respectueusement le Maître, puis rentra chez lui,
un peu découragé.

Il n'obtint d'ailleurs pas le prix, qui fut décerné à un Lapon, auteur
d'une sorte de roman autobiographique intitulé _Blanc partout_.
Évidemment, les Goncourt en avaient assez de la littérature nègre...

--Quand même! s'exclama l'éditeur... Il n'y a pas, à Paris, que le
restaurant Drouant. Mon cher, travaillez pour le prix de _la Vie
heureuse_. Vous voyez cela d'ici: un roman plutôt poétique, vaguement
colonial, avec de l'amour, du pittoresque, de l'élégance aussi... Rien
de plus facile pour un garçon de talent comme vous.

Durand se mit à la besogne, résolument, et raconta l'aventure d'une
femme du monde qui, prisonnière dans le harem d'un pacha à neuf
queues--ça se passait avant la Révolution--garde son honneur et même
décide le pacha à se placer sous le protectorat de la France. Titre:
_Tout mais pacha!_

Hélas! en dépit de démarches multiples et malgré les promesses de la
duchesse de Rohan, l'auteur de cette œuvre admirable n'obtint pas une
seule voix: le prix fut décerné à un recueil poétique écrit par une
femme de ménage sous le titre: _la Vie malheureuse._

--Décidément, c'est la poisse! s'écria Alcide Durand.

--Obstinons-nous, répondit l'éditeur qui commençait cependant à douter
du talent de son poulain.

--Que faire?

--L'Académie, l'autre, celle qui est au bout du quai, décerne un tas de
prix... Ce serait bien le diable si vous n'en décrochiez pas un!

--Le genre académique n'est pas du tout mon fait.

--Bah! vous pondrez bien trois cents pages pour défendre l'armée, la
propriété, l'Institut, le mariage, la tradition. C'est l'enfance de
l'art... Allons, chaud, chaud, ou plutôt tiède, tiède! Je vous accorde
un délai de deux mois...

En moins de huit semaines et de neuf mille lignes, Alcide écrivit
l'histoire d'une suave infirmière, fille d'un général, qui soigne un
jeune aviateur, fils d'un membre de l'Académie française, et finit par
l'épouser en dépit des obstacles créés par un bolchevik, à la fois
amoureux, perfide et très laid.

--Nous intulerons ça, dit l'éditeur, _la Croix sur le voile_, et je vous
f... mon billet que, cette fois, nous décrochons la timbale.

Le croiriez-vous? _La Croix sur le voile_ n'obtint pas le moindre des
innombrables prix que l'Académie distribue chaque année. Rien! Pas même
500 francs-papier et une ligne dans le discours de M. René Bazin.

Alcide Durand songea un instant à entrer à la Trappe, à se faire
professeur de shimmy; mais il avait du cran et il redressa la tête sous
le vent de l'adversité.

Coup sur coup, il publia un roman spirite dans l'espoir d'obtenir le
prix de «l'Académie psychique», un roman sur les joies de la maternité
avec la certitude d'être couronné par la «Ligue des volontaires de la
repopulation», un roman en espéranto pour le grand concours littéraire
de la «Société espérantiste», un roman sur les collectionneurs de
timbres-poste pour «l'Institut philatélique de France» qui avait créé un
prix de 10.000 francs payables en timbres, etc...

Alcide Durand fut chaque fois blackboulé.

Mais, un jour, il lut ceci dans les journaux:

«Un prix de 50.000 francs vient d'être créé par M. Basoff Zaharil: il
sera décerné au meilleur roman d'aventures. Le jury sera composé de dix
écrivains connus.»

--Celui-là, dit Durand avec une résolution froide, celui-là, je
l'aurai!...

En quinze jours, il écrivit 500 pages où il accumula les naufrages, les
évasions, les assassinats, les enlèvements, les exécutions et les
festins de cannibales. Et il _baptisa de Tonnerre de Brest ou les
aventures d'un forçat_.

Le mois suivant, ce roman magistral paraissait au milieu de
l'indifférence générale, car le public d'aujourd'hui est blasé et ne
croit plus à rien. Mais l'ambitieux auteur entendait obtenir le prix et
répétait à tout le monde avec une singulière assurance:

--Je vous assure, c'est comme si je l'avais!...

Au jour dit, l'aréopage se réunit autour d'une table à tapis vert et se
mit à discuter les mérites de divers romans où les mêmes aventures se
répétaient à peu près dans le même ordre et dans le même style. Une
imposante majorité se dessinait pour _le Tour du monde d'un
cul-de-jatte_, quand, soudain, la porte s'ouvrit et Alcide Durand, vêtu
en boucanier et suivi d'une douzaine de brigands, apparut l'espingole au
poing...

--Messeigneurs, s'écria-t-il, décernez-moi le prix ou vous êtes morts!

--Mais qui êtes-vous? bégaya le président.

--L'auteur du _Tonnerre de Brest ou les aventures d'un forçat_, un
chef-d'œuvre! Allons, vite, votez, si vous tenez à l'existence!...

--Ce confrère, dit le président, a le sens du roman d'aventures...
Messieurs, je crois que la cause est entendue!

C'est ainsi qu'Alcide Durand obtint son premier prix littéraire.
Reconnaissez que si son stratagème a été quelque peu rude, il est tout
de même préférable à l'intrigue, à la courtisanerie, à la mendicité, au
léchage de bottes...




L'ancien et le moderne


Pierre et Paul suivirent les cours du même lycée, mais non pas avec la
même application.

Pierre était un excellent élève et ses professeurs lui prédisaient le
plus brillant avenir.

Paul était l'«as» des cancres et M. Rosa-Larose, qui s'efforçait
vainement de l'intéresser aux racines grecques et latines, lui répétait
chaque jour:

--Vous êtes un cornichon et vous n'arriverez jamais à rien!

Les parents de Pierre étaient heureux d'avoir un tel fils.

--Je le pousserai, disait son père, jusqu'aux études supérieures...
Après le bachot, la licence et même le doctorat. Pierre a la bosse de la
littérature et de la philosophie. Déjà, il se passionne pour les idées
générales. Grâce au latin et au grec, sans lesquelles on croupit dans le
marécage des conceptions primaires, il deviendra un grand cerveau et,
dominant les esprits qui n'ont pas été nourris de classiques, il
parviendra aux plus hautes situations.

Pierre fit donc ses humanités et même ses surhumanités au milieu de
l'admiration de ses parents, de ses amis et de ses maîtres: au Concours
général, il obtint tous les succès et reçut, avec une poignée de main,
les félicitations du grand-maître de l'Université.

Hélas! Paul ne suivit pas cette route fleurie, tracée à travers les
jardins des racines grecques et latines...

Son père dut se tenir ce triste discours:

--Mon fils est un imbécile... Il ne pourra jamais traduire à livre
ouvert Horace ou Virgile. Quant au grec, pour lui, c'est de l'hébreu.
C'est désolant, car, on l'a dit bien souvent, quiconque n'a pas potassé
avec succès les langues anciennes, est voué à la pire médiocrité
intellectuelle. Je vais donc, à mon grand regret, mettre fin aux
dérisoires études de mon stupide rejeton. Il ne sait à peu près rien, et
il n'en saura jamais plus. Le malheureux ne sera qu'un raté!

À son père qui lui demandait ce qu'il voulait devenir dans la vie,
Pierre répondit:

--Académicien!

À la même question, Paul répliqua:

--Réparateur de bicyclettes.

* * *

À l'âge de trente ans, le fort en thèmes n'était pas encore académicien,
mais il avait déjà publié, à ses frais, deux recueils de poésies et
déposé trois pièces en vers chez le concierge de l'Odéon.

Pendant ce temps, Paul s'était, lui aussi, distingué dans sa partie...
Après les bicyclettes, il avait réparé les motocyclettes, puis les
autos. Son modeste atelier s'était agrandi et tournait à l'usine.

Pierre s'efforçait de maîtriser Pégase: Paul domptait sans peine
quarante chevaux.

Survint la guerre...

Paul, n'étant que poète, ne pouvait servir la patrie qu'au front: il y
alla et y resta quatre ans, dans l'infanterie, où il conquit les galons
de sergent et la croix de guerre.

Pierre alla au front aussi, mais, en sa qualité d'usinier, il n'y resta
pas.

Sa tâche à lui ne devait pas consister à lancer ou à recevoir des
projectiles, mais à en fabriquer.

Il en fabriqua un peu, beaucoup, énormément.

Il gagna des tas d'argent.

Il reçut la croix de la Légion d'honneur.

Pierre s'était montré, dans les combats, digne de la culture classique
qu'il avait reçue. En défendant un pont sur la Somme, il se souvint
d'Horatius Coclès et l'imita... Il monta à l'assaut de Douaumont en
songeant aux héros de l'Iliade et, sous les murs de Château-Thierry, aux
sombres jours de la dernière ruée allemande, il se forgea une âme
pareille à celle des trois cents qui moururent aux Thermopyles.

Paul, lui, agrandissait à l'infini ses usines.

Il ne vivait pas avec de sublimes souvenirs de l'antiquité, mais avec
Mlle Liane des Bégonias, la charmante artiste.

Il ignorait Léonidas, mais tutoyait Séraphin Malpied, l'éloquent homme
d'État.

Il reçut, un jour, la visite de Pierre qui était en permission.

--Eh bien, lui dit-il, ça va là-haut?

--Pas mal... et toi?

--Je tiens bon, mais c'est dur. Tu en as de la chance! Pas de soucis,
pas d'embêtements. Tu n'as qu'a obéir et ton devoir est très simple:
tuer ou être tué. Moi, j'ai des responsabilités.. Et un travail! Ah! il
y a des moments où j'envie tes galons de sergent!

--_Aurea mediocritas!_

--Au fond, c'est une guerre de civils... C'est nous, à l'arrière, qui la
gagnerons!

--_Sic vos non vobis_... Je parle pour nous.

--Un cigare, mon cher?

--_Timeo Danaos_...

--Non, ce ne sont pas des Danaos... Mais ceux-ci sont meilleurs!

Après l'armistice, Pierre toucha son pécule et ses primes mensuelles;
quant à Paul, il était vingt fois millionnaire...

Pierre se mit à écrire un poème épique sur la guerre. Mais quand il
l'eut terminé, il ne put le faire accepter par aucun éditeur.

--C'est magnifique, lui disait-on; on voit bien que votre lyrisme est
encore embelli par un goût tout classique... Malheureusement le public
ne s'intéresse pas à la poésie!

--J'écrirai donc en prose désormais, répliqua l'humaniste.

Et il commença un grand ouvrage intitulé _la Gloire latine_.

C'était un véritable monument d'érudition où Joffre était comparé une
fois de plus à Fabius Cunctator, où Foch prenait l'allure d'un nouveau
Marius, où Clemenceau se drapait dans le manteau d'un Sylla patriote, où
tous les hommes et les événements de la guerre étaient comparés à des
personnages ou de grandes actions de l'antiquité.

Mais les éditeurs repoussèrent aussi cet ouvrage.

--Faites-nous donc, lui dirent-ils, quelque chose de rigolo.

--Je vais tâcher...

--Oui, mais pas un mot de la guerre et pas de citations latines...
Personne ne les comprend.

Hélas! Cette expérience ne réussit pas non plus... Le genre «rigolo» ne
convenait pas à ce fervent de Tacite et de Plutarque. Si bien que
Pierre se trouva tout heureux et tout aise d'entrer comme répétiteur
dans une boîte à bachot pour «pays chauds».

Pendant ce temps, Paul prospérait toujours.

Il devint député.

Il fonda un journal qu'il intitula _Le Latin_ (relié par sans-fil
spécial avec toutes les grandes capitales, par fil spécial avec les
petites).

Un jour, il reçut la visite de Pierre qui n'était guère reluisant, sauf
aux coudes et aux genoux.

--Que puis-je pour toi, mon vieux? lui demanda le directeur du _Latin_.

--Eh bien, je voudrais collaborer à ton journal. Tu n'ignores pas que
j'ai fait mes humanités... Alors, j'ai pensé que tu me ferais une place
chez toi. Tiens, il me semble que l'article politique...

--C'est moi qui le fais!

--Toi? mais je croyais...

--Oui, mon vieux, je m'y suis mis. Pas besoin d'avoir fait ses humanités
pour engueuler le gouvernement!

--La critique littéraire...

--J'en ai chargé un ami de Liane des Bégonias, un ancien coureur
cycliste.

--Les échos, la critique dramatique...

--Non, mon petit, il me faut pour cela des types débrouillards,
pratiques, modernes... Toi, tu es trop classique. Veux-tu faire les
«chiens écrasés»?

Pierre accepta... Il mêle à ses faits divers toutes sortes de citations
latines, ce qui attire au _Latin_ maintes protestations de ses fidèles
abonnés.




Les châteaux en Espagne


Victor Lardinois est auteur dramatique comme vous, comme moi, comme tout
le monde.

Il a donc reçu cette lettre circulaire:

    COMŒDIA                 Paris, le 15 août 192...
    GRAND QUOTIDIEN
    THÉÂTRAL             «Mon cher confrère,

«Voulez-vous nous confier vos projets pour la saison prochaine?

«Sympathiquement à vous,

«_Signé_: JOSÉ MACHIN.»

Aussitôt Lardinois répondit:

«Mon cher confrère,

«Mes projets pour la saison prochaine? Ils sont peu nombreux, car, vous
le savez, je ne suis pas de ces auteurs qui prétendent monopoliser le
théâtre.

«Voici à quoi se résumera ma campagne d'hiver:

«J'ai terminé trois vaudevilles que je me propose de lire à M. Quinson.
Cet avisé directeur se montre, en effet, très désireux de monter
quelques-unes de mes œuvres. Titres provisoires: _Aglaé, tu me
chatouilles_, _La Mariée du XXIe_ et _Une bonne tête de cocu_.

«Je termine un autre vaudeville pour Déjazet: _Ben, mon colon_!

«J'ai confié à Gémier, qui a promis de l'inscrire à son programme, un
drame social en cinq actes: _la Sueur du peuple_.

«Je suis en pourparler avec Régina Camier, directrice du théâtre des
Nouveautés, pour la création, sur cette scène, d'une opérette intitulée:
_les P'tites dactylos_, musique de Théo Durand, un jeune compositeur du
plus bel avenir.

«Le Moulin-Bleu me jouera aussi une opérette assez folichonne: _le Sire
de Chabanais_, musique de Mlle Mignon, pseudonyme d'une femme du
monde.

«J'ai déposé au Théâtre-Français une tragédie en cinq actes et en vers,
la _Mort de Socrate_, à laquelle s'intéresse beaucoup mon vieil ami
Silvain.

«Alphonse Franck m'a promis de monter cet hiver, au théâtre Édouard VII,
une comédie de mœurs que j'ai intitulée jusqu'à nouvel ordre: _Madame
Méphisto_.

«À l'Ambigu, j'aurai les _Damnées de la coco_, pièce réaliste avec une
reconstitution exacte de la place Blanche, vers deux heures du matin.

«M. Dullin me jouera, à l'Atelier, un drame einsteinien: _la Cinquième
dimension_.

«Aux Variétés, vers la Noël, une opérette-revue à grand spectacle: _les
Mystères de Deauville_ ou (je ne suis pas encore fixé) _la Duchesse de
Toledo_.

«Au Grand-Guignol, un drame noir, _le Clown_, et une pièce gaie, _À la
Morgue_.

«Enfin, M. Volterra doit me monter une pièce de passion que je termine
en ce moment et qui s'intitulera vraisemblablement: _l'Amour
bi-quotidien_.

«Et voilà!

«Bien vôtre.

«_Signé_: Victor LARDINOIS.

«_P.-S._--J'oublie une pièce lyrique, musique de Stanislas de Lapardeki,
le grand compositeur tchéco-slovaque. M. Rouché l'a retenue pour
l'Opéra. Titre: _les Châteaux en Espagne_.»

Cette lettre fut insérée, en bonne place, dans _Comœdia_. Et Victor
Lardinois, qui siégeait au Café Napolitain chaque jour, de trois à sept,
reçut de nombreuses félicitations. Maints artistes des trois sexes lui
demandèrent une recommandation pour les différents directeurs qui se
disputaient ses pièces.

--Entendu, mon petit! répondait à tous Lardinois.

Car «mon petit» s'applique indifféremment aux hommes, aux femmes et aux
jeunes gens dont le genre, assez mauvais, n'est ni masculin, ni féminin.

Quelques jours après la publication de son plan de campagne, Lardinois
recevait ce pneumatique:

«Cher ami,

«Rien à faire au Théâtre-Français avec votre admirable _Mort de
Socrate_.

«Ces imbéciles ne veulent que du moderne.

«Triste! Mais nous prendrons notre revanche.

«Votre sympathiquement désolé,

«_Signé_: SILVAIN.»

Le même jour, Alphonse Franck téléphonait à Lardinois:

--Cher ami, je viens de lire votre _Madame Méphisto_. C'est très bien.
Mais, vous savez, impossible de vous jouer ça. J'ai dix-neuf pièces de
Sacha et comme chacune est jouée 300 fois, vous comprenez que...

--Il n'y a vraiment pas moyen?

--Pas avant 1941... Et encore en fin de saison, à la condition bien
entendu que Sacha interrompe sa production. Or, pendant que je lui joue
une pièce, il en écrit six...

--C'est dégoûtant!

--Ce n'est pas l'avis du public et ce n'est pas le mien non plus.

--Vous m'aviez promis...

--Je vous promets encore, je vous promettrai toujours! Que voulez-vous
de plus, cher ami?

Lardinois, navré, ouvre _le Figaro_ qui, justement, publie le programme
de la prochaine saison de l'Odéon. Fiévreusement il parcourt du regard
la longue liste des pièces qui doivent être montées par Gémier... Ô
ciel! _la Sueur du peuple_ n'y figure pas!

Lardinois pâlit, avale malaisément sa salive et s'élance sur la
plate-forme de l'autobus Clichy-Odéon.

Au deuxième Théâtre-Français, un monsieur très aimable le reçoit au nom
de Gémier et lui dit:

--Nous avons lu votre _Sueur du peuple_... Mais ce n'est pas notre
affaire.

--C'est cependant social!

--Justement... Gémier préférerait du gai, avec de la musique.

--Je peux transformer _la Sueur du peuple_ en quelque chose de très
amusant.

--Si vous voulez... Mais à vos risques et périls. Nous ne pouvons nous
engager à rien!

Lardinois sort de l'Odéon avec son manuscrit sous le bras.

Fatalité! Les déceptions se suivent et se ressemblent. Quinson fait dire
à Lardinois que Mirande suffit à sa consommation et Dullin lui renvoie
_la Cinquième dimension_, drame einsteinien, sous prétexte que son
public préfère les farces littéraires, celles qui ne font d'ailleurs pas
rire.

Max Maurey est invisible autant que le grand Lama. C'est mauvais signe..
Lardinois finit par apprendre que _les Mystères de Deauville_ (ou _la
Duchesse de Toledo_) n'ont aucune chance. Au fait, il s'en doutait bien
un peu. Mais cela fait bien de passer pour l'auteur qui a «quelque chose
aux Variétés».

Il y a trois grandes possibilités, voire probabilités: _Ben mon colon_,
à Déjazet, _les P'tites dactylos_, au théâtre des Nouveautés et _le Sire
de Chabanais_ au Moulin-Bleu.

--Oui, soupire Lardinois, mais de tout ça, pas un mot n'est écrit!

_Les Damnées de la coco_, pour l'Ambigu, sont encore à l'état de
scénario et d'ailleurs Lehmann a déjà déclaré, avec une moue peu
rassurante:

--Votre drame me paraît un peu... coco, cher ami! C'est un mélo... Et
vous savez que je veux faire de l'Ambigu un théâtre gai.

_L'amour bi-quotidien_, chez Volterra, n'est qu'un titre jeté dans une
conversation avec cet éminent directeur, lequel a simplement répondu:

--Nous en reparlerons!

Choisy, au Grand-Guignol, a dit à Lardinois:

--Mon cher, il y a une idée dans votre drame, mais c'est une idée
comique! Et dans votre pièce gaie, vous êtes passé à côté d'un
magnifique sujet de drame... Arrangez-moi donc ça! Mais ne vous pressez
pas... Pour cette année, mes programmes sont au complet.

Que reste-t-il? _Les Châteaux en Espagne_, la fantaisie lyrique
«demandée» par le directeur de l'Opéra?

Hélas! M. Rouché n'a rien demandé du tout.

Et puis, ces _Châteaux en Espagne_, qui devaient avoir d'abord cinq
actes et treize tableaux, ont été réduits à deux actes et trois
tableaux, puis à un acte, sans musique. Puis à une pantomime équestre et
nautique pour le Nouveau-Cirque.

Enfin ils sont devenus, tout bonnement, un monologue que Lardinois a
récité au 287e dîner du Cornet.

Et c'est tout ce qu'on a entendu de lui cet hiver-là!




Répétition générale


Ils rentrent, ils sont rentrés, ces messieurs et dames du Tout-Paris des
répétitions générales.

Chacun et chacune a pris, naturellement, un air navré pour tenir ces
propos:

--Ça recommence!

--Oui, il faut reprendre le collier!

--Ce n'est vraiment pas drôle... Quitter la mer pour venir s'enfermer
dans un théâtre!

--Moi, j'étais dans la montagne... Des horizons splendides! Des
glaciers... Et maintenant, le glacier du «Napolitain»!

--En voilà pour tout l'hiver... Des pièces, encore des pièces, toujours
des pièces!

--Et dire qu'on nous envie!

--Nous faisons cependant un de ces métiers...

Au fond, l'immense majorité de ces «ayants droit» sont ravis d'être
là... Beaucoup ont même fait des pieds et des mains, voire d'autre
chose, pour figurer sur la liste des invités. Mais personne ne veut
avouer qu'il serait désolé de n'avoir pas reçu «ses places»... Et il est
de bon ton de faire le dégoûté.

C'est devant ce public que l'auteur doit jouer sa partie... Il est vrai
que ce public de soi-disant blasés est le plus impulsif, le plus emballé
du monde.

On n'est vraiment applaudi que par les sceptiques des répétitions
générales: les spectateurs qui paient leur place sont plus froids et
telle pièce, qui «triompha» le premier soir avec d'interminables
rappels après chaque acte, se joue, par la suite, devant un public qui,
si satisfait qu'il soit, craint visiblement de déchirer ses gants.

Tristan Bernard a dressé jadis la statistique, par catégories, des
«privilégiés» qui assistent à une répétition générale. Il faudrait
peut-être la mettre au point aujourd'hui,--car il y a eu la guerre!--Et
voici comment on pourrait l'établir à l'ouverture de la saison
1922-1923:

    Critiques influents                                    6

    Critiques sans influence                              34

    Critiques sans journaux                               40

    Agents de publicité (les courriéristes et soiristes
    ont, en effet, disparu)                               25

    Auteurs joués                                         12

    Auteurs non joués                                    150

    Acteurs                                               20

    Actrices                                              40

    Fausses actrices et grues                            210

    Femmes de chambre                                     27

    Commanditaires de la direction et protecteurs
    des dames de la troupe (ceux-ci plus
    nombreux que ceux-là)                                 45

    Homosexuels amateurs ou professionnels                33

    Boxeurs                                               12

    Sud-Américains                                        31

    Homme du monde (M. André de Fouquières)                1

    Membres du Parlement                                 104

    Ayants droit sans spécialité                          80

    Faux ayants droit                                    250

    Dessinateurs qui dessinent                             8

    Dessinateurs qui ne dessinent pas                     24

    Vieux Parisiens à anecdotes sur José Dupuis
    et la Schneider                                        3

    Nègres                                                 8

Agitez et vous aurez une jolie salle de répétition générale. Il faut
moderniser aussi le sens des diverses formules employées par les
critiques dans leurs comptes rendus.

Avant la guerre:

«C'est un triomphe» signifiait: «C'est un vrai succès»;

«Un grand succès» signifiait: «La pièce a réussi»;

«Un réel succès» signifiait: «Ça n'a pas mal marché du tout»;

«Un franc succès» signifiait: «C'est un demi-four»;

«Un succès littéraire» signifiait: «C'est assommant»;

«Un succès d'estime» signifiait: «C'est un désastre».

Aujourd'hui, cette gamme de nuances n'est plus qu'un souvenir. En effet,
il n'y a plus, au théâtre, que des «succès formidables» ou des fours
caractérisés;

Le succès formidable, c'est 600 fois plus que le maximum;

Le four, c'est de 3 à 95 quarts de salle.

Le demi-succès n'existe plus. On met dans le mille,--et c'est parfois
mille représentations,--ou on met complètement à côté.

Autrefois, la publicité théâtrale soutenait les pièces défaillantes,
leur faisait des piqûres de caféine, leur procurait pendant quelques
soirs une vie factice.

Maintenant, elle ne sert qu'à enfoncer le clou du succès: elle vole,
elle aussi, au secours de la victoire. Et le directeur moderne dit à
l'auteur:

--Mon cher, que votre pièce franchisse le cap de la centième et je la
lance!

Le public des «générales» exprime son avis sur l'œuvre qui lui est
soumise en employant l'une de ces deux formules:

--Ça va faire une galette folle!

Ou bien:

--Ça ne fera pas le sou!

C'est dire que les discussions littéraires ne risquent pas de provoquer
des incidents pareils à ceux qui ont marqué la première d'_Hernani_.

On entend cependant quelques propos d'un ordre moins financier dans
certains groupes, à l'entr'acte.

* * *

_Règle générale._--Les artistes qui assistent à la représentation sont
bienveillants. Il est extrêmement rare qu'un acteur ou une actrice
éreinte la pièce et surtout ses interprètes. Leurs expressions les plus
modérées sont:

--Il est prodigieux!

--Elle est sublime!

--Cette femme-là est inouïe!

--J'ai refusé le rôle, mais il faut reconnaître qu'elle en tire un effet
énorme!

Auteurs, critiques et journalistes sont, en revanche, d'une sévérité
extrême dans les couloirs:

--C'est idiot!

--On n'a pas idée de jouer une saloperie pareille!

--Je me demande ce que nous faisons ici...

Si la pièce «marche», les éloges prendront une forme prudente... Pas de
danger que ces messieurs s'emballent, même s'ils viennent d'applaudir
furieusement. Ils diront:

--Oui, c'est assez drôle!

«Assez drôle», signifie, pour une pièce gaie, que c'est vraiment à
mourir de rire, mais aussi pour un drame que c'est une pièce à faire
pleurer toutes les Margots de Paris... «Assez drôle» est une manière de
locution qui s'emploie dans les occasions les plus différentes; et
l'auteur le plus difficile doit s'estimer heureux si, caché dans quelque
coin, il l'entend prononcer par un critique.

Après tout, lorsqu'il eut entendu _Athalie_, Louis XIV articula, sans
plus:

--Ce Racine a bien de l'esprit!

Il est vrai qu'à l'auteur même, les confrères et les critiques
prodigueront, pendant le défilé dans les coulisses, des éloges et des
félicitations hyperboliques.

Ils sont entrés en murmurant: «Quelle tape!» et ils vont dire:

--Mon cher, c'est génial!... Si vous tenez le coup au «trois», ce sera
même tout à fait bien.

Quant aux camarades des interprètes, c'est bien simple: l'enthousiasme,
l'émotion, la joie, la chaleur communicative des banquettes les font
délirer... Ils embrassent, ils pleurent, ils bégaient:

--Mon petit, tu as été formidable!...

Et le petit, laquelle est parfois une petite, répond sans ironie en
épongeant sa sueur qui dégouline mêlée au fard:

--Tu crois?...




Le lancement d'un jeune écrivain


L'éditeur Lateigne n'a pas son pareil pour lancer, non le disque ou le
javelot, mais un romancier. En huit jours, il en fait un homme célèbre.

Un écrivain arrivé n'a aucune chance de placer un manuscrit chez ce
Barnum de la littérature.

--Non, lui dit Lateigne, je préfère un inconnu... Avec lui, je peux tout
promettre au public, lequel sait bien ce qu'il peut attendre d'un Paul
Bourget ou d'un Pierre Loti. Le type dont personne n'a jamais rien lu a
plus de chance qu'un auteur illustre d'aguicher les foules, à la
condition, bien entendu, qu'une réclame habile impose son nom et son
bouquin à la masse des jobards...

Les derniers succès de Lateigne prouvent bien qu'il a raison. C'est
ainsi qu'en peu de mois, nous avons vu arriver aux plus formidables
tirages des livres voués, semblait-il, à un échec certain, mais que le
plus audacieux des éditeurs a su lancer avec une incomparable
virtuosité.

Rappelons simplement ces quelques titres:

_Voluptés solitaires_, curieux roman autobiographique écrit par un
potache de quatorze ans. (Couronné par l'Association nationale des
amateurs de bilboquet.)

_Premiers essais_, par un vieillard de cent sept ans. (Couronné par la
société d'encouragement.)

_Bouton de rose_, impressions de pensionnat par une jeune personne de
quinze ans. (Couronné par l'Académie de _la Vie heureuse_.)

_Ma Tante Ernest_, par un homosexuel nègre albinos. (Couronné par
l'Académie Goncourt.)

_Les Plaisirs de l'obèse_, par une dame de 148 kilos. (Premier prix au
Concours agricole.)

Lateigne collectionne, en effet, les plus hautes récompenses; son écurie
triomphe dans toutes les courses de la _season_ littéraire. Il gagne
régulièrement le Grand prix Goncourt, le Derby Flaubert ou le prix des
Dames...

* * *

Jusqu'à présent, cet habile homme n'a édité que des auteurs
phénomènes... Leur âge, leur couleur, leur poids lui ont permis
d'organiser la retentissante réclame qui a lancé leurs ouvrages.

Mais Lateigne comprend que le moment est venu de renouveler son système.
Les romanciers au berceau, les essayistes nés sous Louis XVIII, les
nègres, les hermaphrodites, les géants, les nains et autres veaux à cinq
pattes de la littérature ont fait leur temps.

Il faut chercher autre chose pour attirer la clientèle.

Lateigne a découvert un écrivain normalement constitué, d'âge moyen, de
corpulence ordinaire, de couleur blanche. Et il a édité son premier
roman, intitulé _Simples amours_, tout bonnement.

--Le bouquin n'est rien, dit Lateigne, la réclame est tout.

Pour lancer _Simples amours_, il a fait les frais d'une formidable
campagne de publicité: des aviateurs écrivirent le titre du bouquin
dans l'azur, des fanfares parcoururent Paris et les grandes villes de
province, accompagnant des conférenciers qui, en plein vent et entre
deux morceaux, vantaient, à l'aide d'un porte-voix, le nouveau
chef-d'œuvre de la littérature française; dans les maisons dont les
fenêtres sont toujours fermées et la porte toujours ouverte, Carmen,
Gaby, Réjane et Manon portaient, peints sur leur poitrine et sur leurs
hanches, ces mots peut-être déplacés: _Simples amours_... Lateigne
faisait répéter chaque jour, par la Tour Eiffel, aux abonnés de la T. S.
F., ce titre obsédant. Il encombra le boulevard d'hommes-sandwiches qui
transportaient des transparents lumineux; il fit peindre _Simples
amours_ sur le toit des autobus; il lança un parfum, un two-step, un
système de bretelles, une marque de cigarettes, une pâte épilatoire, un
apéritif, un préservatif qui s'appelaient tous _Simples amours_.

Mais ce roman ne dépassa pas les deux cent mille... Et Lateigne, déjà,
déclara:

--J'en suis de ma poche!... Il faut que je trouve autre chose.

* * *

C'est alors que se présenta au grand éditeur le jeune Félicien Paturon,
lequel avait un manuscrit sous le bras.

--Je vous apporte, lui dit-il, un roman... avec une idée.

--Ça ne m'intéresse pas, les livres à idées.

--Non, l'idée n'est pas dans le roman... Mais elle pourrait servir à sa
publicité.

--Ah! c'est déjà mieux... Expliquez-vous!

--Voici... Que penseriez-vous d'un crime sensationnel commis par moi
quinze jours avant la mise en vente de mon roman intitulé: _L'Homme que
j'ai assassiné?_

--En effet, ce ne serait pas bête...

--En réalité, je n'assassinerai personne... Mais j'ai un ami qui est las
de la vie et qui veut se suicider. Pour me rendre service, il quittera
cette vie dans des conditions telles que la justice pourra croire à un
crime. Je prendrai la fuite, je serai immédiatement soupçonné et
poursuivi... Péripéties tour à tour comiques et dramatiques. Grands
articles en première page, mon portrait partout. Enfin, je me laisse
arrêter... Mon bouquin paraît en même temps. Naturellement, je laisse
courir... Je comparais devant les assises, et comme tout m'accable, je
suis condamné a mort. À ce moment, nous devons dépasser les 300.000...
Et ce n'est que lorsque le bruit court de ma prochaine exécution que
vous intervenez avec le document libérateur préparé par mon ami et que
je vous ai confié. Hein, n'est-ce pas une bonne idée de lancement?

Lateigne, un peu humilié, s'exclama:

--Et dire que je n'avais pas encore pensé à ça! Mon cher auteur,
j'envoie votre manuscrit à l'imprimerie... Nous paraîtrons dans un mois.
Dites donc à votre ami de se suicider dans une quinzaine, au plus tard.

Et se frottant les mains, il ajouta:

--Je crois que nous tenons un succès!

* * *

Les choses se passèrent exactement comme l'avait prédit Félicien
Paturon.

Le désespéré donna sa démission de contemporain et la mise en scène fut
si bien réglée que le docteur Paul lui-même ne douta pas du crime. Mais
le faux assassiné avait préparé et dûment signé un document qui prouvait
le suicide conscient et organisé. Ce texte fut remis par Félicien
Paturon à son éditeur avec mission de le produire au bon moment.

Le jeune écrivain que tout accusait prit la fuite... La police se lança
sur ses traces. Tintamarre dans la presse. Incidents multiples.
Arrestation. Apparition aux étalages des libraires de _L'Homme que j'ai
assassiné_. Succès énorme...

Quand le jeune Félicien fut condamné à mort, son bouquin atteignait les
400.000.

La veille de son exécution, les 500.000 étaient dépassés.

Mais Lateigne se garda bien de produire le «document libérateur». Quand
il lut dans les journaux le récit de l'exécution du malheureux Paturon,
il dit simplement, en se frottant les mains:

--Ça va nous faire une magnifique erreur judiciaire. Rien de mieux comme
réclame pour l'auteur.

Et il téléphona à son imprimeur de remettre sous presse, pour cent
autres mille exemplaires, le chef-d'œuvre de notre regretté confrère.




Molière revient...

(_Au Père-Lachaise_)


MOLIÈRE, _sortant de sa tombe._--Le bruit fait autour de mon
tri-centenaire a fini par me réveiller... Où suis-je ici? J'ai été
enterré près de la Porte-Montmartre... Je ne reconnais pas le quartier!

LE COMPÈRE.--Vous êtes au Père-Lachaise... C'est un endroit très bien,
où vous êtes en fort bonne compagnie.

MOLIÈRE.--Si bonne soit-elle, je la quitte avec plaisir.

LE COMPÈRE.--Mon cher maître, allons, si vous le voulez bien, faire un
tour dans Paris... Cela vous amusera peut-être de voir de près la
postérité.

MOLIÈRE.--Elle s'intéresse donc à moi?

LE COMPÈRE.--Énormément. Vous êtes l'homme du jour... Les Académies, les
gazettes ne s'occupent que de vous. De grandes fêtes sont organisées
pour célébrer le trois centième anniversaire de votre naissance.

MOLIÈRE.--Comme le temps passe!

     (_Molière endosse un complet qui d'ailleurs lui va très bien et
     qu'il porte avec la désinvolture d'un comédien habitué à revêtir
     toutes sortes de costumes. Puis, en compagnie du compère, il
     commence sa promenade dans Paris._)

MOLIÈRE.--Pouvais-je croire que ces pièces que j'écrivais à la diable,
entre deux représentations et, le plus souvent, sur commande, plairaient
encore, trois cents ans après, à la cour et à la ville?

LE COMPÈRE.--Nous les admirons autant que vos contemporains, et même
beaucoup plus.

MOLIÈRE.--Il est vrai que j'ai cherché à peindre, non pas l'homme de mon
temps, mais l'homme tout court... Le misanthrope, l'avare, le pédant,
l'hypocrite sont éternels.

LE COMPÈRE.--Ces caractères, vous les retrouverez sans peine parmi nous.

MOLIÈRE.--Cependant, certains de mes personnages ont dû disparaître avec
leur siècle... J'imagine que M. Jourdain vous paraît antique: la bêtise
prétentieuse du bourgeois gentilhomme ne se trouve pas en 1928, époque
où les progrès des mœurs ont effacé les...

LE COMPÈRE.--Pardon, nous avons le nouveau riche: notre M. Bourdin
ressemble étonnamment à votre M. Jourdain.

MOLIÈRE.--Diafoirus a certainement vieilli... Que diantre, vous avez dû
parvenir, en trois siècles, à vous débarrasser de ces médicastres, de
ces charlatans qui dépêchaient leurs clients dans l'autre monde en leur
appliquant, sans contrôle, des remèdes pires que le mal!

LE COMPÈRE.--Hélas! non... Et je pense que Diafoirus, avec son clystère,
était moins dangereux que certains de nos grands chirurgiens avec leur
bistouri.

MOLIÈRE.--En tout cas, vous en avez fini des pédants à la manière de
Vadius et de Trissotin, des précieuses comme Philaminte... De mon
temps, le mauvais goût régnait encore et nous avions maints poètes comme
Oronte!

LE COMPÈRE.--Cela non plus n'a pas changé... Oronte, comparé à nombre de
nos auteurs, est une manière de Boileau et son sonnet est un
chef-d'œuvre de clarté, de simplicité auprès des poèmes symboliques,
cubistes, dadaïstes que nos précieux et nos précieuses lisent en se
pâmant. Quant aux pédants, ils abondent... Et précisément, vos pièces
leur fournissent un aliment qu'ils grignotent dans leur bibliothèque
comme des rats affamés. Que de notes érudites au bas des pages si
limpides que vous lisiez à La Forêt, votre servante! Que de gros volumes
laborieusement maçonnés à propos de vos impromptus! Et votre centenaire
leur vaut une nouvelle occasion de nous écraser sous le poids de leur
prose massive... Vadius et Trissotin ont pris leur revanche sur l'auteur
des _Précieuses_!

MOLIÈRE.--Le roi qui règne aujourd'hui sur la France daigne-t-il prendre
autant de plaisir à mes pièces que l'illustre vainqueur de Namur?

LE COMPÈRE.--Nous n'avons plus de roi... Nous vivons en république. Mais
c'est une république qui ressemble prodigieusement à une monarchie. Le
monarque a disparu, mais les courtisans sont restés.

MOLIÈRE.--Le théâtre ne peut cependant prospérer sans la protection d'un
prince généreux et éclairé...

LE COMPÈRE.--Aussi ne prospère-t-il pas, tout au moins au point de vue
littéraire.

MOLIÈRE.--Il faut de grands seigneurs qui prennent sous leur protection
les faiseurs de comédies.

LE COMPÈRE.--Nous ne manquons pas de grands seigneurs, seulement ils
protègent plutôt les comédiennes.

MOLIÈRE.--Il en était ainsi de mon temps... Mais allons dans quelque
théâtre où l'on joue une de mes pièces: cela me rajeunira!

LE COMPÈRE.--J'y pensais... Allons chez vous.

MOLIÈRE.--Chez moi?

LE COMPÈRE.--Oui... Allons dans votre maison, la maison de Molière!

     (_Mais l'auteur de_ TARTUFFE, _perdu dans la foule des spectateurs,
     manifeste bientôt son mécontentement._)

MOLIÈRE.--Ces comédiens jouent avec une solennité insupportable... Ils
ont l'air d'officier dans un temple. Ce n'est point ainsi que mes
pièces, même les plus sérieuses, doivent être jouées. Le théâtre, c'est
la fantaisie, la joie, la jeunesse... Quel âge a donc cette soubrette?

LE COMPÈRE.--Mais elle est toute jeune.

MOLIÈRE.--Il me paraît qu'elle devrait porter la coiffe des duègnes.

LE COMPÈRE.--Je vous assure qu'elle n'a pas plus de cinquante-cinq ans.

MOLIÈRE.--C'est l'âge auquel il faut songer à faire la retraite.

LE COMPÈRE.--De nos jours, une comédienne qui vient à peine de dépasser
le demi-siècle est encore un tendron et les comédiens qui, sous le grand
roi, eussent été, à quarante ans, des grisons, jouent des rôles de
jouvenceaux...

MOLIÈRE.--On m'a reproché de m'être marié à quarante-deux ans avec la
fille de la Béjart qui avait cependant plus de quatre lustres!...

LE COMPÈRE.--Mais c'était là un mariage très raisonnable... Vous
rencontrerez dans votre propre maison maints sociétaires qui ont épousé
des actrices qui pourraient être leurs filles, sinon leurs
petites-filles.

MOLIÈRE.--Ils sont donc cocus, comme je l'ai été?

LE COMPÈRE.--Ce n'est pas sûr... Car nous avons reculé les limites de la
jeunesse et c'est là, peut-être, le progrès le plus réel que nous ayons
accompli,--à la ville comme au théâtre,--depuis le grand siècle!

(_Molière qui, décidément, ne s'amuse pas au Théâtre-Français, va voir
jouer le MALADE IMAGINAIRE à Bobino. Là, le plus joyeux de ses
chefs-d'œuvre est joué par des comédiens qui ne sont pas professeurs au
Conservatoire, officiers de la Légion d'honneur et honorés de l'amitié
du Président de la République, par des comédiennes qui n'ont pas été
photographiées par Nadar sous MacMahon, pas même sous Félix Faure. Les
artistes de Bobino sont jeunes, gais, dénués de toute morgue
cabotinière._)

MOLIÈRE.--Voilà des gens qui me comprennent, qui me jouent selon la
vraie tradition! (_Montrant le public_) Et ces gens rient aux bons
endroits...

LE COMPÈRE.--Ils n'ont cependant rien de commun avec les princes et les
seigneurs qui vous applaudissaient au grand siècle.

MOLIÈRE.--Possible, mais mon vrai public est très aristocratique ou très
populaire... Au fond, j'ai raillé surtout la petite noblesse ou la
bourgeoisie.

LE COMPÈRE.--Il y a du bolchevik chez vous!

MOLIÈRE.--Bolchevik? Qu'est-ce que cela?

LE COMPÈRE.--C'est M. Jourdain devenu dictateur...

(_Molière et son guide vont ensuite voir quelques pièces modernes, entre
autre la_ POSSESSION _et_ CHÉRI.)

MOLIÈRE.--La comédie n'est-elle plus le procès des mauvaises mœurs?...
Mes pièces sont libres de ton, et souvent j'y ai montré de fausses
ingénues, des séducteurs irrésistibles, des maris cocus dont tout le
monde rit. Tout de même, mes dénouements donnent raison à la vertu: en
tout cas, mes personnages sont sains, s'ils ne sont pas de saints
personnages. La passion, dans ce que j'ai donné au théâtre, n'est pas
perverse: j'ai montré la jeunesse faisant l'amour à la barbe des vieux,
ce qui, somme toute, est naturel et moral... Une jeune femme qui fait
son grison de mari cocu avec un jeune homme est, selon moi, une honnête
femme. Mais il me paraît que vos auteurs ont changé tout cela. Dans la
_Possession_, je vois un vieillard acheter une jeune fille d'ailleurs
toute disposée à se vendre, et l'auteur lui-même n'a point l'air de s'en
étonner. Dans cette pièce intitulée _Chéri_, c'est un jeune homme qui se
livre à une vieille courtisane... Quelles étranges mœurs que les vôtres!

LE COMPÈRE.--Pardon ce sont nos mœurs... de théâtre!

MOLIÈRE.--Le théâtre n'est donc pas, chez vous, l'image de la vie?

LE COMPÈRE.--Non..., heureusement!

MOLIÈRE.--Je voudrais voir une pièce où se refléterait fort exactement
la société française du XXe siècle.

LE COMPÈRE.--On n'en joue pas.

MOLIÈRE.--Et pourquoi?

LE COMPÈRE.--Parce que les vrais sentiments du plus grand nombre sont
simples, naturels, honnêtes, c'est-à-dire assez ridicules, et qu'une
comédie où l'on ne verrait que de braves gens n'obtiendrait aucun
succès.

MOLIÈRE.--Vous aimez donc à vous calomnier?

LE COMPÈRE.--Peut-être...

MOLIÈRE.--Je croyais que le théâtre était fait pour fouailler les
fourbes et les méchants.

LE COMPÈRE.--À quoi bon? Est-ce que vos chefs-d'œuvre, ô Molière, ont
amélioré l'humanité? Entre nous, je crois même que nous n'avons jamais
eu tant de Diafoirus, de Philamintes, d'Orontes et de Tartuffes!




L'ingénue et la coquette


Comme Agnès Durand avait assez bien dit: «Le petit chat est mort», le
jury du Conservatoire lui accorda un deuxième prix qui fut approuvé par
tout le monde, même par M. Lugné-Poë.

Clorinde de Valdor (née Victorine Dupont), fut des plus mauvaises dans
la Célimène du _Misanthrope_, mais, comme elle avait des protections
politiques et mêmes diplomatiques, le jury lui décerna un deuxième
accessit qui fut approuvé par tout le monde, y compris M. Antoine.

Agnès Durand fut aussitôt engagée au Théâtre-Français, à raison de 350
francs par mois.

Clorinde de Valdor, que sa modeste récompense ne désignait pas à
l'attention des directeurs de théâtres subventionnés, entra sans tarder
au théâtre des Amusements dramatiques, à raison de 200 francs par
représentation (je veux dire qu'un banquier de ses amis versait à la
direction 6.800 francs par mois, car il faut tenir compte des matinées).

Agnès Durand était jolie, mais un peu boulotte et dépourvue de chic,
d'allure, de bagout: de plus, elle était ingénue au point de ne pas
avoir d'amant.

Clorinde de Valdor était assez laide, mais d'une maigreur tout à fait
élégante: elle avait, depuis deux ans déjà, petit hôtel et grosse
voiture.

Agnès fit ses débuts dans le répertoire classique: elle avait du talent,
mais personne ne s'en aperçut. La critique lui consacra quelques lignes
rapides, et M. Émile Fabre lui dit, entre deux portes:

--Travaillez, mademoiselle. Vous avez quelque chose!

Clorinde débuta dans une pièce intitulée: _La petite grue_. Elle jouait
le rôle de la petite grue. Au «un» elle était en pyjama, au «deux» en
combinaison, au «trois» en chemise. La presse fut, pour elle, d'autant
plus copieuse et laudative que Clorinde avait des protecteurs à la fois
nombreux, puissants et riches... Son portrait en costume de bain fut
publié par maints journaux et elle fut interviewée par une bonne
douzaine de reporters à lunettes d'écailles. Son directeur M. Bordenave,
la fit venir dans son cabinet et lui dit:

--Ton avenir est fait, ma petite, tu as quelqu'un!

* * *

Après ses débuts officiels Agnès Durand retomba dans le silence et
l'obscurité.

Pour elle, comme pour tant d'autres, le Théâtre-Français fut une sorte
d'administration où la faveur et l'ancienneté l'emportaient sur les
droits que devraient conférer le talent et la jeunesse.

Agnès ne joua que des rôles de troisième plan.

Et, pour son malheur, elle les joua avec une grande conscience.

Ses camarades disaient:

--Elle a du mérite.

Le directeur de la scène déclarait:

--Elle rend des services.

L'administrateur proférait:

--Elle a de l'étoffe.

Malheureusement, cette étoffe n'était que de la panne.

Personne ne parlait d'Agnès Durand qui, pour rentrer chez sa mère, rue
Rochechouart, prenait l'autobus ou le métro et qui, en fait de bijoux,
ne portait qu'un bracelet composé d'un poil d'éléphant avec fermoir en
doublé.

En revanche, Clorinde de Valdor obtenait de grands succès au théâtre et
à la ville.

Ses toilettes, sa ligne à la Rubinstein, sa voix pointue lui avaient
valu, tout de suite, la faveur d'un public évidemment très amateur
d'asperges à la vinaigrette.

Clorinde se fit peindre par Jean-Gabriel Domergue.

Aussi par Van Dongen.

Et Sem, à Deauville, la croqua.

On apprit que Clorinde avait été, pendant une nuit, la Pompadour du roi
d'Andalousie.

Pendant une semaine la favorite du shah de Golconde.

Pendant un mois, la maîtresse d'Archibald W. Wilcox, roi du talon en
caoutchouc.

Clorinde devait avoir toutes les chances: elle perdit, au Cambridge
Palace, un collier de perles de 800.000 francs.

Un jeune idiot se tua pour elle.

Son amant de cœur, Kid Negro, le boxeur sénégalais, fut vainqueur, par
knock out, de Battling Totor, l'espoir blanc.

Enfin, elle publia un volume de vers, intitulé _Moi, toute nue_,
d'ailleurs écrit par sa femme de chambre, ancienne avocate, et elle
obtint le prix Maxim's.

* * *

Agnès Durand continuait à travailler avec ardeur; pour reconnaître ses
efforts, le Comité du Théâtre-Français lui accorda une augmentation qui
portait ses appointements à 550 francs par mois, plus les feux, mais
moins la retenue réglementaire.

Clorinde de Valdor ne travaillait pas du tout, mais elle dépensait
80.000 francs par mois,--ce qui, à vrai dire, représente tout de même
une certaine activité.

Agnès jouait des bouts de rôles.

Clorinde était devenue une vedette.

Un jour, l'ingénue se permit d'aller voir l'administrateur du
Théâtre-Français pour lui dire, timidement:

--J'ai obtenu, jadis, un deuxième prix au Conservatoire... Je me suis
vouée âme et corps à la Maison de Molière. J'y donne, j'ose le dire,
l'exemple de l'assiduité et de la discipline. Mais on n'est pas artiste
si on n'est pas ambitieuse...

--Arrivez au fait, Mademoiselle.

--Eh bien, voici: je rêve de devenir sociétaire.

--Vous?

--Moi.

L'administrateur haussa les épaules, sourit et demanda:

--Que jouez-vous ici?

--Les ingénues.

--Je m'en serais douté.

Et il ajouta:

--Laissez-moi, mademoiselle... On m'annonce l'arrivée d'une personne que
je ne peux faire attendre.

Agnès sortit et reconnut dans l'antichambre Clorinde de Valdor, qui
était couverte de fourrures précieuses et de joyaux sans prix.

--Toi! dit l'une.

--Toi! dit l'autre.

--Que viens-tu faire ici? demanda l'ingénue.

--Signer mon engagement.

--Ah!

--Oui, et avec promesse de sociétariat dans un an. Tu comprends, dans ma
situation...

--Je comprends très bien et je te félicite.

--Merci, fit la grande artiste en lui tendant sa main lourde de bagues.

Agnès sortit, le cœur un peu gros. La limousine longue, basse et
luisante de la coquette stationnait devant la porte.

Et l'ingénue alla attendre son autobus, qui, d'ailleurs, passa complet.




Baudelairien et stendhalien


Je suis brouillé avec Ariel de Nevermore.

L'autre jour, au coin du boulevard et de la rue Vivienne,--je fréquente
encore ces endroits-là,--j'aperçois Ariel qui, le front pâle, la lèvre
plissée par un rictus satanique, se drapait, malgré une chaleur de 39°,
dans une ample cape doublée de satin rouge.

J'aime beaucoup Ariel de Nevermore, malgré son front pâle, son rictus
sarcastique et sa cape.

J'allai donc vers lui la main tendue, en disant:

--Comment, vous aussi, dans ce quartier de vils folliculaires et de
plats vaudevillistes?

En m'apercevant, Ariel recula d'un pas et, de pâle qu'il était, il
devint livide.

--Je ne vous connais plus, me dit-il d'une voix creuse. Un gouffre sans
fond nous sépare à jamais!

--Pas possible? Depuis quand? Et pourquoi?

Son regard étincelant me fouillait comme une épée flamboyante et je
voyais, sur sa cravate noire, une effrayante petite tête de mort en
ivoire ou, du moins, en celluloïd.

--Vous le demandez? fit Ariel avec une sorte de pitié où il y avait,
certes, pas mal de dégoût.

--Bien sûr, je vous le demande. Et même je vous requiers, au nom de
notre vieille amitié...

--Elle est morte!

--...de notre ancienne amitié, si vous préférez, de me fournir des
explications sur ce gouffre qui nous sépare. Qui l'a creusé?

--Vous!

--Moi?

--Oui, vous!

--Comment cela?

--Vous avez dit, et même imprimé dans une de vos gazettes, que vous vous
refusiez à considérer Baudelaire comme le plus grand poète français!

--Le fait est que...

--Il suffit. Adieu, monsieur!

* * *

Je suis brouillé aussi avec Marino de San-Stefani.

L'autre jour, dans le métro, je l'aperçus qui cherchait, comme moi, à
perforer la foule compacte amassée devant une rame déjà débordante. Il
était vêtu, comme à l'ordinaire, avec un chic extrêmement anglais, car
Marino habite Chantilly.

Étant parvenu à le joindre, je lui tendis une main que je venais
d'extraire, non sans peine, du magma humain où nous nous débattions.

Mais Marino fronça le sourcil et me dit, au moment même où la presse
nous collait l'un contre l'autre:

--Je ne vous connais plus... Nous sommes séparés par tous les espaces
interplanétaires!

--Que me dites-vous là? Que se passe-t-il? Keskignia?

Son regard froid et dur me traversait comme une aiguille de glace et je
voyais scintiller, sur sa cravate de tricot, une petite dague en or ou,
tout au moins, en titre Fix.

--Vous me le demandez? fit Marino avec une sorte de dédain où il y avait
peut-être, tout au fond, quelques gouttelettes de pitié.

--Bien sûr, je vous le demande. Et même, je vous requiers, au nom de
notre vieille amitié...

--Elle est morte!

--...de notre ancienne amitié, si vous préférez, de me dire pourquoi,
dans cette bousculade où nous sommes cependant si serrés, vous vous
prétendez séparé de moi par tous les espaces interplanétaires.

Nous étions parvenus à monter dans la voiture où la compressibilité
humaine atteignait les dernières limites.

--C'est vous qui l'avez voulu, répliqua Marino.

--Moi?

--Oui, vous!

--Comment cela?

--N'avez-vous pas écrit dans une de vos feuilles que vous n'aviez jamais
pu lire jusqu'au bout un roman de Stendhal?

--J'avoue que...

--Il suffit. Je descends à la prochaine. Adieu, monsieur!

* * *

Fort heureusement, ces brouilles littéraires ne durent pas.

Je serais désolé de ne plus voir Ariel de Nevermore que de l'autre bord
d'un gouffre sans fond, et d'être à jamais séparé de Marino de
San-Stefani par tous les espaces interplanétaires.

C'est moi, certes, qui y perdrais, car ce sont deux types vraiment
rigolos.

Ariel de Nevermore, baudelairien, s'appelle, de son vrai nom, Gustave
Boudebrie et son amour de Baudelaire est une forme de son naïf
cabotinage de poète à cape doublée de rouge et à épingle de cravate en
forme de tête de mort.

Ariel de Nevermore est un brave type tombé dans la «littératuture» la
plus puérilement prétentieuse... Il se croit un cerveau de première zone
et s'imagine qu'il se classe dans l'élite intellectuelle en plaçant
Baudelaire au-dessus de tout et de tous.

A-t-il vraiment lu Baudelaire? C'est peu probable... Il est de ces
moutons de Panurge qui croient être de l'avant-garde et qui suivent, de
ces originaux qui se fabriquent en série et se débitent à la grosse.

Ariel de Nevermore n'est «compliqué», «satanique» que dans ses allures,
son regard, ses propos, son costume. En réalité, il vit de ses rentes
bien loin du pays de bohème et sa maîtresse n'est pas «une goule aux
yeux pers», mais une bonne fille un peu boulotte, qui lui préfère, à
l'occasion, des gaillards vigoureux et simples. Pauvre Ariel de
Nevermore! Il n'a même pas cette espèce de «supériorité intellectuelle»
qui pourrait le conduire à la folie ou au suicide: il n'appartient pas à
cette variété si admirée des «maudits».

Il n'est pas maudit du tout,--malgré son front pâle, son rictus
diabolique et sa cape...

Ariel de Nevermore est, comme tant d'autres, un faux baudelairien, un
baudelairien qui boit de l'eau de Vichy, fait l'amour à la papa et prend
du ventre.

Et son rêve, c'est de porter sur sa cape doublée d'écarlate un modeste
ruban d'officier d'Académie.

* * *

Quant à Marino de San-Stefani, le stendhalien intransigeant, il provient
aussi du magasin des Cent Mille Snobs.

Sa sthendhalomanie est une élégance de confection qui s'ajoute à celle
de son veston cintré, de son pantalon retroussé, de ses guêtres
blanches...

Il croit qu'on n'est rien quand on n'est pas stendhalien. Il est fier
des colonies de stendhalocoques qui ont envahi sa cervelle.

Marino s'exclame d'un air extasié:

--Ah! j'adore la _Chartreuse_!...

--Verte ou jaune? lui demande quelque profane.

--Non, _la Chartreuse de Parme_.

--Je préfère celle de Tarragone...

Marino s'éloigne avec dégoût de ce Béotien... Il revient d'ailleurs de
Grenoble où il a compulsé quelques manuscrits de son grand homme: il a
ses poches pleines de revues où des compilateurs forcenés publient mille
détails inédits sur les maîtresses, les domiciles, les chaussettes de
Stendhal; il court après une édition rare de la _Physiologie de l'Amour_
et croit avoir découvert une variante des trois dernières lignes du
deuxième chapitre dans _le Rouge et le Noir_.

À vrai dire, Marino parade tout autant qu'Ariel.

L'un crie:

--Vive Baudelaire!

L'autre vocifère:

--Vive Stendhal!

Mais quand on les connaît bien, eux et leurs pareils, on a envie de leur
lancer en pleine figure, par esprit de réaction contre leur
insupportable cabotinage:

--Moi, je donne tout Baudelaire et tout Stendhal pour n'importe lequel
des romans de Paul de Kock.

Même--et surtout--quand on n'a rien lu de Paul de Kock.




Deux monologues


I

INCOMPRIS

     _Long et maigre, le visage ravagé, la lèvre amère, le cheveu en
     révolte, il entre en scène lentement, drapé dans sa cape doublée
     d'écarlate. Il promène sur le public un long et sombre regard,
     ricane sataniquement, puis, d'une voix creuse:_

Je suis incompris!

Oui, oui, Athanaël Beaupoil, l'auteur de _la Maîtresse hélicoïdale_, des
_Voluptés_ saugrenues et des _Sonnets pour le Peuple_, moi, je suis
incompris!

Car vous ne comprenez pas! Ce que j'écris vous échappe... et vous ne
courez pas après!

Les titres de mes œuvres, de mes chefs-d'œuvre, ne vous disent rien. Mon
nom même vous est inconnu.

Est-il ici une personne, une seule, qui ait jamais entendu parler
d'Athanaël Beaupoil? Si cette personne existe, qu'elle se lève.

(_Il attend un instant._)

Personne! Je m'en doutais... Athanaël Beaupoil est inconnu.

(_Il se redresse avec orgueil._)

Magnifiquement, incomparablement inconnu. (_Avec force._) J'en suis
fier!... Car cette incompréhension qui m'entoure, cette obscurité qui
m'enveloppe, sont les preuves mêmes de mon talent, que dis-je, de mon
génie! Vous croyez que je vous en veux, tas de Béotiens, parce que vous
ne prononcez jamais mon nom avec admiration, parce que vous ne vous êtes
jamais précipités chez les libraires pour acheter les _Sonnets pour le
Peuple_, les _Voluptés saugrenues_ ou _la Maîtresse hélicoïdale_? Eh
bien, pas du tout, je vous remercie... Je vous sais gré de votre
incompréhension qui me flatte, de votre dédain qui m'honore.

(_Il se promène de long en large._)

Croyez-vous donc que je voudrais être un de ces auteurs qui se
prostituent au public? À d'autres! J'écris pour l'élite, et même pour
l'élite des élites, puisque je n'écris que pour moi! Publicité, je
repousserais tes propositions honteuses... si tu m'en faisais! Succès,
je te tournerais le dos si tu t'offrais à moi! Non, Athanaël Beaupoil
n'est pas à vendre... Et il ne se vend pas! Il ne se vend pas du tout!
Ainsi dans cette foule vulgaire et stupide, je vais mon chemin, dans un
splendide isolement. Je sais que j'ai du génie et cela me suffit. C'est
une si belle, si consolante certitude! Je rencontre parfois de ces
pauvres gens qui sont tombés dans la popularité, de ces infortunés à qui
sourit la Fortune, de ces ratés qui connaissent les baisers répugnants
de la Gloire... Je les plains! D'abord, ils n'ont aucune espèce de
talent: quand on a du succès, on n'a pas de talent! Et puis, je me dis
que la Postérité les rejettera dans le Néant. Oui, qui parlera d'eux
dans cent ans? Ils sont voués à l'oubli... Tandis que moi, MOI, j'aurai
ma revanche!...

(_Il s'arrête et prend une pose sculpturale._)

J'aurai ma statue, mes statues, à tous les carrefours. Tout le monde
lira les _Voluptés saugrenues_, les _Sonnets pour le Peuple_ et _la
Maîtresse hélicoïdale_, tout le monde prononcera avec respect et amour
le nom glorieux d'Athanaël Beaupoil!

(_Ironique et hautain._)

Vous en doutez? Pauvres gens! Vous me faites de la peine... Mais, au
fait, vous n'existez pas, et vous n'existerez jamais! Vous n'êtes pas de
l'élite, de cette élite intellectuelle dont je suis, MOI qui vous parle,
le représentant le plus autorisé, puisque je suis l'écrivain le moins
lu, le plus incompris! Ah! vous voudriez bien en être, n'est-ce pas, de
l'élite?

(_Un silence._)

Allons, avouez-le! Qui est-ce qui veut être de l'élite intellectuelle?

(_Nouveau silence._)

Je demande une personne à droite ou à gauche... Qu'elle se lève et je
m'engage à la faire admettre immédiatement dans l'élite. Voyons, une
personne de bonne volonté!

(_Un monsieur se lève, timidement._)

Vous voulez appartenir à l'élite, monsieur?

(_Acquiescement timide du monsieur._)

C'est très facile. Achetez-moi ces trois volumes, les _Sonnets pour le
peuple_, les _Voluptés saugrenues_ et _la Maîtresse hélicoïdale_...
Quinze francs les trois.

(_Le monsieur se rassied, découragé._)

Douze francs! Dix francs! Cent sous... Et avec une dédicace sur chaque
exemplaire. Vous refusez? Malheureux! Vous n'êtes donc qu'un bourgeois,
un illettré, un primaire?... Qui sait, un journaliste? Au fait, j'aime
autant que mes chefs-d'œuvre ne soient pas profanés. Je les garde...
Vous n'entrerez pas dans le Temple, ni vous, ni vos pareils. Adieu!

(_Il sort, puis rentre en scène._)

Incompris! Je suis incompris! Vous ne m'applaudissez pas, mais cela
m'est égal, je serai acclamé par la postérité!

(_Il sort définitivement d'un air digne._)


II

L'AUTEUR A SUCCÈS

     _Gros et gras, la figure épanouie, la lèvre souriante, le cheveu
     luisant, il entre en scène d'un pas précipité. Il porte un complet
     dernier cri, avec un large ruban rouge à la boutonnière, et tout,
     chez lui, respire le contentement de soi. Il parle d'une voix
     autoritaire._

Oui, c'est moi, MOI!

Voyons, vous me connaissez?... Ernest Pingoin, l'auteur de _la Belle
Gosse_, de _Petit passionné_ et du _Cocu par persuasion_! Tout le monde
me connaît... Ma popularité égale celle de Charlot et de Mistinguett.
Comme lui et comme elle, j'ai mon portrait affiché partout. On ne voit
que moi au cinéma, on m'interviewe sur le nouvel uniforme des aviateurs,
sur l'inflation monétaire, sur la crise des bonnes et même sur les
questions qui touchent à la littérature.

Mon nom est sur toutes les lèvres, à la sixième page de tous les
journaux: on l'a même inscrit dans le ciel, avec un avion en guise de
stylographe.

Ernest Pingoin, le voici!

Regardez-le, de face, de profil, de trois quarts, de dos... Pour arriver
dans la carrière littéraire, il faut parfois tendre le dos: on est
toujours certain de recevoir quelque chose, soit d'un ami, soit d'un
ennemi.

Messieurs et dames, admirez le grand auteur, le champion du succès, le
recordman de la vente.

Mon dernier roman, les _Confidences d'un bidet_, est un triomphe: deux
cent mille exemplaires vendus, et il a paru hier.

Que dis-je? Deux cent dix mille... Depuis que je suis ici, les libraires
en ont bien vendu dix mille de plus.

Mis bout à bout, tous les exemplaires de mes prodigieux romans
formeraient une ligne ininterrompue d'ici Marseille. Depuis que nous
causons, ça se serait même allongé jusqu'à Aubagne. Empilés les uns sur
les autres, ils dépasseraient le sommet du Gaurisankar! Leur poids total
s'élève à 4.844 tonnes... Vous voyez, mon œuvre a du poids!

Je gagne des sommes fantastiques. Chaque mot que j'écris me rapporte 67
fr. 45.

Une virgule m'est payée 20 francs.

Je ne lâche pas une simple ligne de points à moins de 450 francs.

Et il y a encore des gens qui oseront soutenir que je n'ai pas de
talent!

Si je n'avais pas de talent, est-ce que je serais célèbre?

Est-ce que je recevrais cinquante lettres d'amour chaque matin et
chaque soir, sans parler de la distribution de midi?

Est-ce que je gagnerais toute cette galette-là?

(_Un silence_.)

On m'admire ou on m'envie, ce qui est encore une façon de m'admirer.

La foule m'admire,--n'est-ce pas, foule?--et l'élite m'envie.

L'élite? Est-ce que ça existe? En tout cas, je m'assieds dessus... Ou
bien je l'écrase sous les roues de ma limousine de 40 chevaux. Entre
nous, j'aime mieux 40 chevaux que Pégase... Ça va plus vite, sinon plus
haut.

(_On lui apporte un pneumatique_.)

Les _Confidences d'un bidet_ sont à leurs 250.000... Ou plutôt 260.000,
car ce pneumatique a été mis à la poste il y a une heure.

Et cela augmente encore, cela augmente toujours!... 261.000...,
262.000..., 263.000... Ce soir, nous serons au million. Le premier
million... Un million..., deux millions..., trois millions...

(_Un coup de sifflet dans la salle_.)

Hein! quoi? Il y a un critique ici? Un confrère? Tous jaloux, tous
furieux! Crapauds! Mais cela m'est égal... Je suis célèbre, je gagne de
l'argent, je suis décoré et je serai de l'Académie française!

(_L'auteur incompris lui lance, dans la coulisse_:
«_Oui, mais moi j'aurai la postérité_!»)

La postérité? Je m'en fous!...

(_L'auteur à succès sort à grands pas pour
aller toucher un chèque_.)




Le ministère des lettres

     _Des écrivains réclament la création d'un ministère des Lettres,
     qui n'aurait cependant rien de commun avec celui des Postes._


Le ministère des Lettres avait donc été créé à la suite d'une ardente
campagne menée par divers écrivains d'un étatisme intransigeant.

Il fut d'abord question de mettre à sa tête M. Mandel, le plus
«normalien» de nos députés. Mais aussitôt des protestations violentes
s'élevèrent dans les clans, chapelles et cénacles de gauche.

--Ah! non, pas Mandel!... Vous voulez donc livrer la littérature à la
réaction?

Le président du Conseil chercha, parmi les «vrais républicains» du
Parlement, un littérateur suffisamment prestigieux: il ne trouva que M.
Ferdinand Buisson.

Mais aussitôt des protestations violentes s'élevèrent dans les clans,
chapelles et cénacles de droite.

--Ah! non, pas Ferdinand Buisson!... C'est ridicule!

--Après tout, dit le président du Conseil, le culte des compétences est
une superstition... Les généraux ont toujours échoué au ministère de la
Guerre et les navires de l'État n'ont jamais si bien navigué que
lorsqu'ils étaient placés sous le commandement suprême d'un avocat. Je
vais coller au ministère des Lettres un type qui n'a jamais fait de
littérature...

Et c'est ainsi que M. Lépicier, marchand de bois et député, fut chargé
de régenter les Lettres françaises. Il prit possession d'un magnifique
palais de la Rive gauche,--la plus littéraire des rives de la Seine,--et
lorsqu'il se trouva dans son cabinet, devant un bureau Colbert, au
milieu de tapisseries des Gobelins, il ne put s'empêcher de dire:

--La littérature a du bon... Et il n'y a que les ratés qui prétendent le
contraire!

Le nouveau ministère comportait un nombreux personnel dispersé dans les
divers bureaux d'une organisation très complète.

Tous les services étaient répartis dans deux grandes directions:

    PREMIÈRE DIRECTION GÉNÉRALE: PROSE
    DEUXIÈME DIRECTION GÉNÉRALE: POESIE

Le première se décomposait en:

    _Première section_: Imagination.
    _Deuxième section_: Histoire, Critique et Documents.

Les bureaux de l'Imagination étaient ceux du Roman (un sous-chef
s'occupait du roman psychologique, un autre du roman d'aventures), du
Théâtre, de la Chronique, de l'Humour, etc. Les bureaux de l'Histoire
anecdotique, de l'Histoire philosophique, de l'Actualité rétrospective,
etc.. relevaient de la deuxième section.

Pour la Poésie, deux sections aussi:

    Poésie classique.
    Poésie moderne.

Il y avait le bureau des Sonnets, le bureau des Acrostiches, le bureau
de la Poésie patriotique, le bureau de la Chanson, le bureau du Vers
libre, voire le bureau de la Poésie Dada.

Bref, tout était parfaitement réglé. Et quand un homme de lettres se
présentait au ministère pour solliciter une commande, une sinécure, une
subvention ou une décoration (parfois les quatre choses ensemble) le
concierge lui demandait:

--Prosateur ou poète?

--Romancier...

--Quel genre?

--Gai.

--Traversez la cour, prenez l'escalier B, montez trois étages, enfilez
le corridor S et frappez à la porte 27... Vous y trouverez le service
des romans gais!

* * *

M. Lépicier ne tarda pas à s'apercevoir que le ministère des Lettres
n'était nullement l'Arcadie rêvée... Ses collègues lui avaient cependant
dit et répété:

--Veinard! Vous l'avez, le filon! Vous êtes le plus heureux de nous
tous... Songez donc! Si vous aviez, par exemple, les Finances!

Mais M. Lépicier n'avait pas besoin de faire une longue expérience pour
pouvoir leur répondre:

--Si vous étiez à ma place, vous ne rigoleriez pas du tout! Mon
ministère est le pire de tous...

Et M. Lépicier n'exagérait pas.

En effet, du matin au soir, ses bureaux, son antichambre et son cabinet
étaient envahis par une horde de gendelettres, tous plus exigeants,
plus nerveux les uns que les autres. Les uns demandaient ceci, les
autres cela,--et toujours sur un ton surélevé:

--Nous sommes ici chez nous, déclaraient-ils, ce n'est pas trop tôt!

Tous voulaient être décorés de la Légion d'honneur, et quand ils
l'étaient, ils réclamaient la rosette, la cravate, le grand cordon...
Tous voulaient être nommés conservateurs de quelque chose et même de
rien du tout. Il y en avait qui vociféraient dans les couloirs:

--Et dire que je ne suis pas de l'Académie française alors que Machin en
est! Le ministre ne peut donc pas réorganiser l'Institut? En voilà une
moule!

M. Lépicier recevait, nuit et jour, des aigris, des mécontents, des
révoltés.

Tous lui disaient:

--Monsieur le ministre, je suis une victime... Mais vous allez me rendre
justice, car vous, vous savez distinguer les gens de talent!

M. Lépicier devait faire semblant de les connaître et de les admirer,
sous peine de se faire autant d'ennemis. Et Dieu sait s'il en avait déjà
dans le monde littéraire!

Mais la phrase qu'il entendait le plus souvent était celle-ci:

--Ce type-là n'a aucune espèce de talent!

Les littérateurs ont, en effet, cette opinion-là dans le sang... Pour un
homme de lettres conscient et organisé, il n'y a, au monde, qu'un
écrivain de talent,--c'est lui.

M. Lépicier avait cru bien faire, au début, en proférant de temps en
temps:

--Le grand Victor Hugo... quel homme!

Ou bien:

--Je relis, chaque soir, avant de m'endormir, une page de Michelet!

M. le ministre se vantait, car il ne lisait, en réalité, que _le Temps_
et le journal de sa sous-préfecture.

Mais bientôt, il comprit que ces déclarations le compromettaient
gravement. Des polémistes lui reprochèrent d'admirer Victor Hugo, ce
vieux pompier; d'autres l'accusèrent de stendhalomanie qualifiée... Ses
opinions ondoyantes et diverses sur Balzac, Mallarmé, Lamartine,
Cocteau, Montépin, Claudel, France, Valéry, les ex-frères Fischer, etc.,
lui valurent maintes invectives ou railleries pareillement déplaisantes.

Si bien que M. Lépicier n'osa plus vanter que La Fontaine... Et encore,
il se trouva des dadaïstes pour lui reprocher ce goût bizarre.

Le pire, c'est que l'infortuné ministre se trouvait aux prises avec des
femmes de lettres... Elles prenaient d'assaut son cabinet et il
n'arrivait pas toujours à s'abriter derrière son bureau Colbert.

Ah! les terribles poétesses, les effrayantes romancières!...

M. Lépicier s'était cependant dit, en devenant ministre:

--Je vais faire la connaissance de petites femmes charmantes... et très
vicieuses, si j'en juge par leurs écrits!

Mais quelle déception! Rarement une jolie jambe dans ces bas bleus et
guère de beaux yeux sous ces lorgnons... Toutes ces dames voulaient être
décorées et prétendaient user de leurs charmes pour séduire le ministre.
Malheureux Lépicier! Et, le soir, Mme Lépicier, affreusement
jalouse, lui disait:

--Ah! tu ne leur résistes guère, j'en suis sûre, à ces sirènes de la
littérature!...

* * *

Cependant, le ministère des Lettres devenait une manière de champ clos
où se heurtaient les ambitions, les rancunes, les appétits, les haines
des diverses écoles...

Dans les escaliers, les corridors, les antichambres, les bureaux, des
poètes, des prosateurs, des «jeunes», des «vieux», des «avancés», des
«traditionalistes», échangeaient des injures, puis des coups... Des
bandes armées se livraient bataille aux cris mille fois répétées de:

--Vive André Gide!

Ou:

--Vive Pierre Benoît!

Cela devait mal finir... Un beau jour, tout fut saccagé dans le
ministère et le feu détruisit le palais où Marianne, bonne fille,
hospitalisait les Muses.

M. Lépicier ne se sauva qu'à grand'peine. Il donna, le soir même, sa
démission, et le gouvernement, dans sa sagesse, décida que le ministère
des Lettres avait vécu.




Le plus jeune poète du monde

     _Un poète âgé de douze ans va publier un recueil de vers sous ce
     titre néronien:_ Le Monocle d'émeraude.

     (COURRIERS LITTÉRAIRES)


Le siècle avait dix ans lorsque naquit, rue des Épinettes, celui qui
devait être le plus jeune poète du monde.

En le tirant de l'obscurité, la sage femme avait dit:

--Voilà un gaillard bien pressé d'arriver! Il ne perd pas son temps en
route...

Cyprien Baliveau se montra, en effet, d'une étonnante précocité. Il
n'avait pas atteint l'âge cependant bien tendre d'un an lorsqu'il donna
les premiers signes de son génie en articulant ces vers auxquels ne
manquent ni la cadence ni la rime et qui ont bien autant de sens que
maints chefs-d'œuvre de l'école poétique moderne:

_Meu... meu... Meu... meu... Bo... bo... bo... bo,
Lo... lo... Lo... lo... Lo... lo... Lolo!..._

Un ami de la famille qui avait entendu cette improvisation s'écria:

--Madame Baliveau, votre fils à déjà du talent!

--Comment cela?

--Il fait des vers!

La pauvre Mme Baliveau parut vivement émue et répondit:

--Je ne m'en étais pas aperçue... Je vais lui administrer bien vite un
vermifuge!

--Gardez-vous-en bien, madame! Quelque chose me dit que les vers de
votre fils feront sa gloire, la vôtre et celle de sa patrie!

À deux ans, le petit Cyprien rompit définitivement avec la prose: il
parlait naturellement, sans le moindre effort, le langage des Dieux.

Doué d'une intelligence prodigieuse, le moutard sublime récita devant
son père le poème qu'il avait écrit de sa main avec une plume d'aigle
sur une feuille de papier simili-japon:

_Papa, papa, papa, papa,
   pa, pe, pi, po, pu,
Papa, papa, coco, cocu!_

M. Baliveau, un peu éberlué, se récria:

--Comment tu me traites de cocu? Tu as de ces licences poétiques!...

Mais Mme Baliveau et l'ami de la famille expliquèrent avec volubilité
à l'heureux père que la rime avait d'implacables exigences.

Et Cyprien reçut un bâton de sucre d'orge,--son premier prix littéraire!

* * *

À cinq ans, le plus jeune poète du monde obtint une des couronnes mises
au concours par l'_Orphée de Bourg-la-Reine_, publication qui ouvrait
ses colonnes aux débutants disposés à prendre un certain nombre
d'abonnements de propagande.

Cyprien Baliveau célébrait, en vers classiques, les seins de celle qui
avait été sa nourrice; il révélait ainsi sa vocation de chantre de la
femme.

Voici le début de ce poème intitulé: _Entre deux seins_.

  Je chante les seins blancs, ronds, fermes et si doux
  Que j'ai sucés cent fois d'une bouche innocente,
  Caressés mille fois d'une main hésitante.
  Mais je ne verrai plus les seins de ma nounou!

  Je suis trop grand pour eux. Hélas! il faut attendre
  Avant de retrouver d'autres seins plus menus
  Que je saurai baiser d'une lèvre plus tendre
  Et caresser avec des doigts moins ingénus.

  Mais je suis trop petit pour ceux-là. C'est dommage!
  Au banquet de la vie, encore petit garçon,
  Pendant dix ans au moins, je devrai rester sage,
  Et, déjà, je pressens que ce sera bien long!

Cela continuait pendant onze pages et cela se terminait par ces
alexandrins magnifiques:

    Allant ainsi, vainqueur, de caresse en caresse,
    Des seins de ma nourrice aux seins de ma maîtresse!

À la suite de cette publication, le jeune Cyprien reçut de Mme
Argentel un pneumatique ainsi conçu:

«Mon cher grand petit poète,

«Venez prendre le thé au milieu de vos admirateurs et admiratrices. Si,
comme l'amour, le thé vous est encore défendu, je vous ferai faire du
chocolat. Et il y aura des gâteaux préparés avec le miel des abeilles de
l'Hymette.

«Vous avez le signe étoilé sur le front, et je salue en vous le
génie-enfant.

«ARGENTEL.»

«P.-S.--Cette invitation est valable pour toutes les réceptions
littéraires de l'année.»

Cyprien Baliveau fut conduit rue de l'Été et reçu le mieux du monde par
l'amphitryonne du Parnasse.

--Les poètes, lui dit-elle, sont tous à mes genoux... Vous, vous serez
dessus!

En effet, elle prit l'enfant des Muses sur son giron en ajoutant:

--Souvenez-vous que vous êtes le premier poète à qui j'ai accordé cette
suprême consécration!

Cyprien fut le grand homme de la journée. Mais pareil succès devait lui
valoir des ennemis. Dans les coins, tout en dévorant les derniers
gâteaux secs, les autres bardes échangèrent ces appréciations sur
l'auteur d'_Entre deux seins_:

--Aucun talent!

--Idiot! Stupide! Ridicule!

--Plus mauvais encore que du Victor Hugo!

--Et vous avez remarqué? Il a mangé tous les éclairs... Ces jeunes sont
décidément féroces!

* * *

À sept ans, Cyprien Baliveau donna une plaquette poétique sous ce titre:
_Toutes les femmes._ C'était une espèce d'encyclopédie amoureuse en
trente-deux sonnets.

--Où a-t-il appris tout ça? se demandaient les admiratrices de
l'étonnant galopin.

Ce à quoi Mme Baliveau répondait fièrement:

--N'est-ce pas qu'il a de l'imagination? Il tient de son père...

À huit ans, le plus jeune poète du monde publiait _les Voluptés
infernales_. C'était à la fois très osé et très naïf. Le succès fut
grand. Et l'auteur en culottes courtes obtint le prix littéraire fondé
par son propre éditeur: ce succès ne surprit donc personne.

L'année suivante, nouveau chef-d'œuvre: _Baisers partout._ Cyprien fut
présenté à Mme de Noailles qui le félicita et à M. Émile Fabre qui
lui dit:

--Apportez-moi une pièce au Théâtre-Français... Je n'ai pas de chance
avec les auteurs nouveaux, mais c'est sans doute parce que je ne les
prends pas assez jeunes... Avec vous, j'aurai peut-être plus de chance!

Cyprien répliqua:

--J'ai une pièce en train, une pièce où je dis son fait à la Société!

Cette pièce en cinq actes et en vers, intitulée _Mort aux bourgeois!_
fut jouée sur notre première scène dramatique avec un vif succès
cependant tempéré par des sifflets, des huées et des vociférations. M.
Antoine affirma que Cyprien Baliveau était à la tête de sa génération et
que les vieux auteurs dramatiques, de Brieux à Sarment, n'avaient qu'à
bien se tenir...

Mais Cyprien Baliveau devait connaître les cruels effets de la glorieuse
incertitude des lettres.

Son dernier recueil poétique, _Sapho s'étire_, a été sévèrement
critiqué... Et sa pièce _la Fin de tout_, jouée au théâtre des
Champs-Elysées, a sombré au milieu des sarcasmes.

À douze ans, le plus jeune poète du monde peut s'attendre à être rangé
bientôt parmi les pompiers: il date!

Du reste, il a cessé d'être le plus jeune poète du monde, car on annonce
qu'un enfant de trois ans va publier un recueil de vers dada intitulé
_la Muse de Bébé_ et termine un drame social qui s'appellera _le
Chambardement_.

Il va sans dire que cette pièce révolutionnaire sera jouée au
Théâtre-Français.




La vie en noir


--Soyons nègres!...

Le monsieur qui m'adressait, très impératif, cette invitation assez
embarrassante, n'était, d'ailleurs, pas nègre du tout: très blond,
presque albinos, les yeux bleu clair, les lèvres minces et le teint
transparent, il ressemblait, certes, beaucoup plus à Footitt qu'à
Chocolat.

--Soyons nègres, reprit cet inquiétant personnage avec plus de force
encore, parce que ce n'est plus du nord que nous vient la lumière, c'est
du midi et même de l'Afrique centrale. Connaissez-vous M'Rakoko?

--Pas le moins du monde.

--C'est le plus grand poète des temps passés, présents et même futurs.

--Peut-être, répondis-je, mais je n'entends pas le congolais! Et puis,
qu'est-ce que vous voulez, je crois que nos poètes français Victor Hugo,
Lamartine...

--Ça n'existe pas! Il n'y a qu'une poésie et c'est la poésie nègre. De
même, il n'y a qu'une peinture et qu'une sculpture: c'est la peinture et
la sculpture nègres. Ah! les arabesques de M'lépatafou! Ah! les fétiches
de Bouyé-Bouya! Voilà de l'art! Quelle originalité, quelle puissance! Et
dire que nous en sommes encore à admirer Rodin, Degas et Picasso! C'est
attristant, ma parole...

Mon interlocuteur me lança, d'un air méprisant:

--Vous n'avez pas l'air très initié...

--Ma foi...

--Eh bien, sachez que l'avenir est, en littérature et en art, à ce qui
est nègre... Nous remontons aux vraies sources de la beauté!

--Ce sont les mêmes que celles du Nil?

--Ne plaisantez pas, Béotien! Du reste, vous allez assister à un
mouvement extraordinaire, irrésistible... Une campagne formidable
s'organise pour élever les Parisiens jusqu'à la compréhension de
l'esthétique congolaise. Il y aura des expositions d'art nègre, des
représentations de pièces nègres...

--Oui, des drames noirs!

--...des concerts de musique nègre.

--Nous avons déjà les _jazz-band_!

--Vos sarcasmes faciles n'empêcheront rien. L'art nègre est en route et
rien ne l'arrêtera! Vous verrez, vous verrez...

Et comme je haussais les épaules, le prophète ajouta:

--Nous remplacerons la Vénus de Milo par la Vénus hottentote... En
vérité, je vous le dis, soyons nègres!

* * *

Il y avait, en 1919, toute une école d'artistes, d'écrivains, de
critiques renforcés par des gens du monde, qui ne plaçait plus la
capitale des arts en Grèce, en Italie ou en France... Ces novateurs
avaient même renoncé à Munich... Leur Athènes était située dans la
grande forêt équatoriale: le temple de Minerve devait être
définitivement démoli... C'est dans la hutte du dieu Glonoui-Mpé qu'il
fallait aller s'initier aux mystères de la Forme, du Rythme, de
l'Harmonie. Nous avions assez admiré les colonnes du Parthénon: l'heure
était venue de méditer au pied des cocotiers!

En 1919, la campagne en faveur de l'art nègre a commencé par une
exposition... J'y suis allé et, tout de suite, j'ai été conquis.
Évidemment, ces Botocudos sont des maîtres! J'ai vu là des fétiches
bariolés qui, certainement, valent bien les marbres de l'antiquité...
Quelle admirable simplicité, quelle synthèse, quel sens des volumes dans
ces effigies de dieux adorés sur les bords du Nyanza! Les yeux étaient
représentés par des têtes de clous, entourées de cercles blancs et
rouges; le nez avait la forme gracieuse et pure d'un pied de table
rustique; la bouche était adorablement fendue d'une oreille à l'autre...
Quel Michel-Ange lui donna cette expression à la fois terrible et
joviale? Cela nous changeait, je vous assure, du fade sourire de la
Joconde.

Et que dire de ces noix de coco si ingénieusement décorées d'arabesques
multicolores, de ces vases d'argile qui ne devaient rien, Dieu merci! à
la manufacture de Sèvres! Celle-ci devrait bien s'inspirer un peu des
potiers africains... Son fameux «bleu» n'est rien à côté de celui des
céramistes bambaras!

Converti à l'esthétique nouvelle, je pris part, dès 1919, à toutes les
manifestations nègres de Paris. J'assistai à la soirée nègre organisée
au Théâtre des Champs-Elysées: la bamboula finale m'enthousiasma et je
partageai l'avis de mon voisin, critique d'art des plus écoutés, qui me
dit:

--Le corps de ballet de l'Opéra sera nègre ou ne sera plus!...

La négromanie se répandit à Paris avec une rapidité extraordinaire...
Beaucoup de Parisiens et de Parisiennes suivaient, sans s'en douter,
l'irrésistible mouvement. Certes, ils ne devenaient pas des Botocudos
intégraux, mais ils formaient d'importantes concessions à la doctrine
nouvelle.

Certaines pièces représentées sur des «théâtres d'art» rappelaient
incontestablement les chefs d'œuvre de Soun-Ralétoto, le Shakespeare des
bords du Zambèze. L'Odéon lui-même n'hésita pas à devenir certains
après-midi, une sorte de deuxième Théâtre-Nègre,--le premier étant
situé, comme chacun sait à Pfou-N'sénoni, capitale littéraire au pays
des M'pépé.

Les jazz-band, musique nègre-américaine, firent retentir dans tout Paris
leurs tintamarres captivants... Les Parisiens écoutaient avec volupté
les accords produits par le choc rythmé des tisonniers sur des
couvercles de marmite et quand les virtuoses, dans leur délire sacré,
poussaient des cris aigus à la manière des sauvages de l'Afrique
Centrale, les citoyens de la Ville-Lumière s'exclamaient:

--C'est délicieux... La voilà, la vraie musique moderne!...

On vit aussi en cette année 1919, nombre d'élégantes adopter une mode
assez équatoriale: elles s'habillèrent de plus en plus légèrement et
parurent en public, la gorge, les bras, et les mollets nus,--jusqu'à
l'aine.

Beaucoup se couvrirent le visage d'une épaisse couche de poudre couleur
ocre...

--Soyons nègres! avait dit l'apôtre de l'esthétique congolaise.

Les Parisiennes donnaient l'exemple...

* * *

En 1920, le genre nègre triompha.

Le grand poète M'Rakoko, vint à Paris, où il fut reçu avec enthousiasme.
Les Salons les plus fermés s'ouvrirent pour lui... Très sommairement
vêtu--le noir est toujours habillé--il fréquenta les five o'clock
littéraires; chez Mme Aurel, son succès comme conférencier fut
d'autant plus vif que personne ne put saisir un mot de ce qu'il disait
en roulant des yeux effroyables. Quand Mme Aurel lui présenta les
petits gâteaux traditionnels, M'Rakoko fit un geste dégoûté et,
désignant les belles épaules de sa poétique hôtesse, il se fit, cette
fois, parfaitement comprendre: le, «cher nègre» préférait goûter à ce
qu'il montrait du doigt...

--Chez nous, remarqua un jeune fils d'Apollon, les poètes se dévorent
aussi entre eux, mais c'est d'une façon encore toute métaphorique!...

Les peintres et sculpteurs nègres furent invités à exposer au Salon. Ce
fut un grand succès d'art et d'argent. Le public se bousculait devant
les chefs-d'œuvre de ces maîtres, qui n'avaient fichtre pas appris leur
métier rue Bonaparte et n'avaient rien de commun avec les pontifes de
l'Institut.

Le fameux M'lépatafou, portraitiste attitré des mondaines de la Nigeria
fut prié par plusieurs jolies Parisiennes de peindre leur effigie en
costume africain. Il choisit Mlle Zizi des Enclos, de la
Comédie-Française, et la croqua: on n'en a, d'ailleurs, retrouvé que
quelques vertèbres.

La musique était tout à fait dans la note: l'orchestre de l'Opéra,
transformé en jazz-band, tapait à tour de bras sur les casseroles et les
bouteilles vides de l'art moderne. Les ballerines officielles, qui
avaient définitivement renoncé au tutu et aux pointes, paraissaient en
pagne devant les abonnés et dansaient des ballets extrêmement nègres.

La poudre ocre était remplacée par la poudre brune: toutes les femmes à
la mode semblaient avoir été trempées dans un bain de chocolat. Leur
costume, de plus en plus échancré en haut, de plus en plus écourté en
bas, rappelait aux explorateurs les élégances des mondaines de
l'Ouganda. Le couturier Poiret lança de délicieux petits pagnes, qui
coûtaient, d'ailleurs, un prix fou.

Les maîtresses de maison qui tenaient à être dans le mouvement,
donnèrent des «soirées nègres»: les salons étaient meublés et décorés à
la manière des cabanes du centre africain et les invités, entièrement
passés à la poudre d'ivoire calciné, écoutaient les virtuoses du
tam-tam...

Le romancier mondain, le vieux général, le monsieur qui raconte des
histoires si drôles, l'académicien solennel, tous ces figurants
classiques du dîner en ville avaient été remplacés par des nègres qui,
venus directement des bords de l'Oubanghi, régnaient sans conteste sur
les bords de la Seine. Ces dîners étaient combinés et servis à la
manière africaine: des mets étranges, d'un goût douteux, étaient servis
dans des récipients grossiers et arrosés de boissons inqualifiables.
Mais ces horreurs paraissaient délectables, et victime comme tant
d'autres d'un snobisme tyrannique, je repoussais notre bon vieux vin de
France, pour réclamer du lait fermenté,--que je déclarais exquis!...

Naturellement, ces soirées nègres se terminaient par une bamboula
générale où chacun et chacune se tortillaient en poussant des clameurs
sauvages.

Et des invités moroses, de ces mollusques qui restent figés dans un
traditionnalisme intransigeant, déclaraient, en hochant tristement la
tête:

--Autrefois, on dansait le tango, le fox-trot et le charleston...
C'était familial, c'était gentil. Maintenant, on danse la bambara et la
nyam-nyam. En quels temps vivons-nous...

* * *

Puis la poudre chocolat fut remplacée par la poudre noire--pas
explosive, heureusement,--et nos jolies incroyables parurent à
Longchamp, le jour du Grand Prix, avec un épiderme couleur d'encre.

Beaucoup de ces petits nez bien parisiens étaient percés et supportaient
un large anneau de bronze signé Lalicoco, le délicat bijoutier
d'Oudfidji.

La Comédie-Française jouait _Les mangeront-ils_? grand drame écrit en
style nègre par un jeune auteur qui défendait avec talent
l'anthropophagie... Au souper de centième, quelques critiques vieux jeu
furent servis avec une sauce au piment: les convives les trouvèrent un
peu coriaces. En politique, les mœurs de l'Afrique Centrale
l'emportaient. Les partis étaient devenus des tribus qui se faisaient la
guerre, non pour des idées, mais pour des noix de coco et des assiettes
remplies de beurre de palmes. Les chefs de ces tribus avides
s'entouraient de «griots», manières de sorciers dont les grimaces et les
pirouettes attiraient la foule des simples électeurs. Chaque tribu avait
ses fétiches,--sortes de bons dieux de bois qu'on adorait à dates fixes
et dont on citait avec admiration des mots historiques, d'ailleurs
forgés de toutes pièces.

Le spectacle de la Chambre, les jours de grande interpellation, avait
évidemment un caractère des plus botocudos. Ces hommes, qui hurlaient en
gesticulant comme des fous, imitaient admirablement les grands orateurs
de l'Afrique Equatoriale. Peut-être même exagéraient-ils un peu, car un
chef nyam-nyam, qui assistait à une de ces séances de mabamboulisme,
déclara, un peu scandalisé:

--_Palabre m'tapa Somoutali palabre toti._

Ce qui, paraît-il, voulait dire:

--Nos palabres sont infiniment plus dignes que les vôtres!

Les arts se botocudifiaient de plus en plus. Seuls passaient pour avoir
du talent les peintres qui barbouillaient de couleurs crues des morceaux
de cotonnades tendus dans des cadres de bambou; les sculpteurs copiaient
les fétiches qui avaient remplacé, au musée du Luxembourg, les marbres
et les bronzes de la vieille école... La prédiction s'accomplit: au
Louvre, la Vénus de Milo, ce triomphe du pompiérisme rondouillard, fut
supplantée par la Vénus hottentote.

Peu de jours après, le _Journal officiel_ insérait un décret qui
supprimait les prix de Rome et les remplaçait par les prix de Roma: la
Villa Médicis devenait la Hutte Mossotolou, du nom d'un célèbre mécène
congolais qui avait délégué à sa ville natale une collection d'objets
d'art indigène.

Ce fut la consécration de l'école nouvelle.

--Soyons nègres! avait dit l'annonciateur de cette victoire des vrais
primitifs.

Nous étions, en effet, aussi nègres que possible.

Et, très contents de nous-mêmes, nous nous félicitions d'êtres revenus à
la Beauté naturelle, sauvage, parfaitement ignorante, purement
instinctive.

* * *

Mais l'humanité ne s'arrête jamais dans sa marche vers le mieux.

En 1933, l'art nègre tomba, à son tour, dans le pompiérisme. Les
Parisiens ne croient pas longtemps aux mêmes fétiches et les Parisiennes
aiment que les modes, en se suivant, se contredisent.

Des esprit audacieux avaient découvert, dans le passé, trois maîtres
extravagants, baroques, presque inintelligibles,--enfin, des phénomènes
bien faits pour réussir dans le monde des snobs.

Et c'est ainsi que, brusquement, les «critiques d'avant-garde», les
«artistes indépendants», les «esprits novateurs», enfin les ennemis du
vieux jeu, lâchèrent l'art, la littérature et la musique de l'Afrique
équatoriale pour ne plus jurer que par Thomas Couture, Ponsard et
Boïeldieu.




Le cocotier du Théâtre-Français

     _Dans certaines îles océaniennes, les indigènes emploient un
     système assez ingénieux pour supprimer les vieillards encombrants.
     Ils les font monter au sommet d'un cocotier qu'ils secouent
     ensuite, vigoureusement. Les macrobites qui lâchent prise et
     tombent sur le sol sont aussitôt étranglés et mis à la broche.
     Après quoi, ils font les frais d'un banquet de «jeunes» qui est,
     d'ordinaire, marqué par la plus franche gaieté._ (_Récits de
     voyageurs_.)


Un cocotier vient d'être planté sur la place du Théâtre-Français.

C'est un très bel arbre, dont les larges feuilles, un peu décontenancées
sous notre ciel hivernal, se balancent à quinze mètres au-dessus de
l'asphalte.

Son inauguration n'a pas manqué de solennité. Les membres de la nouvelle
société des «Moins de trente ans», les Fauves du Salon d'Automne, les
Montparnos, les Dadas, les Surréalistes, les auteurs dramatiques joués à
l'Atelier, les rédacteurs de diverses revues illisibles mais très
littéraires, les Canaques des groupements d'avant-garde enfin, les
Jeunes, les «petits Jeunes», étaient là et formaient le cercle.

Il y avait aussi quelques-uns de ces quinquagénaires bien conservés
qui, en toutes circonstances, s'efforcent de se faire pardonner leur âge
en admirant, célébrant, glorifiant les plus inconsistants essais des
prétentieux apprentis de l'art et de la littérature: citons nos
distingués confrères Paul Souday, Vandérem, Louis Vauxelles,
Thiébault-Sisson, etc.

Un éloquent discours fut prononcé par M. André Lang, qui est, comme
chacun sait, très jeune.

--Salut, s'écria-t-il, salut, cocotier justicier et vengeur!... Nous
comptons sur toi pour nous débarrasser des vieux et mêmes des
vieilles... Tu es l'arbre de notre jeunesse, tu es le cocotier de nos
légitimes espérances, de nos impatientes ambitions? Nous t'avons planté
devant l'une des plus puissantes citadelles de la tyrannie des anciens,
des vétérans, des pontifes: cocotier, aide-nous à en finir avec cette
gérontocratie dans laquelle nous étouffons... Place aux jeunes! Les
vieux, il faut les faire dégringoler... On les aura, après quoi on les
bouffera!...

* * *

M. Silvain fut le premier vieillard qui--à l'aide d'une échelle de
pompier--grimpa bon gré mal gré au sommet du cocotier.

Il protesta, non sans quelque grandeur pathétique.

--Songez à mes cheveux blancs... heu! aux services que j'ai rendus...
heu... à la Mmmmaison! De mon temps, messieurs, les jeunes respectaient
les maîtres... heu... Et puis, est-ce la place du doyen de la
Comédie-Française au sommet d'un cocotier? Vous me prenez donc pour un
vieux sapajou?

Voyant que toute résistance était vaine, il déclara:

--Je ne veux pas monter sans ma Louise!

Mme Louise Silvain, aussitôt capturée, le rejoignit, non sans peine,
au sommet de l'arbre flexible et vertigineux.

Mais des voix de «jeunes» retentirent, impérieuses:

--Et le Bargy?

--Et Mme Piérat?

--Et Mme Segond-Weber?

--Et Mlle Cerny?

Une clameur s'éleva, formidable:

--Et Cécile Sorel?

La malheureuse Célimène--surprise dans son lit historique du quai
Voltaire--fut entraînée par une bande de jeunes des trois sexes jusqu'au
pied du fatal cocotier.

--Il faut monter, lui dit-on.

--Jusqu'où ne monterai-je pas? répondit-elle fièrement... Mais je ne
vois pas l'ascenseur!

Il lui fallut gravir l'échelle, ce qu'elle fit avec décence et noblesse.

M. Le Bargy la suivit, dignement.

M. Émile Fabre, qui sortait du Théâtre-Français et qui demandait en
ajustant ses lorgnons: «Que se passe-t-il?» fut saisi et mis en demeure
d'escalader à son tour l'arbre des Jeunes.

--C'est complet! fit un critique adolescent... Maintenant, agitez le
cocotier.

Et une bande de jeunes comédiens, auteurs, journalistes, etc., se mit en
devoir de secouer l'arbre... Leur ardeur était merveilleuse mais,
là-haut, ils tenaient bon.

--Plus fort! dit M. Antoine qui assistait à la scène et qui regardait
l'infortuné M. Émile Fabre désespérément accroché à une branche
fléchissante.

Hélas! les «vieux» devaient finir par lâcher prise... Tous tombèrent,
l'un après l'autre sauf M. Émile Fabre qui avait opéré un admirable
rétablissement.

Les malheureux furent massacrés, dépecés sur-le-champ au milieu des cris
de joie et des acclamations.

Le soir même, ils figuraient, en vedette, sur le menu d'un banquet de
jeunes, présidé par M. François-Albert. Pour la première fois, les
invités, trouvèrent M. et Mme Silvain excellents: ceux-ci étaient, il
est vrai, accommodés à la sauce provençale...

* * *

Depuis, le cocotier du Théâtre-Français a rendu beaucoup de services à
la cause des jeunes, et il continue...

Nous y avons vu monter M. Paul Bourget,--et Francis Carco lui-même
aidait à secouer l'arbre. L'auteur de _Mensonges_ n'a dégringolé
qu'après une longue résistance.

Citons parmi les «vieux» qui subirent la fatale épreuve la plupart des
membres de l'Institut et même de l'Académie Goncourt M. J.-H. Rosny se
montra fort étonné quand il se vit au sommet du cocotier:

--Et moi, soupira-t-il, qui me croyais aimé des jeunes!

Le lendemain, il assistait à son dernier banquet littéraire, mais cette
fois en qualité de rôti.

Ces _pogroms_ d'anciens ont fait de nombreuses victimes... Mais la
limite d'âge baisse à vue d'œil. Des écrivains, des artistes de
soixante, de cinquante, de quarante-cinq, de quarante sont hissés au
sommet du cocotier et finissent, malgré leur résistance, par tomber au
milieu du cercle formé par les jeunes, les petits jeunes aux longues
dents...

Puis ces loups vous les croquent avec un bruit joyeux de mâchoires
puissantes et d'os broyés... Quel appétit! Il est vrai que ce tendron
d'Abel Hermant est délicieux. Goûtez-moi de ce cuissot de Pierre Veber?
Reprenons de cette tête de Francis de Croisset. Que dites-vous de ce
râble de Vautel?

Et voici que montent sur le cocotier Sacha Guitry, Pierre Benoît, Henri
Béraud lui-même... Les cannibales qui les attendent en bas ont vingt ans
à peine et ils secouent l'arbre avec un entrain, une vigueur
incroyables.

Hardi, les jeunes!... Mais vous y grimperez à votre tour, sur le
cocotier et peut-être plus tôt que vous ne croyez.




À la lanterne, les aristarques!


M. Louis Forest, auteur d'un _Faust_ odéonien qui ne ressemble pas du
tout à celui de l'Opéra, se plaint amèrement de la sévérité des
critiques qu'il traite d'«ignares» et qu'il voudrait voir à tous les
diables, y compris Méphistophélès.

MM. Armont et Gerbidon, auteurs de _Jeunes filles de palace_, ont exclu
M. André Beaunier de leur répétition générale, sous prétexte que cette
vieille perruque se montre systématiquement hostile à leurs productions.
Sur ce, chichis du cercle de la critique qui n'admet pas une telle
proscription... Pareils à Perrin Dandin, ses membres veulent aller
juger: pour un peu, ils déclareraient qu'en n'envoyant pas de «service
de générale» à un critique, MM. Armont et Gerbidon se sont rendus
coupables d'un odieux attentat à la liberté du travail.

M. Sacha Guitry, mécontent d'un propos tenu par le critique Nozière, lui
a répondu avec quelque vivacité.

D'autres incidents ont mis aux prises auteurs et critiques... MM.
Antoine, Max Maurey, Paul Souday, Henri Bidou, etc., sont intervenus et
ont donné leur avis avec tout le sérieux qui convient à ces fariboles.

D'une façon générale, on peut résumer comme ceci les opinions émises
dans les deux camps:

1º Tous les auteurs ont horreur de la critique (sauf quand elle leur est
favorable, bien entendu).

2º Tous les critiques estiment que leurs «papiers» sont indispensables,
que le public les attend avec impatience, les lit avec voracité, que,
sans eux, l'art dramatique tomberait bientôt dans le trente-septième
dessous--car il est déjà dans le trente-sixième--que les droits de la
critique sont imprescriptibles, inaliénables et qu'ils devraient être
reconnus par la Constitution.

Mille choses, parfaitement sensées et d'ailleurs contradictoires,
peuvent être dites sur un conflit qui dure depuis qu'il y a des hommes
de lettres et qui écrivent des pièces de théâtre ou des articles de
critique, souvent même ceux-ci et celles-là.

Prenons donc part à cette querelle tragi-comique qui rappelle assez
celle du _Lutrin_.

* * *

Les auteurs dramatiques se plaignent? De quoi? Est-ce que la mariée
serait trop belle?

Le moindre de ces privilégiés fait jouer un banal vaudeville dans un
théâtricule; le lendemain de la première, tous les journaux de Paris
consacrent à son «œuvre» de longs articles, et il ose se plaindre de son
sort?

Mais ce garçon devrait, au contraire, remercier les dieux qui lui ont
permis d'entrer dans une carrière où, dès la première tentative, on est
assuré d'une telle réclame! Même si la critique l'a traité sans
indulgence, elle a parlé de lui: tout plutôt que le silence, d'autant
plus que, même éreintée, une bonne pièce fera, contre vents et marées,
son chemin.

J'estime que les auteurs dramatiques sont les enfants gâtés de la
critique. Songez donc, les plus orgueilleux aristarques se déplacent,
tous en chœur, de leur personne, pour aller entendre la plus
négligeable pièce! Bien mieux, ils protestent quand ils ne sont pas
invités! Que veulent-ils donc, ces auteurs insatiables, à qui le succès
apporte la fortune et qui trouvent même le moyen de devenir célèbres en
collectionnant les fours?

Heureux dramaturges, comparez plutôt votre sort à celui des faiseurs de
livres.

Je ne parle pas des historiens, des philosophes, des essayistes qui
n'ont pas à compter sur trois lignes dans les journaux. Mais les
romanciers, eux-mêmes, ne peuvent espérer, en fait de comptes rendus,
que les rares «papiers» de leurs amis et connaissances... Ah! le cercle
de la critique littéraire ne songe guère à créer, comme le cercle de la
critique dramatique, un incident chaque fois qu'un de ses membres n'a
pas été invité à donner son avis sur la dernière production de Chose ou
de Machin! Bien au contraire, ce tribunal est composé de juges qui
préfèrent être négligés, oubliés, récusés par leurs justiciables...

S'il m'est permis de citer un cas personnel, je vous raconterai
l'histoire de _Mon curé chez les Riches_, roman et de _Mon Curé chez les
Riches_, pièce de théâtre.

Mon bouquin n'a obtenu, dans la presse, que de très rares et très brefs
comptes rendus. Nulle conspiration du silence, évidemment, mais enfin,
nul empressement non plus. Un roman, s'il n'a pas obtenu un prix dit
littéraire ou s'il n'est pas écrit par un de nos cinq ou six «hommes de
génie» pour quinze cents personnes, n'a aucune chance de retenir
l'attention de nos Sainte-Beuve en réduction et en simili.

Or, de ce livre, deux auteurs dramatiques firent une pièce. Et cette
pièce obtient aussitôt, dans tous les journaux et revues de France et de
Navarre, sans parler des publications étrangères, d'innombrables et
copieux articles... Si je les avait gardés, j'aurais de quoi en remplir
plusieurs caisses! Mais les «papiers» inspirés par le livre tiendraient
à l'aise dans un porte-cartes...

Écrivains de théâtre, mes amis, ne vous plaignez pas: il n'y en a que
pour vous!

* * *

Autre question souvent discutée:

--Un auteur peut-il être aussi, décemment, critique?

Les auteurs qui ne tiennent aucune férule répondent:

--Non... La lutte pour la vie est si féroce au théâtre qu'un critique
usera, inévitablement, de son influence pour faire ses affaires
d'auteur. Il éreintera ses rivaux, il flattera les directeurs qui le
jouent ou s'efforcera de démolir ceux qui refusent ses manuscrits.
L'auteur malheureux sera un critique amer, injuste, méchant... Et s'il a
du succès, il n'en trouvera pas moins haïssable celui des autres!

Les auteurs-critiques répondent:

--Calomnies! Nous sommes purs, nous sommes sincères, et même nous sommes
bons!... Car nous connaissons les difficultés du théâtre, nous ne sommes
pas des théoriciens chercheurs d'absolu et le souvenir des batailles que
nous avons livrées ainsi que le souci de celles que nous livrerons
encore, nous incitent plutôt à l'indulgence qu'à la sévérité. Craignez
plutôt les critiques qui ne font pas de pièces mais qui, d'ailleurs, en
feraient volontiers, s'ils osaient ou s'ils pouvaient... C'est dans
leurs rangs que vous trouverez les aigris, les envieux, les malfaisants:
mal nourris dans un sérail dont ils connaissent les détours, ces
eunuques aiment à étrangler, dans les coins, les auteurs qui leur
paraissent trop heureux!...

Je crois, pour ma part, qu'il y a d'excellents critiques-auteurs et de
très bons, très justes critiques qui ne sont que critiques.

S'il me fallait répartir en deux grandes catégories les neveux de feu
Sarcey, voici comment je m'y prendrais:

1º Il y a les critiques qui aiment le théâtre;

2º Il y a les critiques qui n'aiment pas le théâtre.

Les premiers sont toujours bienfaisants, même dans l'injustice ou
l'incompréhension. Les autres sont des ennemis dangereux pour tous les
auteurs, même et surtout pour ceux qu'ils louent.




Soixante-six auteurs à la recherche d'un public


Ils sont soixante-six auteurs dramatiques, plus ou moins jeunes, plus ou
moins ignorés, qui viennent de se former en colonne d'assaut pour briser
la résistance des directeurs de théâtre et s'installer à leur tour, dans
la forteresse du succès.

Voulant être conduits par un général éprouvé, ils ont très logiquement
fait appel à notre confrère Henri Bidou, qui s'est illustré comme
stratège pendant la guerre. M. Bidou n'a pas son pareil, en effet, pour
raisonner sur l'art de vaincre: les enveloppements d'ailes, les
formations en profondeur, les cheminements, les infiltrations, les
offensives-défensives, les défensives-offensives, les attaques, les
contre-attaques, les têtes-de-pont, etc., etc., n'ont pas de secrets
pour ce Jomini des salles de rédaction... Il était tout indiqué pour
conduire au feu de la rampe la phalange des soixante-six auteurs, car le
succès se conquiert, et surtout sur la scène, par une série d'opérations
qui ressemblent assez aux marches, contre-marches, défilements, ruées
soudaines, traîtrises, victoires éclatantes, désastres sans nom qui sont
au programme du théâtre de la guerre.

M. Henri Bidou, porté au commandement par le vœu unanime des
soixante-six auteurs, s'est chargé de la besogne la plus délicate, la
plus ingrate, la plus dangereuse aussi.

--Je lirai, a-t-il déclaré, les manuscrits et c'est moi qui désignerai
les œuvres dignes d'être représentées.

Les mots me manquent pour exprimer l'admiration que m'inspire un tel
geste.

Lire des manuscrits, c'est déjà très courageux, très beau (j'ai grand
peur des manuscrits et c'est pourquoi, sans doute, je finirai directeur
de théâtre). Mais jouer le rôle de juge unique au milieu de soixante-six
dramaturges pareillement orgueilleux, ambitieux et pressés d'être joués,
c'est de l'héroïsme.

Monsieur Bidou, je salue en vous une manière de saint et même de
martyr... Volontairement, vous vous infligez un travail sans joie et
sans profit et vous vous exposez aux haines les plus atroces, aux
vengeances les plus cruelles. Chaque fois que vous aurez choisi un
auteur, vous vous ferez soixante-cinq ennemis... Vous arriverez même à
vous en faire soixante-six, car vous les désignerez tous, l'un après
l'autre, et votre position, au milieu de ces jeunes loups, sera
affreuse. Monsieur Bidou, vous finirez par être dévoré. Mais vous le
savez, vous prévoyez votre sort lamentable et, avec un sang-froid
émouvant, vous lisez des comédies, des drames, des tragédies.

Des tragédies? La plus pathétique, la plus effroyable, sera celle où
vous jouerez le rôle de victime sacrifiée sur l'autel des vanités et des
rancunes littéraires.

* * *

Je voudrais croire au succès de l'entreprise de ces soixante-six
«jeunes», qui se heurtent, en effet, dans leur progression, vers les
positions ennemies, aux réseaux de «barbelés», aux tranchées puissamment
organisées du théâtre contemporain. Je déteste autant qu'eux les
directeurs à la Bordenave et leurs «combinaisons boulevardières»: je
voudrais, tout comme eux, voir la scène française enfin débarrassée de
ses auteurs à façon, de ses avilisseurs de l'esprit public, de ses
mercantis. Mais encore faut-il les combattre de la bonne manière... Et
je crains que celle des soixante-six ne soit la mauvaise,--encore qu'ils
marchent sous le commandement du général, voire du maréchal Bidou.

D'abord, ils sont trop.

Soixante-six auteurs incompris et méconnus?

C'est impossible. Et si c'était vrai, cela se saurait.

Il n'y a jamais eu, en même temps, aux plus belles époques du théâtre,
soixante-six dramaturges dignes du succès... Et surtout, il n'y a jamais
eu soixante-six auteurs à la fois incompris et capables d'écrire de
bonnes pièces, jouables et injouées! Je pense qu'une telle entreprise,
bien loin de diminuer le nombre des méconnus, ne peut que l'augmenter...
Elle attire, elle recrute elle rassemble, autour de quelques rares
auteurs qui n'ont besoin de personne pour arriver, de pauvres diables
plus riches d'illusions et de vanité que de talent: elle crée des
vocations de ratés.

Sur ces soixante-six syndiqués, il y en a peut-être soixante qui, pour
des raisons diverses, doivent rester en route... Que dis-je? Ce serait
admirable, ce serait prodigieux-si d'une telle cohue sortaient six «as»
capables d'obtenir, dans de vrais théâtres, devant le vrai publie, de
vrais succès.

Mais ces «auteurs de demain» seraient sortis tout seuls. Je me demande
même si leur adhésion au groupement des soixante-six ne risque pas de
les retarder... Ils croient prendre un raccourci et ils vont peut-être
perdre du temps.

Car, au théâtre plus qu'ailleurs, il est imprudent de se ranger parmi
les méconnus, les incompris, les malchanceux qui attendent leur revanche
d'on ne sait quelle justice immanente.

Le théâtre est le royaume des heureux; il faut faire figure de veinard
et y parader avec le sourire. Les directeurs n'aiment pas les victimes
toutes faites: ils se chargent de les faire eux-mêmes.

C'est donc une erreur d'avoir baptisé: «Théâtre des Jeunes auteurs»,
cette salle où les soixante-six vont s'efforcer d'attirer un public et
même--cette ambition les honore--le public.

Les «jeunes», le «Théâtre des Jeunes».... Mauvais cela! On pense à des
apprentis, à des-débutants maladroits, on redoute des excentriques, des
incohérents, des hurluberlus, des incompréhensibles. Tant de «Jeunes»
affectent de mépriser la foule, cette foule sans laquelle le théâtre ne
peut vivre ni matériellement, ni intellectuellement!

Et puis, de quoi donc est fait, sauf exceptions, le public qui, le soir,
paye sa place au guichet? De femmes qui «veulent aller voir ça» et
d'hommes qui les accompagnent. Ce sont les femmes qui font le succès des
pièces, comme d'ailleurs le succès des romans. Combien en est-il qui
décideront tout à coup d'aller au «Théâtre des jeunes auteurs»? Nous le
verrons bien... Mais il y en aurait, certes, beaucoup plus si ce théâtre
portait un nom moins inquiétant... Je ne sais pas, mais je l'aurais
plutôt appelé «Théâtre des meilleurs auteurs», ou «Théâtre des
Illustres», ou «Théâtre des Maîtres contemporains».

Sans compter que cela n'aurait pas déplu à la plupart des
soixante-six...

* * *

Et maintenant, permettez-moi de faire une prédiction: il y a, quelque
part, de jeunes auteurs de génie et même de talent, qui, demain, feront
rire, pleurer, rêver le public et seront les rois nouveaux du théâtre
éternel. À eux le succès, la gloire, la fortune et le reste!

Où sont-ils? L'un est peut-être chansonnier à Montmartre, comme le fut
Maurice Donnay; l'autre est à la Bourse comme y fut Mirbeau; le
troisième fait des mots de la fin dans les gazettes comme Alfred Capus;
il en est même qui se contentent de faire la noce comme Henry
Bernstein... Ces vainqueurs ne sont d'aucune chapelle, ne se soucient en
rien des critiques à quatre dimensions, ne rêvent pas d'être joués, au
«Théâtre des Jeunes», et il ne leur viendra probablement jamais à l'idée
de soumettre leurs pièces à l'excellent M. Bidou.




Plus passionnant que les mots croisés


Je viens de rencontrer dans l'allée centrale du vieux parc de Vichy, mon
ami Célestin qui a de plus en plus le chic anglais.

--Quel drôle de pantalon tu portes-là! lui dis-je familièrement... On
pourrait loger dedans une famille nombreuse.

Célestin me répondit avec un léger accent britannique--il est de
Romorantin--mais fréquente assidûment le cirque Médrano:

--Mon cher, c'est le pantalon Oxford... D'où sortez-vous donc?

Puis, mystérieusement:

--J'arrive d'Angleterre... Il y a du nouveau...

--Ah! Les dettes interalliées... l'accord naval...

--Bagatelles! Non, une nouveauté sensationnelle qui fera, cet hiver,
fureur à Paris.

--Qu'est-ce que c'est?

--Un jeu... Ah! ces Anglais! Nous leur devons déjà le tennis, le
football, le footing, le coursing...

--Ils ont encore inventé un sport?

--Cette fois, il s'agit d'un jeu de société comme le puzzle et les mots
croisés. Tu sais que les mots croisés nous viennent d'Angleterre?

* * *

L'anglomanie de Célestin m'agace un peu. Je m'exclamai:

--Les mots croisés? Mais ce sont, à peine modifiés, les bons vieux
carrés syllabiques qui, de tout temps, en France, ont fait la joie de
l'œdipe du café du Commerce! Le puzzle, c'était notre casse-tête
chinois, antique comme le Pont-Neuf. Le tennis, c'est l'ancien jeu de
paume de nos rois. Le football...

Mais Célestin ne veut pas en entendre plus long.

--Jamais de la vie! En tout cas, le jeu dont je te parle est bien
anglais. Il a été inventé tout récemment Ramsgate (mon ami prononce
«Raïmsgaïte» avec un accent clownesque) par le duc de Connaught!

--En quoi consiste-t-il?

--Je réunis demain soir, au «Royal» quelques amis... Nous ferons
quelques parties. Viens défendre ta chance... Tu verras, c'est très
amusant, _A very original play, indeed!_

* * *

Je suis allé au «Royal». Dans un salon réservé, Célestin avait réuni
quelques amis et amies, que j'avais d'ailleurs rencontrés autour des
sources.

--Plaçons-nous, dit-il avec gravité, autour de cette table ovale... La
table ovale est de rigueur. Peu importe le genre du bois. De même pour
le tapis. Connaught le conseille vert et blanc, mais ce n'est pas une
règle formelle. Mesdames, messieurs, asseyons-nous...

--Je suis peut-être en surnombre?...

--Pas du tout, me répondit Célestin... Le nombre des joueurs est
variable. Et même plus on est de partenaires, plus c'est intéressant.

Quand nous fûmes installés autour de la table, Célestin apporta une
grande boîte d'acajou verni et en tira des cartons rectangulaires qu'il
nous distribua, à raison d'un carton par personne.

--Ce sont, expliqua Célestin, les _cards_ (il prononçait _cords_) et,
comme vous voyez, ils sont divisés en cases carrées disposées par
rangées de sept... Dans chaque case, il y a un dessin colorié
représentant une tête d'animal, dont le nom est indiqué, en anglais,
naturellement.

Une petite femme s'écria:

--J'comprends pas l'engliche, moi!...

Célestin fronça le sourcil:

--Madame, vous avez grand tort... Mais, enfin, vous pourrez jouer quand
même. Pas besoin de comprendre le mot _horse_ pour reconnaître une tête
de cheval... Les dessins sont très explicites par eux-mêmes. C'est même
ce qui donne à ce jeu son caractère nettement international. Et les
personnes qui ne savent pas lire peuvent gagner tout aussi bien que le
directeur du _Zoological garden_! Et maintenant, commençons... _Play_!

* * *

Je me récriai:

--Je ne connais pas les règles du jeu!

--C'est en jouant, fit Célestin, qu'on devient joueur. Mais, je vous
demande pardon, j'ai oublié de vous distribuer des marques... C'est
indispensable!

Et il nous remit, à chacun, une poignée de boutons... Non pas de simples
boutons de culotte, mais des boutons d'ordonnance de l'armée anglaise.

Après quoi, prenant un sac de toile verte, orné du blason britannique,
il l'agita longuement, y plongea la main, en tira un dé cylindrique
d'ivoire et, lui ayant jeté un bref regard, s'écria d'une voix forte:

--Taïgueur!...

--Hein? Quoi? fis-je en sursautant, comme d'ailleurs mes voisins et
voisines.

Célestin me montra successivement les deux faces planes du jeton. Sur
chacune, il y avait une tête de tigre et même ce mot _tiger_.

--Vous voyez, prononça-t-il, c'est un tigre...

--En effet.

--_Taïgueur_ en anglais. Maintenant consultez vos _cards_... Y a-t-il
des personnes qui ont, dans leurs cases, une tête de tigre?

--Moi! Moi! Moi! firent des joueurs et des joueuses.

--_All right_! Couvrez-la avec un bouton... _very well_. Continuons...
_Play_!

Et Célestin, après avoir secoué le sac, en tira un autre jeton.

--Fiche! Fiche! vociféra-t-il.

--Quelle fiche?

--Tête de poisson... _Fish_ en anglais. Un bouton sur chaque tête de
poisson... _All right_!

Célestin tira du sac un cat (chat), un _monkey_ (singe), un _dog_
(chien), un _camel_ (chameau), un _fox_ (renard), une _mouse_ (souris)
ce qui fit même pousser des cris aigus par plusieurs dames de
l'honorable société.

* * *

Du sac de Célestin, autre arche de Noé, sortirent encore, toujours en
anglais, un papillon, une moule, un kangourou, un coq, un serpent, une
baleine, un veau... Je couvrais d'un bouton chaque tête d'animal
correspondante sur ma _card_. À un moment donné, je m'exclamai:

--Avec cette tête de veau, j'ai une rangée pleine!

Alors, Célestin me dit:

--Criez _Quouine_!

--Pourquoi _Quouine_?

--Parce que vous avez gagné et que c'est la règle du jeu. _Quouine_,
cela veut dire «reine» en anglais. _Quouine!_ _Quouine!_

Je me dressai et avec une belle indignation française, je m'écriai:

--Je ne dirai pas _Quouine_, je dirai _Quine_... Car votre jeu anglais,
c'est, au fond, notre bon vieux loto familial et national!

Ce à quoi Célestin, très dignement, au milieu de l'approbation générale:

--Pas du tout... Ce jeu n'a rien de commun avec votre stupide loto
français et s'appelle d'ailleurs le _loting_... Et c'est bel et bien une
invention de Connaught!




La dame qui a perdu son sexe


Elle ne l'a pas perdu dans un taxi, comme un banal collier de perles ou
comme un tout petit pantalon de soie crème.

Son sexe, elle l'a perdu comme on perd un chat, volontairement, parce
qu'elle en avait assez.

Si vous le trouvez, n'allez pas le lui rapporter, en honnête homme que
vous êtes. Vous seriez mal reçu. La dame vous dirait:

--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça!... Je suis bien trop
contente de m'en être débarrassée. Mon sexe? Ah non... Il m'en reste
d'ailleurs un peu, malgré tout; et c'est bien ce qui m'embête!

Cette dame, vous la connaissez ou, du moins, vous la rencontrez au
théâtre, au restaurant, dans le métro, dans le monde, dans le
demi-monde, sur le trottoir, partout... Elle s'appelle Mme Légion
(Gaby).

* * *

Pour esquisser son portrait, empruntons les pinceaux d'un de ces
peintres à la mode qui ont le mieux compris la Vénus moderne,
c'est-à-dire la Vénus extra-plate.

La dame qui a perdu son sexe est à peu près totalement dépourvue de
seins et de hanches.

Les seins, dit-elle, ça ne se porte plus. Les hanches, cela tient trop
de place... J'ai rompu avec la ligne courbe. Vive la ligne droite! Mon
rêve serait d'avoir tout d'un petit jeune homme... Car ce que, jadis, on
appelait nos appas ont je ne sais quoi d'humiliant: ils nous rappellent
que nous sommes destinées par la nature aux choses ingrates, pénibles
et, somme toute, animales, de la maternité. La maternité? Non, mais,
pour qui nous prend-on? Aussi la fonction étant supprimée, convient-il
d'en finir avec ses organes, du moins avec ceux qui, vraiment, ne
servent plus à rien.

* * *

La dame qui a perdu son sexe s'est, naturellement, fait couper les
cheveux et dès les premiers jours de cette mode du scalp... Mais, au fur
et à mesure que les femmes restées féminines sacrifiaient leurs tresses
pour faire comme tout le monde et surtout comme tout le demi-monde, la
désexuée gardait son avance: elle se fit tondre à la garçonne. Et
maintenant qu'elle voit les simples bourgeoises suivre son exemple, elle
songe à s'offrir une gentille petite calvitie qui lui ira sans doute
fort bien.

Naturellement, elle fume... Mais la cigarette est bien vieux jeu, même
quand on la fume en plein air, à la terrasse d'un café. Alors, à nous le
cigare!... On commence à rencontrer des dames, somme toute très
distinguées, qui, après dîner, farfouillent dans la boîte aux havanes
comme dans une boîte à crottes de chocolat. Et elles vous disent:

--Je les aime très gros et pas trop secs!...

Le jour viendra où la dame qui a perdu son sexe se mettra à fumer la
pipe,--une gentille petite pipe qu'elle portera dans son sac, entre le
bâton de rouge et le revolver.

* * *

La «libérée» a pris les allures, le ton, le vocabulaire du sexe d'en
face.

La mode du smoking féminin n'a trouvé chez elle aucune résistance.
Malheureusement la robe est encore de rigueur... Mais tout permet
d'espérer que ce souvenir des plus tristes jours de l'histoire de la
femme ne tardera pas à disparaître... Pareille à la peau de chagrin,
elle se rétrécit, elle s'écourte à vue d'œil. La jupe se meurt, la jupe
sera bientôt morte! Et nous verrons l'Ève nouvelle en pantalon: s'il est
à la mode d'Oxford, ce sera un vêtement plus chaste que la jupe
actuelle. Mais je pense qu'il sera collant... C'est d'ailleurs très
rassurant pour les maris. Un pantalon collant, c'est moins pratique pour
l'adultère dont Napoléon, grand psychologue, disait:

--Ce n'est qu'une affaire de canapé!

La dame qui a perdu son sexe parle comme les hommes et, cela va sans
dire, comme ceux qui parlent le plus mal. Car l'esprit d'imitation, en
ce qui concerne le langage, fait toujours grand succès aux vocables les
plus vulgaires. C'est le plus mal embouché qui donne le ton...

Notre contemporaine à la page s'exprime donc comme un portefaix ou comme
un homme du monde, ce qui, souvent, revient au même. Elle en dit des
vertes et des pas mûres... Elle pourrait en remontrer à Mme Angot,
car elle a d'autant moins sa langue dans sa poche qu'elle n'a pas de
poche.

Déjà, nous connaissions, avant la guerre, la duchesse authentique qui
disait:

--Ce soir, je me fous en rose!

La dame qui a perdu son sexe va infiniment plus loin... Et on s'étonne
de voir tant d'affreux crapauds sortir de cette bouche charmante.

* * *

En amour, cette désexuée fait l'homme aussi... Entendons-nous: elle ne
se consacre pas, nécessairement, au culte mystérieux des prêtresses de
Mytilène,--ce ne sera, et, en tout cas, que pour y goûter,--mais elle
mêle aux choses de l'amour cette curiosité physique, ce dilettantisme,
ce souci de ne pas perdre de temps, ce dédain de tout sentimentalisme
superflu qui caractérise de plus en plus la conception de l'amour chez
la plupart des hommes.

La dame qui a perdu son sexe le retrouve pour faire la garçonne dans sa
garçonnière... Elle «s'envoie» qui lui plaît sans attacher la moindre
importance à ce qui n'est pour elle, selon la définition de Chamfort,
que l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.

Elle s'est masculinisée au point de ne plus voir dans l'amour que le
plaisir... Elle ne recule devant aucun programme. On la voit franchir,
la cigarette au bec, les seuils les plus compromettants: ne faut-il pas
qu'elle entre partout comme un homme? Les bonnes parties, avec de joyeux
camarades qui ont le tact de ne s'étonner de rien finissent en
«partouses». N'est-il pas permis de s'amuser un peu? Et pourquoi se
gêner entre amis?

La dame a perdu son sexe, mais il n'est pas perdu pour tout le monde.
Qui en veut? C'est le moment... Mais dépêchons-nous: les gardes du Bois
de Boulogne pourraient venir troubler la petite fête. Ces gens-là
fourrent leur nez partout...

* * *

La dame qui a perdu son sexe est un des types de l'après-guerre. Saluons
en elle, galamment, le produit de la révolution formidable à laquelle
nous assistons et qui est en train de tout chambarder, les États, les
fortunes, les idées, les sentiments, les mœurs, les sexes...

Mais voici que la curieuse créature me répond avec une émotion soudaine,
inattendue, inespérée:

--C'est votre faute à vous, messieurs, si je suis, si nous sommes
ainsi... Car nous ne sommes que par vous et pour vous. Les vraies
femmes, simples, naturelles, sont celles qui vous plaisent le moins...
Si nous avons modelé notre corps comme vous le voyez, c'est parce que
vous l'avez voulu. Et croyez que, pour nous, ce n'est pas drôle. Il faut
souffrir pour être plate... Nos allures cavalières, nos audaces, nos
excentricités vous séduisent, vous attirent et vous retiennent.
Avouez-le, vous aimez ça! Il vous faut des épices, l'amour devient pour
vous une cuisine de plus en plus compliquée... Alors que nous
reprochez-vous? N'est-ce pas vous qui faites le succès des plus cyniques
d'entre nous? Et pourquoi aurions-nous du cœur? Ce n'est pas cela que
vous nous demandez...

* * *

Elle a peut-être raison.

Et cette révolte nous prouve qu'elle est restée femme, malgré tout.

La dame qui a perdu son sexe le retrouvera demain si nous l'y obligeons:
il suffira de le remettre à la mode.




Absconneries


J'ai tort de ne pas emporter mes classiques en voyage. En ce moment, la
_Belle Hélène_, chef-d'œuvre immortel, me fait défaut. C'est donc très
approximativement que j'évoquerai la scène où le roi Agamemnon propose à
ses invités, Ajax, Achille et autres personnalités bien connues, ces
bouts rimés: _chaîne_, _poids_, _peine_, _trois_.

Vous vous souvenez que c'est Pâris qui sort vainqueur de ce tournoi,
premier des Prix Goncourt. Mais le beau berger est le dernier à se faire
entendre... Avant lui, un des concurrents a déclamé d'un air inspiré:

    Toute chaîne
    A deux poids,
    Toute peine
    En a trois.

Le monarque, président du jury, s'écrie tout d'abord:

--Très bien... c'est très musical... cela flatte l'oreille!

Et après un instant de réflexion:

--Oui, mais qu'est-ce que cela veut dire?... Pourquoi une chaîne
a-t-elle deux poids et pourquoi une peine en aurait-elle trois? Ces vers
sont idiots, jeune homme! À un autre!...

Si, par hasard, M. l'abbé Brémond, auteur de l'_Histoire du sentiment
religieux en France_ et membre de l'Académie française, assiste quelque
soir à une représentation de la _Belle Hélène_, il se lèvera à ce
moment-là et s'écriera:

--Pardon, sire!... Ces vers ne sont pas idiots du tout... Ils sont
admirables justement parce qu'ils ne signifient rien: c'est le premier
essai de poésie pure!

Après quoi, je pense, le garde municipal de service, casqué comme
Achille, le fera sortir vivement.

* * *

M. l'abbé Brémond--qui doit bien dédaigner la poésie simple et populaire
de l'Evangile--s'est fait l'exégète de cette poésie pure, ou soi-disant
pure, dont tout le monde discute mais que personne ne lit, d'autant plus
qu'elle ne se vend que sous forme de plaquettes extrêmement coûteuses.

Mais qu'est-ce donc que la «poésie pure»?

C'est une poésie qui s'enorgueillit de n'avoir aucun sens précis, qui
emploie les mots non pour ce qu'ils signifient exactement, mais pour
leur sonorité, peut-être aussi pour les images lointaines, vagues,
capricieuses qu'ils évoquent dans le subconscient, etc., etc. M. l'abbé
Brémond a tenté d'expliquer ces choses inexplicables en des
«éclaircissements» qui ont fait l'obscurité complète sur la question.

La poésie pure est à l'autre pôle de celle de Victor Hugo, d'Alfred de
Musset, d'Alfred de Vigny et de tous les poètes qui ont fait du vers
l'expression voulue et rythmée d'une pensée ou, tout au moins, d'un
sentiment. Elle réprouve, abomine, méprise le programme bourgeois du bon
vieux Boileau:

     Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

La poésie pure ne dit rien et ne veut rien dire. Elle a parfois les
rimes, mais elle n'a jamais de raison. Elle emploie encore des mots
français, mais l'abbé Brémond lui prédit un tel avenir, lui ouvre une
telle carrière dans je ne sais quel néant traversé d'ondes musicales
que, sans doute, elle finira par s'exprimer avec de simples sons, de
vagues onomatopées qui ne figurent pas dans le dictionnaire de
l'Académie française.

Nous lirons des «vers» de ce genre:

    Ziou-Miou-Fiou-Tsamoul-Pia-Piu-Pio
    Mali-Mala-Malou... Foutamarafichou
                  Sizurmio
              Tatachouchou!...

Et ce sera un chef-d'œuvre--le chef-d'œuvre peut-être--de la poésie
pure, car la poésie pure trouve toujours une plus pure qui l'épure. Au
surplus, lisez ces «vers» à haute voix, lentement, en appuyant sur
certaines syllabes, en syncopant à certains endroits et vous constaterez
que c'est très musical...

Avec un peu d'imagination, vous trouverez même que c'est très
évocateur... Seulement, c'est à vous d'évoquer ce qui vous fait plaisir:
le poète pur ne se charge pas du tout de vous guider dans le royaume des
mirages, des souvenirs, des nostalgies, des rêves. Il compte sur votre
subconscient...

Mais avec votre goût bien français, bien béotien, de la clarté, vous
vous écriez, tel Agamemnon:

--En effet, c'est musical, cela flatte l'oreille... Seulement cela ne
veut rien dire!

Ce à quoi je vous répondrai:

--Lisez les vers de M. Paul Valéry, le nouvel immortel, et vous
constaterez qu'ils ne disent rien non plus, bien qu'ils prétendent le
dire en français!

* * *

Est ce donc que la Muse doit être une personne avant tout raisonnable,
élevée à l'école de Boileau? Je ne le crois pas non plus... Entre le
vers insignifiant, puisqu'il ne signifie rien, que préfère l'abbé
Brémond et le vers plat qui n'est que de la prose rimée, je n'hésite
pas: j'en choisis un troisième, le vers qui exprime dans une langue
intelligible un _sentiment_.

La raison et la musique verbale ne peuvent suffire à la poésie... C'est
par l'émotion qu'elle vit et tout le reste n'est que littérature.

J'ai recopié des vers de Charles Nodier qui me paraissent très bien dire
ce qu'il faut dire sur une question certes moins palpitante que celle du
change ou du logement, mais dont l'importance est grande, car il s'agit
tout bonnement de la défense de la clarté, du goût, de l'esprit français
contre une bande d'esthètes sans race et souvent même sans sexe:

    «Tout bon habitant du Marais
    Fait des vers qui ne coûtent guère.
    Moi, c'est ainsi que je les fais,
    Et si je voulois les mieux faire,
    Je les ferois bien plus mauvais.»

    C'est ainsi que parlait Chapelle,
    Et moi, je pense comme lui.
    Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,
    Voilà le vers qu'on se rappelle.
    Rimer autrement, c'est ennui.

    Peu m'importe que la pensée
    Qui s'égare en objets divers,
    Dans une phrase cadencée
    Soumettre sa marche pressée
    Aux règles faciles des vers;

    Ou que la prose journalière
    Avec moins d'étude et d'apprêts,
    L'enlace, vive et familière,
    Comme les bras d'un jeune lierre,
    Un orme géant des forêts,

    Si la manière en est bannie
    Et qu'un sens toujours de saison
    S'y déploie avec harmonie,
    Sans prêter les droits du génie
    Aux débauches de la raison!

    La parole est la voix de l'âme,
    Elle vit par le sentiment;
    Elle est comme une pure flamme
    Que la nuit du néant réclame
    Quand elle manque d'aliment

    Elle part, prompte et fugitive,
    Comme la flèche qui fend l'air,
    Et son trait vif, rapide et clair,
    Va frapper la foule attentive,
    D'un jour plus brillant que l'éclair.

    Si quelque gêne l'emprisonne,
    Défiez-vous de son lien.
    Tout effort est contraire au bien,
    Et la parole en vain foisonne,
    Sitôt que le cœur ne dit rien.

    Le simple, c'est le beau que j'aime,
    Qui sans frais, sans tours éclatants,
    Fais les charmes de tous les temps.
    Je donnerais un long poème
    Pour un cri du cœur que j'entends.

    En vain, une muse fardée
    S'enlumine d'or et d'azur,
    Le naturel est bien plus sûr.
    Le mot doit mûrir sur l'idée
    Et puis tomber comme un fruit mûr.

Ces simples vers du bon Charles Nodier valent beaucoup plus--à mon
sens--que toutes les prétentieuses absconneries chères à l'abbé Brémon
et à son ennemi Paul Souday.




La grève des écrivains


Un beau matin, les murs de Paris furent couverts d'affiches dont voici
le texte:


ÉCRIVAINS!

_Depuis assez longtemps vous êtes les vrais parias de l'après-guerre._

_La République, qui se dit athénienne, vous ignore._

_Les éditeurs, directeurs de journaux, de théâtre, etc., vous exploitent._

_Vous seuls, parmi les travailleurs, n'avez pas vu vos ressources
s'accroître au fur et à mesure que montait le prix de la vie._

_Vous souffrez et vous vous taisez. Ou si vous parlez, c'est au milieu de
l'indifférence, parfois des sarcasmes, d'une société où le nouveau
riche, le mercanti sont rois._


EN VOILÀ ASSEZ!

_Vous êtes des hommes de lettres._

_C'est bien, mais cela ne suffit pas: prouvez que vous êtes des hommes!_


ÉCRIVAINS!

_Tous debout pour la défense de nos droits qui ne sont pas seulement
d'auteur!_

_L'heure de la lutte a sonné._

_Venez tous à la grande réunion organisée pour samedi prochain, à neuf
heures du soir, à la salle des Mille-Colonnes, rue de la Gaîté._

    DES DÉCISIONS ÉNERGIQUES SERONT PRISES!

       _Le secrétaire du groupement
         des écrivains mécontents_

         (Signé) SÉRAPHIN PLUMOISEAU,
       _officier de l'instruction publique_.

Le samedi suivant, dès sept heures, la rue de la Gaîté était envahie par
une foule compacte dont les flots ne tardèrent pas à inonder tout le
quartier.

On peut estimer qu'il y avait là cent mille hommes et femmes de lettres,
celles-ci dans la proportion d'un bon tiers. Romanciers, poètes, auteurs
dramatiques, journalistes, etc., piétinaient en échangeant les propos
les plus amers sur les temps difficiles... Déjà, la salle des Mille
Colonnes--tout indiquée pour une réunion où devaient abonder les
journalistes--était archi-comble. Impossible d'y faire entrer un seul
écrivain, si amaigri qu'il fût par les privations.

Enfin, la séance commença. Elle fut longue, bruyante, orageuse.
Vingt-neuf discours furent prononcés, tous plus véhéments les uns que
les autres. Un seul eût pu suffire, car ils exprimaient tous la même
idée:,

--Nous avons assez demandé, imploré, supplié... De nos jours mieux vaut
violence que douceur. Assez de phrases bien que nous en vendions.
Proclamons la grève, la grève générale et à outrance des écrivains!...

La grève fut décidée à l'unanimité.

Georges Pioch, qui avait parlé plus longtemps à lui tout seul que les
vingt-huit autres orateurs réunis, s'écria au milieu d'une ovation
indescriptible:

--Cessons d'écrire et nous vaincrons... Dès ce soir, je me croise les
bras autant que ma rotondité me le permet. Personne ne lira, demain,
d'article de Georges Pioch. Nous verrons combien de temps le public
supportera cette privation!

* * *

À vrai dire, la grève des écrivains ne fut pas générale. Maints pauvres
diables de journalistes, après l'avoir votée, se dirent: «C'est très
joli, mais si le patron me flanquait à la porte? La profession est
encombrée et ce ne sont pas les remplaçants qui manquent.»

Les rédacteurs en chef ne se crurent pas non plus obligés de suivre le
mouvement. Étaient-ils du même côté de la barricade que les grévistes?

--Et puis, dirent-ils, c'est quand l'équipage abandonne le travail, que
le pilote doit veiller au grain... Avant tout, que le journal paraisse!

Il parut--car les typos et les imprimeurs n'avaient pas abandonné le
travail au nom d'une solidarité impossible avec des intellectuels qui, à
leurs yeux, étaient des bourgeois.

Il parut et rien n'était changé dans son aspect, dans sa rédaction.
L'article du député ou du sénateur était à sa place, la première, comme
d'habitude... Le reportage sur les inondations, le «filet» sur le
«règlement de la paix», les «papiers» sur la crise financière, sur la
disette de logements vacants, sur le mendiant trouvé mort de faim et de
froid avec 37.000 francs _en pièces de cent sous_ dans sa besace, sur le
dix-huitième divorce de Jessie Blackburn, la star américaine, sur les
troubles en Chine, sur la mauvaise foi allemande, etc.--toute cette
copie sensationnelle remplissait les colonnes comme si de rien n'était.

Que s'est-il donc passé? Des traîtres avaient-ils rafistolé leur plume
après l'avoir brisée?

Non... Le rédacteur en chef avait tout bonnement republié des articles
découpés dans des journaux de l'année précédente. Rien de nouveau sous
le soleil! L'actualité tourne infatigablement dans le même cercle. Les
journaux se suivent et se ressemblent.

Mais le compte-rendu de la Chambre?

On vous le prit dans le _Journal officiel_ dont les collaborateurs
oratoires ne chômaient pas.

Mais le compte-rendu des procès?

Les avocats le firent eux-mêmes en n'oubliant pas leur petite réclame
personnelle.

Mais le compte-rendu des séances de l'Institut?

D'illustres savants le téléphonèrent en donnant tant de détails qu'il
fallut couper la communication.

Les agences d'informations françaises et les agences étrangères,
profitant des circonstances, prodiguèrent à la presse parisienne leurs
télégrammes palpitants sur la santé de la reine de Malabar, la crise
ministérielle mexicaine, etc...

Dans chaque journal, il y avait un stock formidable de manuscrits qui,
n'ayant pas été insérés, n'avaient pas été rendus. On vous les
déterra... Il y avait là de remarquables papiers sur le drame de
Meyerling, sur la disparition de Jean Orth, sur la blanchisseuse et le
perruquier de Stendhal, sur le serpent de mer, etc.

--Nous sommes sauvés! dit chaque rédacteur en chef. Nous avons de quoi
faire cinq cents canards... Je crains même de manquer de place!

Au surplus, il y avait cent cinquante candidats-rédacteurs dans
l'antichambre... Tous les fonctionnaires qui noircissent de leur prose
le papier de l'administration, tous les messieurs et dames riches qui,
ne sachant comment tuer le temps, veulent assommer le public avec leurs
productions littéraires, tous les militaires qui transforment leur sabre
en stylographe, et même, ce qui est plus difficile, en machine à écrire,
tous ceux et toutes celles qui se sentent quelque chose là, tous les
amateurs et amatrices apportaient de la copie.

De la copie à n'importe quel prix et même, à la rigueur, pour rien.

Que dis-je, il y en avait qui était accompagnée de billets de banque!

* * *

Cependant, chez les éditeurs, la même légion d'amateurs se présentait,
armée de manuscrits en tous genres, y compris l'ennuyeux.

En une seule matinée, cinquante-trois officiers de marine offrirent à
Albin Michel cinquante-trois romans qui racontaient tous l'histoire
d'une femme de couleur aimée puis abandonnée par un blanc. Cela
s'appelait _Madame Fleur-de-Lotus_, _Madame Boudoubou_, _Madame
Y-a-bon_, etc., etc. Et cent dix-huit femmes du monde proposèrent, le
même jour, à Bernard Grasset, trois cent vingt-deux romans (elles sont
très fécondes au point de vue littéraire) intitulés: _Jouisseuse
d'amour_, _Les souvenirs d'un matelas_, _Sexe inassouvi_, _Baiser et
mourir_, _La caresse secrète_, _Je suis nue_, etc., etc.

Bernard Grasset les flanqua d'ailleurs toutes à la porte, en leur
disant:

--Ce n'est pas mon genre!

Quant aux théâtres, jamais ils ne furent aussi encombrés de manuscrits.

--N'en jetez plus, dit Bordenave, la cour est pleine... Et le jardin
aussi!

* * *

Georges Pioch n'écrivait plus,--et pas un député ne songeait à
interpeller le gouvernement sur cette catastrophe nationale!

Il ne fut même pas question de faire appel à la Ligue Civique ou à la
troupe pour remplacer les romanciers, poètes, auteurs dramatiques et
journalistes défaillants!

En vérité, tout le monde se moquait parfaitement de la littérature et
des littérateurs. Or, qu'est-ce donc qu'une grève qui ne prive pas le
public d'un service ou d'un produit indispensable?

Les malheureux écrivains étaient vaincus d'avance. Ils le comprirent,
n'insistèrent pas, et reprirent le chemin de leurs usines, où ils eurent
d'ailleurs beaucoup de mal à se faire réembaucher.




Crève donc, littérature!


Ce titre n'est pas de moi, il est de mon confrère et ami de vieille date
Valmy-Baysse, mais je le trouve si bien que je le réimprime, en aussi
gros caractères que possible.

Pourquoi donc faut-il qu'elle crève, cette pauvre diablesse de
littérature?

Pour sauver sa dignité qui me paraît diablement compromise.

Et par qui?

Par les littérateurs.

* * *

L'excellent Georges Lecomte est un de ceux qui ont le plus fait, sans le
vouloir, sans le savoir, pour humilier la littérature, pour l'abaisser
devant nos contemporains.

L'hiver dernier, me trouvant à Nice, j'ai entendu, dans un cercle
composé de bons bourgeois, commerçants, industriels, avocats, médecins,
etc., une conférence de M. Georges Lecomte.

De quoi parlait donc M. Georges Lecomte qui parle d'ailleurs fort bien?

De la misère des gens de lettres.

Pendant une heure, M. Georges Lecomte décrivit en termes pathétiques,
l'effroyable situation des écrivains brimés par la société
d'après-guerre. Il représenta la plupart de ses confrères sous l'aspect
de parias lamentables, obligés, pour ne pas mourir de faim, de
travailler _cinq fois plus_ (je n'invente rien) qu'avant 1914...

--Le croiriez-vous? s'exclama l'orateur, il y a des romanciers qui ne
gagnent même pas de quoi s'offrir le mois de vacances à la mer dont ils
ont cependant tant besoin!... Nuit et jour, ils sont enchaînés à leur
table de travail où, prenant leur cervelle de leurs deux mains
amaigries, ils noircissent de la troisième des pages, encore des pages,
toujours des pages... Existence de forçats! Destinée affreuse! Honte de
notre époque!... Et notre république soi-disant athénienne ne fait rien
pour ces malheureux! Et le public se désintéresse de leur sort! Et
vous-mêmes qui m'écoutez, cela vous est peut-être égal! (_Vifs
applaudissements._)

En effet, les auditeurs de M. Lecomte ne paraissaient pas touchés du
tout. Il n'y avait peut-être que moi dans la salle (le conférencier
était sur la scène) qui ressentais quelque émotion...

Seulement, cette émotion, c'était de la gêne, c'était ce sentiment qu'on
éprouve quand on voit livré à la curiosité publique, le secret
d'existences difficiles, sans doute, mais fières et dignes, rebelles en
tout cas à une pitié d'ailleurs toute platonique.

Non, les bons bourgeois qui étaient là ne s'attendrirent pas sur le sort
des martyrs de l'écritoire. Je les entendis, après la conférence, tenir
ces propos:

--Travailler cinq fois plus qu'avant la guerre? Ah! ça, ils ne faisaient
donc pas grand'chose en ce temps-là!

--Qui les oblige à écrire des romans si la littérature ne les nourrit
pas?

--Qu'est-ce que vous voulez que nous y fassions? Faut-il donc que
l'Etat entretienne les gens de lettres incompris, méconnus, malchanceux?

--Pourquoi ne s'organisent-ils pas? Voilà des gaillards qui prétendent
nous donner des conseils, nous critiquer, nous blaguer, régenter la
société, et ils sont incapables de faire eux-mêmes leurs petites
affaires!

--J'ai cru que ce bon M. Lecomte allait faire la quête ou proposer une
«journée des gens de lettres»!

--Et puis, nous avons aussi nos difficultés... Est-ce que nous allons
pleurnicher en public?

Telle fut l'impression générale, quasi unanime. Cette conférence ne
pouvait rien donner, sinon l'occasion à M. Georges Lecomte d'aller
manger une succulente bouillabaisse au Cap d'Ail et de goûter pendant
quelques heures les charmes de Nice-la-Belle.

* * *

Récemment, M. Georges Lecomte, qui est aussi académicien, a refait la
même conférence devant les cinq académies réunies...

Ce discours a été très applaudi par les académiciens,--lesquels, entre
parenthèses, ont des millions à distribuer, mais ne les prodiguent pas
aux écrivains, et nomment conservateurs du musée de Chantilly, non pas
des romanciers ou des poètes méconnus, mais M. Paul Bourget et le
maréchal Pétain, ce qui n'a peut-être pas été très heureux pour le
diamant rose.

Des applaudissements, oui, mais après?

Après, rien du tout.

La littérature reste aussi miséreuse qu'avant, mais elle a fait figure,
en public, de lamentable mendigote.

La _Revue des Deux Mondes_, commentant cette inutile et humiliante
harangue d'un arrivé (d'ailleurs sympathique), au milieu d'autres
arrivés, a terminé sa dissertation académique, non par un
philanthropique appel à la collaboration d'auteurs malheureux, mais par
ces lignes désinvoltes:

«C'est donc que s'imposera de plus en plus la nécessité de l'«autre
métier». Fonction, place, emploi, travail ou besogne, l'écrivain lui
demandera des ressources d'existence, résolu à n'attendre de son œuvre
que les jouissances spécifiques de l'art et les satisfactions d'une
vaine gloire.»

Il est vrai que la plupart des collaborateurs de la _Revue des Deux
Mondes_ sont ambassadeurs, maréchaux de France, hommes du monde ou tout
au moins politiciens... Aucun, cependant, n'est coltineur aux Halles,
receveur de tramway ou même, simplement, rédacteur des «chiens écrasés»
dans un vulgaire journal d'informations.

Aussi suis-je de l'avis de Valmy-Baysse qui, ayant cité cette phrase de
la revue «acadoumique», écrit:

«Vous ne trouvez pas cela énorme? Nous n'avons pas sans doute assez de
fonctionnaires qui ne sont pas tout à leurs fonctions?

«Et pourquoi? Parce que, paraît-il, la littérature ne doit pas périr!
Mais, bon Dieu, _qu'elle crève, la littérature_, si on ne veut pas la
payer! Quand le fabricant de papier, l'imprimeur, les typos, les
dactylos, les administrateurs, les cyclistes et quelques autres gagnent
leur vie dans le livre, le journal ou la revue, seul, l'écrivain, celui
sans qui le livre, le journal ou la revue ne seraient pas, devrait
renoncer à tout profit normal? Ou, titulaire d'une fonction pendant le
jour, il lui faudrait prendre sur ses nuits pour instruire, émouvoir ou
divertir ses contemporains? Ah! je ne pense pas, certes, à rejeter les
fonctionnaires de la République des lettres![*] Tout homme qui a quelque
chose à dire a droit à la lettre moulée... Mais, fonctionnaire ou non,
cet écrivain a le devoir d'exiger un salaire honorable pour son
effort...»

[* Heureusement, car notre confrère vient d'être nommé Secrétaire
général de la Comédie-Française.]

«Exiger un salaire honorable»,--voilà qui vaudrait mieux, en effet, que
de gémir au milieu des passants indifférents ou gouailleurs:

--Ayez pitié des pauvres écrivains, m'sieurs et dames!...

* * *

Au surplus, il faudrait d'abord être bien certain que la littérature est
plus malheureuse de nos jours qu'avant la guerre.

M. Georges Lecomte dit: «oui», parce qu'il a vu, à la Société des gens
de lettres, maints pauvres confrères victimes de la dureté des temps.
Mais, avant la guerre, ils n'étaient sans doute pas plus brillants. La
corporation littéraire a comporté, à toutes les époques, un nombreux et
lamentable prolétariat... Hélas! Il y a eu, il y a et il y aura toujours
des Malfilâtre et des Gilbert! Mais il y a aussi les impuissants, les
paresseux, les bohèmes par vocation et les ratés par destination. Et
s'il y en a plus aujourd'hui, c'est peut-être, tout bonnement, parce que
la littérature est surencombrée, parce que n'importe qui est encouragé
par toutes sortes d'éditeurs, de directeurs et même d'académies, à
écrire n'importe quoi, n'importe comment, pour n'importe qui,--lequel
n'est pas obligé de marcher chaque fois!

Cela dit, il faut être juste avec notre temps et même avec le public qui
se montre d'une insatiable avidité intellectuelle.

Et j'ajoute que, le vrai talent--à la condition de faire, avec
persévérance, l'effort nécessaire--n'a jamais été aussi favorisé par la
curiosité partout répandue, l'appétit de lecture de toutes les classes
sociales, l'audace des éditeurs, la multiplicité des journaux et revues
et, enfin, par la réclame...

Des romans de débutants sont lancés, aujourd'hui, comme le furent les
_Misérables_... Et des auteurs de vingt-cinq ans font jouer leur
première pièce dans les grands théâtres!

Ce n'est tout de même pas la faute du public--ou du gouvernement--si ces
expériences ne réussissent pas toujours.

Ah! Georges Lecomte, les temps étaient plus difficiles autrefois... Je
me souviens. Souvenez-vous!




Histoire d'un critique


La _Planète_ «grand journal politique, littéraire et financier»
traversait une crise économique des plus graves: quotidienne en
principe, elle ne paraissait plus que trois ou quatre fois par semaine,
son caissier avait perdu le sens de l'échéance mensuelle, ses rédacteurs
ne touchaient plus que des acomptes dérisoires, ses locaux étaient
envahis par les créanciers et son unique garçon de bureau méditait
tristement dans une antichambre poussiéreuse où ne retentissait plus la
sonnerie du téléphone, où ne brillait plus aucune ampoule
électrique,--tous les fils ayant été coupés par les administrations
impayées et dégoûtées...

Mais il est un dieu--Mercure sans doute--pour les journaux dans le
marasme... M. Mercanteau, le directeur de la pauvre _Planète_, rencontra
un sauveur en la personne de M. Piédoux, riche marchand de cuirs qui
avait des ambitions politiques et qui était peut-être prédestiné par sa
profession au rôle de mécène du journalisme.

M. Piédoux consentit à faire les frais d'une «réorganisation» et d'un
«lancement» de la _Planète_ qui devait devenir l'«organe des intérêts
supérieurs du commerce et de l'industrie» et atteindre
rapidement--Mercanteau le garantissait, fort de son expérience--un
tirage de 500.000 exemplaires.

M. Piédoux ne formula qu'une exigence précise:

--Mon fils est un jeune idiot qui s'est entiché de littérature...
Impossible de lui faire comprendre que ce n'est pas sérieux. J'ai donc
consenti à vous demander pour lui une place de rédacteur à la _Planète_.

--Comment donc! Tout ce que vous voudrez... Envoyez-moi votre fils!

Ernest Piédoux fut, cela va sans dire, reçu le mieux du monde par M.
Mercanteau. C'était un jeune homme blafard, à grosses lunettes
d'écaille, qui avait de sa personne et de son talent la plus flatteuse
opinion.

--Cette maison est la vôtre, lui dit M. Mercanteau... Avez-vous déjà
publié quelque chose?

--Non, rien.

--Tant mieux... Vous pourrez ainsi développer plus librement votre
personnalité. Toutes les rubriques sont à votre disposition...
Voulez-vous la Chambre, le Sénat, l'Institut, le Palais, le Salon?

--Non, je désire la critique... la critique dramatique.

--Je m'en doutais, fit avec un sourire M. Mercanteau... Va pour la
critique! Inutile de vous dire que votre indépendance sera complète.
Cependant, je vous demanderai de ne pas trop éreinter les pièces jouées
dans les théâtres qui font de la publicité chez nous ou qui pourraient
en faire... Et soyez indulgent, à l'occasion, pour Mlle Zizi Monœil,
c'est ma petite amie. Cela dit, allez-y, jeune homme, et faites oublier
Sarcey!

--Sarcey? répondit Ernest Piédoux avec mépris... C'était un vieux c..!

* * *

Le nouveau critique de la _Planète_ entra donc ainsi, tout de go, dans
cette élite intellectuelle qui s'appelle le Tout-Paris des répétitions
générales.

Il eut tôt fait, car c'est une élite des plus accueillantes, de ne
compter que des amis parmi les habitués de ces réunions artistiques et
littéraires. Il serrait d'innombrables mains dans les couloirs, mains de
critiques plus ou moins notables, d'auteurs plus ou moins joués, de
book-makers, de mères d'actrices, d'acteurs sans engagement,
d'impresarii bizarres, de nègres, de danseurs professionnels, de «vieux
Parisiens» fertiles en souvenirs sur Gil Perez et Lassouche, de grues,
de tapettes, de politiciens collés avec des poules de théâtre, bref de
tous les ayants droit et de toutes les «hirondelles»...

Le jeune Ernest Piédoux avait choisi la critique dramatique parce qu'il
aimait le théâtre, son atmosphère, ses pompes, ses œuvres, peut-être
aussi parce que, tout en méprisant Sarcey, il songeait au fameux canapé
du petit hôtel de la rue de Douai... Disposant d'un sceptre, il espérait
bien s'en servir à l'endroit, sinon à l'envers, des jolies débutantes
avides de réclame et même--pourquoi pas?--des actrices célèbres toujours
prêtes, croyait-il, à échanger leurs faveurs contre les bonnes grâces
d'un critique.

Mais Ernest Piédoux constata bientôt que les manifestations de la
reconnaissance de ces demoiselles se traduisaient--et encore, pas
toujours--par de simples cartes de visite sur lesquelles les mots: «Avec
ses sincères remerciements» n'étaient suivis d'aucune offre de
rendez-vous.

Et le critique de la _Planète_ ne fut pas plus long à s'apercevoir que,
pour être dans le ton adopté par ses confrères, il fallait exercer son
métier, cependant librement choisi, avec l'air le plus désabusé, le plus
dégoûté...

Modelant son facies d'après celui des critiques en vue, Piédoux devint,
lui aussi, impassible, renfrogné, hostile... Ne pas rire, sous aucun
prétexte. Ne pas avouer la moindre émotion aux scènes pathétiques. Ne se
permettre que des bâillements distingués... Un critique ne peut tout de
même pas «se laisser aller» comme un simple cochon de payant!

Le nouveau membre de l'élite intellectuelle connut aussi d'autres règles
du jeu:

Toute pièce qui «menace» de plaire au public est méprisable.

Les pièces ennuyeuses sont toujours d'un «ordre supérieur».

Le genre comique est bas: le grand art est austère.

Il est permis d'approuver des «farces», dites littéraires, et qui ne
sont cependant que de mauvaises farces auxquelles personne ne rit,
surtout le directeur du théâtre qui les joue.

La première pièce d'un «jeune auteur» c'est toujours du Shakespare et du
Musset... La seconde est toujours au-dessous de tout.

* * *

À vrai dire, les critiques influents ou célèbres--ce qui n'est pas
toujours la même chose--ignoraient ou dédaignaient Ernest Piédoux. Mais
les aristarques de deuxième zone le reconnaissant comme l'un des leurs,
tenaient avec lui des conciliabules où leurs médiocrités et leurs
impuissances se mettaient en cercle pour éreinter, hacher, piler et
réduire en chair à pâté ces misérables qu'on appelle «auteurs» et qui,
en effet, se permettent de faire des pièces, des pièces pour le public!

Le critique de la _Planète_ était donc au mieux avec ces vibrions et
savourait la voluptueuse sensation d'être quelque chose, voire
quelqu'un... Son nom ne figurait-il pas dans les «soirées parisiennes»?
Un pauvre vaudevilliste ne lui avait-il pas fait demander par sa
maîtresse--malheureusement vieille et laide--d'être indulgent pour ses
trois actes joués à Bobino? Sans doute, la _Planète_ était un astre sans
éclat--les 500.000 lecteurs promis se faisaient attendre--mais Ernest
Piédoux voyait sa prose imprimée dans les grands journaux, et en
caractères gras, je vous prie... Comment n'eût-il pas été grisé en
contemplant dans le _Journal_ ou le _Matin_ ces textes sensationnels:

         IMMENSE SUCCÈS!

           =MA FEMME=
              =A=
          =DÉCOUCHÉ!=

    C'est très amusant!

      ANTOINE (_L'Information_)

    Il y a dans cette comédie beaucoup de
    fantaisie et d'esprit.

      ERNEST PIÉDOUX (_La Planète_)

    Interprétation très homogène.

      EDMOND SÉE (_L'Œuvre_)

Piédoux entre Antoine et Edmond Sée, quelle consécration!... Et le jeune
critique respirait l'enivrant parfum de la gloire...

* * *

Hélas! M. Mercanteau et le papa Piédoux viennent de se brouiller.
Question d'intérêts, procès... Et le jeune Ernest a été privé,
brusquement, de son sceptre!

Il ne reçoit plus de «service» pour les générales, il ne fait plus
partie du Tout-Paris, il ne serre plus la main aux membres de l'élite...
Il a été précipité dans le néant. Si jeune et déjà déchu, oublié, fini!
_Quantum mutatus_!... _Sic transit_...

C'est l'histoire de maints critiques, jeunes et vieux, qui furent pleins
de morgue et de superbe et qui, aujourd'hui, ne sont rien, tandis que
maints auteurs «exécutés» par eux sont académiciens.




Service de presse


Comme chaque année, je publie, à la veille des fêtes de Pâques, un
nouveau roman.

Mais vous me demandez peut-être:

--Pourquoi publiez-vous, chaque année, votre nouveau bouquin à la veille
de Pâques? Est-ce la conséquence d'un vœu?

Pas du tout, c'est tout simplement parce que les vacances printanières
décident beaucoup de gens à prendre le train. Quand on prend le train,
on prend aussi, à la librairie de la gare, un ou plusieurs romans pour
se désennuyer en route. On ne se désennuie pas toujours, mais enfin, on
essaie... Bref, la vente des livres est très active--tout au moins dans
les gares--au moment où, les cloches revenant de Rome, les Parisiens
vont en province et les provinciaux à Paris. Et voilà pourquoi, chaque
année, je publie, aux approches de Pâques, un de ces romans que Paul
Souday déclare dédaigneusement «faits pour être lus dans les trains»,
oubliant, l'excellent homme, que les compartiments de chemin de fer sont
nos derniers cabinets de lecture et que, étant lui-même exclusivement
journaliste, il est surtout lu, quoi qu'il en dise, dans les trains et
même dans les cafés.

Sur ce, vous m'interrompez encore:

--Comment, vous osez avouer que vous faites sciemment coïncider le
«départ» de votre livre avec celui des touristes en qui vous voyez des
acheteurs possibles?

Pourquoi pas?

Quand il est imprimé, le plus pur chef-d'œuvre du membre le plus éthéré
de l'élite intellectuelle est un simple article commercial: la preuve,
c'est qu'il a son prix affiché sur le dos et qu'il est mis en vente dans
des boutiques appelées «librairie».

Un livre, c'est une marchandise, comme un tableau, une pièce de théâtre,
une partition ou une boîte de conserves. Et il faut la vendre... Alors,
pourquoi ne pas choisir les occasions favorables?

Et puis, dites-moi, est-ce qu'il est plus indécent de faire paraître un
livre au moment propice des vacances que de le lancer--pas bien loin,
d'ordinaire--à la veille du prix Goncourt?

* * *

Mon éditeur m'a téléphoné:

--Quand venez-vous signer votre service de presse?

--Quel service de presse?

--Enfin, les exemplaires destinés aux critiques?

--Quels critiques?

--Vous savez bien que cela se fait toujours...

--Possible, mais moi, je ne le fais plus jamais. Mon service de presse
sera donc réduit à sa plus simple expression... Quelques exemplaires à
des amis personnels et ce sera tout. Belle économie de temps et même
d'argent! Et quel bonheur de couper à cette odieuse corvée qui consiste
à exprimer, sur un papier ingrat, toutes sortes de sentiments de
sympathie ou d'admiration à des gens qu'on ne connaît guère et qu'on
n'admire pas du tout.

J'ai depuis longtemps renoncé à ces simagrées, à ces simulacres... Bon
pour un débutant de s'imaginer que les critiques parlent, en bien ou en
mal, d'un livre sans qu'il y ait, pour cela, quelque raison _spéciale_.
Dans le flot des bouquins nouveaux, l'aristarque choisit, non pour les
lire, mais pour les _feuilleter_ et y trouver le prétexte à quelques
lignes rapides:

1º Les produits de ses amis personnels, de ceux de son patron et des
auteurs que publie son propre éditeur;

2º Les œuvres des critiques (à charge de revanche);

3º Les livres primés aux concours des auteurs maigres (prix Goncourt,
Vie Heureuse, de l'Académie, etc.);

4º Les petits derniers des académiciens (Sait-on jamais?);

5º Les romans d'une demi-douzaine d'auteurs adoptés par la mode, imposés
par une réclame obstinée ou doués d'un talent exceptionnel.

Et voilà! Le reste de la «production» n'a aucune chance ou, du moins,
elle n'en a que fort peu... Le naïf auteur, qui a compté sur je ne sais
quel miracle, retrouve, quelque jour, chez le bouquiniste, l'exemplaire
qu'il a envoyé à son «éminent confrère» avec ses «sentiments de réelle
sympathie et de profonde admiration». Le bouquin, non coupé, et les
sentiments parfois caviardés, tout ça moisit dans la boîte à quarante
sous!

J'ai donc décidé, et depuis longtemps, de suivre l'exemple d'Hector
Malot, qui écrivait dans le _Roman de mes Romans_:

     Je n'étais plus au temps déjà lointain où j'imaginais qu'on parle
     d'un livre dans un journal par bienveillance, par justice, parce
     qu'il a plu, pour le plaisir de dire ce qu'on en pense; et quelques
     années d'expérience m'avaient appris que si un article a toujours
     sa raison d'être, cette raison bien souvent doit être cherchée en
     dehors de celles qu'un esprit simple serait disposé à trouver. La
     bienveillance? Que viendrait-elle faire dans la mêlée littéraire?
     Le plaisir de dire ce qu'on en pense? Mais à côté de ceux qui
     exercent un sacerdoce (ça existait donc encore au temps de Malot?),
     est-ce que bien nombreux sont ceux qui prennent un plaisir sincère
     à établir la réputation d'un confrère qu'on coudoie tous les jours
     et l'aider ainsi à occuper une place qu'on voudrait pour soi? Ce
     confrère est un camarade qui vous rendra demain ce qu'on fait
     aujourd'hui pour lui, très bien; mais s'il ne peut rien ni pour ni
     contre vous, n'est-ce pas duperie de s'occuper de lui? Ennuyeux les
     succès des autres quand ils ne sont pas exaspérants, tandis qu'il
     est amusant de marquer son dédain par le silence quand on ne veut
     pas aller jusqu'à l'hostilité déclarée. Mes idées là-dessus était
     si bien arrêtées, que chaque fois que je publiais un nouveau
     volume, au lieu d'augmenter les envois d'auteur, je les
     diminuais...

Et le bon Hector Malot d'ajouter:

     Et puis, que produisent les articles quand ceux qui les signent
     manquent de l'autorité que donnent la conscience et le talent?
     Combien plus efficace est la propagande que fait le lecteur à qui a
     plu le livre qu'il vient d'acheter! Sincère, celle-là: pas de
     défiance, pas de dessous à craindre, pas de tromperie: «Avez-vous
     lu?--Non--Eh bien, lisez.»

Et pour les esprits évidemment supérieurs qui dédaignent sans doute
Hector Malot, je reproduirai ces lignes extraites des _Nouvelles
littéraires_, moniteur des intellectuels à quatre dimensions:

     Un jeune romancier belge envoie son livre, un recueil de nouvelles,
     à un célèbre critique français: celui-ci, dans le feuilleton
     hebdomadaire qu'il donne à un grand quotidien, fait un vif éloge du
     volume: «C'est, écrit-il, notamment, un émouvant petit
     chef-d'œuvre... La langue française s'est enrichie d'un sobre, d'un
     pur joyau... etc...» Suivent quatre colonnes de feuilleton.
     Savez-vous combien il s'est vendu d'exemplaires du livre en France?
     Un.

Mais c'est peut-être parce que, justement, le public s'est méfié... Les
éloges de la critique de plus en plus férue de littérature hermétique
l'ont rendu méfiant.

* * *

Et alors?

Alors, puisque nous sommes en veine de citations, risquons-en encore
une:

     Si j'avais un petit frère en mal de lettres, je lui dirais:

    --Voici, mon petit, les deux façons de procéder en art: ou passer
     toute sa vie à composer pour soi-même, pour se satisfaire, un
     chef-d'œuvre unique, qu'on ne publie jamais, qu'on ne montre à
     personne, entends-tu? à personne, et qu'on brûle en mourant: ou
     bien écrire pour quelqu'un. De là, deux catégories d'hommes de
     lettres à distinguer. Ceux qui pourraient composer la première
     n'existent pas; c'est regrettable. Le monde attend encore le toqué
     assez peu sujet au vertige pour avoir de son art une idée aussi
     haute. La seconde catégorie, et la dernière, comprend tous les
     littérateurs. Elle est pleine et craque de toutes parts comme un
     tonneau aux douves pourries. Du point de vue du désintéressement,
     toutes les unités de cette classe se valent. Ecrire pour une
     cousine, pour le prince de la critique, pour les purs et pour la
     galerie, est toujours écrire pour quelqu'un; c'est commercer,
     c'est utiliser sa pensée, c'est la vendre, l'échanger contre une
     risette, un compliment, ou des sous. Ergote, hausse ta dignité,
     trie tes goûts parmi les meilleurs goûts, élève ton âme à bras
     tendus, à ton aise et à ton choix! mais, quelle que soit ton
     enseigne, te voilà marchand. Tâche que tes affaires aillent bien,
     sois adroit, c'est-à-dire oublie ta maîtresse (on ne fait pas un
     livre pour une femme), dit flûte à la chapelle des purs (ils y sont
     quatre pelés, le tondu ne vient jamais) et adresse-toi directement
     au public.

De quel sale épicier de lettres cette cynique profession de foi? De
Jules Renard.




Jérôme Paturot, spectateur


Je suis un vieil amateur de théâtre. Depuis quarante ans et plus, je
passe mes soirées au spectacle... Quoique sérieusement écornée par
demi-faillite de l'Etat, ma fortune me permet de figurer parmi ces
«cochons de payants» qui font vivre les directeurs, les auteurs, les
acteurs, les régisseurs, les souffleurs, les critiques, etc., et qui
n'ont cependant pas droit au vélum et au tapis réservé aux invités des
répétitions générales. Je me soumets à toutes les tyrannies, je m'expose
à toutes les vicissitudes qui sont le lot des spectateurs ordinaires...

J'aime le théâtre et ses rebuffades ne me découragent pas plus que
celles d'une femme adorée... Au contraire, elles donnent peut-être plus
de prix encore au coûteux plaisir que je ressens quand, assis dans mon
fauteuil, j'attends avec impatience le lever du rideau. Car j'arrive
toujours à temps pour entendre la première scène... Jadis, je ne ratais
même pas la petite pièce, exemple qui, parfois, n'était pas suivi par
l'auteur.

Le théâtre a été et est encore ma passion, ma vie... Et je m'étonne que
tant de mes contemporains, de mes contemporaines--plus jeunes que moi,
il est vrai--lui préfèrent le dancing, les parties fines et prolongées
au restaurant où le sport, ce sport encombrant dont les adeptes se
lèvent trop tôt pour s'attarder jusqu'à minuit dans des salles où leurs
poumons manquent, paraît-il, d'oxygène.

Mais je dois vous faire un aveu qui, en d'autres temps, n'eût scandalisé
personne: je vais au théâtre pour me distraire.

Le théâtre, pour moi, n'est et ne doit être qu'un plaisir.

Je demande à ses fictions de me faire rire ou pleurer, mais j'entends
qu'il m'arrache aux préoccupations de la vie sans m'imposer un effort
désagréable. Je ne vais pas au théâtre pour ajouter une fatigue à celles
que m'a apportées la journée.

Pour tout dire, j'estime que le théâtre doit être digestif... Au fait,
quoi de plus honorable pour lui? Empêcher les gens de digérer c'est
peut-être plus grave encore que de leur couper l'appétit.

* * *

Hélas! depuis quelques années, mon plaisir est gâté... Le théâtre me
fournit de moins en moins l'occasion de dire en reprenant mon vestiaire:

--J'ai passé une bonne soirée!

Les déceptions suivent les déceptions. Il est des semaines d'un creux
effrayant. Pas une pièce vraiment amusante! Je pourrais, comme le
général Gourgaud dans son journal de Sainte-Hélène, écrire: «Ennui,
ennui, ennui.» Et il faut que j'aie le goût du théâtre chevillé au corps
pour persévérer...

On croirait, vraiment, que certaines organisateurs de spectacles ont le
secret désir de décourager les amateurs. Ce sont, par exemple, ces
«rénovateurs» qui montent des pièces lugubres dans des décors qu'ils
ont sans doute commandés à M. Henri de Borniol. Nous voudrions des
lambris dorés, des couleurs vives, de la lumière... Mais dans une
demi-obscurité sépulcrale, nous voyons des fantômes écarter des
draperies funéraires et paraître aux feux verdâtres de la rampe dans les
visages de noyés... Ô théâtre! sont-ce là tes artifices? Est-ce pour
nous inciter aux méditations les plus macabres que tu nous convies à
passer quelques heures dans le royaume des illusions?

Je me plaindrai aussi de ces acteurs, de plus en plus nombreux, qui
jouent, semble-t-il, pour les deux premiers rangs de fauteuils... Ils se
croient dans un petit salon, au milieu d'intimes, et murmurent leur
texte avec une effrayante rapidité. Que disent-ils? Nous l'ignorons...
Ces artistes ont fait, paraît-il, leurs classes à l'«école de la
vérité»: ils parlent comme dans la vie! Mais dans la vie, on parle pour
se faire comprendre. Et d'ailleurs, le théâtre, ce n'est pas la vie
même: tout doit y être monté de ton, le teint des artistes, le dialogue,
l'action, les gestes et la voix.

Nous avons pire encore: ces comiques qui s'efforcent, avant tout, de
faire rire leurs camarades... Ils inventent un texte de circonstance où
ils parlent de leurs petites histoires de coulisses, exhibent des
accessoires inattendus et sont ravis quand le souffleur lui-même se
tire-bouchonne dans son trou. Sur la scène, c'est une folle rigolade...
Quant au public, tant mieux pour lui s'il amuse aussi, mais ça n'a pas
d'importance.

* * *

Parlerai-je de ces pièces qui, pareilles aux robes à la mode,
commencent de plus en plus tard et finissent de plus en plus tôt? À neuf
heures dix, les trois coups... À onze heures et demie, après deux
entr'actes de vingt-cinq minutes, la «charmante comédie parisienne» en
un lit et deux pyjamas est jouée: la petite grue a plaqué son vieux
monsieur, son gigolo et sa prisonnière pour faire un mariage d'amour
avec un riche industriel. Peu de poissons--à part ceux qu'on voit sur la
scène--mais beaucoup de sauce, laquelle n'est même pas toujours
ravigote. Et les fauteuils coûtent soixante francs, plus les taxes!

Ce théâtre au compte-gouttes est une duperie, une escroquerie, et je
suis surpris que ses victimes ne protestent pas. Il est vrai que le
public contemporain est d'une patience, d'une résignation, d'une
complaisance extrêmes... Seulement, il finira peut-être par s'apercevoir
qu'on se moque de lui. Comme l'honnête homme trompé, il ne dira mot et
s'éloignera.

* * *

Mais il est une plus grave complication de mon existence de spectateur
et c'est à la critique que je la dois.

Autrefois, la critique guidait, conseillait les amateurs de théâtre avec
lesquels, traditionnellement, elle sympathisait... Sans doute, elle
commettait des erreurs, des injustices, et il fallait parfois reviser
ses arrêts. Mais on pouvait la consulter à l'heure de la question
toujours embarrassante:

--Où irons-nous ce soir?

Aujourd'hui, il y a mésentente complète entre la critique et le public.
Pour ma part, je ne suis presque jamais d'accord avec elle, et si j'en
juge par les succès réels et fours certains auxquels j'assiste,
l'immense majorité des spectateurs est également brouillée avec nos
étonnants aristarques.

Bien souvent, sur la foi d'articles enthousiastes, je me suis précipité
au guichet de théâtres où je croyais d'ailleurs trouver une foule
immense... Enfin, j'allais pouvoir applaudir un indiscutable
chef-d'œuvre! Hélas! la magnifique, l'étourdissante pièce annoncée à
l'extérieur par tant de boniments lyriques m'a presque toujours
cruellement déçu... Quoi, c'était ça, la comédie qui devait
«relever--enfin!--le niveau de la production dramatique contemporaine»?
Et après avoir bâillé à me décrocher la mâchoire, les tempes martelées
par une migraine de chercheur de mots croisés, je rentrais chez moi en
me disant: «On ne m'y reprendra pas de sitôt à écouter les critiques!»

Enfin, quel est ce malentendu? Est-ce que la critique et le public sont
aujourd'hui deux mondes séparés par tous les espaces interplanétaires?

S'il en est ainsi, devons-nous admettre qu'il y a des pièces pour le
public et des pièces pour la critique, qu'il est sage de prendre à
rebrousse-poil les avis de celle-ci en adorant ce qu'elle brûle, en
brûlant ce qu'elle adore?

C'est à quoi j'ai dû me résoudre, non sans regret, car il m'est pénible
de constater cette rupture entre deux forces qui sont, l'une et l'autre,
quoique à un degré moindre, nécessaires au théâtre. Je crains même qu'un
tel divorce ne soit la principale raison du malaise qui inquiète
directeurs, auteurs, acteurs et spectateurs et dont le symptôme le plus
clair est la diminution des recettes dans maints théâtres autrefois
très achalandés.

Le public n'ose plus aller aux pièces dont la critique dit tant de bien
et il hésite à dépenser tant d'argent pour aller à celles dont elle dit
tant de mal... De là, le succès croissant du cinéma, du music-hall et du
cirque.

Mais peut-être est-ce là un résultat voulu par certains critiques qui
sont blasés de l'art dramatique au point de ne plus prendre de plaisir
qu'aux farces des Fratellini. Tels ces gourmets désabusés et fatigués
qui ne mangent plus que du bœuf gros sel...




Le Critique idéal


Nos aristarques qui sont un peu orfèvres, répondent à leurs vils
calomniateurs:

--La critique est nécessaire, indispensable... C'est elle qui entretient
le feu sacré dans le temple de l'Art! Nous sommes chargés d'une mission
essentielle et nous empêcher de la remplir serait pécher contre l'Esprit
que nous incarnons face à la Bêtise et au Business! Saluez en nous de
purs lettrés, des arbitres-nés du goût, des chevaliers du Saint-Graal
lyrique et dramatique... Nous formons un Sacré-Collège contre lequel ne
peuvent s'insurger que de méprisables mécréants. Vive la critique,
mossieu!

Oui, vive la Critique!

Mais il y a les critiques, et ce n'est pas du tout la même chose.

La Critique est une entité, une sorte de vision suave, un idéal lumineux
et sublime, en fin un truc épatant.

Les critiques ne sont, eux, que des hommes.

Que dis-je? Des hommes de lettres!

Bref, rien de suave, d'idéal, de lumineux, de sublime, ni même--dans la
plupart des cas--d'épatant.

Et cependant, je rêve d'un critique qui serait tout cela... Rêvons
ensemble, voulez-vous?

* * *

Ce critique-là, est-il lui-même auteur?

Non, évidemment. D'abord, parce qu'il est un peu déplacé--pour ne rien
dire de plus--de juger le travail de ses concurrents et d'en dire du
mal, surtout en public.

Un critique-auteur qui éreinte un auteur non critique abuse assez
lâchement de son sceptre, lequel ressemble aussitôt à une espèce de
matraque. C'est un homme armé qui assomme un rival désarmé. Rien de plus
vilain.

Le critique-auteur pourrait peut-être justifier sa prétention de juger
ses confrères en faisant jouer lui-même d'incontestables chefs-d'œuvre.
Mais, outre que les incontestables chefs-d'œuvre ça n'existe pas, il est
à remarquer que les grands auteurs--à part ce pauvre Robert de Flers--ne
se mêlent jamais de critique, de critique écrite bien entendu. Ce sont
les auteurs de seconde zone qui jouent les Perrin Dandin au théâtre et,
d'ordinaire, se montrent d'une extrême sévérité.

De plus, personne ne peut-être à la fois juge et partie. Or, un
auteur-critique est toujours un peu partie dans le procès des pièces
nouvelles. Car tandis qu'on joue les pièces des autres, on ne joue pas
les siennes... Et on jouera d'autant plus vite (sinon plus longtemps)
celles-ci que celles-là, congrument éreintées, disparaîtront plus tôt de
l'affiche.

Bref, le critique-auteur est un ponte à cartes biseautées... Il ne
pratique pas le _fair play_, il triche.

* * *

Alors, le critique ne doit pas être auteur?

Impossible de répondre «non» catégoriquement. D'abord, il faudrait
savoir si, n'étant pas auteur, il ne songe pas à le devenir, s'il n'a
pas, lui aussi, dans quelque tiroir secret, quelque manuscrit qu'il
portera, un jour ou l'autre, à un directeur diplomatiquement ménagé,
vanté, avec un feint désintéressement. Or, tout homme de lettres a, dans
le cœur tout au moins, une pièce en trois actes qui sommeille...

Admettons cependant que cet aristarque ne pense pas le moins du monde à
descendre dans l'arène. D'une telle supposition découlent ces logiques
conséquences, au choix et même en bloc:

1º Le critique ne se doute pas de la difficulté du métier d'auteur, il
ne connaît rien de la technique d'un art qu'il a la prétention de
conseiller, de gouverner, il ne sait pas ce que l'élaboration du moindre
vaudeville représente d'efforts;

2º N'ayant jamais assisté à de vraies répétitions de travail, il ignore
tout des réalités du théâtre; il juge dans l'absolu, il est pareil à ce
profane qui discute chirurgie sans être jamais entré dans une clinique,
du moins quand on y fait une opération;

3º N'étant pas auteur, il a une tendance à préférer le théâtre
impossible, c'est-à-dire purement littéraire, dégagé de cette gangue où
l'art dramatique, soumis à l'implacable loi de la recette, ne peut que
se retourner sans espoir de libération;

4º S'il n'a pas d'autres ressources extra-littéraires ou
journalistiques, on peut craindre qu'il ne nourrisse (c'est même tout ce
qu'il peut nourrir copieusement) une secrète et envieuse animosité
contre les gens qui gagnent des argents fous en écrivant des pièces de
théâtre... À moins d'être un saint--et la sainteté est rare ici-bas--un
pauvre diable de critique mal payé ne peut que détester ces auteurs qui
ont tout, la galette, la gloire et les poules de luxe! Et dame, quand
il en trouve l'occasion (occasion qui se présente d'autant plus souvent
que l'auteur est plus à la mode), il ne l'envoie pas dire à Louis
Verneuil.

Comme vous voyez, le critique pur est dangereux aussi... Son
impartialité n'est pas moins douteuse que celle du critique impur. Et
c'est lui, au fait, qui détient le record de la sévérité, voire de la
malveillance systématique... Il ne tarde d'ailleurs pas à verser dans le
mépris du théâtre «genre inférieur», à réserver ses éloges pour les
expériences les plus baroques tentées dans les laboratoires de l'asile
de Charenton.

* * *

Au surplus, un critique soi-disant pur peut être, en réalité, assez
impur par le fait qu'il a sa femme ou sa maîtresse au théâtre.

Dès lors, il est tout pareil au critique-auteur, lequel peut d'ailleurs
être aussi, par surcroît, mari ou amant d'actrice.

En effet, le voilà forcé de ménager:

Les auteurs qui peuvent faire jouer leur femme ou leur petite amie
(parfois les deux);

Les directeurs qui peuvent engager cet être adoré, lui accorder la
vedette, la nommer avec insistance dans leurs communiqués, etc...

Ah! elle en ferait une musique, la femme ou la petite amie si saint
Aristarque lui disait:

--Ma conscience avant tout... Quand je prends ma plume, je ne me soucie
pas de tes intérêts, de ta carrière. Ton «fromage» qu'est-ce que tu veux
que ça me fasse?

Non, mais l'entendez-vous, la réplique de la «jeune et charmante
artiste»?

* * *

Et puis, il y a la question d'estomac.

L'estomac du critique.

Un critique qui ne digère pas bien est un mauvais critique.

Allez donc vous intéresser à des histoires de coucheries plus ou moins
sentimentales--et ce n'est que ça, en somme, le théâtre--quand vous
sentez que ça ne passe pas...

Comment rire à un vaudeville, pleurer à un drame et même «penser» à une
comédie très littéraire, si vous êtes angoissé par cette question: «Quel
sera le dénouement?» Le dénouement de votre essai de digestion, bien
entendu.

La gastralgie--de même que la colique, le mal de dents, le souci du
terme et les peines de cœur--est contraire à la critique dramatique.

On va au théâtre pour digérer, en attendant mieux... Les critiques qui
ne digèrent pas sont donc, par définition, des ennemis du théâtre.

* * *

Résumons-nous... Le critique idéal est un lettré d'âge mûr (la jeunesse
et la vieillesse sont pareillement récalcitrantes) qui a obtenu
d'immenses succès au théâtre, qui y a renoncé délibérément, qui n'est
plus candidat à rien, qui a un parfait système digestif, qui jouit de
rentes confortables, qui a des lettres (mais pas trop) et qui approche,
sans regrets ridicules, sans espoirs grotesques, de l'âge heureux de
l'impuissance.

Tous les critiques qui ne ressemblent pas à celui-là sont suspects.




Plus ça change...


Vous me permettrez, cette semaine, de me faire remplacer... J'ai un
vaudeville en cinq actes, avec des tas de spectres comme les aimait
François de Curel, à terminer au plus tôt pour le Théâtre-Français, à
moins que ce ne soit pour Quinson.

Du reste, soyez tranquille, vous ne perdrez rien au change, ce qui,
reconnaissez-le, est assez rare depuis quelques années.

Mon double--encore du François de Curel, à moins que ce ne soit du
Salacrou--mon double est un garçon de talent, comme vous allez pouvoir
en juger.

--Surtout, lui dis-je, inspirez-vous de l'actualité! Je sais bien
qu'elle est victime, elle aussi, du chômage, mais...

--Mais non, me répondit-il avec cette belle assurance de la jeunesse,
les sujets d'article abondent.

--En tout cas, soyez gai, sans être drôle, comme disait mon ancien
patron Arthur Meyer, lequel valait bien Mossieu Coty.

--Je ferai de mon mieux...

--Allez-y, je vous passe la plume.

Voici donc le texte de mon remplaçant...

* * *

On a causé un peu des théâtres subventionnés, au Palais-Bourbon.
Plusieurs députés ont paru insister pour le maintien des subventions,
sous le prétexte que, Corneille et Racine n'attirant plus guère dans les
salles que les souris qui viennent faire la partie sous les banquettes,
les directeurs laisseraient les chefs-d'œuvre de ces grands hommes se
rouiller au magasin des accessoires, s'il n'y avait pas une somme
annuelle destinée à combler les vides que les représentants de
_Britannicus_ creusent dans l'orchestre.

Du moment que _Britannicus_ a pour effet d'éloigner le public, je ne
vois pas, pour ma part, où est la nécessité de dépenser des sommes
importantes pour faire réciter des vers devant des petits bancs. Encore
si les petits bancs y prenaient un plaisir quelconque! Mais comme ils
n'ont jamais donné la moindre marque d'approbation ou d'improbation,
c'est inutilement jeter son argent dans le trou du souffleur.

Mais, viendra-t-on me dire, faut-il donc alors retirer du répertoire
français ces ouvrages qui perpétuent la tradition des belles choses?

Je ne sais pas ce qu'il faut faire, mais de même qu'on ne peint pas de
tableaux pour les accrocher dans une cave, de même les traditions
littéraires ne peuvent se perpétuer que si le public va écouter les
pièces qu'on lui offre. S'il passe sa soirée au café à jouer au jacquet
pendant que Phèdre raconte à Œnone ses plans de séduction, la tradition
des belles choses se perpétue uniquement pour les ouvreuses. Quand on
joue des pièces à succès, la subvention est bien inutile, puisque le
caissier du théâtre se frotte les mains. Quand on joue _Andromaque_, la
subvention n'a plus de raison d'être, puisque, tout le monde restant
chez soi, la représentation ne profite à personne.

Si j'étais directeur, ce qui ne m'arrivera probablement jamais, et
qu'on voulût me donner une subvention, j'offrirais de payer pour ne pas
l'avoir. Le public ne peut pas se douter de la lourdeur du cahier des
charges attachées aux fausses libéralités du gouvernement. Il n'y a plus
alors de jour où l'administration ne voie s'abattre sur la coupole de
son théâtre des nuées de grues venant toutes de la part des gens les
plus influents, se faire engager comme grands premiers rôles, bien
qu'elles soient à peine capables de dire:

--Madame est servie!

Si encore la subvention vous contraignait seulement à engager des
non-valeurs artistiques, le directeur se contenterait de les remiser
derrière ses décors sans jamais leur confier le moindre bout de scène;
mais quand vous touchez sur la cassette de l'Etat, allez donc refuser
une pièce au fils du cousin d'un ministre!

En comparant, avec la somme allouée tous les ans à un théâtre, le
chiffre des appointements donnés par ordre à des incapacités féminines,
celui des loges envoyées quotidiennement aux illustrations
administratives et celui des débours opérés sans résultat pour monter
des ouvrages imposés sinon imposants, il serait aisé d'établir que ce
n'est pas l'Etat qui subventionne le directeur, mais le directeur qui
subventionne l'Etat.

* * *

À la vente Salamanca, les moindres morceaux de peinture ont monté a des
prix fantastiques. Ce qui m'effarouche dans ces exagérations, ce n'est
pas de voir payer cher les choses réussies, c'est de me dire que les
mauvais tableaux s'achètent quelquefois au même prix que les bons.
Mieux vaut évidemment pour un jeune homme riche acheter cinquante mille
francs une toile qui lui fait honneur, que de les donner à une femme qui
le rend malade. En revanche, c'est une réelle douleur pour nous de
constater jusqu'où va quelquefois l'extravagance des enchères unies à la
perversion du goût.

Je crains, du reste, que nous n'ayons plus longtemps à nous occuper des
questions de ce genre, les étrangers nous enlevant peu à peu nos
tableaux anciens, comme ils nous enlèvent depuis longtemps les modernes.
Nous avons tant fait pour attirer nos voisins d'outre-Manche et
d'ailleurs qu'ils finiront par emporter chez eux toutes nos richesses.

J'avais un ami qui, sans rien dire à personne, épousa un jour une
demoiselle hors d'âge, avec des yeux à fleur du nez, et, comme
couronnement de l'édifice, légèrement gondolée. Le mot de la fin, c'est
qu'elle possédait trois cent mille francs en crédits mobiliers, achetés
à dix-huit-cent-soixante-quinze francs, et en actions de la société
immobilière souscrites à l'émission, c'est-à-dire à cinq cents francs.

Aujourd'hui, ses mobiliers font deux cent vingt-cinq francs, ses
immobilières quatre-vingt-quinze, et à la prochaine liquidation, il
restera à mon ami, qui rêvait la députation, tout juste la somme
nécessaire pour l'acquisition d'une brouette à légumes, que vous
rencontrerez prochainement traînée par sa femme, laquelle se gondole
chaque jour davantage.

Tel est l'avenir réservé aux gens qui placent leur confiance dans ces
feuilles de papier qu'on appelle des valeurs, sans doute parce qu'elles
ne valent absolument rien. Les débâcles qui ont révolutionné, ces
jours-ci, le péristyle de la Bourse, prouvent une fois de plus le besoin
inné qu'a le peuple français de se faire rouler par quelqu'un. Il y a
toujours chez nous un banquier Law quelconque qui continue à vous
glisser des actions du Mississipi. Il change seulement le nom de
l'affaire et fait imprimer les titres en caractères neufs. La seule
différence sérieuse qui existe réellement entre la rue Quincampoix et la
place de la Bourse, c'est que, à la rigueur, dans le Mississipi, on
pourrait prendre des bains, tandis que dans les combinaisons nouvelles,
on ne peut boire que des bouillons.

À notre époque, il en est d'une invention financière comme de la créance
d'un joueur: le premier jour, avant midi, elle n'a subi encore aucune
dépréciation; à deux heures, elle est déjà au-dessous du pair. Le
lendemain matin, on peut s'en servir pour tapisser son cabinet de
toilette. En attendant, que faire? Faut-il immobiliser son argent dans
un pot à beurre ou l'enterrer au pied d'un platane? Jamais je n'ai mieux
senti l'énorme avantage de n'avoir pas un sou de côté.

Autrefois, les directeurs d'une société en commandite mettaient quelque
cérémonie à vous demander votre saint-frusquin, ce saint le plus
respecté de tous, bien que le calendrier n'en fasse aucune mention. Ils
annonçaient des carrières de marbre rose à exploiter ou des fouilles à
organiser pour retrouver le trésor des Pharaons. Aujourd'hui, les
compagnies qui s'établissent n'ont aucun programme. Elles se contentent
de vous dire:

--Donnez-moi votre argent, nous le ferons travailler.

Au bout d'un temps aussi court que possible, les compagnies vous
écrivent que votre argent n'a décidément aucun goût pour le travail,
que, loin de profiter des soins maternels de la maison, votre magot
s'est affaibli à vu d'œil, et que le peu qu'il en reste ne mérite pas
que vous preniez une voiture de deux francs vingt-cinq pour venir le
chercher.

Remarquez qu'il n'existe aucun remède contre cette maladie de peau qui
pousse les gens à se faire tondre par des inconnus.

* * *

Avant de l'envoyer à l'impression, j'ai relu la copie de mon
intérimaire.

En somme, du brio et le sens de l'actualité. Il faut dire que l'auteur
de cette chronique d'occasion est un jeune confrère plein de talent et
d'avenir.

N'organisons pas contre lui la conspiration du silence. Il s'appelle
Henri Rochefort et écrivait ces lignes dans le _Figaro_, en 1867.

Rien n'a changé depuis, si ce n'est, peut-être, le _Figaro_...




Internement de M. Paul Souday


Notre éminent confrère M. Paul Souday vient d'être interné à la
Malmaison, non pas comme conservateur, mais comme victime d'une idée
fixe qui a fini par lui troubler la cervelle.

Il y a d'ailleurs deux Malmaisons: c'est à l'autre, celle qu'illustra le
séjour d'un ex-président de la République, réputé pour son élégance,
qu'a été conduit le critique du _Temps_. Il y recevra les soins de nos
psychiatres et neurologistes les plus distingués.

Et nous formons le vœu que M. Paul Souday, dont nous avons souvent
admiré le talent et l'érudition, sorte bientôt, avec toute sa belle
intelligence recouvrée, de cette maison de santé qui devient,
décidément, très parisienne.

* * *

C'est à la suite d'accès particulièrement inquiétants de la psychose,
causée sans doute par le surmenage, dont souffre le plus célèbre de nos
arbitres littéraires, qu'il a fallu prendre cette énergique mais
affligeante détermination.

--Il faut le faire enfermer, ont décidé, la mort dans l'âme, les parents
et les _amis_ de M. Paul Souday.

M. Hébrard, directeur du _Temps_, a estimé, lui aussi, que pareille
mesure s'imposait. Il a même déclaré:

--Elle est urgente... Depuis quelque temps, la folie de mon infortuné
collaborateur a fait des progrès effrayants. Nos lecteurs eux-mêmes s'en
sont aperçus et Dieu sait cependant s'ils sont peu disposés à douter de
l'équilibre intellectuel des rédacteurs du _Temps_!

Les manifestations dernières du dérangement cérébral de M. Paul Souday
avaient pris, en effet, un caractère de violence extraordinaire. Notre
malheureux confrère remplissait sa vieille et paisible maison de la rue
Guénégaud de cris effroyables.

--Ce sont des chiens enragés, vociférait-il, des chiens, des chiens, des
chiens, enragés, enragés, enragés!

Et allant et venant dans son vaste salon, il faisait un véritable
carnage d'objets d'art, bibelots, etc., qui, entre parenthèses, ont,
pour la plupart, une origine religieuse et même ecclésiastique.

Sortant de chez lui, M. Paul Souday ne retrouvait nullement son calme en
respirant l'air à la fois vif et classique des quais de la Seine. Au
contraire, sa surexcitation grandissait encore... Au milieu des badauds
attroupés, il répétait: «Des chiens enragés, ce sont des chiens
enragés!» Rencontrant un de ses amis, vieux penseur de gauche,
d'ailleurs revenu de tout et de loin, il le saisit par le col de son
pardessus en hurlant:

--Êtes-vous aussi un de ces chiens enragés?

--Moi? Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que, vous savez, les chiens enragés, on les abat... à coups de
revolver!

Et le critique du _Temps_ tira de sa poche un énorme browning...

* * *

Mais quels sont donc ces «chiens enragés» auxquels en veut tant M. Paul
Souday?

Le _Temps_, daté du 28 novembre 1927, publiait un article signé des
initiales _P. S._ (pas besoin d'être épigraphiste pour découvrir le
prénom et le nom de l'auteur), publiait, dis-je, ces lignes:

«Ils sont en ce moment toute une bande à se déchaîner contre Valéry. On
pourrait même parler d'une meute, car certains de ses ennemis
ressemblent à des chiens enragés.»

Les chiens enragés de M. Paul Souday, ce sont les réfractaires à la
poésie--si poésie il y a--de M. Paul Valéry.

Pour parler de «chiens enragés» à propos de fariboles littéraires et
cela dans le journal le plus réservé, le plus courtois, le plus prudent
aussi de la presse française, il faut incontestablement avoir perdu tout
sens de la mesure et même toute raison.

Passe encore de traiter ainsi, verbalement, les antivalérystes, mais
dans le _Temps_, c'est de la folie pure, elle aussi.

Tel fut l'avis de ceux qu'inquiétaient depuis longtemps la
surexcitation, l'exaltation de notre moderne Gustave Planche. Et voilà
pourquoi, au lendemain de cet article inouï, la Malmaison compta, dans
la section des agités, un pensionnaire de plus.

* * *

À vrai dire, depuis longtemps, les vers--si ce sont des vers--de M.
Valéry avaient dérangé le cerveau de notre confrère. Et il serait facile
de suivre, dans la collection du _Temps_, les progrès d'une folie qui,
de douce, est devenue furieuse.

M. Paul Souday a d'abord parlé de M. Valéry et de sa poésie pure à de
longs intervalles et en termes modérés quoique déjà fort élogieux. Puis,
traitant l'auteur de _Rhumbs_ de «prince de l'esprit», il lui a consacré
des articles de plus en plus nombreux et enthousiastes... Tel un amant
qui dispute à un rival sa maîtresse, le critique du _Temps_ déclara la
guerre à l'abbé Brémond qui faisait profession d'aimer aussi les bouts
rimés de M. Valéry: encore un peu et cette dispute finissait par un
drame passionnel. M. Souday a, sans doute, vaincu dans ce tournoi dont
une Chimène à moustaches était le prix, car il ne pouvait plus, à la
fin, écrire trois lignes sur n'importe qui ou n'importe quoi sans y
introduire le nom de son idole.

Le _Temps_ était devenu, dans sa partie littéraire, une espèce de
prospectus pour M. Valéry et ses œuvres complètes en trois plaquettes
sur papier des manufactures impériales du Japon.

La Fontaine célébrant Baruch, Sarcey glorifiant Gandillot, Léon Daudet
vantant Charles Maurras, Charles Maurras admirant Mistral, Clément
Vautel mettant Paul de Kock au pinacle n'ont jamais manié l'encensoir
que d'un geste étriqué si on les compare à Paul Souday adorant Paul
Valéry.

--Valéry seul est Dieu, disait-il, et j'entends être son prophète!

En vain M. Hébrard, directeur du _Temps_, objectait parfois, timidement,
à son irascible collaborateur:

--Il n'y a peut-être pas que Valéry dans la littérature française... Nos
lecteurs, qui se souviennent des enseignements d'Anatole France, de
Jules Lemaître, et même--excusez-moi, cher ami,--de Gaston Deschamps,
s'étonnent de voir le _Temps_, organe quelque peu bourgeois, se vouer
ainsi à une religion célébrée, en France, dans une petite, toute petite
chapelle d'esthètes. Un universitaire, qui est le doyen de nos abonnés,
vient même de m'écrire pour protester, au nom d'Alceste, de Molière, de
l'école du bon sens, dont le _Temps_ est un des pilliers traditionnels,
contre Oronte, c'est-à-dire contre Valéry!

--Le sonnet d'Oronte, répondit Paul Souday, vaut mille fois mieux que
tout ce que débite ce béotien, ce philistin d'Alceste... Vive Oronte!
Vive Valéry!

* * *

Le ver était dans le fruit, l'araignée était dans le cerveau.

La folie, comme les coureurs, augmente sa vitesse au fur et à mesure
qu'elle approche du but.

Le but, c'est aussi un fil qu'elle casse.

Le fil qui tenait les idées de M. Paul Souday vient d'être cassé.

Espérons que nos spécialistes des maladies mentales parviendront à le
renouer... Ils comptent beaucoup, nous dit-on, sur les effets
bienfaisants d'une plante essentiellement antispasmodique et fébrifuge
qui s'appelle--comme par hasard--la valériane.




Désintoxication de M. Paul Souday


Ainsi que j'ai eu la douleur de l'annoncer, ici même, il y a quinze
jours, M. Paul Souday a été interné dans cette maison de santé, lancée
par Paul Deschanel, Viviani, etc., qui a été baptisée la Malmaison.

Notre éminent et infortuné confrère présentait, depuis de longs mois,
les symptômes de plus en plus graves d'un dérangement cérébral. Victime
d'une idée fixe qui lui taraudait la cervelle, il ne parlait plus, dans
ses articles, que de Paul Valéry, dont il avait fait son idole... Sa
belle intelligence sombrait ainsi dans une sorte de fétichisme inquiet,
jaloux, bientôt délirant. J'ai raconté comment notre moderne Gustave
Planche avait soudain rempli sa tranquille maison de la rue Guénégaud de
cris furieux: «Ce sont des chiens, des chiens, des chiens, enragés,
enragés, enragés!», traitant ainsi de justiciables de l'institut Pasteur
des confrères--vraiment très calmes--qui ne partagent pas sa frénétique
passion pour l'auteur de _Rhumbs_. À la suite de cet accès de fièvre
chaude qui pouvait être suivi--qui sait?--d'une distribution de balles
blindées dans les organes essentiels des récalcitrants aux bouts rimés
de M. Valéry, l'internement de notre dangereux confrère s'imposait...
Aux grands maux, les grands remèdes!

* * *

Je l'avoue, j'ai été très affecté par cet événement littéraire, plus
pénible encore que le couronnement, par les Goncourt's, du roman
anti-scandinave de M. Bedel. En effet, M. Paul Souday m'est sympathique,
n'en déplaise à M. Léon Daudet. C'est un brave confrère, grand pondeur
de copie, non dénué, à l'occasion, de cet esprit tortonisant qu'il fait
semblant de dédaigner, mais dont il s'efforce--parfois avec assez de
succès--d'imprégner des «papiers» auxquels je l'ai vu s'appliquer en
mâchonnant un cigare éteint, dans l'atmosphère bien parisienne de
l'ancien café Cardinal. J'ajoute qu'il a le courage de se faire beaucoup
d'ennemis, ce qui est assez rare en ces temps de prudence stratégie
littéraire.

C'est donc mû par un sentiment tout confraternel que je suis allé
dare-dare à la Malmaison pour prendre des nouvelles de M. Paul Souday.

J'ai été reçu par un soupçonneux psychiâtre (ces gens-là voient des fous
partout) qui a cependant fini par me dire:

--Il va mieux.

--Ses accès de folie furieuse sont moins fréquents?

--Il est entré dans la période de l'abattement... C'est bon signe. Le
premier jour, nous avions dû lui passer la camisole de force...
Figurez-vous que le pauvre homme voulait nous tuer tous--comme des
chiens enragés, disait-il--parce que nous n'admirions pas comme lui le
vers où M. Paul Valéry parle des phoques qui se promènent, tel le bœuf
de Cocteau, sur le toit...

--Ah! oui, le toit sur lequel picorent les focs...

--Quelque chose comme ça... Maintenant c'est plaintivement, qu'il
s'efforce de nous faire goûter cette loufoquerie pour
plombiers-zingueurs. Il semble même ne plus y attacher grande
importance...

--Merci, mon Dieu!...

--Le diagnostic est donc devenu favorable. Nous administrons à votre
confrère, et en doses massives, de la valériane, antipasmodique et
fébrifuge tout indiqué. Le malheur, c'est que ce pauvre garçon n'est pas
seulement paranoïaque... Il souffre d'autres maux.

--Diable! Lesquels?

--Nous avons trouvé chez lui des stendhaloccoques virulents...

--Il a dû attraper ça au _Temps_, où ces microbes sévissent.

--Et je prévois que nous serons obligés de l'opérer de la proustate.

--La proustate?

--Oui, c'est une maladie qui doit son nom à Marcel Proust.

--Il paraît que c'est gênant pour s'asseoir.

--Non, pas dans le cas de M. Paul Souday... Soyez rassuré à ce point de
vue.

Je poussai un soupir de soulagement. Puis:

--Nous rendrez-vous bientôt notre grand critique?

Le psychiatre eut un hochement de tête et répondit:

--Pas de sitôt... La désintoxication sera longue. Vous comprenez, ce
n'est pas en quelques jours que nous pouvons extirper de cette cervelle
l'araignée qui y frétille de ses trente-six pattes. Nous traitons M.
Paul Souday exactement comme un vieil abonné à la bigornette... C'est
progressivement que nous arriverons à le guérir de sa valéryte aiguë.

--Comment vous y prenez-vous?

--Il serait impossible, naturellement, de le priver tout à coup de ses
rhumbs quotidiens... Nous lui accordons son indispensable ration de
poésie pure, mais, cette ration, nous la diminuons un peu chaque jour.
Bientôt, nous la remplacerons par des produits qui seront de moins en
moins toxiques.

--Ah!... Comme c'est curieux!

--Oui, nous lui ferons priser des vers de Mallarmé, de Rimbaud, de
Laforgue, de Henri de Régnier, de Verlaine, de Baudelaire... Vous
comprenez, de la poésie de moins en moins congestionnante et nocive.

--Vous ferez de la désintoxication par étapes?

--C'est cela même... La privation brusque de coco poétique pourrait
précipiter M. Souday dans l'abîme de la folie définitive. C'est tout une
rééducation à faire. Dans quelques mois, je pourrai peut-être lui
administrer ces vers d'Alceste:

    Ce style figuré, dont on fait vanité,
    Sort du bon caractère et de la vérité:
    Ce n'est qu'un jeu de mots, qu'affectation pure,
    Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.
    Le méchant goût du siècle, en cela, me fait peur.
    Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur,
    Et je prise bien moins tout ce que l'on admire
    Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire:
                _Si le Roi m'avait donné, etc._

--C'est un remède que ce pauvre Souday n'avalera pas facilement!

--Et ces bienfaisantes pilules de Boileau:

    Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre,
    Mon esprit aussitôt commence à se détendre,
    Et, de vos vains discours, prompt à se détacher
    Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.
    Il est certains esprits, dont les sombres pensées,
    Sont d'un nuage épais toujours embarrassées...
    ...Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
    Et les mots pour le dire arrivent aisément.

--Vous croyez que votre malade prendra cette potion?

--Il y viendra.. J'espère même lui faire gober ceci, qui est de La
Bruyère: «Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la
place de ses lecteurs... et se persuader qu'on n'est pas entendu
seulement à cause que l'on entend soi-même, mais parce qu'on est en
effet intelligible. L'on n'écrit que pour être entendu...» Et voici un
remède vraiment héroïque que Paul Souday finira par ingérer, bon gré mal
gré: «Ce qui n'est pas clair n'est pas français».

--Aïe!...

--Rien de tel pour guérir la valéryte!...

* * *

Un peu rassuré, j'ai quitté la Malmaison, sans avoir pu, cependant,
approcher notre cher malade, auquel un complet isolement est encore
nécessaire.

J'espère être plus heureux une autre fois. Et si je peux avoir un
entretien avec le critique du _Temps_, je vous le rapporterai aussi
fidèlement que possible.




M. Paul Souday va mieux...


La Malmaison a été le théâtre de bien des entrevues historiques: le tsar
Alexandre 1er avec Joséphine, le même Alexandre avec la reine
Hortense, Napoléon 1er avec les émissaires du gouvernement
provisoire, Georges d'Esparbès avec Jean Ajalbert, etc., etc.

La dernière en date est celle que j'ai eue avec Paul Souday.

Au fait, j'y pense, je me trompe de Malmaison. Celle où j'ai pu
converser avec le critique du _Temps_ n'est pas située à Rueil, mais à
Neuilly. C'est une discrète et confortable maison de santé où un autre
Paul--qui fut tout, même académicien--dut aller chercher un asile en
quittant l'Élysée, exactement comme le vaincu de Waterloo, mais pour
d'autres raisons.

Je n'ai pas à rappeler ici comment M. Paul Souday, pris d'un accès de
valéryte aiguë,--plus dangereuse encore pour lui que pour nous--dut être
conduit dans cette Malmaison illustrée par le séjour de tant de
personnalités bien parisiennes.

Le médecin-chef de l'établissement m'avait toujours refusé la permission
d'approcher notre éminent confrère, me disant:

--Il est encore très agité... La nuit, il réclame une carabine pour tuer
les «chiens enragés», c'est-à-dire les gens qui se permettent de ne pas
aimer la poésie de M. Paul Valéry et de l'avouer publiquement. Or, vous
en êtes...

--C'est vrai, mais je suis venu avec une cotte de mailles.

--Cela ne suffirait pas... Mieux vaut revenir. Nous soignons très
énergiquement le pauvre homme. Les douches lui font du bien. Des
comprimés de Boileau et de La Bruyère aussi... Mais il faut du temps!

J'ai eu plus de chance à ma dernière tentative. Des infirmiers m'ont
conduit dans un vaste parc où allaient et venaient de nombreux mabouls,
dingos et piqués parmi lesquels j'ai reconnu plusieurs membres de notre
élite intellectuelle. Paul Souday était parmi eux... Coiffé d'un vaste
chapeau à la Rubens, l'allure très gendelettre à la mode de 1895, il
semblait fort guilleret et fredonnait un refrain de son temps:

    Je m'appell' Popol
    Et j'habite à l'entresol!

--Ce n'est pas du Valéry! fis-je en m'approchant de lui, la main tendue.
Au moins, ça dit bien ce que ça veut dire!

Je m'attendais à être assez mal reçu, en ma qualité de réfractaire à
toute poésie, surtout quand elle est pure. Mais pas du tout... Il serra
vigoureusement mes phalanges et, partant d'un large rire, s'exclama:

--Ah! non, la barbe avec Valéry!

* * *

Un instant après, nous étions assis sur un banc de pierre moussue (c'est
poétique aussi, mais ça tache les pantalons) et nous entamions une
conversation marquée au coin de la plus vive cordialité.

--Alors, dis-je à l'aristarque du _Temps_, vous vous sentez plus
calme?... Vous dormez bien? Vous n'avez plus de cauchemars?

--Mais mon équilibre mental a toujours été parfait, je vous assure, je
ne suis pas fou du tout...

--On dit ça!

--Oui, je sais, dans une maison comme celle-ci, le seul moyen de prouver
qu'on ne devrait pas y être, c'est de déclarer: «Je suis fou à lier!».
C'est ce que je répète au médecin-chef qui commence à me croire
raisonnable... Mais à quoi bon jouer cette comédie avec vous? Mon cher,
je n'ai pas la moindre araignée au plafond...

--Vous nous avez donc mystifiés avec ce Paul Valéry et son loufoque qui
picore les toits?...

--Avant de vous répondre, il faut que je vous pose moi-même quelques
questions.

--Je vous en prie, mon cher Souday.

--Allez-vous dans les salons littéraires?

--Ah! non... Pour qui me prenez-vous?

--Moi, j'y vais... Et dans les salons tout court?

--En fait de salons, je ne fréquente que ceux de coiffure. Pas même ceux
de peinture!

--Avez-vous fait de la critique?

--Jamais! Il n'y a pas de sot métier, mais enfin...

--Eh bien, vous allez comprendre ce qui m'est arrivé: je suis un
critique qui va dans le monde, dans un certain monde, enfin, qui raffole
des salons littéraires. Qu'est-ce que vous voulez? Cela ne se raisonne
pas. D'ailleurs, tenant le plus beau sceptre de la critique
contemporaine il est bien naturel que je recueille les avantages
moraux--pas la peine, hélas! d'insister sur les avantages matériels--de
ma situation. Où en jouirais-je plus que dans les salons littéraires où
ma puissance est connue et reconnue, où pullulent les gens de tous
sexes--et il y en a plus de deux--qui me feraient n'importe quoi pour
obtenir deux lignes favorables dans le _Temps_? Je vais donc dans ces
endroits-là pour éprouver ma force...

--Soit. Mais je ne vous envie pas.

--Vous avez raison, car cette force n'est, si j'ose dire, que de la
faiblesse... Mais on ne s'impose dans le monde qu'en pensant comme lui,
en flattant ses goûts, ses caprices et aussi ses erreurs. Le genre
paysan du Danube n'y est pas du tout apprécié et Diogène ne serait pas
reçu dans nos salons les plus esthétiques, même s'il s'y présentait en
disant: «Je cherche un homme!». Il m'a donc fallu, pour plaire à ces
messieurs et dames dont je ne peux me passer, adopter, sinon leurs
manières, du moins leurs idées... Or ce sont des snobs épris de toutes
les excentricités littéraires, artistiques, et même politiques. Salons
aristocratiques du vieux faubourg Saint-Germain ou salons de la grande
bohème contemporaine, c'est tout comme. Ah! c'est bien changé depuis le
temps de Paul Bourget! On n'y jure--dans toutes les langues--que par
Cocteau, Van Dongen, Darius Milhaud, Vlaminck, Max Jacob, Machingore,
Isnai Patati Patata, etc. Et Valéry, naturellement Valéry par dessus
tout et tous!... Que vous vouliez que je fisse? Je suis le directeur
littéraire de tous ces gens-là... Il faut donc bien que je les suive!
Mon prestige intellectuel en dépend... Que deviendrais-je à leurs yeux
lunettés d'écaille, si je leur avouais que je ne comprends rien--comme
eux d'ailleurs--à _Rhumbs_, au _Cimetière marin_, à la _jeune Parque_ et
au reste? Je n'ose même pas leur dire que j'aime Victor Hugo!... J'ai
peur d'être ridicule et, surtout, de n'être plus invité à l'hôtel de
Rambouillet. Et alors, quand je ne vais pas au théâtre, où passerais-je
mes soirées?

* * *

--Du reste, reprit Paul Souday après un instant de silence, les opinions
littéraires, c'est comme les opinions politiques... Les circonstances
vous en font choisir une, sans trop savoir pourquoi, et puis on s'y
attache, on s'y cramponne par habitude. Surtout quand s'en mêle
l'instinct de contradiction! On aime toujours un peu contre quelqu'un...
Le jour où tout le monde récitera le _Cimetière marin_ comme la _Cigale
et la Fourmi_, je lâcherai Paul Valéry, d'autant plus que l'exemple m'en
aura été donné par Bélise, Philaminte, la princesse Murat, et je
m'attellerai à la réhabilitation de l'école du bon sens!

Puis, ayant allumé un banal «voltigeur», notre confrère persécuté ajouta
avec amertume:

--Qui sait, je reviendrai peut-être ici parce que j'aurai traité de
«chiens enragés» les détracteurs de Ponsard, de François Coppée et même
de Paul Déroulède!




Lamentations du jeune auteur


Ce jeune auteur que je viens de rencontrer était comme tous les jeunes
auteurs: il avait un visage glabre et vaguement cubiste, un regard de
penseur, des cheveux lisses rejetés en arrière, des soupçons de pattes
de lapin et d'énormes lunettes présumées d'écaille.

Et il me parut très embêté.

--Qu'avez-vous? lui demandai-je... Un «moins de trente ans» doit avoir
l'air plus gaillard.

--Ce temps me dégoûte.

--Fichue saison, en effet.

--Je parle du temps où nous vivons. Cette époque est inhabitable et je
souffre...

--Ah! oui, l'inquiétude moderne, le mal du siècle, l'angoisse devant le
grand X... Bah! du romantisme, tout ça!

--Il ne s'agit pas de romantisme. Ma nouvelle œuvre est un four: hier
soir nous avons fait des haricots et si nous allons jusqu'à la dixième,
ce sera tout le bout du monde!

Ce jeune auteur venait de faire représenter une pièce au Théâtre
Littéraire et je n'y songeais pas! Je cherchai à me rattraper en disant:

--Mais il paraît que c'est très bien, votre _Amour au microscope_... La
scène où l'amant est entouré de la farandole des microbes est,
paraît-il, magnifique.

--Qui dit cela?

--Mais il me semble avoir lu des critiques qui déclarent cette scène
très originale, très moderne...

--Rien du tout. Les critiques m'ont éreinté, abîmé, piétiné. Pas un seul
article élogieux. J'ai même été traité de «primaire»... Un primaire,
moi, qui ai étudié Freud et qui passe mes veilles à potasser des tas de
bouquins sur le subconscient! Qu'est-ce qu'il leur faut, à ces
vaudevillistes, à ces journalistes?

--Vous savez, la critique...

--Un tas de vieilles ordures!

--J'allais vous le dire.

--Et nous faisons des haricots! Alors, quoi, où allons-nous? Faire des
haricots, cela peut s'admettre quand on a la critique pour soi, bien que
ce ne soit pas un métier d'être un auteur qui ne touche jamais de droits
d'auteur... Mais s'il faut être raillé, bafoué, exécuté par surcroît,
non, ça ne va plus!

--Vous prendrez votre revanche, vous êtes jeune...

--Jeune, jeune! J'en ai assez d'être jeune! Je ne peux pas être toute ma
vie un jeune auteur!

--Ne vous plaignez pas... Vous êtes joué, connu, célèbre même à un âge
où, jadis, on allait déposer en tremblant le manuscrit d'un acte en vers
chez le concierge de l'Odéon! Voilà au moins quatre ou cinq pièces que
vous donnez...

--Pour le cas qu'on en fait!

--Vous avez obtenu des succès...

--Un seul, et encore ça n'a été qu'un succès de presse. Ma première
pièce m'a valu d'être traité de nouveau Shakespeare par Henry Bidou, de
nouveau Musset par Pierre Brisson. Depuis, Bidou et Brisson, comme les
autres d'ailleurs, m'ont lâché... Je suis écœuré! Ah! si je ne me
retenais pas, je...

--Voyons, vous n'allez pas vous suicider pour si peu?

--Me suicider? Non, mais j'ai bien envie d'écrire des vaudevilles,
tenez, comme Mirande, comme Mouézy-Eon, comme Pierre Veber lui-même! Je
me déshonorerais, c'est entendu, mais, au moins, je toucherais des
droits d'auteur.

--Allez-y!

--J'ai déjà essayé... Et je me suis aperçu que c'était assez compliqué à
faire, un vaudeville. Ce n'est que du métier, un bas métier. Encore
faut-il l'apprendre... Tandis que les pièces d'art, ça s'écrit
librement. Il suffit d'avoir du génie... Et puis, moi, j'aime mieux
faire penser.

Et le jeune auteur ajouta en soupirant:

--Seulement, voilà veut-on penser?

* * *

--Ce que je ne comprends pas, reprit-il, c'est ce régime de la douche
écossaise auquel la critique nous soumet, nous, les «moins de trente
ans». Je ne vois partout que des articles où le jeune théâtre est traité
d'irrésistible triomphateur... Les vieux sont considérés comme usés,
vidés, finis. Cela se dit, cela s'imprime partout. Antoine passe son
temps à répéter que la partie est, pour nous, définitivement gagnée.
Quand nous lisons cela, c'est comme si nous buvions du champagne... Nous
sommes grisés, nous ne doutons plus de rien, ni surtout de nous-mêmes,
nous croyons que c'est arrivé. Mais ce n'est pas arrivé du tout... Car
nos pièces ne réussissent guère: qu'est-ce que c'est que des
triomphateurs qui, en fait de triomphes, ne ramassent à peu près que des
tapes?

--Vous exagérez...

--Mais non! Quand nous obtenons un succès, c'est toujours avec notre
première pièce... Citez-moi les jeunes auteurs qui en ont eu plusieurs.
Où sont-ils? Et si vous en dénichez un ou deux, vous constaterez qu'ils
ont réussi dans des théâtres à côté, des théâtres à clientèle spéciale,
des théâtres, enfin, où il faut se contenter de la gloire parlée,
imprimée, jamais monnayée. Nous, nous avons des fours qui sont de vrais
fours, des fours comme tous les fours, mais nous n'avons jamais de vrais
succès, des succès comme les autres, car les vrais succès, ça doit
pouvoir se toucher aussi, à partir du 14, à la caisse de la Société des
auteurs.

--Patientez...

--Il le faut bien, mais je constate qu'on nous bourre le crâne... On
nous attire sur un tapis de roses et, dessous, il y a une trappe où nous
dégringolons tous, les uns sur les autres. Pendant ce temps, le vieux
théâtre continue à attirer la foule et à faire des recettes, sans être
plus éreinté par la critique que ne l'est le jeune théâtre: au
contraire, sous prétexte qu'il n'est que commercial, on le traite avec
une indulgence souriante... Les vieux auteurs usés, vidés, finis, font
jouer des pièces partout et roulent carrosse: nous, qu'on dit
vainqueurs, nous allons à pied porter nos manuscrits à des directeurs de
scènes confidentielles, à des sociétés d'amateurs qui nous jouent une
seule fois devant trois pelés et un tondu... Enfin, qu'est-ce que cela
signifie? De qui se moque-t-on? Car je commence à croire que nous
sommes les victimes d'un vaste bateau...

--Mais non, vous aurez votre heure. Vous êtes jeune, l'avenir est à
vous!

--L'avenir! Il y a déjà dix ans qu'on me dit ça... Vous me faites penser
à ce colonel qui disait, en plein désert, à ses zouaves: «Mes amis, vous
boirez demain!»

* * *

Et le jeune auteur, après avoir poussé un profond soupir, ajouta:

--Le désert? J'y suis, nous y sommes...

--Soit répondis-je, mais nous, au moins, nous boirons tout de suite.

Et j'entraînai le désespéré dans un bar américain où il ne consomma, du
reste, qu'un quart Vichy.




Le Bon Sens


À la fin du dîner, un de nos confrères des _Echos parisiens_ a posé aux
convives cette question: «Qu'est-ce que le bon sens?» question peut-être
assez déplacée, car c'est à l'heure du champagne que le bon sens,
précisément, perd la plupart de ses droits. Cela se voit bien aux
banquets politiques.

M. Henry Bordeaux a répondu:

--Le bon sens, c'est le premier étage du génie.

Ce qui veut dire, je pense, que le génie ne peut être bâti sur un
premier étage et à plus forte raison sur un rez-de-chaussée de folie.

M. Strowsky a déclaré:

--Le bon sens, c'est ce que je pense quand j'ai raison.

Oui, mais quand a-t-on raison? Et puis, ce professeur, qui connaît
cependant bien Pascal, définit à coups de synonymes.

D'une femme de lettres, Mme Gadala:

--Le bon sens, c'est le sixième.

Moi, au contraire je crois que c'est le sens unique.

Pour un avocat, M. Prud'hon, c'est l'eau tiède dans la douche écossaise.

Pas toujours vrai, le bon sens ayant aussi son enthousiasme, sa foi, sa
brûlante ardeur.

Je n'assistais pas à ce dîner, mais la question m'étant posée, j'y
répondrai par ces lignes que j'emprunte à Alphonse Karr:

«À ma naissance, mes parents convoquèrent les fées, comme il était
d'usage en ce temps-là, elles eurent la bonté de me combler d'une foule
de dons les plus brillants dont je m'enorgueillirais de faire ici
l'énumération, s'ils n'avaient été immédiatement annulés par la
circonstance que voici: une vieille petite fée qu'on avait négligé
d'inviter, descendit par la cheminée sur un char formé d'une grosse
coquille de noix traînée à la fois par des papillons et par des
escargots. «J'arrive à temps, dit-elle, pour accorder au marmot un don
que mes sœurs avaient oublié; ce don, le voici: _Il aura du bon sens_!»
et, ajouta-t-elle en ricanant: «Vous verrez ce que deviendront vos dons
à vous autres!» Puis elle repartit comme elle était venue.

«Mes parents étaient atterrés, les bonnes fées ne pouvaient leur donner
que des consolations banales; les uns et les autres savaient bien que ce
don funeste me condamnait, en un pays d'engouement, et le dénigrement
qui en est l'envers, à la situation perpétuelle de quelqu'un qui va du
Palais-Royal à la Bourse à l'heure où la foule va de la Bourse au
Palais-Royal,--c'est-à-dire à avoir ses côtes vouées aux coudes de ses
contemporains.

«Sans compter qu'il n'y a pas grand honneur à en retirer. On dit
quelquefois d'un homme qui joue ce rôle: «Il a eu raison il y a dix ans,
l'année dernière, hier!» mais presque jamais on ne trouve qu'il a raison
aujourd'hui.»

Et Alphonse Karr d'ajouter:

«Pour cet emploi, il faut être décidé à n'être rien, à ne faire partie
de rien et à marcher seul dans la vie.»

Mais l'auteur des _Guêpes_ ne me paraît pas croire suffisamment à
l'irrésistible puissance de la plus grande des vertus puisque, sans
elle, tout est erreur, déraison, malheurs et catastrophes. En vérité,
pour le bon sens, le triomphe est certain, incessant et perpétuel...
Rien n'y fait, l'équilibre se rétablit toujours en vertu d'une loi
naturelle, inéluctable, absolue, sans quoi, ce serait la fin du monde.

Il n'y a pas d'exceptions. Celles que nous croyons apercevoir sont
fausses... Nous avions pris pour du bon sens ce qui n'en était pas.


FIN


Imp. de la Seine 24, Rue J.-J.-Rousseau, Montreuil-sous-Bois.


  DU MÊME AUTEUR

  (Chez ALBIN MICHEL)

  _La Réouverture du Paradis terrestre_, roman.
  _Les Folies Bourgeoises_, roman.
  _Mademoiselle Sans-Gêne_, roman.
  _Madame ne veut pas d'enfant_, roman.
  _Mon Curé chez les Riches_, roman.
  _Mon Curé chez les Pauvres_, roman.
  _Je suis un affreux bourgeois_, roman.
  _L'Amour à la Parisienne_, roman.


  AVEC G. DE LA FOUCHARDIÈRE

  _Monsieur Mézigue_, roman.
  _Le Bouif chez mon Curé_, roman.


  Chez PIERRE LAFFITE (_Idéal Collection_)

  _La Machine à fabriquer des rêves_, roman.





[Fin de _Voyage au pays des snobs_ par  Clément Vautel]