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Titre: Voyage au centre de la terre
Auteur: Verne, Jules (1828-1905)
Illustrateur: Riou, douard (1833-1900)
Date de la premire publication: 1864 (dition originale)
   1867 (dition augmente, avec les vignettes de Riou)
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: J. Hetzel (sans date)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   30 septembre 2009
Date de la dernire mise  jour:
   30 septembre 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 395

Ce livre lectronique a t cr par:
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VOYAGE
AU
CENTRE DE LA TERRE




27536--Paris, Imp. GAUTHIER-VILLARS, 55, Quai des Grands-Augustins.

_Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise._




JULES VERNE

VOYAGE AU CENTRE
DE
LA TERRE

VIGNETTES PAR RIOU

[Illustration]

BIBLIOTHQUE
D'DUCATION ET DE RCRATION
J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




--JULES VERNE--

[Illustration]

VOYAGE
AU CENTRE DE LA TERRE




I


Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint
prcipitamment vers sa petite maison situe au numro 19 de
Knigstrasse, l'une des plus anciennes rues du vieux quartier de
Hambourg.

La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dner commenait 
peine  chanter sur le fourneau de la cuisine.

Bon, me dis-je, s'il a faim, mon oncle, qui est le plus impatient des
hommes, va pousser des cris de dtresse.

--Dj M. Lidenbrock! s'cria la bonne Marthe stupfaite, en
entre-billant la porte de la salle  manger.

--Oui, Marthe; mais le dner a le droit de ne point tre cuit, car il
n'est pas deux heures. La demie vient  peine de sonner  Saint-Michel.

--Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il?

--Il nous le dira vraisemblablement.

--Le voil! je me sauve; monsieur Axel, vous lui ferez entendre raison.

Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire.

Je restai seul. Mais de faire entendre raison au plus irascible des
professeurs, c'est ce que mon caractre un peu indcis ne me permettait
pas. Aussi je me prparais  regagner prudemment ma petite chambre du
haut, quand la porte de la rue cria sur ses gonds; de grands pieds
firent craquer l'escalier de bois, et le matre de la maison, traversant
la salle  manger, se prcipita aussitt dans son cabinet de travail.

Mais, pendant ce rapide passage, il avait jet dans un coin sa canne 
tte de casse-noisette, sur la table son large chapeau  poils
rebrousss, et  son neveu ces paroles retentissantes:

Axel, suis-moi!

Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait dj
avec un vif accent d'impatience:

Eh bien! tu n'es pas encore ici?

Je m'lanai dans le cabinet de mon redoutable matre.

Otto Lidenbrock n'tait pas un mchant homme, j'en conviens volontiers;
mais,  moins de changements improbables, il mourra dans la peau d'un
terrible original.

Il tait professeur au Johannum, et faisait un cours de minralogie
pendant lequel il se mettait rgulirement en colre une fois ou deux.
Non point qu'il se proccupt d'avoir des lves assidus  ses leons,
ni du degr d'attention qu'ils lui accordaient, ni du succs qu'ils
pouvaient obtenir par la suite; ces dtails ne l'inquitaient gure. Il
professait subjectivement, suivant une expression de la philosophie
allemande, pour lui et non pour les autres. C'tait un savant goste,
un puits de science dont la poulie grinait quand on en voulait tirer
quelque chose: en un mot, un avare.

Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne.

Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extrme facilit de
prononciation, sinon dans l'intimit, au moins quand il parlait en
public, et c'est un dfaut regrettable chez un orateur. En effet, dans
ses dmonstrations au Johannum, souvent le professeur s'arrtait court;
il luttait contre un mot rcalcitrant qui ne voulait pas glisser entre
ses lvres, un de ces mots qui rsistent, se gonflent et finissent par
sortir sous la forme peu scientifique d'un juron. De l, grande colre.

Or, il y a en minralogie bien des dnominations semi-grecques,
semi-latines, difficiles  prononcer, de ces rudes appellations qui
corcheraient les lvres d'un pote. Je ne veux pas dire du mal de cette
science. Loin de moi. Mais lorsqu'on se trouve en prsence des
cristallisations rhombodriques, des rsines rtinasphaltes, des
ghlnites, des fangasites, des molybdates de plomb, des tungstates de
manganse et des titaniates de zircne, il est permis  la langue la
plus adroite de fourcher.

Donc, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmit de mon
oncle, et on en abusait, et on l'attendait aux passages dangereux, et il
se mettait en fureur, et l'on riait, ce qui n'est pas de bon got, mme
pour des Allemands. Et s'il y avait toujours grande affluence
d'auditeurs aux cours de Lidenbrock, combien les suivaient assidment
qui venaient surtout pour se drider aux belles colres du professeur!

Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, tait un
vritable savant. Bien qu'il casst parfois ses chantillons  les
essayer trop brusquement, il joignait au gnie du gologue l'oeil du
minralogiste. Avec son marteau, sa pointe d'acier, son aiguille
aimante, son chalumeau et son flacon d'acide nitrique, c'tait un homme
trs-fort. A la cassure,  l'aspect,  la duret,  la fusibilit, au
son,  l'odeur, au got d'un minral quelconque, il le classait sans
hsiter parmi les six cents espces que la science compte aujourd'hui.

Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les gymnases
et les associations nationales. MM. Humphry Davy, de Humboldt, les
capitaines Franklin et Sabine, ne manqurent pas de lui rendre visite 
leur passage  Hambourg. MM. Becquerel, Ebelmen, Brewster, Dumas,
Milne-Edwards, Sainte-Claire-Deville, aimaient  le consulter sur des
questions les plus palpitantes de la chimie. Cette science lui devait
d'assez belles dcouvertes, et, en 1853, il avait paru  Leipzig un
_Trait de Cristallographie transcendante_, par le professeur Otto
Lidenbrock, grand in-folio avec planches, qui cependant ne fit pas ses
frais.

Ajoutez  cela que mon oncle tait conservateur du muse minralogique
de M. Struve, ambassadeur de Russie, prcieuse collection d'une renomme
europenne.

Voil donc le personnage qui m'interpellait avec tant d'impatience.
Reprsentez-vous un homme grand, maigre, d'une sant de fer et d'un
blond juvnile qui lui tait dix bonnes annes de sa cinquantaine. Ses
gros yeux roulaient sans cesse derrire des lunettes considrables; son
nez, long et mince, ressemblait  une lame affile; les mchants
prtendaient mme qu'il tait aimant et qu'il attirait la limaille de
fer. Pure calomnie: il n'attirait que le tabac, mais en grande
abondance, pour ne point mentir.

Quand j'aurai ajout que mon oncle faisait des enjambes mathmatiques
d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il tenait ses poings
solidement ferms, signes d'un temprament imptueux, on le connatra
assez pour ne pas se montrer friand de sa compagnie.

Il demeurait dans sa petite maison de Knigstrasse, une habitation
moiti bois, moiti brique,  pignon dentel; elle donnait sur l'un de
ces canaux sinueux qui se croisent au milieu du plus ancien quartier de
Hambourg que l'incendie de 1842 a heureusement respect.

La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le ventre aux
passants; elle portait son toit inclin sur l'oreille, comme la
casquette d'un tudiant de la Tugendbund; l'aplomb de ses lignes
laissait  dsirer; mais, en somme, elle se tenait bien, grce  un
vieil orme vigoureusement encastr dans la faade, qui poussait au
printemps ses bourgeons en fleurs  travers les vitraux des fentres.

Mon oncle ne laissait pas d'tre riche pour un professeur allemand. La
maison lui appartenait en toute proprit, contenant et contenu. Le
contenu, c'tait sa filleule Graben, jeune Virlandaise de dix-sept ans,
la bonne Marthe et moi. En ma double qualit de neveu et d'orphelin, je
devins son aide-prparateur dans ses expriences.

J'avouerai que je mordis avec apptit aux sciences gologiques; j'avais
du sang de minralogiste dans les veines, et je ne m'ennuyais jamais en
compagnie de mes prcieux cailloux.

En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de
Knigstrasse, malgr les impatiences de son propritaire, car, tout en
s'y prenant d'une faon un peu brutale, celui-ci ne m'en aimait pas
moins. Mais cet homme-l ne savait pas attendre, et il tait plus press
que nature.

Quand, en avril, il avait plant dans les pots de faence de son salon
des pieds de rsda ou de volubilis, chaque matin il allait
rgulirement les tirer par les feuilles afin de hter leur croissance.

Avec un pareil original, il n'y avait qu' obir. Je me prcipitai donc
dans son cabinet.

[Illustration: Otto Lidenbrock tait un homme grand, maigre. (Page 3.)]




II


Ce cabinet tait un vritable muse. Tous les chantillons du rgne
minral s'y trouvaient tiquets avec l'ordre le plus parfait, suivant
les trois grandes divisions des minraux inflammables, mtalliques et
lithodes.

Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minralogique! Que
de fois, au lieu de muser avec les garons de mon ge, je m'tais plu 
pousseter ces graphites, ces anthracites, ces houilles, ces lignites,
ces tourbes! Et les bitumes, les rsines, les sels organiques qu'il
fallait prserver du moindre atome de poussire! Et ces mtaux, depuis
le fer jusqu' l'or, dont la valeur relative disparaissait devant
l'galit absolue des spcimens scientifiques! Et toutes ces pierres qui
eussent suffi  reconstruire la maison de Knigstrasse, mme avec une
belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrang!

Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais gure  ces merveilles.
Mon oncle seul occupait ma pense. Il tait enfoui dans son large
fauteuil, garni de velours d'Utrecht, et tenait entre les mains un livre
qu'il considrait avec la plus profonde admiration.

Quel livre! quel livre! s'criait-il.

Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock tait aussi
bibliomane  ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de prix  ses
yeux qu' la condition d'tre introuvable, ou tout au moins illisible.

Eh bien! me dit-il, tu ne vois donc pas? Mais c'est un trsor
inestimable que j'ai rencontr ce matin en furetant dans la boutique du
juif Hevelius.

--Magnifique! rpondis-je avec un enthousiasme de commande.

En effet,  quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto, dont le dos et
les plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin jauntre
auquel pendait un signet dcolor?

Cependant les interjections admiratives du professeur ne discontinuaient
pas.

Vois, disait-il, en se faisant  lui-mme demandes et rponses; est-ce
assez beau? Oui, c'est admirable! Et quelle reliure! Ce livre
s'ouvre-t-il facilement? Oui, car il est ouvert  n'importe quelle page!
Mais se ferme-t-il bien? Oui, car la couverture et les feuilles forment
un tout bien uni, sans se sparer ni biller en aucun endroit! Et ce dos
qui n'offre pas une seule brisure aprs sept cents ans d'existence! Ah!
voil une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent t fiers!

En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le vieux
bouquin. Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur son contenu,
bien que cela ne m'intresst aucunement.

Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume? demandai-je avec un
empressement trop enthousiaste pour n'tre pas feint.

--Cet ouvrage! rpondit mon oncle en s'animant, c'est l'_Heims-Kringla_
de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais du douzime sicle! C'est
la Chronique des princes norvgiens qui rgnrent en Islande!

--Vraiment! m'criai-je de mon mieux, et sans doute c'est une traduction
en langue allemande?

--Bon! riposta vivement le professeur, une traduction! Et qu'en
ferais-je de ta traduction? Qui se soucie de ta traduction? Ceci est
l'ouvrage original en langue islandaise, ce magnifique idiome, riche et
simple  la fois, qui autorise les combinaisons grammaticales les plus
varies et de nombreuses modifications de mots!

--Comme l'allemand, insinuai-je avec assez de bonheur.

--Oui, rpondit mon oncle en haussant les paules, sans compter que la
langue islandaise admet les trois genres comme le grec et dcline les
noms propres comme le latin!

--Ah! fis-je un peu branl dans mon indiffrence, et les caractres de
ce livre sont-ils beaux?

--Des caractres! Qui te parle de caractres, malheureux Axel? Il s'agit
bien de caractres! Ah! tu prends cela pour un imprim? Mais, ignorant,
c'est un manuscrit, et un manuscrit runique!...

--Runique?

--Oui! Vas-tu me demander maintenant de t'expliquer ce mot?

--Je m'en garderai bien, rpliquai-je avec l'accent d'un homme bless
dans son amour-propre.

Mais mon oncle continua de plus belle et m'instruisit, malgr moi, de
choses que je ne tenais gure  savoir.

Les runes, reprit-il, taient des caractres d'criture usits
autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent invents par
Odin lui-mme! Mais regarde donc, admire donc, impie, ces types qui sont
sortis de l'imagination d'un dieu!

Ma foi, faute de rplique, j'allais me prosterner, genre de rponse qui
doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a l'avantage de ne jamais
les embarrasser, quand un incident vint dtourner le cours de la
conversation.

Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin et
tomba  terre. Mon oncle se prcipita sur ce brimborion avec une avidit
facile  comprendre. Un vieux document, enferm peut-tre depuis un
temps immmorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir un haut
prix  ses yeux.

Qu'est-ce que cela? s'cria-t-il.

Et, en mme temps, il dployait soigneusement sur la table un morceau de
parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur lequel
s'allongeaient, en lignes transversales, des caractres de grimoire.

En voici le fac-simile exact. Je tiens  faire connatre ces signes
bizarres, car ils amenrent le professeur Lidenbrock et son neveu 
entreprendre la plus trange expdition du dix-neuvime sicle:

[Illustration] [runes]

Le professeur considra pendant quelques instants cette srie de
caractres; puis il dit en relevant ses lunettes:

C'est du runique; ces types sont absolument identiques  ceux du
manuscrit de Snorre Turleson! Mais... qu'est ce que cela peut
signifier?

Comme le runique me paraissait tre une invention de savants pour
mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fch de voir que mon oncle n'y
comprenait rien. Du moins cela me sembla ainsi au mouvement de ses
doigts qui commenaient  s'agiter terriblement.

C'est pourtant du vieil islandais! murmurait-il entre ses dents.

Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connatre, car il passait
pour tre un vritable polyglotte. Non pas qu'il parlt couramment les
deux mille langues et les quatre mille idiomes employs  la surface du
globe, mais enfin il en savait sa bonne part.

Il allait donc, en prsence de cette difficult, se livrer  toute
l'imptuosit de son caractre, et je prvoyais une scne violente,
quand deux heures sonnrent au petit cartel de la chemine.

Aussitt, la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant:

La soupe est servie.

--Au diable la soupe, s'cria mon oncle, et celle qui l'a faite, et ceux
qui la mangeront!

Marthe s'enfuit. Je volai sur ses pas, et, sans savoir comment, je me
trouvai assis  ma place habituelle dans la salle  manger.

J'attendis quelques instants. Le professeur ne vint pas. C'tait la
premire fois,  ma connaissance, qu'il manquait  la solennit du
diner. Et quel diner, cependant! Une soupe au persil, une omelette au
jambon releve d'oseille  la muscade, une longe de veau  la compote de
prunes, et, pour dessert, des crevettes au sucre, le tout arros d'un
joli vin de la Moselle.

[Illustration: IL DEMEURAIT DANS SA PETITE MAISON DE KNIGSTRASSE
(Page 4).]

Voil ce qu'un vieux papier allait coter  mon oncle. Ma foi, en
qualit de neveu dvou, je me crus oblig de manger pour lui, en mme
temps que pour moi. Ce que je fis en conscience.

Je n'ai jamais vu chose pareille! disait la bonne Marthe. M. Lidenbrock
qui n'est pas  table!

--C'est  ne pas le croire.

--Cela prsage quelque vnement grave! reprenait la vieille servante,
hochant la tte.

Dans mon opinion, cela ne prsageait rien, sinon une scne pouvantable
quand mon oncle trouverait son dner dvor.

J'en tais  ma dernire crevette, lorsqu'une voix retentissante
m'arracha aux volupts du dessert. Je ne fis qu'un bond de la salle dans
le cabinet.




III


C'est videmment du runique, disait le professeur en fronant le
sourcil. Mais il y a un secret, et je le dcouvrirai, sinon...

Un geste violent acheva sa pense.

Mets-toi l, ajouta-t-il en m'indiquant la table du poing, et cris.

En un instant je fus prt.

Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de notre alphabet qui
correspond  l'un de ces caractres islandais. Nous verrons ce que cela
donnera. Mais, par saint Michel! garde-toi bien de te tromper!

La dicte commena. Je m'appliquai de mon mieux. Chaque lettre fut
appele l'une aprs l'autre, et forma l'incomprhensible succession des
mots suivants:

_m.rnlls_      _esreuel_      _seecJde_

_sgtssmf_      _unteief_      _niedrke_

_kt,samn_      _atrateS_      _Saodrrn_

_emtnael_      _nuaect_       _rrilSa_

_Atvaar_       _.nserc_       _ieaabs_

_eedrmi_       _eeutul_       _frantu_

_dt,iac_       _oseibo_       _KediiI_

Quand ce travail fut termin, mon oncle prit vivement la feuille sur
laquelle je venais d'crire, et il l'examina longtemps avec attention.

Qu'est-ce que cela veut dire? rptait-il machinalement.

Sur l'honneur, je n'aurais pu le lui apprendre. D'ailleurs il ne
m'interrogea pas, et il continua de se parler  lui-mme:

C'est ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans lequel le
sens est cach sous des lettres brouilles  dessein, et qui
convenablement disposes formeraient une phrase intelligible. Quand je
pense qu'il y a l peut-tre l'explication ou l'indication d'une grande
dcouverte!

Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais je
gardai prudemment mon opinion.

Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara tous
les deux.

Ces deux critures ne sont pas de la mme main, dit-il; le cryptogramme
est postrieur au livre, et j'en vois tout d'abord une preuve
irrfragable. En effet, la premire lettre est une double M qu'on
chercherait vainement dans le livre de Turleson, car elle ne fut ajoute
 l'alphabet islandais qu'au quatorzime sicle. Ainsi donc, il y a au
moins deux cents ans entre le manuscrit et le document.

Cela, j'en conviens, me parut assez logique.

Je suis donc conduit  penser, reprit mon oncle, que l'un des
possesseurs de ce livre aura trac ces caractres mystrieux. Mais qui
diable tait ce possesseur? N'aurait-il point mis son nom en quelque
endroit de ce manuscrit?

Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa
soigneusement en revue les premires pages du livre. Au verso de la
seconde, celle du faux titre, il dcouvrit une sorte de macule, qui
faisait  l'oeil l'effet d'une tache d'encre. Cependant, en y regardant
de prs, on distinguait quelques caractres  demi effacs. Mon oncle
comprit que l tait le point intressant; il s'acharna donc sur la
macule et, sa grosse loupe aidant, il finit par reconnatre les signes
que voici, caractres runiques qu'il lut sans hsiter:

[Illustration: runes]

Arne Saknussemm! s'cria-t-il d'un ton triomphant, mais c'est un nom
cela, et un nom islandais encore, celui d'un savant du seizime sicle,
d'un alchimiste clbre!

Je regardai mon oncle avec une certaine admiration.

Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse, taient
les vritables, les seuls savants de leur poque. Ils ont fait des
dcouvertes dont nous avons le droit d'tre tonns. Pourquoi ce
Saknussemm n'aurait-il pas enfoui sous cet incomprhensible cryptogramme
quelque surprenante invention? Cela doit tre ainsi. Cela est.

L'imagination du professeur s'enflammait  cette hypothse.

Sans doute, osai-je rpondre, mais quel intrt pouvait avoir ce savant
 cacher ainsi quelque merveilleuse dcouverte?

--Pourquoi? pourquoi? Eh! le sais-je? Galile n'en a-t-il pas agi ainsi
pour Saturne? D'ailleurs, nous verrons bien: j'aurai le secret de ce
document, et je ne prendrai ni nourriture ni sommeil avant de l'avoir
devin.

--Oh! pensai-je.

--Ni toi, non plus, Axel, reprit-il.

--Diable! me dis-je, il est heureux que j'aie dn pour deux!

Et d'abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce chiffre.
Cela ne doit pas tre difficile.

A ces mots, je relevai vivement la tte. Mon oncle reprit son soliloque:

Rien n'est plus ais. Il y a dans ce document cent trente-deux lettres
qui donnent soixante-dix neuf consonnes contre cinquante-trois voyelles.
Or, c'est  peu prs suivant cette proportion que sont forms les mots
des langues mridionales, tandis que les idiomes du Nord sont infiniment
plus riches en consonnes. Il s'agit donc d'une langue du Midi.

Ces conclusions taient fort justes.

Mais quelle est cette langue?

C'est l que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je dcouvrais
un profond analyste.

Ce Saknussemm, reprit-il, tait un homme instruit; or, ds qu'il
n'crivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de
prfrence la langue courante entre les esprits cultivs du seizime
sicle, je veux dire le latin. Si je me trompe, je pourrai essayer de
l'espagnol, du franais, de l'italien, du grec, de l'hbreu. Mais les
savants du seizime sicle crivaient gnralement en latin. J'ai donc
le droit de dire _a priori_: Ceci est du latin.

Je sautai sur ma chaise. Mes souvenirs de latiniste se rvoltaient
contre la prtention que cette suite de mots baroques pt appartenir 
la douce langue de Virgile.

Oui! du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouill.

--A la bonne heure! pensai-je. Si tu le dbrouilles, tu seras fin, mon
oncle.

--Examinons bien, dit-il en reprenant sa feuille sur laquelle j'avais
crit. Voil une srie de cent trente-deux lettres qui se prsentent
sous un dsordre apparent. Il y a des mots o les consonnes se
rencontrent seules comme le premier nrnlls, d'autres o les voyelles,
au contraire, abondent, le cinquime, par exemple, uneeief, ou
l'avant-dernier, oseibo. Or, cette disposition n'a videmment pas t
combine: elle est donne _mathmatiquement_ par la raison inconnue qui
a prsid  la succession de ces lettres. Il me parat certain que la
phrase primitive a t crite rgulirement, puis retourne suivant une
loi qu'il faut dcouvrir. Celui qui possderait la clef de ce chiffre
le lirait couramment. Mais quelle est cette clef? Axel, as-tu cette
clef?

A cette question je ne rpondis rien, et pour cause. Mes regards
s'taient arrts sur un charmant portrait suspendu au mur, le portrait
de Graben. La pupille de mon oncle se trouvait alors  Altona, chez une
de ses parentes, et son absence me rendait fort triste, car, je puis
l'avouer maintenant, la jolie Virlandaise et le neveu du professeur
s'aimaient avec la patience et toute la tranquillit allemande. Nous
nous tions fiancs  l'insu de mon oncle, trop gologue pour comprendre
de pareils sentiments. Graben tait une charmante jeune fille blonde
aux yeux bleus, d'un caractre un peu grave, d'un esprit un peu srieux,
mais elle ne m'en aimait pas moins. Pour mon compte, je l'adorais, si
toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque! L'image de ma petite
Virlandaise me rejeta donc, en un instant, du monde des ralits dans
celui des chimres, dans celui des souvenirs.

Je revis la fidle compagne de mes travaux et de mes plaisirs. Elle
m'aidait  ranger chaque jour les prcieuses pierres de mon oncle; elle
les tiquetait avec moi. C'tait une trs-forte minralogiste que
mademoiselle Graben! Elle en et remontr  plus d'un savant. Elle
aimait  approfondir les questions ardues de la science. Que de douces
heures nous avions passes  tudier ensemble! et combien j'enviai
souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle maniait de ses
charmantes mains!

Puis, l'instant de la rcration venue, nous sortions tous les deux,
nous prenions par les alles touffues de l'Alster, et nous nous rendions
de compagnie au vieux moulin goudronn qui fait si bon effet 
l'extrmit du lac; chemin faisant, on causait en se tenant par la main.
Je lui racontais des choses dont elle riait de son mieux. On arrivait
ainsi jusqu'au bord de l'Elbe, et, aprs avoir dit bonsoir aux cygnes
qui nagent parmi les grands nnuphars blancs, nous revenions au quai par
la barque  vapeur.

Or, j'en tais l de mon rve, quand mon oncle, frappant la table du
poing, me ramena violemment  la ralit.

Voyons, dit-il, la premire ide qui doit se prsenter  l'esprit pour
brouiller les lettres d'une phrase, c'est, il me semble, d'crire les
mots verticalement au lieu de les tracer horizontalement.

--Tiens! pensai-je.

[Illustration: Graben tait une charmante jeune fille blonde. (Page
13.)]

--Il faut voir ce que cela produit. Axel, jette une phrase quelconque
sur ce bout de papier; mais, au lieu de disposer les lettres  la suite
les unes des autres, mets-les successivement par colonnes verticales, de
manire  les grouper en nombre de cinq ou six.

Je compris ce dont il s'agissait, et immdiatement j'crivis de haut en
bas:

_J  m  n  e  G  e_

_e  e  ,  t  r  n_

_t' b  m  i  a  !_

_a  i  a  t  _

_i  e  p  e  b_

Bon, dit le professeur sans avoir lu. Maintenant, dispose ces mots sur
une ligne horizontale.

J'obis, et j'obtins la phrase suivante:

_JmneGe  ee,trn   t'bmia!   aiat   iepeb_

Parfait! fit mon oncle en m'arrachant le papier des mains, voil qui a
dj la physionomie du vieux document: les voyelles sont groupes ainsi
que les consonnes dans le mme dsordre; il y a mme des majuscules au
milieu des mots, ainsi que des virgules, tout comme dans le parchemin de
Saknussemm!

Je ne pus m'empcher de trouver ces remarques fort ingnieuses.

Or, reprit mon oncle en s'adressant directement  moi, pour lire la
phrase que tu viens d'crire, et que je ne connais pas, il me suffira de
prendre successivement la premire lettre de chaque mot, puis la
seconde, puis la troisime, ainsi de suite.

Et mon oncle,  son grand tonnement, et surtout au mien, lut:

_Je t'aime bien, ma petite Graben!_

Hein! fit le professeur.

Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais trac cette phrase
compromettante!

Ah! tu aimes Graben? reprit mon oncle d'un vritable ton de tuteur.

--Oui... Non... balbutiai-je.

--Ah! tu aimes Graben! reprit-il machinalement. Eh bien, appliquons mon
procd au document en question!

Mon oncle, retomb dans son absorbante contemplation, oubliait dj mes
imprudentes paroles. Je dis imprudentes, car la tte du savant ne
pouvait comprendre les choses du coeur. Mais, heureusement, la grande
affaire du document l'emporta.

Au moment de faire son exprience capitale, les yeux du professeur
Lidenbrock lancrent des clairs  travers ses lunettes. Ses doigts
tremblrent, lorsqu'il reprit le vieux parchemin. Il tait srieusement
mu. Enfin, il toussa fortement, et, d'une voix grave, appelant
successivement la premire lettre, puis la seconde de chaque mot, il me
dicta la srie suivante:

_mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn_
_ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne_
_lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek_
_meretarcsilucoYsleffenSnI_.

En finissant, je l'avouerai, j'tais motionn; ces lettres, nommes une
 une, ne m'avaient prsent aucun sens  l'esprit; j'attendais donc que
le professeur laisst se drouler pompeusement entre ses lvres une
phrase d'une magnifique latinit.

Mais qui aurait pu le prvoir! Un violent coup de poing branla la
table. L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains.

Ce n'est pas cela! s'cria mon oncle, cela n'a pas le sens commun!

Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant l'escalier comme
une avalanche, il se prcipita dans Knigstrasse, et s'enfuit  toutes
jambes.




IV


Il est parti? s'cria Marthe en accourant au bruit de la porte de la
rue qui, violemment referme, venait d'branler la maison tout entire.

--Oui, rpondis-je, compltement parti!

--Eh bien! et son dner? fit la vieille servante.

--Il ne dnera pas!

--Et son souper?

--Il ne soupera pas!

--Comment? dit Marthe en joignant les mains.

--Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la maison! Mon
oncle Lidenbrock nous met tous  la dite jusqu'au moment o il aura
dchiffr un vieux grimoire qui est absolument indchiffrable!

--Jsus! nous n'avons plus qu' mourir de faim!

Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle,
c'tait un sort invitable.

La vieille servante, srieusement alarme, retourna dans sa cuisine en
gmissant.

Quand je fus seul, l'ide me vint d'aller tout conter  Graben. Mais
comment quitter la maison? Le professeur pouvait rentrer d'un moment 
l'autre. Et s'il m'appelait? Et s'il voulait recommencer ce travail
logogriphique, qu'on et vainement propos au vieil Oedipe! Et si je ne
rpondais pas  son appel, qu'adviendrait-il?

Le plus sage tait de rester. Justement, un minralogiste de Besanon
venait de nous adresser une collection de godes siliceuses qu'il
fallait classer. Je me mis au travail. Je triai, j'tiquetai, je
disposai dans leur vitrine toutes ces pierres creuses au dedans
desquelles s'agitaient de petits cristaux.

Mais cette occupation ne m'absorbait pas. L'affaire du vieux document ne
laissait point de me proccuper trangement. Ma tte bouillonnait, et je
me sentais pris d'une vague inquitude. J'avais le pressentiment d'une
catastrophe prochaine.

Au bout d'une heure, mes godes taient tages avec ordre. Je me
laissai aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras ballants
et la tte renverse. J'allumai ma pipe  long tuyau courbe, dont le
fourneau sculpt reprsentait une naade nonchalamment tendue; puis, je
m'amusai  suivre les progrs de la carbonisation, qui de ma naade
faisait peu  peu une ngresse accomplie. De temps en temps, j'coutais
si quelque pas retentissait dans l'escalier. Mais non. O pouvait tre
mon oncle en ce moment? Je me le figurais courant sous les beaux arbres
de la route d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa canne, d'un
bras violent battant les herbes, dcapitant les chardons et troublant
dans leur repos les cigognes solitaires.

[Illustration: La vieille servante retourna dans sa cuisine en
gmissant. (Page 16.)]

Rentrerait-il triomphant ou dcourag? Qui aurait raison l'un de
l'autre, du secret ou de lui? Je m'interrogeais ainsi, et,
machinalement, je pris entre mes doigts la feuille de papier sur
laquelle s'allongeait l'incomprhensible srie des lettres traces par
moi. Je me rptais:

Qu'est-ce que cela signifie?

Je cherchai  grouper ces lettres de manire  former des mots.
Impossible! Qu'on les runt par deux, trois, ou cinq, ou six, cela ne
donnait absolument rien d'intelligible. Il y avait bien les quatorzime,
quinzime et seizime lettres qui faisaient le mot anglais ice. La
quatre-vingt-quatrime, la quatre-vingt-cinquime et la
quatre-vingt-sixime formaient le mot sir. Enfin, dans le corps du
document, et  la troisime ligne, je remarquai aussi les mots latins
rota, mutabile, ira, nec, atra.

Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison  mon
oncle sur la langue du document! Et mme,  la quatrime ligne,
j'aperois encore le mot luco qui se traduit par bois sacr. Il est
vrai qu' la troisime ligne, on lit le mot tabiled de tournure
parfaitement hbraque, et  la dernire les vocables mer, arc,
mre, qui sont purement franais.

Il y avait l de quoi perdre la tte! Quatre idiomes diffrents dans
cette phrase absurde! Quel rapport pouvait-il exister entre les mots
glace, monsieur, colre, cruel, bois sacr, changeant, arc ou mre,
mer? Le premier et le dernier seuls se rapprochaient facilement: rien
d'tonnant que dans un document crit en Islande, il fut question d'une
mer de glace. Mais de l  comprendre le reste du cryptogramme,
c'tait autre chose.

Je me dbattais donc contre une insoluble difficult; mon cerveau
s'chauffait, mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les cent
trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme ces larmes
d'argent qui glissent dans l'air autour de notre tte, lorsque le sang
s'y est violemment port.

J'tais en proie  une sorte d'hallucination; j'touffais; il me fallait
de l'air. Machinalement, je m'ventai avec la feuille de papier, dont le
verso et le recto se prsentrent successivement  mes regards.

Quelle fut ma surprise, quand dans l'une de ces voltes rapides, au
moment o le verso se tournait vers moi, je crus voir apparatre des
mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre autres craterem et
terrestre!

Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me firent
entrevoir  vrit; j'avais dcouvert la loi du chiffre. Pour comprendre
ce document, il n'tait pas mme ncessaire de le lire  travers la
feuille retourne! Non. Tel il tait, tel il m'avait t dict, tel il
pouvait tre pel couramment. Toutes les ingnieuses combinaisons du
professeur se ralisaient. Il avait eu raison pour la disposition des
lettres, raison pour la langue du document! Il s'en tait fallu de
rien qu'il pt lire d'un bout  l'autre cette phrase latine, et ce
rien, le hasard venait de me le donner!

On comprend si je fus mu! Mes yeux se troublrent. Je ne pouvais m'en
servir. J'avais tal la feuille de papier sur la table. Il me suffisait
d'y jeter un regard pour devenir possesseur du secret.

Enfin je parvins  calmer mon agitation. Je m'imposai la loi de faire
deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et je revins
m'engouffrer dans le vaste fauteuil.

Lisons, m'criai-je, aprs avoir refait dans mes poumons une ample
provision d'air.

Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur chaque
lettre, et, sans m'arrter, sans hsiter un instant, je prononai 
haute voix la phrase entire.

Mais quelle stupfaction, quelle terreur m'envahit! Je restai d'abord
comme frapp d'un coup subit. Quoi! ce que je venais d'apprendre s'tait
accompli! Un homme avait eu assez d'audace pour pntrer!...

Ah! m'criai-je en bondissant, mais non! mais non! mon oncle ne le
saura pas! Il ne manquerait plus qu'il vnt  connatre un semblable
voyage! Il voudrait en goter aussi! Rien ne pourrait l'arrter! Un
gologue si dtermin! Il partirait quand mme, malgr tout, en dpit de
tout! et il m'emmnerait avec lui, et nous n'en reviendrions pas!
Jamais! jamais!

J'tais dans une surexcitation difficile  peindre.

Non! non! ce ne sera pas, dis-je avec nergie, et puisque je peux
empcher qu'une pareille ide vienne  l'esprit de mon tyran, je le
ferai. A tourner et retourner ce document, il pourrait par hasard en
dcouvrir la clef! Dtruisons-le.

Il y avait un reste de feu dans la chemine. Je saisis non-seulement la
feuille de papier, mais le parchemin de Saknussemm; d'une main fbrile
j'allais prcipiter le tout sur les charbons et anantir ce dangereux
secret, quand la porte du cabinet s'ouvrit. Mon oncle parut.




V


Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux
document.

Le professeur Lidenbrock paraissait profondment absorb. Sa pense
dominante ne lui laissait pas un instant de rpit; il avait videmment
scrut, analys l'affaire, mis en oeuvre toutes les ressources de son
imagination pendant sa promenade, et il revenait appliquer quelque
combinaison nouvelle.

En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume  la main, il
commena  tablir des formules qui ressemblaient  un calcul
algbrique.

Je suivais du regard sa main frmissante; je ne perdais pas un seul de
ses mouvements. Quelque rsultat inespr allait-il donc inopinment se
produire? Je tremblais, et sans raison, puisque la vraie combinaison, la
seule tant dj trouve, toute autre recherche devenait forcment
vaine.

Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler, sans
lever la tte, effaant, reprenant, raturant, recommenant mille fois.

Je savais bien que, s'il parvenait  arranger ces lettres suivant toutes
les positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la phrase se
trouverait faite. Mais je savais aussi que vingt lettres seulement
peuvent former deux quintillions, quatre cent trente-deux quatrillions,
neuf cent deux trillions, huit milliards, cent soixante-seize millions,
six cent quarante mille combinaisons. Or, il y avait cent trente-deux
lettres dans la phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un
nombre de phrases diffrentes compos de cent trente-trois chiffres au
moins, nombre presque impossible  numrer et qui chappe  toute
apprciation.

J'tais rassur sur ce moyen hroque de rsoudre le problme.

Cependant le temps s'coulait; la nuit se fit; les bruits de la rue
s'apaisrent; mon oncle, toujours courb sur sa tche, ne vit rien, pas
mme la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il n'entendit rien, pas
mme la voix de cette digne servante, disant:

Monsieur soupera-t-il ce soir?

Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans rponse. Pour moi, aprs avoir
rsist pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible sommeil, et
je m'endormis sur un bout de canap, tandis que mon oncle Lidenbrock
calculait et raturait toujours.

Quand je me rveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur tait encore
au travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses yeux entremls sous
sa main fivreuse, ses pommettes empourpres indiquaient assez sa lutte
terrible avec l'impossible, et dans quelles fatigues de l'esprit, dans
quelle contention du cerveau les heures durent s'couler pour lui.

Vraiment, il me fit piti. Malgr les reproches que je croyais tre en
droit de lui faire, une certaine motion me gagnait. Le pauvre homme
tait tellement possd de son ide, qu'il oubliait de se mettre en
colre. Toutes ses forces vives se concentraient sur un seul point, et,
comme elles ne s'chappaient pas par leur exutoire ordinaire, on pouvait
craindre que leur tension ne le fit clater d'un instant  l'autre.

[Illustration: Je me croisai les bras et j'attendis. (Page 22.)]

Je pouvais d'un geste desserrer cet tau de fer qui lui serrait le
crne, d'un mot seulement! et je n'en fis rien.

Cependant j'avais bon coeur. Pourquoi restai-je muet en pareille
circonstance? Dans l'intrt mme de mon oncle.

Non, non, rptai-je, non, je ne parlerai pas! Il voudrait y aller, je
le connais; rien ne saurait l'arrter. C'est une imagination volcanique,
et, pour faire ce que d'autres gologues n'ont point fait, il risquerait
sa vie. Je me tairai; je garderai ce secret dont le hasard m'a rendu
matre! Le dcouvrir, ce serait tuer le professeur Lidenbrock! Qu'il le
devine, s'il le peut. Je ne veux pas me reprocher un jour de l'avoir
conduit  sa perte!

Ceci rsolu, je me croisai les bras, et j'attendis. Mais j'avais compt
sans un incident qui se produisit  quelques heures de l.

Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre au
march, elle trouva la porte close. La grosse clef manquait  la
serrure. Qui l'avait te? Mon oncle videmment, quand il rentra la
veille aprs son excursion prcipite.

tait-ce  dessein? tait-ce par mgarde? Voulait-il nous soumettre aux
rigueurs de la faim? Cela m'et paru un peu fort. Quoi! Marthe et moi,
nous serions victimes d'une situation qui ne nous regardait pas le moins
du monde? Sans doute, et je me souvins d'un prcdent de nature  nous
effrayer. En effet, il y a quelques annes,  une poque o mon oncle
travaillait  sa grande classification minralogique, il demeura
quarante-huit heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer 
cette dite scientifique. Pour mon compte, j'y gagnai des crampes
d'estomac fort peu rcratives chez un garon d'un naturel assez vorace.

Or, il me parut que le djeuner allait faire dfaut comme le souper de
la veille. Cependant je rsolus d'tre hroque et de ne pas cder
devant les exigences de la faim. Marthe prenait cela trs au srieux et
se dsolait, la bonne femme. Quant  moi, l'impossibilit de quitter la
maison me proccupait davantage et pour cause. On me comprend bien.

Mon oncle travaillait toujours; son imagination se perdait dans le monde
idal des combinaisons; il vivait loin de la terre, et vritablement en
dehors des besoins terrestres.

Vers midi, la faim m'aiguillonna srieusement. Marthe, trs-innocemment,
avait dvor la veille les provisions du garde-manger; il ne restait
plus rien  la maison. Cependant je tins bon. J'y mettais une sorte de
point d'honneur.

Deux heures sonnrent. Cela devenait ridicule, intolrable mme.
J'ouvrais des yeux dmesurs. Je commenai  me dire que j'exagrais
l'importance du document; que mon oncle n'y ajouterait pas foi; qu'il
verrait l une simple mystification; qu'au pis-aller on le retiendrait
malgr lui, s'il voulait tenter l'aventure; qu'enfin il pouvait
dcouvrir lui-mme la clef du chiffre, et que j'en serais alors pour
mes frais d'abstinence.

Ces raisons me parurent excellentes, que j'eusse rejetes la veille avec
indignation; je trouvai mme parfaitement absurde d'avoir attendu si
longtemps, et mon parti fut pris de tout dire.

Je cherchais donc une entre en matire, pas trop brusque, quand le
professeur se leva, mit son chapeau et se prpara  sortir.

Quoi! quitter la maison, et nous enfermer encore? Jamais.

Mon oncle! dis-je.

Il ne parut pas m'entendre.

Mon oncle Lidenbrock? rptai-je en levant la voix.

--Hein? fit-il comme un homme subitement rveill.

--Eh bien! cette clef?

--Quelle clef? La clef de la porte?

--Mais non, m'criai-je, la clef du document!

Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua sans doute
quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il me saisit vivement
le bras, et, sans pouvoir parler, il m'interrogea du regard. Cependant,
jamais demande ne fut formule d'une faon plus nette.

Je remuai la tte de haut en bas.

Il secoua la sienne avec une sorte de piti, comme s'il avait affaire 
un fou.

Je fis un geste plus affirmatif.

Ses yeux brillrent d'un vif clat; sa main devint menaante.

Cette conversation muette dans ces circonstances et intress le
spectateur le plus indiffrent. Et vraiment j'en arrivais  ne plus oser
parler, tant je craignais que mon oncle ne m'toufft dans les premiers
embrassements de sa joie. Mais il devint si pressant qu'il fallut
rpondre.

Oui, cette clef!... le hasard!...

--Que dis-tu? s'cria-t-il avec une indescriptible motion.

--Tenez, dis-je en lui prsentant la feuille de papier sur laquelle
j'avais crit, lisez.

--Mais cela ne signifie rien! rpondit-il en froissant la feuille.

--Rien, en commenant  lire par le commencement, mais par la fin...

Je n'avais pas achev ma phrase que le professeur poussait un cri, mieux
qu'un cri, un vritable rugissement! Une rvlation venait de se faire
dans son esprit. Il tait transfigur.

Ah! ingnieux Saknussemm! s'cria-t-il, tu avais donc d'abord crit ta
phrase  l'envers?

Et se prcipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la voix mue,
il lut le document tout entier, en remontant de la dernire lettre  la
premire.

Il tait conu en ces termes:

_In Sneffels Yoculis craterem kem delibat_
_umbra Scartaris Julii intra calendas descende,_
_audas viator, et terrestre centrum attinges._
_Kod feci. Arne Saknussemm._

Ce qui, de ce mauvais latin, peut tre traduit ainsi:

_Descends dans le cratre du Yocul de_
_Sneffels que l'ombre du Scartaris vient_
_caresser avant les calendes de Juillet,_
_voyageur audacieux, et tu parviendras_
_au centre de la Terre. Ce que j'ai fait._
_Arne Saknussemm._

Mon oncle,  cette lecture, bondit comme s'il et inopinment touch une
bouteille de Leyde. Il tait magnifique d'audace, de joie et de
conviction. Il allait et venait; il prenait sa tte  deux mains; il
dplaait les siges; il empilait ses livres; il jonglait, c'est  ne
pas le croire, avec ses prcieuses godes; il lanait un coup de poing
par-ci, une tape par-l. Enfin ses nerfs se calmrent et, comme un homme
puis par une trop grande dpense de fluide, il retomba dans son
fauteuil.

Quelle heure est-il donc? demanda-t-il aprs quelques instants de
silence.

--Trois heures, rpondis-je.

--Tiens! mon dner a pass vite. Je meurs de faim. A table. Puis
ensuite...

--Ensuite?

--Tu feras ma malle.

--Hein! m'criai-je.

--Et la tienne! rpondit l'impitoyable professeur en entrant dans la
salle  manger.




VI


A ces paroles un frisson me passa par tout le corps. Cependant je me
contins. Je rsolus mme de faire bonne figure. Des arguments
scientifiques pouvaient seuls arrter le professeur Lidenbrock. Or, il y
en avait, et de bons, contre la possibilit d'un pareil voyage. Aller au
centre de la terre! Quelle folie! Je rservai ma dialectique pour le
moment opportun, et je m'occupai du repas.

[Illustration: Je me penchai sur la carte. (Page 27.)]

Inutile de rapporter les imprcations de mon oncle devant la table
desservie. Tout s'expliqua. La libert fut rendue  la bonne Marthe.
Elle courut au march et fit si bien, qu'une heure aprs, ma faim tait
calme, et je revenais au sentiment de la situation.

Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui chappait de ces
plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses. Aprs le
dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet.

J'obis. Il s'assit  un bout de sa table de travail, moi  l'autre.

Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garon trs-ingnieux; tu
m'as rendu l un fier service, quand, de guerre lasse, j'allais
abandonner cette combinaison. O me serais-je gar? Nul ne peut le
savoir! Je n'oublierai jamais cela, mon garon, et de la gloire que nous
allons acqurir tu auras ta part.

--Allons, pensai-je, il est de bonne humeur; le moment est venu de
discuter cette gloire.

--Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le plus
absolu, tu m'entends? Je ne manque pas d'envieux dans le monde des
savants, et beaucoup voudraient entreprendre ce voyage, qui ne s'en
douteront qu' notre retour.

--Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux ft si grand?

--Certes! qui hsiterait  conqurir une telle renomme? Si ce document
tait connu, une arme entire de gologues se prcipiterait sur les
traces d'Arne Saknussemm!

--Voil ce dont je ne suis pas persuad, mon oncle, car rien ne prouve
l'authenticit de ce document.

--Comment! Et le livre dans lequel nous l'avons dcouvert?

--Bon! j'accorde que ce Saknussemm ait crit ces lignes, mais
s'ensuit-il qu'il ait rellement accompli ce voyage, et ce vieux
parchemin ne peut-il renfermer une mystification?

Ce dernier mot, un peu hasard, je regrettai presque de l'avoir
prononc. Le professeur frona son pais sourcil, et je craignais
d'avoir compromis les suites de cette conversation. Heureusement il n'en
fut rien. Mon svre interlocuteur baucha une sorte de sourire sur ses
lvres et rpondit:

C'est ce que nous verrons.

--Ah! fis-je un peu vex; mais permettez-moi d'puiser la srie des
objections relatives  ce document.

--Parle, mon garon, ne te gne pas. Je te laisse toute libert
d'exprimer ton opinion. Tu n'es plus mon neveu, mais mon collgue.
Ainsi, va.

--Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce Sneffels
et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler?

--Rien n'est plus facile. J'ai prcisment reu, il y a quelque temps,
une carte de mon ami Augustus Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait
arriver plus  propos. Prends le troisime atlas dans la seconde trave
de la grande bibliothque, srie Z, planche 4.

Je me levai, et, grce  ces indications prcises, je trouvai rapidement
l'atlas demand. Mon oncle l'ouvrit et dit:

Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de Handerson, et je
crois qu'elle va nous donner la solution de toutes tes difficults.

Je me penchai sur la carte.

Vois cette le compose de volcans, dit le professeur, et remarque
qu'ils portent tous le nom de Yokul. Ce mot veut dire glacier en
islandais, et, sous la latitude leve de l'Islande, la plupart des
ruptions se font jour  travers les couches de glace. De l cette
dnomination de Yokul applique  tous les monts ignivomes de l'le.

--Bien, rpondis-je; mais qu'est-ce que le Sneffels?

J'esprais qu' cette demande il n'y aurait pas de rponse. Je me
trompais. Mon oncle reprit:

Suis-moi sur la cte occidentale de l'Islande. Aperois-tu Reykjawik,
sa capitale? Oui. Bien. Remonte les fjrds innombrables de ces rivages
rongs par la mer, et arrte-toi un peu au-dessous du soixante-cinquime
degr de latitude. Que vois-tu l?

--Une sorte de presqu'le semblable  un os dcharn, que termine une
norme rotule.

--La comparaison est juste, mon garon; maintenant, n'aperois-tu rien
sur cette rotule?

--Si, un mont qui semble avoir pouss en mer.

--Bon! c'est le Sneffels.

--Le Sneffels?

--Lui-mme, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des plus
remarquables de l'le, et  coup sr la plus clbre du monde entier, si
son cratre aboutit au centre du globe.

--Mais c'est impossible! m'criai-je, haussant les paules et rvolt
contre une pareille supposition.

--Impossible! rpondit le professeur Lidenbrock d'un ton svre. Et
pourquoi cela?

--Parce que ce cratre est videmment obstru par les laves, les roches
brlantes, et qu'alors...

--Et si c'est un cratre teint?

--teint?

--Oui. Le nombre des volcans en activit  la surface du globe n'est
actuellement que de trois cents environ; mais il existe une bien plus
grande quantit de volcans teints. Or le Sneffels compte parmi ces
derniers, et depuis les temps historiques, il n'a eu qu'une seule
ruption, celle de 1219;  partir de cette poque, ses rumeurs se sont
apaises peu  peu, et il n'est plus au nombre des volcans actifs.

A ces affirmations positives, je n'avais absolument rien  rpondre; je
me rejetai donc sur les autres obscurits que renfermait le document.

Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent faire l
les calendes de juillet?

Mon oncle prit quelques moments de rflexion. J'eus un instant d'espoir,
mais un seul, car bientt il me rpondit en ces termes:

Ce que tu appelles obscurit est pour moi lumire. Cela prouve les
soins ingnieux avec lesquels Saknussemm a voulu prciser sa dcouverte.
Le Sneffels est form de plusieurs cratres; il y avait donc ncessit
d'indiquer celui d'entre eux qui mne au centre du globe. Qu'a fait le
savant Islandais? Il a remarqu qu'aux approches des calendes de
juillet, c'est--dire vers les derniers jours du mois de juin, un des
pics de la montagne, le Scartaris, projetait son ombre jusqu'
l'ouverture du cratre en question, et il a consign le fait dans son
document. Pouvait-il imaginer une indication plus exacte, et, une fois
arrivs au sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible d'hsiter sur le
chemin  prendre?

Dcidment mon oncle avait rponse  tout. Je vis bien qu'il tait
inattaquable sur les mots du vieux parchemin. Je cessai donc de le
presser  ce sujet, et, comme il fallait le convaincre avant tout, je
passai aux objections scientifiques, bien autrement graves,  mon avis.

Allons, dis-je, je suis forc d'en convenir, la phrase de Saknussemm
est claire et ne peut laisser aucun doute  l'esprit. J'accorde mme que
le document a un air de parfaite authenticit. Ce savant est all au
fond du Sneffels; il a vu l'ombre du Scartaris caresser les bords du
cratre avant les calendes de juillet; il a mme entendu raconter dans
les rcits lgendaires de son temps que ce cratre aboutissait au centre
de la terre; mais quant  y tre parvenu lui-mme, quant  en avoir fait
le voyage et  en tre revenu, s'il l'a entrepris, non, cent fois non!

--Et la raison? dit mon oncle d'un ton singulirement moqueur.

--C'est que toutes les thories de la science dmontrent qu'une pareille
entreprise est impraticable!

--Toutes les thories disent cela? rpondit le professeur en prenant un
air bonhomme. Ah! les vilaines thories! Comme elles vont nous gner,
ces pauvres thories!

Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai nanmoins.

[Illustration: Je gagnai donc les bords de l'Elbe. (Page 32.)]

Oui! il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente environ d'un
degr par soixante-dix pieds de profondeur au-dessous de la surface du
globe; or, en admettant cette proportionnalit constante, le rayon
terrestre tant de quinze cents lieues, il existe au centre une
temprature qui dpasse deux cent mille degrs. Les matires de
l'intrieur de la terre se trouvent donc  l'tat de gaz incandescent,
car les mtaux, l'or, le platine, les roches les plus dures, ne
rsistent pas  une pareille chaleur. J'ai donc le droit de demander
s'il est possible de pntrer dans un semblable milieu!

--Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse?

--Sans doute. Si nous arrivions  une profondeur de dix lieues
seulement, nous serions parvenus  la limite de l'corce terrestre, car
dj la temprature est suprieure  treize cents degrs.

--Et tu as peur d'entrer en fusion?

--Je vous laisse la question  dcider, rpondis-je avec humeur.

--Voici ce que je dcide, rpliqua le professeur Lidenbrock en prenant
ses grands airs: c'est que ni toi ni personne ne sait d'une faon
certaine ce qui se passe  l'intrieur du globe, attendu qu'on connat 
peine la douze-millime partie de son rayon; c'est que la science est
minemment perfectible, et que chaque thorie est incessamment dtruite
par une thorie nouvelle. N'a-t-on pas cru jusqu' Fourier que la
temprature des espaces plantaires allait toujours diminuant, et ne
sait-on pas aujourd'hui que les plus grands froids des rgions thres
ne dpassent pas quarante ou cinquante degrs au-dessous de zro?
Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la chaleur interne? Pourquoi,  une
certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas une limite infranchissable,
au lieu de s'lever jusqu'au degr de fusion des minraux les plus
rfractaires?

Mon oncle plaant la question sur le terrain des hypothses, je n'eus
rien  rpondre.

Eh bien, je te dirai que de vritables savants, Poisson entre autres,
ont prouv que, si une chaleur de deux cent mille degrs existait 
l'intrieur du globe, les gaz incandescents provenant des matires
fondues acquerraient une lasticit telle que l'corce terrestre ne
pourrait y rsister et claterait comme les parois d'une chaudire sous
l'effort de la vapeur.

--C'est l'avis de Poisson, mon oncle, voil tout.

--D'accord, mais c'est aussi l'avis d'autres gologues distingus, que
l'intrieur du globe n'est form ni de gaz, ni d'eau, ni des plus
lourdes pierres que nous connaissions, car, dans ce cas, la terre aurait
un poids deux fois moindre.

--Oh! avec les chiffres on prouve tout ce qu'on veut!

--Et avec les faits, mon garon, en est-il de mme? N'est-il pas
constant que le nombre des volcans a considrablement diminu depuis les
premiers jours du monde? et, si chaleur centrale il y a, ne peut-on en
conclure qu'elle tend  s'affaiblir?

--Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je n'ai plus
 discuter.

--Et moi j'ai  dire qu' mon opinion se joignent les opinions de gens
fort comptents. Te souviens-tu d'une visite que me fit le clbre
chimiste anglais Humphry Davy en 1825?

--Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans aprs.

--Eh bien, Humphry Davy vint me voir  son passage  Hambourg. Nous
discutmes longtemps, entre autres questions, l'hypothse de la
liquidit du noyau intrieur de la terre. Nous tions tous deux d'accord
que cette liquidit ne pouvait exister, par une raison  laquelle la
science n'a jamais trouv de rponse.

--Et laquelle? dis-je un peu tonn.

--C'est que cette masse liquide serait sujette, comme l'Ocan, 
l'attraction de la lune, et consquemment, deux fois par jour, il se
produirait des mares intrieures qui, soulevant l'corce terrestre,
donneraient lieu  des tremblements de terre priodiques!

--Mais il est pourtant vident que la surface du globe a t soumise 
la combustion, et il est permis de supposer que la crote extrieure
s'est refroidie d'abord, tandis que la chaleur se rfugiait au centre.

--Erreur, rpondit mon oncle; la terre a t chauffe par la combustion
de sa surface, non autrement. Sa surface tait compose d'une grande
quantit de mtaux, tels que le potassium, le sodium, qui ont la
proprit de s'enflammer au seul contact de l'air et de l'eau; ces
mtaux prirent feu quand les vapeurs atmosphriques se prcipitrent en
pluie sur le sol; et peu  peu, lorsque les eaux pntrrent dans les
fissures de l'corce terrestre, elles dterminrent de nouveaux
incendies avec explosions et ruptions. De l les volcans si nombreux
aux premiers jours du monde.

--Mais voil une ingnieuse hypothse! m'criai-je un peu malgr moi.

--Et qu'Humphry Davy me rendit sensible, ici mme, par une exprience
bien simple. Il composa une boule mtallique faite principalement des
mtaux dont je viens de parler, et qui figurait parfaitement notre
globe; lorsqu'on faisait tomber une fine rose  sa surface, celle-ci se
boursoufflait, s'oxydait et formait une petite montagne; un cratre
s'ouvrait  son sommet; l'ruption avait lieu et communiquait  toute la
boule une chaleur telle qu'il devenait impossible de la tenir  la
main.

Vraiment, je commenais  tre branl par les arguments du professeur;
il les faisait valoir, d'ailleurs, avec sa passion et son enthousiasme
habituels.

Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, l'tat du noyau central a soulev des
hypothses diverses entre les gologues; rien de moins prouv que ce
fait d'une chaleur interne; suivant moi, elle n'existe pas, elle ne
saurait exister; nous le verrons, d'ailleurs, et, comme Arne Saknussemm,
nous saurons  quoi nous en tenir sur cette grande question.

--Eh bien, oui! rpondis-je, me sentant gagner  cet enthousiasme, oui,
nous le verrons, si on y voit, toutefois.

--Et pourquoi pas? Ne pouvons-nous compter sur des phnomnes
lectriques pour nous clairer, et mme sur l'atmosphre, que sa
pression peut rendre lumineuse en s'approchant du centre?

--Oui, dis-je, oui! cela est possible, aprs tout.

--Cela est certain, rpondit triomphalement mon oncle; mais silence,
entends-tu? silence sur tout ceci, et que personne n'ait l'ide de
dcouvrir avant nous le centre de la terre.




VII


Ainsi se termina cette mmorable sance. Cet entretien me donna la
fivre. Je sortis du cabinet de mon oncle comme tourdi, et il n'y avait
pas assez d'air dans les rues de Hambourg pour me remettre. Je gagnai
donc les bords de l'Elbe, du ct du bac  vapeur qui met la ville en
communication avec le chemin de fer de Hambourg.

tais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre? N'avais-je pas subi
la domination du professeur Lidenbrock? Devais-je prendre au srieux sa
rsolution d'aller au centre du massif terrestre? Venais-je d'entendre
les spculations insenses d'un fou ou les dductions scientifiques d'un
grand gnie? En tout cela, o s'arrtait la vrit, o commenait
l'erreur?

Je flottais entre mille hypothses contradictoires, sans pouvoir
m'accrocher  aucune.

Cependant je me rappelais avoir t convaincu, quoique mon enthousiasme
comment  se modrer; mais j'aurais voulu partir immdiatement et ne
pas prendre le temps de la rflexion. Oui, le courage ne m'et pas
manqu pour boucler ma valise en ce moment.

Il faut pourtant l'avouer, une heure aprs cette surexcitation tomba;
mes nerfs se dtendirent, et des profonds abmes de la terre je remontai
 sa surface.

C'est absurde, m'criai-je; cela n'a pas le sens commun! Ce n'est pas
une proposition srieuse  faire  un garon sens. Rien de tout cela
n'existe. J'ai mal dormi, j'ai fait un mauvais rve.

Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourn la ville. Aprs
avoir remont le port, j'tais arriv  la route d'Altona. Un
pressentiment me conduisait, pressentiment justifi, car j'aperus
bientt ma petite Graben qui, de son pied leste, revenait bravement 
Hambourg.

[Illustration: Je trouvai mon oncle criant et s'agitant. (Page 34.)]

Graben! lui criai-je de loin.

La jeune fille s'arrta, un peu trouble, j'imagine, de s'entendre
appeler ainsi sur une grande route. En dix pas je fus prs d'elle.

Axel! fit-elle surprise. Ah! tu es venu  ma rencontre! C'est bien,
cela, monsieur.

Mais, me regardant, Graben ne put se mprendre  mon air inquiet,
boulevers.

--Qu'as-tu donc? dit-elle en me tendant la main.

--Ce que j'ai, Graben! m'criai-je.

En deux secondes et en trois phrases, ma jolie Virlandaise tait au
courant de la situation. Pendant quelques instants elle garda le
silence. Son coeur palpitait-il  l'gal du mien? Je l'ignore, mais sa
main ne tremblait pas dans la mienne. Nous fmes une centaine de pas
sans parler.

Axel! me dit-elle enfin.

--Ma chre Graben!

--Ce sera l un beau voyage.

Je bondis  ces mots.

Oui, Axel, un voyage digne du neveu d'un savant. Il est bien qu'un
homme se soit distingu par quelque grande entreprise!

--Quoi! Graben, tu ne me dtournes pas de tenter une pareille
expdition?

--Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais
volontiers, si une pauvre fille ne devait tre un embarras pour vous.

--Dis-tu vrai?

--Je dis vrai.

Ah! femmes, jeunes filles, coeurs fminins toujours incomprhensibles!
Quand vous n'tes pas les plus timides des tres, vous en tes les plus
braves! La raison n'a que faire auprs de vous. Quoi! cette enfant
m'encourageait  prendre part  cette expdition! elle n'et pas craint
de tenter l'aventure! Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant!

J'tais dconcert, et, pourquoi ne pas le dire? honteux.

Graben, repris-je, nous verrons si demain tu parleras de cette
manire.

--Demain, cher Axel, je parlerai comme aujourd'hui.

Graben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond
silence, nous continumes notre chemin. J'tais bris par les motions
de la journe.

Aprs tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin, et,
d'ici l, bien des vnements se passeront qui guriront mon oncle de sa
manie de voyager sous terre.

La nuit tait venue quand nous arrivmes  la maison de Knigstrasse. Je
m'attendais  trouver la demeure tranquille, mon oncle couch suivant
son habitude, et la bonne Marthe donnant  la salle  manger le dernier
coup de plumeau du soir. Mais j'avais compt sans l'impatience du
professeur. Je le trouvai criant, s'agitant au milieu d'une troupe de
porteurs qui dchargeaient certaines marchandises dans l'alle; la
vieille servante ne savait o donner de la tte.

Mais viens donc, Axel; hte-toi donc, malheureux! s'cria mon oncle du
plus loin qu'il m'aperut. Et ta malle qui n'est pas faite, et mes
papiers qui ne sont pas en ordre, et mon sac de voyage dont je ne trouve
pas la clef, et mes gutres qui n'arrivent pas!

Je demeurai stupfait. La voix me manquait. C'est  peine si mes lvres
purent articuler ces mots:

Nous partons donc?

--Oui, malheureux garon, qui vas te promener au lieu d'tre l!

--Nous partons? rptai-je d'une voix affaiblie.

--Oui, aprs-demain matin,  la premire heure.

Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite chambre.

Il n'y avait plus  en douter. Mon oncle venait d'employer son
aprs-midi  se procurer une partie des objets et ustensiles ncessaires
 son voyage; l'alle tait encombre d'chelles de cordes, de cordes 
noeuds, de torches, de gourdes, de crampons de fer, de pics, de btons
ferrs, de pioches, de quoi charger dix hommes au moins.

Je passai une nuit affreuse. Le lendemain, je m'entendis appeler de
bonne heure. J'tais dcid  ne pas ouvrir ma porte. Mais le moyen de
rsister  la douce voix qui prononait ces mots: Mon cher Axel?

Je sortis de ma chambre. Je pensai que mon air dfait, ma pleur, mes
yeux rougis par l'insomnie, allaient produire leur effet sur Graben et
changer ses ides.

Ah! mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux et que
la nuit t'a calm.

--Calm! m'criai-je.

Je me prcipitai vers mon miroir. Eh bien! j'avais moins mauvaise mine
que je ne le supposais. C'tait  n'y pas croire.

Axel, me dit Graben, j'ai longtemps caus avec mon tuteur. C'est un
hardi savant, un homme de grand courage, et tu te souviendras que son
sang coule dans tes veines. Il m'a racont ses projets, ses esprances,
pourquoi et comment il espre atteindre son but. Il y parviendra, je
n'en doute pas. Ah! cher Axel, c'est beau de se dvouer ainsi  la
science! Quelle gloire attend M. Lidenbrock et rejaillira sur son
compagnon! Au retour, Axel, tu seras un homme, son gal, libre de
parler, libre d'agir, libre enfin de...

La jeune fille, rougissante, n'acheva pas. Ses paroles me ranimaient.
Cependant je ne voulais pas croire encore  notre dpart. J'entranai
Graben vers le cabinet du professeur.

Mon oncle, dis-je, il est donc bien dcid que nous partons?

--Comment! tu en doutes?

--Non, dis-je afin de ne pas le contrarier. Seulement je vous demanderai
ce qui nous presse.

--Mais le temps! le temps qui fuit avec une vitesse irrparable!

--Cependant nous ne sommes qu'au 26 mai, et jusqu' la fin de juin...

--Eh! crois-tu donc, ignorant, qu'on se rende si facilement en Islande?
Si tu ne m'avais pas quitt comme un fou, je t'aurais emmen au
Bureau-office de Copenhague, chez Liffender et Co. L, tu aurais vu que
de Copenhague  Reykjawik il n'y a qu'un service, le 22 de chaque mois.

--Eh bien?

--Eh bien! si nous attendions au 22 juin, nous arriverions trop tard
pour voir l'ombre du Scartaris caresser le cratre du Sneffels! Il faut
donc gagner Copenhague au plus vite pour y chercher un moyen de
transport. Va faire ta malle!

Il n'y avait pas un mot  rpondre. Je remontai dans ma chambre. Graben
me suivit. Ce fut elle qui se chargea de mettre en ordre, dans une
petite valise, les objets ncessaires  mon voyage. Elle n'tait pas
plus mue que s'il se ft agi d'une promenade  Lubeck ou  Helgoland.
Ses petites mains allaient et venaient sans prcipitation. Elle causait
avec calme. Elle me donnait les raisons les plus senses en faveur de
notre expdition. Elle m'enchantait, et je me sentais une grosse colre
contre elle. Quelquefois je voulais m'emporter, mais elle n'y prenait
garde et continuait mthodiquement sa tranquille besogne.

Enfin la dernire courroie de la valise fut boucle. Je descendis au
rez-de-chausse.

Pendant cette journe, les fournisseurs d'instruments de physique,
d'armes, d'appareils lectriques, s'taient multiplis. La bonne Marthe
en perdait la tte.

Est-ce que monsieur est fou? me dit-elle.

Je fis un signe affirmatif.

Et il vous emmne avec lui?

Mme affirmation.

O cela? dit-elle.

J'indiquai du doigt le centre de la terre.

A la cave? s'cria la vieille servante.

--Non, dis-je enfin, plus bas!

Le soir arriva. Je n'avais plus conscience du temps coul.

A demain matin, dit mon oncle, nous partons  six heures prcises.

A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte.

Pendant la nuit mes terreurs me reprirent.

Je la passai  rver de gouffres! J'tais en proie au dlire. Je me
sentais treint par la main vigoureuse du professeur, entran, abm,
enlis! Je tombais au fond d'insondables prcipices avec cette vitesse
croissante des corps abandonns dans l'espace. Ma vie n'tait plus
qu'une chute interminable.

[Illustration: Marthe et la jeune fille nous adressrent un dernier
adieu. (Page 38.)]

Je me rveillai  cinq heures, bris de fatigue et d'motion. Je
descendis  la salle  manger. Mon oncle tait  table. Il dvorait. Je
le regardai avec un sentiment d'horreur. Mais Graben tait l. Je ne
dis rien. Je ne pus manger.

A cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue. Une
large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer d'Altona.
Elle fut bientt encombre des colis de mon oncle.

Et ta malle? me dit-il.

--Elle est prte, rpondis-je en dfaillant.

--Dpche-toi donc de la descendre, ou tu vas nous faire manquer le
train!

Lutter contre ma destine me parut alors impossible. Je remontai dans ma
chambre, et laissant glisser ma valise sur les marches de l'escalier, je
m'lanai  sa suite.

En ce moment, mon oncle remettait solennellement entre les mains de
Graben les rnes de sa maison. Ma jolie Virlandaise conservait son
calme habituel. Elle embrassa son tuteur, mais elle ne put retenir une
larme en effleurant ma joue de ses douces lvres.

Graben! m'criai-je.

--Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu quittes ta fiance, mais tu
trouveras ta femme au retour.

Je serrai Graben dans mes bras, et je pris place dans la voiture.
Marthe et la jeune fille, du seuil de la porte, nous adressrent un
dernier adieu. Puis les deux chevaux, excits par le sifflement de leur
conducteur, s'lancrent au galop sur la route d'Altona.




VIII


Altona, vritable banlieue de Hambourg, est tte de ligne du chemin de
fer de Kiel, qui devait nous conduire au rivage des Belt. En moins de
vingt minutes, nous entrions sur le territoire du Holstein.

A six heures et demie, la voiture s'arrta devant la gare; les nombreux
colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage furent dchargs,
transports, pess, tiquets, rechargs dans le wagon de bagages, et 
sept heures nous tions assis l'un vis--vis de l'autre dans le mme
compartiment. La vapeur siffla, la locomotive se mit en mouvement. Nous
tions partis.

tais-je rsign? Pas encore. Cependant l'air frais du matin, les
dtails de la route rapidement renouvels par la vitesse du train me
distrayaient de ma grande proccupation.

Quant  la pense du professeur, elle devanait videmment ce convoi
trop lent au gr de son impatience. Nous tions seuls dans le wagon,
mais sans parler. Mon oncle revisitait ses poches et son sac de voyage
avec une minutieuse attention. Je vis bien que rien ne lui manquait des
pices ncessaires  l'excution de ses projets.

Entre autres, une feuille de papier, plie avec soin, portait l'en-tte
de la chancellerie danoise, avec la signature de M. Christiensen, consul
 Hambourg et l'ami du professeur. Cela devait nous donner toute
facilit d'obtenir  Copenhague des recommandations pour le gouverneur
de l'Islande.

J'aperus aussi le fameux document prcieusement enfoui dans la plus
secrte poche du portefeuille. Je le maudis du fond du coeur, et je me
remis  examiner le pays. C'tait une vaste suite de plaines peu
curieuses, monotones, limoneuses et assez fcondes: une campagne
trs-favorable  l'tablissement d'un railway et propice  ces lignes
droites si chres aux compagnies de chemin de fer.

Mais cette monotonie n'eut pas le temps de me fatiguer, car, trois
heures aprs notre dpart, le train s'arrtait  Kiel,  deux pas de la
mer.

Nos bagages tant enregistrs pour Copenhague, il n'y eut pas  s'en
occuper. Cependant le professeur les suivit d'un oeil inquiet pendant
leur transport au bateau  vapeur. L ils disparurent  fond de cale.

Mon oncle, dans sa prcipitation, avait si bien calcul les heures de
correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il nous restait une
journe entire  perdre. Le steamer _l'Ellenora_ ne partait pas avant
la nuit. De l une fivre de neuf heures, pendant laquelle l'irascible
voyageur envoya  tous les diables l'administration des bateaux et des
railways et les gouvernements qui tolraient de pareils abus. Je dus
faire chorus avec lui, quand il entreprit le capitaine de l'_Ellenora_ 
ce sujet. Il voulait l'obliger  chauffer sans perdre un instant.
L'autre l'envoya promener.

A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journe se passe. A force de
nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au fond de laquelle
s'lve la petite ville, de parcourir les bois touffus qui lui donnent
l'apparence d'un nid dans un faisceau de branches, d'admirer les villas
pourvues chacune de leur petite maison de bains froids, enfin de courir
et de maugrer, nous atteignmes dix heures du soir.

Les tourbillons de la fume de l'_Ellenora_ se dveloppaient dans le
ciel; le pont tremblotait sous les frissonnements de la chaudire; nous
tions  bord et propritaires de deux couchettes tages dans l'unique
chambre du bateau.

A dix heures un quart, les amarres furent largues, et le steamer fila
rapidement sur les sombres eaux du Grand-Belt.

La nuit tait noire; il y avait belle brise et forte mer; quelques feux
de la cte apparurent dans les tnbres; plus tard, je ne sais o, un
phare  clats tincela au-dessus des flots; ce fut tout ce qui resta
dans mon souvenir de cette premire traverse.

A sept heures du matin, nous dbarquions  Korsr, petite ville situe
sur la cte occidentale du Seeland. L, nous sautions du bateau dans un
nouveau chemin de fer, qui nous emportait  travers un pays non moins
plat que les campagnes du Holstein.

C'tait encore trois heures de voyage avant d'atteindre la capitale du
Danemark. Mon oncle n'avait pas ferm l'oeil de la nuit. Dans son
impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec ses pieds.

Enfin il aperut une chappe de mer.

Le Sund! s'cria-t-il.

Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui ressemblait  un
hpital.

C'est une maison de fous, dit un de nos compagnons de voyage.

--Bon, pensai-je, voil un tablissement o nous devrions finir nos
jours! Et, si grand qu'il ft, cet hpital serait encore trop petit pour
contenir toute la folie du professeur Lidenbrock!

Enfin,  dix heures du matin, nous prenions pieds  Copenhague; les
bagages furent chargs sur une voiture et conduits avec nous  l'htel
du Phoenix, dans Bred-Gale. Ce fut l'affaire d'une demi-heure, car la
gare est situe en dehors de la ville. Puis mon oncle, faisant une
toilette sommaire, m'entrana  sa suite. Le portier de l'htel parlait
l'allemand et l'anglais; mais le professeur, en sa qualit de
polyglotte, l'interrogea en bon danois, et ce fut en bon danois que ce
personnage lui indiqua la situation du Musum des Antiquits du Nord.

Le directeur de ce curieux tablissement, o sont entasses des
merveilles qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays avec ses
vieilles armes de pierres, ses hanaps et ses bijoux, tait un savant,
l'ami du consul de Hambourg, M. le professeur Thomson.

Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation. En
gnral, un savant en reoit assez mal un autre. Mais ici ce fut tout
autrement. M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial accueil au
professeur Lidenbrock et mme  son neveu. Dire que son secret fut gard
vis--vis de l'excellent directeur du Musum, c'est  peine ncessaire.
Nous voulions tout bonnement visiter l'Islande en amateurs
dsintresss.

M. Thomson se mit entirement  notre disposition, et nous courmes les
quais afin de chercher un navire en partance.

J'esprais que les moyens de transport manqueraient absolument; mais il
n'en fut rien. Une petite golette danoise, la _Valkyrie_, devait mettre
 la voile le 2 juin pour Reykjawik. Le capitaine, M. Bjarne, se
trouvait  bord. Son futur passager, dans sa joie, lui serra les mains 
les briser. Ce brave homme fut un peu tonn d'une pareille treinte. Il
trouvait tout simple d'aller en Islande, puisque c'tait son mtier. Mon
oncle trouvait cela sublime. Le digne capitaine profita de cet
enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son btiment.
Mais nous n'y regardions pas de si prs.

[Illustration: Le clocher de Frelsers-Kirk. (Page 42.)]

Soyez  bord mardi,  sept heures du matin, dit M. Bjarne aprs avoir
empoch un nombre respectable de species-dollars.

Nous remercimes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous revnmes 
l'htel du Phoenix.

Cela va bien! cela va trs-bien! rptait mon oncle. Quel heureux
hasard d'avoir trouv ce btiment prt  partir! Maintenant djeunons,
et allons visiter la ville.

Nous nous rendmes  Kongens-Nye-Torw, place irrgulire o se trouve un
poste avec deux innocents canons braqus qui ne font peur  personne.
Tout prs, au n 5, il y avait une restauration franaise, tenue par
un cuisinier nomm Vincent; nous y djeunmes suffisamment pour le prix
modr de quatre marks chacun[1].

[Note 1: 2 fr. 75 c. environ.]

Puis je pris un plaisir d'enfant  parcourir la ville; mon oncle se
laissait promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni l'insignifiant palais
du roi, ni le joli pont du dix-septime sicle qui enjambe le canal
devant le Musum, ni cet immense cnotaphe de Torwaldsen, orn de
peintures murales horribles et qui contient  l'intrieur les oeuvres de
ce statuaire, ni, dans un assez beau parc, le chteau bonbonnire de
Rosenborg, ni l'admirable difice renaissance de la Bourse, ni son
clocher fait avec les queues entrelaces de quatre dragons de bronze, ni
les grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s'enflaient comme
les voiles d'un vaisseau au vent de la mer.

Quelles dlicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie
Virlandaise et moi, du ct du port o les deux-ponts et les frgates
dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les bords verdoyants
du dtroit,  travers ces ombrages touffus au sein desquels se cache la
citadelle, dont les canons allongent leur gueule noirtre entre les
branches des sureaux et des saules!

Mais, hlas! elle tait loin, ma pauvre Graben, et pouvais-je esprer
de la revoir jamais?

Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites enchanteurs, il
fut vivement frapp par la vue d'un certain clocher situ dans l'le
d'Amak, qui forme le quartier sud-ouest de Copenhague.

Je reus l'ordre de diriger nos pas de ce ct; je montai dans une
petite embarcation  vapeur qui faisait le service des canaux, et, en
quelques instants, elle accosta le quai de Dock-Yard.

Aprs avoir travers quelques rues troites o des galriens, vtus de
pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous le bton des
argousins, nous arrivmes devant Vor-Frelsers-Kirk. Cette glise
n'offrait rien de remarquable. Mais voici pourquoi son clocher assez
lev avait attir l'attention du professeur:  partir de la
plate-forme, un escalier extrieur circulait autour de sa flche, et ses
spirales se droulaient en plein ciel.

Montons, dit mon oncle.

--Mais, le vertige? rpliquai-je.

--Raison de plus; il faut s'y habituer.

--Cependant...

--Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps.

Il fallut obir. Un gardien, qui demeurait de l'autre ct de la rue,
nous remit une clef, et l'ascension commena.

Mon oncle me prcdait d'un pas alerte. Je le suivais non sans terreur,
car la tte me tournait avec une dplorable facilit. Je n'avais ni
l'aplomb des aigles ni l'insensibilit de leurs nerfs.

Tant que nous fmes emprisonns dans la vis intrieure, tout alla bien;
mais aprs cent-cinquante marches l'air vint me frapper au visage, nous
tions parvenus  la plate-forme du clocher. L commenait l'escalier
arien, gard par une frle rampe, et dont les marches, de plus en plus
troites, semblaient monter vers l'infini.

Je ne pourrai jamais! m'criai-je.

--Serais-tu poltron, par hasard? Monte! rpondit impitoyablement le
professeur.

Force fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air m'tourdissait;
je sentais le clocher osciller sous les rafales; mes jambes se
drobaient; je grimpai bientt sur les genoux, puis sur le ventre; je
fermais les yeux; j'prouvais le mal de l'espace.

Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai prs de la boule.

Regarde, me dit-il, et regarde bien! il faut prendre _des leons
d'abme_!

J'ouvris les yeux. J'aperus les maisons aplaties et comme crases par
une chute, au milieu du brouillard des fumes. Au-dessus de ma tte
passaient des nuages chevels, et, par un renversement d'optique, ils
me paraissaient immobiles, tandis que le clocher, la boule, moi, nous
tions entrans avec une fantastique vitesse. Au loin, d'un ct
s'tendait la campagne verdoyante, de l'autre tincelait la mer sous un
faisceau de rayons. Le Sund se droulait  la pointe d'Elseneur, avec
quelques voiles blanches, vritables ailes de goland, et dans la brume
de l'est ondulaient les ctes  peine estompes de la Sude. Toute cette
immensit tourbillonnait  mes regards.

Nanmoins il fallut me lever, me tenir droit, regarder. Ma premire
leon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut permis de
redescendre et de toucher du pied le pav solide des rues, j'tais
courbatur.

Nous recommencerons demain, dit mon professeur.

Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice vertigineux, o,
bon gr mal gr, je fis des progrs sensibles dans l'art des hautes
contemplations.




IX


Le jour du dpart arriva. La veille, le complaisant M. Thomson nous
avait apport des lettres de recommandation pressantes pour le comte
Trampe, gouverneur de l'Islande, M. Pietursson, le coadjuteur de
l'vque, et M. Finsen, maire de Reykjawik. En retour, mon oncle lui
octroya les plus chaleureuses poignes de main.

Le 2,  six heures du matin, nos prcieux bagages taient rendus  bord
de la _Valkyrie_. Le capitaine nous conduisit  des cabines assez
troites et disposes sous une espce de rouffle.

Avons-nous bon vent? demanda mon oncle.

--Excellent, rpondit le capitaine Bjarne; un vent de sud-est. Nous
allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.

Quelques instants plus tard, la golette, sous sa misaine, sa
brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna  pleine
toile dans le dtroit. Une heure aprs, la capitale du Danemark semblait
s'enfoncer dans les flots loigns, et la _Valkyrie_ rasait la cte
d'Elseneur. Dans la disposition nerveuse o je me trouvais, je
m'attendais  voir l'ombre d'Hamlet errant sur la terrasse lgendaire.

Sublime insens! disais-je, tu nous approuverais sans doute! Tu nous
suivrais peut-tre pour venir au centre du globe chercher une solution 
ton doute ternel!

Mais rien ne parut sur les antiques murailles. Le chteau est,
d'ailleurs, beaucoup plus jeune que l'hroque prince de Danemark. Il
sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce dtroit du Sund, o
passent chaque anne quinze mille navires de toutes les nations.

Le chteau de Krongborg disparut bientt dans la brume, ainsi que la
tour d'Helsinborg, leve sur la rive sudoise, et la golette s'inclina
lgrement sous les brises du Cattgat.

La _Valkyrie_ tait fine voilire, mais avec un navire  voiles on ne
sait jamais trop sur quoi compter. Elle transportait  Reykjawik du
charbon, des ustensiles de mnage, de la poterie, des vtements de laine
et une cargaison de bl. Cinq hommes d'quipage, tous Danois,
suffisaient  la manoeuvrer.

Quelle sera la dure de la traverse? demanda mon oncle au capitaine.

[Illustration: Vue de Reykjawik. (Page 46.)]

--Une dizaine de jours, rpondit ce dernier, si nous ne rencontrons pas
trop de grains de nord-ouest par le travers des Fero.

--Mais enfin, vous n'tes pas sujet  prouver des retards
considrables?

--Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons.

Vers le soir, la golette doubla le cap Skagen  la pointe nord du
Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea l'extrmit de
la Norwge par le travers du cap Lindness et donna dans la mer du Nord.

Deux jours aprs, nous avions connaissance des ctes d'cosse  la
hauteur de Peterheade, et la _Valkyrie_ se dirigea vers les Fero en
passant entre les Orcades et les Seethland.

Bientt notre golette fut battue par les vagues de l'Atlantique; elle
dut louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans peine les
Fero. Le 8, le capitaine reconnut Myganness, la plus orientale de ces
les, et,  partir de ce moment, il marcha droit au cap Portland, situ
sur la cte mridionale de l'Islande.

La traverse n'offrit aucun accident remarquable. Je supportai assez
bien les preuves de la mer; mon oncle,  son grand dpit, et  sa honte
plus grande encore, ne cessa pas d'tre malade.

Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question du
Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilits de
transport; il dut remettre ces explications  son arrive et passa tout
son temps tendu dans sa cabine, dont les cloisons craquaient par les
grands coups de tangage. Il faut l'avouer, il mritait un peu son sort.

Le 11, nous relevmes le cap Portland. Le temps, clair alors, permit
d'apercevoir le Myrdals Yokul, qui le domine. Le cap se compose d'un
gros morne,  pentes roides, et plant tout seul sur la plage.

La _Valkyrie_ se tint  une distance raisonnable des ctes, en les
prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de baleines et
de requins. Bientt apparut un immense rocher perc  jour, au travers
duquel la mer cumeuse donnait avec furie. Les lots de Westman
semblrent sortir de l'Ocan, comme une seme de rocs sur la plaine
liquide. A partir de ce moment, la golette prit du champ pour tourner 
bonne distance le cap Reykjaness, qui forme l'angle occidental de
l'Islande.

La mer, trs-forte, empchait mon oncle de monter sur le pont pour
admirer ces ctes dchiquetes et battues par les vents du sud-ouest.

Quarante-huit heures aprs, en sortant d'une tempte qui fora la
golette de fuir  sec de toile, on releva dans l'est la balise de la
pointe Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent  une grande
distance sous les flots. Un pilote islandais vint  bord, et, trois
heures plus tard, la _Valkyrie_ mouillait devant Reykjawik dans la baie
de Faxa.

Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu ple, un peu dfait,
mais toujours enthousiaste, et avec un regard de satisfaction dans les
yeux.

La population de la ville, singulirement intresse par l'arrive d'un
navire dans lequel chacun a quelque chose  prendre, se groupait sur le
quai.

Mon oncle avait hte d'abandonner sa prison flottante, pour ne pas dire
son hpital. Mais avant de quitter le pont de la golette, il m'entrana
 l'avant, et l, du doigt, il me montra,  la partie septentrionale de
la baie, une haute montagne  deux pointes, un double cne couvert de
neiges ternelles.

Le Sneffels! s'cria-t-il, le Sneffels!

Puis, aprs m'avoir recommand du geste un silence absolu, il descendit
dans le canot qui l'attendait. Je le suivis, et bientt nous foulions du
pied le sol de l'Islande.

Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revtu d'un costume de
gnral. Ce n'tait cependant qu'un simple magistrat, le gouverneur de
l'le, M. le baron Trampe en personne. Le professeur reconnut  qui il
avait affaire. Il remit au gouverneur ses lettres de Copenhague, et il
s'tablit en danois une courte conversation  laquelle je demeurai
absolument tranger, et pour cause. Mais de ce premier entretien il
rsulta ceci, que le baron Trampe se mettait entirement  la
disposition du professeur Lidenbrock.

Mon oncle reut un accueil fort aimable du maire, M. Finsen, non moins
militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi pacifique par
temprament et par tat.

Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une tourne
piscopale dans le bailliage du Nord; nous devions renoncer
provisoirement  lui tre prsents. Mais un charmant homme, et dont le
concours nous devint fort prcieux, ce fut M. Fridriksson, professeur de
sciences naturelles  l'cole de Reykjawik. Ce savant modeste ne parlait
que l'islandais et le latin; il vint m'offrir ses services dans la
langue d'Horace, et je sentis que nous tions faits pour nous
comprendre. Ce fut, en effet, le seul personnage avec lequel je pus
m'entretenir pendant mon sjour en Islande.

Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent homme en
mit deux  notre disposition, et bientt nous y fmes installs avec nos
bagages, dont la quantit tonna un peu les habitants de Reykjawik.

Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile est
fait.

--Comment, le plus difficile? m'criai-je.

--Sans doute, nous n'avons plus qu' descendre.

--Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, aprs avoir
descendu, il faudra remonter, j'imagine?

--Oh! cela ne m'inquite gure! Voyons! il n'y a pas de temps  perdre.
Je vais me rendre  la bibliothque. Peut-tre s'y trouve-t-il quelque
manuscrit de Saknussemm, et je serais bien aise de le consulter.

--Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville. Est-ce que vous
n'en ferez pas autant?

--Oh! cela m'intresse mdiocrement. Ce qui est curieux dans cette terre
d'Islande n'est pas dessus, mais dessous.

Je sortis, et j'errai au hasard.

S'garer dans les deux rues de Reykjawik n'et pas t chose facile. Je
ne fus donc pas oblig de demander mon chemin, ce qui, dans la langue
des gestes, expose  beaucoup de mcomptes.

La ville s'allonge sur un sol assez bas et marcageux, entre deux
collines. Une immense coule de laves la couvre d'un ct et descend en
rampes assez douces vers la mer. De l'autre s'tend cette vaste baie de
Faxa, borne au nord par l'norme glacier du Sneffels, et dans laquelle
la _Valkyrie_ se trouvait seule  l'ancre en ce moment. Ordinairement,
les gardes-pche anglais et franais s'y tiennent mouills au large;
mais ils taient alors en service sur les ctes orientales de l'le.

La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallle au rivage; l
demeurent les marchands et les ngociants, dans des cabanes de bois
faites de poutres rouges horizontalement disposes; l'autre rue, situe
plus  l'ouest court vers un petit lac, entre les maisons de l'vque et
des autres personnages trangers au commerce.

J'eus bientt arpent ces voies mornes et tristes; j'entrevoyais parfois
un bout de gazon dcolor, comme un vieux tapis de laine rp par
l'usage, ou bien quelque apparence de verger, dont les rares lgumes,
pommes de terre, choux et laitues, eussent figur  l'aise sur une table
lilliputienne; quelques girofles maladives essayaient aussi de prendre
un petit air de soleil.

Vers le milieu de la rue non commerante, je trouvai le cimetire public
enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne manquait pas. Puis,
en quelques enjambes, j'arrivai  la maison du gouverneur, une masure
compare  l'htel de ville de Hambourg, un palais auprs des huttes de
la population islandaise.

Entre le petit lac et la ville s'levait l'glise, btie dans le got
protestant et construite en pierres calcines dont les volcans font
eux-mmes les frais d'extraction; par les grands vents d'ouest, son toit
de tuiles rouges devait videmment se disperser dans les airs, au grand
dommage des fidles.

Sur une minence voisine, j'aperus l'cole nationale, o, comme je
l'appris plus tard de notre hte, on professait l'hbreu, l'anglais, le
franais et le danois, quatre langues dont,  ma honte, je ne
connaissais pas le premier mot. J'aurais t le dernier des quarante
lves que comptait ce petit collge, et indigne dcoucher avec eux dans
ces armoires  deux compartiments o de plus dlicats toufferaient ds
la premire nuit.

En trois heures, j'eus visit non-seulement la ville, mais ses environs.
L'aspect gnral en tait singulirement triste. Pas d'arbres, pas de
vgtation, pour ainsi dire. Partout les artes vives des roches
volcaniques. Les huttes des Islandais sont faites de terre et de tourbe,
et leurs murs inclins en dedans. Elles ressemblent  des toits poss
sur le sol. Seulement, ces toits sont des prairies relativement
fcondes. Grce  la chaleur de l'habitation, l'herbe y pousse avec
assez de perfection, et on la fauche soigneusement  l'poque de la
fenaison, sans quoi les animaux domestiques viendraient patre sur ces
demeures verdoyantes.

[Illustration: Une rue de Reykjawik. (Page 48.)]

Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants. En revenant  la
rue commerante, je vis la plus grande partie de la population occupe 
scher, saler et charger des morues, principal article d'exportation.
Les hommes paraissaient robustes, mais lourds, des espces d'Allemands
blonds  l'oeil pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanit,
pauvres exils relgus sur cette terre de glace, dont la nature aurait
bien d faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait  vivre sur la
limite du cercle polaire! J'essayais en vain de surprendre un sourire
sur leur visage; ils riaient quelquefois par une sorte de contraction
involontaire des muscles, mais ne souriaient jamais.

Leur costume consistait en une grossire vareuse de laine noire, connue
dans les pays Scandinaves sous le nom de vadmel, un chapeau  vastes
bords, un pantalon  liser rouge et un morceau de cuir repli en
manire de chaussure.

Les femmes,  figure triste et rsigne, d'un type assez agrable, mais
sans expression, taient vtues d'un corsage et d'une jupe de vadmel
sombre: filles, elles portaient sur leurs cheveux tresss en guirlandes
un petit bonnet de tricot brun; maries, elles entouraient leur tte
d'un mouchoir de couleur, surmont d'un cimier de toile blanche.

Aprs une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de M.
Fridriksson, mon oncle s'y trouvait dj en compagnie de son hte.




X


Le dner tait prt; il fut dvor avec avidit par le professeur
Lidenbrock, dont la dite force du bord avait chang l'estomac en un
gouffre profond. Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut rien de
remarquable en lui-mme; mais notre hte, plus Islandais que Danois, me
rappela les hros de l'antique hospitalit. Il me parut vident que nous
tions chez lui plus que lui-mme.

La conversation se fit en langue indigne, que mon oncle entremlait
d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je pusse la comprendre.
Elle roula sur des questions scientifiques, comme il convient  des
savants; mais le professeur Lidenbrock se tint sur la plus excessive
rserve, et ses yeux me recommandaient,  chaque phrase, un silence
absolu touchant nos projets  venir.

Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit auprs de mon oncle du rsultat de
ses recherches  la bibliothque.

Votre bibliothque! s'cria ce dernier, elle ne se compose que de
livres dpareills sur des rayons presque dserts.

--Comment! rpondit M. Fridriksson, nous possdons huit mille volumes,
dont beaucoup sont prcieux et rares, des ouvrages en vieille langue
scandinave, et toutes les nouveauts dont Copenhague nous approvisionne
chaque anne.

--O prenez-vous ces huit mille volumes? Pour mon compte....

--Oh! monsieur Lidenbrock, ils courent le pays. On a le got de l'tude
dans notre vieille le de glace! Pas un fermier, pas un pcheur qui ne
sache lire et qui ne lise. Nous pensons que des livres, au lieu de
moisir derrire une grille de fer, loin des regards curieux, sont
destins  s'user sous les yeux des lecteurs. Aussi ces volumes
passent-ils de main en main, feuillets, lus et relus, et souvent ils ne
reviennent  leur rayon qu'aprs un an ou deux d'absence.

--En attendant, rpondit mon oncle avec un certain dpit, les
trangers...

--Que voulez-vous! les trangers ont chez eux leurs bibliothques, et,
avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent. Je vous le rpte,
l'amour de l'tude est dans le sang islandais. Aussi, en 1816, nous
avons fond une Socit littraire qui va bien; des savants trangers
s'honorent d'en faire partie; elle publie des livres destins 
l'ducation de nos compatriotes et rend de vritables services au pays.
Si vous voulez tre un de nos membres correspondants, monsieur
Lidenbrock, vous nous ferez le plus grand plaisir.

Mon oncle, qui appartenait dj  une centaine de socits
scientifiques, accepta avec une bonne grce dont fut touch M.
Fridriksson.

Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que vous
espriez trouver  notre bibliothque, et je pourrai peut-tre vous
renseigner  leur gard.

Je regardai mon oncle. Il hsita  rpondre. Cela touchait directement 
ses projets. Cependant, aprs avoir rflchi, il se dcida  parler.

Monsieur Fridriksson, dit-il, je voulais savoir si, parmi les ouvrages
anciens, vous possdiez ceux d'Arne Saknussemm?

--Arne Saknussemm! rpondit le professeur de Reykjawik. Vous voulez
parler de ce savant du seizime sicle,  la fois grand naturaliste,
grand alchimiste et grand voyageur?

--Prcisment.

--Une des gloires de la littrature et de la science islandaises?

--Comme vous dites.

--Un homme illustre entre tous?

--Je vous l'accorde.

--Et dont l'audace galait le gnie?

--Je vois que vous le connaissez bien.

Mon oncle nageait dans la joie  entendre parler ainsi de son hros. Il
dvorait des yeux M. Fridriksson.

Eh bien! demanda-t-il, ses ouvrages?

--Ah! ses ouvrages, nous ne les avons pas.

--Quoi! en Islande?

--Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs.

--Et pourquoi?

--Parce que Arne Saknussemm fut perscut pour cause d'hrsie, et qu'en
1573 ses ouvrages furent brls  Copenhague par la main du bourreau.

--Trs-bien! Parfait! s'cria mon oncle, au grand scandale du professeur
de sciences naturelles.

--Hein? fit ce dernier.

--Oui! tout s'explique, tout s'enchane, tout est clair, et je comprends
pourquoi Saknussemm, mis  l'index et forc de cacher les dcouvertes de
son gnie, a d enfouir dans un incomprhensible cryptogramme le
secret...

--Quel secret? demanda vivement M. Fridriksson.

--Un secret qui... dont... rpondit mon oncle en balbutiant.

--Est-ce que vous auriez quelque document particulier? reprit notre
hte.

--Non... Je faisais une pure supposition.

--Bien, rpondit M. Fridriksson, qui eut la bont de ne pas insister en
voyant le trouble de son interlocuteur. J'espre, ajouta-t-il, que vous
ne quitterez pas notre le sans avoir puis  ces richesses
minralogiques?

--Certes, rpondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des savants ont
dj pass ici?

--Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et Povelsen
excuts par ordre du roi, les tudes de Trol, la mission scientifique
de MM. Gaimard et Robert,  bord de la corvette franaise _la
Recherche_[2], et dernirement, les observations de savants embarqus
sur la frgate _la Reine-Hortense_ ont puissamment contribu  la
reconnaissance de l'Islande. Mais, croyez-moi, il y a encore  faire.

[Note 2: La _Recherche_ fut envoye en 1835 par l'amiral Duperr
pour retrouver les traces d'une expdition perdue, celle de M. de
Blosseville, et de la _Lilloise_, dont on n'a jamais eu de nouvelles.]

--Vous pensez? demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant de
modrer l'clair de ses yeux.

--Oui. Que de montagnes, de glaciers, de volcans  tudier, qui sont peu
connus! Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont qui s'lve 
l'horizon. C'est le Sneffels.

--Ah! fit mon oncle, le Sneffels!

--Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite rarement le
cratre.

[Illustration: Hans, personnage grave, flegmatique et silencieux. (Page
56.)]

--teint?

--Oh! teint depuis cinq cents ans.

--Eh bien! rpondit mon oncle, qui se croisait frntiquement les jambes
pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer mes tudes
gologiques par ce Seffel... Fessel... comment dites-vous?

--Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.

Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais tout
compris, et je gardais  peine mon srieux  voir mon oncle contenir sa
satisfaction qui dbordait de toutes parts; il essayait de prendre un
petit air innocent qui ressemblait  la grimace d'un vieux diable.

Oui, fit-il, vos paroles me dcident! Nous essayerons de gravir ce
Sneffels, peut-tre mme d'tudier son cratre!

--Je regrette bien, rpondit M. Fridriksson, que mes occupations ne me
permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagn avec plaisir et
profit.

--Oh! non, oh! non, rpondit vivement mon oncle; nous ne voulons
dranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie de tout mon
coeur. La prsence d'un savant tel que vous et t trs-utile, mais les
devoirs de votre profession...

J'aime  penser que notre hte, dans l'innocence de son me islandaise,
ne comprit pas les grosses malices de mon oncle.

Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer par ce
volcan. Vous ferez l une ample moisson d'observations curieuses. Mais,
dites-moi, comment comptez-vous gagner la presqu'le de Sneffels?

--Par mer, en traversant la baie. C'est la route la plus rapide.

--Sans doute; mais elle est impossible  prendre.

--Pourquoi?

--Parce que nous n'avons pas un seul canot  Reykjawik.

--Diable!

--Il faudra aller par terre, en suivant la cte. Ce sera plus long, mais
plus intressant.

--Bon. Je verrai  me procurer un guide.

--J'en ai prcisment un  vous offrir.

--Un homme sr, intelligent?

--Oui, un habitant de la presqu'le. C'est un chasseur d'eider, fort
habile, et dont vous serez content. Il parle parfaitement le danois.

--Et quand pourrai-je le voir?

--Demain, si cela vous plat.

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--C'est qu'il n'arrive que demain.

--A demain donc, rpondit mon oncle avec un soupir.

Cette importante conversation se termina quelques instants plus tard par
de chaleureux remercments du professeur allemand au professeur
islandais. Pendant ce dner, mon oncle venait d'apprendre des choses
importantes, entre autres l'histoire de Saknussemm, la raison de son
document mystrieux, comme quoi son hte ne l'accompagnerait pas dans
son expdition, et que ds le lendemain un guide serait  ses ordres.




XI


Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de Reykjawik, et je
revins de bonne heure me coucher dans mon lit de grosses planches, o je
dormis d'un profond sommeil.

Quand je me rveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment dans la
salle voisine. Je me levai aussitt et je me htai d'aller le rejoindre.

Il causait en danois avec un homme de haute taille, vigoureusement
dcoupl. Ce grand gaillard devait tre d'une force peu commune. Ses
yeux, percs dans une tte trs-grosse et assez nave, me parurent
intelligents. Ils taient d'un bleu rveur. De longs cheveux, qui
eussent pass pour roux, mme en Angleterre, tombaient sur ses
athltiques paules. Cet indigne avait les mouvements souples, mais il
remuait peu les bras, en homme qui ignorait ou ddaignait la langue des
gestes. Tout en lui rvlait un temprament d'un calme parfait, non pas
indolent, mais tranquille. On sentait qu'il ne demandait rien 
personne, qu'il travaillait  sa convenance, et que, dans ce monde, sa
philosophie ne pouvait tre ni tonne ni trouble.

Je surpris les nuances de ce caractre,  la manire dont l'Islandais
couta le verbiage passionn de son interlocuteur. Il demeurait les bras
croiss, immobile au milieu des gestes multiplis de mon oncle; pour
nier, sa tte tournait de gauche  droite; elle s'inclinait pour
affirmer, et cela si peu, que ses longs cheveux bougeaient  peine.
C'tait l'conomie du mouvement pousse jusqu' l'avarice. Certes, 
voir cet homme, je n'aurais jamais devin sa profession de chasseur;
celui-l ne devait pas effrayer le gibier,  coup sr, mais comment
pouvait-il l'atteindre?

Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille
personnage n'tait qu'un chasseur d'eider, oiseau dont le duvet
constitue la plus grande richesse de l'le. En effet, ce duvet s'appelle
l'dredon, et il ne faut pas une grande dpense de mouvement pour le
recueillir.

Aux premiers jours de l't, la femelle de l'eider, sorte de joli
canard, va btir son nid parmi les rochers des fjords[3] dont la cte
est toute frange. Ce nid bti, elle le tapisse avec de fines plumes
qu'elle s'arrache du ventre. Aussitt le chasseur, ou mieux le
ngociant, arrive, prend le nid, et la femelle de recommencer son
travail. Cela dure ainsi tant qu'il lui reste quelque duvet. Quand elle
s'est entirement dpouille, c'est au mle de se plumer  son tour.
Seulement, comme la dpouille dure et grossire de ce dernier n'a aucune
valeur commerciale, le chasseur ne prend pas la peine de lui voler le
lit de sa couve; le nid s'achve donc; la femelle pond ses oeufs; les
petits closent, et, l'anne suivante, la rcolte de l'dredon
recommence.

[Note 3: Nom donn aux golfes troits dans les pays scandinaves.]

Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarps pour y btir son nid,
mais plutt ces roches faciles et horizontales qui vont se perdre en
mer, le chasseur islandais pouvait exercer son mtier sans grande
agitation. C'tait un fermier qui n'avait ni  semer ni  couper sa
moisson, mais  la rcolter seulement.

Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans Bjelke;
il venait  la recommandation de M. Fridriksson. C'tait notre futur
guide. Ses manires contrastaient singulirement avec celles de mon
oncle.

Cependant ils s'entendirent facilement. Ni l'un ni l'autre ne
regardaient au prix; l'un prt  accepter ce qu'on lui offrait, l'autre
prt  donner ce qui lui serait demand. Jamais march ne fut plus
facile  conclure.

Or, des conventions il rsulta que Hans s'engageait  nous conduire au
village de Stapi, situ sur la cte mridionale de la presqu'le du
Sneffels, au pied mme du volcan. Il fallait compter par terre
vingt-deux milles environ, voyage  faire en deux jours, suivant
l'opinion de mon oncle.

Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de vingt-quatre
milles pieds, il dut rabattre de son calcul et compter, vu
l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de marche.

Quatre chevaux devaient tre mis  sa disposition, deux pour le porter,
lui et moi, deux autres destins  nos bagages. Hans, suivant son
habitude, irait a pied. Il connaissait parfaitement cette partie de la
cte, et il promit de prendre par le plus court.

Son engagement avec mon oncle n'expirait pas  notre arrive  Stapi; il
demeurait  son service pendant tout le temps ncessaire  ses
excursions scientifiques, au prix de trois rixdales par semaine[4].
Seulement, il fut expressment convenu que cette somme serait compte au
guide chaque samedi soir, condition _sine qua non_ de son engagement.

[Note 4: 16 fr. 98 c.]

Le dpart fut fix au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au chasseur les
arrhes du march, mais Celui-ci refusa d'un mot.

Efter, fit-il.

--Aprs, me dit le professeur pour mon dification.

Hans, le trait conclu, se retira tout d'une pice.

[Illustration: Mon oncle ressemblait  un centaure  six pieds. (Page
62.)]

Un fameux homme! s'cria mon oncle; mais il ne s'attend gure au
merveilleux rle que l'avenir lui rserve de jouer.

--Il nous accompagne donc jusqu'au...

--Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre.

Quarante-huit heures restaient encore  passer;  mon grand regret, je
dus les employer  nos prparatifs; toute notre intelligence fut
employe  disposer chaque objet de la faon la plus avantageuse, les
instruments d'un ct, les outils dans ce paquet, les vivres dans
celui-l. En tout quatre groupes.

Les instruments comprenaient:

1 Un thermomtre centigrade de Eigel, gradu jusqu' cent-cinquante
degrs, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop, si la chaleur
ambiante devait monter l, auquel cas nous aurions cuit. Pas assez, s'il
s'agissait de mesurer la temprature de sources ou toute autre matire
en fusion.

2 Un manomtre  air comprim, dispos de manire  indiquer des
pressions suprieures  celles de l'atmosphre au niveau de l'Ocan. En
effet, le baromtre ordinaire n'eut pas suffi, la pression atmosphrique
devant augmenter proportionnellement  notre descente au-dessous de la
surface de la terre.

3 Un chronomtre de Boissonnas jeune de Genve, parfaitement rgl au
mridien de Hambourg.

4 Deux boussoles d'inclinaison et de dclinaison.

5 Une lunette de nuit.

6 Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant lectrique,
donnaient une lumire trs-portative, sre et peu encombrante[5].

[Note 5: L'appareil de M. Ruhmkorff consiste en une pile de Bunzen,
mise en activit au moyen du bichromate de potasse, qui ne donne aucune
odeur; une bobine d'induction met l'lectricit produite par la pile en
communication avec une lanterne d'une disposition particulire; dans
cette lanterne se trouve un serpentin de verre o le vide a t fait, et
dans lequel reste seulement un rsidu de gaz carbonique ou d'azote.
Quand l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant une
lumire blanchtre et continue. La pile et la bobine sont places dans
un sac de cuir que le voyageur porte en bandoulire. La lanterne place
extrieurement, claire trs-suffisamment dans les profondes obscurits;
elle permet de s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu
des gaz les plus inflammable, et ne s'teint pas mme au sein des plus
profonds cours d'eau. M. Ruhmkorff est un savant et habile physicien. Sa
grande dcouverte, c'est sa bobine d'induction qui permet de produire de
l'lectricit  haute tension. Il vient d'obtenir, en 1864, le prix
quinquennal de 50,000 fr. que la France rservait  la plus ingnieuse
application de l'lectricit.]

Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co, et de
deux revolvers Colt. Pourquoi des armes? Nous n'avions ni sauvages ni
btes froces  redouter, je suppose. Mais mon oncle paraissait tenir 
son arsenal comme  ses instruments, surtout  une notable quantit de
fulmi-coton inaltrable  l'humidit, et dont la force expansive est
trs-suprieure  celle de la poudre ordinaire.

Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une chelle de soie,
trois btons ferrs, une hache, un marteau, une douzaine de coins et
pitons de fer, et de longues cordes  noeuds. Cela ne laissait pas de
faire un fort colis, car l'chelle mesurait trois cents pieds de
longueur.

Enfin il y avait des provisions; le paquet n'tait pas gros, mais
rassurant, car je savais qu'en viande concentre et en biscuits secs il
contenait pour six mois de vivres. Le genivre en formait toute la
partie liquide, et l'eau manquait totalement; mais nous avions des
gourdes, et mon oncle comptait sur les sources pour les remplir; les
objections que j'avais pu faire sur leur qualit, leur temprature et
mme leur absence, taient restes sans succs.

Pour complter la nomenclature exacte de nos articles de voyage, je
noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux  lames mousses,
des attelles pour fracture, une pice de ruban en fil cru, des bandes
et compresses, du sparadrap, une palette pour saigne, toutes choses
effrayantes; de plus, une srie de flacons contenant de la dextrine, de
l'alcool vulnraire, de l'actate de plomb liquide, de l'ther, du
vinaigre et de l'ammoniaque, toutes drogues d'un emploi peu rassurant;
enfin les matires ncessaires aux appareils de Ruhmkorff.

Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de poudre de
chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir qu'il portait
autour des reins et o se trouvait une suffisante quantit de monnaie
d'or, d'argent et de papier. De bonnes chaussures, rendues impermables
par un enduit de goudron et de gomme lastique, se trouvaient au nombre
de six paires dans le groupe des outils.

Ainsi vtus, chausss, quips, il n'y a aucune raison pour ne pas
aller loin, me dit mon oncle.

La journe du 14 fut employe tout entire  disposer ces diffrents
objets. Le soir, nous dnmes chez le baron Trampe, en compagnie du
maire de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le grand mdecin du pays. M.
Fridriksson n'tait pas au nombre des convives; j'appris plus tard que
le gouverneur et lui se trouvaient en dsaccord sur une question
d'administration et ne se voyaient pas. Je n'eus donc pas l'occasion de
comprendre un mot de ce qui se dit pendant ce dner semi-officiel. Je
remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps.

Le lendemain 15, les prparatifs furent achevs. Notre hte fit un
sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de l'Islande,
incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson, la carte de M.
Olaf Nikolas Olsen, rduite au 1/480000 et publie par la Socit
littraire islandaise, d'aprs les travaux godsiques de M. Scheel
Frisac, et le lev topographique de M. Bjorn Gumlaugsonn. C'tait un
prcieux document pour un minralogiste.

La dernire soire se passa dans une intime causerie avec M.
Fridriksson, pour lequel je me sentais pris d'une vive sympathie; puis,
 la conversation succda un sommeil assez agit, de ma part du moins.

A cinq heures du matin, le hennissement de quatre chevaux qui piaffaient
sous ma fentre me rveilla. Je m'habillai  la hte, et je descendis
dans la rue. L, Hans achevait de charger nos bagages sans se remuer,
pour ainsi dire. Cependant il oprait avec une adresse peu commune. Mon
oncle faisait plus de bruit que de besogne, et le guide paraissait se
soucier fort peu de ses recommandations.

Tout fut termin  six heures. M. Fridriksson nous serra les mains. Mon
oncle le remercia en islandais de sa bienveillante hospitalit, et avec
beaucoup de coeur. Quant  moi, j'bauchai dans mon meilleur latin
quelque salut cordial; puis nous nous mmes en selle, et M. Fridriksson
me lana avec son dernier adieu ce vers que Virgile semblait avoir fait
pour nous, voyageurs incertains de la route:

         Et quacumque viam dederit fortuna sequamur.




XII


Nous tions partis par un temps couvert, mais fixe. Pas de fatigantes
chaleurs  redouter, ni pluies dsastreuses. Un temps de touristes.

Le plaisir de courir  cheval  travers un pays inconnu me rendait de
facile composition sur le dbut de l'entreprise. J'tais tout entier au
bonheur de l'excursionniste, fait de dsirs et de libert. Je commenais
 prendre mon parti de l'affaire.

D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque? de voyager au milieu
du pays le plus curieux! de gravir une montagne fort remarquable! au
pis-aller, de descendre au fond d'un cratre teint! Il est bien vident
que ce Saknussemm n'a pas fait autre chose. Quant  l'existence d'une
galerie qui aboutisse au centre du globe, pure imagination! pure
impossibilit! Donc, ce qu'il y a de bon  prendre de cette expdition,
prenons-le, et sans marchander.

Ce raisonnement  peine achev, nous avions quitt Reykjawik.

Hans marchait en tte, d'un pas rapide, gal, continu. Les deux chevaux
chargs de nos bagages le suivaient, sans qu'il fut ncessaire de les
diriger. Mon oncle et moi, nous venions ensuite, et vraiment sans faire
trop mauvaise figure sur nos btes petites, mais vigoureuses.

L'Islande est une des grandes les de l'Europe. Elle mesure quatorze
cents milles de surface, et ne compte que soixante mille habitants. Les
gographes l'ont divise en quatre quartiers, et nous avions  traverser
presque obliquement celui qui porte le nom de Pays du quart du
Sud-Ouest, Sudvestr Fjordungr.

Hans, en laissant Reykjawik, avait immdiatement suivi les bords de la
mer. Nous traversions de maigres pturages qui se donnaient bien du mal
pour tre verts; le jaune russissait mieux. Les sommets rugueux des
masses trachytiques s'estompaient  l'horizon dans les brumes de l'est;
par moments, quelques plaques de neige, concentrant la lumire diffuse,
resplendissaient sur le versant des cimes loignes; certains pics, plus
hardiment dresss, trouaient les nuages gris et rapparaissaient
au-dessus des vapeurs mouvantes, semblables  des cueils mergs en
plein ciel.

[Illustration: Sa monture vint flairer la dernire ondulation des
vagues. (Page 64.)]

Souvent ces chanes de rocs arides faisaient une pointe vers la mer et
mordaient sur le pturage; mais il restait toujours une place suffisante
pour passer. Nos chevaux, d'ailleurs, choisissaient d'instinct les
endroits propices sans jamais ralentir leur marche. Mon oncle n'avait
pas mme la consolation d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il
ne lui tait pas permis d'tre impatient. Je ne pouvais m'empcher de
sourire en le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses
longues jambes rasaient le sol, il ressemblait  un Centaure  six
pieds.

Bonne bte! bonne bte! disait-il. Tu verras, Axel, que pas un animal
ne l'emporte en intelligence sur le cheval islandais. Neiges, temptes,
chemins impraticables, rochers, glaciers, rien ne l'arrte. Il est
brave, il est sobre, il est sr. Jamais un faux pas, jamais une
raction. Qu'il se prsente quelque rivire, quelque fjrd  traverser,
et il s'en prsentera, tu le verras sans hsiter se jeter  l'eau comme
un amphibie, et gagner le bord oppos! Mais ne le brusquons pas,
laissons-le agir, et nous ferons, l'un portant l'autre, nos dix lieues
par jour.

--Nous, sans doute, rpondis-je, mais le guide?

--Oh! il ne m'inquite gure. Ces gens-l, cela marche sans s'en
apercevoir. Celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se fatiguer.
D'ailleurs, au besoin, je lui cderai ma monture. Les crampes me
prendraient bientt, si je ne me donnais pas quelque mouvement. Les bras
vont bien, mais il faut songer aux jambes.

Cependant nous avancions d'un pas rapide. Le pays tait dj  peu prs
dsert.  et l une ferme isole, quelque bor[6] solitaire, bti de
bois, de terre, de morceaux de lave, apparaissait comme un mendiant au
bord d'un chemin creux. Ces huttes dlabres avaient l'air d'implorer la
charit des passants, et, pour un peu, on leur et fait l'aumne. Dans
ce pays, les routes, les sentiers mme manquaient absolument, et la
vgtation, si lente qu'elle ft, avait vite fait d'effacer le pas des
rares voyageurs.

[Note 6: Maison du paysan islandais.]

Pourtant, cette partie de la province, situe  deux pas de sa capitale,
comptait parmi les portions habites et cultives de l'Islande.
Qu'taient alors les contres plus dsertes que ce dsert? Un demi-mille
franchi, nous n'avions encore rencontr ni un fermier sur la porte de sa
chaumire, ni un berger sauvage paissant un troupeau moins sauvage que
lui; seulement quelques vaches et des moutons abandonns  eux-mmes.
Que seraient donc les rgions convulsionnes, bouleverses par les
phnomnes ruptifs, nes des explosions volcaniques et de commotions
souterraines?

Nous tions destins  les connatre plus lard; mais, en consultant la
carte d'Olsen, je vis qu'on les vitait en longeant la sinueuse lisire
du rivage. En effet, le grand mouvement plutonique s'est concentr
surtout  l'intrieur de l'le; l les couches horizontales de roches
superposes, appeles trapps en langue scandinave, les bandes
trachytiques, les ruptions de basalte, de tufs, de tous les
conglomrats volcaniques, les coules de lave et de porphyre en fusion,
ont fait un pays d'une surnaturelle horreur. Je ne me doutais gure
alors du spectacle qui nous attendait  la presqu'le du Sneffels, o
ces dgts d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.

Deux heures aprs avoir quitt Reykjawik, nous arrivions au bourg de
Gufunes, appel Aoalkirkja ou glise principale. Il n'offrait rien de
remarquable. Quelques maisons seulement. A peine de quoi faire un hameau
de l'Allemagne. Hans s'y arrta une demi-heure; il partagea notre frugal
djeuner, rpondit par oui et par non aux questions de mon oncle sur la
nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel endroit il comptait
passer la nuit:

Gardr, dit-il seulement.

Je consultai la carte pour savoir ce qu'tait Gardr. Je vis une
bourgade de ce nom sur les bords du Hvalfjrd,  quatre milles de
Reykjawik. Je la montrai  mon oncle.

Quatre milles seulement! dit-il. Quatre milles sur vingt-deux! Voil
une jolie promenade.

Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui rpondre, reprit
la tte des chevaux et se remit en marche.

Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon dcolor des
pturages, il fallut contourner le Kollafjrd, dtour plus facile et
moins long qu'une traverse de ce golfe. Bientt nous entrions dans un
pingstaoer, lieu de juridiction communale nomm Ejulberg, et dont le
clocher et sonn midi, si les glises islandaises avaient t assez
riches pour possder une horloge; mais elles ressemblent fort  leurs
paroissiens, qui n'ont pas de montres, et qui s'en passent.

L, les chevaux furent rafrachis; puis, prenant par un rivage resserr
entre une chane de collines et la mer, ils nous portrent d'une traite
 l'aoalkirkja de Brantr, et un mille plus loin  Saurber Annexia,
glise annexe, situe sur la rive mridionale du Hvalfjrd.

Il tait alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre
milles[7].

[Note 7: Huit lieues.]

Le fjord tait large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les vagues
dferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe s'vasait entre des
murailles de rochers, sorte d'escarpe  pic haute de trois mille pieds
et remarquable par ses couches brunes que sparaient des lits de tuf
d'une nuance rougetre. Quelle que ft l'intelligence de nos chevaux, je
n'augurais pas bien de la traverse d'un vritable bras de mer opre
sur le dos d'un quadrupde.

S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de passer. En
tout cas, je me charge d'tre intelligent pour eux.

Mais mon oncle ne voulait pas attendre. Il piqua des deux vers le
rivage. Sa monture vint flairer la dernire ondulation des vagues et
s'arrta. Mon oncle, qui avait son instinct  lui, la pressa davantage.
Nouveau refus de l'animal, qui secoua la tte. Alors jurons et coups de
fouet, mais ruades de la bte, qui commena  dsaronner son cavalier.
Enfin le petit cheval, ployant ses jarrets, se retira des jambes du
professeur et le laissa tout droit plant sur deux pierres du rivage,
comme le colosse de Rhodes.

Ah! maudit animal! s'cria le cavalier, subitement transform en
piton, et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait
fantassin.

--Frja, fit le guide en lui touchant l'paule.

--Quoi! un bac?

--Der, rpondit Hans en montrant un bateau.

--Oui, m'criai-je, il y a un bac.

--Il fallait donc le dire! Eh bien, en route!

--Tidvatten, reprit le guide.

--Que dit-il?

--Il dit mare, rpondit mon oncle en me traduisant le mot danois.

--Sans doute, il faut attendre la mare?

--Frbida? demanda mon oncle.

--Ja, rpondit Hans.

Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient vers le
bac.

Je compris parfaitement la ncessit d'attendre un certain instant de la
mare pour entreprendre la traverse du fjrd, celui o la mer, arrive
 sa plus grande hauteur, est tale. Alors le flux et le reflux n'ont
aucune action sensible, et le bac ne risque pas d'tre entran, soit au
fond du golfe, soit en plein Ocan.

L'instant favorable n'arriva qu' six heures du soir; mon oncle, moi, le
guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions pris place dans
une sorte de barque plate assez fragile. Habitu que j'tais aux bacs 
vapeur de l'Elbe, je trouvai les rames des bateliers un triste engin
mcanique. Il fallut plus d'une heure pour traverser le fjrd; mais
enfin le passage se fit sans accident.

Une demi-heure aprs, nous atteignions l'aoalkirkja de Gardr.

[Illustration: Un lpreux, rptait mon oncle. (Page 68.)]




XIII


Il aurait d faire nuit, mais sous le soixante-cinquime parallle, la
clart nocturne des rgions polaires ne devait pas m'tonner; en
Islande, pendant les mois de juin et juillet, le soleil ne se couche
pas.

Nanmoins la temprature s'tait abaisse. J'avais froid et surtout
faim. Bienvenu fut le boer qui s'ouvrit hospitalirement pour nous
recevoir.

C'tait la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalit, elle valait
celle d'un roi. A notre arrive, le matre vint nous tendre la main, et,
sans plus de crmonie, il nous fit signe de le suivre.

Le suivre en effet, car l'accompagner et t impossible. Un passage
long, troit, obscur, donnait accs dans cette habitation construite en
poutres  peine quarries et permettait d'arriver  chacune des
chambres; celles-ci taient au nombre de quatre: la cuisine, l'atelier
de tissage, la badstofa, chambre  coucher de la famille, et, la
meilleure entre toutes, la chambre des trangers. Mon oncle,  la taille
duquel on n'avait pas song en btissant la maison, ne manqua pas de
donner trois ou quatre fois de la tte contre les saillies du plafond.

On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle avec un
sol de terre battue et claire d'une fentre dont les vitres taient
faites de membranes de mouton assez peu transparentes. La literie se
composait de fourrage sec jet dans deux cadres de bois peints en rouge
et orns de sentences islandaises. Je ne m'attendais pas  ce
confortable; seulement il rgnait dans cette maison une forte odeur de
poisson sec, de viande macre et de lait aigre dont mon odorat se
trouvait assez mal.

Lorsque nous emes mis de ct notre harnachement de voyageurs, la voix
de l'hte se fit entendre, qui nous conviait  passer dans la cuisine,
seule pice o l'on fit du feu, mme par les plus grands froids.

Mon oncle se hta d'obir  cette amicale injonction. Je le suivis.

La chemine de la cuisine tait d'un modle antique; au milieu de la
chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par lequel
s'chappait la fume. Cette cuisine servait aussi de salle  manger.

A notre entre, l'hte, comme s'il ne nous avait pas encore vus, nous
salua du mot sllvertu, qui signifie soyez heureux, et il vint nous
baiser sur la joue.

Sa femme, aprs lui, pronona les mmes paroles, accompagnes du mme
crmonial; puis les deux poux, plaant la main droite sur leur coeur,
s'inclinrent profondment.

Je me hte de dire que l'Islandaise tait mre de dix-neuf enfants,
tous, grands et petits, grouillant ple-mle au milieu des volutes de
fume dont le foyer remplissait la chambre. A chaque instant
j'apercevais une petite tte blonde et un peu mlancolique sortir de ce
brouillard. On et dit une guirlande d'anges insuffisamment
dbarbouills.

Mon oncle et moi, nous fmes trs-bon accueil  cette couve; bientt
il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos paules, autant sur nos
genoux et le reste entre nos jambes. Ceux qui parlaient rptaient
sllvertu dans tous les tons imaginables. Ceux qui ne parlaient pas
n'en criaient que mieux.

Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas. En ce moment rentra le
chasseur, qui venait de pourvoir  la nourriture des chevaux,
c'est--dire qu'il les avait conomiquement lchs  travers champs; les
pauvres btes devaient se contenter de brouter la mousse rare des
rochers, quelques fucus peu nourrissants, et le lendemain elles ne
manqueraient pas de venir d'elles-mmes reprendre le travail de la
veille.

Sllvertu, fit Hans.

Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser ft plus
accentu que l'autre, il embrassa l'hte, l'htesse et leurs dix-neuf
enfants.

La crmonie termine, on se mit  table, au nombre de vingt-quatre, et
par consquent les uns sur les autres, dans le vritable sens de
l'expression. Les plus favoriss n'avaient que deux marmots sur les
genoux.

Cependant, le silence se fit dans ce petit monde  l'arrive de la
soupe, et la taciturnit naturelle, mme aux gamins islandais, reprit
son empire. L'hte nous servit une soupe au lichen et point dsagrable,
puis une norme portion de poisson sec nageant dans du beurre aigri
depuis vingt ans, et par consquent bien prfrable au beurre frais,
d'aprs les ides gastronomiques de l'Islande. Il y avait avec cela du
skyr, sorte de lait caill, accompagn de biscuit et relev par du jus
de baies de genivre; enfin, pour boisson, du petit lait ml d'eau,
nomm blanda dans le pays. Si cette singulire nourriture tait bonne
ou non, c'est ce dont je ne pus juger. J'avais faim, et, au dessert,
j'avalai jusqu' la dernire bouche une paisse bouillie de sarrasin.

Le repas termin, les enfants disparurent; les grandes personnes
entourrent le foyer o brlaient de la tourbe, des bruyres, du fumier
de vache et des os de poissons desschs. Puis, aprs cette prise de
chaleur, les divers groupes regagnrent leurs chambres respectives.
L'htesse offrit de nous retirer, suivant la coutume, nos bas et nos
pantalons; mais, sur un refus des plus gracieux de notre part, elle
n'insista pas, et je pus enfin me blottir dans ma couche de fourrage.

Le lendemain,  cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan
islandais; mon oncle eut beaucoup de peine  lui faire accepter une
rmunration convenable, et Hans donna le signal du dpart.

A cent pas de Gardr, le terrain commena  changer d'aspect; le sol
devint marcageux et moins favorable  la marche. Sur la droite, la
srie des montagnes se prolongeait indfiniment comme un immense systme
de fortifications naturelles, dont nous suivions la contrescarpe;
souvent des ruisseaux se prsentaient  franchir qu'il fallait
ncessairement passer  gu et sans trop mouiller les bagages.

Le dsert se faisait de plus en plus profond; quelquefois, cependant,
une ombre humaine semblait fuir au loin; si les dtours de la route nous
rapprochaient inopinment de l'un de ces spectres, j'prouvais un dgot
soudain  la vue d'une tte gonfle,  peau luisante, dpourvue de
cheveux, et de plaies repoussantes que trahissaient les dchirures de
misrables haillons.

La malheureuse crature ne venait pas tendre sa main dforme; elle se
sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'et salue du
sllvertu habituel.

Spetelsk, disait-il.

--Un lpreux! rptait mon oncle.

Et ce mot seul produisait son effet rpulsif. Cette horrible affection
de la lpre est assez commune en Islande; elle n'est pas contagieuse,
mais hrditaire; aussi le mariage est-il interdit  ces misrables.

Ces apparitions n'taient pas de nature  gayer le paysage qui devenait
profondment triste; les dernires touffes d'herbes venaient mourir sous
nos pieds. Pas un arbre, si ce n'est quelques bouquets de bouleaux nains
semblables  des broussailles. Pas un animal, sinon quelques chevaux, de
ceux que leur matre ne pouvait nourrir et qui erraient sur les mornes
plaines. Parfois un faucon planait dans les nuages gris et s'enfuyait 
tire-d'aile vers les contres du sud; je me laissais aller  la
mlancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs me ramenaient  mon
pays natal.

Il fallut bientt traverser plusieurs petits fjrds sans importance, et
enfin un vritable golfe; la mare, tale alors, nous permit de passer
sans attendre et de gagner le hameau d'Alftanes, situ un mille au del.

Le soir, aprs avoir coup  gu deux rivires riches en truites et en
brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fmes obligs de passer la nuit dans
une masure abandonne, digne d'tre hante par tous les lutins de la
mythologie scandinave;  coup sr, le gnie du froid y avait lu
domicile, et il fit des siennes pendant toute la nuit. La journe
suivante ne prsenta aucun incident particulier. Toujours mme sol
marcageux, mme uniformit, mme physionomie triste. Le soir, nous
avions franchi la moiti de la distance  parcourir, et nous couchions 
l'annexia de Krsolbt.

Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave s'tendit sous
nos pieds; cette disposition du sol est appele braun dans le pays; la
lave ride  la surface affectait des formes de cbles tantt allongs,
tantt rouls sur eux-mmes; une immense coule descendait des montagnes
voisines, volcans actuellement teints, mais dont ces dbris attestaient
la violence passe. Cependant, quelques fumes de sources chaudes
campaient  et l.

[Illustration: Le fjord de Stapi encaiss dans une muraille basaltique.
(Page 70.)]

Le temps nous manquait pour observer ces phnomnes; il fallait marcher.
Bientt le sol marcageux reparut sous le pied de nos montures; de
petits lacs l'entrecoupaient. Notre direction tait alors  l'ouest;
nous avions en effet tourn la grande baie de Faxa, et la double cime
blanche du Sneffels se dressait dans les nuages  moins de cinq milles.

Les chevaux marchaient bien; les difficults du sol ne les arrtaient
pas; pour mon compte, je commenais  tre trs-fatigu; mon oncle
demeurait ferme et droit comme au premier jour; je ne pouvais m'empcher
de l'admirer  l'gal du chasseur, qui regardait cette expdition comme
une simple promenade.

Le samedi 20 juin,  six heures du soir, nous atteignions Bdir,
bourgade situe sur le bord de la mer, et le guide rclamait sa paye
convenue. Mon oncle rgla avec lui. Ce fut la famille mme de Hans,
c'est--dire ses oncles et cousins germains, qui nous offrit
l'hospitalit; nous fmes bien reus, et sans abuser des bonts de ces
braves gens, je me serais volontiers refait chez eux des fatigues du
voyage. Mais mon oncle, qui n'avait rien  refaire, ne l'entendait pas
ainsi, et le lendemain il fallut enfourcher de nouveau nos bonnes btes.

Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines de
granit sortaient de terre, comme celles d'un vieux chne. Nous
contournons l'immense base du volcan. Le professeur ne le perdait pas
des yeux; il gesticulait, il semblait le prendre au dfi et dire: Voil
donc le gant que je vais dompter! Enfin, aprs quatre heures de
marche, les chevaux s'arrtrent d'eux-mmes  la porte du presbytre de
Stapi.




XIV


Stapi est une bourgade forme d'une trentaine de huttes, et btie en
pleine lave sous les rayons du soleil rflchis par le volcan. Elle
s'tend au fond d'un petit fjrd encaiss dans une muraille basaltique
du plus trange effet.

On sait que le basalte est une roche brune d'origine igne. Elle affecte
des formes rgulires qui surprennent par leur disposition. Ici la
nature procde gomtriquement et travaille  la manire humaine, comme
si elle et mani l'querre, le compas et le fil  plomb. Si partout
ailleurs elle fait de l'art avec ses grandes masses jetes sans ordre,
ses cnes  peine bauchs, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre
succession de ses lignes, ici, voulant donner l'exemple de la
rgularit, et prcdant les architectes des premiers ges, elle a cr
un ordre svre, que ni les splendeurs de Babylone ni les merveilles de
la Grce n'ont jamais dpass.

J'avais bien entendu parler de la Chausse des Gants en Irlande, et de
la Grotte de Fingal dans l'une des Hbrides, mais le spectacle d'une
substruction basaltique ne s'tait pas encore offert  mes regards.

Or,  Stapi, ce phnomne apparaissait dans toute sa beaut.

La muraille du fjrd, comme toute la cte de la presqu'le, se composait
d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente pieds. Ces fts
droits et d'une proportion pure supportaient une archivolte, faite de
colonnes horizontales dont le surplombement formait demi-vote au-dessus
de la mer. A de certains intervalles, et sous cet impluvium naturel,
l'oeil surprenait des ouvertures ogivales d'un dessin admirable, 
travers lesquelles les flots du large venaient se prcipiter en cumant.
Quelques tronons de basalte, arrachs par les fureurs de l'Ocan,
s'allongeaient sur le sol comme les dbris d'un temple antique, ruines
ternellement jeunes, sur lesquelles passaient les sicles sans les
entamer.

Telle tait la dernire tape de notre voyage terrestre. Hans nous y
avait conduits avec intelligence, et je me rassurais un peu en songeant
qu'il devait nous accompagner encore.

En arrivant  la porte de la maison du recteur, simple cabane basse, ni
plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je vis un homme en
train de ferrer un cheval, le marteau  la main, et le tablier de cuir
aux reins.

Sllvertu, lui dit le chasseur.

--God dag, rpondit le marchal ferrant en parfait danois.

--Kyrkoherde, fit Hans en se retournant vers mon oncle.

--Le recteur! rpta ce dernier. Il parat, Axel, que ce brave homme est
le recteur.

Pendant ce temps, le guide mettait le kyrkoherde au courant de la
situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte de cri en
usage sans doute entre chevaux et maquignons, et aussitt une grande
mgre sortit de la cabane. Si elle ne mesurait pas six pieds de haut,
il ne s'en fallait gure. Je craignais qu'elle ne vint offrir aux
voyageurs le baiser islandais; mais il n'en fut rien, et mme elle mit
assez peu de bonne grce  nous introduire dans sa maison.

La chambre des trangers me parut tre la plus mauvaise du presbytre,
troite, sale et infecte. Il fallut s'en contenter. Le recteur ne
semblait pas pratiquer l'hospitalit antique. Loin de l. Avant la fin
du jour, je vis que nous avions affaire  un forgeron,  un pcheur, 
un chasseur,  un charpentier, et pas du tout  un ministre du Seigneur.
Nous tions en semaine, il est vrai. Peut-tre se rattrapait-il le
dimanche.

Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prtres qui, aprs tout, sont
fort misrables; ils reoivent du gouvernement danois un traitement
ridicule et peroivent le quart de la dme de leur paroisse, ce qui ne
fait pas une somme de soixante marks courants[8]. De l, ncessit de
travailler pour vivre; mais  pcher,  chasser,  ferrer des chevaux,
on finit par prendre les manires, le ton et les moeurs des chasseurs,
des pcheurs et autres gens un peu rudes; le soir mme, je m'aperus que
notre hte ne comptait pas la sobrit au nombre de ses vertus.

[Note 8: Monnaie de Hambourg, 90 fr. environ.]

Mon oncle comprit vite  quel genre d'homme il avait affaire; au lieu
d'un brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et grossier. Il
rsolut donc de commencer au plus tt sa grande expdition et de quitter
cette cure peu hospitalire. Il ne regardait pas  ses fatigues et
rsolut d'aller passer quelques jours dans la montagne.

Les prparatifs de dpart furent donc faits ds le lendemain de notre
arrive  Stapi. Hans loua les services de trois Islandais pour
remplacer les chevaux dans le transport des bagages; mais, une fois
arrivs au fond du cratre, ces indignes devaient rebrousser chemin et
nous abandonner  nous-mmes. Ce point fut parfaitement arrt.

A cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son intention
tait de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu' ses dernires
limites.

Hans se contenta d'incliner la tte. Aller l ou ailleurs, s'enfoncer
dans les entrailles de son le ou la parcourir, il n'y voyait aucune
diffrence. Quant  moi, distrait jusqu'alors par les incidents du
voyage, j'avais un peu oubli l'avenir, mais maintenant je sentais
l'motion me reprendre de plus belle. Qu'y faire? Si j'avais pu tenter
de rsister au professeur Lidenbrock, c'tait  Hambourg et non au pied
du Sneffels. Une ide, entre toutes, me tracassait fort, ide effrayante
et faite pour branler des nerfs moins sensibles que les miens.

Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels. Bien. Nous allons
visiter son cratre. Bon. D'autres l'ont fait qui n'en sont pas morts.
Mais ce n'est pas tout. S'il se prsente un chemin pour descendre dans
les entrailles du sol, si ce malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous
allons nous perdre au milieu des galeries souterraines du volcan. Or,
rien n'affirme que le Sneffels soit teint! Qui prouve qu'une ruption
ne se prpare pas? De ce que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il
qu'il ne puisse se rveiller? Et s'il se rveille, qu'est-ce que nous
deviendrons?

Cela demandait la peine d'y rflchir, et j'y rflchissais. Je ne
pouvais dormir sans rver d'ruption. Or, le rle de scorie me
paraissait assez brutal  jouer.

Enfin je n'y tins plus; je rsolus de soumettre le cas  mon oncle le
plus adroitement possible, et sous la forme d'une hypothse,
parfaitement irralisable.

J'allai le trouver. Je lui fis part de mes craintes, et je me reculai
pour le laisser clater  son aise.

[Illustration: Je voyais  et l des fumerolles monter dans les airs.
(Page 74.)]

J'y pensais, rpondit-il simplement.

Que signifiaient ces paroles? Allait-il donc entendre la voix de la
raison? Songeait-il  suspendre ses projets? C'tait trop beau pour tre
possible.

Aprs quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais
l'interroger, il reprit en disant:

J'y pensais. Depuis notre arrive  Stapi, je me suis proccup de la
grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut pas agir en
imprudents.

--Non, rpondis-je avec force.

--Il y a six cents ans que le Sneffels est muet, mais il peut parler.
Or, les ruptions sont toujours prcdes de phnomnes parfaitement
connus. J'ai donc interrog les habitants du pays, j'ai tudi le sol,
et je puis te le dire, Axel, il n'y aura pas d'ruption.

A cette affirmation je restai stupfait, et je ne pus rpliquer.

Tu doutes de mes paroles? dit mon oncle; eh bien! suis-moi.

J'obis machinalement. En sortant du presbytre, le professeur prit un
chemin direct qui, par une ouverture de la muraille basaltique,
s'loignait de la mer. Bientt nous tions en rase campagne, si l'on
peut donner ce nom  un amoncellement immense de djections volcaniques.
Le pays paraissait comme cras sous une pluie de pierres normes, de
trapp, de basalte, de granit et de toutes les roches pyroxniques.

Je voyais  et l des fumerolles monter dans les airs; ces vapeurs
blanches, nommes reykir en langue islandaise, venaient des sources
thermales, et elles indiquaient, par leur violence, l'activit
volcanique du sol. Cela me paraissait justifier mes craintes. Aussi je
tombai de mon haut quand mon oncle me dit:

Tu vois toutes ces fumes, Axel; eh bien, elles prouvent que nous
n'avons rien  redouter des fureurs du volcan!

--Par exemple! m'criai-je.

--Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une ruption,
ces fumerolles redoublent d'activit pour disparatre compltement
pendant la dure du phnomne, car les fluides lastiques, n'ayant plus
la tension ncessaire, prennent le chemin des cratres au lieu de
s'chapper  travers les fissures du globe. Si donc ces vapeurs se
maintiennent dans leur tat habituel, si leur nergie ne s'accrot pas,
si tu ajoutes  cette observation que le vent, la pluie ne sont pas
remplacs par un air lourd et calme, tu peux affirmer qu'il n'y aura pas
d'ruption prochaine.

--Mais...

--Assez. Quand la science a prononc, il n'y a plus qu' se taire.

Je revins  la cure l'oreille basse. Mon oncle m'avait battu avec des
arguments scientifiques. Cependant j'avais encore un espoir, c'est
qu'une fois arrivs au fond du cratre, il serait impossible, faute de
galerie, de descendre plus profondment, et cela en dpit de tous les
Saknussemm du monde.

Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un volcan, et
des profondeurs de la terre, je me sentis lanc dans les espaces
plantaires sous la forme de roche ruptive.

Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons chargs
de vivres, des outils et des instruments. Deux btons ferrs, deux
fusils, deux cartouchires, taient rservs  mon oncle et  moi. Hans,
en homme de prcaution, avait ajout  nos bagages une outre pleine qui,
jointe  nos gourdes, nous assurait de l'eau pour huit jours.

Il tait neuf heures du matin. Le recteur et sa haute mgre attendaient
devant leur porte. Ils voulaient sans doute nous adresser l'adieu
suprme de l'hte au voyageur. Mais cet adieu prit la forme inattendue
d'une note formidable, o l'on comptait jusqu' l'air de la maison
pastorale, air infect, j'ose le dire. Ce digne couple nous ranonnait
comme un aubergiste suisse et portait  un beau prix son hospitalit
surfaite.

Mon oncle paya sans marchander. Un homme qui partait pour le centre de
la terre ne regardait pas  quelques rixdales.

Ce point rgl, Hans donna le signal du dpart, et quelques instants
aprs nous avions quitt Stapi.




XV


Le Sneffels est haut de cinq mille pieds. Il termine, par son double
cne, une bande trachytique qui se dtache du systme orographique de
l'le. De notre point de dpart, on ne pouvait voir ses deux pics se
profiler sur le fond gristre du ciel. J'apercevais seulement une norme
calotte de neige abaisse sur le front du gant.

Nous marchions en file, prcds du chasseur; celui-ci remontait
d'troits sentiers o deux personnes n'auraient pu aller de front. Toute
conversation devenait donc  peu prs impossible.

Au-del de la muraille basaltique du fjrd de Stapi se prsenta d'abord
un sol de tourbe herbace et fibreuse, rsidu de l'antique vgtation
des marcages de la presqu'le; la masse de ce combustible encore
inexploit suffirait  chauffer, pendant un sicle, toute la population
de l'Islande; cette vaste tourbire, mesure du fond de certains ravins,
avait souvent soixante-dix pieds de haut et prsentait des couches
successives de dtritus carboniss, spares par des feuillets de tuf
ponceux.

En vritable neveu du professeur Lidenbrock et malgr mes
proccupations, j'observais avec intrt les curiosits minralogiques
tales dans ce vaste cabinet d'histoire naturelle; en mme temps, je
refaisais dans mon esprit toute l'histoire gologique de l'Islande.

Cette le, si curieuse, est videmment sortie du fond des eaux  une
poque relativement moderne. Peut-tre mme s'lve-t-elle encore par un
mouvement insensible. S'il en est ainsi, on ne peut attribuer son
origine qu' l'action des feux souterrains. Donc, dans ce cas, la
thorie de Humphry Davy, le document de Saknussemm, les prtentions de
mon oncle, tout s'en allait en fume. Cette hypothse me conduisit 
examiner attentivement la nature du sol, et je me rendis bientt compte
de la succession des phnomnes qui prsidrent  sa formation.

L'Islande, absolument prive de terrain sdimentaire, se compose
uniquement de tuf volcanique, c'est--dire d'un agglomrat de pierres et
de roches d'une texture poreuse. Avant l'existence des volcans, elle
tait faite d'un massif trappen, lentement soulev au-dessus des flots
par la pousse des forces centrales. Les feux intrieurs n'avaient pas
encore fait irruption au dehors.

Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du sud-ouest au
nord-est de l'le, par laquelle s'pancha peu  peu toute la pte
trachytique. Le phnomne s'accomplissait alors sans violence; l'issue
tait norme, et les matires fondues, rejetes des entrailles du globe,
s'tendirent tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnes. A
cette poque apparurent les feldspaths, les synites et les porphyres.

Mais, grce  cet panchement, l'paisseur de l'le s'accrut
considrablement, et, par suite, sa force de rsistance. On conoit
quelle quantit de fluides lastiques s'emmagasina dans son sein,
lorsqu'elle n'offrit plus aucune issue, aprs le refroidissement de la
crote trachytique. Il arriva donc un moment o la puissance mcanique
de ces gaz fut telle, qu'ils soulevrent la lourde corce et se
creusrent de hautes chemines. De l le volcan fait du soulvement de
la crote, puis le cratre subitement trou au sommet du volcan.

Alors aux phnomnes ruptifs succdrent les phnomnes volcaniques.
Par les ouvertures nouvellement formes s'chapprent d'abord les
djections basaltiques, dont la plaine que nous traversions en ce moment
offrait  nos regards les plus merveilleux spcimens. Nous marchions sur
ces roches pesantes d'un gris fonc que le refroidissement avait moules
en prismes  base hexagone. Au loin se voyaient un grand nombre de cnes
aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.

Puis, l'ruption basaltique puise, le volcan, dont la force s'accrut
de celle des cratres teints, donna passage aux laves et  ces tufs de
cendres et de scories dont j'apercevais les longues coules parpilles
sur ses flancs comme une chevelure opulente.

Telle fut la succession des phnomnes qui constiturent l'Islande; tous
provenaient de l'action des feux intrieurs, et supposer que la masse
interne ne demeurait pas dans un tat permanent d'incandescente
liquidit, c'tait folie. Folie surtout de prtendre atteindre le centre
du globe!

[Illustration: Nous nous prtions un mutuel secours  l'aide de nos
btons. (Page 78.)]

Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en marchant 
l'assaut du Sneffels.

La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les clats
de roches s'branlaient, et il fallait la plus scrupuleuse attention
pour viter des chutes dangereuses.

Hans s'avanait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois il
disparaissait derrire les grands blocs, et nous le perdions de vue
momentanment; alors un sifflement aigu, chapp de ses lvres,
indiquait la direction  suivre. Souvent aussi il s'arrtait, ramassait
quelques dbris de rocs, les disposait d'une faon reconnaissable et
formait ainsi des amers destins  indiquer la route du retour.
Prcaution bonne en soi, mais que les vnements futurs rendirent
inutile.

Trois fatigantes heures de marche nous avaient amens seulement  la
base de la montagne. L, Hans fit signe de s'arrter, et un djeuner
sommaire fut partag entre tous. Mon oncle mangeait les morceaux doubles
pour aller plus vite. Seulement, cette halte de rfection tant aussi
une halte de repos, il dut attendre le bon plaisir du guide, qui donna
le signal du dpart une heure aprs. Les trois Islandais, aussi
taciturnes que leur camarade le chasseur, ne prononcrent pas un seul
mot et mangrent sobrement.

Nous commencions maintenant  gravir les pentes du Sneffels. Son neigeux
sommet, par une illusion d'optique frquente dans les montagnes, me
paraissait fort rapproch, et cependant, que de longues heures avant de
l'atteindre! Quelle fatigue surtout! Les pierres, qu'aucun ciment de
terre, aucune herbe ne liaient entre elles, s'boulaient sous nos pieds
et allaient se perdre dans la plaine avec la rapidit d'une avalanche.

En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec l'horizon un
angle de trente-six degrs au moins; il tait impossible de les gravir,
et ces roidillons pierreux devaient tre tourns non sans difficult.
Nous nous prtions alors un mutuel secours  l'aide de nos btons.

Je dois dire que mon oncle se tenait prs de moi le plus possible; il ne
me perdait pas de vue, et, en mainte occasion, son bras me fournit un
solide appui. Pour son compte, il avait sans doute le sentiment inn de
l'quilibre, car il ne bronchait pas. Les Islandais, quoique chargs,
grimpaient avec une agilit de montagnards.

A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait impossible
qu'on pt l'atteindre de ce ct, si l'angle d'inclinaison des pentes ne
se fermait pas. Heureusement, aprs une heure de fatigues et de tours de
force, au milieu du vaste tapis de neige dvelopp sur la croupe du
volcan, une sorte d'escalier se prsenta inopinment, qui simplifia
notre ascension. Il tait form par l'un de ces torrents de pierres
rejetes par les ruptions, et dont le nom islandais est stin. Si ce
torrent n'et pas t arrt dans sa chute par la disposition des flancs
de la montagne, il serait all se prcipiter dans la mer et former des
les nouvelles.

Tel il tait, tel il nous servit fort. La roideur des pentes
s'accroissait, mais ces marches de pierre permettaient de les gravir
aisment, et si rapidement mme, qu'tant rest un moment en arrire
pendant que mes compagnons continuaient leur ascension, je les aperus
dj rduits, par l'loignement,  une apparence microscopique.

A sept heures du soir, nous avions mont les deux mille marches de
l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne, sorte
d'assise sur laquelle s'appuyait le cne proprement dit du cratre.

La mer s'tendait  une profondeur de trois mille deux cents pieds. Nous
avions dpass la limite des neiges perptuelles, assez peu leves en
Islande par suite de l'humidit constante du climat. Il faisait un froid
violent. Le vent soufflait avec force. J'tais puis. Le professeur vit
bien que mes jambes me refusaient tout service, et, malgr son
impatience, il se dcida  s'arrter. Il fit donc signe au chasseur, qui
secoua la tte en disant:

Ofvanfr.

--Il parat qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle.

Puis il demanda  Hans le motif de sa rponse.

Mistour, rpondit le guide.

--Ja, mistour, rpta l'un des Islandais d'un ton assez effray.

--Que signifie ce mot? demandai-je avec inquitude.

--Vois, dit mon oncle.

Je portai mes regards vers la plaine. Une immense colonne de pierre
ponce pulvrise, de sable et de poussire s'levait en tournoyant comme
une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du Sneffels, auquel nous
tions accrochs; ce rideau opaque tendu devant le soleil produisait
une grande ombre jete sur la montagne. Si cette trombe s'inclinait,
elle devait invitablement nous enlacer dans ses tourbillons. Ce
phnomne, assez frquent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le
nom de mistour en langue islandaise.

Hastigt, hastigt! s'cria notre guide.

Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans au plus
vite. Celui-ci commena  tourner le cne du cratre, mais en biaisant,
de manire  faciliter la marche. Bientt la trombe s'abattit sur la
montagne, qui tressaillit  son choc; les pierres saisies dans les
remous du vent volrent en pluie comme dans une ruption. Nous tions,
heureusement, sur le versant oppos et  l'abri de tout danger. Sans la
prcaution du guide, nos corps dchiquets, rduits en poussire,
fussent retombs au loin comme le produit de quelque mtore inconnu.

Cependant, Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les flancs du
cne. Nous continumes notre ascension en zigzag; les quinze cents pieds
qui restaient  franchir prirent prs de cinq heures; les dtours, les
biais et contremarches mesuraient trois lieues au moins. Je n'en pouvais
plus; je succombais au froid et  la faim. L'air, un peu rarfi, ne
suffisait pas au jeu de mes poumons.

Enfin,  onze heures du soir, en pleine obscurit, le sommet du Sneffels
fut atteint, et, avant d'aller m'abriter  l'intrieur du cratre, j'eus
le temps d'apercevoir le soleil de minuit au plus bas de sa carrire,
projetant ses ples rayons sur l'le endormie  mes pieds.




XVI


Le souper fut rapidement dvor et la petite troupe se casa de son
mieux. La couche tait dure, l'abri peu solide, la situation fort
pnible,  cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Cependant,
mon sommeil fut particulirement paisible pendant cette nuit, l'une des
meilleures que j'eusse passes depuis longtemps. Je ne rvai mme pas.

Le lendemain, on se rveilla  demi gel par un air trs-vif, aux rayons
d'un beau soleil. Je quittai ma couche de granit et j'allai jouir du
magnifique spectacle qui se dveloppait  mes regards.

J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du sud. De
l, ma vue s'tendait sur la plus grande partie de l'le. L'optique,
commune  toutes les grandes hauteurs, en relevait les rivages, tandis
que les parties centrales paraissaient s'enfoncer. On et dit qu'une de
ces cartes en relief d'Helbesmer s'talait sous mes pieds. Je voyais les
valles profondes se croiser en tous sens, les prcipices se creuser
comme des puits, les lacs se changer en tangs, les rivires se faire
ruisseaux. Sur ma droite se succdaient les glaciers sans nombre et les
pics multiplis, dont quelques-uns s'empanachaient de fumes lgres.
Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de neige
semblaient rendre cumantes, rappelaient  mon souvenir la surface d'une
mer agite. Si je me retournais vers l'ouest, l'Ocan s'y dveloppait
dans sa majestueuse tendue, comme une continuation de ces sommets
moutonneux. O finissait la terre? o commenaient les flots? mon oeil le
distinguait  peine.

Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent les
hautes cimes, et cette fois sans vertige, car je m'accoutumais enfin 
ces sublimes contemplations. Mes regards blouis se baignaient dans la
transparente irradiation des rayons solaires. J'oubliais qui j'tais, o
j'tais, pour vivre de la vie des elfes ou des sylphes, imaginaires
habitants de la mythologie scandinave. Je m'enivrais de la volupt des
hauteurs, sans songer aux abmes dans lesquels ma destine allait me
plonger avant peu. Mais je fus ramen au sentiment de la ralit par
l'arrive du professeur et de Hans, qui me rejoignirent au sommet du
pic.

[Illustration: Bientt la trombe s'abattit sur la montagne. (Page 79.)]

Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une lgre
vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la ligne des
flots.

Le Gronland, dit-il.

--Le Gronland? m'criai-je.

--Oui, nous n'en sommes pas  trente-cinq lieues, et pendant les dgels
les ours blancs arrivent jusqu' l'Islande, ports sur les glaons du
nord. Mais cela importe peu. Nous sommes au sommet du Sneffels, et voici
deux pics: l'un au sud, l'autre au nord. Hans va nous dire de quel nom
les Islandais appellent celui qui nous porte en ce moment.

La demande formule, le chasseur rpondit:

Scartaris.

Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant.

Au cratre! dit-il.

Le cratre du Sneffels reprsentait un cne renvers dont l'orifice
pouvait avoir une demi-lieue de diamtre. Sa profondeur, je l'estimais 
deux mille pieds environ. Que l'on juge de l'tat d'un pareil rcipient,
lorsqu'il s'emplissait de tonnerres et de flammes. Le fond de
l'entonnoir ne devait pas mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de
telle sorte que ses pentes assez douces permettaient d'arriver
facilement  sa partie infrieure. Involontairement, je comparais ce
cratre  un norme tromblon vas, et la comparaison m'pouvantait.

Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-tre charg et
qu'il peut partir au moindre choc, c'est oeuvre de fous.

Mais je n'avais pas  reculer. Hans, d'un air indiffrent, reprit la
tte de la troupe. Je le suivis sans mot dire.

Afin de faciliter la descente, Hans dcrivait  l'intrieur du cne des
ellipses trs-allonges. Il fallait marcher au milieu des roches
ruptives, dont quelques-unes, branles dans leurs alvoles, se
prcipitaient en rebondissant jusqu'au fond de l'abme. Leur chute
dterminait des rpercussions d'chos d'une trange sonorit.

Certaines parties du cne formaient des glaciers intrieurs. Hans ne
s'avanait alors qu'avec une extrme prcaution, sondant le sol de son
bton ferr pour y dcouvrir les crevasses. A de certains passages
douteux, il devint ncessaire de nous lier par une longue corde, afin
que celui auquel le pied viendrait  manquer inopinment se trouvt
soutenu par ses compagnons. Cette solidarit tait chose prudente, mais
elle n'excluait pas tout danger.

Cependant, et malgr les difficults de la descente sur des pentes que
le guide ne connaissait pas, la route se fit sans accident, sauf la
chute d'un ballot de cordes qui s'chappa des mains d'un Islandais et
alla par le plus court jusqu'au fond de l'abme.

A midi, nous tions arrivs. Je relevai la tte, et j'aperus l'orifice
suprieur du cne, dans lequel s'encadrait un morceau de ciel d'une
circonfrence singulirement rduite, mais presque parfaite. Sur un
point seulement se dtachait le pic du Scartaris, qui s'enfonait dans
l'immensit.

Au fond du cratre s'ouvraient trois chemines par lesquelles, au temps
des ruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses laves et ses
vapeurs. Chacune de ces chemines avait environ cent pieds de diamtre.
Elles taient l bantes sous nos pas. Je n'eus pas le courage d'y
plonger mes regards. Le professeur Lidenbrock, lui, avait fait un examen
rapide de leur disposition; il tait haletant; il courait de l'une 
l'autre, gesticulant et lanant des paroles incomprhensibles. Hans et
ses compagnons, assis sur des monceaux de lave, le regardaient faire;
ils le prenaient videmment pour un fou.

Tout  coup mon oncle poussa un cri. Je crus qu'il venait de perdre pied
et de tomber dans l'un des trois gouffres. Mais non. Je l'aperus, les
bras tendus, les jambes cartes, debout devant un roc de granit pos
au centre du cratre, comme un norme pidestal fait pour la statue d'un
Pluton. Il tait dans la pose d'un homme stupfait, mais dont la
stupfaction fit bientt place  une joie insense.

Axel, Axel! s'cria-t-il, viens! viens!

J'accourus. Ni Hans ni les Islandais ne bougrent.

Regarde, me dit le professeur.

Et, partageant sa stupfaction, sinon sa joie, je lus sur la face
occidentale du bloc, en caractres runiques  demi rongs par le temps,
ce nom mille fois maudit:

[Illustration: runic inscription]

Arne Saknussemm! s'cria mon oncle; douteras-tu encore?

Je ne rpondis pas, et je revins constern  mon banc de lave.
L'vidence m'crasait.

Combien de temps demeurai-je ainsi plong dans mes rflexions, je
l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tte je vis mon
oncle et Hans seuls au fond du cratre. Les Islandais avaient t
congdis, et maintenant ils redescendaient les pentes extrieures du
Sneffels pour regagner Stapi.

Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coule de lave o
il s'tait fait un lit improvis; mon oncle tournait au fond du cratre,
comme une bte sauvage dans la fosse d'un trappeur. Je n'eus ni l'envie
ni la force de me lever, et prenant exemple sur le guide, je me laissai
aller  un douloureux assoupissement, croyant entendre des bruits ou
sentir des frissonnements dans les flancs de la montagne.

Ainsi se passa cette premire nuit au fond du cratre.

Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le sommet du
cne. Je ne m'en aperus pas tant  l'obscurit du gouffre qu' la
colre dont mon oncle fut pris.

J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur. Voici
pourquoi.

Des trois routes ouvertes sous nos pas une seule avait t suivie par
Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la reconnatre 
cette particularit signale dans le cryptogramme, que l'ombre du
Scartaris venait en caresser les bords pendant les derniers jours du
mois de juin.

On pouvait en effet considrer ce pic aigu comme le style d'un immense
cadran solaire, dont l'ombre  un jour donn marquait le chemin du
centre du globe.

Or, si le soleil venait  manquer, pas d'ombre. Consquemment, pas
d'indication.

Nous tions au 25 juin. Que le ciel demeurt couvert pendant six jours,
et il faudrait remettre l'observation  une autre anne.

Je renonce  peindre l'impuissante colre du professeur Lidenbrock. La
journe se passa, et aucune ombre ne vint s'allonger sur le fond du
cratre. Hans ne bougea pas de sa place; il devait pourtant se demander
ce que nous attendions, s'il se demandait quelque chose! Mon oncle ne
m'adressa pas une seule fois la parole. Ses regards, invariablement
tourns vers le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.

Le 26, rien encore. Une pluie mle de neige tomba pendant toute la
journe. Hans construisit une hutte avec des morceaux de lave. Je pris
un certain plaisir  suivre de l'oeil les milliers de cascades
improvises sur les flancs du cne, et dont chaque pierre accroissait
l'assourdissant murmure.

Mon oncle ne se contenait plus. Il y avait de quoi irriter un homme plus
patient, car c'tait vritablement chouer au port.

Mais aux grandes douleurs le ciel mle incessamment les grandes joies,
et il rservait au professeur Lidenbrock une satisfaction gale  ses
dsesprants ennuis.

Le lendemain, le ciel fut encore couvert; mais le dimanche, 28 juin,
l'antpnultime jour du mois, avec le changement de lune vint le
changement de temps. Le soleil versa ses rayons  flots dans le cratre.
Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre, chaque asprit eut part 
sa lumineuse effluve et projeta instantanment son ombre sur le sol.
Entre toutes, celle du Scartaris se dessina comme une vive arte et se
mit  tourner insensiblement avec l'astre radieux. Mon oncle tournait
avec elle.

[Illustration: Regarde! me dit le professeur. (Page 83.)]

A midi, dans sa priode la plus courte, elle vint lcher doucement le
bord de la chemine centrale.

C'est l! s'cria le professeur, c'est l! Au centre du globe!
ajouta-t-il en danois.

Je regardai Hans.

Fort! fit tranquillement le guide.

--En avant! rpondit mon oncle.

Il tait une heure et treize minutes du soir.




XVII


Le vritable voyage commenait. Jusqu'alors les fatigues l'avaient
emport sur les difficults; maintenant celles-ci allaient vritablement
natre sous nos pas.

Je n'avais point encore plong mon regard dans ce puits insondable o
j'allais m'engouffrer. Le moment tait venu. Je pouvais encore ou
prendre mon parti de l'entreprise ou refuser de la tenter. Mais j'eus
honte de reculer devant le chasseur. Hans acceptait si tranquillement
l'aventure, avec une telle indiffrence, une si parfaite insouciance de
tout danger, que je rougis  l'ide d'tre moins brave que lui. Seul,
j'aurais entam la srie des grands arguments; mais en prsence du guide
je me tus; un de mes souvenirs s'envola vers ma jolie Virlandaise, et je
m'approchai de la chemine centrale.

J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diamtre, ou trois cents pieds
de tour. Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait, et je
regardai. Mes cheveux se hrissrent. Le sentiment du vide s'empara de
mon tre. Je sentis le centre de gravit se dplacer en moi et le
vertige monter  ma tte comme une ivresse. Rien de plus capiteux que
cette attraction de l'abme. J'allais tomber. Une main me retint. Celle
de Hans. Dcidment je n'avais pas pris assez de leons de gouffre 
la Frelsers-Kirk de Copenhague.

Cependant, si peu que j'eusse hasard mes regards dans ce puits, je
m'tais rendu compte de sa conformation. Ses parois, presque  pic,
prsentaient de nombreuses saillies qui devaient faciliter la descente.
Mais si l'escalier ne manquait pas, la rampe faisait dfaut. Une corde
attache  l'orifice aurait suffi pour nous soutenir, mais comment la
dtacher, lorsqu'on serait parvenu  son extrmit infrieure?

Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier  cette difficult.
Il droula une corde de la grosseur du pouce et longue de quatre cents
pieds; il en laissa filer d'abord la moiti, puis il l'enroula autour
d'un bloc de lave qui faisait saillie et rejeta l'autre moiti dans la
chemine. Chacun de nous pouvait alors descendre en runissant dans sa
main les deux moitis de la corde qui ne pouvait se dfiler; une fois
descendus de deux cents pieds, rien ne nous serait plus ais que de la
ramener en lchant un bout et en halant sur l'autre. Puis on
recommencerait cet exercice _ad infinitum_.

Maintenant, dit mon oncle, aprs avoir achev ces prparatifs,
occupons-nous des bagages; ils vont tre diviss en trois paquets, et
chacun de nous en attachera un sur son dos; j'entends parler seulement
des objets fragiles.

L'audacieux professeur ne nous comprenait videmment pas dans cette
dernire catgorie.

Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des vivres;
toi, Axel, d'un second tiers des vivres et des armes; moi, du reste des
vivres et des instruments dlicats.

--Mais, dis-je, et les vtements, et cette masse de cordes et
d'chelles, qui se chargera de les descendre?

--Ils descendront tout seuls.

--Comment cela? demandai-je.

--Tu vas le voir.

Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hsiter. Sur
son ordre, Hans runit en un seul colis les objets non fragiles, et ce
paquet, solidement cord, fut tout bonnement prcipit dans le gouffre.

J'entendis ce mugissement sonore produit par le dplacement des couches
d'air. Mon oncle, pench sur l'abme, suivait d'un oeil satisfait la
descente de ses bagages, et ne se releva qu'aprs les avoir perdus de
vue.

Bon, fit-il. A nous maintenant.

Je demande  tout homme de bonne foi s'il tait possible d'entendre sans
frissonner de telles paroles!

Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans prit
celui des outils, moi celui des armes. La descente commena dans l'ordre
suivant: Hans, mon oncle et moi. Elle se fit dans un profond silence,
troubl seulement par la chute des dbris de roc qui se prcipitaient
dans l'abme.

Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frntiquement la double
corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon bton ferr.
Une ide unique me dominait: je craignais que le point d'appui ne vnt 
manquer. Cette corde me paraissait bien fragile pour supporter le poids
de trois personnes. Je m'en servais le moins possible, oprant des
miracles d'quilibre sur les saillies de lave que mon pied cherchait 
saisir comme une main.

Lorsqu'une de ces marches glissantes venait  s'branler sous les pas de
Hans, il disait de sa voix tranquille:

Gif akt!

--Attention! rptait mon oncle.

Aprs une demi-heure, nous tions arrivs sur la surface d'un roc
fortement engag dans la paroi de la chemine. Hans tira la corde par
l'un de ses bouts; l'autre s'leva en l'air; aprs avoir dpass le
rocher suprieur, il retomba en raclant les morceaux de pierres et de
laves, sorte de pluie, ou mieux, de grle fort dangereuse.

En me penchant au-dessus de notre troit plateau, je remarquai que le
fond du trou tait encore invisible.

La manoeuvre de la corde recommena, et une demi-heure aprs nous avions
gagn une nouvelle profondeur de deux cents pieds.

Je ne sais si le plus enrag gologue et essay d'tudier, pendant
cette descente, la nature des terrains qui l'environnaient. Pour mon
compte, je ne m'en inquitai gure; qu'ils fussent pliocnes, miocnes,
ocnes, crtacs, jurassiques, triasiques, perniens, carbonifres,
dvoniens, siluriens ou primitifs, cela me proccupa peu. Mais le
professeur, sans doute, fit ses observations ou prit ses notes, car, 
l'une des haltes, il me dit:

Plus je vais, plus j'ai confiance. La disposition de ces terrains
volcaniques donne absolument raison  la thorie de Davy. Nous sommes en
plein sol primordial, sol dans lequel s'est produite l'opration
chimique des mtaux enflamms au contact de l'air et de l'eau. Je
repousse absolument le systme d'une chaleur centrale. D'ailleurs, nous
verrons bien.

Toujours la mme conclusion. On comprend que je ne m'amusai pas 
discuter. Mon silence fut pris pour un assentiment, et la descente
recommena.

Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de la
chemine. Lorsque je relevais la tte, j'apercevais son orifice qui
dcroissait sensiblement. Ses parois, par suite de leur lgre
inclinaison, tendaient  se rapprocher. L'obscurit se faisait peu 
peu.

Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les pierres
dtaches des parois s'engloutissaient avec une rpercussion plus mate
et qu'elles devaient rencontrer promptement le fond de l'abme.

Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de corde, je pus
me rendre un compte exact de la profondeur atteinte et du temps coul.

Nous avions alors rpt quatorze fois cette manoeuvre qui durait une
demi-heure. C'tait donc sept heures, plus quatorze quarts d'heure de
repos ou trois heures et demie. En tout, dix heures et demie. Nous
tions partis  une heure, il devait tre onze heures en ce moment.

Quant  la profondeur  laquelle nous tions parvenus, ces quatorze
manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient deux mille huit
cents pieds.

En ce moment, la voix de Hans se fit entendre:

Halt! dit-il.

[Illustration: LES LAMPES FURENT ACCROCHES A UNE SAILLIE DE LAVE.
(Page 93).]

Je m'arrtai court au moment o j'allai heurter de mes pieds la tte de
mon oncle.

Nous sommes arrivs, dit celui-ci.

--O? demandai-je en me laissant glisser prs de lui.

--Au fond de la chemine perpendiculaire.

--Il n'y a donc pas d'autre issue?

--Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la
droite. Nous verrons cela demain. Soupons d'abord, nous dormirons
aprs.

L'obscurit n'tait pas encore complte. On ouvrit le sac aux
provisions, on mangea et chacun se coucha de son mieux sur un lit de
pierres et de dbris de lave.

Et quand, tendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperus un point
brillant  l'extrmit de ce tube long de trois mille pieds, qui se
transformait en une gigantesque lunette.

C'tait une toile dpouille de toute scintillation, et qui, d'aprs
mes calculs, devait tre beta de la petite Ourse.

Puis je m'endormis d'un profond sommeil.




XVIII


A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous rveiller. Les mille
facettes de lave des parois le recueillaient  son passage et
l'parpillaient comme une pluie d'tincelles. Cette lueur tait assez
forte pour permettre de distinguer les objets environnants.

Eh bien, Axel, qu'en dis-tu? s'cria mon oncle en se frottant les
mains. As-tu jamais pass une nuit plus paisible dans notre maison de
Knigstrasse? Plus de bruit de charrettes, plus de cris de marchands,
plus de vocifrations de bateliers!

--Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits, mais ce
calme mme a quelque chose d'effrayant.

--Allons donc! s'cria mon oncle, si tu t'effrayes dj, que sera-ce
plus tard? Nous ne sommes pas encore entrs d'un pouce dans les
entrailles de la terre?

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'le! Ce long
tube vertical, qui aboutit au cratre du Sneffels, s'arrte  peu prs
au niveau de la mer.

--En tes-vous certain?

--Trs-certain. Consulte le baromtre.

En effet, le mercure, aprs avoir peu  peu remont dans l'instrument 
mesure que notre descente s'effectuait, s'tait arrt  vingt-neuf
pouces.

Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la pression
d'une atmosphre, et il me tarde que le manomtre vienne remplacer ce
baromtre.

Cet instrument allait, en effet, devenir inutile, du moment que le poids
de l'air dpasserait sa pression calcule au niveau de l'Ocan.

Mais, dis-je, n'est-il pas  craindre que cette pression toujours
croissante ne soit trs-pnible?

--Non. Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront 
respirer une atmosphre plus comprime. Les aronautes finissent par
manquer d'air en s'levant dans les couches suprieures, et nous en
aurons trop peut-tre. Mais j'aime mieux cela. Ne perdons pas un
instant. O est le paquet qui nous a prcds dans l'intrieur de la
montagne?

Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherch la veille au
soir. Mon oncle interrogea Hans, qui, aprs avoir regard attentivement
avec ses yeux de chasseur, rpondit:

Der huppe!

--L-haut.

En effet, ce paquet tait accroch  une saillie de roc,  une centaine
de pieds au-dessus de notre tte. Aussitt l'agile Islandais grimpa
comme un chat, et, en quelques minutes, le paquet nous rejoignit.

Maintenant, dit mon oncle, djeunons, mais djeunons comme des gens qui
peuvent avoir une longue course  faire.

Le biscuit et la viande sche furent arross de quelques gorges d'eau
mle de genivre.

Le djeuner termin, mon oncle tira de sa poche un carnet destin aux
observations; il prit successivement ses divers instruments et nota les
donnes suivantes:

Lundi 1er juillet.

_Chronomtre: 8 h. 17 m. du matin._

_Baromtre: 29 p. 7 l._

_Thermomtre: 6._

_Direction: E.-S.-E._

Cette dernire observation s'appliquait  la galerie obscure et fut
indique par la boussole.

Maintenant, Axel, s'cria le professeur d'une voix enthousiaste, nous
allons nous enfoncer vritablement dans les entrailles du globe! Voici
donc le moment prcis auquel notre voyage commence.

Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff suspendu 
son cou; de l'autre, il mit en communication le courant lectrique avec
le serpentin de la lanterne, et une assez vive lumire dissipa les
tnbres de la galerie.

Hans portait le second appareil, qui fut galement mis en activit.
Cette ingnieuse application de l'lectricit nous permettait d'aller
longtemps en crant un jour artificiel, mme au milieu des gaz les plus
inflammables.

En route! fit mon oncle.

Chacun reprit son ballot. Hans se chargea de pousser devant lui le
paquet des cordages et des habits, et, moi troisime, nous entrmes dans
la galerie.

Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la tte, et
j'aperus une dernire fois, par le champ de l'immense tube, ce ciel de
l'Islande que je ne devais plus revoir.

La lave,  la dernire ruption de 1229, s'tait fray un passage 
travers ce tunnel. Elle tapissait l'intrieur d'un enduit pais et
brillant; la lumire lectrique s'y rflchissait en centuplant son
intensit.

Toute la difficult de la route consistait  ne pas glisser trop
rapidement sur une pente incline  quarante-cinq degrs environ;
heureusement certaines rosions, quelques boursouflures tenaient lieu de
marches, et nous n'avions qu' descendre en laissant filer nos bagages
retenus par une longue corde.

Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactite sur les
autres parois. La lave, poreuse en de certains endroits, prsentait de
petites ampoules arrondies; des cristaux de quartz opaque, orns de
limpides gouttes de verre et suspendus  la vote comme des lustres,
semblaient s'allumer  notre passage. On et dit que les gnies du
gouffre illuminaient leur palais pour recevoir les htes de la terre.

C'est magnifique! m'criai-je involontairement. Quel spectacle, mon
oncle! Admirez-vous ces nuances de la lave qui vont du rouge brun au
jaune clatant par dgradations insensibles? Et ces cristaux qui nous
apparaissent comme des globes lumineux?

--Ah! tu y viens, Axel! rpondit mon oncle. Ah! tu trouves cela
splendide, mon garon! Tu en verras bien d'autres, je l'espre.
Marchons! marchons!

Il aurait dit plus justement glissons, car nous nous laissions aller
sans fatigue sur des pentes inclines. C'tait le _facilis descensus
Averni_ de Virgile. La boussole, que je consultais frquemment,
indiquait la direction du sud-est avec une imperturbable rigueur. Cette
coule de lave n'obliquait ni d'un ct ni de l'autre. Elle avait
l'inflexibilit de la ligne droite.

Cependant la chaleur n'augmentait pas d'une faon sensible, ce qui
donnait raison aux thories de Davy, et plus d'une fois je consultai le
thermomtre avec tonnement. Deux heures aprs le dpart, il ne marquait
encore que 10, c'est--dire un accroissement de 4. Cela m'autorisait 
penser que notre descente tait plus horizontale que verticale. Quant 
connatre exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile. Le
professeur mesurait exactement les angles de dviation et d'inclinaison
de la route, mais il gardait pour lui le rsultat de ses observations.

[Illustration: La descente commena. (Page 87.)]

Le soir, vers huit heures, il donna le signal d'arrt. Hans aussitt
s'assit. Les lampes furent accroches  une saillie de lave. Nous tions
dans une sorte de caverne o l'air ne manquait pas. Au contraire.
Certains souffles arrivaient jusqu' nous. Quelle cause les produisait?
A quelle agitation atmosphrique attribuer leur origine? C'est une
question que je ne cherchai pas  rsoudre en ce moment. La faim et la
fatigue me rendaient incapable de raisonner. Une descente de sept heures
conscutives ne se fait pas sans une grande dpense de forces. J'tais
puis. Le mot halte me fit donc plaisir  entendre. Hans tala
quelques provisions sur un bloc de lave, et chacun mangea avec apptit.
Cependant une chose m'inquitait; notre rserve d'eau tait  demi
consomme. Mon oncle comptait la refaire aux sources souterraines, mais
jusqu'alors celles-ci manquaient absolument. Je ne pus m'empcher
d'attirer son attention sur ce sujet.

Cette absence de sources te surprend? dit-il.

--Sans doute, et mme elle m'inquite. Nous n'avons plus d'eau que pour
cinq jours.

--Sois tranquille, Axel, je te rponds que nous trouverons de l'eau, et
plus que nous n'en voudrons.

--Quand cela?

--Quand nous aurons quitt cette enveloppe de lave. Comment veux-tu que
des sources jaillissent  travers ces parois?

--Mais peut-tre cette coule se prolonge-t-elle  de grandes
profondeurs. Il me semble que nous n'avons pas encore fait beaucoup de
chemin verticalement.

--Qui te fait supposer cela?

--C'est que, si nous tions trs-avancs dans l'intrieur de l'corce
terrestre, la chaleur serait plus forte.

--D'aprs ton systme, rpondit mon oncle. Qu'indique le thermomtre?

--Quinze degrs  peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de neuf
degrs depuis notre dpart.

--Eh bien, conclus.

--Voici ma conclusion. D'aprs les observations les plus exactes,
l'augmentation de la temprature  l'intrieur du globe est d'un degr
par cent pieds. Mais certaines conditions de localit peuvent modifier
ce chiffre. Ainsi,  Yakoust en Sibrie, on a remarqu que
l'accroissement d'un degr avait lieu par trente six pieds. Cette
diffrence dpend videmment de la conductibilit des roches.
J'ajouterai aussi que, dans le voisinage d'un volcan teint, et 
travers le gneiss, on a remarqu que l'lvation de la temprature tait
d'un degr seulement pour cent vingt-cinq pieds. Prenons donc cette
dernire hypothse, qui est la plus favorable, et calculons.

--Calcule, mon garon.

--Rien n'est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur mon
carnet. Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnent onze cent vingt-cinq
pieds de profondeur.

--Rien de plus exact.

--Eh bien?

--Eh bien, d'aprs mes observations, nous sommes arrivs  dix mille
pieds au-dessous du niveau de la mer.

--Est-il possible?

--Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres!

Les calculs du professeur taient exacts. Nous avions dj dpass de
six mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes par l'homme,
telles que les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et celles de Wuttemberg
en Bohme.

La temprature, qui aurait d tre de quatre-vingt-un degrs en cet
endroit, tait de quinze  peine. Cela donnait singulirement 
rflchir.




XIX


Le lendemain mardi, 30 juin,  six heures, la descente fut reprise.

Nous suivions toujours la galerie de lave, vritable rampe naturelle,
douce comme ces plans inclins qui remplacent encore l'escalier dans les
vieilles maisons. Ce fut ainsi jusqu' midi dix-sept minutes, instant
prcis o nous rejoignmes Hans, qui venait de s'arrter.

Ah! s'cria mon oncle, nous sommes parvenus  l'extrmit de la
chemine.

Je regardai autour de moi. Nous tions au centre d'un carrefour, auquel
deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et troites. Laquelle
convenait-il de prendre? Il y avait l une difficult.

Cependant mon oncle ne voulut paratre hsiter ni devant moi ni devant
le guide; il dsigna le tunnel de l'est, et bientt nous y tions
enfoncs tous les trois.

D'ailleurs, toute hsitation devant ce double chemin se serait prolonge
indfiniment, car nul indice ne pouvait dterminer le choix de l'un ou
de l'autre; il fallait s'en remettre absolument au hasard.

La pente de cette nouvelle galerie tait peu sensible, et sa section
fort ingale. Parfois une succession d'arceaux se droulaient devant nos
pas comme les contre-nefs d'une cathdrale gothique. Les artistes du
moyen-ge auraient pu tudier l toutes les formes de cette architecture
religieuse qui a l'ogive pour gnrateur. Un mille plus loin, notre tte
se courbait sous les cintres surbaisss du style roman, et de gros
piliers engags dans le massif pliaient sous la retombe des votes. A
de certains endroits, cette disposition faisait place  de basses
substructions qui ressemblaient aux ouvrages des castors, et nous
glissions en rampant  travers d'troits boyaux.

La chaleur se maintenait  un degr supportable. Involontairement je
songeais  son intensit, quand les laves vomies par le Sneffels se
prcipitaient par cette route si tranquille aujourd'hui. Je m'imaginais
les torrents de feu briss aux angles de la galerie et l'accumulation
des vapeurs surchauffes dans cet troit milieu!

Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas  se reprendre
d'une fantaisie tardive!

Ces rflexions, je ne les communiquai point  l'oncle Lidenbrock; il ne
les et pas comprises. Son unique pense tait d'aller en avant. Il
marchait, il glissait, il dgringolait mme, avec une conviction
qu'aprs tout il valait mieux admirer.

A six heures du soir, aprs une promenade peu fatigante, nous avions
gagn deux lieues dans le sud, mais  peine un quart de mille en
profondeur.

Mon oncle donna le signal du repos. On mangea sans trop causer, et l'on
s'endormit sans trop rflchir.

Nos dispositions pour la nuit taient fort simples: une couverture de
voyage, dans laquelle on se roulait, composait toute la literie. Nous
n'avions  redouter ni froid ni visite importune. Les voyageurs qui
s'enfoncent au milieu des dserts de l'Afrique, au sein des forts du
nouveau monde, sont forcs de veiller les uns sur les autres pendant les
heures du sommeil. Mais ici, solitude absolue et scurit complte.
Sauvages ou btes froces, aucune de ces races malfaisantes n'tait 
craindre.

On se rveilla le lendemain frais et dispos. La route fut reprise. Nous
suivions un chemin de lave comme la veille. Impossible de reconnatre la
nature des terrains qu'il traversait. Le tunnel, au lieu de s'enfoncer
dans les entrailles du globe, tendait  devenir absolument horizontal.
Je crus remarquer mme qu'il remontait vers la surface de la terre.
Cette disposition devint si manifeste vers dix heures du matin, et par
suite si fatigante, que je fus forc de modrer notre marche.

Eh bien, Axel? dit impatiemment le professeur.

--Eh bien, je n'en peux plus, rpondis-je.

--Quoi! aprs trois heures de promenade sur une route si facile!

--Facile, je ne dis pas non, mais fatigante  coup sr.

--Comment! quand nous n'avons qu' descendre!

[Illustration: Parfois une succession d'arceaux se droulait devant
nous. (Page 95.)]

--A monter, ne vous en dplaise?

--A monter! fit mon oncle en haussant les paules.

--Sans doute. Depuis une demi-heure, les pentes se sont modifies, et 
les suivre ainsi, nous reviendrons certainement  la terre d'Islande.

Le professeur remua la tte en homme qui ne veut pas tre convaincu.
J'essayai de reprendre la conversation. Il ne me rpondit pas et donna
le signal du dpart. Je vis bien que son silence n'tait que de la
mauvaise humeur concentre.

Cependant j'avais repris mon fardeau avec courage, et je suivais
rapidement Hans, que prcdait mon oncle. Je tenais  ne pas tre
distanc. Ma grande proccupation tait de ne point perdre mes
compagnons de vue. Je frmissais  la pense de m'garer dans les
profondeurs de ce labyrinthe.

D'ailleurs, si la route ascendante devenait plus pnible, je m'en
consolais en songeant qu'elle me rapprochait de la surface de la terre.
C'tait un espoir. Chaque pas le confirmait, et je me rjouissais 
cette ide de revoir ma petite Graben.

A midi un changement d'aspect se produisit dans les parois de la
galerie. Je m'en aperus  l'affaiblissement de la lumire lectrique
rflchie par les murailles. Au revtement de lave succdait la roche
vive. Le massif se composait de couches inclines et souvent disposes
verticalement. Nous tions en pleine poque de transition, en pleine
priode silurienne[9].

[Note 9: Ainsi nomme parce que les terrains de cette priode sont
fort tendus en Angleterre, dans les contres habites autrefois par la
peuplade celtique des Silaures.]

C'est vident, m'criai-je, les sdiments des eaux ont form,  la
seconde poque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces grs!
Nous tournons le dos au massif granitique! Nous ressemblons  des gens
de Hambourg, qui prendraient le chemin de Hanovre pour aller  Lubeck.

J'aurais d garder pour moi mes observations. Mais mon temprament
gologue l'emporta sur la prudence, et l'oncle Lidenbrock entendit mes
exclamations.

Qu'as-tu donc? dit-il.

--Voyez! rpondis-je en lui montrant la succession varie des grs, des
calcaires et les premiers indices des terrains ardoiss.

--Eh bien?

--Nous voici arrivs  cette priode pendant laquelle ont apparu les
premires plantes et les premiers animaux!

--Ah! tu penses?

--Mais regardez, examinez, observez!

Je forai le professeur  promener sa lampe sur les parois de la
galerie. Je m'attendais  quelque exclamation de sa part. Mais il ne dit
pas un mot et continua sa route.

M'avait-il compris ou non? Ne voulait-il pas convenir, par amour-propre
d'oncle et de savant, qu'il s'tait tromp en choisissant le tunnel de
l'est, ou tenait-il  reconnatre ce passage jusqu' son extrmit? Il
tait vident que nous avions quitt la route des laves, et que ce
chemin ne pouvait conduire au foyer du Sneffels.

Cependant je me demandai si je n'accordais pas une trop grande
importance  cette modification des terrains. Ne me trompais-je pas
moi-mme? Traversions-nous rellement ces couches de roches superposes
au massif granitique?

Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque dbris de plante
primitive, et il faudra bien se rendre  l'vidence. Cherchons.

Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incontestables s'offrirent
 mes yeux. Cela devait tre, car,  l'poque silurienne, les mers
renfermaient plus de quinze cents espces vgtales ou animales. Mes
pieds, habitus au sol dur des laves, foulrent tout  coup une
poussire faite de dbris de plantes et de coquilles. Sur les parois se
voyaient distinctement des empreintes de fucus et de lycopodes. Le
professeur Lidenbrock ne pouvait s'y tromper; mais il fermait les yeux,
j'imagine, et continuait son chemin d'un pas invariable.

C'tait un enttement pouss hors de toutes limites. Je n'y tins plus.
Je ramassai une coquille parfaitement conserve, qui avait appartenu 
un animal  peu prs semblable au cloporte actuel; puis, je rejoignis
mon oncle et je lui dis:

Voyez!

--Eh bien, rpondit-il tranquillement, c'est la coquille d'un crustac
de l'ordre disparu des trilobites. Pas autre chose.

--Mais n'en concluez-vous pas?...

--Ce que tu conclus, toi-mme? Si. Parfaitement. Nous avons abandonn la
couche de granit et la route des laves. Il est possible que je me sois
tromp; mais je ne serai certain de mon erreur qu'au moment o j'aurai
atteint l'extrmit de cette galerie.

--Vous avez raison d'agir ainsi, mon oncle, et je vous approuverais, si
nous n'avions  craindre un danger de plus en plus menaant.

--Et lequel?

--Le manque d'eau.

--Eh bien! nous nous rationnerons, Axel.




XX


En effet, il fallut se rationner. Notre provision ne pouvait durer plus
de trois jours. C'est ce que je reconnus le soir au moment du souper.
Et, fcheuse expectative, nous avions peu d'espoir de rencontrer quelque
source vive dans ces terrains de l'poque de transition.

Pendant toute la journe du lendemain, la galerie droula devant nos pas
ses interminables arceaux. Nous marchions presque sans mot dire. Le
mutisme de Hans nous gagnait.

La route ne montait pas, du moins d'une faon sensible. Parfois mme
elle semblait s'incliner. Mais cette tendance, peu marque d'ailleurs,
ne devait pas rassurer le professeur, car la nature des couches ne se
modifiait pas, et la priode de transition s'affirmait davantage.

La lumire lectrique faisait splendidement tinceler les schistes, le
calcaire et les vieux grs rouges des parois. On aurait pu se croire
dans une tranche ouverte au milieu du Devonshire, qui donna son nom 
ce genre de terrains. Des spcimens de marbres magnifiques revtaient
les murailles, les uns d'un gris agate avec des veines blanches
capricieusement accuses, les autres de couleur incarnat ou d'un jaune
tach de plaques rouges; plus loin, des chantillons de griottes 
couleurs sombres, dans lesquels le calcaire se relevait en nuances
vives.

La plupart de ces marbres offraient des empreintes d'animaux primitifs.
Depuis la veille, la cration avait fait un progrs vident. Au lieu des
trilobites rudimentaires, j'apercevais des dbris d'un ordre plus
parfait; entre autres, des poissons Ganodes et ces Sauropteris dans
lesquels l'oeil du palontologiste a su dcouvrir les premires formes du
reptile. Les mers dvoniennes taient habites par un grand nombre
d'animaux de cette espce, et elles les dposrent par milliers sur les
roches de nouvelle formation.

Il devenait vident que nous remontions l'chelle de la vie animale dont
l'homme occupe le sommet. Mais le professeur Lidenbrock ne paraissait
pas y prendre garde.

Il attendait deux choses: ou qu'un puits vertical vnt  s'ouvrir sous
ses pieds et lui permettre de reprendre sa descente, ou qu'un obstacle
l'empcht de continuer cette route. Mais le soir arriva sans que cette
esprance se fut ralise.

Le vendredi, aprs une nuit pendant laquelle je commenai  ressentir
les tourments de la soif, notre petite troupe s'enfona de nouveau dans
les dtours de la galerie.

Aprs dix heures de marche, je remarquai que la rverbration de nos
lampes sur les parois diminuait singulirement. Le marbre, le schiste,
le calcaire, le grs des murailles faisaient place  un revtement
sombre et sans clat. A un moment o le tunnel devenait fort troit, je
m'appuyai sur sa paroi de gauche.

Quand je retirai ma main, elle tait entirement noire. Je regardai de
plus prs. Nous tions en pleine houillre.

Une mine de charbon! m'criai-je.

[Illustration: Une mine de charbon! m'criai-je. (Page 100.)]

--Une mine sans mineurs, rpondit mon oncle.

--Eh! qui sait?

--Moi, je sais, rpliqua le professeur d'un ton bref, et je suis certain
que cette galerie perce  travers ces couches de houille n'a pas t
faite de la main des hommes. Mais que ce soit ou non l'ouvrage de la
nature, cela m'importe peu. L'heure du souper est venue. Soupons.

Hans prpara quelques aliments. Je mangeai  peine, et je bus les
quelques gouttes d'eau qui formaient ma ration. La gourde du guide 
demi-pleine, voil tout ce qui restait pour dsaltrer trois hommes.

Aprs leur repas, mes deux compagnons s'tendirent sur leurs couvertures
et trouvrent dans le sommeil un remde  leurs fatigues. Pour moi, je
ne pus dormir, et je comptai les heures jusqu'au matin.

Le samedi,  six heures, on repartit. Vingt minutes plus tard, nous
arrivions  une vaste excavation; je reconnus alors que la main de
l'homme ne pouvait pas avoir creus cette houillre; les votes en
eussent t tanonnes, et vritablement elles ne se tenaient que par
un miracle d'quilibre.

Cette espce de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent
cinquante de hauteur. Le terrain avait t violemment cart par une
commotion souterraine. Le massif terrestre, cdant  quelque puissante
pousse, s'tait disloqu, laissant ce large vide o des habitants de la
terre pntraient pour la premire fois.

Toute l'histoire de la priode houillre tait crite sur ces sombres
parois, et un gologue en pouvait suivre facilement les phases diverses.
Les lits de charbon taient spars par des strates de grs ou d'argile
compactes, et comme crass par les couches suprieures.

A cet ge du monde qui prcda l'poque secondaire, la terre se
recouvrit d'immenses vgtations dues  la double action d'une chaleur
tropicale et d'une humidit persistante. Une atmosphre de vapeurs
enveloppait le globe de toutes parts, lui drobant encore les rayons du
soleil.

De l cette conclusion que les hautes tempratures ne provenaient pas de
ce foyer nouveau. Peut-tre mme l'astre du jour n'tait-il pas prt 
jouer son rle clatant. Les climats n'existaient pas encore, et une
chaleur torride se rpandait  la surface entire du globe, gale 
l'quateur et aux ples. D'o venait-elle? De l'intrieur du globe.

En dpit des thories du professeur Lidenbrock, un feu violent couvait
dans les entrailles du sphrode; son action se faisait sentir jusqu'aux
dernires couches de l'corce terrestre; les plantes, prives des
bienfaisantes effluves du soleil, ne donnaient ni fleurs ni parfums,
mais leurs racines puisaient une vie forte dans les terrains brlants
des premiers jours.

Il y avait peu d'arbres, des plantes herbaces seulement, d'immenses
gazons, des fougres, des lycopodes, des sigillaires, des
astrophyllites, familles rares dont les espces se comptaient alors par
milliers.

Or, c'est prcisment  cette exubrante vgtation que la houille doit
son origine. L'corce encore lastique du globe obissait aux mouvements
de la masse liquide qu'elle recouvrait. De l des fissures, des
affaissements nombreux. Les plantes, entranes sous les eaux, formrent
peu  peu des amas considrables.

Alors intervint l'action de la chimie naturelle: au fond des mers, les
masses vgtales se firent tourbe d'abord; puis, grce  l'influence des
gaz et sous le feu de la fermentation, elles subirent une minralisation
complte.

Ainsi se formrent ces immenses couches de charbon qu'une consommation
excessive doit, pourtant, puiser en moins de trois sicles, si les
peuples industriels n'y prennent garde.

Ces rflexions me venaient  l'esprit pendant que je considrais les
richesses houillres accumules dans cette portion du massif terrestre.
Celles-ci, sans doute, ne seront jamais mises  dcouvert.
L'exploitation de ces mines recules demanderait des sacrifices trop
considrables. A quoi bon, d'ailleurs, quand la houille est encore
rpandue pour ainsi dire  la surface de la terre dans un grand nombre
de contres? Aussi, telles je voyais ces couches intactes, telles elles
seraient lorsque sonnerait la dernire heure du monde.

Cependant nous marchions, et seul de mes compagnons j'oubliais la
longueur de la route pour me perdre au milieu de considrations
gologiques. La temprature restait sensiblement ce qu'elle tait
pendant notre passage au milieu des laves et des schistes. Seulement,
mon odorat tait affect par une odeur trs-prononce de protocarbure
d'hydrogne. Je reconnus immdiatement dans cette galerie la prsence
d'une notable quantit de ce fluide dangereux auquel les mineurs ont
donn le nom de grisou, et dont l'explosion a si souvent caus
d'pouvantables catastrophes.

Heureusement, nous tions clairs par les ingnieux appareils de
Ruhmkorff. Si, par malheur, nous avions imprudemment explor cette
galerie la torche  la main, une explosion terrible et fini le voyage
en supprimant les voyageurs.

Cette excursion dans la houillre dura jusqu'au soir. Mon oncle
contenait  peine l'impatience que lui causait l'horizontalit de la
route. Les tnbres, toujours profondes  vingt pas, empchaient
d'estimer la longueur de la galerie, et je commenais  la croire
interminable, quand soudain,  six heures, un mur se prsenta
inopinment  nous. A droite,  gauche, en haut, en bas, il n'y avait
aucun passage. Nous tions arrivs au fond d'une impasse.

Eh bien, tant mieux! s'cria mon oncle, je sais au moins  quoi m'en
tenir. Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm, et il ne reste
plus qu' revenir en arrire. Prenons une nuit de repos, et avant trois
jours nous aurons regagn le point o les deux galeries se bifurquent.

--Oui, dis-je, si nous en avons la force!

--Et pourquoi non?

--Parce que, demain, l'eau manquera tout  fait.

--Et le courage manquera-t-il aussi? dit le professeur en me regardant
d'un oeil svre.

Je n'osai lui rpondre.




XXI


Le lendemain, le dpart eut lieu de grand matin. Il fallait se hter.
Nous tions  cinq jours de marche du carrefour.

Je ne m'appesantirai pas sur les souffrances de notre retour. Mon oncle
les supporta avec la colre d'un homme qui ne se sent pas le plus fort;
Hans, avec la rsignation de sa nature pacifique; moi, je l'avoue, me
plaignant et me dsesprant; je ne pouvais avoir de coeur contre cette
mauvaise fortune.

Ainsi que je l'avais prvu, l'eau fit tout  fait dfaut  la fin du
premier jour de marche. Notre provision liquide se rduisit alors  du
genivre; mais cette infernale liqueur brlait le gosier, et je ne
pouvais mme en supporter la vue. Je trouvais la temprature touffante.
La fatigue me paralysait. Plus d'une fois, je faillis tomber sans
mouvement. On faisait halte alors; mon oncle ou l'Islandais me
rconfortaient de leur mieux. Mais je voyais dj que le premier
ragissait pniblement contre l'extrme fatigue et les tortures nes de
la privation d'eau.

Enfin, le mardi 8 juillet, en nous tranant sur les genoux, sur les
mains, nous arrivmes  demi-morts au point de jonction des deux
galeries. L je demeurai comme une masse inerte, tendu sur le sol de
lave. Il tait dix heures du matin.

Hans et mon oncle, accots  la paroi, essayrent de grignoter quelques
morceaux de biscuit. De longs gmissements s'chappaient de mes lvres
tumfies. Je tombai dans un profond assoupissement.

Au bout de quelque temps, mon oncle s'approcha de moi et me souleva
entre ses bras:

Pauvre enfant! murmura-t-il avec un vritable accent de piti.

Je fus touch de ces paroles, n'tant pas habitu aux tendresses du
farouche professeur. Je saisis ses mains frmissantes dans les miennes.
Il se laissa faire en me regardant. Ses yeux taient humides.

Je le vis alors prendre la gourde suspendue  son ct. A ma grande
stupfaction, il l'approcha de mes lvres:

Bois, fit-il.

Avais-je bien entendu? Mon oncle tait-il fou? Je le regardais d'un air
hbt. Je ne voulais pas le comprendre.

[Illustration: Et relevant la gourde, il la vida tout entire entre mes
lvres. (Page 105.)]

Bois, reprit-il.

Et relevant sa gourde, il la vida tout entire entre mes lvres.

Oh! jouissance infinie! Une gorge d'eau vint humecter ma bouche en feu,
une seule, mais elle suffit  rappeler en moi la vie qui s'chappait.

Je remerciai mon oncle en joignant les mains.

Oui, fit-il, une gorge d'eau! la dernire! Entends-tu bien? la
dernire! Je l'avais prcieusement garde au fond de ma gourde. Vingt
fois, cent fois, j'ai d rsister  mon effrayant dsir de la boire!
Mais non, Axel, je la rservais pour toi.

--Mon oncle! murmurai-je pendant que de grosses larmes mouillaient mes
yeux.

--Oui, pauvre enfant, je savais qu' ton arrive  ce carrefour tu
tomberais  demi-mort, et j'ai conserv mes dernires gouttes d'eau pour
te ranimer.

--Merci! merci! m'criai-je.

Si peu que ma soif ft apaise, j'avais cependant retrouv quelque
force. Les muscles de mon gosier, contracts jusqu'alors, se
dtendaient, et l'inflammation de mes lvres s'tait adoucie. Je pouvais
parler.

Voyons, dis-je, nous n'avons maintenant qu'un parti  prendre; l'eau
nous manque; il faut revenir sur nos pas.

Pendant que je parlais ainsi, mon oncle vitait de me regarder; il
baissait la tte; ses yeux fuyaient les miens.

Il faut revenir, m'criai-je, et reprendre le chemin du Sneffels. Que
Dieu nous donne la force de remonter jusqu'au sommet du cratre!

--Revenir! fit mon oncle, comme s'il rpondait plutt  lui qu'
moi-mme.

--Oui, revenir, et sans perdre un instant.

Il y eut ici un moment de silence assez long.

Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d'un ton bizarre, ces quelques
gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et l'nergie?

--Le courage!

--Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des paroles
de dsespoir!

A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit audacieux
formait-il encore?

Quoi! vous ne voulez pas?...

--Renoncer  cette expdition, au moment o tout annonce qu'elle peut
russir! Jamais!

--Alors il faut se rsigner  prir?

--Non, Axel, non! pars. Je ne veux pas ta mort! Que Hans t'accompagne.
Laisse-moi seul!

--Vous abandonner!

--Laisse-moi, te dis-je! J'ai commenc ce voyage; je l'accomplirai
jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas. Va-t'en. Axel, va-t'en!

Mon oncle parlait avec une extrme surexcitation. Sa voix, un instant
attendrie, redevenait dure, menaante. Il luttait avec une sombre
nergie contre l'impossible! Je ne voulais pas l'abandonner au fond de
cet abme, et, d'un autre ct, l'instinct de la conservation me
poussait  le fuir.

Le guide suivait cette scne avec son indiffrence accoutume. Il
comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux compagnons. Nos
gestes indiquaient assez la voie diffrente o chacun de nous essayait
d'entraner l'autre; mais Hans semblait s'intresser peu  la question
dans laquelle son existence se trouvait en jeu, prt  partir si l'on
donnait le signal du dpart, prt  rester  la moindre volont de son
matre.

Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui! Mes paroles,
mes gmissements, mon accent auraient eu raison de cette froide nature.
Ces dangers que le guide ne paraissait pas souponner, je les lui eusse
fait comprendre et toucher du doigt. A nous deux nous aurions peut-tre
convaincu l'entt professeur. Au besoin, nous l'aurions contraint 
regagner les hauteurs du Sneffels!

Je m'approchai de Hans. Je mis ma main sur la sienne. Il ne bougea pas.
Je lui montrai la route du cratre. Il demeura immobile. Ma figure
haletante disait toutes mes souffrances. L'Islandais remua doucement la
tte, et dsignant tranquillement mon oncle:

Master, fit-il.

--Le matre, m'criai-je! insens! non, il n'est pas le matre de ta
vie! il faut fuir! il faut l'entraner! M'entends-tu? me comprends-tu?

J'avais saisi Hans par le bras. Je voulais l'obliger  se lever. Je
luttais avec lui. Mon oncle intervint.

Du calme, Axel, dit-il. Tu n'obtiendras rien de cet impassible
serviteur. Ainsi, coute ce que j'ai  te proposer.

Je me croisai les bras, en regardant mon oncle bien en face.

Le manque d'eau, dit-il, met seul obstacle  l'accomplissement de mes
projets: Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de schistes, de
houilles, nous n'avons pas rencontr une seule molcule liquide. Il est
possible que nous soyons plus heureux en suivant le tunnel de l'ouest.

Je secouai la tte avec un air de profonde incrdulit.

coute-moi jusqu'au bout, reprit le professeur en forant la voix.
Pendant que tu gisais ici sans mouvement, j'ai t reconnatre la
conformation de cette galerie. Elle s'enfonce directement dans les
entrailles du globe, et, en peu d'heures, elle nous conduira au massif
granitique. L, nous devons rencontrer des sources abondantes. La nature
de la roche le veut ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique
pour appuyer ma conviction. Or, voici ce que j'ai  te proposer. Quand
Colomb a demand trois jours  ses quipages pour trouver les terres
nouvelles, ses quipages, malades, pouvants, ont cependant fait droit
 sa demande, et il a dcouvert le nouveau monde. Moi, le Colomb de ces
rgions souterraines, je ne te demande qu'un jour encore. Si, ce temps
coul, je n'ai pas rencontr l'eau qui nous manque, je te le jure, nous
reviendrons  la surface de la terre. En dpit de mon irritation je fus
mu de ces paroles et de la violence que se faisait mon oncle pour tenir
un pareil langage.

Eh bien! m'criai-je, qu'il soit fait comme vous le dsirez, et que
Dieu rcompense votre nergie surhumaine. Vous n'avez plus que quelques
heures  tenter le sort. En route!




XXII


La descente recommena cette fois par la nouvelle galerie. Hans marchait
en avant, selon son habitude. Nous n'avions pas fait cent pas que le
professeur, promenant sa lampe le long des murailles, s'criait:

Voil les terrains primitifs! nous sommes dans la bonne voie! Marchons!
marchons!

Lorsque la terre se refroidit peu  peu aux premiers jours du monde, la
diminution de son volume produisit dans l'corce des dislocations, des
ruptures, des retraits, des fendilles. Le couloir actuel tait une
fissure de ce genre par laquelle s'panchait autrefois le granit
ruptif. Ses mille dtours formaient un inextricable labyrinthe 
travers le sol primordial.

A mesure que nous descendions, la succession des couches composant le
terrain primitif apparaissait avec plus de nettet. La science
gologique considre ce terrain primitif comme la base de l'corce
minrale, et elle a reconnu qu'il se compose de trois couches
diffrentes, les schistes, les gneiss, les micaschistes, reposant sur
cette roche inbranlable qu'on appelle le granit.

Or, jamais minralogistes ne s'taient rencontrs dans des circonstances
aussi merveilleuses pour tudier la nature sur place. Ce que la sonde,
machine inintelligente et brutale, ne pouvait rapporter  la surface du
globe de sa texture interne, nous allions l'tudier de nos yeux, le
toucher de nos mains.

A travers l'tage des schistes, colors de belles nuances vertes,
serpentaient les filons mtalliques de cuivre, de manganse, avec
quelques traces de platine at d'or. Je songeais  ces richesses enfouies
dans les entrailles du globe et dont l'avide humanit n'aura jamais la
jouissance! Ces trsors, les bouleversements des premiers jours les ont
enterrs  de telles profondeurs, que ni la pioche ni le pic ne sauront
les arracher  leur tombeau.

Aux schistes succdrent les gneiss, d'une structure stratiforme,
remarquables par la rgularit et le paralllisme de leurs feuillets,
puis les micaschistes disposs en grandes lamelles rehausses  l'oeil
par les scintillations du mica blanc.

[Illustration: Je m'imaginais voyager  travers un diamant. (Page 109.)]

La lumire des appareils, rpercute par les petites facettes de la
masse rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles, et je
m'imaginais voyager  travers un diamant creux, dans lequel les rayons
se brisaient en mille blouissements.

Vers six heures, cette fte de la lumire vint  diminuer sensiblement,
presque  cesser; les parois prirent une teinte cristallise, mais
sombre; le mica se mlangea plus intimement au feldspath et au quartz,
pour former la roche par excellence, la pierre dure entre toutes, celle
qui supporte, sans en tre crase, les quatre tages de terrains du
globe. Nous tions murs dans l'immense prison de granit.

Il tait huit heures du soir. L'eau manquait toujours. Je souffrais
horriblement. Mon oncle marchait en avant. Il ne voulait pas s'arrter.
Il tendait l'oreille pour surprendre les murmures de quelque source.
Mais rien!

Cependant mes jambes refusaient de me porter. Je rsistais  mes
tortures pour ne pas obliger mon oncle  faire halte. C'et t pour lui
le coup de dsespoir, car la journe finissait, la dernire qui lui
appartnt.

Enfin mes forces m'abandonnrent. Je poussai un cri et je tombai.

A moi! je meurs!

Mon oncle revint sur ses pas. Il me considra en croisant ses bras; puis
ces paroles sourdes sortirent de ses lvres:

Tout est fini!

Un effrayant geste de colre frappa une dernire fois mes regards, et je
fermai les yeux.

Lorsque je les rouvris, j'aperus mes deux compagnons immobiles et
rouls dans leur couverture. Dormaient-ils? Pour mon compte, je ne
pouvais trouver un instant de sommeil. Je souffrais trop, et surtout de
la pense que mon mal devait tre sans remde. Les dernires paroles de
mon oncle retentissaient dans mon oreille. Tout tait fini! car, dans
un pareil tat de faiblesse, il ne fallait mme plus songer  regagner
la surface du globe.

Il y avait une lieue et demie d'corce terrestre! Il me semblait que
cette masse pesait de tout son poids sur mes paules. Je me sentais
cras, et je m'puisais en efforts violents pour me retourner sur ma
couche de granit.

Quelques heures se passrent. Un silence profond rgnait autour de nous,
un silence de tombeau. Rien n'arrivait  travers ces murailles dont la
plus mince mesurait cinq milles d'paisseur.

Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un bruit.
L'obscurit se faisait dans le tunnel. Je regardai plus attentivement,
et il me sembla voir l'Islandais qui disparaissait, la lampe  la main.

Pourquoi ce dpart? Hans nous abandonnait-il? Mon oncle dormait. Je
voulus crier. Ma voix ne put trouver passage entre mes lvres
dessches. L'obscurit tait devenue profonde, et les derniers bruits
venaient de s'teindre.

Hans nous abandonne! m'criai-je. Hans! Hans!

Ces mots, je les criais en moi-mme. Ils n'allaient pas plus loin.
Cependant, aprs le premier instant de terreur, j'eus honte de mes
soupons contre un homme dont la conduite n'avait rien eu jusque-l de
suspect. Son dpart ne pouvait tre une fuite. Au lieu de remonter la
galerie, il la descendait. De mauvais desseins l'eussent entran en
haut, non en bas. Ce raisonnement me calma un peu, et je revins  un
autre ordre d'ides. Hans, cet homme paisible, un motif grave avait pu
seul l'arracher  son repos. Allait-il donc  la dcouverte? Avait-il
entendu pendant la nuit silencieuse quelque murmure dont la perception
n'tait pas arrive jusqu' moi?




XXIII


Pendant une heure, j'imaginai dans mon cerveau en dlire toutes les
raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur. Les ides les
plus absurdes s'enchevtrrent dans ma tte. Je crus que j'allais
devenir fou!

Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du gouffre.
Hans remontait. La lumire incertaine commenait  glisser sur les
parois, puis elle dboucha par l'orifice du couloir. Hans parut.

Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'paule et l'veilla
doucement. Mon oncle se leva.

Qu'est-ce donc? fit-il.

--Vatten, rpondit le chasseur.

Il faut croire que, sous l'inspiration des violentes douleurs, chacun
devient polyglotte. Je ne savais pas un seul mot de danois, et cependant
je compris d'instinct le mot de notre guide.

De l'eau! de l'eau! m'criai-je, battant des mains, gesticulant comme
un insens.

--De l'eau! rptait mon oncle. Hvar? demanda-t-il  l'Islandais.

--Nedat, rpondit Hans.

O? en bas! Je comprenais tout. J'avais saisi les mains du chasseur, et
je les pressais, tandis qu'il me regardait avec calme.

Les prparatifs du dpart ne furent pas longs, et bientt nous
cheminions dans un couloir dont la pente atteignait deux pieds par
toise. Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et
descendu deux mille pieds.

En ce moment, j'entendis distinctement un son inaccoutum courir dans
les flancs de la muraille granitique, une sorte de mugissement sourd,
comme un tonnerre loign. Pendant cette premire demi-heure de marche,
ne rencontrant point la source annonce, je sentais les angoisses me
reprendre; mais alors mon oncle m'apprit l'origine des bruits qui se
produisaient.

Hans ne s'est pas tromp, dit-il; ce que tu entends l, c'est le
mugissement d'un torrent.

--Un torrent? m'criai-je.

--Il n'y a pas  en douter. Un fleuve souterrain circule autour de
nous!

Nous htmes le pas, surexcits par l'esprance. Je ne sentais plus ma
fatigue. Ce bruit d'une eau murmurante me rafrachissait dj. Il
augmentait sensiblement. Le torrent, aprs s'tre longtemps soutenu
au-dessus de notre tte, courait maintenant dans la paroi de gauche,
mugissant et bondissant. Je passais frquemment ma main sur le roc,
esprant y trouver des traces de suintement ou d'humidit. Mais en vain.

Une demi-heure s'coula encore. Une demi-lieue fut encore franchie.

Il devint alors vident que le chasseur, pendant son absence, n'avait pu
prolonger ses recherches au del. Guid par un instinct particulier aux
montagnards, aux hydroscopes, il sentit ce torrent  travers le roc,
mais certainement il n'avait point vu le prcieux liquide; il ne s'y
tait pas dsaltr.

Bientt mme il fut constant que, si notre marche continuait, nous nous
loignerions du courant dont le murmure tendait  diminuer.

On rebroussa chemin. Hans s'arrta  l'endroit prcis o le torrent
semblait tre le plus rapproch.

Je m'assis prs de la muraille, tandis que les eaux couraient  deux
pieds de moi avec une violence extrme. Mais un mur de granit nous en
sparait encore.

Sans rflchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas de se
procurer cette eau, je me laissai aller  un premier moment de
dsespoir.

Hans me regarda, et je crus voir un sourire apparatre sur ses lvres.

Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers la
muraille. Je le regardai faire. Il colla son oreille sur la pierre
sche, et la promena lentement en coutant avec grand soin. Je compris
qu'il cherchait le point prcis o le torrent se faisait entendre plus
bruyamment. Ce point, il le rencontra dans la paroi latrale de gauche,
 trois pieds au-dessus du sol.

Combien j'tais mu! Je n'osais deviner ce que voulait faire le
chasseur! Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et le
presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour attaquer la
roche elle-mme.

Sauvs! m'criai-je.

--Oui, rptait mon oncle avec frnsie, Hans a raison! Ah! le brave
chasseur! Nous n'aurions pas trouv cela!

Je le crois bien! Un pareil moyen, quelque simple qu'il ft, ne nous
serait pas venu  l'esprit. Rien de plus dangereux que de donner un coup
de pioche dans cette charpente du globe. Et si quelque boulement allait
se produire qui nous craserait! Et si le torrent, se faisant jour 
travers le roc, allait nous envahir! Ces dangers n'avaient rien de
chimrique; mais alors les craintes d'boulement ou d'inondation ne
pouvaient nous arrter, et notre soif tait si intense que pour
l'apaiser nous eussions creus au lit mme de l'Ocan.

[Illustration: Un jet d'eau s'lana de la muraille. (Page 114.)]

Hans se mit  ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions
accompli. L'impatience emportant notre main, la roche et vol en clats
sous ses coups prcipits. Le guide, au contraire, calme et modr, usa
peu  peu le rocher par une srie de petits coups rpts, creusant une
ouverture large de six pouces. J'entendais le bruit du torrent
s'accrotre, et je croyais dj sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur
mes lvres.

Bientt le pic s'enfona de deux pieds dans la muraille de granit. Le
travail durait depuis plus d'une heure. Je me tordais d'impatience! Mon
oncle voulait employer les grands moyens. J'eus de la peine  l'arrter,
et dj il saisissait son pic, quand soudain un sifflement se fit
entendre. Un jet d'eau s'lana de la muraille et vint se briser sur la
paroi oppose.

Hans,  demi renvers par le choc, ne put retenir un cri de douleur. Je
le compris lorsque, plongeant mes mains dans le jet liquide, je poussai
 mon tour une violente exclamation. La source tait bouillante.

De l'eau  cent degrs! m'criai-je.

--Eh bien, elle refroidira, rpondit mon oncle.

Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se formait et
allait se perdre dans les sinuosits souterraines; bientt nous y
puisions notre premire gorge. Ah! quelle jouissance! Quelle
incomparable volupt! Qu'tait cette eau? D'o venait-elle? Peu
importait. C'tait de l'eau, et, quoique chaude encore, elle ramenait au
coeur la vie prte  s'chapper. Je buvais sans m'arrter, sans goter
mme.

Ce ne fut qu'aprs une minute de dlectation que je m'criai:

Mais c'est de l'eau ferrugineuse!

--Excellente pour l'estomac, rpliqua mon oncle, et d'une haute
minralisation! Voil un voyage qui vaudra celui de Spa ou de Toeplitz!

--Ah! que c'est bon!

--Je le crois bien, une eau puise  deux lieues sous terre! Elle a un
got d'encre qui n'a rien de dsagrable. Une fameuse ressource que Hans
nous a procure l! Aussi je propose de donner son nom  ce ruisseau
salutaire.

--Bien! m'criai-je.

Et le nom de Hans-bach fut aussitt adopt.

Hans n'en fut pas plus fier. Aprs s'tre modrment rafrachi, il
s'accota dans un coin avec son calme accoutum.

Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau.

--A quoi bon? rpondit mon oncle, je souponne la source d'tre
intarissable.

--Qu'importe! remplissons l'outre et les gourdes, puis nous essayerons
de boucher l'ouverture.

Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d'clats de granit et d'toupe,
essaya d'obstruer l'entaille faite  la paroi. Ce ne fut pas chose
facile. On se brlait les mains sans y parvenir; la pression tait trop
considrable, et nos efforts demeurrent infructueux.

Il est vident, dis-je, que les nappes suprieures de ce cours d'eau
sont situes  une grande hauteur,  en juger par la force du jet.

--Cela n'est pas douteux, rpliqua mon oncle; il y a l mille
atmosphres de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux mille
pieds de hauteur. Mais il me vient une ide.

--Laquelle?

--Pourquoi nous entter  boucher cette ouverture?

--Mais, parce que...

J'aurais t embarrass de trouver une raison.

Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assurs de pouvoir les
remplir?

--Non, videmment.

--Eh bien, laissons couler cette eau! Elle descendra naturellement et
guidera ceux qu'elle rafrachira en route!

--Voil qui est bien imagin! m'criai-je, et avec ce ruisseau pour
compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas russir dans nos
projets.

--Ah! tu y viens, mon garon? dit le professeur en riant.

--Je fais mieux que d'y venir, j'y suis.

--Un instant! Commenons par prendre quelques heures de repos.

J'oubliais vraiment qu'il ft nuit. Le chronomtre se chargea de me
l'apprendre. Bientt chacun de nous, suffisamment restaur et rafrachi,
s'endormit d'un profond sommeil.




XXIV


Le lendemain, nous avions dj oubli nos douleurs passes. Je m'tonnai
tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la raison. Le
ruisseau qui coulait  mes pieds en murmurant se chargea de me rpondre.

On djeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse. Je me
sentais tout ragaillardi et dcid  aller loin. Pourquoi un homme
convaincu comme mon oncle ne russirait-il pas, avec un guide
industrieux comme Hans et un neveu dtermin comme moi? Voil les
belles ides qui se glissaient dans mon cerveau! On m'et propos de
remonter  la cime du Sneffels que j'aurais refus avec indignation.

Mais il n'tait heureusement question que de descendre.

Partons! m'criai-je, veillant par des accents enthousiastes les
vieux chos du globe.

La marche fut reprise le jeudi  huit heures du matin. Le couloir de
granit, se contournant en sinueux dtours, prsentait des coudes
inattendus et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe; mais, en somme, sa
direction principale tait toujours le sud-est. Mon oncle ne cessait de
consulter avec le plus grand soin sa boussole, pour se rendre compte du
chemin parcouru.

La galerie s'enfonait presque horizontalement, avec deux pouces de
pente par toise, tout au plus. Le ruisseau coulait sans prcipitation en
murmurant sous nos pieds. Je le comparais  quelque gnie familier qui
nous guidait  travers la terre, et de la main je caressais la tide
naade dont les chants accompagnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait
volontiers une tournure mythologique.

Quant  mon oncle, il pestait contre l'horizontalit de la route, lui,
l'homme des verticales. Son chemin s'allongeait indfiniment, et au
lieu de glisser le long du rayon terrestre, suivant son expression, il
s'en allait par l'hypotnuse. Mais nous n'avions pas le choix, et tant
que l'on gagnait vers le centre, si peu que ce ft, il ne fallait pas se
plaindre.

D'ailleurs, de temps en temps, les pentes s'abaissaient; la naade se
mettait  dgringoler en mugissant, et nous descendions plus
profondment avec elle.

En somme, ce jour-l et le lendemain, on fit beaucoup de chemin
horizontal, et relativement peu de chemin vertical.

Le vendredi soir, 10 juillet, d'aprs l'estime, nous devions tre 
trente lieues au sud-est de Reykjawik et  une profondeur de deux lieues
et demie.

Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon oncle ne put
s'empcher de battre des mains en calculant la roideur de ses pentes.

Voil qui nous mnera loin, s'cria-t-il, et facilement, car les
saillies du roc font un vritable escalier!

Les cordes furent disposes par Hans de manire  prvenir tout
accident. La descente commena. Je n'ose l'appeler prilleuse, car
j'tais dj familiaris avec ce genre d'exercice.

Ce puits tait une fente troite pratique dans le massif, du genre de
celles qu'on appelle faille. La contraction de la charpente terrestre,
 l'poque de son refroidissement, l'avait videmment produite. Si elle
servit autrefois de passage aux matires ruptives vomies par le
Sneffels, je ne m'expliquais pas comment celles-ci n'y laissrent aucune
trace. Nous descendions une sorte de vis tournante qu'on et crue faite
de la main des hommes.

De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arrter pour prendre un
repos ncessaire et rendre  nos jarrets leur lasticit. On s'asseyait
alors sur quelque saillie, les jambes pendantes, on causait en mangeant,
et l'on se dsaltrait au ruisseau.

[Illustration: Nous descendions une sorte de vis tournante. (Page 116.)]

Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'tait fait
cascade au dtriment de son volume; mais il suffisait et au del 
tancher notre soif; d'ailleurs, avec les dclivits moins accuses, il
ne pouvait manquer de reprendre son cours paisible. En ce moment, il me
rappelait mon digne oncle, ses impatiences et ses colres, tandis que,
par les pentes adoucies, c'tait le calme du chasseur islandais.

Le 6 et le 7 juillet, nous suivmes les spirales de cette faille
pntrant encore de deux lieues dans l'corce terrestre, ce qui faisait
prs de cinq lieues au-dessous du niveau de la mer. Mais, le 8 vers
midi, la faille prit, dans la direction du sud-est, une inclinaison
beaucoup plus douce, environ de quarante-cinq degrs.

Le chemin devint alors ais et d'une parfaite monotonie. Il tait
difficile qu'il en ft autrement. Le voyage ne pouvait tre vari par
les incidents du paysage.

Enfin, le mercredi 15, nous tions  sept lieues sous terre et 
cinquante lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un peu
fatigus, nos sants se maintenaient dans un tat rassurant, et la
pharmacie de voyage tait encore intacte.

Mon oncle notait heure par heure les indications de la boussole, du
chronomtre, du manomtre et du thermomtre, celle-l mmes qu'il a
publies dans le rcit scientifique de son voyage. Il pouvait donc se
rendre facilement compte de sa situation. Lorsqu'il m'apprit que nous
tions  une distance horizontale de cinquante lieues, je ne pus retenir
une exclamation.

Qu'as-tu donc? demanda-t-il.

--Rien, seulement je fais une rflexion.

--Laquelle, mon garon?

--C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous
l'Islande.

--Crois-tu?

--Il est facile de nous en assurer.

Je pris mes mesures au compas sur la carte.

Je ne me trompais pas, dis-je. Nous avons dpass le cap Portland, et
ces cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en pleine mer.

--Sous la pleine mer, rpliqua mon oncle en se frottant les mains.

--Ainsi, m'criai-je, l'Ocan s'tend au-dessus de notre tte!

--Bah! Axel, rien de plus naturel! N'y a-t-il pas  Newcastle des mines
de charbon qui s'avancent au loin sous les flots?

Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple, mais la
pense de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de me
proccuper. Et cependant, que les plaines et les montagnes de l'Islande
fussent suspendues sur notre tte, ou les flots de l'Atlantique, cela
diffrait peu, en somme, du moment que la charpente granitique tait
solide. Du reste, je m'habituai promptement  cette ide, car le
couloir, tantt droit, tantt sinueux, capricieux dans ses pentes comme
dans ses dtours, mais toujours courant au sud-est, et toujours
s'enfonant davantage, nous conduisit rapidement  de grandes
profondeurs.

Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous arrivmes 
une espce de grotte assez vaste; mon oncle remit  Hans ses trois
rixdales hebdomadaires, et il fut dcid que le lendemain serait un jour
de repos.




XXV


Je me rveillai donc, le dimanche matin, sans cette proccupation
habituelle d'un dpart immdiat. Et, quoique ce ft au plus profond des
abmes, cela ne laissait pas d'tre agrable. D'ailleurs, nous tions
faits  cette existence de troglodytes. Je ne pensais gure au soleil,
aux toiles,  la lune, aux arbres, aux maisons, aux villes,  toutes
ces superfluits terrestres dont l'tre sublunaire s'est fait une
ncessit. En notre qualit de fossiles, nous faisions fi de ces
inutiles merveilles.

La grotte formait une vaste salle. Sur son sol granitique coulait
doucement le ruisseau fidle. A une pareille distance de sa source, son
eau n'avait plus que la temprature ambiante et se laissait boire sans
difficult.

Aprs le djeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures 
mettre en ordre ses notes quotidiennes.

D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever exactement
notre situation; je veux pouvoir, au retour, tracer une carte de notre
voyage, une sorte de section verticale du globe, qui donnera le profil
de l'expdition.

--Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations auront-elles un
degr suffisant de prcision?

--Oui. J'ai not avec soin les angles et les pentes. Je suis sr de ne
point me tromper. Voyons d'abord o nous sommes. Prends la boussole et
observe la direction qu'elle indique.

Je regardai l'instrument, et, aprs un examen attentif, je rpondis:

Est-quart-sud-est.

--Bien! fit le professeur, notant l'observation et tablissant quelques
calculs rapides. J'en conclus que nous avons fait quatre-vingt-cinq
lieues depuis notre point de dpart.

--Ainsi nous voyageons sous l'Atlantique?

--Parfaitement.

--Et dans ce moment une tempte s'y dchane peut-tre, et des navires
sont secous sur notre tte par les flots et l'ouragan?

--Cela se peut.

--Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles de notre
prison?

--Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas  l'branler. Mais
revenons  nos calculs. Nous sommes dans le sud-est,  quatre-vingt-cinq
lieues de la base du Sneffels, et, d'aprs mes notes prcdentes,
j'estime  seize lieues la profondeur atteinte.

--Seize lieues! m'criai-je.

--Sans doute.

--Mais c'est l'extrme limite assigne par la science  l'paisseur de
l'corce terrestre.

--Je ne dis pas non.

--Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la temprature, une
chaleur de quinze cents degrs devrait exister.

--Devrait, mon garon.

--Et tout ce granit ne pourrait se maintenir  l'tat solide et serait
en pleine fusion.

--Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur habitude,
viennent dmentir les thories.

--Je suis forc d'en convenir, mais enfin cela m'tonne.

--Qu'indique le thermomtre?

--Vingt-sept degrs six diximes.

--Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degrs quatre
diximes que les savants n'aient raison. Donc l'accroissement
proportionnel de la temprature est une erreur. Donc Humphry Davy ne se
trompait pas. Donc je n'ai pas eu tort de l'couter. Qu'as tu 
rpondre?

--Rien.

A la vrit, j'aurais eu beaucoup de choses  dire. Je n'admettais la
thorie de Davy en aucune faon, je tenais toujours pour la chaleur
centrale, bien que je n'en ressentisse point les effets. J'aimais mieux
admettre, en vrit, que cette chemine d'un volcan teint, recouverte
par les laves d'un enduit rfractaire, ne permettait pas  la
temprature de se propager  travers ses parois.

Mais, sans m'arrter  chercher des arguments nouveaux, je me bornai 
prendre la situation telle qu'elle tait.

Mon oncle, repris-je, je tiens pour exacts tous vos calculs, mais
permettez-moi d'en tirer une consquence rigoureuse.

--Va, mon garon,  ton aise.

--Au point o nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le rayon
terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues  peu prs?

--Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers.

[Illustration: Descente verticale. (Page 123.)]

--Mettons seize cents lieues en chiffres ronds. Sur un voyage de seize
cents lieues, nous en avons fait seize?

--Comme tu dis.

--Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale?

--Parfaitement.

--En vingt jours environ?

--En vingt jours.

--Or, seize lieues font le centime du rayon terrestre. A continuer
ainsi, nous mettrons donc deux mille jours, ou prs de cinq ans et demi
 descendre.

Le professeur ne rpondit pas.

Sans compter que, si une verticale de seize lieues s'achte par une
horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues dans le
sud-est, et il y aura longtemps que nous serons sortis par un point de
la circonfrence avant d'en atteindre le centre!

--Au diable tes calculs! rpliqua mon oncle avec un mouvement de colre.
Au diable tes hypothses! Sur quoi reposent-elles? Qui te dit que ce
couloir ne va pas directement  notre but? D'ailleurs, j'ai pour moi un
prcdent. Ce que je fais l, un autre l'a fait, et o il a russi je
russirai  mon tour.

--Je l'espre; mais, enfin, il m'est bien permis...

--Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras draisonner de la
sorte.

Je vis bien que le terrible professeur menaait de reparatre sous la
peau de l'oncle, et je me tins pour averti.

Maintenant, reprit-il, consulte le manomtre. Qu'indique-t-il?

--Une pression considrable.

--Bien. Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant peu  peu
 la densit de cette atmosphre, nous n'en souffrons aucunement.

--Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles.

--Ce n'est rien, et tu feras disparatre ce malaise en mettant l'air
extrieur en communication rapide avec l'air contenu dans tes poumons.

--Parfaitement, rpondis-je, bien dcid  ne plus contrarier mon oncle.
Il y a mme un plaisir vritable  se sentir plong dans cette
atmosphre plus dense. Avez-vous remarqu avec quelle intensit le son
s'y propage?

--Sans doute. Un sourd finirait par y entendre  merveille.

--Mais cette densit augmentera sans aucun doute?

--Oui, suivant une loi assez peu dtermine. Il est vrai que l'intensit
de la pesanteur diminuera  mesure que nous descendrons. Tu sais que
c'est  la surface mme de la terre que son action se fait le plus
vivement sentir, et qu'au centre du globe les objets ne psent plus.

--Je le sais; mais, dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par acqurir
la densit de l'eau?

--Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphres.

--Et plus bas?

--Plus bas, cette densit s'accrotra encore.

--Comment descendrons-nous alors?

--Eh bien, nous mettrons des cailloux dans nos poches.

--Ma foi, mon oncle, vous avez rponse  tout.

Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypothses, car je me
serais encore heurt  quelque impossibilit qui et fait bondir le
professeur.

Il tait vident, cependant, que l'air, sous une pression qui pouvait
atteindre des milliers d'atmosphres, finirait par passer  l'tat
solide, et alors, en admettant que nos corps eussent rsist, il
faudrait s'arrter, en dpit de tous les raisonnements du monde.

Mais je ne fis pas valoir cet argument. Mon oncle m'aurait encore
ripost par son ternel Saknussemm, prcdent sans valeur; car, en
tenant pour avr le voyage du savant islandais, il y avait une chose
bien simple  rpondre:

Au seizime sicle, ni le baromtre ni le manomtre n'taient invents;
comment donc Saknussemm avait-il pu dterminer son arrive au centre du
globe? Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les
vnements.

Le reste de la journe se passa en calculs et en conversation. Je fus
toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai la parfaite
indiffrence de Hans, qui, sans tant chercher les effets et les causes,
s'en allait aveuglment o le menait la destine.




XXVI


Il faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et j'aurais eu
mauvaise grce  me plaindre. Si la moyenne des difficults ne
s'accroissait pas, nous ne pouvions manquer d'atteindre notre but. Et
quelle gloire alors! J'en tais arriv  faire de ces raisonnements  la
Lidenbrock. Srieusement. Cela tenait-il au milieu trange dans lequel
je vivais? Peut-tre.

Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes mme
d'une effrayante verticalit, nous engagrent profondment dans le
massif interne. Par certaines journes, on gagnait une lieue et demie 
deux lieues vers le centre, descentes prilleuses, pendant lesquelles
l'adresse de Hans et son merveilleux sang-froid nous furent trs-utiles.
Cet impassible Islandais se dvouait avec un incomprhensible
sans-faon, et, grce  lui, plus d'un mauvais pas fut franchi dont nous
ne serions pas sortis seuls.

Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour. Je crois mme
qu'il nous gagnait. Les objets extrieurs ont une action relle sur le
cerveau. Qui s'enferme entre quatre murs finit par perdre la facult
d'associer les ides et les mots. Que de prisonniers cellulaires devenus
imbciles, sinon fous, par le dfaut d'exercice des facults pensantes!

Pendant les deux semaines qui suivirent notre dernire conversation, il
ne se produisit aucun incident digne d'tre rapport. Je ne retrouvai
dans ma mmoire, et pour cause, qu'un seul vnement d'une extrme
gravit. Il m'et t difficile d'en oublier le moindre dtail.

Le 7 aot, nos descentes successives nous avaient amens  une
profondeur de trente lieues, c'est--dire qu'il y avait sur notre tte
trente lieues de rocs, d'ocans, de continents et de villes. Nous
devions tre alors  deux cents lieues de l'Islande.

Ce jour-l, le tunnel suivait un plan peu inclin.

Je marchais en avant. Mon oncle portait l'un des deux appareils de
Ruhmkorff, et moi l'autre. J'examinais les couches de granit.

Tout  coup, me retournant, je m'aperus que j'tais seul.

Bon, pensais-je, j'ai march trop vite, ou bien Hans et mon oncle se
sont arrts en route. Allons, il faut les rejoindre. Heureusement le
chemin ne monte pas sensiblement.

Je revins sur mes pas. Je marchai pendant un quart d'heure. Je regardai.
Personne. J'appelai. Point de rponse. Ma voix se perdit au milieu des
caverneux chos qu'elle veilla soudain.

Je commenai  me sentir inquiet. Un frisson me parcourut tout le corps.

Un peu de calme, dis-je  haute voix. Je suis sr de retrouver mes
compagnons. Il n'y a pas deux routes! Or j'tais en avant, retournons en
arrire.

Je remontai pendant une demi-heure. J'coutai si quelque appel ne
m'tait pas adress, et, dans cette atmosphre si dense, il pouvait
m'arriver de loin. Un silence extraordinaire rgnait dans l'immense
galerie.

Je m'arrtai. Je ne pouvais croire  mon isolement. Je voulais bien tre
gar, non perdu. gar, on se retrouve.

Voyons, rptai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la
suivent, je dois les rejoindre. Il suffira de remonter encore. A moins
que, ne me voyant pas, et oubliant que je les devanais, ils n'aient eu
la pense de revenir en arrire. Eh bien! mme dans ce cas, en me
htant, je les retrouverai. C'est vident!

Je rptai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas convaincu.
D'ailleurs, pour associer ces ides si simples et les runir sous forme
de raisonnement, je dus employer un temps fort long.

Un doute me prit alors. tais-je bien en avant? Certes. Hans me suivait,
prcdant mon oncle. Il s'tait mme arrt pendant quelques instants
pour rattacher ses bagages sur son paule. Ce dtail me revenait 
l'esprit. C'est  ce moment mme que j'avais d continuer ma route.

D'ailleurs, pensai-je, j'ai un moyen sr de ne pas m'garer, un fil
pour me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser, mon fidle
ruisseau. Je n'ai qu' remonter son cours, et je retrouverai forcment
les traces de mes compagnons.

[Illustration: Je songeai aux secours du ciel. (Page 127.)]

Ce raisonnement me ranima, et je rsolus de me remettre en marche sans
perdre un instant.

Combien je bnis alors la prvoyance de mon oncle, lorsqu'il empcha le
chasseur de boucher l'entaille faite  la paroi de granit! Ainsi cette
bienfaisante source, aprs nous avoir dsaltrs pendant la route,
allait me guider  travers les sinuosits de l'corce terrestre.

Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque bien.

Je me baissai donc pour plonger mon front dans l'eau du Hans-bach!

Que l'on juge de ma stupfaction!

Je foulais un granit sec et raboteux! Le ruisseau ne coulait plus  mes
pieds!




XXVII


Je ne puis peindre mon dsespoir. Nul mot de la langue humaine ne
rendrait mes sentiments. J'tais enterr vif, avec la perspective de
mourir dans les tortures de la faim et de la soif.

Machinalement je promenai mes mains brlantes sur le sol. Que ce roc me
sembla dessch!

Mais comment avais-je abandonn le cours du ruisseau? car, enfin, il
n'tait plus l! Je compris alors la raison de ce silence trange, quand
j'coutai pour la dernire fois si quelque appel de mes compagnons ne
parviendrait pas  mon oreille. Ainsi, au moment o mon premier pas
s'engagea dans la route imprudente, je ne remarquai point cette absence
du ruisseau. Il est vident qu' ce moment une bifurcation de la galerie
s'ouvrit devant moi, tandis que le Hans-bach, obissant aux caprices
d'un autre pente, s'en allait avec mes compagnons vers des profondeurs
inconnues!

Comment revenir? De traces, il n'y en avait pas. Mon pied ne laissait
aucune empreinte sur ce granit. Je me brisais la tte  chercher la
solution de cet insoluble problme. Ma situation se rsumait en un seul
mot: perdu!

Oui! perdu  une profondeur qui me semblait incommensurable! Ces trente
lieues d'corce terrestre pesaient sur mes paules d'un poids
pouvantable. Je me sentais cras.

J'essayai de ramener mes ides aux choses de la terre. C'est  peine si
je pus y parvenir. Hambourg, la maison de Knig-strasse, ma pauvre
Graben, tout ce monde sous lequel je m'garais passa rapidement devant
mon souvenir effar. Je revis dans une vive hallucination les incidents
du voyage, la traverse, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels! Je me
dis que si, dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une
esprance, ce serait signe de folie, et qu'il valait mieux dsesprer!

En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener  la surface du
globe et disjoindre ces votes normes qui s'arc-boutaient au-dessus de
ma tte? Qui pouvait me remettre sur la route du retour et me runir 
mes compagnons?

Oh! mon oncle! m'criai-je avec l'accent du dsespoir.

Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lvres, car je compris ce
que le malheureux homme devait souffrir en me cherchant  son tour.

Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable de
rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel. Les
souvenirs de mon enfance, ceux de ma mre que je n'avais connue qu'au
temps des baisers, revinrent  ma mmoire. Je recourus  la prire,
quelque peu de droits que j'eusse d'tre entendu du Dieu auquel je
m'adressais si tard, et je l'implorai avec ferveur.

Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus
concentrer sur ma situation toutes les forces de mon intelligence.

J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde tait pleine. Cependant
je ne pouvais rester seul plus longtemps. Mais fallait-il monter ou
descendre?

Monter videmment! monter toujours!

Je devais arriver ainsi au point o j'avais abandonn la source,  la
funeste bifurcation. L, une fois le ruisseau sous les pieds, je
pourrais toujours regagner le sommet du Sneffels.

Comment n'y avais-je pas song plus tt! Il y avait videmment l une
chance de salut. Le plus press tait donc de retrouver le cours du
Hans-bach.

Je me levai, et m'appuyant sur mon bton ferr, je remontai la galerie.
La pente en tait assez roide. Je marchais avec espoir et sans embarras,
comme un homme qui n'a pas le choix du chemin  suivre.

Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arrta mes pas. J'essayais de
reconnatre ma route  la forme du tunnel,  la saillie de certaines
roches,  la disposition des anfractuosits. Mais aucun signe
particulier ne frappait mon esprit, et je reconnus bientt que cette
galerie ne pouvait me ramener  la bifurcation. Elle tait sans issue.
Je me heurtai contre un mur impntrable, et je tombai sur le roc.

De quelle pouvante, de quel dsespoir je fus saisi alors, je ne saurais
le dire. Je demeurai ananti. Ma dernire esprance venait de se briser
contre cette muraille de granit.

Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosits se croisaient en tous sens,
je n'avais plus  tenter une fuite impossible. Il fallait mourir de la
plus effroyable des morts! Et, chose trange, il me vint  la pense
que, si mon corps fossilis se retrouvait un jour, sa rencontre  trente
lieues dans les entrailles de la terre soulverait de graves questions
scientifiques! Je voulus parler  voix haute, mais de rauques accents
passrent seuls entre mes lvres dessches. Je haletais.

Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer de mon
esprit. Ma lampe s'tait fausse en tombant. Je n'avais aucun moyen de
la rparer. Sa lumire plissait et allait me manquer!

Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de
l'appareil. Une procession d'ombres mouvantes se droula sur les parois
assombries. Je n'osais plus abaisser ma paupire, craignant de perdre le
moindre atome de cette clart fugitive! A chaque instant, il me semblait
qu'elle allait s'vanouir et que le noir m'envahissait.

Enfin une dernire lueur trembla dans la lampe. Je la suivis, je
l'aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance de mes
yeux, comme sur la dernire sensation de lumire qu'il leur ft donn
d'prouver, et je demeurai plong dans les tnbres immenses.

Quel cri terrible m'chappa! Sur terre, au milieu des plus profondes
nuits, la lumire n'abandonne jamais entirement ses droits! Elle est
diffuse, elle est subtile; mais, si peu qu'il en reste, la rtine de
l'oeil finit par la percevoir! Ici, rien. L'ombre absolue faisait de moi
un aveugle dans toute l'acception du mot.

Alors ma tte se perdit. Je me relevai les bras en avant, essayant les
ttonnements les plus douloureux. Je me pris  fuir, prcipitant mes pas
au hasard dans cet inextricable labyrinthe, descendant toujours, courant
 travers la crote terrestre, comme un habitant des failles
souterraines, appelant, criant, hurlant, bientt meurtri aux saillies
des rocs, tombant et me relevant ensanglant, cherchant  boire ce sang
qui m'inondait le visage, et attendant toujours que quelque muraille
imprvue vint offrir  ma tte un obstacle pour s'y briser!

O me conduisit cette course insense? Je l'ignorerai toujours. Aprs
plusieurs heures, sans doute  bout de forces, je tombai comme une masse
inerte le long de la paroi, et je perdis tout sentiment d'existence!




XXVIII


Quand je revins  la vie, mon visage tait mouill, mais mouill de
larmes. Combien dura cet tat d'insensibilit, je ne saurais le dire. Je
n'avais plus aucun moyen de me rendre compte du temps. Jamais solitude
ne fut semblable  la mienne, jamais abandon si complet!

Aprs ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang. Je m'en sentais inond!
Ah! combien je regrettai de n'tre pas mort et que ce ft encore 
faire! Je ne voulais plus penser. Je chassai toute ide et, vaincu par
la douleur, je me roulai prs de la paroi oppose.

[Illustration: Axel! Axel est-ce toi? (Page 131.)]

Dj je sentais l'vanouissement me reprendre, et, avec lui,
l'anantissement suprme, quand un bruit violent vint frapper mon
oreille. Il ressemblait au roulement prolong du tonnerre, et j'entendis
les ondes sonores se perdre peu  peu dans les lointaines profondeurs du
gouffre.

D'o provenait ce bruit? De quelque phnomne sans doute, qui
s'accomplissait au sein du massif terrestre! L'explosion d'un gaz, ou la
chute de quelque puissante assise du globe!

J'coutai encore. Je voulus savoir si ce bruit se renouvellerait. Un
quart d'heure se passa. Le silence rgnait dans la galerie. Je
n'entendais mme plus les battements de mon coeur.

Tout  coup mon oreille, applique par hasard sur la muraille, crut
surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines. Je
tressaillis.

C'est une hallucination! pensai-je.

Mais non. En coutant avec plus d'attention, j'entendis rellement un
murmure de voix. Mais de comprendre ce qui se disait, c'est ce que ma
faiblesse ne me permit pas. Cependant on parlait. J'en tais certain.

J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les miennes,
rapportes par un cho. Peut-tre avais-je cri  mon insu. Je fermai
fortement les lvres et j'appliquai de nouveau mon oreille  la paroi.

Oui, certes, on parle! on parle!

En me portant mme  quelques pieds plus loin le long de la muraille,
j'entendis distinctement. Je parvins  saisir des mots incertains,
bizarres, incomprhensibles. Ils m'arrivaient comme s'ils eussent t
prononcs  voix basse, murmurs, pour ainsi dire. Le mot forlorad
tait plusieurs fois rpt, avec un accent de douleur.

Que signifiait-il? Qui le prononait? Mon oncle ou Hans, videmment.
Mais si je les entendais, ils pouvaient donc m'entendre.

A moi! criai-je de toutes mes forces,  moi!

J'coutai, j'piai dans l'ombre une rponse, un cri, un soupir. Rien ne
se fit entendre. Quelques minutes se passrent. Tout un monde d'ides
avait clos dans mon esprit. Je pensai que ma voix affaiblie ne pouvait
arriver jusqu' mes compagnons.

Car ce sont eux, rptai-je. Quels autres hommes seraient enfouis 
trente lieues sous terre?

Je me remis  couter. En promenant mon oreille sur la paroi, je trouvai
un point mathmatique o les voix paraissaient atteindre leur maximum
d'intensit. Le mot forlorad revint encore  mon oreille; puis ce
roulement de tonnerre qui m'avait tir de ma torpeur.

Non, dis-je, non. Ce n'est point  travers le massif que ces voix se
font entendre. La paroi est faite de granit, et elle ne permettrait pas
 la plus forte dtonation de la traverser! Ce bruit arrive par la
galerie mme! Il faut qu'il y ait l un effet d'acoustique tout
particulier!

J'coutai de nouveau, et cette fois, oui! cette fois! j'entendis mon nom
distinctement jet  travers l'espace!

C'tait mon oncle qui le prononait! Il causait avec le guide, et le mot
forlorad tait un mot danois! Alors je compris tout. Pour me faire
entendre, il fallait prcisment parler le long de cette muraille qui
servirait  conduire ma voix comme le fil conduit l'lectricit.

Mais je n'avais pas de temps  perdre. Que mes compagnons se fussent
loigns de quelques pas, et le phnomne d'acoustique et t dtruit.
Je m'approchai donc de la muraille, et je prononai ces mots, aussi
distinctement que possible:

Mon oncle Lidenbrock!

J'attendis dans la plus vive anxit. Le son n'a pas une rapidit
extrme. La densit des couches d'air n'accrot mme pas sa vitesse;
elle n'augmente que son intensit. Quelques secondes, des sicles, se
passrent, et enfin ces paroles arrivrent  mon oreille:

Axel! Axel! est-ce toi?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Oui! oui! rpondis-je.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Mon enfant, o es-tu?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Perdu, dans la plus profonde obscurit?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Mais ta lampe?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

teinte.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Et le ruisseau?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Disparu.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Axel, mon pauvre Axel, reprends courage!

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Attendez un peu, je suis puis! Je n'ai plus la force de rpondre.
Mais parlez-moi!

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Courage, reprit mon oncle. Ne parle pas, coute-moi. Nous t'avons
cherch en remontant et en descendant la galerie. Impossible de te
trouver. Ah! je t'ai bien pleur, mon enfant! Enfin, te supposant
toujours sur le chemin du Hans-bach, nous sommes redescendus en tirant
des coups de fusil. Maintenant, si nos voix peuvent se runir, pur effet
d'acoustique! nos mains ne peuvent se toucher! Mais ne te dsespre pas,
Axel! C'est dj quelque chose de s'entendre!

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Pendant ce temps j'avais rflchi. Un certain espoir, vague encore, me
revenait au coeur. Tout d'abord, il y avait une chose qu'il m'importait
de connatre. J'approchai donc mes lvres de la muraille, et je dis:

Mon oncle?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Mon enfant? me fut-il rpondu aprs quelques instants.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Il faut d'abord savoir quelle distance nous spare.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Cela est facile.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Vous avez votre chronomtre?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Oui.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Eh bien, prenez-le. Prononcez mon nom en notant exactement la seconde
o vous parlerez. Je le rpterai ds qu'il me parviendra, et vous
observerez galement le moment prcis auquel vous arrivera ma rponse.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Bien, et la moiti du temps compris entre ma demande et ta rponse
indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu' toi.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

C'est cela, mon oncle.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Es-tu prt?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Oui.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

J'appliquai mon oreille sur la paroi, et ds que le mot Axel me
parvint, je rpondis immdiatement Axel, puis j'attendis.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Quarante secondes, dit alors mon oncle. Il s'est coul quarante
secondes entre les deux mots; le son met donc vingt secondes  monter.
Or,  mille vingt pieds par seconde, cela fait vingt mille quatre cents
pieds, ou une lieue et demie et un huitime.

[Illustration: Ma couchette se trouvait installe dans une grotte. (Page
137.)]

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Une lieue et demie! murmurai-je.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Eh! cela se franchit, Axel!

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Mais faut-il monter ou descendre?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Descendre, et voici pourquoi. Nous sommes arrivs  un vaste espace,
auquel aboutissent un grand nombre de galeries. Celle que tu as suivie
ne peut manquer de t'y conduire, car il semble que toutes ces fentes,
ces fractures du globe, rayonnent autour de l'immense caverne que nous
occupons. Relve-toi donc et reprends ta route. Marche, trane-toi, s'il
le faut, glisse sur les pentes rapides, et tu trouveras nos bras pour te
recevoir au bout du chemin. En route, mon enfant, en route!

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Ces paroles me ranimrent.

Adieu, mon oncle, m'criai-je; je pars. Nos voix ne pourront plus
communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitt cette place! Adieu
donc!

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Au revoir, Axel! au revoir!

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Tels furent les derniers mots que j'entendis.

Cette surprenante conversation faite au travers de la masse terrestre,
change  plus d'une lieue de distance, se termina sur ces paroles
d'espoir. Je fis une prire de reconnaissance  Dieu, car il m'avait
conduit parmi ces immensits sombres au seul point peut-tre o la voix
de mes compagnons pouvait me parvenir. Cet effet d'acoustique
trs-tonnant s'expliquait facilement par les seules lois physiques; il
provenait de la forme du couloir et de la conductibilit de la roche. Il
y a bien des exemples de cette propagation de sons non perceptibles aux
espaces intermdiaires. Je me souviens qu'en maint endroit ce phnomne
fut observ, entre autres, dans la galerie intrieure du dme de
Saint-Paul  Londres, et surtout au milieu de ces curieuses cavernes de
Sicile, ces latomies situes prs de Syracuse, dont la plus merveilleuse
en ce genre est connue sous le nom d'Oreille de Denys.

Ces souvenirs me revinrent  l'esprit, et je vis clairement que, puisque
la voix de mon oncle arrivait jusqu' moi, aucun obstacle n'existait
entre nous. En suivant le chemin du son, je devais logiquement arriver
comme lui, si les forces ne me trahissaient pas. Je me levai donc. Je me
tranai plutt que je ne marchai. La pente tait assez rapide. Je me
laissai glisser.

Bientt la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante
proportion, et menaait de ressembler  une chute. Je n'avais plus la
force de m'arrter.

Tout  coup le terrain manqua sous mes pieds. Je me sentis rouler en
rebondissant sur les asprits d'une galerie verticale, un vritable
puits. Ma tte porta sur un roc aigu, et je perdis connaissance.




XXIX


Lorsque je revins  moi, j'tais dans une demi-obscurit, tendu sur
d'paisses couvertures. Mon oncle veillait, piant sur mon visage un
reste d'existence. A mon premier soupir, il me prit la main;  mon
premier regard, il poussa un cri de joie.

Il vit! il vit! s'cria-t-il.

--Oui, rpondis-je d'une voix faible.

--Mon enfant, dit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te voil
sauv!

Je fus vivement touch de l'accent dont furent prononces ces paroles,
et plus encore des soins qui les accompagnrent. Mais il fallait de
telles preuves pour provoquer chez le professeur un pareil panchement.

En ce moment, Hans arriva. Il vit ma main dans celle de mon oncle; j'ose
affirmer que ses yeux exprimrent un vif contentement.

God dag, dit-il.

--Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je. Et maintenant, mon oncle,
apprenez-moi o nous sommes en ce moment.

--Demain, Axel, demain; aujourd'hui tu es encore trop faible; j'ai
entour ta tte de compresses qu'il ne faut pas dranger; dors donc, mon
garon, et demain tu sauras tout.

--Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il?

--Onze heures du soir, c'est aujourd'hui dimanche, 9 aot, et je ne te
permets plus de m'interroger avant le 10 du prsent mois.

En vrit, j'tais bien faible, et mes yeux se fermrent
involontairement. Il me fallait une nuit de repos; je me laissai donc
assoupir sur cette pense que mon isolement avait dur quatre longs
jours.

Le lendemain,  mon rveil, je regardai autour de moi. Ma couchette,
faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait installe dans
une grotte charmante, orne de magnifiques stalagmites, et dont le sol
tait recouvert d'un sable fin. Il y rgnait une demi-obscurit. Aucune
torche, aucune lampe n'tait allume, et cependant certaines clarts
inexplicables venaient du dehors en pntrant par une troite ouverture
de la grotte. J'entendais aussi un murmure vague et indfini, semblable
au gmissement des flots qui se brisent sur une grve, et parfois les
sifflements de la brise.

Je me demandai si j'tais bien veill, si je rvais encore, si mon
cerveau, fl dans ma chute, ne percevait pas des bruits purement
imaginaires. Cependant ni mes yeux ni mes oreilles ne pouvaient se
tromper  ce point.

C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente de
rochers! Voil bien le murmure des vagues! Voil le sifflement de la
brise! Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous revenus  la surface de
la terre? Mon oncle a-t-il donc renonc  son expdition, ou l'aurait-il
heureusement termine?

Je me posais ces insolubles questions, quand le professeur entra.

Bonjour, Axel! fit-il joyeusement. Je gagerais volontiers que tu te
portes bien!

--Mais oui, dis-je en me redressant sur les couvertures.

--Cela devait tre, car tu as tranquillement dormi. Hans et moi, nous
t'avons veill tour  tour, et nous avons vu ta gurison faire des
progrs sensibles.

--En effet, je me sens tout ragaillardi, et la preuve, c'est que je
ferai honneur au djeuner que vous voudrez bien me servir!

--Tu mangeras, mon garon! La fivre t'a quitt. Hans a frott tes
plaies avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le secret, et
elles se sont cicatrises  merveille. C'est un fier homme que notre
chasseur!

Tout en parlant, mon oncle apprtait quelques aliments que je dvorai,
malgr ses recommandations. Pendant ce temps je l'accablai de questions
auxquelles il s'empressa de rpondre.

J'appris alors que ma chute providentielle m'avait prcisment amen 
l'extrmit d'une galerie presque perpendiculaire; comme j'tais arriv
au milieu d'un torrent de pierres, dont la moins grosse et suffi 
m'craser, il fallait en conclure qu'une partie du massif avait gliss
avec moi. Cet effrayant vhicule me transporta ainsi jusque dans les
bras de mon oncle, o je tombai sanglant, inanim.

Vritablement, me dit-il, il est tonnant que tu ne te sois pas tu
mille fois. Mais, pour Dieu! ne nous sparons plus, car nous risquerions
de ne jamais nous revoir.

Ne nous sparons plus! Le voyage n'tait donc pas fini? J'ouvris de
grands yeux tonns, ce qui provoqua immdiatement cette question:

Qu'as-tu donc, Axel?

--Une demande  vous adresser. Vous dites que me voil sain et sauf?

--Sans doute.

--J'ai tous mes membres intacts?

--Certainement.

[Illustration: Une vaste nappe d'eau s'tendait devant mes yeux. (Page
128.)]

--Et ma tte?

--Ta tte, sauf quelques contusions, est parfaitement  sa place sur tes
paules.

--Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit drang.

--Drang?

--Oui. Nous ne sommes pas revenus  la surface du globe?

--Non, certes!

--Alors il faut que je sois fou, car j'aperois la lumire du jour,
j'entends le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se brise!

--Ah! n'est-ce que cela?

--M'expliquerez-vous?...

--Je ne t'expliquerai rien, car c'est inexplicable; mais tu verras et tu
comprendras que la science gologique n'a pas encore dit son dernier
mot.

--Sortons donc, m'criai-je en me levant brusquement.

--Non, Axel, non! le grand air pourrait te faire du mal.

--Le grand air?

--Oui, le vent est assez violent. Je ne veux pas que tu t'exposes ainsi.

--Mais je vous assure que je me porte  merveille.

--Un peu de patience, mon garon. Une rechute nous mettrait dans
l'embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la traverse peut
tre longue.

--La traverse?

--Oui, repose-toi encore aujourd'hui, et nous nous embarquerons demain.

--Nous embarquer?

Ce dernier mot me fit bondir.

Quoi! nous embarquer! Avions-nous donc un fleuve, un lac, une mer 
notre disposition? Un btiment tait-il mouill dans quelque port
intrieur?

Ma curiosit fut excite au plus haut point. Mon oncle essaya vainement
de me retenir. Quand il vit que mon impatience me ferait plus de mal que
la satisfaction de mes dsirs, il cda.

Je m'habillai rapidement. Par surcrot de prcaution, je m'enveloppai de
l'une des couvertures et je sortis de la grotte.




XXX


D'abord je ne vis rien. Mes yeux dshabitus de la lumire se fermrent
brusquement. Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai encore plus
stupfait qu'merveill.

La mer! m'criai-je.

--Oui, rpondit mon oncle, la mer Lidenbrock, et, j'aime  le croire,
aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir dcouverte et le
droit de la nommer de mon nom!

Une vaste nappe d'eau, le commencement d'un lac ou d'un ocan,
s'tendait au del des limites de la vue. Le rivage, largement chancr,
offrait aux dernires ondulations des vagues un sable fin, dor, parsem
de ces petits coquillages o vcurent les premiers tres de la cration.
Les flots s'y brisaient avec ce murmure sonore particulier aux milieux
clos et immenses. Une lgre cume s'envolait au souffle d'un vent
modr, et quelques embruns m'arrivaient au visage. Sur cette grve
lgrement incline,  cent toises environ de la lisire des vagues,
venaient mourir les contre-forts de rochers normes qui montaient en
s'vasant  une incommensurable hauteur. Quelques-uns, dchirant le
rivage de leur arte aigu, formaient des caps et des promontoires
rongs par la dent du ressac. Plus loin, l'oeil suivait leur masse
nettement profile sur les fonds brumeux de l'horizon.

C'tait un ocan vritable, avec le contour capricieux des rivages
terrestres, mais dsert et d'un aspect effroyablement sauvage.

Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c'est qu'une
lumire spciale en clairait les moindres dtails. Non pas la lumire
du soleil avec ses faisceaux clatants et l'irradiation splendide de ses
rayons, ni la lueur ple et vague de l'astre des nuits, qui n'est qu'une
rflexion sans chaleur. Non. Le pouvoir clairant de cette lumire, sa
diffusion tremblotante, sa blancheur claire et sche, le peu d'lvation
de sa temprature, son clat suprieur en ralit  celui de la lune,
accusaient videmment une origine lectrique. C'tait comme une aurore
borale, un phnomne cosmique continu, qui remplissait cette caverne
capable de contenir un ocan.

La vote suspendue au-dessus de ma tte, le ciel si l'on veut, semblait
fait de grands nuages, vapeurs mobiles et changeantes, qui, par l'effet
de la condensation, devaient,  de certains jours, se rsoudre en pluies
torrentielles. J'aurais cru que, sous une pression aussi forte de
l'atmosphre, l'vaporation de l'eau ne pouvait se produire, et
cependant, par une raison physique qui m'chappait, il y avait de larges
nues tendues dans l'air. Mais alors il faisait beau. Les nappes
lectriques produisaient d'tonnants jeux de lumire sur les nuages
trs-levs. Des ombres vives se dessinaient  leurs volutes
infrieures, et souvent, entre deux couches disjointes, un rayon se
glissait jusqu' nous avec une remarquable intensit. Mais, en somme, ce
n'tait pas le soleil, puisque la chaleur manquait  sa lumire. L'effet
en tait triste, souverainement mlancolique. Au lieu d'un firmament
brillant d'toiles, je sentais par-dessus ces nuages une vote de granit
qui m'crasait de tout son poids, et cet espace n'et pas suffi, tout
immense qu'il ft,  la promenade du moins ambitieux des satellites.

Je me souvins alors de cette thorie d'un capitaine anglais qui
assimilait la terre  une vaste sphre creuse,  l'intrieur de laquelle
l'air se maintenait lumineux par suite de sa pression, tandis que deux
astres, Pluton et Proserpine, y traaient leurs mystrieuses orbites.
Aurait-il dit vrai?

Nous tions rellement emprisonns dans une norme excavation. Sa
largeur, on ne pouvait la juger, puisque le rivage allait s'largissant
 perte de vue, ni sa longueur, car le regard tait bientt arrt par
une ligne d'horizon un peu indcise. Quant  sa hauteur, elle devait
dpasser plusieurs lieues. O cette vote s'appuyait sur ses
contre-forts de granit, l'oeil ne pouvait l'apercevoir; mais il y avait
un tel nuage suspendu dans l'atmosphre, dont l'lvation devait tre
estime  deux mille toises, altitude suprieure  celle des vapeurs
terrestres, et due sans doute  la densit considrable de l'air.

Le mot caverne ne rend videmment pas ma pense pour peindre cet
immense milieu. Mais les mots de la langue humaine ne peuvent suffire 
qui se hasarde dans les abmes du globe.

Je ne savais pas, d'ailleurs, par quel fait gologique expliquer
l'existence d'une pareille excavation. Le refroidissement du globe
avait-il donc pu la produire? Je connaissais bien, par les rcits des
voyageurs, certaines cavernes clbres, mais aucune ne prsentait de
telles dimensions.

Si la grotte de Guachara, en Colombie, visite par M. de Humboldt,
n'avait pas livr le secret de sa profondeur au savant qui la reconnut
sur un espace de deux mille cinq cents pieds, elle ne s'tendait
vraisemblablement pas beaucoup au-del. L'immense caverne du Mammouth,
dans le Kentucky, offrait bien des proportions gigantesques, puisque sa
vote s'levait  cinq cents pieds au-dessus d'un lac insondable, et que
des voyageurs la parcoururent pendant plus de dix lieues sans rencontrer
la fin. Mais qu'taient ces cavits auprs de celle que j'admirais
alors, avec son ciel de vapeurs, ses irradiations lectriques et une
vaste mer renferme dans ses flancs? Mon imagination se sentait
impuissante devant cette immensit.

Toutes ces merveilles, je les contemplais en silence. Les paroles me
manquaient pour rendre mes sensations. Je croyais assister, dans quelque
plante lointaine, Uranus ou Neptune,  des phnomnes dont ma nature
terrestrielle n'avait pas conscience. A des sensations nouvelles, il
fallait des mots nouveaux, et mon imagination ne me les fournissait pas.
Je regardais, je pensais, j'admirais avec une stupfaction mle d'une
certaine quantit d'effroi.

L'imprvu de ce spectacle avait rappel sur mon visage les couleurs de
la sant; j'tais en train de me traiter par l'tonnement et d'oprer ma
gurison au moyen de cette nouvelle thrapeutique; d'ailleurs, la
vivacit d'un air trs-dense me ranimait, en fournissant plus d'oxygne
 mes poumons.

On concevra sans peine qu'aprs un emprisonnement de quarante-sept jours
dans une troite galerie, c'tait une jouissance infinie que d'aspirer
cette brise charge d'humides manations salines. Aussi n'eus-je point 
me repentir d'avoir quitt ma grotte obscure. Mon oncle, dj fait  ces
merveilles, ne s'tonnait plus.

[Illustration: Ce n'est qu'une fort de champignons, dit-il. (Page
142.)]

Te sens-tu la force de te promener un peu? me demanda-t-il.

--Oui, certes, rpondis-je, et rien ne me sera plus agrable.

--Eh bien, prends mon bras, Axel, et suivons les sinuosits du rivage.

J'acceptai avec empressement, et nous commenmes  ctoyer cet ocan
nouveau. Sur la gauche, des rochers abrupts, grimps les uns sur les
autres, formaient un entassement titanesque d'un prodigieux effet. Sur
leurs flancs se droulaient d'innombrables cascades, qui s'en allaient
en nappes limpides et retentissantes. Quelques lgres vapeurs, sautant
d'un roc  l'autre, marquaient la place des sources chaudes, et des
ruisseaux coulaient doucement vers le bassin commun, en cherchant dans
les pentes l'occasion de murmurer plus agrablement.

Parmi ces ruisseaux je reconnus notre fidle compagnon de route, le
Hans-bach, qui venait se perdre tranquillement dans la mer, comme s'il
n'et jamais fait autre chose depuis le commencement du monde.

Il nous manquera dsormais, dis-je avec un soupir.

--Bah! rpondit le professeur, lui ou un autre, qu'importe!

Je trouvai la rponse un peu ingrate.

Mais en ce moment mon attention fut attire par un spectacle inattendu.
A cinq cents pas, au dtour d'un haut promontoire, une fort haute,
touffue, paisse, apparut  nos yeux. Elle tait faite d'arbres de
moyenne grandeur, taills en parasols rguliers,  contours nets et
gomtriques; les courants de l'atmosphre ne semblaient pas avoir prise
sur leur feuillage, et, au milieu des souffles, ils demeuraient
immobiles comme un massif de cdres ptrifis.

Je htais le pas. Je ne pouvais mettre un nom  ces essences
singulires. Ne faisaient-elles point partie de deux cent mille espces
vgtales connues jusqu'alors, et fallait-il leur accorder une place
spciale dans la flore des vgtations lacustres? Non. Quand nous
arrivmes sous leur ombrage, ma surprise ne fut plus que de
l'admiration.

En effet, je me trouvais en prsence de produits de la terre, mais
taills sur un patron gigantesque. Mon oncle les appela immdiatement de
leur nom.

Ce n'est qu'une fort de champignons, dit-il.

Et il ne se trompait pas. Que l'on juge du dveloppement acquis par ces
plantes chres aux milieux chauds et humides. Je savais que le
lycoperdon giganteum atteint, suivant Bulliard, huit  neuf pieds de
circonfrence; mais il s'agissait ici de champignons blancs, hauts de
trente  quarante pieds, avec une calotte d'un diamtre gal. Ils
taient l par milliers. La lumire ne parvenait pas  percer leur pais
ombrage, et une obscurit complte rgnait sous ces dmes juxtaposs
comme les toits ronds d'une cit africaine.

Cependant je voulus pntrer plus avant. Un froid mortel descendait de
ces votes charnues. Pendant une demi-heure, nous errmes dans ces
humides tnbres, et ce fut avec un vritable sentiment de bien-tre que
je retrouvai les bords de la mer.

Mais la vgtation de cette contre souterraine ne s'en tenait pas  ces
champignons. Plus loin s'levaient par groupes un grand nombre d'autres
arbres au feuillage dcolor. Ils taient faciles  reconnatre;
c'taient les humbles arbustes de la terre, avec des dimensions
phnomnales, des lycopodes hauts de cent pieds, des sigillaires
gantes, des fougres arborescentes, grandes comme les sapins des hautes
latitudes, des lepidodendrons  tiges cylindriques bifurques, termines
par de longues feuilles et hrisses de poils rudes comme de
monstrueuses plantes grasses.

tonnant, magnifique, splendide! s'cria mon oncle. Voil toute la
flore de la seconde poque du monde, de l'poque de transition. Voil
ces humbles plantes de nos jardins qui se faisaient arbres aux premiers
sicles du globe! regarde, Axel, admire! Jamais botaniste ne s'est
trouv  pareille fte!

--Vous avez raison, mon oncle. La Providence semble avoir voulu
conserver dans cette serre immense ces plantes antdiluviennes que la
sagacit des savants a reconstruites avec tant de bonheur.

--Tu dis bien, mon garon, c'est une serre; mais tu dirais mieux encore
en ajoutant que c'est peut-tre une mnagerie.

--Une mnagerie!

--Oui, sans doute. Vois cette poussire que nous foulons aux pieds, ces
ossements pars sur le sol.

--Des ossements! m'criai-je. Oui, des ossements d'animaux
antdiluviens!

Je m'tais prcipit sur ces dbris sculaires faits d'une substance
minrale indestructible[10]. Je mettais sans hsiter un nom  ces os
gigantesques qui ressemblaient  des troncs d'arbres desschs.

[Note 10: Phosphate de chaux.]

Voil la mchoire infrieure du mastodonte, disais-je; voil les
molaires du dinotherium; voil un fmur qui ne peut avoir appartenu
qu'au plus grand de ces animaux, au megatherium. Oui, c'est bien une
mnagerie, car ces ossements n'ont certainement pas t transports
jusqu'ici par un cataclysme. Les animaux auxquels ils appartiennent ont
vcu sur les rivages de cette mer souterraine,  l'ombre de ces plantes
arborescentes. Tenez, j'aperois des squelettes entiers. Et cependant...

--Cependant? dit mon oncle.

--Je ne comprends pas la prsence de pareils quadrupdes dans cette
caverne de granit.

--Pourquoi?

--Parce que la vie animale n'a exist sur la terre qu'aux priodes
secondaires, lorsque le terrain sdimentaire a t form par les
alluvions, et a remplac les roches incandescentes de l'poque
primitive.

--Eh bien! Axel, il y a une rponse bien simple  faire  ton objection,
c'est que ce terrain-ci est un terrain sdimentaire.

--Comment!  une pareille profondeur au-dessous de la surface de la
terre!

--Sans doute, et ce fait peut s'expliquer gologiquement. A une certaine
poque, la terre n'tait forme que d'une corce lastique, soumise 
des mouvements alternatifs de haut et de bas, en vertu des lois de
l'attraction. Il est probable que des affaissements du sol se sont
produits, et qu'une partie des terrains sdimentaires a t entrane au
fond des gouffres subitement ouverts.

--Cela doit tre. Mais, si des animaux antdiluviens ont vcu dans ces
rgions souterraines, qui nous dit que l'un de ces monstres n'erre pas
encore au milieu de ces forts sombres ou derrire ces rocs escarps?

A cette ide j'interrogeai, non sans effroi, les divers points de
l'horizon; mais aucun tre vivant n'apparaissait sur ces rivages
dserts.

J'tais un peu fatigu. J'allais m'asseoir alors  l'extrmit d'un
promontoire au pied duquel les lots venaient se briser avec fracas. De
l mon regard embrassait toute cette baie forme par une chancrure de
la cte. Au fond, un petit port s'y trouvait mnag entre les roches
pyramidales. Ses eaux calmes dormaient  l'abri du vent. Un brick et
deux ou trois golettes auraient pu y mouiller  l'aise. Je m'attendais
presque  voir quelque navire sortant toutes voiles dehors et prenant le
large sous la brise du sud.

Mais cette illusion se dissipa rapidement. Nous tions bien les seules
cratures vivantes de ce monde souterrain. Par certaines accalmies du
vent, un silence plus profond que les silences du dsert descendait sur
les rocs arides et pesait  la surface de l'ocan. Je cherchais alors 
percer les brumes lointaines,  dchirer ce rideau jet sur le fond
mystrieux de l'horizon. Quelles demandes se pressaient sur mes lvres?
O finissait cette mer? O conduisait-elle? Pourrions-nous jamais en
reconnatre les rivages opposs?

Mon oncle n'en doutait pas, pour son compte. Moi je le dsirais et je le
craignais  la fois.

Aprs une heure passe dans la contemplation de ce merveilleux
spectacle, nous reprmes le chemin de la grve pour regagner la grotte,
et ce fut sous l'empire des plus tranges penses que je m'endormis d'un
profond sommeil.

[Illustration: DES ALGUES IMMENSES ONDULAIENT A LA SURFACE DES FLOTS.
(Page 151).]

[Illustration: J'allai me plonger dans les eaux de cette mditerrane
(Page 145.)]

XX


XI


Le lendemain je me rveillai compltement guri. Je pensai qu'un bain me
serait trs-salutaire, et j'allai me plonger pendant quelques minutes
dans les eaux de cette Mditerrane. Ce nom,  coup sr, elle le
mritait entre tous.

Je revins djeuner avec un bel apptit. Hans s'entendait  cuisiner
notre petit menu; il avait de l'eau et du feu  sa disposition, de sorte
qu'il put varier un peu notre ordinaire.

Au dessert, il nous servit quelques tasses de caf, et jamais ce
dlicieux breuvage ne me parut plus agrable  dguster.

Maintenant, dit mon oncle, voici l'heure de la mare, et il ne faut pas
manquer l'occasion d'tudier ce phnomne.

--Comment, la mare! m'criai-je.

--Sans doute.

--L'influence de la lune et du soleil se fait sentir jusqu'ici?

--Pourquoi pas? Les corps ne sont-ils pas soumis dans leur ensemble 
l'attraction universelle? Cette masse d'eau ne peut donc chapper 
cette loi gnrale. Aussi, malgr la pression atmosphrique qui s'exerce
 sa surface, tu vas la voir se soulever comme l'Atlantique lui-mme.

En ce moment nous foulions le sable du rivage, et les vagues gagnaient
peu  peu la grve.

Voil bien le flot qui commence, m'criai-je.

--Oui, Axel, et d'aprs ces relais d'cume, tu peux voir que la mer
s'lve d'une dizaine de pieds environ.

--C'est merveilleux!

--Non, c'est naturel.

--Vous avez beau dire, mon oncle, tout cela me parat extraordinaire, et
c'est  peine si j'en crois mes yeux. Qui et jamais imagin dans cette
corce terrestre un ocan vritable, avec ses flux et ses reflux, avec
ses brises, avec ses temptes!

--Pourquoi pas? Y a-t-il une raison physique qui s'y oppose?

--Je n'en vois pas, du moment qu'il faut abandonner le systme de la
chaleur centrale.

--Donc, jusqu'ici la thorie de Davy se trouve justifie?

--videmment, et ds lors rien ne contredit l'existence de mers ou de
contres  l'intrieur du globe.

--Sans doute, mais inhabites.

--Bon! pourquoi ces eaux ne donneraient-elles pas asile  quelques
poissons d'une espce inconnue?

--En tout cas, nous n'en avons pas aperu un seul jusqu'ici.

--Eh bien, nous pouvons fabriquer des lignes et voir si l'hameon aura
autant de succs ici-bas que dans les ocans sublunaires.

--Nous essayerons, Axel, car il faut pntrer tous les secrets de ces
rgions nouvelles.

--Mais o sommes-nous? mon oncle, car je ne vous ai point encore pos
cette question  laquelle vos instruments ont d vous rpondre.

--Horizontalement,  trois cent cinquante lieues de l'Islande.

--Tout autant?

--Je suis sr de ne pas me tromper de cinq cents toises.

--Et la boussole indique toujours le sud-est?

--Oui, avec une dclinaison occidentale de dix-neuf degrs et
quarante-deux minutes, comme sur terre, absolument. Pour son
inclinaison, il se passe un fait curieux que j'ai observ avec le plus
grand soin.

--Et lequel?

--C'est que l'aiguille, au lieu de s'incliner vers le ple, comme elle
le fait dans l'hmisphre boral, se relve au contraire.

--Il faut donc en conclure que le point d'attraction magntique se
trouve compris entre la surface du globe et l'endroit o nous sommes
parvenus?

--Prcisment, et il est probable que, si nous arrivions vers les
rgions polaires, vers ce soixante-dixime degr o James Ross a
dcouvert le ple magntique, nous verrions l'aiguille se dresser
verticalement. Donc, ce mystrieux centre d'attraction ne se trouve pas
situ  une grande profondeur.

--En effet, et voil un fait que la science n'a pas souponn.

--La science, mon garon, est faite d'erreurs, mais d'erreurs qu'il est
bon de commettre, car elles mnent peu  peu  la vrit.

--Et  quelle profondeur sommes-nous?

--A une profondeur de trente-cinq lieues.

--Ainsi, dis-je en considrant la carte, la partie montagneuse de
l'cosse est au-dessus de nous, et, l, les monts Grampians lvent 
une prodigieuse hauteur leur cime couverte de neige.

--Oui, rpondit le professeur en riant. C'est un peu lourd  porter,
mais la vote est solide; le grand architecte de l'univers l'a
construite en bons matriaux, et jamais l'homme n'et pu lui donner une
pareille porte! Que sont les arches des ponts et les arceaux des
cathdrales auprs de cette nef d'un rayon de trois lieues, sous
laquelle un ocan et ses temptes peuvent se dvelopper  leur aise!

--Oh! je ne crains pas que le ciel me tombe sur la tte. Maintenant, mon
oncle, quels sont vos projets? Ne comptez-vous pas retourner  la
surface du globe?

--Retourner! Par exemple! Continuer notre voyage, au contraire, puisque
tout a si bien march jusqu'ici.

--Cependant je ne vois pas comment nous pntrerons sous cette plaine
liquide.

--Oh! je ne prtends point m'y prcipiter la tte la premire. Mais si
les ocans ne sont,  proprement parler, que des lacs, puisqu'ils sont
entours de terre,  plus forte raison cette mer intrieure se
trouve-t-elle circonscrite par le massif granitique.

--Cela n'est pas douteux.

--Eh bien! sur les rivages opposs, je suis certain de trouver de
nouvelles issues.

--Quelle longueur supposez-vous donc  cet ocan?

--Trente ou quarante lieues.

--Ah! fis-je, tout en imaginant que cette estime pouvait bien tre
inexacte.

--Ainsi, nous n'avons pas de temps  perdre, et ds demain nous
prendrons la mer.

Involontairement je cherchai des yeux le navire qui devait nous
transporter.

Ah! dis-je, nous nous embarquerons. Bien! Et sur quel btiment
prendrons-nous passage?

--Ce ne sera pas sur un btiment, mon garon, mais sur un bon et solide
radeau.

--Un radeau! m'criai-je. Un radeau est aussi impossible  construire
qu'un navire, et je ne vois pas...

--Tu ne vois pas, Axel, mais si tu coutais, tu pourrais entendre!

--Entendre?

--Oui, certains coups de marteau qui l'apprendraient que Hans est dj 
l'oeuvre.

--Il construit un radeau?

--Oui.

--Comment! il a dj fait tomber des arbres sous sa hache?

--Oh! les arbres taient tout abattus. Viens, et tu le verras 
l'ouvrage.

Aprs un quart d'heure de marche, de l'autre ct du promontoire qui
formait le petit port naturel, j'aperus Hans au travail. Quelques pas
encore, et je fus prs de lui. A ma grande surprise, un radeau  demi
termin s'tendait sur le sable; il tait fait de poutres d'un bois
particulier, et un grand nombre de madriers, de courbes, de couples de
toute espce, jonchaient littralement le sol. Il y avait l de quoi
construire une marine entire.

Mon oncle, m'criai-je, quel est ce bois?

--C'est du pin, du sapin, du bouleau, toutes les espces des conifres
du Nord, minralises sous l'action des eaux de la mer.

--Est-il possible?

--C'est ce qu'on appelle du surtarbrandur ou bois fossile.

--Mais alors, comme les lignites, il doit avoir la duret de la pierre,
et il ne pourra flotter?

--Quelquefois cela arrive; il y a de ces bois qui sont devenus de
vritables anthracites; mais d'autres, tels que ceux-ci, n'ont encore
subi qu'un commencement de transformation fossile. Regarde plutt,
ajouta mon oncle en jetant  la mer une de ces prcieuses paves.

Le morceau de bois, aprs avoir disparu, revint  la surface des flots
et oscilla au gr de leurs ondulations.

Es-tu convaincu? dit mon oncle.

--Convaincu surtout que cela n'est pas croyable!

Le lendemain soir, grce  l'habilet du guide, le radeau tait termin;
il avait dix pieds de long sur cinq de large; les poutres de
surtarbrandur, relies entre elles par de fortes cordes, offraient une
surface solide, et, une fois lance, cette embarcation improvise flotta
tranquillement sur les eaux de la mer Lidenbrock.




XXXII


Le 13 aot, on se rveilla de bon matin. Il s'agissait d'inaugurer un
nouveau genre de locomotion rapide et peu fatigant.

Un mt fait de deux btons jumels, une vergue forme d'un troisime,
une voile emprunte  nos couvertures, composaient le grement du
radeau. Les cordes ne manquaient pas. Le tout tait solide.

A six heures, le professeur donna le signal d'embarquer. Les vivres, les
bagages, les instruments, les armes et une notable quantit d'eau douce
recueillie dans les rochers, se trouvaient en place.

Hans avait install un gouvernail qui lui permettait de diriger son
appareil flottant. Il se mit  la barre. Je dtachai l'amarre qui nous
retenait au rivage. La voile fut oriente, et nous dbordmes
rapidement.

Au moment de quitter le petit port, mon oncle, qui tenait  sa
nomenclature gographique, voulut lui donner un nom, le mien, entre
autres.

Ma foi, dis-je, j'en ai un autre  vous proposer.

--Lequel?

--Le nom de Graben. Port-Graben, cela fera trs-bien sur la carte.

--Va pour Port-Graben.

Et voil comment le souvenir de ma chre Virlandaise se rattacha  notre
aventureuse expdition.

La brise soufflait du nord-est. Nous filions vent arrire avec une
extrme rapidit. Les couches trs-denses de l'atmosphre avaient une
pousse considrable et agissaient sur la voile comme un puissant
ventilateur.

Au bout d'une heure, mon oncle avait pu estimer assez exactement notre
vitesse.

Si nous continuons  marcher ainsi, dit-il, nous ferons au moins trente
lieues par vingt-quatre heures, et nous ne tarderons pas  reconnatre
les rivages opposs.

Je ne rpondis pas, et j'allai prendre place  l'avant du radeau. Dj
la cte septentrionale s'abaissait  l'horizon. Les deux bras du rivage
s'ouvraient largement comme pour faciliter notre dpart. Devant mes yeux
s'tendait une mer immense. De grands nuages promenaient rapidement  sa
surface leur ombre gristre, qui semblait peser sur cette eau morne. Les
rayons argents de la lumire lectrique, rflchis  et l par quelque
gouttelette, faisaient clore des points lumineux dans les remous de
l'embarcation. Bientt toute terre fut perdue de vue, tout point de
repre disparut, et, sans le sillage cumeux du radeau, j'aurais pu
croire qu'il demeurait dans une parfaite immobilit.

Vers midi, des algues immenses vinrent onduler  la surface des flots.
Je connaissais la puissance vgtative de ces plantes, qui rampent  une
profondeur de plus de douze mille pieds au fond des mers, se
reproduisent sous des pressions de quatre cents atmosphres et forment
souvent des bancs assez considrables pour entraver la marche des
navires; mais jamais, je crois, algues ne furent plus gigantesques que
celles de la mer Lidenbrock.

Notre radeau longea des fucus longs de trois et quatre mille pieds,
immenses serpents qui se dveloppaient hors de la porte de la vue; je
m'amusais  suivre du regard leurs rubans infinis, croyant toujours en
atteindre l'extrmit, et pendant des heures entires ma patience tait
trompe, sinon mon tonnement.

Quelle force naturelle pouvait produire de telles plantes, et quel
devait tre l'aspect de la terre aux premiers sicles de sa formation,
quand, sous l'action de la chaleur et de l'humidit, le rgne vgtal se
dveloppait seul  sa surface!

Le soir arriva, et, ainsi que je l'avais remarqu la veille, l'tat
lumineux de l'air ne subit aucune diminution. C'tait un phnomne
constant sur la dure duquel on pouvait compter.

Aprs le souper, je m'tendis au pied du mt, et je ne tardai pas 
m'endormir au milieu d'indolentes rveries.

Hans, immobile au gouvernail, laissait courir le radeau, qui,
d'ailleurs, pouss vent arrire, ne demandait mme pas  tre dirig.

Depuis notre dpart de Port-Graben, le professeur Lidenbrock m'avait
charg de tenir le journal du bord, de noter les moindres
observations, de consigner les phnomnes intressants, la direction du
vent, la vitesse acquise, le chemin parcouru, en un mot, tous les
incidents de cette trange navigation.

Je me bornerai donc  reproduire ici ces notes quotidiennes, crites
pour ainsi dire sous la dicte des vnements, afin de donner un rcit
plus exact de notre traverse.


_Vendredi 14 aot._--Brise gale du N.-O. Le radeau marche avec rapidit
et en ligne droite. La cte reste  trente lieues sous le vent. Rien 
l'horizon. L'intensit de la lumire ne varie pas. Beau temps,
c'est--dire que les nuages sont fort levs, peu pais et baigns dans
une atmosphre blanche, comme serait de l'argent en fusion.

Thermomtre: +32 centig.

A midi, Hans prpare un hameon  l'extrmit d'une corde. Il l'amorce
avec un petit morceau de viande et le jette  la mer. Pendant deux
heures il ne prend rien. Ces eaux sont donc inhabites? Non. Une
secousse se produit. Hans tire sa ligne et ramne un poisson qui se
dbat vigoureusement.

Un poisson! s'cria mon oncle.

--C'est un esturgeon! m'criai-je  mon tour, un esturgeon de petite
taille!

Le professeur regarde attentivement l'animal et ne partage pas mon
opinion. Ce poisson a la tte plate, arrondie et la partie antrieure du
corps couverte de plaques osseuses; sa bouche est prive de dents; des
nageoires pectorales assez dveloppes sont ajustes  son corps
dpourvu de queue. Cet animal appartient bien  un ordre o les
naturalistes ont class l'esturgeon, mais il en diffre par des cts
assez essentiels.

Mon oncle ne s'y trompe pas, car, aprs un assez court examen, il dit:

Ce poisson appartient  une famille teinte depuis des sicles et dont
on retrouve seulement les traces fossiles dans le terrain dvonien.

--Comment! dis-je, nous aurions pu prendre vivant un de ces habitants
des mers primitives?

--Oui, rpond le professeur en continuant ses observations, et tu vois
que ces poissons fossiles n'ont aucune identit avec les espces
actuelles. Or, tenir un de ces tres vivant c'est un vritable bonheur
de naturaliste.

--Mais  quelle famille appartient-il?

--A l'ordre des Ganodes, famille des Cphalaspides, genre...

--Eh bien?

--Genre des Pterychtis, j'en jurerais! Mais celui-ci offre une
particularit qui, dit-on, se rencontre chez les poissons des eaux
souterraines.

--Laquelle?

--Il est aveugle!

[Illustration: Le rve d'Axel. (Page 154.)]

--Aveugle!

--Non-seulement aveugle, mais l'organe de la vue lui manque absolument.

Je regarde. Rien n'est plus vrai. Mais ce peut tre un cas particulier.
La ligne est donc amorce de nouveau et rejete  la mer. Cet ocan, 
coup sr, est fort poissonneux, car, en deux heures, nous prenons une
grande quantit de Pterychtis, ainsi que des poissons appartenant  une
famille galement teinte, les Dipterides, mais dont mon oncle ne peut
reconnatre le genre. Tous sont dpourvus de l'organe de la vue. Cette
pche inespre renouvelle avantageusement nos provisions.

Ainsi donc, cela parat constant, cette mer ne renferme que des espces
fossiles, dans lesquelles les poissons comme les reptiles sont d'autant
plus parfaits que leur cration est plus ancienne.

Peut-tre rencontrerons-nous quelques-uns de ces sauriens que la science
a su refaire avec un bout d'ossement ou de cartilage?

Je prends la lunette et j'examine la mer. Elle est dserte. Sans doute
nous sommes encore trop rapprochs des ctes.

Je regarde dans les airs. Pourquoi quelques-uns de ces oiseaux
reconstruits par l'immortel Cuvier ne battraient-ils pas de leurs ailes
ces lourdes couches atmosphriques? Les poissons leur fourniraient une
suffisante nourriture. J'observe l'espace, mais les airs sont inhabits
comme les rivages.

Cependant mon imagination m'emporte dans les merveilleuses hypothses de
la palontologie. Je rve tout veill. Je crois voir  la surface des
eaux ces normes Chersites, ces tortues antdiluviennes, semblables 
des lots flottants. Sur les grves assombries passent les grands
mammifres des premiers jours, le Leptotherium, trouv dans les cavernes
du Brsil, le Mericotherium, venu des rgions glaces de la Sibrie.
Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se cache
derrire les rocs, prt  disputer sa proie  l'Anoplotherium, animal
trange, qui tient du rhinocros, du cheval, de l'hippopotame et du
chameau, comme si le Crateur, trop press aux premires heures du
monde, et runi plusieurs animaux en un seul. Le Mastodonte gant fait
tournoyer sa trompe et broie sous ses dfenses les rochers du rivage,
tandis que le Megatherium, arc-bout sur ses normes pattes, fouille la
terre en veillant par ses rugissements l'cho des granits sonores. Plus
haut, le Protopithque, le premier singe apparu  la surface du globe,
gravit les cimes ardues. Plus haut encore, le Ptrodactyle,  la main
aile, glisse comme une large chauve-souris sur l'air comprim. Enfin,
dans les dernires couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le
casoar, plus grands que l'autruche, dploient leurs vastes ailes et vont
donner de la tte contre la paroi de la vote granitique.

Tout ce monde fossile renat dans mon imagination. Je me reporte aux
poques bibliques de la cration, bien avant la naissance de l'homme,
lorsque la terre incomplte ne pouvait lui suffire encore. Mon rve
alors devance l'apparition des tres anims. Les mammifres
disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles de l'poque
secondaire, et enfin les poissons, les crustacs, les mollusques, les
articuls. Les zoophytes de la priode de transition retournent au nant
 leur tour. Toute la vie se rsume en moi, et mon coeur est seul 
battre dans ce monde dpeupl. Il n'y a plus de saisons; il n'y a plus
de climats; la chaleur propre du globe s'accrot sans cesse et
neutralise celle de l'astre radieux. La vgtation s'exagre. Je passe
comme une ombre au milieu des fougres arborescentes, foulant de mon pas
incertain les marnes irises et les grs bigarrs du sol; je m'appuie au
tronc des conifres immenses; je me couche  l'ombre des Sphenophylles,
des Asterophylles et des Lycopodes hauts de cent pieds.

Les sicles s'coulent comme des jours! Je remonte la srie des
transformations terrestres. Les plantes disparaissaient; les roches
granitiques perdent leur duret; l'tat liquide va remplacer l'tat
solide sous l'action d'une chaleur plus intense; les eaux courent  la
surface du globe; elles bouillonnent, elles se volatilisent; les vapeurs
enveloppent la terre, qui peu  peu ne forme plus qu'une masse gazeuse,
porte au rouge blanc, grosse comme le soleil et brillant comme lui!

Au centre de cette nbuleuse, quatorze cent mille fois plus considrable
que ce globe qu'elle va former un jour, je suis entran dans les
espaces plantaires! Mon corps se subtilise, se sublime  son tour et se
mlange comme un atome impondrable  ces immenses vapeurs qui tracent
dans l'infini leur orbite enflamme!

Quel rve! O m'emporte-t-il? Ma main fivreuse en jette sur le papier
les tranges dtails! J'ai tout oubli, et le professeur, et le guide,
et le radeau! Une hallucination s'est empare de mon esprit...

Qu'as-tu? dit mon oncle.

Mes yeux tout ouverts se fixent sur lui sans le voir.

Prends garde, Axel, tu vas tomber  la mer!

En mme temps, je me sens saisir vigoureusement par la main de Hans.
Sans lui, sous l'empire de mon rve, je me prcipitais dans les flots.

Est-ce qu'il devient fou? s'crie le professeur.

--Qu'y a-t-il? dis-je enfin, revenant  moi.

--Es-tu malade?

--Non, j'ai eu un moment d'hallucination, mais il est pass. Tout va
bien d'ailleurs?

--Oui! bonne brise, belle mer! nous filons rapidement, et si mon estime
ne m'a pas tromp, nous ne pouvons tarder  atterrir.

A ces paroles, je me lve, je consulte l'horizon; mais la ligne d'eau se
confond toujours avec la ligne des nuages.




XXXIII


_Samedi 15 aot._--La mer conserve sa monotone uniformit. Nulle terre
n'est en vue. L'horizon parat excessivement recul.

J'ai la tte encore alourdie par la violence de mon rve.

Mon oncle n'a pas rv, lui, mais il est de mauvaise humeur. Il parcourt
tous les points de l'espace avec sa lunette et se croise les bras d'un
air dpit.

Je remarque que le professeur Lidenbrock tend  redevenir l'homme
impatient du pass, et je consigne le fait sur mon journal. Il a fallu
mes dangers et mes souffrances pour tirer de lui quelque tincelle
d'humanit; mais, depuis ma gurison, la nature a repris le dessus. Et
cependant, pourquoi s'emporter? Le voyage ne s'accomplit-il pas dans les
circonstances les plus favorables? Est-ce que le radeau ne file pas avec
une merveilleuse rapidit?

Vous semblez inquiet, mon oncle? dis-je, en le voyant souvent porter la
lunette  ses yeux.

--Inquiet? Non.

--Impatient, alors?

--On le serait  moins!

--Cependant nous marchons avec une vitesse...

--Que m'importe? Ce n'est pas la vitesse qui est trop petite, c'est la
mer qui est trop grande!

Je me souviens alors que le professeur, avant notre dpart, estimait 
une trentaine de lieues la longueur de cet ocan souterrain. Or, nous
avons dj parcouru un chemin trois fois plus long, et les rivages du
sud n'apparaissent pas encore.

Nous ne descendons pas! reprend le professeur. Tout cela est du temps
perdu, et, en somme, je ne suis pas venu si loin pour faire une partie
de bateau sur un tang!

Il appelle cette traverse une partie de bateau, et cette mer un tang!

Mais, dis-je, puisque nous avons suivi la route indique par
Saknussemm...

--C'est la question. Avons-nous suivi cette route? Saknussemm a-t-il
rencontr cette tendue d'eau? L'a-t-il traverse? Ce ruisseau que nous
avons pris pour guide ne nous a-t-il pas compltement gars?

[Illustration: Le radeau a t soulev hors des flots. (Page 159.)]

--En tout cas, nous ne pouvons regretter d'tre venus jusqu'ici. Ce
spectacle est magnifique, et...

--Il ne s'agit pas de voir. Je me suis propos un but, et je veux
l'atteindre! Ainsi ne me parle pas d'admirer!

Je me le tiens pour dit, et je laisse le professeur se ronger les lvres
d'impatience. A six heures du soir, Hans rclame sa paye, et ses trois
rixdales lui sont comptes.


_Dimanche 16 aot._--Rien de nouveau. Mme temps. Le vent a une lgre
tendance  frachir. En me rveillant, mon premier soin est de constater
l'intensit de la lumire. Je crains toujours que le phnomne
lectrique ne vienne  s'obscurcir, puis  s'teindre. Il n'en est rien.
L'ombre du radeau est nettement dessine  la surface des flots.

Vraiment cette mer est infinie! Elle doit avoir la largeur de la
Mditerrane, ou mme de l'Atlantique. Pourquoi pas?

Mon oncle sonde  plusieurs reprises. Il attache un des plus lourds pics
 l'extrmit d'une corde qu'il laisse filer de deux cents brasses. Pas
de fond. Nous avons beaucoup de peine  ramener notre sonde.

Quand le pic est remont  bord, Hans me fait remarquer  sa surface des
empreintes fortement accuses. On dirait que ce morceau de fer a t
vigoureusement serr entre deux corps durs. Je regarde le chasseur.

Tnder! dit-il.

Je ne comprends pas. Je me tourne vers mon oncle, qui est entirement
absorb dans ses rflexions. Je ne me soucie pas de le dranger. Je
reviens vers l'Islandais. Celui-ci, ouvrant et refermant plusieurs fois
la bouche, me fait comprendre sa pense.

Des dents! dis-je avec stupfaction en considrant plus attentivement
la barre de fer.

Oui! ce sont bien des dents dont l'empreinte s'est incruste dans le
mtal! Les mchoires qu'elles garnissent doivent possder une force
prodigieuse! Est-ce un monstre des espces perdues qui s'agite sous la
couche profonde des eaux, plus vorace que le squale, plus redoutable que
la baleine? Je ne puis dtacher mes regards de cette barre  demi
ronge! Mon rve de la nuit dernire va-t-il devenir une ralit? Ces
penses m'agitent pendant tout le jour, et mon imagination se calme 
peine dans un sommeil de quelques heures.


_Lundi 17 aot._ Je cherche  me rappeler les instincts particuliers 
ces animaux antdiluviens de l'poque secondaire, qui, succdant aux
mollusques, aux crustacs et aux poissons, prcdrent l'apparition des
mammifres sur le globe. Le monde appartenait alors aux reptiles. Ces
monstres rgnaient en matres dans les mers jurassiques[11]. La nature
leur avait accord la plus complte organisation. Quelle gigantesque
structure! quelle force prodigieuse! Les sauriens actuels, alligators ou
crocodiles, les plus gros et les plus redoutables, ne sont que des
rductions affaiblies de leurs pres des premiers ges!

[Note 11: Mers de la priode secondaire qui ont form les terrains
dont se composent les montagnes du Jura.]

Je frissonne  l'vocation que je fais de ces monstres. Nul oeil humain
ne les a vus vivants. Ils apparurent sur la terre mille sicles avant
l'homme, mais leurs ossements fossiles, retrouvs dans ce calcaire
argileux que les Anglais nomment lias, ont permis de les reconstruire
anatomiquement et de connatre leur colossale conformation.

J'ai vu au Musum de Hambourg le squelette de l'un de ces sauriens qui
mesurait trente pieds de longueur. Suis-je donc destin, moi, habitant
de la terre,  me trouver face  face avec ces reprsentants d'une
famille antdiluvienne? Non! c'est impossible. Cependant la marque des
dents puissantes est grave sur la barre de fer, et  leur empreinte, je
reconnais qu'elles sont coniques comme celles du crocodile.

Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer. Je crains de voir s'lancer
l'un de ces habitants des cavernes sous-marines.

Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes ides, sinon mes
craintes, car, aprs avoir examin le pic, il parcourt l'ocan du
regard.

Au diable, dis-je en moi-mme, cette ide qu'il a eue de sonder! Il a
troubl quelque animal dans sa retraite, et si nous ne sommes pas
attaqus en route!...

Je jette un coup d'oeil sur les armes, et je m'assure qu'elles sont en
bon tat. Mon oncle me voit faire et m'approuve du geste.

Dj de larges agitations produites  la surface des flots indiquent le
trouble des couches recules. Le danger est proche. Il faut veiller.


_Mardi 18 aot._--Le soir arrive, ou plutt le moment o le sommeil
alourdit nos paupires, car la nuit manque  cet ocan, et l'implacable
lumire fatigue obstinment nos yeux, comme si nous naviguions sous le
soleil des mers arctiques. Hans est  la barre. Pendant son quart je
m'endors.

Deux heures aprs, une secousse pouvantable me rveille. Le radeau a
t soulev hors des flots avec une indescriptible puissance et rejet 
vingt toises de l.

Qu'y a-t-il? s'crie mon oncle. Avons-nous touch?

Hans montre du doigt,  une distance de deux cents toises, une masse
noirtre qui s'lve et s'abaisse tour  tour. Je regarde et je m'crie:

C'est un marsouin colossal!

--Oui, rplique mon oncle, et voil maintenant un lzard de mer d'une
grosseur peu commune.

--Et plus loin un crocodile monstrueux! Voyez sa large mchoire et les
ranges de dents dont elle est arme. Ah! il disparat!

--Une baleine! une baleine! s'crie alors le professeur. J'aperois ses
nageoires normes! Vois l'air et l'eau qu'elle chasse par ses vents!

En effet, deux colonnes liquides s'lvent  une hauteur considrable
au-dessus de la mer. Nous restons surpris, stupfaits, pouvants, en
prsence de ce troupeau de monstres marins. Ils ont des dimensions
surnaturelles, et le moindre d'entre eux briserait le radeau d'un coup
de dent. Hans veut mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage
dangereux; mais il aperoit sur l'autre bord d'autres ennemis non moins
redoutables: une tortue large de quarante pieds, et un serpent long de
trente, qui darde sa tte norme au-dessus des flots.

Impossible de fuir. Ces reptiles s'approchent; ils tournent autour du
radeau avec une rapidit que des convois lancs  grande vitesse ne
sauraient galer; ils tracent autour de lui des cercles concentriques.
J'ai pris ma carabine. Mais quel effet peut produire une balle sur les
cailles dont le corps de ces animaux est recouvert?

Nous sommes muets d'effroi. Les voici qui s'approchent! D'un ct le
crocodile, de l'autre le serpent. Le reste du troupeau marin a disparu.
Je vais faire feu. Hans m'arrte d'un signe. Les deux monstres passent 
cinquante toises du radeau, se prcipitent l'un sur l'autre, et leur
fureur les empche de nous apercevoir. Le combat s'engage  cent toises
du radeau. Nous voyons distinctement les deux monstres aux prises.

Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent prendre
part  la lutte, le marsouin, la baleine, le lzard, la tortue. A chaque
instant je les entrevois. Je les montre  l'Islandais. Celui-ci remue la
tte ngativement.

Tva, dit-il.

--Quoi! deux? Il prtend que deux animaux seulement...

--Il a raison, s'crie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitt les
yeux.

--Par exemple!

--Oui! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la tte
d'un lzard, les dents d'un crocodile, et voil ce qui nous a tromps.
C'est le plus redoutable des reptiles antdiluviens, l'ichthyosaurus!

--Et l'autre?

--L'autre, c'est un serpent cach dans la carapace d'une tortue, le
terrible ennemi du premier, le plesiosaurus!

Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la surface de
la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des ocans primitifs.
J'aperois l'oeil sanglant de l'ichthyosaurus, gros comme la tte d'un
homme. La nature l'a dou d'un appareil d'optique d'une extrme
puissance et capable de rsister  la pression des couches d'eau dans
les profondeurs qu'il habite. On l'a justement nomm la baleine des
sauriens, car il en a la rapidit et la taille. Celui-ci ne mesure pas
moins de cent pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse
au-dessus des flots les nageoires verticales de sa queue. Sa mchoire
est norme, et d'aprs les naturalistes, elle ne compte pas moins de
cent quatre-vingt-deux dents. Le plesiosaurus, serpent  tronc
cylindrique,  queue courte, a les pattes disposes en forme de rame.
Son corps est entirement revtu d'une carapace et son cou, flexible
comme celui du cygne, se dresse  trente pieds au-dessus des flots.

[Illustration: Ces animaux s'attaquent avec fureur. (Page 161.)]

Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils soulvent des
montagnes liquides qui refluent jusqu'au radeau. Vingt fois nous sommes
sur le point de chavirer. Des sifflements d'une prodigieuse intensit se
font entendre. Les deux btes sont enlaces. Je ne puis les distinguer
l'une de l'autre. Il faut tout craindre de la rage du vainqueur.

Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le mme
acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et s'en loignent
tour  tour. Nous restons immobiles, prts  faire feu.

Soudain l'ichthyosaurus et le plesiosaurus disparaissent en creusant un
vritable malstrom au sein des flots. Plusieurs minutes s'coulent. Le
combat va-t-il se terminer dans les profondeurs de la mer?

Tout  coup une tte norme s'lance au dehors, la tte du plesiosaurus.
Le monstre est bless  mort. Je n'aperois plus son immense carapace.
Seulement son long cou se dresse, s'abat, se recourbe, cingle les flots
comme un fouet gigantesque et se tord comme un ver coup. L'eau
rejaillit  une distance considrable. Elle nous aveugle. Mais bientt
l'agonie du reptile touche  sa fin, ses mouvements diminuent, ses
contorsions s'apaisent, et ce long tronon de serpent s'tend comme une
masse inerte sur les flots calms.

Quant  l'ichthyosaurus, a-t-il donc regagn sa caverne sous-marine, ou
va-t-il reparatre  la surface de la mer?




XXXIV


_Mercredi 19 aot._--Heureusement le vent, qui souffle avec force, nous
a permis de fuir rapidement le thtre de la lutte. Hans est toujours au
gouvernail. Mon oncle, tir de ses absorbantes ides par les incidents
de ce combat, retombe dans son impatiente contemplation de la mer.

Le voyage reprend sa monotone uniformit, que je ne tiens pas  rompre
au prix des dangers d'hier.


_Jeudi 20 aot._--Brise N.-N.-E. assez ingale. Temprature chaude. Nous
marchons avec une vitesse de trois lieues et demie  l'heure.

Vers midi, un bruit trs-loign se fait entendre. Je consigne ici le
fait sans pouvoir en donner l'explication. C'est un mugissement continu.

Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque lot sur
lequel la mer se brise.

Hans se hisse au sommet du mt, mais ne signale aucun cueil. L'ocan
est uni jusqu' sa ligne d'horizon. Trois heures se passent. Les
mugissements semblent provenir d'une chute d'eau loigne.

Je le fais remarquer  mon oncle, qui secoue la tte. J'ai pourtant la
conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous donc  quelque
cataracte qui nous prcipitera dans l'abme? Que cette manire de
descendre plaise au professeur, parce qu'elle se rapproche de la
verticale, c'est possible, mais  moi...

En tout cas, il doit y avoir  quelques lieues au vent un phnomne
bruyant, car maintenant les mugissements se font entendre avec une
grande violence. Viennent-ils du ciel ou de l'ocan?

Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans l'atmosphre, et
je cherche  sonder leur profondeur. Le ciel est tranquille. Les nuages,
emports au plus haut de la vote, semblent immobiles et se perdent dans
l'intense irradiation de la lumire. Il faut donc chercher ailleurs la
cause de ce phnomne.

J'interroge alors l'horizon pur et dgag de toute brume. Son aspect n'a
pas chang. Mais, si ce bruit vient d'une chute, d'une cataracte, si
tout cet ocan se prcipite dans un bassin infrieur, si ces
mugissements sont produits par une masse d'eau qui tombe, le courant
doit s'activer, et sa vitesse croissante peut me donner la mesure du
pril dont nous sommes menacs. Je consulte le courant. Il est nul. Une
bouteille vide que je jette  la mer reste sous le vent.

Vers quatre heures, Hans se lve, se cramponne au mt et monte  son
extrmit. De l son regard parcourt l'arc de cercle que l'ocan dcrit
devant le radeau et s'arrte sur un point. Sa figure n'exprime aucune
surprise, mais son oeil est devenu fixe.

Il a vu quelque chose, dit mon oncle.

--Je le crois.

Hans redescend, puis il tend son bras vers le sud en disant:

Der nere!

--L-bas? rpond mon oncle.

Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une minute,
qui me parait un sicle.

Oui, oui! s'crie-t-il.

--Que voyez-vous?

--Une gerbe immense qui s'lve au-dessus des flots.

--Encore quelque animal marin?

--Peut-tre.

--Alors mettons le cap plus  l'ouest, car nous savons  quoi nous en
tenir sur le danger de rencontrer ces monstres antdiluviens!

--Laissons aller, rpond mon oncle.

Je me retourne vers Hans. Hans maintient sa barre avec une inflexible
rigueur.

Cependant, si de la distance qui nous spare de cet animal, distance
qu'il faut estimer  douze lieues au moins, on peut apercevoir la
colonne d'eau chasse par ses vents, il doit tre d'une taille
surnaturelle. Fuir serait se conformer aux lois de la plus vulgaire
prudence. Mais nous ne sommes pas venus ici pour tre prudents. On va
donc en avant. Plus nous approchons, plus la gerbe grandit. Quel monstre
peut s'emplir d'une pareille quantit d'eau et l'expulser ainsi sans
interruption?

A huit heures du soir, nous ne sommes pas  deux lieues de lui. Son
corps noirtre, norme, montueux, s'tend dans la mer comme un lot.
Est-ce illusion, est-ce effroi? Sa longueur me parat dpasser mille
toises! Quel est donc ce ctac que n'ont prvu ni les Cuvier ni les
Blumenbach? Il est immobile et comme endormi; la mer semble ne pouvoir
le soulever, et ce sont les vagues qui ondulent sur ses flancs. La
colonne d'eau, projete  une hauteur de cinq cents pieds, retombe en
pluie avec un bruit assourdissant. Nous courons en insenss vers cette
masse puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour.

La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin! Je couperai, s'il
le faut, la drisse de la voile! Je me rvolte contre le professeur, qui
ne me rpond pas.

Tout  coup Hans se lve, et montrant du doigt le point menaant:
Holme! dit-il.

--Une le! s'crie mon oncle.

--Une le! dis-je  mon tour en haussant les paules.

--videmment, rpond le professeur en poussant un vaste clat de rire.

--Mais cette colonne d'eau?

--Geyser, fait Hans.

--Eh! sans doute, geyser! riposte mon oncle, un geyser pareil  ceux de
l'Islande[12]!

[Note 12: Source jaillissante trs-clbre situe au pied de
l'Hcla.]

Je ne veux pas, d'abord, m'tre tromp si grossirement. Avoir pris un
lot pour un monstre marin! Mais l'vidence se fait, et il faut enfin
convenir de mon erreur. Il n'y a l qu'un phnomne naturel.

A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide
deviennent grandioses. L'lot reprsente  s'y mprendre un ctac
immense dont la tte domine les flots  une hauteur de dix toises. Le
geyser, mot que les Islandais prononcent geysir et qui signifie
fureur, s'lve majestueusement  son extrmit. De sourdes
dtonations clatent par instants, et l'norme jet, pris de colres plus
violentes, secoue son panache de vapeurs en bondissant jusqu' la
premire couche de nuages. Il est seul. Ni fumerolles, ni sources
chaudes ne l'entourent, et toute la puissance volcanique se rsume en
lui. Les rayons de la lumire lectrique viennent se mler  cette gerbe
blouissante, dont chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du
prisme.

[Illustration: Le Geyser s'lve majestueusement. (Page 161.)]

Accostons, dit le professeur.

Mais il faut viter avec soin cette trombe d'eau qui coulerait le radeau
en un instant. Hans, manoeuvrant adroitement, nous amne  l'extrmit de
l'Ilot.

Je saute sur le roc. Mon oncle me suit lestement, tandis que le chasseur
demeure  son poste, comme un homme au-dessus de ces tonnements.

Nous marchons sur un granit ml de tuf siliceux; le sol frissonne sous
nos pieds comme les flancs d'une chaudire o se tord de la vapeur
surchauffe; il est brlant. Nous arrivons en vue d'un petit bassin
central d'o s'lve le geyser. Je plonge dans l'eau qui coule en
bouillonnant un thermomtre  dversement, et il marque une chaleur de
cent soixante-trois degrs.

Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent. Cela contredit
singulirement les thories du professeur Lidenbrock. Je ne puis
m'empcher d'en faire la remarque.

Eh bien, rplique-t-il, qu'est-ce que cela prouve contre ma doctrine?

--Rien, dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte  un enttement
absolu.

Nanmoins je suis forc d'avouer que nous sommes singulirement
favoriss jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'chappe, ce voyage
s'accomplit dans des conditions particulires de temprature; mais il me
parat vident, certain, que nous arriverons un jour ou l'autre  ces
rgions o la chaleur centrale atteint les plus hautes limites et
dpasse toutes les graduations des thermomtres.

Nous verrons bien. C'est le mot du professeur, qui, aprs avoir baptis
cet lot volcanique du nom de son neveu, donne le signal de
l'embarquement.

Je reste pendant quelques minutes encore  contempler le geyser. Je
remarque que son jet est irrgulier dans ses accs, qu'il diminue
parfois d'intensit, puis reprend avec une nouvelle vigueur, ce que
j'attribue aux variations de pression des vapeurs accumules dans son
rservoir.

Enfin nous partons en contournant les roches trs-accores du sud. Hans a
profit de cette halte pour remettre le radeau en tat.

Mais, avant de dborder, je fais quelques observations pour calculer la
distance parcourue, et je les note sur mon journal. Nous avons franchi
deux cent soixante-dix lieues de mer depuis Port-Graben, et nous sommes
 six cent vingt lieues de l'Islande, sous l'Angleterre.




XXXV


_Vendredi 21 aot._--Le lendemain, le magnifique geyser a disparu. Le
vent a frachi et nous a rapidement loigns de l'lot Axel. Les
mugissements se sont teints peu  peu.

Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant peu.
L'atmosphre se charge de vapeurs qui emportent avec elles l'lectricit
forme par l'vaporation des eaux salines; les nuages s'abaissent
sensiblement et prennent une teinte uniformment olivtre; les rayons
lectriques peuvent  peine percer cet opaque rideau baiss sur le
thtre o va se jouer le drame des temptes.

Je me sens particulirement impressionn, comme l'est sur terre toute
crature  l'approche d'un cataclysme. Les cumulus[13] entasss dans le
sud prsentent un aspect sinistre; ils ont cette apparence impitoyable
que j'ai souvent remarque au dbut des orages. L'air est lourd, la mer
est calme.

[Note 13: Nuages de formes arrondies.]

Au loin, les nuages ressemblent  de grosses balles de coton amonceles
dans un pittoresque dsordre; peu  peu ils se gonflent et perdent en
nombre ce qu'ils gagnent en grandeur; leur pesanteur est telle qu'ils ne
peuvent se dtacher de l'horizon; mais, au souffle des courants levs,
ils se fondent peu  peu, s'assombrissent et prsentent bientt une
couche unique d'un aspect redoutable; parfois une pelote de vapeurs,
encore claire, rebondit sur ce tapis gristre et va se perdre bientt
dans la masse opaque.

videmment l'atmosphre est sature de fluide; j'en suis tout imprgn;
mes cheveux se dressent sur ma tte comme aux abords d'une machine
lectrique. Il me semble que, si mes compagnons me touchaient en ce
moment, ils recevraient une commotion violente.

A dix heures du matin, les symptmes de l'orage sont plus dcisifs; on
dirait que le vent mollit pour mieux reprendre haleine; la nue ressemble
 une outre immense dans laquelle s'accumulent les ouragans.

Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne puis
m'empcher de dire:

Voil un mauvais temps qui se prpare.

Le professeur ne rpond pas. Il est d'une humeur massacrante,  voir
l'ocan se prolonger indfiniment devant ses yeux. Il hausse les paules
 mes paroles.

Nous aurons de l'orage, dis-je en tendant la main vers l'horizon. Ces
nuages s'abaissent sur la mer comme pour l'craser!

Silence gnral. Le vent se tait. La nature a l'air d'une morte et ne
respire plus. Sur le mt, o je vois dj poindre un lger feu
Saint-Elme, la voile dtendue tombe en plis lourds. Le radeau est
immobile au milieu d'une mer paisse, sans ondulations. Mais, si nous ne
marchons plus,  quoi bon conserver cette toile, qui peut nous mettre en
perdition au premier choc de la tempte?

Amenons-la, dis-je, abattons notre mt! Cela sera prudent!

--Non, par le diable! s'crie mon oncle, cent fois non! Que le vent nous
saisisse! que l'orage nous emporte! mais que j'aperoive enfin les
rochers d'un rivage, quand notre radeau devrait s'y briser en mille
pices!

Ces paroles ne sont pas acheves que l'horizon du sud change subitement
d'aspect. Les vapeurs accumules se rsolvent en eau, et l'air,
violemment appel pour combler les vides produits par la condensation,
se fait ouragan. Il vient des extrmits les plus recules de la
caverne. L'obscurit redouble. C'est  peine si je puis prendre quelques
notes incompltes.

Le radeau se soulve, il bondit. Mon oncle est jet de son haut. Je me
trane jusqu' lui. Il s'est fortement cramponn  un bout de cble et
parat considrer avec plaisir ce spectacle des lments dchans.

Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repousss par l'ouragan et ramens
sur sa face immobile, lui donnent une trange physionomie, car chacune
de leurs extrmits est hrisse de petites aigrettes lumineuses. Son
masque effrayant est celui d'un homme antdiluvien, contemporain des
ichthyosaures et des megatheriums.

Cependant le mt rsiste. La voile se tend comme une bulle prte 
crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis estimer, mais
moins vite encore que ces gouttes d'eau dplaces sous lui, dont la
rapidit fait des lignes droites et nettes.

La voile! la voile! dis-je, en faisant signe de l'abaisser.

--Non! rpond mon oncle.

--Nej, fait Hans en remuant doucement la tte.

Cependant, la pluie forme une cataracte mugissante devant cet horizon
vers lequel nous courons en insenss. Mais avant qu'elle n'arrive
jusqu' nous, le voile de nuage se dchire, la mer entre en bullition
et l'lectricit, produite par une vaste action chimique qui s'opre
dans les couches suprieures, est mise en jeu. Aux clats du tonnerre se
mlent les jets tincelants de la foudre; des clairs sans nombre
s'entre-croisent au milieu des dtonations; la masse des vapeurs devient
incandescente; les grlons qui frappent le mtal de nos outils ou de nos
armes se font lumineux; les vagues souleves semblent tre autant de
mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu intrieur, et dont chaque
crte est empanache d'une flamme.

Mes yeux sont blouis par l'intensit de la lumire, mes oreilles
brises par le fracas de la foudre! Il faut me retenir au mt, qui plie
comme un roseau sous la violence de l'ouragan!!!

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

[Illustration: Les cheveux de Hans sont hrisss d'aigrettes lumineuses.
(Page 168.)]

[Ici mes notes de voyage devinrent trs-incompltes. Je n'ai plus
retrouv que quelques observations fugitives, prises machinalement pour
ainsi dire. Mais dans leur brivet, dans leur obscurit mme, elles
sont empreintes de l'motion qui me dominait, et mieux que ma mmoire
elles donnent le sentiment de la situation.]

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

_Dimanche 23 aot._--O sommes-nous? Emports avec une incommensurable
rapidit.

La nuit a t pouvantable. L'orage ne se calme pas. Nous vivons dans un
milieu de bruit, une dtonation incessante. Nos oreilles saignent. On ne
peut changer une parole.

Les clairs ne discontinuent pas. Je vois des zigzags rtrogrades qui,
aprs un jet rapide, reviennent de bas en haut et vont frapper la vote
de granit. Si elle allait s'crouler! D'autres clairs se bifurquent ou
prennent la forme de globes de feu qui clatent comme des bombes. Le
bruit gnral ne parat pas s'en accrotre; il a dpass la limite
d'intensit que peut percevoir l'oreille humaine, et, quand toutes les
poudrires du monde viendraient  sauter ensemble, nous ne saurions en
entendre davantage.

Il y a mission continue de lumire  la surface des nuages; la matire
lectrique se dgage incessamment de leurs molcules; videmment les
principes gazeux de l'air sont altrs; des colonnes d'eau innombrables
s'lancent dans l'atmosphre et retombent en cumant.

O allons-nous?... Mon oncle est couch tout de son long  l'extrmit
du radeau. La chaleur redouble. Je regarde le thermomtre; il indique...
[Le chiffre est effac.]

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

_Lundi 24 aot._--Cela ne finira pas! Pourquoi l'tat de cette
atmosphre si dense, une fois modifi, ne serait-il pas dfinitif?

Nous sommes briss de fatigue. Hans comme  l'ordinaire. Le radeau court
invariablement vers le sud-est. Nous avons fait plus de deux cents
lieues depuis l'lot Axel.

A midi la violence de l'ouragan redouble. Il faut saisir solidement tous
les objets composant la cargaison. Chacun de nous s'attache galement.
Les flots passent par-dessus notre tte.

Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours. Nous
ouvrons la bouche, nous remuons nos lvres; il ne se produit aucun son
apprciable. Mme en se parlant  l'oreille on ne peut s'entendre.

Mon oncle s'est approch de moi. Il a articul quelques paroles. Je
crois qu'il m'a dit: Nous sommes perdus. Je n'en suis pas certain.

Je prends le parti de lui crire ces mots: Amenons notre voile.

Il me fait signe qu'il y consent.

Sa tte n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un disque de
feu apparat au bord du radeau. Le mt et la voile sont partis tout d'un
bloc, et je les ai vus s'enlever  une prodigieuse hauteur, semblables
au ptrodactyle, cet oiseau fantastique des premiers sicles.

Nous sommes glacs d'effroi. La boule, mi-partie blanche, mi-partie
azure, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se promne lentement,
en tournant avec une surprenante vitesse sous la lanire de l'ouragan.
Elle vient ici, l, monte sur un des btis du radeau, saute sur le sac
aux provisions, redescend lgrement bondit, effleure la caisse 
poudre. Horreur! Nous allons sauter! Non. Le disque blouissant
s'carte; il s'approche de Hans, qui le regarde fixement; de mon oncle,
qui se prcipite  genoux pour l'viter; de moi, ple et frissonnant
sous l'clat de la lumire et de la chaleur; il pirouette prs de mon
pied, que j'essaye de retirer. Je ne puis y parvenir.

Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphre; elle pntre le gosier,
les poumons. On touffe.

Pourquoi ne puis-je retirer mon pied? Il est donc riv au radeau! Ah! la
chute de ce globe lectrique a aimant tout le fer du bord; les
instruments, les outils, les armes s'agitent en se heurtant avec un
cliquetis aigu; les clous de ma chaussure adhrent violemment  une
plaque de fer incruste dans le bois. Je ne puis retirer mon pied!

Enfin, par un effort violent, je l'arrache au moment o la boule allait
le saisir dans son mouvement giratoire et m'entraner moi-mme, si...

Ah! quelle lumire intense! le globe clate! nous sommes couverts par
des jets de flammes!

Puis tout s'teint. J'ai eu le temps de voir mon oncle tendu sur le
radeau, Hans toujours  sa barre et crachant du feu sous l'influence
de l'lectricit qui le pntre!

O allons-nous? o allons-nous?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

_Mardi 25 aot._--Je sors d'un vanouissement prolong. L'orage
continue; les clairs se dchanent comme une couve de serpents lche
dans l'atmosphre.

Sommes-nous toujours sur la mer? Oui, emports avec une vitesse
incalculable. Nous avons pass sous l'Angleterre, sous la Manche, sous
la France, sous l'Europe entire, peut-tre!

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Un bruit nouveau se fait entendre! videmment, la mer qui se brise sur
des rochers!... Mais alors...

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .




XXXVI


Ici se termine ce que j'ai appel le journal du bord, heureusement
sauv du naufrage. Je reprends mon rcit comme devant.

Ce qui se passa au choc du radeau contre les cueils de la cte, je ne
saurais le dire. Je me sentis prcipit dans les flots, et si j'chappai
 la mort, si mon corps ne fut pas dchir sur les rocs aigus, c'est que
le bras vigoureux de Hans me retira de l'abme.

Le courageux Islandais me transporta hors de la porte des vagues sur un
sable brlant o je me trouvai cte  cte avec mon oncle.

Puis, il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames
furieuses, afin de sauver quelques paves du naufrage. Je ne pouvais
parler; j'tais bris d'motions et de fatigues; il me fallut une grande
heure pour me remettre.

Cependant, une pluie diluvienne continuait  tomber, mais avec ce
redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs superposs
nous offrirent un abri contre les torrents du ciel. Hans prpara des
aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun de nous, puis par les
veilles de trois nuits, tomba dans un douloureux sommeil.

Le lendemain, le temps tait magnifique. Le ciel et la mer s'taient
apaiss d'un commun accord. Toute trace de tempte avait disparu. Ce
furent les paroles joyeuses du professeur qui salurent mon rveil. Il
tait d'une gaiet terrible.

Eh bien, mon garon, s'cria-t-il, as-tu bien dormi?

N'et-on pas dit que nous tions dans la maison de Knig-strasse, que je
descendais tranquillement pour djeuner, que mon mariage avec la pauvre
Graben allait s'accomplir ce jour mme?

Hlas! pour peu que la tempte et jet le radeau dans l'est, nous
avions pass sous l'Allemagne, sous ma chre ville de Hambourg, sous
cette rue o demeurait tout ce que j'aimais au monde. Alors quarante
lieues m'en sparaient  peine! Mais quarante lieues verticales d'un mur
de granit, et, en ralit, plus de mille lieues  franchir!

Toutes ces douloureuses rflexions traversrent rapidement mon esprit
avant que je ne rpondisse  la question de mon oncle.

Ah a! rpta-t-il, tu ne veux pas dire si tu as bien dormi?

--Trs-bien, rpondis-je; je suis encore bris, mais cela ne sera rien.

--Absolument rien, un peu de fatigue, et voil tout.

[Illustration: La boule de feu se promena lentement. (Page 171.)]

--Mais vous me paraissez bien gai ce matin, mon oncle?

--Enchant, mon garon! enchant! Nous sommes arrivs!

--Au terme de notre expdition?

--Non, mais au bout de cette mer qui n'en finissait pas. Nous allons
reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer vritablement
dans les entrailles du globe.

--Mon oncle, permettez-moi de vous faire une question.

--Je te le permets, Axel.

--Et le retour?

--Le retour! Ah! tu penses  revenir quand on n'est pas mme arriv?

--Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera.

--De la manire la plus simple du monde. Une fois arrivs au centre du
sphrode, ou nous trouverons une route nouvelle pour remonter  sa
surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement par le chemin dj
parcouru. J'aime  penser qu'il ne se fermera pas derrire nous.

--Alors il faudra remettre le radeau en bon tat.

--Ncessairement.

--Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes ces
grandes choses?

--Oui, certes. Hans est un garon habile, et je suis sr qu'il a sauv
la plus grande partie de la cargaison. Allons nous en assurer,
d'ailleurs.

Nous quittmes cette grotte ouverte  toutes les brises. J'avais un
espoir qui tait en mme temps une crainte; il me semblait impossible
que le terrible abordage du radeau n'et pas ananti tout ce qu'il
portait. Je me trompais. A mon arrive sur le rivage, j'aperus Hans au
milieu d'une foule d'objets rangs avec ordre. Mon oncle lui serra la
main avec un vif sentiment de reconnaissance. Cet homme, d'un dvouement
surhumain dont on ne trouverait peut-tre pas d'autre exemple, avait
travaill pendant que nous dormions et sauv les objets les plus
prcieux au pril de sa vie.

Ce n'est pas que nous n'eussions fait des pertes assez sensibles, nos
armes, par exemple; mais enfin on pouvait s'en passer. La provision de
poudre tait demeure intacte, aprs avoir failli sauter pendant la
tempte.

Eh bien, s'cria le professeur, puisque les fusils manquent, nous en
serons quittes pour ne pas chasser!

--Bon; mais les instruments?

--Voici le manomtre, le plus utile de tous, et pour lequel j'aurais
donn les autres! Avec lui, je puis calculer la profondeur et savoir
quand nous aurons atteint le centre. Sans lui, nous risquerions d'aller
au del et de ressortir par les antipodes!

Cette gaiet tait froce.

Mais la boussole? demandai-je.

--La voici, sur ce rocher, en parfait tat, ainsi que le chronomtre et
les thermomtres. Ah! le chasseur est un homme prcieux!

Il fallait bien le reconnatre; en fait d'instruments, rien ne manquait.
Quant aux outils et aux engins, j'aperus, pars sur le sable, chelles,
cordes, pics, pioches, etc. Cependant il y avait encore la question des
vivres  lucider.

Et les provisions? dis-je.

--Voyons les provisions, rpondit mon oncle.

Les caisses qui les contenaient taient alignes sur la grve dans un
parfait tat de conservation; la mer les avait respectes pour la
plupart, et, somme toute, en biscuits, viande sale, genivre et
poissons secs, on pouvait compter encore sur quatre mois de vivres.

Quatre mois! s'cria le professeur. Nous avons le temps d'aller et de
revenir, et, avec ce qui restera, je veux donner un grand dner  tous
mes collgues du Johannum!

J'aurais d tre habitu, depuis longtemps, au temprament de mon oncle,
et pourtant cet homme-l m'tonnait toujours.

Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d'eau avec la
pluie que l'orage a verse dans tous ces bassins de granit; par
consquent, nous n'avons pas  craindre d'tre pris par la soif. Quant
au radeau, je vais recommander  Hans de le rparer de son mieux,
quoiqu'il ne doive plus nous servir, j'imagine!

--Comment cela? m'criai-je.

--Une ide  moi, mon garon. Je crois que nous ne sortirons pas par o
nous sommes entrs.

Je regardai le professeur avec une certaine dfiance. Je me demandai
s'il n'tait pas devenu fou. Et cependant il ne savait pas si bien
dire.

Allons djeuner, reprit-il.

Je le suivis sur un cap lev, aprs qu'il eut donn ses instructions au
chasseur. L, de la viande sche, du biscuit et du th composrent un
repas excellent, et, je dois l'avouer, un des meilleurs que j'eusse fait
de ma vie. Le besoin, le grand air, le calme aprs les agitations, tout
contribuait  me mettre en apptit.

Pendant le djeuner, je posai  mon oncle la question de savoir o nous
tions en ce moment.

Cela, dis-je, me parat difficile  calculer.

--A calculer exactement, oui, rpondit-il; c'est mme impossible,
puisque, pendant ces trois jours de tempte, je n'ai pu tenir note de la
vitesse et de la direction du radeau; mais cependant nous pouvons
relever notre situation  l'estime.

--En effet, la dernire observation a t faite  l'lot du geyser...

--A l'lot Axel, mon garon. Ne dcline pas cet honneur d'avoir baptis
de ton nom la premire le dcouverte au centre du massif terrestre.

--Soit! A l'lot Axel, nous avions franchi environ deux cent
soixante-dix lieues de mer, et nous nous trouvions  plus de six cents
lieues de l'Islande.

--Bien! partons de ce point alors, et comptons quatre jours d'orage,
pendant lesquels notre vitesse n'a pas d tre infrieure 
quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures.

Je le crois. Ce serait donc trois cents lieues  ajouter.

--Oui, et la mer Lidenbrock aurait  peu prs six cents lieues d'un
rivage  l'autre! sais-tu bien, Axel, qu'elle peut lutter de grandeur
avec la Mditerrane?

--Oui, surtout si nous ne l'avons traverse que dans sa largeur!

--Ce qui est fort possible!

--Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts, nous avons
maintenant cette Mditerrane sur notre tte.

--Vraiment!

--Vraiment, car nous sommes  neuf cents lieues de Reykjawik!

--Voil un joli bout de chemin, mon garon; mais que nous soyons plutt
sous la Mditerrane que sous la Turquie ou sous l'Atlantique, cela ne
peut s'affirmer que si notre direction n'a pas dvi.

--Non, le vent paraissait constant; je pense donc que ce rivage doit
tre situ au sud-est de Port-Graben.

--Bon, il est facile de s'en assurer en consultant la boussole. Allons
consulter la boussole!

Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait dpos les
instruments. Il tait gai, allgre, il se frottait les mains, il prenait
des poses! Un vrai jeune homme! Je le suivis, assez curieux de savoir si
je ne me trompais pas dans mon estime.

Arriv au rocher, mon oncle prit le compas, le posa horizontalement et
observa l'aiguille, qui, aprs avoir oscill, s'arrta dans une position
fixe sous l'influence magntique. Mon oncle regarda, puis il se frotta
les yeux et regarda de nouveau. Enfin il se retourna de mon ct,
stupfait.

Qu'y a t-il? demandai-je.

Il me fit signe d'examiner l'instrument. Une exclamation de surprise
m'chappa. La fleur de l'aiguille marquait le nord l o nous supposions
le midi! Elle se tournait vers la grve au lieu de montrer la pleine
mer!

Je remuai la boussole, je l'examinai; elle tait en parfait tat.
Quelque position que l'on fit prendre  l'aiguille, celle-ci reprenait
obstinment cette direction inattendue.

Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempte, une saute
de vent s'tait produite dont nous ne nous tions pas aperus, et avait
ramen le radeau vers les rivages que mon oncle croyait laisser derrire
lui.

[Illustration: Une plaine d'ossements apparut  nos regards. (Page
180.)]




XXXVII


Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments qui
agitrent le professeur Lidenbrock, la stupfaction, l'incrdulit et
enfin la colre. Jamais je ne vis homme si dcontenanc d'abord, si
irrit ensuite. Les fatigues de la traverse, les dangers courus, tout
tait  recommencer! Nous avions recul au lieu de marcher en avant!

Mais mon oncle reprit rapidement le dessus.

Ah! la fatalit me joue de pareils tours! s'cria-t-il. Les lments
conspirent contre moi! L'air, le feu et l'eau combinent leurs efforts
pour s'opposer  mon passage! Eh bien! l'on saura ce que peut ma
volont. Je ne cderai pas, je ne reculerai pas d'une ligne, et nous
verrons qui l'emportera, de l'homme ou de la nature!

Debout sur le rocher, irrit, menaant, Otto Lidenbrock, pareil au
farouche Ajax, semblait dfier les dieux. Mais je jugeai  propos
d'intervenir et de mettre un frein  cette fougue insense.

coutez-moi, lui dis-je d'un ton ferme. Il y a une limite  toute
ambition ici-bas; il ne faut pas lutter contre l'impossible; nous sommes
mal quips pour un voyage sur mer; cinq cents lieues ne se font pas sur
un mauvais assemblage de poutres avec une couverture pour voile, un
bton en guise de mt, et contre les vents dchans. Nous ne pouvons
gouverner, nous sommes le jouet des temptes, et c'est agir en fous que
de tenter une seconde fois cette impossible traverse!

De ces raisons toutes irrfutables je pus drouler la srie pendant dix
minutes sans tre interrompu, mais cela vint uniquement de l'inattention
du professeur, qui n'entendit pas un mot de mon argumentation.

Au radeau! s'cria-t-il.

Telle fut sa rponse. J'eus beau faire, supplier, m'emporter, je me
heurtai  une volont plus dure que le granit.

Hans achevait en ce moment de rparer le radeau. On et dit que cet tre
bizarre devinait les projets de mon oncle. Avec quelques morceaux de
surtarbrandur il avait consolid l'embarcation. Une voile s'y levait
dj et le vent jouait dans ses plis flottants.

Le professeur dit quelques mots au guide, et aussitt celui-ci
d'embarquer les bagages et de tout disposer pour le dpart. L'atmosphre
tait assez pure et le vent du nord-ouest tenait bon.

Que pouvais-je faire? Rsister seul contre deux? Impossible. Si encore
Hans se ft joint  moi! Mais non! Il semblait que l'Islandais et mis
de ct toute volont personnelle et fait voeu d'abngation. Je ne
pouvais rien obtenir d'un serviteur aussi infod  son matre. Il
fallait marcher en avant.

J'allai donc prendre sur le radeau ma place accoutume, quand mon oncle
m'arrta de la main.

Nous ne partirons que demain, dit-il.

Je fis le geste d'un homme rsign  tout.

Je ne dois rien ngliger, reprit-il, et puisque la fatalit m'a pouss
sur cette partie de la cte, je ne la quitterai pas sans l'avoir
reconnue.

Cette remarque sera comprise, quand on saura que nous tions revenus aux
rivages du nord, mais non pas  l'endroit mme de notre premier dpart.
Port-Graben devait tre situ plus  l'ouest. Rien de plus raisonnable
ds lors que d'examiner avec soin les environs de ce nouvel
atterrissage.

Allons  la dcouverte! dis-je.

Et, laissant Hans  ses occupations, nous voil partis. L'espace compris
entre les relais de la mer et le pied des contre-forts tait fort large.
On pouvait marcher une demi-heure avant d'arriver  la paroi de rochers.
Nos pieds crasaient d'innombrables coquillages de toutes formes et de
toutes grandeurs, o vcurent les animaux des premires poques.
J'apercevais aussi d'normes carapaces dont le diamtre dpassait
souvent quinze pieds. Elles avaient appartenu  ces gigantesques
glyptodons de la priode pliocne dont la tortue moderne n'est plus
qu'une petite rduction. En outre, le sol tait sem d'une grande
quantit de dbris pierreux, sortes de galets arrondis par la lame et
rangs en lignes successives. Je fus donc conduit  faire cette
remarque, que la mer devait autrefois occuper cet espace. Sur les rocs
pars et maintenant hors de ses atteintes, les flots avaient laiss des
traces videntes de leur passage.

Ceci pouvait expliquer jusqu' un certain point l'existence de cet
ocan,  quarante lieues au-dessous de la surface du globe. Mais,
suivant moi, cette masse liquide devait se perdre peu  peu dans les
entrailles de la terre, et elle provenait videmment des eaux de l'Ocan
qui se firent jour  travers quelque fissure. Cependant, il fallait
admettre que cette fissure tait actuellement bouche, car toute cette
caverne, ou mieux, cet immense rservoir, se ft rempli dans un temps
assez court. Peut-tre mme cette eau, ayant eu  lutter contre des feux
souterrains, s'tait-elle vaporise en partie. De l l'explication des
nuages suspendus sur notre tte et le dgagement de cette lectricit
qui crait des temptes  l'intrieur du massif terrestre.

Cette thorie des phnomnes dont nous avions t tmoins me paraissait
satisfaisante, car, pour grandes que soient les merveilles de la nature,
elles sont toujours explicables par des raisons physiques.

Nous marchions donc sur une sorte de terrain sdimentaire, form par les
eaux comme tous les terrains de cette priode, si largement distribus 
la surface du globe. Le professeur examinait attentivement chaque
interstice de roche. Qu'une ouverture existt, et il devenait important
pour lui d'en sonder la profondeur.

Pendant un mille, nous avions ctoy les rivages de la mer Lidenbrock,
quand le sol changea subitement d'aspect. Il paraissait boulevers,
convulsionn par un exhaussement violent des couches infrieures. En
maint endroit, des enfoncements ou des soulvements attestaient une
dislocation puissante du massif terrestre.

Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit, mlanges de
silex, de quartz et de dpts alluvionnaires, lorsqu'un champ, plus
qu'un champ, une plaine d'ossements apparut  nos regards. On et dit un
cimetire immense, o les gnrations de vingt sicles confondaient leur
ternelle poussire. De hautes extumescences de dbris s'tageaient au
loin. Elles ondulaient jusqu'aux limites de l'horizon et s'y perdaient
dans une brume fondante. L, sur trois milles carrs, peut-tre,
s'accumulait toute l'histoire de la vie animale,  peine crite dans les
terrains trop rcents du monde habit.

Cependant, une impatiente curiosit nous entranait. Nos pieds
crasaient avec un bruit sec les restes de ces animaux ant-historiques,
et ces fossiles dont les musums des grandes cits se disputent les
rares et intressants dbris. L'existence de mille Cuvier n'aurait pas
suffi  recomposer les squelettes des tres organiques couchs dans ce
magnifique ossuaire.

J'tais stupfait. Mon oncle avait lev ses grands bras vers l'paisse
vote qui nous servait de ciel. Sa bouche ouverte dmesurment, ses yeux
fulgurants sous la lentille de ses lunettes, sa tte remuant de haut en
bas, de gauche  droite, toute sa posture enfin dnotait un tonnement
sans borne. Il se trouvait devant une inapprciable collection de
Leptotherium, de Mericotherium, de Lophodions, d'Anoplotherium, de
Megatherium, de Mastodontes, de Protopithques, de Ptrodactyles, de
tous les monstres antdiluviens entasss pour sa satisfaction
personnelle. Qu'on se figure un bibliomane passionn transport tout 
coup dans cette fameuse bibliothque d'Alexandrie brle par Omar et
qu'un miracle aurait fait renatre de ses cendres! Tel tait mon oncle
le professeur Lidenbrock.

Mais ce fut un bien autre merveillement, quand, courant  travers cette
poussire organique, il saisit un crne dnud, et s'cria d'une voix
frmissante:

Axel! Axel! une tte humaine!

--Une tte humaine! mon oncle, rpondis-je, non moins stupfait.

--Oui, neveu! Ah! M. Milne-Edwards! Ah! M. de Quatrefages! que
n'tes-vous l o je suis, moi, Otto Lidenbrock!

[Illustration: C'tait un corps humain absolument reconnaissable. (Page
183.)]




XXXVIII


Pour comprendre cette vocation faite par mon oncle  ces illustres
savants franais, il faut savoir qu'un fait d'une haute importance en
palontologie s'tait produit quelque temps avant notre dpart.

Le 28 mars 1863, des terrassiers, fouillant sous la direction de M.
Boucher de Perthes les carrires de Moulin-Quignon, prs Abbeville, dans
le dpartement de la Somme, en France, trouvrent une mchoire humaine 
quatorze pieds au-dessous de la superficie du sol. C'tait le premier
fossile de cette espce ramen  la lumire du grand jour. Prs de lui
se rencontrrent des haches de pierre et des silex taills, colors et
revtus par le temps d'une patine uniforme.

Le bruit de cette dcouverte fut grand, non-seulement en France, mais en
Angleterre et en Allemagne. Plusieurs savants de l'Institut franais,
entre autres MM. Milne-Edwards et de Quatrefages, prirent l'affaire 
coeur, dmontrrent l'incontestable authenticit de l'ossement en
question, et se firent les plus ardents dfenseurs de ce procs de la
mchoire, suivant l'expression anglaise.

Aux gologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain, MM.
Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de
l'Allemagne, et parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le plus
enthousiaste, mon oncle Lidenbrock.

L'authenticit d'un fossile humain de l'poque quaternaire semblait donc
incontestablement dmontre et admise.

Ce systme, il est vrai, avait eu un adversaire acharn dans M. lie de
Beaumont. Ce savant de si haute autorit soutenait que le terrain de
Moulin-Quignon n'appartenait pas au diluvium, mais  une couche moins
ancienne, et, d'accord en cela avec Cuvier, il n'admettait pas que
l'espce humaine et t contemporaine des animaux de l'poque
quaternaire.

Mon oncle Lidenbrock, de concert avec la grande majorit des gologues,
avait tenu bon, disput, discut, et M. lie de Beaumont tait rest 
peu prs seul de son parti.

Nous connaissions tous ces dtails de l'affaire, mais nous ignorions
que, depuis notre dpart, la question avait fait des progrs nouveaux.
D'autres mchoires identiques, quoique appartenant  des individus de
types divers et de nations diffrentes, furent trouves dans les terres
meubles et grises de certaines grottes, en France, en Suisse, en
Belgique, ainsi que des armes, des ustensiles, des outils, des ossements
d'enfants, d'adolescents, d'hommes, de vieillards. L'existence de
l'homme quaternaire s'affirmait donc chaque jour davantage.

Et ce n'tait pas tout. Des dbris nouveaux exhums du terrain tertiaire
pliocne avaient permis  des savants plus audacieux encore d'assigner
une plus haute antiquit  la race humaine. Ces dbris, il est vrai,
n'taient point des ossements de l'homme, mais seulement des objets de
son industrie, des tibias, des fmurs d'animaux fossiles, stris
rgulirement, sculpts pour ainsi dire, et qui portaient la marque d'un
travail humain.

Ainsi, d'un bond, l'homme remontait l'chelle des temps d'un grand
nombre de sicles; il prcdait le mastodonte; il devenait le
contemporain de l'elephas meridionalis; il avait cent mille ans
d'existence, puisque c'est la date assigne par les gologues les plus
renomms  la formation du terrain pliocne!

Tel tait alors l'tat de la science palontologique, et ce que nous en
connaissions suffisait  expliquer notre attitude devant cet ossuaire de
la mer Lidenbrock.

On comprendra donc les stupfactions et les joies de mon oncle, surtout
quand, vingt pas plus loin, il se trouva en prsence, on peut dire face
 face, avec un des spcimens de l'homme quaternaire.

C'tait un corps humain absolument reconnaissable. Un sol d'une nature
particulire, comme celui du cimetire Saint-Michel,  Bordeaux,
l'avait-il ainsi conserv pendant des sicles? je ne saurais le dire.
Mais ce cadavre, la peau tendue et parchemine, les membres encore
moelleux,-- la vue du moins,--les dents intactes, la chevelure
abondante, les ongles des mains et des orteils, d'une grandeur
effrayante, se montrait  nos yeux tel qu'il avait vcu.

J'tais muet devant cette apparition d'un autre ge. Mon oncle, si
loquace, si imptueusement discoureur d'habitude, se taisait aussi. Nous
avions soulev ce corps. Nous l'avions redress. Il nous regardait avec
ses orbites caves. Nous palpions son torse sonore.

Aprs quelques instants de silence, l'oncle fut vaincu par le
professeur. Otto Lidenbrock, emport par son temprament, oublia les
circonstances de notre voyage, le milieu o nous tions, l'immense
caverne qui nous contenait. Sans doute il se crut au Johannum,
professant devant ses lves, car il prit un ton doctoral, et
s'adressant  un auditoire imaginaire:

Messieurs, dit-il, j'ai l'honneur de vous prsenter un homme de
l'poque quaternaire. De grands savants ont ni son existence, d'autres
non moins grands l'ont affirme. Les saint Thomas de la palontologie,
s'ils taient l, le toucheraient du doigt, et seraient bien forcs de
reconnatre leur erreur. Je sais bien que la science doit se mettre en
garde contre les dcouvertes de ce genre! Je n'ignore pas quelle
exploitation des hommes fossiles ont fait les Barnum et autres
charlatans de mme farine. Je connais l'histoire de la rotule d'Ajax, du
prtendu corps d'Oreste retrouv par les Spartiates, et du corps
d'Astrius, long de dix coudes, dont parle Pausanias. J'ai lu les
rapports sur le squelette de Trapani dcouvert au XIVe sicle, et dans
lequel on voulait reconnatre Polyphme, et l'histoire du gant dterr
pendant le XVIe sicle aux environs de Palerme. Vous n'ignorez pas plus
que moi, messieurs, l'analyse faite auprs de Lucerne, en 1577, de ces
grands ossements que le clbre mdecin Flix Plater dclarait
appartenir  un gant de dix-neuf pieds? J'ai dvor les traits de
Cassanion, et tous ces mmoires, brochures, discours et contre-discours
publis  propos du squelette du roi des Cimbres, Teutobochus,
l'envahisseur de la Gaule, exhum d'une sablonnire du Dauphin en 1613!
Au XVIIIe sicle, j'aurais combattu avec Pierre Campet l'existence des
pradamites de Scheuchzer! J'ai eu entre les mains l'crit nomm
_Gigans_...

Ici reparut l'infirmit naturelle de mon oncle, qui en public ne pouvait
pas prononcer les mots difficiles.

L'crit nomm _Gigans_... reprit-il.

Il ne pouvait aller plus loin.

_Giganto_...

Impossible! Le mot malencontreux ne voulait pas sortir! On aurait bien
ri au Johannum!

_Gigantostologie_, acheva de dire le professeur Lidenbrock entre deux
jurons.

Puis, continuant de plus belle, et s'animant:

Oui, messieurs, je sais toutes ces choses! Je sais aussi que Cuvier et
Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os de mammouth et
autres animaux de l'poque quaternaire. Mais ici le doute seul serait
une injure  la science! Le cadavre est l! Vous pouvez le voir, le
toucher. Ce n'est pas un squelette, c'est un corps intact, conserv dans
un but uniquement anthropologique!

Je voulus bien ne pas contredire cette assertion.

Si je pouvais le laver dans une solution d'acide sulfurique, dit encore
mon oncle, j'en ferais disparatre toutes les parties terreuses et ces
coquillages resplendissants qui sont incrusts en lui. Mais le prcieux
dissolvant me manque. Cependant, tel il est, tel ce corps nous racontera
sa propre histoire.

Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manoeuvra avec la
dextrit d'un montreur de curiosits.

Vous le voyez, reprit-il, il n'a pas six pieds de long, et nous sommes
loin des prtendus gants. Quant  la race  laquelle il appartient,
elle est incontestablement caucasique. C'est la race blanche, c'est la
ntre! Le crne de ce fossile est rgulirement ovode, sans
dveloppement des pommettes, sans projection de la mchoire. Il ne
prsente aucun caractre de ce prognathisme qui modifie l'angle
facial[14]. Mesurez cet angle, il est presque de quatre-vingt-dix degrs.
Mais j'irai plus loin encore dans le chemin des dductions, et j'oserai
dire que cet chantillon humain appartient  la famille japtique,
rpandue depuis les Indes jusqu'aux limites de l'Europe occidentale. Ne
souriez pas, messieurs!

[Note 14: L'angle facial est form par deux plans, l'un plus ou moins
vertical qui est tangent au front et aux incisives, l'autre horizontal,
qui passe par l'ouverture des conduits auditifs et l'pine nasale
infrieure. On appelle prognathisme, en langue anthropologique, cette
projection de la mchoire qui modifie l'angle facial.]

[Illustration: C'tait la vgtation de l'poque tertiaire dans toute sa
magnificence. (Page 187.)]

Personne ne souriait, mais le professeur avait une telle habitude de
voir les visages s'panouir pendant ses savantes dissertations!

Oui, reprit-il avec une animation nouvelle, c'est l un homme fossile,
et contemporain des mastodontes dont les ossements emplissent cet
amphithtre. Mais de vous dire par quelle route il est arriv l,
comment ces couches o il tait enfoui ont gliss jusque dans cette
norme cavit du globe, c'est ce que je ne me permettrai pas. Sans
doute,  l'poque quaternaire, des troubles considrables se
manifestaient encore dans l'corce terrestre; le refroidissement continu
du globe produisait des cassures, des fentes, des failles, o dvalait
vraisemblablement une partie du terrain suprieur. Je ne me prononce
pas, mais enfin l'homme est l, entour des ouvrages de sa main, de ces
haches, de ces silex taills qui ont constitu l'ge de pierre, et 
moins qu'il n'y soit venu comme moi en touriste, en pionnier de la
science, je ne puis mettre en doute l'authenticit de son antique
origine.

Le professeur se tut, et j'clatai en applaudissements unanimes.
D'ailleurs mon oncle avait raison, et de plus savants que son neveu
eussent t fort empchs de le combattre.

Autre indice. Ce corps fossilis n'tait pas le seul de l'immense
ossuaire D'autres corps se rencontraient  chaque pas que nous faisions
dans cette poussire, et mon oncle pouvait choisir le plus merveilleux
de ces chantillons pour convaincre les incrdules.

En vrit, c'tait un tonnant spectacle que celui de ces gnrations
d'hommes et d'animaux confondus dans ce cimetire. Mais une question
grave se prsentait, que nous n'osions rsoudre. Ces tres anims
avaient-ils gliss par une convulsion du sol vers les rivages de la mer
Lidenbrock, alors qu'ils taient dj rduits en poussire? Ou plutt
vcurent-ils ici, dans ce monde souterrain, sous ce ciel factice,
naissant et mourant comme les habitants de la terre? Jusqu'ici, les
monstres marins, les poissons seuls, nous taient apparus vivants!
Quelque homme de l'abme errait-il encore sur ces grves dsertes?




XXXIX


Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulrent ces couches
d'ossements. Nous allions en avant, pousss par une ardente curiosit.
Quelles autres merveilles renfermait cette caverne, quels trsors pour
la science? Mon regard s'attendait  toutes les surprises, mon
imagination  tous les tonnements.

Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derrire les
collines de l'ossuaire. L'imprudent professeur, s'inquitant peu de
s'garer, m'entranait au loin. Nous avancions silencieusement, baigns
dans les ondes lectriques. Par un phnomne que je ne puis expliquer,
et grce  sa diffusion, complte alors, la lumire clairait
uniformment les diverses faces des objets. Son foyer n'existait plus en
un point dtermin de l'espace et elle ne produisait aucun effet
d'ombre. On aurait pu se croire en plein midi et en plein t, au milieu
des rgions quatoriales, sous les rayons verticaux du soleil. Toute
vapeur avait disparu. Les rochers, les montagnes lointaines, quelques
masses confuses de forts loignes, prenaient un trange aspect sous
l'gale distribution du fluide lumineux. Nous ressemblions  ce
fantastique personnage d'Hoffmann qui a perdu son ombre.

Aprs une marche d'un mille, apparut la lisire d'une fort immense,
mais non plus un de ces bois de champignons qui avoisinaient
Port-Graben.

C'tait la vgtation de l'poque tertiaire dans toute sa magnificence.
De grands palmiers, d'espces aujourd'hui disparues, de superbes
palmacites, des pins, des ifs, des cyprs, des thuyas, reprsentaient la
famille des conifres, et se reliaient entre eux par un rseau de lianes
inextricables. Un tapis de mousses et d'hpathiques revtait
moelleusement le sol. Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages,
peu dignes de ce nom, puisqu'ils ne produisaient pas d'ombre. Sur leurs
bords croissaient des fougres arborescentes semblables  celles des
serres chaudes du globe habit. Seulement, la couleur manquait  ces
arbres,  ces arbustes,  ces plantes, privs de la vivifiante chaleur
du soleil. Tout se confondait dans une teinte uniforme, bruntre et
comme passe. Les feuilles taient dpourvues de leur verdeur, et les
fleurs elles-mmes, si nombreuses  cette poque tertiaire qui les vit
natre, alors sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d'un
papier dcolor sous l'action de l'atmosphre.

Mon oncle Lidenbrock s'aventura sous ces gigantesques taillis. Je le
suivis, non sans une certaine apprhension. Puisque la nature avait fait
l les frais d'une alimentation vgtale, pourquoi les redoutables
mammifres ne s'y rencontreraient-ils pas? J'apercevais dans ces larges
clairires que laissaient les arbres abattus et rongs par le temps, des
lgumineuses, des acrines, des rubiaces, et mille arbrisseaux
comestibles, chers aux ruminants de toutes les priodes. Puis
apparaissaient, confondus et entremls, les arbres des contres si
diffrentes de la surface du globe, le chne croissant prs du palmier,
l'eucalyptus australien s'appuyant au sapin de la Norwge, le bouleau du
Nord confondant ses branches avec les branches du kauris zlandais.
C'tait  confondre la raison des classificateurs les plus ingnieux de
la botanique terrestre.

Soudain, je m'arrtai. De la main, je retins mon oncle.

La lumire diffuse permettait d'apercevoir les moindres objets dans la
profondeur des taillis. J'avais cru voir... Non! rellement, de mes
yeux, je voyais des formes immenses s'agiter sous les arbres! En effet,
c'taient des animaux gigantesques, tout un troupeau de mastodontes, non
plus fossiles, mais vivants, et semblables  ceux dont les restes furent
dcouverts en 1801 dans les marais de l'Ohio! J'apercevais ces grands
lphants dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une lgion
de serpents. J'entendais le bruit de leurs longues dfenses dont
l'ivoire taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et les
feuilles arraches par masses considrables s'engouffraient dans la
vaste gueule de ces monstres.

Ce rve o j'avais vu renatre tout ce monde des temps ant-historiques,
des poques ternaires et quaternaires, se ralisait donc enfin! Et nous
tions l, seuls, dans les entrailles du globe,  la merci de ses
farouches habitants!

Mon oncle regardait.

Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en avant, en
avant!

--Non! m'criai-je, non! Nous sommes sans armes! Que ferions-nous au
milieu de ce troupeau de quadrupdes gants? Venez, mon oncle, venez!
Nulle crature humaine ne peut braver impunment la colre de ces
monstres.

--Nulle crature humaine! rpondit mon oncle; en baissant la voix! Tu te
trompes, Axel! Regarde, regarde, l-bas! Il me semble que j'aperois un
tre vivant! un tre semblable  nous! un homme!

Je regardai, haussant les paules, et dcid  pousser l'incrdulit
jusqu' ses dernires limites. Mais, quoique j'en eus, il fallut bien me
rendre  l'vidence.

En effet,  moins d'un quart de mille, appuy au tronc d'un kauris
norme, un tre humain, un Prote de ces contres souterraines, un
nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable troupeau de
mastodontes!

           _Immanis pecoris custos, immanior ipse!_

Oui! _immanior ipse!_ Ce n'tait plus l'tre fossile dont nous avions
relev le cadavre dans l'ossuaire, c'tait un gant, capable de
commander  ces monstres. Sa taille dpassait douze pieds. Sa tte,
grosse comme la tte d'un buffle, disparaissait dans les broussailles
d'une chevelure inculte. On et dit une vritable crinire, semblable 
celle de l'lphant des premiers ges. Il brandissait de la main une
branche norme, digne houlette de ce berger antdiluvien.

Nous tions rests immobiles, stupfaits. Mais nous pouvions tre
aperus. Il fallait fuir.

Venez, venez! m'criai-je, en entranant mon oncle, qui pour la
premire fois se laissa faire!

Un quart d'heure plus tard, nous tions hors de la vue de ce redoutable
ennemi.

Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que le calme
s'est refait dans mon esprit, que des mois se sont couls depuis cette
trange et surnaturelle rencontre, que penser, que croire? Non! c'est
impossible! Nos sens ont t abuss, nos yeux n'ont pas vu ce qu'ils
voyaient! Nulle crature humaine n'existe dans ce monde subterrestre!
Nulle gnration d'hommes n'habite ces cavernes infrieures du globe,
sans se soucier des habitants de sa surface, sans communication avec
eux! C'est insens, profondment insens!

[Illustration: Un prote de ces contres souterraines. (Page 188.)]

J'aime mieux admettre l'existence de quelque animal dont la structure se
rapproche de la structure humaine, de quelque singe des premires
poques gologiques, de quelque protopithque, de quelque msopithque
semblable  celui que dcouvrit M. Lartet dans le gte ossifre de
Sansan! Mais celui-ci dpassait par sa taille toutes les mesures donnes
par la palontologie moderne! N'importe! Un singe, oui, un singe, si
invraisemblable qu'il soit! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui
toute une gnration enfouie dans les entrailles de la terre! Jamais!

Cependant, nous avions quitt la fort claire et lumineuse, muets
d'tonnement, accabls sous une stupfaction qui touchait 
l'abrutissement. Nous courions malgr nous. C'tait une vraie fuite,
semblable  ces entranements effroyables que l'on subit dans certains
cauchemars. Instinctivement, nous revenions vers la mer Lidenbrock, et
je ne sais dans quelles divagations mon esprit se ft emport, sans une
proccupation qui me ramena  des observations plus pratiques.

Bien que je fusse certain de fouler un sol entirement vierge de nos
pas, j'apercevais souvent des agrgations de rochers dont la forme
rappelait ceux de Port-Graben. Cela confirmait, d'ailleurs,
l'indication de la boussole et notre retour involontaire au nord de la
mer Lidenbrock. C'tait parfois  s'y mprendre. Des ruisseaux et des
cascades tombaient par centaines des saillies de rocs. Je croyais revoir
la couche de surtarbrandur, notre fidle Hans-bach et la grotte o
j'tais revenu  la vie. Puis, quelques pas plus loin, la disposition
des contre-forts, l'apparition d'un ruisseau, le profil surprenant d'un
rocher venait me rejeter dans le doute.

Je fis part  mon oncle de mon indcision. Il hsita comme moi. Il ne
pouvait s'y reconnatre au milieu de ce panorama uniforme.

videmment, lui dis-je, nous n'avons pas abord  notre point de
dpart, mais le tempte nous a ramens un peu au-dessous, et en suivant
le rivage, nous retrouverons Port-Graben.

--Dans ce cas, rpondit mon oncle, il est inutile de continuer cette
exploration, et le mieux est de retourner au radeau. Mais ne te
trompes-tu pas, Axel?

--Il est difficile de se prononcer, mon oncle, car tous ces rochers se
ressemblent. Je crois pourtant reconnatre le promontoire au pied duquel
Hans a construit l'embarcation. Nous devons tre prs du petit port, si
mme ce n'est pas ici, ajoutai-je, en examinant une crique que je crus
reconnatre.

--Non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces, et je ne
vois rien...

--Mais je vois, moi, m'criai-je, en m'lanant vers un objet qui
brillait sur le sable.

--Qu'est-ce donc?

--Ceci, rpondis-je.

Et je montrai  mon oncle un poignard couvert de rouille, que je venais
de ramasser.

Tiens! dit-il, tu avais donc emport cette arme avec toi?

--Moi? Aucunement! Mais vous...

--Non pas que je sache, rpondit le professeur. Je n'ai jamais eu cet
objet en ma possession.

--Voil qui est particulier!

--Mais non, c'est trs-simple, Axel. Les Islandais ont souvent des armes
de cette espce, et Hans,  qui celle-ci appartient, l'aura perdue...

Je secouais la tte. Hans n'avait jamais eu ce poignard en sa
possession.

Est-ce donc l'arme de quelque guerrier antdiluvien, m'criai-je, d'un
homme vivant, d'un contemporain de ce gigantesque berger? Mais non! Ce
n'est pas un outil de l'ge de pierre! Pas mme de l'ge de bronze!
Cette lame est d'acier...

Mon oncle m'arrta net dans cette route o m'entranait une divagation
nouvelle, et de son ton froid il me dit:

Calme-toi, Axel, et reviens  la raison. Ce poignard est une arme du
seizime sicle, une vritable dague, de celles que les gentilshommes
portaient  leur ceinture pour donner le coup de grce. Elle est
d'origine espagnole. Elle n'appartient ni  toi, ni  moi, ni au
chasseur, ni mme aux tres humains qui vivent peut-tre dans les
entrailles du globe!

--Oserez-vous dire?...

--Vois, elle ne s'est pas brche ainsi  s'enfoncer dans la gorge des
gens; sa lame est couverte d'une couche de rouille qui ne date ni d'un
jour, ni d'un an, ni d'un sicle!

Le professeur s'animait, suivant son habitude, en se laissant emporter
par son imagination.

Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande dcouverte! Cette
lame est reste abandonne sur le sable depuis cent, deux cents, trois
cents ans, et s'est brche sur les rocs de cette mer souterraine!

--Mais elle n'est pas venue seule! m'criai-je; elle n'a pas t se
tordre d'elle-mme! quelqu'un nous a prcds!...

--Oui! un homme.

--Et cet homme?

--Cet homme a grav son nom avec ce poignard! Cet homme a voulu encore
une fois marquer de sa main la route du centre! Cherchons, cherchons!

Et, prodigieusement intresss, nous voil longeant la haute muraille,
interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se changer en galerie.

Nous arrivmes ainsi  un endroit o le rivage se resserrait. La mer
venait presque baigner le pied des contre-forts, laissant un passage
large d'une toise au plus. Entre deux avances de roc, on apercevait
l'entre d'un tunnel obscur.

[Illustration: rune]

L, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres mystrieuses 
demi ronges, les deux initiales du hardi et fantastique voyageur:

A. S.! s'cria mon oncle. Arne Saknussemm! Toujours Arne Saknussemm!




XL


Depuis le commencement du voyage, j'avais pass par bien des
tonnements; je devais me croire  l'abri des surprises et blas sur
tout merveillement. Cependant,  la vue de ces deux lettres graves l
depuis trois cents ans, je demeurai dans un bahissement voisin de la
stupidit. Non-seulement la signature du savant alchimiste se lisait sur
le roc, mais encore le stylet qui l'avait trace tait entre mes mains.
A moins d'tre d'une insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en
doute l'existence du voyageur et la ralit de son voyage.

Pendant que ces rflexions tourbillonnaient dans ma tte, le professeur
Lidenbrock se laissait aller  un accs un peu dithyrambique  l'endroit
d'Arne Saknussemm.

Merveilleux gnie! s'criait-il, tu n'as rien oubli de ce qui devait
ouvrir  d'autres mortels les routes de l'corce terrestre, et tes
semblables peuvent retrouver les traces que tes pieds ont laisses, il y
a trois sicles, au fond de ces souterrains obscurs! A d'autres regards
que les tiens, tu as rserv la contemplation de ces merveilles! Ton
nom, grav d'tapes en tapes, conduit droit  son but le voyageur assez
audacieux pour te suivre, et, au centre mme de notre plante, il se
trouvera encore inscrit de ta propre main. Eh bien! moi aussi, j'irai
signer de mon nom cette dernire page de granit! Mais que, ds
maintenant, ce cap vu par toi prs de cette mer dcouverte par toi soit
 jamais appel le cap Saknussemm!

Voil ce que j'entendis, ou  peu prs, et je me sentis gagner par
l'enthousiasme que respiraient ces paroles. Un feu intrieur se ranima
dans ma poitrine! J'oubliai tout, et les dangers du voyage, et les
prils du retour. Ce qu'un autre avait fait, je voulais le faire aussi,
et rien de ce qui tait humain ne me paraissait impossible!

En avant, en avant! m'criai-je.

[Illustration: Au bout de six pas notre marche fut interrompue. (Page
195.)]

Je m'lanais dj vers la sombre galerie, quand le professeur m'arrta,
et lui, l'homme des emportements, il me conseilla la patience et le
sang-froid.

Retournons d'abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau  cette
place.

J'obis  cet ordre, non sans dplaisir, et je me glissai rapidement au
milieu des rochers du rivage.

Savez-vous, mon oncle, disais-je en marchant, que nous avons t
singulirement servis par les circonstances jusqu'ici!

--Ah! tu trouves, Axel?

--Sans doute, et il n'est pas jusqu' la tempte qui ne nous ait remis
dans le droit chemin. Bni soit l'orage! Il nous a ramens  cette cte
d'o le beau temps nous et loigns! Supposez un instant que nous
eussions touch de notre proue (la proue d'un radeau!) les rivages
mridionaux de la mer Lidenbrock, que serions-nous devenus? Le nom de
Saknussemm n'aurait pas apparu  nos yeux, et maintenant nous serions
abandonns sur une plage sans issue.

--Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel  ce que, voguant vers
le sud, nous soyons prcisment revenus au nord et au cap Saknussemm. Je
dois dire que c'est plus qu'tonnant, et il y a l un fait dont
l'explication m'chappe absolument.

--Eh! qu'importe! il n'y a pas  expliquer les faits, mais  en
profiter!

--Sans doute, mon garon, mais...

--Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les contres
septentrionales de l'Europe, la Sude, la Russie, la Sibrie, que
sais-je! au lieu de nous enfoncer sous les dserts de l'Afrique ou les
flots de l'Ocan, et je ne veux pas en savoir davantage!

--Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque nous
abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener  rien. Nous
allons descendre, encore descendre, et toujours descendre! Sais-tu bien
que, pour arriver au centre du globe, il n'y a plus que quinze cents
lieues  franchir!

--Bah! m'criai-je, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler! En
route! en route!

Ces discours insenss duraient encore quand nous rejoignmes le
chasseur. Tout tait prpar pour un dpart immdiat. Pas un colis qui
ne ft embarqu. Nous prmes place sur le radeau, et la voile hisse,
Hans se dirigea en suivant la cte vers le cap Saknussemm.

Le vent n'tait pas favorable  un genre d'embarcation qui ne pouvait
tenir le plus prs. Aussi, en maint endroit, il fallut avancer  l'aide
des btons ferrs. Souvent les rochers, allongs  fleur d'eau, nous
forcrent de faire des dtours assez longs. Enfin, aprs trois heures de
navigation, c'est--dire vers six heures du soir, on atteignait un
endroit propice au dbarquement.

Je sautai  terre, suivi de mon oncle et de l'Islandais. Cette traverse
ne m'avait pas calm. Au contraire. Je proposai mme de brler nos
vaisseaux, afin de nous couper toute retraite. Mais mon oncle s'y
opposa. Je le trouvai singulirement tide.

Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant.

--Oui, mon garon; mais auparavant, examinons cette nouvelle galerie
afin de savoir s'il faut prparer nos chelles.

Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activit; le radeau, attach
au rivage, fut laiss seul; d'ailleurs, l'ouverture de la galerie
n'tait pas  vingt pas de l, et notre petite troupe, moi en tte, s'y
rendit sans retard.

L'orifice,  peu prs circulaire, prsentait un diamtre de cinq pieds
environ; le sombre tunnel tait taill dans le roc vif et soigneusement
als par les matires ruptives auxquelles il donnait autrefois
passage; sa partie infrieure effleurait le sol, de telle faon que l'on
put y pntrer sans aucune difficult.

Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six pas,
notre marche fut interrompue par l'interposition d'un bloc norme.

Maudit roc! m'criai je avec colre, en me voyant subitement arrt
par un obstacle infranchissable.

Nous emes beau chercher  droite et  gauche, en bas et en haut, il
n'existait aucun passage, aucune bifurcation. J'prouvai un vif
dsappointement, et je ne voulais pas admettre la ralit de l'obstacle.
Je me baissai. Je regardai au-dessous du bloc. Nul interstice.
Au-dessus. Mme barrire de granit. Hans porta la lumire de la lampe
sur tous les points de la paroi; mais celle-ci n'offrait aucune solution
de continuit. Il fallait renoncer  tout espoir de passer.

Je m'tais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir  grands
pas.

Mais alors, Saknussemm? m'criai-je.

--Oui, fit mon oncle, a-t-il donc t arrt par cette porte de pierre?

--Non! non! repris-je avec vivacit. Ce quartier de roc, par suite d'une
secousse quelconque, ou l'un de ces phnomnes magntiques qui agitent
l'corce terrestre, a brusquement ferm ce passage. Bien des annes se
sont coules entre le retour de Saknussemm et la chute de ce bloc.
N'est-il pas vident que cette galerie a t autrefois le chemin des
laves, et qu'alors les matires ruptives y circulaient librement?
Voyez, il y a des fissures rcentes qui sillonnent ce plafond de granit;
il est fait de morceaux rapports, de pierres normes, comme si la main
de quelque gant et travaill  cette substruction; mais, un jour, la
pousse a t plus forte, et ce bloc, semblable  une clef de vote qui
manque, a gliss jusqu'au sol en obstruant tout passage. C'est un
obstacle accidentel que Saknussemm n'a pas rencontr, et si nous ne le
renversons pas, nous sommes indignes d'arriver au centre du monde!

Voil comment je parlais! L'me du professeur avait pass tout entire
en moi. Le gnie des dcouvertes m'inspirait. J'oubliais le pass, je
ddaignais l'avenir. Rien n'existait plus pour moi  la surface de ce
sphrode au sein duquel je m'tais engouffr, ni les villes, ni les
campagnes, ni Hambourg, ni Knig-strasse, ni ma pauvre Graben, qui
devait me croire  jamais perdu dans les entrailles de la terre!

Eh bien! reprit mon oncle,  coups de pioche,  coups de pic, faisons
notre route! renversons ces murailles!

--C'est trop dur pour le pic, m'criai-je.

--Alors la pioche!

--C'est trop long pour la pioche!

--Mais!...

--Eh bien! la poudre! la mine! minons, et faisons sauter l'obstacle!

--La poudre!

--Oui! il ne s'agit que d'un bout de roc  briser!

--Hans,  l'ouvrage! s'cria mon oncle.

L'Islandais retourna au radeau, et revint bientt avec un pic dont il se
servit pour creuser un fourneau de mine. Ce n'tait pas un mince
travail. Il s'agissait de faire un trou assez considrable pour contenir
cinquante livres de fulmi-coton, dont la puissance expansive est quatre
fois plus grande que celle de la poudre  canon.

J'tais dans une prodigieuse surexcitation d'esprit. Pendant que Hans
travaillait, j'aidai activement mon oncle  prparer une longue mche
faite avec de la poudre mouille et renferme dans un boyau de toile.

Nous passerons! disais-je.

--Nous passerons, rptait mon oncle.

A minuit, notre travail de mineurs fut entirement termin; la charge de
fulmi-coton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la mche, se
droulant  travers la galerie, venait aboutir au dehors.

Une tincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable engin en
activit.

A demain, dit le professeur.

Il fallut bien me rsigner et attendre encore pendant six grandes
heures!




XLI


Le lendemain, jeudi, 27 aot, fut une date clbre de ce voyage
subterrestre. Elle ne me revient pas  l'esprit sans que l'pouvante ne
fasse encore battre mon coeur. A partir de ce moment, notre raison, notre
jugement, notre ingniosit n'ont plus voix au chapitre, et nous allons
devenir le jouet des phnomnes de la terre.

A six heures, nous tions sur pied. Le moment approchait de frayer par
la poudre un passage  travers l'corce de granit.

[Illustration: Croulez, montagnes de granit! (Page 198.)]

Je sollicitai l'honneur de mettre le feu  la mine. Cela fait, je devais
rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n'avait point t dcharg;
puis nous prendrions du large, afin de parer aux dangers de l'explosion,
dont les effets pouvaient ne pas se concentrer  l'intrieur du massif.

La mche devait brler pendant dix minutes, selon nos calculs, avant de
porter le feu  la chambre des poudres. J'avais donc le temps ncessaire
pour regagner le radeau. Je me prparai  remplir mon rle, non sans une
certaine motion.

Aprs un repas rapide, mon oncle et le chasseur s'embarqurent, tandis
que je restais sur le rivage. J'tais muni d'une lanterne allume qui
devait me servir  mettre le feu  la mche.

Va, mon garon, me dit mon oncle, et reviens immdiatement nous
rejoindre.

--Soyez tranquille, rpondis-je, je ne m'amuserai point en route.

Aussitt je me dirigeai vers l'orifice de la galerie. J'ouvris ma
lanterne, et je saisis l'extrmit de la mche.

Le professeur tenait son chronomtre  la main.

Es-tu prt? me cria-t-il.

--Je suis prt.

--Eh bien! feu, mon garon!

Je plongeai rapidement dans la flamme la mche, qui ptilla  son
contact, et, tout courant, je revins au rivage.

Embarque, fit mon oncle, et dbordons.

Hans, d'une vigoureuse pousse, nous rejeta en mer. Le radeau s'loigna
d'une vingtaine de toises.

C'tait un moment palpitant. Le professeur suivait de l'oeil l'aiguille
du chronomtre.

Encore cinq minutes, disait-il. Encore quatre! Encore trois!

Mon pouls battait des demi-secondes.

Encore deux! Une!... Croulez, montagnes de granit!

Que se passa-t-il alors? Le bruit de la dtonation, je crois que je ne
l'entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia subitement  mes
regards; ils s'ouvrirent comme un rideau. J'aperus un insondable abme
qui se creusait en plein rivage. La mer, prise de vertige, ne fut plus
qu'une vague norme, sur le dos de laquelle le radeau s'leva
perpendiculairement.

Nous fmes renverss tous les trois. En moins d'une seconde, la lumire
fit place  la plus profonde obscurit. Puis je sentis l'appui solide
manquer, non  mes pieds, mais au radeau. Je crus qu'il coulait  pic.
Il n'en tait rien. J'aurais voulu adresser la parole  mon oncle; mais
le mugissement des eaux l'et empch de m'entendre.

Malgr les tnbres, le bruit, la surprise, l'motion, je compris ce qui
venait de se passer.

Au del du roc qui venait de sauter, il existait un abme. L'explosion
avait dtermin une sorte de tremblement de terre dans ce sot coup de
fissures, le gouffre s'tait ouvert, et la mer, change en torrent, nous
y entranait avec elle.

Je me sentis perdu.

Une heure, deux heures, que sais-je! se passrent ainsi. Nous nous
serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de n'tre pas
prcipits hors du radeau. Des chocs d'une extrme violence se
produisaient, quand il heurtait la muraille. Cependant ces heurts
taient rares, d'o je conclus que la galerie s'largissait
considrablement. C'tait,  n'en pas douter, le chemin de Saknussemm;
mais, au lieu de le descendre seuls, nous avions, par notre imprudence,
entran toute une mer avec nous.

Ces ides, on le comprend, se prsentrent  mon esprit sous une forme
vague et obscure. Je les associais difficilement pendant cette course
vertigineuse qui ressemblait  une chute. A en juger par l'air qui me
fouettait le visage, elle devait surpasser celle des trains les plus
rapides. Allumer une torche dans ces conditions tait donc impossible,
et notre dernier appareil lectrique avait t bris au moment de
l'explosion.

Je fus donc fort surpris de voir une lumire briller tout  coup prs de
moi. La figure calme de Hans s'claira. L'adroit chasseur tait parvenu
 allumer la lanterne, et, bien que sa flamme vacillt  s'teindre,
elle jeta quelques lueurs dans l'pouvantable obscurit.

La galerie tait large. J'avais eu raison de la juger telle.
L'insuffisante lumire ne nous permettait pas d'apercevoir ses deux
murailles  la fois. La pente des eaux qui nous emportaient dpassait
celle des plus insurmontables rapides de l'Amrique. Leur surface
semblait faite d'un faisceau de flches liquides dcoches avec une
extrme puissance. Je ne puis rendre mon impression par une comparaison
plus juste. Le radeau, pris par certains remous, filait parfois en
tournoyant. Lorsqu'il s'approchait des parois de la galerie, j'y
projetais la lumire de la lanterne, et je pouvais juger de sa vitesse 
voir les saillies du roc se changer en traits continus, de telle sorte
que nous tions enserrs dans un rseau de lignes mouvantes. J'estimai
que notre vitesse devait atteindre trente lieues  l'heure.

Mon oncle et moi, nous regardions d'un oeil hagard, accots au tronon du
mt, qui, au moment de la catastrophe, s'tait rompu net. Nous tournions
le dos  l'air, afin de ne pas tre touffs par la rapidit d'un
mouvement que nulle puissance humaine ne pouvait enrayer.

Cependant les heures s'coulrent. La situation ne changeait pas, mais
un incident vint la compliquer.

En cherchant  mettre un peu d'ordre dans la cargaison, je vis que la
plus grande partie des objets embarqus avaient disparu au moment de
l'explosion, lorsque la mer nous assaillit si violemment! Je voulus
savoir exactement  quoi m'en tenir sur nos ressources, et, la lanterne
 la main, je commenai mes recherches. De nos instruments, il ne
restait plus que la boussole et le chronomtre. Les chelles et les
cordes se rduisaient  un bout de cble enroul autour du tronon de
mt. Pas une pioche, pas un pic, pas un marteau, et, malheur
irrparable, nous n'avions de vivres que pour un jour! Je fouillai les
interstices du radeau, les moindres coins forms par les poutres et la
jointure des planches! Rien! Nos provisions consistaient uniquement en
un morceau de viande sche et quelques biscuits.

Je regardais d'un air stupide! Je ne voulais pas comprendre! Et
cependant de quel danger me proccupais-je? Quand les vivres eussent t
suffisants pour des mois, pour des annes, comment sortir des abmes o
nous entranait cet irrsistible torrent? A quoi bon craindre les
tortures de la faim, quand la mort s'offrait dj sous tant d'autres
formes? Mourir d'inanition, est-ce que nous en aurions le temps?

Pourtant, par une inexplicable bizarrerie de l'imagination, j'oubliai le
pril immdiat pour les menaces de l'avenir qui m'apparurent dans toute
leur horreur. D'ailleurs, peut-tre pourrions-nous chapper aux fureurs
du torrent et revenir  la surface du globe. Comment? Je l'ignore. O?
Qu'importe! Une chance sur mille est toujours une chance, tandis que la
mort par la faim ne nous laissait d'espoir dans aucune proportion, si
petite qu'elle ft.

La pense me vint de tout dire  mon oncle, de lui montrer  quel
dnment nous tions rduits, et de faire l'exact calcul du temps qui
nous restait  vivre. Mais j'eus le courage de me taire. Je voulais lui
laisser tout son sang-froid.

En ce moment, la lumire de la lanterne baissa peu  peu et s'teignit
entirement. La mche avait brl jusqu'au bout. L'obscurit redevint
absolue. Il ne fallait plus songer  dissiper ces impntrables
tnbres. Il restait encore une torche, mais elle n'aurait pu se
maintenir allume. Alors, comme un enfant, je fermai les yeux pour ne
pas voir toute cette obscurit.

Aprs un laps de temps assez long, la vitesse de notre course redoubla.
Je m'en aperus  la rverbration de l'air sur mon visage. La pente des
eaux devenait excessive. Je crois vritablement que nous ne glissions
plus. Nous tombions. J'avais en moi l'impression d'une chute presque
verticale. La main de mon oncle et celle de Hans, cramponnes  mes
bras, me retenaient avec vigueur.

Tout  coup, aprs un temps inapprciable, je ressentis comme un choc;
le radeau n'avait pas heurt un corps dur, mais il s'tait subitement
arrt dans sa chute. Une trombe d'eau, une immense colonne liquide
s'abattit  sa surface. Je fus suffoqu. Je me noyais...

Cependant cette inondation soudaine ne dura pas. En quelques secondes je
me retrouvai  l'air libre que j'aspirai  pleins poumons. Mon oncle et
Hans me serraient le bras  le briser, et le radeau nous portait encore
tous les trois.

[Illustration: La torche jeta assez de clart pour clairer toute la
scne. (Page 202.)]




XLII


Je suppose qu'il devait tre alors dix heures du soir. Le premier de mes
sens qui fonctionna, aprs ce dernier assaut, fut le sens de l'oue.
J'entendis presque aussitt, car ce fut acte d'audition vritable,
j'entendis le silence se faire dans la galerie et succder  ces
mugissements qui, depuis de longues heures, remplissaient mon oreille.
Enfin ces paroles de mon oncle m'arrivrent comme un murmure:

Nous montons!

--Que voulez-vous dire? m'criai-je.

--Oui, nous montons! nous montons!

J'tendis le bras; je touchai la muraille; ma main fut mise en sang.
Nous remontions avec une extrme rapidit.

La torche! la torche! s'cria le professeur.

Hans, non sans difficults, parvint  l'allumer, et la flamme, se
maintenant de bas en haut, malgr le mouvement ascensionnel, jeta assez
de clart pour clairer toute la scne.

C'est bien ce que je pensais, dit mon oncle. Nous sommes dans un puits
troit, qui n'a pas quatre toises de diamtre. L'eau, arrive au fond du
gouffre, reprend son niveau et nous remonte avec elle.

--O?

--Je l'ignore, mais il faut se tenir prts  tout vnement. Nous
montons avec une vitesse que j'value  deux toises par seconde, soit
cent vingt toises par minute, ou plus de trois lieues et demie 
l'heure. De ce train-l, on fait du chemin.

--Oui, si rien ne nous arrte, si ce puits a une issue! Mais s'il est
bouch, si l'air se comprime peu  peu sous la pression de la colonne
d'eau, si nous allons tre crass!

--Axel, rpondit le professeur avec un grand calme, la situation est
presque dsespre, mais il y a quelques chances de salut, et ce sont
celles-l que j'examine. Si  chaque instant nous pouvons prir, 
chaque instant aussi nous pouvons tre sauvs. Soyons donc en mesure de
profiter des moindres circonstances.

--Mais que faire?

--Rparer nos forces en mangeant.

A ces mots, je regardai mon oncle d'un oeil hagard. Ce que je n'avais pas
voulu avouer, il fallait enfin le dire:

--Manger? rptai-je.

--Oui, sans retard.

Le professeur ajouta quelques mots en danois. Hans secoua la tte.

Quoi! s'cria mon oncle, nos provisions sont perdues?

--Oui, voil ce qui reste de vivres? un morceau de viande sche pour
nous trois!

Mon oncle me regardait sans vouloir comprendre mes paroles.

--Eh bien! dis-je, croyez-vous encore que nous puissions tre sauvs?

Ma demande n'obtint aucune rponse.

Une heure se passa. Je commenais  prouver une faim violente. Mes
compagnons souffraient aussi, et pas un de nous n'osait toucher  ce
misrable reste d'aliments.

Cependant, nous montions toujours avec une extrme rapidit. Parfois
l'air nous coupait la respiration comme aux aronautes dont l'ascension
est trop rapide. Mais si ceux-ci prouvent un froid proportionnel 
mesure qu'ils s'lvent dans les couches atmosphriques, nous subissions
un effet absolument contraire. La chaleur s'accroissait d'une
inquitante faon et devait certainement atteindre en ce moment quarante
degrs.

Que signifiait un pareil changement? Jusqu'alors les faits avaient donn
raison aux thories de Davy et de Lidenbrock; jusqu'alors des conditions
particulires de roches rfractaires, d'lectricit, de magntisme
avaient modifi les lois gnrales de la nature, en nous faisant une
temprature modre, car la thorie du feu central restait,  mes yeux,
la seule vraie, la seule explicable. Allions-nous donc revenir  un
milieu o ces phnomnes s'accomplissaient dans toute leur rigueur et
dans lequel la chaleur rduisait les roches  un complet tat de fusion?
Je le craignais, et je dis au professeur:

Si nous ne sommes pas noys ou briss, si nous ne mourons pas de faim,
il nous reste toujours la chance d'tre brls vifs.

Il se contenta de hausser les paules et retomba dans ses rflexions.

Une heure s'coula, et, sauf un lger accroissement dans la temprature,
aucun incident ne modifia la situation. Enfin mon oncle rompit le
silence:

Voyons, dit-il, il faut prendre un parti.

--Prendre un parti? rpliquai-je.

--Oui. Il faut rparer nos forces. Si nous essayons, en mnageant ce
reste de nourriture, de prolonger notre existence de quelques heures,
nous serons faibles jusqu' la fin.

--Oui, jusqu' la fin, qui ne se fera pas attendre.

--Eh bien! qu'une chance de salut se prsente, qu'un moment d'action
soit ncessaire, o trouverons-nous la force d'agir, si nous nous
laissons affaibli, par l'inanition?

--Eh! mon oncle, ce morceau de viande dvor, que nous restera-t-il?

--Rien, Axel, rien. Mais te nourrira-t-il davantage  le manger des
yeux? Tu fais l les raisonnements d'un homme sans volont, d'un tre
sans nergie!

--Ne dsesprez-vous donc pas? m'criai-je avec irritation.

--Non! rpliqua fermement le professeur.

--Quoi! vous croyez encore  quelque chance de salut?

--Oui! certes, oui! et tant que son coeur bat, tant que sa chair palpite,
je n'admets pas qu'un tre dou de volont laisse en lui place au
dsespoir.

Quelles paroles! L'homme qui les prononait en de pareilles
circonstances tait certainement d'une trempe peu commune.

Enfin, dis-je, que prtendez-vous faire?

--Manger ce qui reste de nourriture jusqu' la dernire miette et
rparer nos forces perdues. Ce repas sera notre dernier, soit! mais au
moins, au lieu d'tre puiss, nous serons redevenus des hommes.

--Eh bien! dvorons! m'criai-je.

Mon oncle prit le morceau de viande et les quelques biscuits chapps au
naufrage; il fit trois portions gales et les distribua. Cela donnait
environ une livre d'aliment pour chacun. Le professeur mangea avidement,
avec une sorte d'emportement fbrile; moi, sans plaisir, malgr ma faim,
presque avec dgot; Hans, tranquillement, modrment, mchant sans
bruit de petites bouches, les savourant avec le calme d'un homme que
les soucis de l'avenir ne pouvaient inquiter. Il avait, en furetant
bien, retrouv une gourde  demi pleine de genivre; il nous l'offrit,
et cette bienfaisante liqueur eut le pouvoir de me ranimer un peu.

Frtrafflig! dit Hans en buvant  son tour.

--Excellente! riposta mon oncle.

J'avais repris quelque espoir. Mais notre dernier repas venait d'tre
achev. Il tait alors cinq heures du matin.

L'homme est ainsi fait, que sa sant est un effet purement ngatif; une
fois le besoin de manger satisfait on se figure difficilement les
horreurs de la faim; il faut les prouver pour les comprendre. Aussi, au
sortir d'un long jene, quelques bouches de biscuit et de viande
triomphrent de nos douleurs passes.

Cependant, aprs ce repas, chacun se laissa aller  ses rflexions. A
quoi songeait Hans, cet homme de l'extrme Occident, que dominait la
rsignation fataliste des Orientaux? Pour mon compte, mes penses
n'taient faites que de souvenirs, et ceux-ci me ramenaient  la surface
de ce globe que je n'aurais jamais d quitter. La maison de
Knig-strasse, ma pauvre Graben, la bonne Marthe, passrent comme des
visions devant mes yeux, et, dans les grondements lugubres qui couraient
 travers le massif, je croyais surprendre le bruit des cits de la
terre.

Pour mon oncle, toujours  son affaire, la torche  la main, il
examinait avec attention la nature des terrains; il cherchait 
reconnatre sa situation par l'observation des couches superposes. Ce
calcul, ou mieux cette estime, ne pouvait tre que fort approximative;
mais un savant est toujours un savant, quand il parvient  conserver son
sang-froid, et certes le professeur Lidenbrock possdait cette qualit 
un degr peu ordinaire. Je l'entendais murmurer des mots de la science
gologique; je les comprenais, et je m'intressais malgr moi  cette
tude suprme.

[Illustration: Peu  peu, nous avions d quitter nos vtements. (Page
206.)]

Granit ruptif, disait-il. Nous sommes encore  l'poque primitive;
mais nous montons! nous montons! Qui sait?

Qui sait? Il esprait toujours.

De sa main il ttait la paroi verticale, et, quelques instants plus
tard, il reprenait ainsi:

Voil les gneiss! voil les micaschistes! Bon!  bientt les terrains
de l'poque de transition, et alors...

Que voulait dire le professeur? Pouvait-il mesurer l'paisseur de
l'corce terrestre suspendue sur notre tte? Possdait-il un moyen
quelconque de faire ce calcul? Non. Le manomtre lui manquait, et nulle
estime ne pouvait le suppler.

Cependant la temprature s'accroissait dans une forte proportion et je
me sentais baign au milieu d'une atmosphre brlante. Je ne pouvais la
comparer qu' la chaleur renvoye par les fourneaux d'une fonderie 
l'heure des coules. Peu  peu, Hans, mon oncle et moi, nous avions d
quitter nos vestes et nos gilets; le moindre vtement devenait une cause
de malaise, pour ne pas dire de souffrance.

Montons-nous donc vers un foyer incandescent? m'criai-je,  un moment
o la chaleur redoublait.

Non, rpondit mon oncle, c'est impossible! c'est impossible!

Cependant, dis-je en ttant la paroi, cette muraille est brlante!

Au moment o je prononai ces paroles, ma main ayant effleur l'eau, je
dus la retirer au plus vite.

--L'eau est brlante! m'criai-je.

Le professeur, cette fois, ne rpondit que par un geste de colre.

Alors une invincible pouvante s'empara de mon cerveau et ne le quitta
plus. J'avais le sentiment d'une catastrophe prochaine, et telle que la
plus audacieuse imagination n'aurait pu la concevoir. Une ide, d'abord
vague, incertaine, se changeait en certitude dans mon esprit. Je la
repoussai, mais elle revint avec obstination. Je n'osais la formuler.
Cependant, quelques observations involontaires dterminrent ma
conviction. A la lueur douteuse de la torche, je remarquai des
mouvements dsordonns dans les couches granitiques; un phnomne allait
videmment se produire, dans lequel l'lectricit jouait un rle; puis
cette chaleur excessive, cette eau bouillonnante!.. Je voulus observer
la boussole.

Elle tait affole!




XLIII


Oui, affole! L'aiguille sautait d'un ple  l'autre avec de brusques
secousses, parcourait tous les points du cadran, et tournait, comme si
elle et t prise de vertige.

Je savais bien que, d'aprs les thories les plus acceptes, l'corce
minrale du globe n'est jamais dans un tat de repos absolu; les
modifications amenes par la dcomposition des matires internes,
l'agitation provenant des grands courants liquides, l'action du
magntisme, tendent  l'branler incessamment, alors mme que les tres
dissmins  sa surface ne souponnent pas son agitation. Ce phnomne
ne m'aurait donc pas autrement effray, ou du moins, il n'et pas fait
natre dans mon esprit une ide terrible.

Mais d'autres faits, certains dtails _sui generis_, ne purent me
tromper plus longtemps. Les dtonations se multipliaient avec une
effrayante intensit. Je ne pouvais les comparer qu'au bruit que
feraient un grand nombre de chariots entrans rapidement sur le pav.
C'tait un tonnerre continu.

Puis la boussole affole, secoue par les phnomnes lectriques, me
confirmait dans mon opinion. L'corce minrale menaait de se rompre,
les massifs granitiques de se rejoindre, la fissure de se combler, le
vide de se remplir, et nous, pauvres atomes, nous allions tre crass
dans cette formidable treinte.

Mon oncle, mon oncle! m'criai-je, nous sommes perdus.

--Quelle est cette nouvelle terreur? me rpondit-il avec un calme
surprenant. Qu'as-tu donc?

--Ce que j'ai! Observez ces murailles qui s'agitent, ce massif qui se
disloque, cette chaleur torride, cette eau qui bouillonne, ces vapeurs
qui s'paississent, cette aiguille folle, tous les indices d'un
tremblement de terre!

Mon oncle secoua doucement la tte.

Un tremblement de terre? dit-il.

--Oui!

--Mon garon, je crois que tu te trompes!

--Quoi! vous ne reconnaissez pas les symptmes?...

--D'un tremblement de terre? non! J'attends mieux que cela!

--Que voulez-vous dire?

--Une ruption, Axel.

--Une ruption! dis-je. Nous sommes dans la chemine d'un volcan en
activit!

--Je le pense, dit le professeur en souriant, et c'est ce qui peut nous
arriver de plus heureux!

De plus heureux! Mon oncle tait-il devenu fou? Que signifiaient ces
paroles? Pourquoi ce calme et ce sourire?

Comment! m'criai-je, nous sommes pris dans une ruption! la fatalit
nous a jets sur le chemin des laves incandescentes, des roches en feu,
des eaux bouillonnantes, de toutes les matires ruptives! nous allons
tre repousss, expulss, rejets, vomis, expectors dans les airs avec
les quartiers de rocs, les pluies de cendres et de scories, dans un
tourbillon de flammes, et c'est ce qui peut nous arriver de plus
heureux!

--Oui, rpondit le professeur en me regardant par-dessus ses lunettes,
car c'est la seule chance que nous ayons de revenir  la surface de la
terre!

Je passe rapidement sur les mille ides qui se croisrent dans mon
cerveau. Mon oncle avait raison, absolument raison, et jamais il ne me
parut ni plus audacieux ni plus convaincu qu'en ce moment o il
attendait et supputait avec calme les chances d'une ruption.

Cependant nous montions toujours; la nuit se passa dans ce mouvement
ascensionnel; les fracas environnants redoublaient; j'tais presque
suffoqu, je croyais toucher  ma dernire heure, et pourtant,
l'imagination est si bizarre, que je me livrai  une recherche
vritablement enfantine. Mais je subissais mes penses, je ne les
dominais pas!

Il tait vident que nous tions rejets par une pousse ruptive; sous
le radeau, il y avait des eaux bouillonnantes, et sous ces eaux toute
une pte de lave, un agrgat de roches qui, au sommet du cratre, se
disperseraient en tous les sens. Nous tions donc dans la chemine d'un
volcan. Pas de doute  cet gard.

Mais cette fois, au lieu du Sneffels, volcan teint, il s'agissait d'un
volcan en pleine activit. Je me demandai donc quelle pouvait tre cette
montagne et sur quelle partie du monde nous allions tre expulss.

Dans les rgions septentrionales, cela ne faisait aucun doute. Avant ses
affolements, la boussole n'avait jamais vari  cet gard. Depuis le cap
Saknussemm, nous avions t entrans directement au nord pendant des
centaines de lieues. Or, tions-nous revenus sous l'Islande?
Devions-nous tre rejets par le cratre de l'Hcla ou par ceux des sept
autres monts ignivomes de l'le? Dans un rayon de cinq cents lieues, 
l'ouest, je ne voyais sous ce parallle que les volcans mal connus de la
cte nord-ouest de l'Amrique. Dans l'est, un seul existait sous le
quatre-vingtime degr de latitude, l'Esk, dans l'le de Jean Mayen, non
loin du Spitzberg! Certes, les cratres ne manquaient pas, et ils se
trouvaient assez spacieux pour vomir une arme tout entire! Mais lequel
nous servirait d'issue, c'est ce que je cherchais  deviner.

[Illustration: DU SOMMET DU STROMBOLI (Page 212).]

Vers le matin, le mouvement d'ascension s'acclra. Si la chaleur
s'accrut, au lieu de diminuer, aux approches de la surface du globe,
c'est qu'elle tait toute locale et due  une influence volcanique.
Notre genre de locomotion ne pouvait plus me laisser aucun doute dans
l'esprit. Une force norme, une force de plusieurs centaines
d'atmosphres produite par les vapeurs accumules dans le sein de la
terre, nous poussait irrsistiblement. Mais  quels dangers
innombrables, elle nous exposait!

[Illustration: Le radeau ondula sur des flots de laves. (Pages 211.)]

Bientt des reflets fauves pntrrent dans la galerie verticale qui
s'largissait; j'apercevais  droite et  gauche des couloirs profonds
semblables  d'immenses tunnels d'o s'chappaient des vapeurs paisses;
des langues de flammes en lchaient les parois en ptillant.

Voyez! voyez, mon oncle! m'criai-je.

--Eh bien! ce sont des flammes sulfureuses. Rien de plus naturel dans
une ruption.

--Mais si elles nous enveloppent?

--Elles ne nous envelopperont pas.

--Mais si nous touffons?

--Nous n'toufferons pas. La galerie s'largit, et, s'il le faut, nous
abandonnerons le radeau pour nous abriter dans quelque crevasse.

--Et l'eau! l'eau montante?

--Il n'y a plus d'eau, Axel, mais une sorte de pte lavique qui nous
soulve avec elle jusqu' l'orifice du cratre.

La colonne liquide avait effectivement disparu pour faire place  des
matires ruptives assez denses, quoique bouillonnantes. La temprature
devenait insoutenable, et un thermomtre expos dans cette atmosphre
et marqu plus de soixante-dix degrs! La sueur m'inondait. Sans la
rapidit de l'ascension, nous aurions t certainement touffs.

Cependant le professeur ne donna pas suite  sa proposition d'abandonner
le radeau, et il fit bien. Ces quelques poutres mal jointes offraient
une surface solide, un point d'appui qui nous et manqu partout
ailleurs.

Vers huit heures du matin, un nouvel incident se produisit pour la
premire fois. Le mouvement ascensionnel cessa tout  coup. Le radeau
demeura absolument immobile.

Qu'est-ce donc? demandai-je, branl par cet arrt subit comme par un
choc.

--Une halte, rpondit mon oncle.

--Est-ce l'ruption qui se calme?

--J'espre bien que non.

Je me levai. J'essayai de voir autour de moi. Peut-tre le radeau,
arrt par une saillie de roc, opposait-il une rsistance momentane 
la masse ruptive. Dans ce cas, il fallait se hter de le dgager au
plus vite.

Il n'en tait rien. La colonne de cendres, de scories et de dbris
pierreux avait elle-mme cess de monter.

Est-ce que l'ruption s'arrterait? m'criai-je.

--Ah! fit mon oncle les dents serres, tu le crains, mon garon; mais
rassure-toi, ce moment de calme ne saurait se prolonger; voil dj cinq
minutes qu'il dure, et avant peu nous reprendrons notre ascension vers
l'orifice du cratre.

Le professeur, en parlant ainsi, ne cessait de consulter son
chronomtre, et il devait avoir encore raison dans ses pronostics.
Bientt le radeau fut repris d'un mouvement rapide et dsordonn qui
dura deux minutes  peu prs, et il s'arrta de nouveau.

Bon, fit mon oncle en observant l'heure, dans dix minutes il se
remettra en route.

--Dix minutes?

--Oui. Nous avons affaire  un volcan dont l'ruption est intermittente.
Il nous laisse respirer avec lui.

Rien n'tait plus vrai. A la minute assigne, nous fmes lancs de
nouveau avec une extrme rapidit. Il fallait se cramponner aux poutres
pour ne pas tre rejet hors du radeau. Puis la pousse s'arrta.

Depuis, j'ai rflchi  ce singulier phnomne sans en trouver une
explication satisfaisante. Toutefois, il me parat vident que nous
n'occupions pas la chemine principale du volcan, mais bien un conduit
accessoire, o se faisait sentir un effet de contre-coup.

Combien de fois se reproduisit cette manoeuvre, je ne saurais le dire.
Tout ce que je puis affirmer, c'est qu' chaque reprise du mouvement,
nous tions lancs avec une force croissante et comme emports par un
vritable projectile. Pendant les instants de halte, on touffait;
pendant les moments de projection, l'air brlant me coupait la
respiration. Je pensai un instant  cette volupt de me retrouver
subitement dans les rgions hyperborennes par un froid de trente degrs
au-dessous de zro. Mon imagination surexcite se promenait sur les
plaines de neige des contres arctiques, et j'aspirais au moment o je
me roulerais sur les tapis glacs du ple! Peu  peu, d'ailleurs, ma
tte, brise par ces secousses ritres, se perdit. Sans les bras de
Hans, plus d'une fois je me serais bris le crne contre la paroi de
granit.

Je n'ai donc conserv aucun souvenir prcis de ce qui se passa pendant
les heures suivantes. J'ai le sentiment confus de dtonations continues,
de l'agitation du massif, d'un mouvement giratoire dont fut pris le
radeau. Il ondula sur des flots de laves, au milieu d'une pluie de
cendres. Les flammes ronflantes l'envelopprent. Un ouragan qu'on et
dit chass d'un ventilateur immense activait les feux souterrains. Une
dernire fois, la figure de Hans m'apparut dans un reflet d'incendie, et
je n'eus plus d'autre sentiment que cette pouvante sinistre des
condamns attachs  la bouche d'un canon, au moment o le coup part et
disperse leurs membres dans les airs.




LXIV


Quand je rouvris les yeux, je me sentis serr  la ceinture par la main
vigoureuse du guide. De l'autre main il soutenait mon oncle. Je n'tais
pas bless grivement, mais bris plutt par une courbature gnrale. Je
me vis couch sur le versant d'une montagne,  deux pas d'un gouffre
dans lequel le moindre mouvement m'et prcipit. Hans m'avait sauv de
la mort, pendant que je roulais sur les flancs du cratre.

O sommes-nous? demanda mon oncle, qui me parut fort irrit d'tre
revenu sur terre.

Le chasseur leva les paules en signe d'ignorance.

En Islande, dis-je.

--Nej, rpondit Hans.

--Comment! non! s'cria le professeur.

--Hans se trompe, dis-je en me soulevant.

Aprs les surprises innombrables de ce voyage, une stupfaction nous
tait encore rserve. Je m'attendais  voir un cne couvert de neiges
ternelles, au milieu des arides dserts des rgions septentrionales,
sous les ples rayons d'un ciel polaire, au del des latitudes les plus
leves; et, contrairement  toutes ces prvisions, mon oncle,
l'Islandais et moi, nous tions tendus  mi-flanc d'une montagne
calcine par les ardeurs du soleil qui nous dvorait de ses feux.

Je ne voulais pas en croire mes regards; mais la relle cuisson dont mon
corps tait l'objet ne permettait aucun doute. Nous tions sortis  demi
nus du cratre, et l'astre radieux, auquel nous n'avions rien demand
depuis deux mois, se montrant  notre gard prodigue de lumire et de
chaleur, nous versait  flots une splendide irradiation.

Quand mes yeux furent accoutums  cet clat dont ils avaient perdu
l'habitude, je les employai  rectifier les erreurs de mon imagination.
Pour le moins, je voulais tre au Spitzberg, et je n'tais pas d'humeur
 en dmordre aisment.

Le professeur avait le premier pris la parole et dit:

En effet, voil qui ne ressemble pas  l'Islande.

--Mais l'le de Jean Mayen? rpondis-je.

--Pas davantage, mon garon. Ceci n'est point un volcan du nord avec ses
collines de granit et sa calotte de neige.

--Cependant...

[Illustration: Mon oncle, demi-nu et dressant ses lunettes sur son nez.
(Page 216.)]

--Regarde, Axel, regarde!

Au-dessus de notre tte,  cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le
cratre d'un volcan par lequel s'chappait, de quart d'heure en quart
d'heure, avec une trs-forte dtonation, une haute colonne de flammes,
mle de pierres ponces, de cendres et de laves. Je sentais les
convulsions de la montagne qui respirait  la faon des baleines, et
rejetait de temps  autre le feu et l'air par ses normes vents.
Au-dessous et par une pente assez roide, les nappes de matires
ruptives s'tendaient  une profondeur de sept  huit cents pieds, ce
qui ne donnait pas au volcan une hauteur totale de trois cents toises.
Sa base disparaissait dans une vritable corbeille d'arbres verts, parmi
lesquels je distinguai des oliviers, des figuiers et des vignes charges
de grappes vermeilles. Ce n'tait point l'aspect des rgions arctiques,
il fallait bien en convenir.

Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il arrivait
rapidement  se perdre dans les eaux d'une mer admirable ou d'un lac,
qui faisait de cette terre enchante une le large de quelques lieues 
peine. Au levant, se voyait un petit port, prcd de quelques maisons,
et dans lequel des navires d'une forme particulire se balanaient aux
ondulations des flots azurs. Au del, des groupes d'lots sortaient de
la plaine liquide, et si nombreux, qu'ils ressemblaient  une vaste
fourmilire. Vers le couchant, des ctes loignes s'arrondissaient 
l'horizon; sur les unes se profilaient des montagnes bleues d'une
harmonieuse conformation; sur les autres, plus lointaines, apparaissait
un cne prodigieusement lev, au sommet duquel s'agitait un panache de
fume. Dans le nord, une immense tendue d'eau tincelait sous les
rayons solaires, laissant poindre a et l l'extrmit d'une mture ou
la convexit d'une voile gonfle au vent.

L'imprvu d'un pareil spectacle en centuplait encore les merveilleuses
beauts.

O sommes-nous? o sommes-nous? rptais-je  mi-voix.

Hans fermait les yeux avec indiffrence, et mon oncle regardait sans
comprendre.

Quelle que soit cette montagne, dit-il enfin, il y fait un peu chaud;
les explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait vraiment pas la
peine d'tre sortis d'une ruption pour recevoir un morceau de roc sur
la tte. Descendons, et nous saurons  quoi nous en tenir. D'ailleurs,
je meurs de faim et de soif.

Dcidment le professeur n'tait point un esprit contemplatif. Pour mon
compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais rest  cette
place pendant de longues heures encore, mais il fallut suivre mes
compagnons.

Le talus du volcan offrait des pentes trs-roides; nous glissions dans
de vritables fondrires de cendres, vitant les ruisseaux de lave qui
s'allongeaient comme des serpents de feu. Tout en descendant, je causais
avec volubilit, car mon imagination tait trop remplie pour ne point
s'en aller en paroles.

Nous sommes en Asie, m'criais-je, sur les ctes de l'Inde, dans les
les Malaises, en pleine Ocanie! Nous avons travers la moiti du globe
pour aboutir aux antipodes de l'Europe.

--Mais la boussole? rpondait mon oncle.

--Oui! la boussole! disais-je d'un air embarrass. A l'en croire, nous
avons toujours march au nord.

--Elle a donc menti?

--Oh! menti!

--A moins que ceci ne soit le ple nord!

--Le ple! non; mais...

Il y avait l un fait inexplicable. Je ne savais qu'imaginer.

Cependant nous nous rapprochions de cette verdure qui faisait plaisir 
voir. La faim me tourmentait et la soif aussi. Heureusement, aprs deux
heures de marche, une jolie campagne s'offrit  nos regards, entirement
couverte d'oliviers, de grenadiers et de vignes qui avaient l'air
d'appartenir  tout le monde. D'ailleurs, dans notre dnment, nous
n'tions point gens  y regarder de si prs. Quelle jouissance ce fut de
presser ces fruits savoureux sur nos lvres et de mordre  pleines
grappes dans ces vignes vermeilles! Non loin, dans l'herbe,  l'ombre
dlicieuse des arbres, je dcouvris une source d'eau frache, o notre
figure et nos mains se plongrent voluptueusement.

Pendant que chacun s'abandonnait ainsi  toutes les douceurs du repos,
un enfant apparut entre deux touffes d'oliviers.

Ah! m'criai-je, un habitant de cette heureuse contre!

C'tait une espce de petit pauvre, trs-misrablement vtu, assez
souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup; en effet,
demi-nus, avec nos barbes incultes, nous avions fort mauvaise mine, et,
 moins que ce pays ne ft un pays de voleurs, nous tions faits de
manire  effrayer ses habitants.

Au moment o le gamin allait prendre la fuite, Hans courut aprs lui et
le ramena malgr ses cris et ses coups de pied.

Mon oncle commena par le rassurer de son mieux et lui dit en bon
allemand:

Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami?

L'enfant ne rpondit pas.

Bon, dit mon oncle, nous ne sommes point en Allemagne.

Et il refit la mme demande en anglais.

L'enfant ne rpondit pas davantage. J'tais trs-intrigu.

Est-il donc muet? s'cria le professeur, qui, trs-fier de son
polyglottisme, recommena la mme demande en franais.

Mme silence de l'enfant.

Alors essayons de l'italien, reprit mon oncle, et il dit en cette
langue:

_Dove noi siamo?_

--Oui! o sommes-nous? rptai-je avec impatience.

L'enfant de ne point reprendre.

Ah ! parleras-tu? s'cria mon oncle, que la colre commenait 
gagner, et qui secoua l'enfant par les oreilles. _Come si noma questa
isola?_

--_Stromboli_, rpondit le petit ptre, qui s'chappa des mains de Hans
et gagna la plaine  travers les oliviers.

Nous ne pensions gure  lui! Le Stromboli! Quel effet produisit sur mon
imagination ce nom inattendu! Nous tions en pleine Mditerrane, au
milieu de l'archipel olien de mythologique mmoire, dans l'ancienne
Strongyle, o ole tenait  la chane les vents et les temptes. Et ces
montagnes bleues qui s'arrondissaient au levant, c'taient les montagnes
de la Calabre! Et ce volcan dress  l'horizon du sud, l'Etna, le
farouche Etna lui-mme.

Stromboli! Stromboli! rptai-je.

Mon oncle m'accompagnait de ses gestes et de ses paroles. Nous avions
l'air de chanter un choeur!

Ah! quel voyage! quel merveilleux voyage! Entrs par un volcan, nous
tions sortis par un autre, et cet autre tait situ  plus de douze
cents lieues du Sneffels, de cet aride pays de l'Islande jet aux
confins du monde! Les hasards de cette expdition nous avaient
transports au sein des plus harmonieuses contres de la terre. Nous
avions abandonn la rgion des neiges ternelles pour celles de la
verdure infinie, et laiss au-dessus de nos ttes le brouillard gristre
des zones glaces pour revenir au ciel azur de la Sicile!

Aprs un dlicieux repas compos de fruits et d'eau frache, nous nous
remmes en route pour gagner le port de Stromboli. Dire comment nous
tions arrivs dans l'le ne nous parut pas prudent; l'esprit
superstitieux des Italiens n'et pas manqu de voir en nous des dmons
vomis du sein des enfers; il fallut donc se rsigner  passer pour
d'humbles naufrags. C'tait moins glorieux, mais plus sr.

Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer:

Mais la boussole! la boussole, qui marquait le nord! Comment expliquer
ce fait?

--Ma foi! dis-je avec un grand air de ddain, il ne faut pas
l'expliquer, c'est plus facile!

--Par exemple! un professeur au Johannum qui ne trouverait pas la
raison d'un phnomne cosmique, ce serait une honte!

En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour des reins
et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le terrible professeur de
minralogie.

Une heure aprs avoir quitt le bois d'oliviers, nous arrivions au port
de San-Vicenzo, o Hans rclamait le prix de sa treizime semaine de
service, qui lui fut compt avec de chaleureuses poignes de main.

En cet instant, s'il ne partagea pas notre motion bien naturelle, il se
laissa aller du moins  un mouvement d'expansion extraordinaire.

Du bout de ses doigts il pressa lgrement nos deux mains et se mit 
sourire.




XLV


Voici la conclusion d'un rcit auquel refuseront d'ajouter foi les gens
les plus habitus  ne s'tonner de rien. Mais je suis cuirass d'avance
contre l'incrdulit humaine.

Nous fmes reus par les pcheurs stromboliotes avec les gards dus 
des naufrags. Il nous donnrent des vtements et des vivres. Aprs
quarante-huit heures d'attente, le 31 aot, un petit speronare nous
conduisit  Messine, o quelques jours de repos nous remirent de toutes
nos fatigues.

Le vendredi 4 septembre, nous nous embarquions  bord du _Volturne_,
l'un des paquebots-postes des messageries impriales de France, et,
trois jours plus tard, nous prenions terre  Marseille, n'ayant plus
qu'une seule proccupation dans l'esprit, celle de notre maudite
boussole. Ce fait inexplicable ne laissait pas de me tracasser
trs-srieusement. Le 9 septembre au soir, nous arrivions  Hambourg.

Quelle fut la stupfaction de Marthe, quelle fut la joie de Graben, je
renonce  le dcrire.

Maintenant que tu es un hros, me dit ma chre fiance, tu n'auras plus
besoin de me quitter, Axel!

Je la regardai. Elle pleurait en souriant.

Je laisse  penser si le retour du professeur Lidenbrock fit sensation 
Hambourg. Grce aux indiscrtions de Marthe, la nouvelle de son dpart
pour le centre de la terre s'tait rpandue dans le monde entier. On ne
voulut pas y croire, et, en le revoyant, on n'y crut pas davantage.

Cependant, la prsence de Hans et diverses informations venues d'Islande
modifirent peu  peu l'opinion publique.

Alors mon oncle devint un grand homme, et moi, le neveu d'un grand
homme, ce qui est dj quelque chose. Hambourg donna une fte en notre
honneur. Une sance publique eut lieu au Johannum, o le professeur fit
le rcit de son expdition et n'omit que les faits relatifs  la
boussole. Le jour mme, il dposa aux archives de la ville le document
de Saknussemm, et il exprima son vif regret de ce que les circonstance,
plus fortes que sa volont, ne lui eussent pas permis de suivre jusqu'au
centre de la terre les traces du voyageur islandais. Il fut modeste dans
sa gloire, et sa rputation s'en accrut.

Tant d'honneur devait ncessairement lui susciter des envieux. Il en
eut, et comme ses thories, appuyes sur des faits certains,
contredisaient les systmes de la science sur la question du feu
central, il soutint par la plume et par la parole de remarquables
discussions avec les savants de tous pays.

Pour mon compte, je ne puis admettre sa thorie du refroidissement: en
dpit de ce que j'ai vu, je crois et je croirai toujours  la chaleur
centrale; mais j'avoue que certaines circonstances encore mal dfinies
peuvent modifier cette loi sous l'action de phnomnes naturels.

Au moment o ces questions taient palpitantes, mon oncle prouva un
vrai chagrin. Hans, malgr ses instances, avait quitt Hambourg; l'homme
auquel nous devions tout ne voulut pas nous laisser lui payer notre
dette. Il fut pris de la nostalgie de l'Islande.

Farval, dit-il un jour, et sur ce simple mot d'adieu, il partit pour
Reykjawik, o il arriva heureusement.

Nous tions singulirement attachs  notre brave chasseur d'eider; son
absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels il a sauv la vie, et
certainement je ne mourrai pas sans l'avoir revu une dernire fois.

Pour conclure, je dois ajouter que ce _Voyage au centre de la terre_ fit
une norme sensation dans le monde. Il fut imprim et traduit dans
toutes les langues; les journaux les plus accrdits s'en arrachrent
les principaux pisodes, qui furent comments, discuts, attaqus,
soutenus avec une gale conviction dans le camp des croyants et des
incrdules. Chose rare! mon oncle jouissait de son vivant de toute la
gloire qu'il avait acquise, et il n'y eut pas jusqu' M. Barnum qui ne
lui propost de l'exhiber  un trs-haut prix dans les tats de
l'Union.

Mais un ennui, disons mme un tourment, se glissait au milieu de cette
gloire. Un fait demeurait inexplicable, celui de la boussole; or, pour
un savant, pareil phnomne inexpliqu devient un supplice de
l'intelligence. Eh bien! le ciel rservait  mon oncle d'tre
compltement heureux.

Un jour, en rangeant une collection de minraux dans son cabinet,
j'aperus cette fameuse boussole et je me mis  l'observer.

Depuis six mois elle tait l, dans son coin, sans se douter des tracas
qu'elle causait. Tout  coup, quelle fut ma stupfaction! Je poussai un
cri. Le professeur accourut.

Qu'est-ce donc? demanda-t-il.

--Cette boussole!...

--Eh bien?

--Mais son aiguille indique le sud et non le nord!

--Que dis-tu?

--Voyez! ses ples sont changs.

--Changs!

Mon oncle regarda, compara, et fit trembler la maison par un bond
superbe.

Quelle lumire clairait  la fois son esprit et le mien!

Ainsi donc, s'cria-t-il, ds qu'il recouvra la parole, aprs notre
arrive au cap Saknussemm, l'aiguille de cette damne boussole marquait
le sud au lieu du nord?

--videmment.

--Notre erreur s'explique alors. Mais quel phnomne a pu produire ce
renversement des ples.

--Rien de plus simple.

--Explique-toi mon garon.

--Pendant l'orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu qui
aimantait le fer du radeau avait tout simplement dsorient notre
boussole!

Ah! s'cria le professeur en clatant de rire, c'tait donc un tour de
l'lectricit?

A partir de ce jour, mon oncle fut le plus heureux des savants, et moi
le plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise, abdiquant sa
position de pupille, prit rang dans la maison de Knig-strasse en la
double qualit de nice et d'pouse. Inutile d'ajouter que son oncle fut
l'illustre professeur Otto Lidenbrock, membre correspondant de toutes
les socits scientifiques, gographiques et minralogiques des cinq
parties du monde.


FIN


27536 Paris.--Imprimerie GAUTHIER-VILLARS, quai des Grands-Augustins, 55.




[Fin de _Voyage au centre de la terre_ par Jules Verne]
